Lélia (1833)/Troisième Partie/I

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H. Dupuy et L. Tenré (2p. 1-87).



TROISIÈME PARTIE.


I



« Je ne vous raconterai pas de faits circonstanciés et précis, dit Lélia. Tout ce qui a composé ma vie serait aussi long à dire que ma vie a duré de jours. Mais je vous dirai l’histoire d’un cœur malheureux, égaré par une vaine richesse de facultés, flétri avant d’avoir vécu, usé par l’espérance, et rendu impuissant par trop de puissance peut-être !

— Et c’est ce qui vous rend déplorablement vulgaire, Lélia, reprit la courtisane impitoyable dans son bon sens. C’est ce qui vous fait ressembler à tous les poëtes que j’ai lus. Car je lis les poëtes ; je les lis pour me réconcilier avec la vie qu’ils peignent de couleurs si fausses, et qui a le tort d’être trop bonne pour eux. Je les lis pour savoir de quelles idées prétentieuses et scandaleusement erronées il faut se préserver pour être sage. Je les lis pour prendre d’eux ce qui est utile, et rejeter ce qui est mauvais ; c’est-à-dire pour m’emparer de ce luxe d’expression qui est devenu la langue usuelle du siècle, et pour me préserver d’en habiller les sottises qu’ils professent. Vous auriez dû vous en tenir là. Vous auriez dû, ma Lélia, faire servir la fécondité de votre cerveau à poétiser les choses pour les mieux apprécier. Vous auriez dû appliquer votre supériorité d’organisation à jouir et non à nier ; car alors à quoi vous sert la lumière ?

— Et vous avez raison, cruelle, dit Lélia avec amertume. Ne sais-je pas tout cela ? Eh bien ! c’est mon travers, c’est mon mal, c’est ma fatalité que vous signalez, et vous me raillez quand je viens me plaindre à vous. Je m’humilie et m’afflige d’être un type si trivial et si commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible, et vous me répondez par le mépris. Est-ce ainsi que vous me consolez ?

— Pardonne, meschina ! dit l’insouciante Pulchérie en souriant, et continue.

Lélia reprit :

« Si Dieu m’a créée dans un jour de colère ou d’apathie, dans un sentiment d’indifférence ou de haine pour les œuvres de ses mains, c’est ce que je ne sais point. Il est des instans où je me hais assez pour m’imaginer être la plus savante et la plus affreuse combinaison d’une volonté infernale. Il en est d’autres où je me méprise au point de me regarder comme une production inerte engendrée par le hasard et la matière. La faute de ma misère, je ne sais à qui l’imputer ; et, dans les âcres révoltes de mon esprit, ma plus grande souffrance est toujours de craindre l’absence d’un Dieu que je puisse insulter. Je le cherche alors sur la terre, et dans les cieux, et dans l’enfer, c’est-à-dire dans mon cœur. Je le cherche, parce que je voudrais l’éteindre, le maudire et le terrasser. Ce qui m’indigne et m’irrite contre lui, c’est qu’il m’ait donné tant de vigueur pour le combattre, et qu’il se tienne si loin de moi ; c’est qu’il m’ait départi la gigantesque puissance de m’attaquer à lui, et qu’il se tienne là-bas ou là-haut, je ne sais où, assis dans sa gloire et dans sa surdité, au-dessus de tous les efforts de ma pensée.

» J’étais pourtant née en apparence sous d’heureux auspices. Mon front était bien conformé ; mon œil s’annonçait noir et impénétrable comme doit être tout œil de femme libre et fière ; mon sang circulait bien, et nulle infirme disgrâce ne me frappait d’une injuste et flétrissante malédiction. Mon enfance est riche de souvenirs et d’impressions d’une inexprimable poésie. Il me semble que les anges m’ont bercée dans leurs bras, et que de magiques apparitions m’ont gâté la nature réelle avant qu’à mes yeux se fût révélé le sens de la vue.

» Et comme la beauté se développait en moi, tout me souriait, hommes et choses. Tout devenait amour et poésie autour de moi, et dans mon sein chaque jour faisait éclore la puissance d’aimer et celle d’admirer.

» Cette puissance était si grande, et si précieuse, et si bonne ; je la sentais émaner de moi comme un parfum si suave et si enivrant, que je la cultivai avec amour. Loin de me méfier d’elle et de ménager sa sève pour jouir plus long-temps de ses fruits, je l’excitai, je la développai, je lui donnai cours par tous les moyens possibles. Imprudente et malheureuse que j’étais !

» Je l’exhalais alors par tous les pores, je la répandais comme une inépuisable source de vie sur toutes choses. Le moindre objet d’estime, le moindre sujet d’amusement, m’inspiraient l’enthousiasme et l’ivresse. Un poëte était un dieu pour moi, la terre était ma mère, et les étoiles mes sœurs. Je bénissais le ciel à genoux pour une fleur éclose sur ma fenêtre, pour un chant d’oiseau envoyé à mon réveil. Mes admirations étaient des extases, mon bien-être le délire.

» Ainsi agrandissant de jour en jour ma puissance, excitant ma sensibilité, et la répandant sans mesure au-dessus et au-dessous de moi, j’allais jetant toute ma pensée, toute ma force dans le vide de cet univers insaisissable qui me renvoyait toutes mes sensations émoussées : la faculté de voir, éblouie par le soleil, celle de désirer, fatiguée par l’aspect de la mer et le vague des horizons, et celle de croire, ébranlée par l’algèbre mystérieuse des étoiles et le mutisme de toutes ces choses après lesquelles s’égarait mon ame ; de sorte que j’arrivai dès l’adolescence à cette plénitude de facultés qui ne peut aller au-delà sans briser l’enveloppe mortelle.

» Quand j’entrai dans la vie active, j’avais devant moi tous les faits à apprendre, aucune émotion nouvelle à ressentir. Ceci est encore l’histoire de toute une génération.

» Alors un homme vint, et je l’aimai. Je l’aimai du même amour dont j’avais aimé Dieu et les cieux, et le soleil et la mer. Seulement je cessai d’aimer ces choses, et je reportai sur lui l’enthousiasme que j’avais eu pour les autres œuvres de la Divinité.

» Hélas ! cet homme n’avait pas vécu des mêmes idées. Il connaissait d’autres plaisirs, d’autres extases : il eût voulu les partager avec moi. Mais moi, nourrie d’une manne céleste, moi dont le corps était appauvri par les contemplations austères du mysticisme, le sang fatigué par l’immobilité de l’étude, je ne sentis point la jeunesse enfoncer ses aiguillons dans ma chair. J’oubliai d’être jeune, et la nature oublia de m’éveiller. Mes rêves avaient été trop sublimes ; je ne pouvais plus redescendre aux appétits grossiers de la matière. Un divorce complet s’était opéré à mon insu entre le corps et l’esprit. J’avais vécu en sens inverse de la destinée naturelle. Au lieu de commencer par la jouissance et de finir par la réflexion, j’avais ouvert le livre de vie au chapitre de la science ; je m’étais enivrée de méditations et de spiritualisme, et j’avais prononcé l’anathême des vieillards sur tout ce que je n’avais pas encore éprouvé. Quand vint l’âge de vivre, il fut trop tard : j’avais vécu.

» Mais si la jeunesse des sens, si la vie du corps n’a qu’un jour, qu’il faut saisir et qui ne revient plus, la jeunesse de l’ame est longue et la vie de l’esprit est immortelle. Mon cœur survivait à mes sens, et je me dévouai en pâlissant et en fermant les yeux.

» Vous avez raison de dire que la poésie a perdu l’esprit de l’homme ; elle a désolé le monde réel, si froid, si pauvre, si déplorable au prix des doux rêves qu’elle enfante. Enivrée de ses folles promesses, bercée de ses douces moqueries, je n’ai jamais pu me résigner à la vie positive. La poésie m’avait créé d’autres facultés, immenses, magnifiques, et que rien sur la terre ne devait assouvir. La réalité a trouvé mon ame trop vaste pour y être contenue un instant. Chaque jour devait marquer la ruine de ma destinée devant mon orgueil, la ruine de mon orgueil désolé devant ses propres triomphes. Ce fut une lutte puissante et une victoire misérable ; car, à force de mépriser tout ce qui est, je conçus le mépris de moi-même, sotte et vaine créature, qui ne savais jouir de rien à force de vouloir jouir splendidement de toutes choses.

» Oui, ce fut un grand et rude combat, car en nous enivrant la poésie ne nous dit pas qu’elle nous trompe. Elle se fait belle, simple, austère comme la vérité. Elle prend mille faces diverses, elle se fait homme et ange, elle se fait Dieu ; on s’attache à cette ombre, on la poursuit, on l’embrasse, on se prosterne devant elle, on croit avoir trouvé Dieu et conquis la terre promise ; mais hélas ! sa fugitive parure tombe en lambeaux sous l’œil de l’analyse, et l’humaine misère n’a plus un haillon pour se couvrir. Oh ! alors l’homme pleure et blasphème. Il insulte le ciel, il demande raison de ses mécomptes, il se croit volé, il se couche et veut mourir.

» Et en effet, pourquoi Dieu le trompe-t-il à ce point ? Quelle gloire peut trouver le fort à leurrer le faible ? Car toute poésie émane du ciel et n’est que le sentiment instinctif d’une divinité présente à nos destinées ; le matérialisme détruit la poésie, il réduit tout aux simples proportions de la réalité. Il ne construit l’univers qu’avec des combinaisons, la foi religieuse le peuple de fantômes. La Divinité derrière ses voiles impénétrables se rit-elle donc même de notre culte et des créations angéliques dont notre cerveau maladif l’environne ? Hélas ! tout ceci est sombre et décourageant.

— C’est qu’il ne faudrait ni rêver, ni prier, dit Pulchérie ; il faudrait se contenter de vivre, accepter naïvement la croyance à un Dieu bon : cela suffirait à l’homme s’il avait moins de vanité. Mais l’homme veut examiner ce Dieu et réviser ses œuvres ; il veut le connaître, l’interroger, le rendre propice à ses besoins, responsable de ses souffrances ; il veut traiter d’égal à égal avec lui. C’est votre orgueil qui inventa la poésie et qui plaça entre la terre et le ciel tant de rêves décevans. Dieu n’est pas l’auteur de vos misères…

— Orgueil, confiance, reprit Lélia, ce sont deux mots différens pour exprimer la même idée ; ce sont deux manières diverses d’envisager le même sentiment. De quelque nom que vous l’appeliez, il est le complément de notre organisation, et comme la clef de voûte de notre architecture intellectuelle. C’est Dieu qui a couronné son œuvre de cette pensée vague, douloureuse, mais infinie et sublime ; c’est la condition d’inquiétude et de malaise qu’il nous a imposée en nous élevant au-dessus des autres créatures animées. — Vous surpasserez la force du chameau, l’habileté du castor, nous a-t-il dit ; mais vous ne serez jamais satisfaits de vos œuvres, et au-dessus de votre Éden terrestre vous chercherez toujours la flottante promesse d’un séjour meilleur. Allez, vous vous partagerez la terre, mais vous désirerez le ciel ; vous serez puissans, mais vous souffrirez.

— Eh bien ! s’il en est ainsi, dit Pulchérie, souffrez en silence, priez à genoux, attendez le ciel, mais résignez-vous devant les maux de la vie. Ressentir la souffrance imposée par le Créateur, ce n’est pas là toute la tâche de l’homme : il s’agit de l’accepter. Crier sans cesse et maudire le joug, ce n’est pas le porter. Vous savez bien qu’il ne suffit pas de trouver le calice amer, il faut encore le boire jusqu’à la lie. Vous n’avez qu’une chance de grandeur sur la terre, et vous la méprisez : c’est celle de vous soumettre, et vous ne vous soumettez jamais. À force de frapper impérieusement au séjour des anges, ne craignez-vous pas de vous le rendre inaccessible ?

— Vous avez raison, ma sœur, vous parlez comme Trenmor. Amoureuse de la vie, vous êtes au même point de soumission que cet homme détaché de la vie. Vous avez dans le désordre le même calme que lui dans la vertu. Mais moi, qui n’ai ni vertus ni vices, je ne sais comment faire pour supporter l’ennui d’exister. Hélas ! il vous est facile de prescrire la patience ! Si vous étiez, comme moi, placée entre ceux qui vivent encore et ceux qui ne vivent plus, vous seriez, comme moi, agitée d’une sombre colère, et tourmentée d’un insatiable désir d’être quelque chose, de commencer la vie, ou d’en finir avec elle…

— Mais ne m’avez-vous pas dit que vous aviez aimé ? Aimer, c’est vivre à deux.

» — Oh ! pour vous, sans doute ! pour vous qui cherchiez dans l’amour une fin bien connue et qui pouviez la réaliser. Mais moi, je n’étais, je ne pouvais être en amour l’égale de personne. La froideur de mes sens me plaçait au-dessous des plus abjectes femmes, l’exaltation de mes pensées m’élevait au-dessus des hommes les plus passionnés. J’aimais par besoin, par nécessité ; mais, ne goûtant point les joies que je donnais, je ne pouvais m’attacher par aucun sentiment réel, par aucune reconnaissance fondée, à l’objet de mes sacrifices. Ce désir effréné de bonheur que je poursuivais en lui, et qu’aucune jouissance humaine ne pouvait assouvir, était une torture éternelle et profonde. Si l’enthousiasme de l’esprit n’eût détruit en moi les salutaires calculs de l’égoïsme, je n’aurais jamais pu aimer. Mais ne sachant où dépenser ma vigueur intellectuelle, je la jetais rampante et tenace au pied d’une idole créée par mon culte ; car c’était un homme semblable aux autres, et, quand je fus lasse de me prosterner, je brisai le piédestal et je le vis réduit à sa véritable taille. Mais je l’avais placé si haut, dans mes pompeuses adorations, qu’il m’avait paru grand comme Dieu.

» Ce fut là ma plus déplorable erreur, et voyez quelle destinée misérable est la mienne ! Je fus réduite à la regretter, dès que je l’eus perdue. C’est qu’hélas ! je n’eus plus rien à mettre à la place. Tout me parut petit près de ce colosse imaginaire. L’amitié me sembla froide, la religion menteuse, et la poésie était morte avec l’amour.

» Avec ma chimère j’avais été aussi heureuse qu’il est permis de l’être aux caractères de ma trempe. Je jouissais du robuste essor de mes facultés, l’enivrement de l’erreur me jetait dans des extases vraiment divines ; je me plongeais à outrance dans cette destinée cuisante et terrible qui devait m’engloutir après m’avoir brisée. C’était un état inexprimable de douleur et de joie, de désespoir et d’énergie. Mon ame orageuse se plaisait à ce ballottement funeste qui l’usait sans fruit et sans retour. Le calme lui faisait peur, le repos l’irritait. Il lui fallait des obstacles, des fatigues, des jalousies dévorantes à concentrer, des ingratitudes cruelles à pardonner, de grands travaux à poursuivre, de grandes infortunes à supporter. C’était une carrière, c’était une gloire ; homme, j’eusse aimé les combats, l’odeur du sang, les étreintes du danger ; peut-être l’ambition de régner par l’intelligence, de dominer les autres hommes par des paroles puissantes, m’eût-elle souri aux jours de ma jeunesse. Femme, je n’avais qu’une destinée noble sur la terre, c’était d’aimer. J’aimai vaillamment ; je subis tous les maux de la passion aveugle et robuste aux prises avec la vie sociale et l’égoïsme réel du cœur humain ; je résistai durant de longues années à tout ce qui devait l’éteindre ou la refroidir. À présent, je supporte sans amertume les reproches des hommes, et j’écoute en souriant l’accusation d’insensibilité dont ils chargent ma tête. Je sais, et Dieu le sait bien aussi, que j’ai accompli ma tâche, que j’ai fourni ma part de fatigues et d’angoisses au grand abîme de colère où tombent sans cesse les larmes des hommes sans pouvoir le combler. Je sais que j’ai fait l’emploi de ma force par le dévouement, que j’ai abjuré ma fierté, effacé mon existence derrière une autre existence. Oui, mon Dieu, vous le savez, vous m’avez brisée sous votre sceptre, et je suis tombée dans la poussière. J’ai dépouillé cet orgueil jadis si altier, aujourd’hui si amer ; je l’ai dépouillé long-temps devant l’être que vous avez offert à mon culte fatal. J’ai bien travaillé, ô mon Dieu, j’ai bien dévoré mon mal dans le silence. Quand donc me ferez-vous entrer dans le repos ?

— Tu te vantes, Lélia ; tu as travaillé en pure perte, et je ne m’en étonne pas. Tu voulais être sublime et tu n’étais pas même grande. Voilà ce que c’est que de vouloir s’isoler des joies vulgaires et se faire une destinée de choix et d’exception ! Vous vous sentiez trop noble pour partager également le bonheur avec une autre créature ; vous avez voulu le lui donner sans le recevoir. Eh bien ! vous êtes restée au-dessous de ce magnifique projet. Vous avez voulu être généreuse, vous n’avez été que prodigue. Si vous eussiez été vraiment grande, vous auriez mis le bonheur d’autrui à la place du vôtre ; vous auriez goûté, dans les bras de votre amant, un plus grand plaisir que le sien, celui de lui tout donner. Je l’ai souvent désiré, moi, ce plaisir suprême ; j’ai souvent regretté de ne pouvoir éteindre l’ardeur de mon sang et modérer l’impétuosité de mes désirs, pour contempler un homme heureux sur mon sein. J’aurais voulu pouvoir mêler les jouissances épurées de l’esprit aux jouissances fiévreuses du corps ; mais d’où vient qu’elles semblent s’exclure ou qu’elles s’étouffent mutuellement ?

— C’est parce que nous savons les distinguer, dit Lélia. J’ai bien connu les généreux plaisirs de l’ame séparée de la matière ; mais ils ne me suffisaient pas ; car l’égoïsme humain est féroce, il est indomptable, il se relève sans cesse, il nous ronge sourdement, ou s’éveille en nous déchirant tout-à-coup. Vous avez raison de railler l’ambition gigantesque de l’amour platonique. En vain l’esprit cherche à s’élever, la souffrance le ramène toujours à terre. Oh ! je m’en souviens ; durant ces nuits embrasées que je passai près des flancs d’un homme, j’ai bien étudié les révoltes de l’orgueil contre les vanités de l’abnégation ; j’ai senti qu’on pouvait en même temps aimer un autre que soi au point de se soumettre à lui, et s’aimer soi-même au point de ressentir de la haine contre celui qui nous subjugue.

— Et puis, dit Pulchérie en adoucissant le ton de sarcasme qu’elle avait auparavant, et en prenant la main de Lélia dans un mouvement d’union sympathique ; c’est que les hommes sont grossiers. Vois-tu, ma sœur, dans notre vie de galanterie et de changement, il nous arrive, à nous autres, des choses semblables. Il arrive que nous sommes comblées des richesses de l’un, et que nous les faisons partager à l’autre. Le plus souvent nous haïssons celui qui nous aime assez pour nous payer, et nous payons celui qui nous aime assez lâchement pour être à nos gages. Mais l’homme est brutal, et ne sait pas où commence le dévouement de la femme, ni où il finit. Il ne sait pas qu’il est insensé d’accepter les dons d’un cœur aimant, sous l’œil d’un esprit délié : elle offre avec abandon, elle donne avec joie ; puis elle s’arrête étonnée, et méprise celui qui, étant le plus fort et le plus puissant, n’a pas rougi de recevoir. L’homme est stupide, et la femme est mobile. Ces deux êtres si semblables et si dissemblables sont faits de telle sorte, qu’il y a toujours entre eux de la haine même dans l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre. Le premier sentiment qui succède à leurs étreintes, c’est le dégoût ou la tristesse ; c’est une loi d’en haut contre laquelle vous vous révolterez en vain. L’union de l’homme et de la femme devait être passagère dans les desseins de la Providence ; tout s’oppose à leur association, et le changement est une nécessité de leur nature.

» — Ce qui m’était le plus cruel, reprit Lélia, c’est qu’il méconnaissait l’étendue de mes sacrifices. Comme s’il eût rougi de la reconnaissance, il écartait toujours l’importune idée de ma résignation. Il feignait de me croire abusée par un sentiment d’hypocrite pudeur. Il affectait de prendre pour des marques d’ivresse les gémissemens arrachés par la douleur et l’impatience. Il riait durement de mes larmes. Parfois son infâme égoïsme s’en repaissait avec orgueil ; et quand il m’avait brisée dans de féroces embrassemens, il s’endormait insouciant et rude à mes côtés, tandis que je dévorais mes sanglots pour ne pas l’éveiller. Ô misère et asservissement de la femme ! vous êtes tellement dans la nature, que la société aurait dû s’efforcer au moins de vous adoucir !

» Pourtant je l’aimais avec passion, ce maître de mon choix, que j’acceptais comme une nécessité fatale, que je vénérais avec une secrète complaisance pour moi-même, parce que je l’avais choisi. Je l’aimais follement. Plus il me faisait sentir sa domination, plus je la chérissais, plus je mettais d’orgueil à porter ma chaîne. Mais aussi je recommençais à maudire ma servitude au premier instant de liberté que son oubli ou son indolence me laissait. Je me faisais de mon amour une religion, une vertu au moins ; mais je voulais qu’il m’en sût gré, lui qui n’obéissait qu’à une préférence instinctive. J’avais tort. Il ne pouvait que mépriser mon héroïque faiblesse, quand moi je chérissais son lâche empire sur moi…

» Ce qui fit que je l’aimai long-temps (assez long-temps pour user toute mon ame), ce fut sans doute l’irritation fébrile produite sur mes facultés par l’absence de satisfaction personnelle. J’avais près de lui une sorte d’avidité étrange et délirante qui, prenant sa source dans les plus exquises puissances de mon intelligence, ne pouvait être assouvie par aucune étreinte charnelle. Je me sentais la poitrine dévorée d’un feu inextinguible, et ses baisers n’y versaient aucun soulagement. Je le pressais dans mes bras avec une force surhumaine, et je tombais près de lui épuisée, découragée de n’avoir aucune manière possible de lui exprimer mon enthousiasme. Le désir chez moi était une ardeur de l’ame qui paralysait la puissance des sens avant de l’avoir éveillée ; c’était une fureur sauvage qui s’emparait de mon cerveau, et qui s’y concentrait exclusivement. Mon sang se glaçait, impuissant et pauvre, durant l’essor immense de ma volonté. Alors il eût fallu mourir. Mais l’égoïste ne voulut jamais consentir à m’étouffer en me pressant contre sa poitrine ; c’était pourtant là tout mon espoir de volupté. J’espérais connaître enfin les langueurs et les délices de l’amour en m’endormant dans les bras de la mort.

» Quand il s’était assoupi, satisfait et repu, je restais immobile et consternée à ses côtés. J’ai passé ainsi bien des heures à le regarder dormir. Il me semblait si beau, cet homme ! Il y avait tant de force et de grandeur sur son front paisible ! Mon cœur palpitait violemment près de lui ; les flots ardens de mon sang agité me montaient au visage ; puis d’insupportables frémissemens passaient dans mes membres. Il me semblait ressentir le trouble de l’amour physique et les désordres croissans d’un désir matériel. J’étais violemment tentée de l’éveiller, de l’enlacer dans mes bras, et d’appeler ses caresses dont je n’avais pas su profiter encore. Mais je résistais à ces menteuses sollicitations de ma souffrance, car je savais bien qu’il n’était pas en lui de la calmer : Dieu seul eût pu le faire, s’il eût daigné amortir la vigueur maladive de mon ame. Alors je combattais ce démon de l’espoir qui veillait avec moi. Je fuyais cette couche voluptueuse et misérable, ce sanctuaire de l’amour qui fut le cercueil où s’ensevelirent toutes mes illusions et toutes mes forces. Je marchais sur le marbre froid de mes appartemens ; je portais ma tête en feu à l’air de la nuit ; puis je me jetais à genoux, et je priais Dieu de me régénérer. Si l’on m’eût promis de renouveler mon sang appauvri dans mes veines, je me serais laissée poignarder comme Éson, et couper par morceaux comme lui.

» Quelquefois dans le sommeil, en proie à ces riches extases qui dévorent les cerveaux ascétiques, je me sentais emportée avec lui sur les nuages par des brises embaumées. Je nageais alors dans les flots d’une indicible volupté ; et, passant mes bras indolens à son cou, je tombais sur son sein en murmurant de vagues paroles. Mais il s’éveillait, et c’en était fait de mon bonheur. À la place de cet être aérien, de cet ange qui m’avait bercée dans le vent de ses ailes, je retrouvais l’homme, l’homme brutal et vorace comme une bête fauve, et je m’enfuyais avec horreur. Mais il me poursuivait, il prétendait n’avoir pas été vainement troublé dans son sommeil, et il savourait son farouche plaisir sur le sein d’une femme évanouie et demi-morte.

» Un jour je me sentis si lasse d’aimer, que je cessai tout-à-coup. Il n’y eut pas d’autre drame dans ma passion. Quand je vis avec quelle facilité se rompait ce lien funeste, je m’étonnai d’avoir cru si long-temps à son éternelle durée.

» Je voulus me livrer sans réserve à l’incurie de cet état d’épuisement qui n’était pas sans douceur. Je me retirai dans la solitude. Un vaste monastère abandonné et à demi renversé par les orages des révolutions s’offrit à moi comme une retraite imposante et profonde. Il était situé dans une de mes terres. Je m’emparai d’une cellule dans la partie la moins dévastée des bâtimens. C’était celle qu’avait jadis habitée le prieur. On voyait encore sur le mur la marque des clous qui avaient soutenu son crucifix, et ses genoux habitués à la prière avaient creusé leur empreinte sur le pavé, au-dessous du symbole rédempteur. Je me plus à revêtir cette chambre des austères insignes de la foi catholique : une couche en forme de cercueil, un sablier, un crâne humain, et des images de saints et de martyrs élevant leurs mains ensanglantées vers le Seigneur. À ces objets lugubres qui me rappelaient que j’étais désormais morte aux passions humaines, j’aimais à mêler les attributs plus rians d’une vie de poëte et de naturaliste : des livres, des instrumens de musique et des vases remplis de fleurs.

» Le pays était sans beautés apparentes : je l’avais aimé d’abord pour sa tristesse uniforme, pour le silence de ses vastes plaines. J’avais espéré m’y détacher entièrement de toute sensation vive, de toute admiration exaltée. Avide de repos, je croyais pouvoir sans fatigue et sans danger promener mes regards sur ces horizons aplanis, sur ces océans de bruyères dont un rare accident, un chêne raccorni, un marécage bleuâtre, un éboulement de sables incolores, venaient à peine interrompre l’indigente immensité.

» J’avais espéré aussi que dans cet isolement absolu, dans ces mœurs farouches et pauvres que je me créais, dans cet éloignement de tous les bruits de la civilisation, je trouverais l’oubli du passé, l’insouciance de l’avenir. Il me restait peu de force pour regretter, moins encore pour désirer. Je voulais me considérer comme morte et m’ensevelir dans ces ruines, afin de m’y glacer entièrement, et de retourner au monde dans un état d’invulnérabilité complète.

» Je résolus de commencer par le stoïcisme du corps, afin d’arriver plus sûrement à celui de l’esprit. J’avais vécu dans le luxe, je voulus me rendre absolument insensible par l’habitude aux rigueurs matérielles d’une vie de cénobite. Je renvoyai tout serviteur inutile, et ne voulus recevoir ma nourriture et les objets absolument nécessaires à mon existence que des mains d’une personne invisible qui se glissait chaque matin par les galeries abandonnées du cloître jusqu’à un guichet pratiqué à l’extérieur de mon habitation, et se retirait sans avoir eu la moindre communication directe avec moi.

» Réduite à la plus frugale consommation, forcée de travailler moi-même à la salubrité de ma demeure et à la conservation de ma vie, entourée d’objets extérieurs d’une grande sévérité, je voulus encore m’imposer une plus rude épreuve physique. Je m’étais habituée dans la société au mouvement, à l’activité facile et incessante que procure la richesse. J’aimais les exercices rapides, la course fougueuse des chevaux, les voyages, le grand air, la chasse bruyante. J’inventai de mortifier ma chair, et d’éteindre la chaleur de mon cerveau en me soumettant à une claustration volontaire. Je relevai en imagination les enceintes écroulées de l’abbaye. J’entourai le préau ouvert à tous les vents d’une barrière invisible et sacrée. Je posai des limites à mes pas, et je mesurai l’espace où je voulais m’enfermer pour une année entière. Les jours où je me sentais agitée au point de ne pouvoir plus reconnaître la ligne de démarcation imaginaire tracée autour de ma prison, je l’établissais par des signes visibles. J’arrachais aux murailles décrépites les longs rameaux de lierre et de clématite dont elles étaient rongées, et je les couchais sur le sol aux endroits que je m’étais interdit de franchir. Alors, rassurée sur la crainte de manquer à mon serment, je me sentais enfermée dans mon enceinte avec autant de rigueur que je l’aurais été dans une Bastille.

» Il y eut un temps de résignation et de ponctualité qui me reposa des souffrances passées. Il se fit en moi un grand calme, et mon corps s’endurcit par les privations, tandis que mon esprit s’endormait paisible sous l’empire d’une résolution bien arrêtée. Mais il arriva que mes facultés, renouvelées par le repos, se réveillèrent peu à peu et demandèrent impétueusement à s’exercer ; en voulant l’abattre, j’avais relevé ma puissance ; en couvrant de cendres une mourante étincelle, je lui avais conservé ses principes de vie, j’avais couvé un feu assez intense pour produire un vaste incendie. En me sentant renaître, je ne m’effrayai pas assez, je ne me réprimai point par le souvenir des arrêts que j’avais prononcés sur ma tombe. Il eût fallu consacrer cet âpre travail à détruire l’importance de toutes choses à mes yeux, à rendre nul tout effet extérieur sur mes sens. Au lieu de cela, la solitude et la rêverie me créèrent des sens nouveaux et des facultés que je ne me connaissais pas. Je ne cherchai pas à les étouffer dans leur principe parce que je crus qu’elles donneraient le change à celles qui m’avaient égarée. Je les acceptai comme un bienfait du ciel, quand j’aurais dû les repousser comme une nouvelle suggestion de l’enfer.

» La poésie revint habiter mon cerveau ; mais, trompeuse, elle prit d’autres couleurs, s’insinua sous d’autres formes et s’avisa d’embellir des choses que j’avais cru jusque-là sans éclat ou sans valeur. Je n’avais pas pensé qu’une indifférence inactive pour certaines faces de la vie devait m’inspirer de l’empressement et de l’intérêt pour des choses naguère inaperçues. C’est pourtant ce qui m’arriva ; la régularité, que j’avais embrassée comme on revêt un cilice, me devint bonne et douce comme un lit moelleux. Je pris un orgueilleux plaisir à contempler cette obéissance passive d’une partie de moi-même et cette puissance prolongée de l’autre, cette sainte abnégation de la matière, et ce règne magnifique de la volonté calme et persistante.

» J’avais méprisé jadis la règle dans les études. En me l’imposant dans ma retraite, je m’étais flattée que mes pensées perdraient de leur vigueur. Elles doublèrent de force en s’organisant mieux dans mon cerveau. En s’isolant les unes des autres, elles prirent des formes plus complètes ; après avoir erré long-temps dans un monde de vagues perceptions, elles se développèrent en remontant à la source de chaque chose et prirent une singulière énergie dans l’habitude et le besoin des recherches. Ce fut là mon plus grand malheur ; j’arrivai au scepticisme par la poésie, au doute par l’enthousiasme. Ainsi l’étude systématique de la nature me conduisit également à louer Dieu et à le blasphémer. Auparavant je ne cherchais dans ses œuvres que le sentiment de l’admiration ; ma complaisante poésie repoussait les hideux excès de la création, ou s’efforçait à les revêtir d’une grandeur sombre et sauvage. Quand je commençai à examiner plus attentivement la nature, à la retourner sous ses faces diverses avec un regard froid et une impartiale pensée de description, je trouvai plus ingénieux, plus savant, plus immense le génie qui avait présidé à la création. Je m’agenouillai pénétrée d’une foi plus vive, et, bénissant l’auteur de cet univers nouveau pour moi, je le priai de se révéler encore. Je continuai d’apprendre et d’analyser ; mais la science est un abîme qu’on devrait creuser avec prudence.

» Lorsqu’après avoir examiné avec enivrement la magnificence des couleurs et des formes qui concourent à la formation de l’univers, j’eus constaté ce que chaque classe d’êtres a d’incomplet, d’impuissant et de misérable ; quand j’eus reconnu que la beauté était compensée chez les uns par la faiblesse, que chez les autres la stupidité détruisait les avantages de la force, que nul n’était organisé pour la sécurité ou pour la jouissance complète, que tous avaient une mission de malheur à accomplir sur la terre, et qu’une nécessité fatale présidait à cet effroyable concours de souffrances, l’effroi me saisit ; j’éprouvai un instant le besoin de nier Dieu afin de n’être pas forcée de le haïr.

» Puis, je me rattachai à lui par l’examen de ma propre force, je retrouvai un principe divin dans cette richesse d’énergie physique qui, chez les animaux, supporte les inclémences de la nature ; dans cette puissance d’orgueil ou de dévouement qui, chez l’homme, brave ou accepte les impitoyables arrêts de la Divinité.

» Partagée entre la foi et l’athéisme, je perdis le repos. Je passai plusieurs fois dans un jour d’une disposition tendre à une disposition haineuse. Quand on est parvenu à se placer sur les limites de la négation et de l’affirmation, quand on se croit arrivé à la sagesse, on est bien près d’être fou ; car on n’a plus pour moyen d’avancement que la perfection qui est impossible ou la raison instinctive qui, n’étant pas soumise à la réflexion, peut nous porter au délire.

» Je tombai donc dans de violentes agitations, et comme toute souffrance humaine aime à se contempler et à se plaindre, la dangereuse poésie revint se placer entre moi et les objets de mon examen. L’effet du sens poétique étant principalement l’exagération, tous les maux s’agrandirent autour de moi et tous les biens se révélèrent par des émotions si vives, qu’elles ressemblaient à la douleur ; la douleur elle-même, m’apparaissant sous un aspect plus vaste et plus terrible, creusa en moi de profonds abîmes où s’engloutirent mes vains rêves de sagesse, mes vaines espérances de repos.

» Parfois j’allais regarder le coucher du soleil du haut d’une terrasse à demi écroulée, dont une partie s’élevait encore entourée et comme portée par ces sculptures monstrueuses dont le catholicisme revêtait jadis les lieux consacrés au culte. Au-dessous de moi, ces bizarres allégories alongeaient leurs têtes noircies par le temps, et semblaient comme moi se pencher vers la plaine pour regarder silencieusement couler les flots, les siècles et les générations. Ces guivres couvertes d’écailles, ces lézards au tronc hideux, ces chimères pleines d’angoisses, tous ces emblêmes du péché, de l’illusion et de la souffrance, vivaient avec moi d’une vie fatale, inerte, indestructible. Lorsqu’un des rayons rouges du couchant venait se jouer sur leurs formes revêches et capricieuses, je croyais voir leurs flancs se gonfler, leurs nageoires épineuses se dilater, leurs faces horribles se contracter dans de nouvelles tortures. Et en contemplant leurs corps engagés dans ces immenses masses de pierre que ni la main des hommes, ni celle du temps n’avaient pu ébranler, je m’identifiais avec ces images d’une lutte éternelle entre la douleur et la nécessité, entre la rage et l’impuissance.

» Bien loin, au-dessous des masses grises et anguleuses du monastère, la plaine unie et morne déployait ses perspectives infinies. Le soleil, en s’abaissant, y projetait l’embrasement de ses vastes lueurs. Quand il avait disparu lentement derrière les insaisissables limites de l’horizon, des brumes bleuâtres, légèrement pourprées, montaient dans le ciel, et la plaine noire ressemblait à un immense linceul étendu sous mes pieds ; le vent courbait les molles bruyères et les faisait onduler comme un lac. Souvent il n’y avait d’autre bruit, dans cette profondeur sans bornes, que celui d’un ruisseau frémissant parmi les grès, le croassement des oiseaux de proie et la voix des brises enfermées et plaintives sous les cintres du cloître. Rarement une vache égarée venait inquiète et mugissante errer autour de ces ruines, et promener un sauvage regard sur les terres incultes et sans asile où elle s’était imprudemment risquée. Une fois, un jeune enfant vint, guidé par le son de la clochette, chercher une de ses chèvres jusque dans l’intérieur du préau. Je me cachai pour qu’il ne me vît point. La nuit descendait de plus en plus sombre sous les galeries humides et sonores ; le jeune pâtre s’arrêta d’abord comme frappé de terreur au bruit de ses pas qui retentissaient sous les voûtes ; puis, revenu de sa première surprise, il pénétra en chantant jusqu’au lieu où sa chèvre savourait les végétations salpêtrées qui croissent dans les décombres. Le mouvement d’une autre personne que moi, dans ce sanctuaire, me fut odieux ; le bruit du sable qui criait sous ses pieds, l’écho qui répondait à sa voix me semblaient autant d’insultes et de profanations pour ce temple dont j’avais relevé mystérieusement le culte, où seule, aux pieds de Dieu, j’avais rétabli le commerce de l’ame avec le ciel.

» Au printemps, quand les genêts sauvages se couvrirent de fleurs, quand les mauves exhalèrent leur douce odeur autour des étangs, et que les hirondelles remplirent de mouvement et de bruit les espaces de l’air et les hauteurs les plus inaccessibles des tours, la campagne prit des aspects d’une majesté infinie et des parfums d’une volupté enivrante. La voix lointaine des troupeaux et des chiens vint plus souvent réveiller les échos des ruines, et l’alouette eut au matin des chants suaves et tendres comme des cantiques. Les murs du monastère se revêtirent eux-mêmes d’une fraîche parure. La vipérine et la pariétaire poussèrent des touffes d’un vert somptueux dans les crevasses humides, les violiers jaunes embaumèrent les nefs, et dans le jardin abandonné quelques arbres fruitiers centenaires, qui avaient survécu à la dévastation, parèrent de bourgeons blancs et roses leurs branches anguleuses rongées par la mousse. Il n’y eut pas jusqu’au fût des piliers massifs qui ne se couvrît de ces tapis aux nuances riches et variées dont les plantes microscopiques, engendrées par l’humidité, colorent les ruines et les constructions souterraines.

» J’avais étudié le mystère de toutes ces reproductions animales et végétales, et je pensais avoir glacé mon imagination par l’analyse. Mais en reparaissant plus belle et plus jeune, la nature me fit sentir sa puissance. Elle se moque de mes orgueilleux travaux, et subjugua ces facultés rétives qui se vantaient d’appartenir exclusivement à la science. C’est une erreur de croire que la science étouffe l’admiration, et que l’œil du poëte s’éteint à mesure que l’œil du naturaliste embrasse un plus vaste horizon. L’examen, qui détruit tant de croyances, fait jaillir aussi des croyances nouvelles avec la lumière. L’étude m’avait révélé des trésors en même temps qu’elle m’avait enlevé des illusions. Mes sens, loin d’être appauvris, étaient donc renouvelés. Les splendeurs et les parfums du printemps, les influences excitantes d’un soleil tiède et d’un air pur, l’inexplicable sympathie qui s’empare de l’homme au temps où la terre en travail semble exhaler la vie et l’amour par tous les pores, me jetèrent dans des angoisses nouvelles. Je ressentis tous les aiguillons de l’inquiétude, des désirs vagues et impuissans. Il me sembla que je devenais femme, que je reprenais à la vie, que je pourrais encore aimer et désormais sentir. Une seconde jeunesse, plus vigoureuse et plus fébrile que la première, faisait palpiter mon sein avec une violence inconnue. J’étais à la fois effrayée et joyeuse de ce qui se passait en moi, et je m’abandonnais à ce trouble extatique sans savoir quel en serait le réveil.

» Mais bientôt la frayeur revenait avec la réflexion. Je me rappelais les infortunes déplorables de mon expérience. Les désastres du passé me rendaient incapable de prendre confiance en l’avenir. J’avais tout à craindre : les hommes, les choses, et moi surtout. Les hommes ne me comprendraient pas, et les choses me blesseraient sans cesse, parce que jamais je ne pourrais m’élever ou m’abaisser au niveau des hommes et des choses ; et puis l’ennui du présent me saisissait, m’étreignait de tout son poids. Ma retraite, si austère, si poétique et si belle, me semblait effrayante en de certains jours. Le vœu qui m’y retenait volontairement se présentait à moi comme une horrible nécessité. Je souffrais, dans ce monastère sans enceinte et sans portes, les mêmes tortures qu’un religieux captif derrière les fossés et les grilles.

» Dans ces alternatives de désir et de crainte, dans cette lutte violente de ma volonté contre elle-même, je consumais ma force à mesure qu’elle se renouvelait, je subissais les fatigues et les découragemens de l’expérience sans rien essayer. Quand le besoin d’agir et de vivre devenait trop intense, je le laissais me dévorer jusqu’à ce qu’il s’épuisât de lui-même. Des nuits entières s’écoulaient dans le travail de la résignation. Couchée sur la pierre des tombeaux, je m’abandonnais aux fureurs de mon imagination. Je rêvais les étreintes d’un démon inconnu ; je sentais sa chaude haleine brûler ma poitrine, et j’enfonçais mes ongles dans mes épaules, croyant y sentir l’empreinte de ses dents. J’appelais le plaisir au prix de l’éternelle damnation, comme faisaient les hommes en ces jours de naïve poésie, où le démon, plus puissant et plus généreux aux vivans que Dieu même, s’offrait à eux comme un dernier espoir, comme un usurier qui retarde et consomme la ruine.

» Souvent une pluie d’orage venait me surprendre dans l’enceinte découverte de la chapelle. Je me faisais un devoir de la supporter, et j’espérais en retirer du soulagement. Parfois, quand le jour paraissait, il me trouvait brisée de fatigue, plus pâle que l’aube, les vêtemens souillés, et n’ayant pas la force de relever mes cheveux épars où l’eau ruisselait.

» Souvent encore j’essayais de me soulager en poussant des cris de douleur et de colère. Les oiseaux de nuit s’envolaient effrayés ou me répondaient par des gémissemens sauvages. Le bruit répété de voûte en voûte ébranlait ces ruines chancelantes, et des graviers, croulant du haut des combles, semblaient annoncer la chute de l’édifice sur ma tête. Oh ! j’aurais voulu alors qu’il en fût ainsi ! Je redoublais mes cris, et ces murs, qui me renvoyaient le son de ma voix plus terrible et plus déchirante, semblaient habités par des légions de damnés, empressés de me répondre et de s’unir à moi pour le blasphême.

» Il y avait à la suite de ces nuits terribles des jours d’une morne stupeur. Quand j’avais réussi à fixer le sommeil pour quelques heures, un engourdissement profond suivait mon réveil, et me rendait incapable pour tout un jour de volonté ou d’intérêt quelconque. À ces momens-là ma vie ressemblait à celle des religieux abrutis par l’habitude et la soumission. Je marchais lentement et durant un temps limité. Je chantais des psaumes dont l’harmonie endormait ma souffrance, sans qu’aucun sens arrivât de mes lèvres à mon ame. Je me plaisais à cultiver des fleurs sur les escarpemens de ces âpres constructions où elles trouvaient du sable et du ciment pulvérisé pour enfoncer leurs racines. J’allais contempler les travaux de l’hirondelle, et défendre son nid des envahissemens du moineau et de la mésange. Alors tout retentissement des passions humaines s’effaçait dans ma mémoire. Je suivais machinalement et par coutume la ligne de captivité volontaire tracée par moi sur le sable, et ne songeais pas plus à la franchir que si l’univers n’eût pas existé de l’autre côté.

» J’avais aussi des jours de calme et de raison bien sentie. La religion du Christ, que j’ai conformée à mon intelligence et à mes besoins, répandait une suavité douce, un attendrissement vrai sur les blessures de mon ame. À la vérité, je ne me suis jamais beaucoup inquiétée de constater à mes propres yeux si le degré de divinité départi à l’ame humaine autorisait ou non les hommes à s’appeler prophètes, demi-dieux, rédempteurs. Bacchus, Moïse, Confutzée, Mahomet, Luther, ont accompli de grandes missions sur la terre, et imprimé de violentes secousses à la marche de l’esprit humain dans le cours des siècles. Étaient-ils semblables à nous, ces hommes par qui nous pensons, par qui nous vivons aujourd’hui ? Ces colosses, dont la puissance morale a organisé les sociétés, n’étaient-ils pas d’une nature plus excellente, plus pure, plus céleste que la nôtre ? Si l’on ne nie point Dieu et l’essence divine de l’homme intellectuel, a-t-on le droit de nier ses plus belles œuvres et de les méconnaître ? Celui qui, né parmi les hommes, vécut sans faiblesse et sans péché ; celui qui dicta l’Évangile et transforma la morale humaine pour la suite des siècles, ne peut-on pas dire que celui-là est vraiment le fils de Dieu ?

» Dieu nous envoie alternativement des hommes puissans pour le mal et des hommes puissans pour le bien. La suprême volonté qui régit l’univers, quand il lui plaît de faire faire à l’esprit humain un pas immense en avant ou en arrière sur une partie du globe, peut, sans attendre la marche austère des siècles et le travail tardif des causes naturelles, opérer ces brusques transitions par le bras ou la parole d’un homme créé tout exprès.

» Ainsi, que Jésus vienne mettre son pied nu et poudreux sur le diadême d’or des Pharisiens ; qu’il brise la loi ancienne, et annonce aux siècles futurs cette grande loi du spiritualisme nécessaire pour régénérer une race énervée ; qu’il se dresse comme un géant dans l’histoire des hommes et la sépare en deux, le règne des sens et le règne des idées ; qu’il anéantisse de son inflexible main toute la puissance animale de l’homme, et qu’il ouvre à son esprit une nouvelle carrière, immense, incompréhensible, éternelle peut-être, si vous croyez en Dieu, ne vous mettrez-vous pas à genoux, et ne direz-vous pas : — Celui-là est le Verbe, qui était avec Dieu au commencement des siècles ? Il est sorti de Dieu, il retourne à lui ; il est à jamais avec lui, assis à sa droite, parce qu’il a racheté les hommes. — Dieu qui du ciel a envoyé Jésus ; Jésus qui était Dieu sur la terre, et l’esprit de Dieu qui était en Jésus et qui remplissait l’espace entre Jésus et Dieu, n’est-ce pas là une trinité, simple, indivisible, nécessaire à l’existence du Christ et à son règne ? Tout homme qui croit et qui prie, tout homme que la foi met en communion avec Dieu, n’offre-t-il pas en lui un reflet de cette trinité mystérieuse, plus ou moins affaibli, selon la puissance des révélations de l’esprit céleste à l’esprit humain ? L’ame, l’élan de l’ame vers un but incréé, et le but mystérieux de cet élan sublime, tout cela n’est-il pas Dieu révélé en trois enseignemens distincts : la force, la lutte et la conquête.

» Ce triple symbole de la Divinité, ébauché dans l’humanité entière, a pu se produire une fois, splendide et complet, entre Jésus, le Père du monde et l’Esprit-Saint figuré par la foi catholique sous la forme d’une colombe, pour signifier que l’amour est l’ame de l’univers.

— Ces mystiques allégories me font sourire, répondit Pulchérie. Voilà comme vous êtes, ames d’élite, pures essences ! Il vous faut voir et commenter le grand livre de la révélation ; il faut que vous soumettiez la parole sacrée aux interprétations de votre orgueilleuse philosophie. Et quand, à force de subtilités, vous êtes parvenus à donner un sens de votre choix aux mystères divins, vous consentez alors à vous incliner devant la foi nouvelle expliquée par vous et refaite à votre usage. C’est devant votre propre ouvrage que vous daignez vous prosterner : convenez-en, Lélia ?

— Je n’essaierai pas de le nier, ma sœur. Mais qu’importe, si c’est pour nous la seule manière de croire et d’espérer ? Heureux ceux qui peuvent se soumettre à la lettre sans le secours de l’esprit ! Heureuses les rêveries sensibles et folles qui ramènent l’esprit rebelle à la soumission devant la lettre ! Quant à moi, je trouvais dans les rites et dans les emblêmes de ce culte une sublime poésie et une source éternelle d’attendrissement. La forme et la disposition des temples catholiques, la décoration un peu théâtrale des autels, la magnificence des prêtres, les chants, les parfums, les intervalles de recueillement et de silence, ces antiques splendeurs qui sont un reflet des mœurs païennes au milieu desquelles l’Église prit naissance, m’ont frappée de respect toutes les fois qu’elles m’ont surprise dans une disposition impartiale.

» L’abbaye était nue et dévastée. Mais, en errant un jour parmi les décombres, j’avais découvert l’entrée d’un caveau qui, grâce aux éboulemens dont elle était masquée, avait échappé aux outrages d’un temps de délire et de destruction. En m’ouvrant un passage parmi les gravois et les ronces dont elle était obstruée, j’avais pu pénétrer jusqu’au bas d’un escalier étroit et sombre qui conduisait à une petite chapelle souterraine d’un travail exquis et d’une intacte conservation.

» La voûte en était si solide, qu’elle résistait au poids d’un amas énorme de débris. L’humidité avait respecté les peintures, et sur un prie-dieu de chêne sculpté on distinguait dans l’ombre je ne sais quel sombre vêtement de prêtre qui semblait avoir été oublié la veille. Je m’en approchai, et me penchai vers lui pour le regarder. Alors je distinguai, sous les plis du lin et de l’étamine, la forme et l’attitude d’un homme agenouillé ; sa tête, inclinée sur ses mains jointes, était cachée par un capuchon noir ; il semblait plongé dans un recueillement si profond, si imposant, que je reculai frappée de superstition et de terreur. Je n’osais plus faire un mouvement, car l’air extérieur auquel j’avais ouvert un passage agitait le vêtement poudreux, et l’homme semblait se mouvoir : on aurait dit qu’il allait se lever.

» Était-il possible qu’un homme eût survécu au massacre de ses frères, qu’il eût pu exister trente ans, confiné par la douleur et l’austérité, dans ces souterrains dont j’ignorais la profondeur et les issues ? Un instant je le crus, et, craignant d’interrompre sa méditation, je restai immobile, enchaînée par le respect, cherchant ce que j’allais lui dire, prête à me retirer sans oser lui parler. Mais à mesure que mes yeux s’accoutumèrent à l’obscurité, je distinguai les plis flasques de l’étoffe tombant à plat sur des membres grêles et anguleux. Je compris le mystère dont j’étais témoin, et je portai une main respectueuse sur cette relique de saint. À peine eus-je effleuré le capuchon, qu’il tomba en poussière, et ma main rencontra le crâne froid et desséché d’un squelette humain. Ce fut une chose effrayante et sublime à voir pour la première fois, que cette tête de moine où le vent agitait encore quelques touffes de cheveux gris, et dont la barbe s’enlaçait aux phalanges décharnées des mains croisées sous le menton. Certains caveaux, imprégnés d’une grande quantité de salpêtre, ont la propriété de dessécher les corps et de les conserver entiers durant des siècles. On a découvert beaucoup de cadavres préservés de la corruption par ces influences naturelles. La peau jaune et transparente comme un parchemin se colle et s’attache sur les muscles retirés et durcis ; les membranes des lèvres se plissent autour des dents solides et brillantes ; les cils demeurent implantés autour des yeux sans émail et sans couleur ; les traits du visage conservent une sorte de physionomie austère et calme ; le front lisse et tendu possède une certaine majesté lugubre, et les membres gardent les inflexibles attitudes où la mort les surprit. Ces tristes débris de l’homme retiennent un caractère de grandeur qu’on ne saurait nier, et il ne semble pas en les regardant avec attention que le réveil soit impossible.

» La dépouille que j’avais sous les yeux avait quelque chose de plus sublime encore, à cause de sa situation. Ce religieux, mort sans convulsion et sans agonie dans le calme de la prière, me semblait revêtu d’une auréole de gloire. Que s’était-il donc passé autour de lui durant ses derniers instans ? Condamné à une inflexible pénitence pour quelque noble faute, s’était-il endormi dans le Seigneur, confiant et résigné, au fond de l’in pace, tandis que ses frères impitoyables chantaient l’hymne des morts sur sa tête ? Cette supposition s’évanouit quand je me fus assurée qu’aucune partie du souterrain n’était murée, et qu’il n’y avait dans ce lieu consacré au culte aucune apparence de cachot. C’était donc l’orage révolutionnaire qui avait surpris ce martyr dans sa retraite. Il était descendu là peut-être, en entendant les cris féroces du peuple, pour échapper à ses profanations, ou pour recevoir le dernier coup sur les marches de l’autel. Mais la trace d’aucune blessure n’attestait qu’il en eût été ainsi. Je m’arrêtai à croire que l’écroulement des parties supérieures de l’édifice sous la main furieuse des vainqueurs lui avait subitement coupé la retraite, et qu’il lui avait fallu se résigner à subir le supplice des Vestales. Il était mort sans tortures, avec joie peut-être, au milieu de ces affreux jours où la mort était un bienfait même aux incrédules. Il avait rendu son ame à Dieu, prosterné devant le Christ et priant pour ses bourreaux.

» Cette relique, ce caveau, ce crucifix me devinrent sacrés. Ce fut sous cette voûte sombre et froide que j’allai souvent éteindre l’ardeur de mon sang. J’enveloppai d’un nouveau vêtement la dépouille sacrée du prêtre. Je m’agenouillai chaque jour auprès d’elle. Souvent je lui parlai à haute voix dans les agitations de ma souffrance, comme à un compagnon d’exil et de douleur. Je me pris d’une sainte et folle affection pour ce cadavre. Je me confessai à lui : je lui racontai les angoisses de mon ame ; je lui demandai de se placer entre le ciel et moi pour nous réconcilier ; et souvent, dans mes rêves, je le vis passer devant mon grabat comme l’esprit des visions de Job, et je l’entendis murmurer d’une voix faible comme la brise des paroles de terreur ou d’espoir.

» J’aimais aussi dans cette chapelle souterraine un grand christ de marbre blanc qui, placé au fond d’une niche, avait dû être autrefois inondé de lumière par une ouverture supérieure. Désormais ce soupirail était obstrué, mais quelques faibles rayons se glissaient encore dans les interstices des pierres en désordre accumulées à l’extérieur. Ce jour terne et rampant versait une singulière tristesse sur le beau front pâle du Christ. Je me plaisais dans la contemplation de ce poétique et douloureux symbole. Quoi de plus touchant sur la terre que l’image d’une torture physique couronnée par l’expression d’une joie céleste ! Quelle plus grande pensée, quel plus profond emblême que ce Dieu martyr, baigné de sang et de larmes, étendant ses bras vers le ciel ! Ô image de la souffrance, élevée sur une croix et montant comme une prière, comme un encens, de la terre aux cieux ! Offrande expiatoire de la douleur qui se dresse toute sanglante et toute nue vers le trône du Seigneur ! Espoir radieux, croix symbolique, où s’étendent et reposent les membres brisés par le supplice ! Bandeau d’épines qui ceignez le crâne, sanctuaire de l’intelligence, diadême fatal imposé à la puissance de l’homme ! Je vous ai souvent invoqués, je me suis souvent prosternée devant vous ! Mon ame s’est offerte souvent sur cette croix, elle a saigné sous ces épines ; elle a souvent adoré, sous le nom de Christ, la souffrance humaine relevée par l’espoir divin ; la résignation, c’est-à-dire l’acceptation de la vie humaine ; la rédemption, c’est-à-dire le calme dans l’agonie et l’espérance dans la mort.

» Le second hiver fut moins paisible que le premier. La patiente résignation avec laquelle j’avais d’abord travaillé à rendre mon existence possible au milieu de l’isolement et des privations m’abandonna l’année suivante. L’indolence et les rêveries de l’été avaient changé la situation de mon esprit et la disposition de mon être physique. Je me sentais plus robuste, mais aussi plus irritable, plus accessible à la souffrance, moins calme à la subir, et pourtant plus paresseuse à l’éviter. Toutes les rigueurs que je m’étais imposées avec joie me devenaient amères. Je n’y trouvais plus cette volupté orgueilleuse qui m’avait soutenue d’abord.

» La briéveté des jours m’interdisait le triste plaisir des rêveries sur la terrasse, et du fond de ma cellule où s’écoulaient les longues heures du soir, j’entendais pleurer la bise lugubre. Souvent, lasse des efforts que je faisais pour m’isoler des objets extérieurs, incapable d’attention dans l’étude ou de règle dans la réflexion, je me laissais dominer par la tristesse de mes impressions extérieures. Assise dans l’embrâsure de ma fenêtre, je voyais la lune s’élever lentement au-dessus des toits couverts de neige, et reluire sur les aiguilles de glace qui pendaient aux sculptures dentelées des cloîtres. Ces nuits froides et brillantes avaient un caractère de désolation dont rien ne saurait donner l’idée. Quand le vent se taisait, un silence de mort planait sur l’abbaye. La neige se détachait sans bruit des rameaux des vieux ifs, et tombait en flocons silencieux sur les branches inférieures. On eût pu secouer toutes les ronces desséchées qui garnissaient les cours, sans y éveiller un seul être animé, sans entendre siffler une couleuvre ou ramper un insecte.

» Dans ce morne isolement, mon caractère se dénatura, la résignation dégénéra en apathie, l’activité des pensées devint le dérèglement. Les idées les plus abstraites, les plus confuses, les plus effrayantes assiégèrent tour à tour mon cerveau. En vain, j’essayais de me replier sur moi-même et de vivre dans le présent. Je ne sais quel vague fantôme d’avenir flottait dans tous mes rêves et tourmentait ma raison. Je me disais que l’avenir devait avoir pour moi une forme connue, que je ne devais l’accepter qu’après l’avoir fait moi-même, qu’il fallait le calquer sur le présent que je m’étais créé. Mais bientôt je m’apercevais que le présent n’existait pas pour moi, que mon ame faisait de vains efforts pour se renfermer dans cette prison, mais qu’elle errait toujours au-delà, qu’il lui fallait l’univers et qu’elle l’épuiserait le même jour où l’univers lui serait donné. Je sentais enfin que l’occupation de ma vie était de me tourner sans cesse vers les joies perdues ou vers les joies encore possibles. Celles que j’avais cherchées dans la solitude me fuyaient. Au fond du vase, là comme partout, j’avais trouvé la lie amère.

» Ce fut vers la fin d’un été brûlant que mon vœu expira. J’en vis approcher le terme avec un mélange de désir et d’effroi qui altéra sensiblement ma santé et ma raison.

» J’éprouvais un incroyable besoin de mouvement. J’appelais la vie avec ardeur sans songer que je vivais déjà trop et que je souffrais de l’excès de la vie.

» Mais après tout, me disais-je, que trouverai-je dans la vie dont je n’aie déjà sondé le néant ? Quels plaisirs dont je n’aie découvert le vide, quelles croyances qui ne se soient évanouies devant mon examen sévère ? Irai-je demander aux hommes le calme que je n’ai pu trouver dans la solitude ? Me donneront-ils ce que Dieu m’a refusé ? Si j’épuise encore une fois mon cœur à la poursuite d’un vain rêve, si j’abandonne la retraite à laquelle je me suis condamnée, pour aller me désabuser encore, où trouverai-je ensuite un asile contre le désespoir ? Quelle espérance religieuse ou philosophique pourra me sourire ou m’accueillir encore quand j’aurai pénétré le fond de toutes mes illusions, quand j’aurai acquis la preuve complète, irrécusable de mon impuissance ?

» Et pourtant, me disais-je encore, à quoi sert la retraite, à quoi sert la réflexion ? Ai-je moins souffert parmi ces tombeaux en ruines, qu’au sein des pompes humaines ? Qu’est-ce qu’une philosophie stoïque, qui ne sert qu’à créer à l’homme des souffrances nouvelles ? Qu’est-ce qu’une religion expiatoire et gémissante dont le but est de chercher la douleur au lieu de l’éviter ? Tout cela n’est-il pas le comble de l’orgueil et de la folie ? Sans tous ces raffinemens de la pensée, les hommes, livrés aux seuls plaisirs des sens, ne seraient-ils pas plus heureux et plus grands ? Cette prétendue élévation de l’esprit humain, peut-être que Dieu la réprouve, et au jour de la justice peut-être qu’il la couvrira de son mépris !

» Au milieu de ces irrésolutions, je cherchais dans les livres une direction à ma volonté flottante. Les naïves poésies des âges primitifs, les cantiques voluptueux de Salomon, les pastorales lascives de Longus, la philosophie érotique d’Anacréon, me semblaient parfois plus religieuses dans leur sublime nudité que les soupirs mystiques et les fanatiques hystéries de sainte Thérèse. Mais le plus souvent, je me laissais entraîner par une sympathie plus immédiate vers les livres ascétiques. C’est en vain que je voulais me détacher des impressions toutes spirituelles du christianisme ; j’y revenais toujours. Je n’avais dans l’esprit qu’une jeunesse passagère pour tressaillir aux cantiques de l’épouse, pour sourire aux embrassemens de Daphnis et de Chloé. Un instant suffisait pour user cette chaleur factice qu’une véritable simplicité de cœur n’entretenait pas, que les feux d’un soleil d’Orient ne venaient pas renouveler. J’aimais à lire la Vie des saints ; ces beaux poëmes, ces dangereux romans, où l’humanité paraît si grande et si forte qu’on ne peut plus ensuite se baisser et regarder à terre les hommes tels qu’ils sont. J’aimais ces retraites éternelles, profondes, ces douleurs pieuses couvées dans le mystère de la cellule, ces grands renoncemens, ces terribles expiations, toutes ces actions folles et magnifiques qui consolent les maux vulgaires de la vie pour un noble sentiment d’orgueil flatté. J’aimais aussi à lire ces consolations douces et tendres que les solitaires recevaient dans le secret de leur ame, ces entretiens intimes du fidèle et de l’esprit saint dans la nuit des temples, ces correspondances naïves de François de Sales et de Marie de Chantal ; mais surtout ces épanchemens pleins d’amour austère et de métaphysique rêveuse entre Dieu et l’homme, entre Jésus dans l’Eucharistie et l’auteur inconnu de l’Imitation.

» Ces livres étaient pleins de méditation, d’attendrissement et de poésie. Ils embellissaient la solitude ; ils promettaient la grandeur dans l’isolement, la paix dans le travail, le repos de l’esprit dans la fatigue du corps. J’y trouvais le reflet d’un tel bonheur, l’empreinte d’une sagesse si délicieuse, que je recouvrais en les lisant l’espoir d’arriver au même but ; je me disais, que comme moi, ces hommes saints avaient été éprouvés par de violentes tentations de retourner au monde, mais qu’ils les avaient surmontées courageusement ; je me disais aussi que renoncer à mon œuvre après deux ans de combats et de triomphes, c’était perdre le fruit de si rudes efforts et agir avec plus de folie encore que de lâcheté ; au lieu qu’en me rattachant à ma résolution, en renouvelant mon vœu pour un temps plus ou moins étendu, je recueillerais peut-être bientôt les fruits de ma persévérance. J’allais retourner à la société peut-être pour m’y briser sans retour, au lieu qu’en attendant quelques jours de plus au fond de mon cloître, j’allais entrer sans doute dans la béatitude des élus.

» Après ces longs combats où s’épuisait ma raison, je tombais dans le découragement, et je me demandais, en riant de moi-même avec mépris, si ma vie était une chose assez importante pour la défendre ainsi, et pour en promener les débris au milieu de tant d’orages.

» Ces irrésolutions me conduisirent jusqu’aux approches du printemps. À l’époque où mon vœu expira, pour couper court à mes angoisses, je pris un terme moyen : je me réfugiai dans l’inertie qui se traîne toujours à la suite des grandes émotions, je laissai passer les jours sans fixer mon avenir, attendant que le réveil de mes facultés me poussât dans la vie ou m’enchaînât dans l’oubli.

» En effet, je ne tardai pas à sentir les nouveaux aiguillons de cette inquiétude désireuse et cuisante qui m’avait déjà fait subir tant de maux. Je m’aperçus un jour que ma liberté m’était rendue ; qu’aucun serment ne me consacrait plus à Dieu, que j’appartenais à l’humanité, et qu’il était temps peut-être de retourner à elle, si je ne voulais perdre entièrement l’usage de mes sens et de mon intelligence. Les jours d’affaissement qui trouvaient si souvent place dans ma vie me laissaient un long effroi, et je me débattais alternativement contre l’appréhension de l’idiotisme et celle de la folie.

» Un soir, je me sentis profondément ébranlée dans ma foi religieuse, et du doute je passai à l’athéisme. Je vécus plusieurs heures sous le charme d’un sentiment d’orgueil inconcevable, et puis je retombai de cette hauteur dans des abîmes de terreur et de désolation. Je sentis que le vice et le crime étaient tout près d’entrer dans ma vie, si je perdais l’espoir céleste qui seul m’avait fait jusque-là supporter les hommes.

» Le tonnerre vint à gronder sur ma tête : c’était le premier orage du printemps, un de ces orages prématurés qui bouleversent parfois inopinément les jours encore froids du mois d’avril. Je n’ai jamais entendu rouler la foudre et vu le feu du ciel sillonner les nuées, sans qu’un sentiment d’admiration et d’enthousiasme ne m’ait ramenée à l’instinct de la foi. Involontairement je tressaillis, et par habitude, je m’écriai saisie d’une sainte terreur : — Vous êtes grand, ô mon Dieu ! la foudre est sous vos pieds, et de votre front émane la lumière…

» L’orage augmentait ; je rentrai dans ma cellule, seul endroit vraiment abrité de l’abbaye. La nuit vint de bonne heure, la pluie tombait par torrens, le vent mugissait sans interruption dans les longs corridors, et les pâles éclairs s’éteignaient sous les nuées qui crevaient de toutes parts. Alors je trouvai dans mon isolement, dans la sécurité de mon abri, dans le calme austère, mais réel, qui m’entourait au milieu du désordre des élémens, un sentiment d’indicible bien-être et de reconnaissance passionnée envers le ciel. L’ouragan enlevait aux ruines des tourbillons de poussière et de craie qu’il semait sur les arbrisseaux incultes et sur les décombres. Il arrachait aux murs leurs rameaux de plantes grimpantes, à l’hirondelle le frêle abri de son nid à demi construit sous les voussures poudreuses. Il n’y avait pas une pauvre fleur, pas une feuille nouvelle qui ne fût flétrie et emportée ; les chardons emplissaient l’air de leur duvet dispersé ; les oiseaux pliaient leurs ailes humides et se réfugiaient dans les broussailles ; tout semblait contristé, fatigué, brisé ; moi seule j’étais paisiblement assise au milieu de mes livres, occupée de temps en temps à suivre d’un œil nonchalant la lutte terrible des grands ifs contre la tempête et les ravages de la grêle sur les jeunes bourgeons des sureaux sauvages. — Ceci, m’écriai-je, est l’image de ma destinée, le calme au fond de ma cellule, l’orage et la destruction au dehors. Mon Dieu, si je ne m’attache à vous, le vent de la fatalité m’emportera comme ces feuilles ; il me brisera comme ces jeunes arbres. Oh ! reprenez-moi, mon Dieu ! reprenez mon amour, ma soumission et mes sermens. Ne permettez plus que mon ame s’égare et flotte ainsi entre l’espoir et la méfiance ; ramenez-moi à de grandes et solides pensées par une rupture éternelle, absolue, entre moi et les choses, par une alliance indissoluble avec la solitude.

» Je m’agenouillai devant le Christ, et, dans un mouvement d’espoir et d’entraînement, j’écrivis sur la muraille blanche un serment que je lus à haute voix dans le silence de la nuit.

« Ici, un être encore plein de jeunesse et de vie se consacre à la prière et à la méditation par un serment solennel et terrible.

» Il jure par le ciel, par la mort et par la conscience, de ne jamais quitter l’abbaye de *** et d’y vivre tout le reste des jours qui lui seront comptés sur la terre. »

» Après cette résolution violente et singulière, je sentis un grand calme, et je m’endormis malgré l’orage qui augmentait d’heure en heure. Vers le jour, je fus éveillée par un fracas épouvantable. Je me levai et courus à ma fenêtre. Une des galeries supérieures qui élevait encore, la veille, ses frêles piliers et ses élégantes sculptures autour du préau, venait de céder à la force de l’ouragan et de s’écrouler. Un nouveau coup de vent fit craquer d’autres parties de l’édifice qui s’écroulèrent aussi en moins d’un quart-d’heure. La destruction semblait s’étendre sous l’influence d’une volonté surnaturelle ; elle approchait de moi, le toit qui m’abritait commençait à s’ébranler, les tuiles moussues volaient en éclats, et le châssis de la charpente semblait vaciller et repousser les murs à chaque nouveau souffle de la tempête.

» Sans doute la peur s’empara de moi, car je me laissai gouverner par des idées superstitieuses et puériles. Je pensai que Dieu renversait mon ermitage pour m’en chasser, qu’il repoussait un vœu téméraire et me forçait de retourner parmi les hommes. Je m’élançai donc vers la porte, moins pour fuir le danger que pour obéir à une volonté suprême. Puis je m’arrêtai au moment de la franchir, frappée d’une idée bien plus conforme à l’excitation maladive et à la disposition romanesque de mon esprit ; je m’imaginai que Dieu, pour abréger mon exil et récompenser ma résolution courageuse, m’envoyait la mort, mais une mort digne des héros et des saints. N’avais-je pas juré de mourir dans cette abbaye ? Avais-je le droit de la fuir, parce que la mort s’en approchait ? Et quelle plus noble fin que de m’ensevelir, avec mes souffrances et mon espoir, sous ces ruines chargées de me sauver de moi-même, et de me rendre à Dieu purifiée par la pénitence et la prière ? — Je te salue, hôte sublime, m’écriai-je ; puisque le ciel t’envoie, sois le bienvenu, je t’attends derrière le seuil de cette cellule qui aura été mon tombeau dès cette vie.

» Je me prosternai alors sur le carreau, et, plongée dans l’extase, j’attendis mon sort.

» Le dernier débris de l’abbaye ne devait pas rester debout dans cette sombre matinée. Avant le lever du soleil, la toiture fut emportée. Un pan de mur s’écroula. Je perdis le sentiment de ma situation.

» Un prêtre, que l’orage avait fourvoyé dans ces plaines désertes, vint à passer en ce moment au pied des murailles croulantes du couvent. Il s’en éloigna d’abord avec effroi, puis il crut entendre une voix humaine parmi les voix furieuses de la tempête. Il se hasarda entre les nouvelles ruines qui couvraient les anciennes, et me trouva évanouie sous des débris qui allaient m’ensevelir. La pitié, le zèle que donne la foi à ceux mêmes qui manquent d’humanité, lui firent trouver la force cruelle de me sauver ; il m’emporta sur son cheval au travers des plaines, des bois et des vallées. Ce prêtre s’appelait Magnus. Par lui je fus arrachée ä la mort et rendue à la douleur.

» Depuis que je suis rentrée dans la société, mon existence est plus misérable qu’auparavant. D’abord il me sembla que Dieu parlait à mon cœur par les mille voix de la nature, et qu’il était temps encore de partager la vie avec un être semblable à moi. J’oubliais, hélas ! que j’étais une exception maudite et que cet être n’existait pas. Éclairée sur les résultats inaccessibles pour moi de l’amour naturel et complet, j’espérai me sauver en ne subissant que la moitié de sa puissance, en réalisant les chimères du platonisme ; mais sachant bien que je trouverais difficilement une ame formée pour la même destinée que moi, je m’entourai de subtilités et de ruses dont aucun regard humain n’a jamais su pénétrer le mystère.

» Je m’isolai dans ma jouissance égoïste et secrète ; je refusai de faire participer l’objet de mon étrange amour aux délicatesses et aux plaisirs de ma pensée. Il ignora de quelle affection je l’aimais. Il se crut mon ami et rien de plus. Il se consola du chagrin de n’être que cela, en me croyant incapable de passion pour aucun homme. Mais moi, avare de mon bonheur, je me promis de le savourer avec délices, de n’avoir que Dieu pour confident, de me livrer à toutes les violences de la passion intérieure, tandis que j’en conserverais soigneusement la flamme, à couvert sous les dehors innocens d’une paisible et sainte amitié.

» En effet, j’eus d’abord quelque bonheur à voir heureux et tranquille celui que d’un mot j’aurais pu enivrer et égarer. Lorsqu’il était paisiblement assis à mes côtés, tenant ma main entre les siennes et me parlant du ciel et des anges, je promenais sur son front pur et sur sa poitrine calme un long et pénétrant regard. Je me disais qu’en laissant jaillir de mon œil une étincelle, en imprimant à mes doigts enlacés aux siens une pression plus vive, je pouvais à l’instant même embraser son cerveau et faire battre son cœur. Il m’était doux de sentir cette féminine tentation et d’y résister. J’aimais la souffrance voluptueuse qui résultait pour moi de cette lutte secrète. Elle me rajeunissait ; elle m’assimilait aux êtres affectés de passions entières et de désirs réalisables.

» Quelquefois, près de laisser échapper mon secret, je sentais la chaleur me monter au visage, et j’appuyais ma tête sur son épaule pour me reposer de ces agitations cachées, mais violentes. Alors, troublé lui-même de me voir ainsi, il s’échappait de mes bras avec épouvante.

» — Ô Lélia ! me disait-il, qui êtes-vous donc ? Êtes-vous de feu ou de glace ? Faut-il vous repousser ou vous faire violence ? Vous qui parlez toujours de force morale et de raison triomphante, comment se fait-il qu’auprès de vous la force succombe et la raison s’égare ? Mais hélas ! déjà vous me pétrifiez avec ce sourire amer et froid qui condamne ou raille toutes paroles, qui réprime toutes mes sensations, qui repousse tous mes désirs. Pourquoi tout à l’heure étiez-vous penchée sur moi avec un regard brûlant, avec des lèvres entr’ouvertes, avec une indolence excitante et cruelle ? Est-ce donc que vous me méprisez au point de jouer avec moi comme avec un enfant ? Vous permettez-vous cet abandon parce que vous oubliez que je suis un homme ? Êtes-vous si peu femme que vous ne compreniez pas le désordre et la souffrance que vous pouvez causer ?

» Quand je le voyais près d’atteindre la vérité, je me renfermais dans un système d’indifférence et de légèreté qui réveillait tous ses doutes. J’enchaînais l’élan quelquefois involontaire et fougueux de ses sens par une ironie glaciale. Puis, je reprenais le voile de l’amitié pour le consoler de mes dédains. Je l’enivrais malignement de caresses douces et chastes. Je jouais avec lui comme un vautour avec sa proie. Tantôt je le faisais souffrir, et je jouissais de son mal ; tantôt je le rendais heureux avec de légères concessions. En toutes choses et en tout temps, il était sous ma domination, et je lui faisais subir la supériorité de mon adresse, sans qu’il sût à quoi attribuer réellement le sang-froid et le calcul qui me rendaient plus forte et plus habile que lui.

» Il douta et espéra long-temps, parce qu’il désirait vivement. Quand il fut convaincu de mon invulnérabilité, il se refroidit : il m’aima comme je feignais de vouloir être aimée, mais comme en effet je ne voulais pas l’être. Alors la douleur et la colère s’éveillèrent en moi. La jalousie enfonça ses ongles de fer dans mon cerveau. Je fus jalouse de mon ami plus qu’autrefois je ne l’avais été de mon amant. J’eusse rougi jadis de trop souffrir d’une infidélité des sens. Désormais je me sentais autorisée à pleurer une infidélité de cœur.

» Mais je ne pouvais exprimer mes douleurs sans trahir mon secret. J’avais appris à me vaincre ; après avoir réussi cent fois à m’en imposer à moi-même, il m’était bien facile d’abuser les autres sur mon compte. Je me résignai donc à aimer sans être payée de retour, et je trouvai dans les souffrances cuisantes de cet amour comprimé et froissé des instans d’enthousiasme plus pur et de résignation plus douce qu’au temps où j’étais l’objet d’un amour ardent, mais brutal et antipathique à ma nature.

» Mais c’est en vain que l’homme veut lutter contre les lois célestes ; en refusant son front orgueilleux au joug qui soumet ses semblables, il entre dans une liberté dangereuse. En s’éloignant des routes tracées par la volonté de Dieu, il s’égare, il se perd.

» Chez moi ce mépris des devoirs naturels, cette aspiration brûlante vers une existence impossible amena une sorte de dépravation intellectuelle. Ne me sentant liée à aucun homme par cette consécration expresse et volontaire de l’amour matériel, je laissai mon imagination inquiète et fougueuse parcourir l’univers, et s’emparer de tout ce qui se trouvait sur son passage. Trouver le bonheur devint ma seule pensée, et, s’il faut avouer à quel point j’étais descendue au-dessous de moi-même, la seule règle de ma conduite, le seul but de ma volonté. Après avoir laissé, sans m’en apercevoir, flotter mes désirs vers les ombres qui passaient autour de moi, il m’arriva de courir en songe après elles, de les saisir à la volée, de leur demander impérieusement, sinon le bonheur, du moins l’émotion de quelques journées. Et comme ce libertinage invisible de ma pensée ne pouvait choquer l’austérité de mes mœurs, je m’y livrais sans remords. Je fus infidèle en imagination, non-seulement à l’homme que j’aimais, mais chaque lendemain me vit infidèle à celui que j’avais aimé la veille. Bientôt un seul amour de ce genre ne suffisant point à remplir mon ame toujours avide et jamais rassasiée, j’embrassai plusieurs fantômes à la fois. J’aimai dans le même jour et dans la même heure le musicien enthousiaste qui faisait vibrer toutes mes fibres nerveuses sous son archet, et le philosophe rêveur qui m’associait à ses méditations. J’aimai à la fois le comédien qui faisait couler mes larmes, et le poëte qui avait dicté au comédien les mots qui arrivaient à mon cœur. J’aimai même le peintre et le sculpteur dont je voyais les œuvres et dont je n’avais pas vu les traits. Je m’enamourai d’un son de voix, d’une chevelure, d’un vêtement ; et puis d’un portrait seulement, du portrait d’un homme mort depuis plusieurs siècles. Plus je m’abandonnais à ces fantasques admirations, plus elles devenaient fréquentes, passagères et vides. Nul signe extérieur ne les a jamais trahies, Dieu le sait bien ! Mais je l’avoue avec honte, avec terreur, j’ai usé mon ame à ces frivoles emplois de facultés supérieures. J’ai souvenir d’une grande dépense d’énergie morale, et je ne me rappelle plus les noms de ceux qui, sans le savoir, gaspillèrent en détail le trésor de mes affections.

» Puis, à se prodiguer ainsi, mon cœur s’éteignit, je ne fus plus capable que d’enthousiasme ; et ce sentiment s’effaçant au moindre jour projeté sur l’objet de mon illusion, je dus changer d’idole autant de fois qu’une idole nouvelle se présenta.

» Et c’est ainsi que j’existe désormais : j’appartiens toujours au dernier caprice qui traverse mon cerveau malade. Mais ces caprices, d’abord si fréquens et si impétueux, sont devenus rares et tièdes ; car l’enthousiasme aussi s’est refroidi, et c’est après de longs jours d’assoupissement et de dégoût que je retrouve parfois de courtes heures de jeunesse et d’activité. L’ennui désole ma vie, Pulchérie, l’ennui me tue. Tout s’épuise pour moi, tout s’en va. J’ai vu à peu près la vie dans toutes ses phases, la société sous toutes ses faces, la nature dans toutes ses splendeurs. Que verrai-je maintenant ? Quand j’ai réussi à combler l’abîme d’une journée, je me demande avec effroi avec quoi je comblerai celui du lendemain. Il me semble parfois qu’il existe encore des êtres dignes d’estime et des choses capables d’intéresser. Mais, avant de les avoir examinés, j’y renonce par découragement et par fatigue. Je sens qu’il ne me reste pas assez de sensibilité pour apprécier les hommes, pas assez d’intelligence pour comprendre les choses. Je me replie sur moi-même avec un calme et sombre désespoir, et nul ne sait ce que je souffre. Les brutes dont la société se compose se demandent ce qui me manque, à moi, dont la richesse a pu atteindre à toutes les jouissances, dont la beauté et le luxe ont pu réaliser toutes les ambitions. Parmi tous ces hommes, il n’en est pas un dont l’intelligence soit assez étendue pour comprendre que c’est un grand malheur de n’avoir pu s’attacher à rien, et de ne pouvoir plus rien désirer sur la terre. »