Lélia (1833)/Deuxième Partie/XXXIII

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H. Dupuy et L. Tenré (1p. 323-350).


XXXIII

PULCHÉRIE.



Tout le monde se pressait vers le salon mauresque, et les maîtres de cérémonies ne pouvaient contenir le désordre. Un jeune seigneur prétendait avoir reconnu, sous un domino bleu-ciel, la Zinzolina, la plus célèbre courtisane du monde, qui depuis un an avait disparu mystérieusement du pays. Chacun voulait s’assurer de l’événement : ceux qui n’avaient pas connu la Zinzolina tenaient à honneur de voir cette femme si vantée ; ceux qui l’avaient vue voulaient la revoir. Mais le domino bleu, souple et insaisissable fantôme, disparaissait adroitement au milieu de la foule pour reparaître dans une autre salle où la foule le poursuivait encore. Quiconque avait un domino bleu-ciel était assidument suivi et interrogé ; et lorsque le véritable fugitif était reconnu, un cri d’émotion retentissait dans tout le palais. Mais il s’échappait avant qu’on eût pu constater l’existence de la Zinzolina sous ce flottant capuchon de satin et sous ce masque de velours. Il finit par gagner les jardins. Alors la foule s’élança dans les jardins ; le tumulte fut immense ; on se répandit dans les bosquets. Les amans en profitèrent pour échapper à l’œil des jaloux. L’orchestre joua dans les murailles vides et sonores. Des femmes laides ou jalouses prirent des dominos bleu-ciel pour trouver des amans ou pour éprouver les leurs. Ce fut un grand bruit, une grande risée, une grande anxiété.

— Laissez-les faire, disait Bambuccj à ses chambellans essoufflés. Ils s’amusent eux-mêmes : eh bien ! tant mieux pour vous, reposez-vous.

Cet instant de folie et de curiosité avait donné aux physionomies quelque chose d’âpre et d’obstiné qui n’est pas dans les habitudes de la nature civilisée. Lélia, qui croyait épier si attentivement les moindres oscillations de la vie sur ce monde agonisant ; Lélia, qui consultait à chaque instant le pouls du moribond, et s’étonnait de le trouver parfois si vigoureux et tout aussitôt si faible, remarqua je ne sais quoi d’étrange dans la disposition des esprits durant cette nuit-là ; et, perdue, oubliée dans la foule, elle aussi se mit à parcourir les jardins pour observer de près les accidens physiologiques sur ce cadavre de société qui râle et qui chante, et qui, comme une vieille coquette, se farde jusque sur son lit de mort.

Après avoir marché long-temps, traversé beaucoup de groupes échevelés, et passé au milieu d’une joie fébrile et sans charme, elle s’assit fatiguée dans un lieu retiré qu’ombrageaient des thuyas de la Chine. Lélia se sentit oppressée. Elle regarda le ciel : les étoiles brillaient au-dessus de sa tête ; mais vers l’horizon elles étaient cachées sous un épais bandeau de nuages. Lélia souffrait. Enfin elle vit une pâle clarté glisser sur les arbres : c’était un éclair ; et elle s’expliqua le malaise qu’elle éprouvait, car l’orage lui causait toujours un mal physique, une inquiétude nerveuse, une irritation cérébrale ; je ne sais quoi enfin que toutes les femmes, sinon tous les hommes, ont ressenti.

Alors il lui prit un de ces désespoirs soudains qui s’emparent de nous souvent sans motif apparent, mais qui sont toujours l’effet d’un mal intérieur long-temps couvé dans le silence de l’esprit. L’ennui, l’horrible ennui, la prit à la gorge. Elle se sentit si découragée, si mal placée dans la vie, qu’elle se laissa tomber sur l’herbe, et s’abandonna à ces pleurs puérils qui sont l’affreuse expression d’un abandon complet de la force et de l’orgueil humain. Lélia était plus forte en apparence qu’aucune créature de son sexe. Jamais, depuis qu’elle était Lélia, personne n’avait surpris les secrets de son ame sur son impassible visage ; jamais on n’avait vu couler une larme de souffrance ou d’attendrissement sur sa joue sans couleur et sans pli.

Elle avait horreur de la pitié d’autrui, et, dans ses plus grandes détresses, elle conservait l’instinct de s’y dérober. Elle cacha donc sa tête dans son manteau de velours ; et loin du monde, loin de la lumière, blottie dans les hautes herbes d’un coin abandonné du jardin, elle répandit sa souffrance en larmes vaines et lâches. Il y avait quelque chose d’effrayant dans la douleur de cette femme si belle et si parée, gisante là, roulée sur elle-même, languissante et terrible dans sa douleur, comme une lionne blessée qui voit saigner sa plaie et la lèche en rugissant.

Tout-à-coup une main se posa sur son bras nu, une main chaude et humide comme l’haleine de cette nuit d’orage. Elle tressaillit ; et honteuse, irritée d’être surprise dans cet instant de faiblesse où nul ne l’avait jamais vue, elle bondit par une soudaine réaction de courage, et se dressa de toute sa hauteur devant le téméraire. C’était le domino bleu du bal, la courtisane Zinzolina.

Lélia jeta un grand cri ; puis, cherchant dans sa voix le ton le plus sévère, elle dit :

— Je vous ai reconnue, vous êtes ma sœur…

— Et si j’ôte mon masque, Lélia, répondit la courtisane, vous aussi, ne crierez-vous pas : — Honte et infamie sur toi ?

— Ah ! je reconnais aussi votre voix, reprit Lélia ! Vous êtes Pulchérie…

— Je suis votre sœur, dit la courtisane en se démasquant, la fille de votre père et de votre mère. N’avez-vous pas un mot d’affection pour elle ?

— Ô ma sœur toujours belle ! dit Lélia, sauvez-moi, sauvez-moi de la vie, sauvez-moi du désespoir ; apportez-moi de la tendresse, dites-moi que vous m’aimez, que vous vous souvenez de nos beaux jours, que vous êtes ma famille, mon sang, mon seul bien sur la terre !

Elles s’embrassèrent en pleurant toutes deux. Pulchérie était passionnée dans sa joie, Lélia était triste dans la sienne ; elles se regardaient avec des yeux humides et se touchaient avec des mains étonnées. Elles ne revenaient pas de se trouver encore belles, de s’admirer, de s’aimer, et, différentes comme elles étaient, de se reconnaître.

Lélia se souvint tout-à-coup que sa sœur était souillée. Ce qu’elle eût pardonné à toute autre créature humaine la faisait rougir dans la personne de sa sœur ; c’était un reste involontaire de cette insurmontable puissance de la vanité sociale qui s’appelle l’honneur.

Elle laissa tomber ses mains qu’elle avait mises dans celles de Pulchérie, et resta immobile, anéantie par je ne sais quel nouveau découragement, pâle, le corps plié en deux et le regard attaché sur la sombre verdure où s’éteignait le reflet des éclairs.

Pulchérie s’effraya de cette attitude morne et du sourire amer et glacé qui errait stupidement sur ses lèvres. Oubliant la dégradation où le monde l’avait condamnée, elle eut pitié de Lélia, tant la douleur rétablit l’égalité entre les existences.

— C’est donc ainsi que vous êtes ! lui dit-elle avec douceur et du ton dont une mère consolerait son enfant affligé. J’ai passé de longues années loin de ma sœur, et quand je la retrouve, c’est à terre, comme un vêtement usé dont personne ne veut plus, étouffant ses cris avec les tresses de ses cheveux et déchirant son sein avec ses ongles. Vous étiez ainsi quand je vous ai surprise, Lélia ; et maintenant vous voilà pire encore, car vous pleuriez, et vous semblez morte ; vous viviez par la souffrance, et voilà que vous ne vivez plus par rien. Voilà où vous êtes réduite, Lélia ! Ô mon Dieu ! à quoi vous ont servi tous ces dons brillans qui vous rendaient si fière ! Où vous a conduit ce chemin que vous aviez pris avec tant d’espoir et de confiance ? Dans quel abîme de malheur êtes-vous tombée, vous qui prétendiez mettre vos pieds sur nos têtes ? Jérusalem, Jérusalem, je vous le disais bien que l’orgueil vous perdrait !

— L’orgueil ! dit Lélia, qui se sentit blessée dans la partie la plus irritable de son ame. Il te sied bien de parler de cela, pauvre égarée ! Laquelle s’est perdue le plus avant dans ce désert, de vous ou de moi ?

— Je ne sais pas, Lélia, dit Pulchérie avec tristesse. J’ai bien marché dans cette vie, je suis encore jeune, encore belle ; j’ai bien souffert, mais je ne suis pas encore lasse, je n’ai pas encore dit : — Mon Dieu, c’est assez ! au lieu que toi, Lélia…

— Vous avez raison, dit Lélia avec abattement, moi j’ai tout épuisé…

— Tout, sauf le plaisir ! dit la courtisane, en riant d’un rire de bacchante qui la changea tout-à-coup de la tête aux pieds.

Lélia tressaillit et recula involontairement ; puis, se rapprochant avec vivacité, elle prit le bras de sa sœur.

— Et vous, ma sœur, s’écria-t-elle, vous l’avez donc goûté, le plaisir ? Vous ne l’avez donc pas épuisé ? Vous êtes donc toujours femme et vivante ? Allons, donnez-moi votre secret, donnez-moi de votre bonheur, puisque vous en avez !

— Je n’ai pas de bonheur, répondit Pulchérie. Je n’en ai pas cherché. Je n’ai pas, comme vous, vécu de déceptions. Je n’ai pas demandé à la vie plus qu’elle ne pouvait me donner. J’ai réduit toutes mes ambitions à savoir jouir de ce qui est. J’ai mis ma vertu à ne pas le dédaigner, ma sagesse à ne pas désirer au-delà. Anacréon a écrit ma liturgie. J’ai pris l’antiquité pour modèle, et pour divinités les déesses nues de la Grèce. Je supporte les maux de la civilisation exagérée où nous sommes arrivés. Mais j’ai, pour me préserver du désespoir, la religion du plaisir… Ô Lélia, comme vous me regardez, comme vous m’écoutez avidement ! Je ne vous fais donc plus horreur ! Je ne suis donc plus la stupide et vile organisation dont vous vous êtes éloignée jadis avec tant de dégoût !

— Je ne t’ai jamais méprisée, ma sœur. Je te plaignais ; à cette heure, je m’étonne seulement de n’avoir pas à te plaindre. Oserai-je dire que je m’en réjouis ?

— Hypocrites spiritualistes, dit Pulchérie, vous craignez toujours de sanctionner les joies que vous ne partagez pas ! Oh ! vous pleurez à présent ! Vous baissez la tête, ma pauvre sœur ! Vous voilà courbée et brisée sous le poids de cette destinée que vous avez choisie, à qui la faute ? Puisse cette leçon vous être utile ! Souvenez-vous de nos querelles, de nos luttes et de notre séparation ; nous nous sommes mutuellement prédit notre perte !

— Hélas ! je vous ai prédit le mépris des hommes, Pulchérie, l’abandon, une horrible vieillesse… Je ne peux pas avoir encore raison ; grâce au ciel, vous êtes toujours belle et jeune. Mais déjà n’avez-vous pas senti la honte vous brûler de son fer rouge ? Toute cette foule avide et désœuvrée qui vous cherche dans cet instant pour assouvir une insolente curiosité, ne l’entendez-vous pas gronder comme une bête immonde et dangereuse ? Ne sentez-vous pas sa chaude haleine qui vous poursuit et vous infecte ? Écoutez, elle vous appelle, elle vous réclame comme sa proie ; courtisane, vous lui appartenez ! Oh ! si elle vient jusqu’ici, ne dites pas que vous êtes ma sœur ! Si elle allait nous confondre ensemble ! Si elle osait mettre sur moi ses mains boueuses ! Pauvre Pulchérie, voilà ton maître, voilà ton Dieu, voilà ton amant ! Ce peuple, tout ce peuple qui bruit et qui pue là-bas ! Tu as trouvé le plaisir dans ses embrassemens ; tu vois bien, ma pauvre sœur, que tu es plus vile que la poussière de ses pieds !

— Je le sais, dit la courtisane, en passant sa main sur son front d’airain comme pour en chasser un nuage ; mais moi, braver la honte, c’est ma vertu ; c’est ma force, comme la vôtre est de l’éviter ; c’est ma sagesse, vous dis-je, et elle me mène à mon but, elle surmonte des obstacles, elle survit à des angoisses toujours renaissantes, et pour prix du combat, j’ai le plaisir. C’est mon rayon de soleil après l’orage, c’est l’île enchantée où la tempête me jette, et, si je suis avilie, du moins je ne suis pas ridicule. Être inutile, Lélia, c’est être ridicule ; être ridicule, c’est pis que d’être infâme ; ne servir à rien dans l’univers, c’est plus méprisable que de servir aux derniers usages.

— C’est vrai, dit Lélia d’un air sombre.

— D’ailleurs, reprit la courtisane, qu’importe la honte à une ame vraiment forte ? Savez-vous, Lélia, que cette puissance de l’opinion devant laquelle les ames qu’on appelle honnêtes sont si serviles, savez-vous qu’il ne s’agit que d’être faible pour s’y soumettre, qu’il faut être fort pour lui résister ? Appelez-vous vertu un calcul d’égoïsme si facile à faire et dans lequel tout vous encourage et vous récompense ? Comparez-vous les travaux, les douleurs, les héroïsmes d’une mère de famille à ceux d’une prostituée ? Quand toutes deux sont aux prises avec la vie, pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire, qui a eu le moins de peine ?

Mais quoi, Lélia ! mes discours ne te font donc plus frémir comme autrefois ? Tu ne me réponds rien ? Ce silence est affreux. Lélia, tu n’es donc plus rien ! Te voilà donc effacée comme un pli de l’onde, comme un nom écrit sur le sable ? Ton noble sang ne se soulève plus aux hérésies de la débauche, aux impudences de la matière ? Réveille-toi donc, Lélia, défends donc la vertu, si tu veux que je croie qu’il existe quelque chose qui s’appelle de ce nom !

— Parlez toujours, femme, répondit Lélia d’un ton sinistre. Je vous écoute.

— Enfin, qu’est-ce que Dieu nous impose sur la terre ? poursuivit Pulchérie. C’est de vivre, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que la société nous impose ? C’est de ne pas voler. La société est ainsi faite, que beaucoup d’individus n’ont pas autre chose pour vivre qu’un métier autorisé par elle et par elle flétri d’un nom odieux, le vice. Savez-vous de quel acier il faut qu’une pauvre créature soit trempée pour vivre de cela ? De combien d’affronts on cherche à lui faire payer les faiblesses qu’elle a surprises et les brutalités qu’elle a assouvies ? Sous quelle montagne d’ignominies et d’injustices il faut qu’elle s’accoutume à dormir, à marcher, à être amante, courtisane et mère, trois conditions de la destinée de la femme auxquelles nulle femme n’échappe, soit qu’elle se vende par un marché de prostitution ou par un contrat de mariage ? Ô ma sœur ! combien les êtres déshonorés publiquement et injustement sont en droit de mépriser la foule qui les frappe de sa malédiction, après les avoir souillés de son amour ! Vois-tu, s’il y a un ciel et un enfer, le ciel sera pour ceux qui auront le plus souffert et qui auront trouvé sur leur lit de douleur encore quelques sourires de joie, quelques bénédictions à envoyer vers Dieu ; l’enfer pour ceux qui auront accaparé la plus belle part de l’existence et qui en auront méconnu le prix. La courtisane Zinzolina, au milieu des horreurs de la dégradation sociale, aura confessé sa foi en restant fidèle à la volupté ; l’ascétique Lélia, au fond d’une vie austère et respectée, aura renié Dieu à toute heure en fermant ses yeux et son ame aux bienfaits de l’existence.

— Hélas ! vous m’accusez, Pulchérie, et vous ne savez pas s’il a dépendu de moi de faire un choix et de suivre un plan dans la vie. Savez-vous quel a été mon sort depuis que nous nous sommes séparées ?

— J’ai su ce que le monde a dit de vous, répondit la courtisane ; j’ai vu seulement que vous aviez une existence problématique comme femme. J’ai su que vous marchiez environnée de mystère et d’affectation poétique, et j’ai souri de pitié en songeant à cette hypocrite vertu qui consiste à tirer vanité de l’impuissance ou de la peur.

— Humiliez-moi, répondit Lélia ; j’ai si peu de confiance en moi aujourd’hui, que je ne trouve rien pour me justifier ; mais voulez-vous entendre le récit de cette vie morale, si aride et si pâle, et pourtant si longue et si amère ? Vous me direz ensuite s’il peut y avoir un remède à de si anciennes douleurs, à de si profonds découragemens.

— J’écoute, répondit Pulchérie, en appuyant son bras rond et blanc sur le pied d’une nymphe de marbre qui se cachait souriante et maniérée dans les rameaux sombres. Parle, ma sœur, conte-moi les misères de ta destinée, et d’abord laisse-moi te dire que je les sais d’avance ; quand pâle et mince comme une sylphide, tu marchais au fond de nos bois appuyée sur mon bras, attentive au vol des oiseaux, à la nuance des fleurs, au changeant aspect des nuées, insensible au regard des jeunes chasseurs qui passaient et nous suivaient de l’œil au travers des arbres ; déjà, je savais bien, Lélia, que ta jeunesse se consumerait à poursuivre de vains rêves et à dédaigner les seuls avantages de la vie. Te souviens-tu de ces promenades sans fin que nous faisions dans nos champs paternels, et de ces longues rêveries du soir, quand, appuyées toutes deux sur la rampe dorée de la terrasse, nous regardions, toi les étoiles blanches au front des collines, moi les cavaliers poudreux qui descendaient le sentier ?

— Je me rappelle bien tout, répondit Lélia. Tu suivais d’un œil attentif tous ces voyageurs déjà effacés dans la brume du couchant. À peine pouvais-tu distinguer leurs vêtemens et leur attitude ; mais tu te prenais de prédilection ou de dédain pour chacun d’eux, selon qu’il descendait la colline avec audace ou précaution. Tu riais sans pitié du cavalier prudent qui mettait pied à terre pour traîner par la bride sa monture incertaine et paresseuse. Tu applaudissais de loin à celui qui, d’un trot ferme et soutenu, affrontait les dangers du versant rapide. Une fois je me souviens que je te repris sévèrement pour avoir, dans un transport d’admiration, agité ton mouchoir pour encourager un jeune fou qui se lançait au grand galop, et qui deux ou trois fois soutint vigoureusement son cheval près de rouler dans le ravin.

— Et pourtant il ne pouvait ni me voir ni m’entendre, reprit Pulchérie. Vous étiez indignée, vous ma sœur farouche, de l’intérêt que j’accordais à un homme ; vous n’étiez sensible qu’aux insaisissables beautés de la nature, au son, à la couleur : jamais à la forme distincte et palpable. Un chant éloigné vous faisait verser des larmes. Mais, dès que le pâtre aux jambes nues paraissait au sommet de la colline, vous détourniez les yeux avec dégoût ; vous cessiez d’écouter sa voix ou d’y prendre plaisir. En tout la réalité blessait vos perceptions trop vives et détruisait votre espoir trop exigeant. N’est-il pas vrai, Lélia ?

— C’est vrai, ma sœur, nous ne nous ressemblions pas. Plus sage et plus heureuse que moi, vous ne viviez que pour jouir ; plus ambitieuse et moins soumise à Dieu peut-être, je ne vivais que pour désirer. Vous souvient-il de ce jour d’été, si lourd et si chaud, où nous nous arrêtâmes au bord du ruisseau sous les cèdres de la vallée, dans cette retraite mystérieuse et sombre, où le bruissement de l’eau tombant de roche en roche se mêlait au triste chant des cigales ? Nous nous étendîmes sur le gazon, et tout en regardant le ciel ardent sur nos têtes au travers des arbres, il nous vint un lourd sommeil, une profonde insouciance. Nous nous éveillâmes dans les bras l’une de l’autre sans nous être senti dormir.

À ce mot Pulchérie tressaillit, et pressant la main de sa sœur :

— Oui, je me souviens de cela mieux que vous, Lélia. C’est un souvenir brûlant dans ma vie, et j’y ai pensé souvent avec une émotion pleine de charme, et peut-être de honte.

— De honte ? dit Lélia en retirant sa main.

— Vous n’avez pas su, vous n’avez pas deviné cela, dit Pulchérie. Je n’aurais jamais osé alors vous le confier. Mais à l’heure où nous sommes, je puis tout dire et vous pouvez tout apprendre. Écoutez, ma sœur… C’est dans vos bras innocens, c’est sur votre sein virginal, que pour la première fois Dieu m’a révélé la puissance de la vie. Ne vous éloignez pas ainsi. Écoutez-moi sans préjugé.

— Sans préjugé ! dit Lélia en se rapprochant. Que n’ai-je en effet des préjugés ! Ce serait une croyance quelconque. Parle : dis-moi tout, ma sœur.

— Eh bien ! dit Pulchérie, nous dormions paisiblement sur l’herbe moite et chaude. Les cèdres exhalaient leur exquise senteur de baume, et le vent de midi passait son aile brûlante sur nos fronts humides. Jusqu’alors, insouciante et rieuse, j’accueillais chaque jour de ma vie comme un bienfait nouveau. Quelquefois des sensations brusques et pénétrantes faisaient bouillonner mon sang. Une ardeur inconnue s’emparait de mon imagination ; la nature m’apparaissait sous des couleurs plus étincelantes ; la jeunesse palpitait plus vivace et plus riante dans mon sein ; et si je me regardais au miroir, je me trouvais dans ces instans-là plus vermeille et plus belle. Alors j’avais envie de m’embrasser dans cette glace qui me reflétait et qui m’inspirait un amour insensé. Puis je me prenais à rire, et je courais plus forte et plus légère dans l’herbe et dans les fleurs ; car, pour moi, aucune chose ne se révélait au travers de la souffrance. Je ne me fatiguais pas comme vous à deviner ; je trouvais parce que je ne cherchais pas.

Ce jour-là, heureuse et calme que j’étais, un rêve étrange, délirant, inouï, me révéla le mystère jusque-là impénétrable et jusque-là tranquillement respecté. Ô ma sœur ! niez l’influence du ciel ! niez la sainteté du plaisir ! Vous eussiez dit, si cette extase vous eût été donnée, qu’un ange, envoyé vers vous du sein de Dieu, se chargeait de vous initier aux épreuves sacrées de la vie humaine. Moi, je rêvai tout simplement d’un homme aux cheveux noirs qui se penchait vers moi pour effleurer mes lèvres de ses lèvres chaudes et vermeilles ; et je m’éveillai oppressée, palpitante, heureuse plus que je ne m’étais imaginé devoir l’être jamais. Je regardai autour de moi : le soleil semait ses reflets sur les profondeurs du bois ; l’air était bon et suave, et les cèdres élevaient avec splendeur leurs grands rameaux digités, semblables à des bras immenses et à de longues mains tendues vers le ciel. Je vous regardai alors. Ô ma sœur, que vous étiez belle ! Je ne vous avais jamais trouvée telle avant ce jour-là. Dans ma complaisante vanité de jeune fille, je me préférais à vous. Il me semblait que mes joues brillantes, que mes épaules arrondies, que mes cheveux dorés me faisaient plus belle que vous. Mais en cet instant le sens de la beauté se révélait à moi dans une autre créature. Je ne m’aimais plus seule : j’avais besoin de trouver hors de moi un objet d’admiration et d’amour. Je me soulevai doucement, et je vous contemplai avec une singulière curiosité, avec un étrange plaisir. Vos épais cheveux noirs se collaient à votre front, et leurs boucles serrées se roulaient sur elles-mêmes comme si un sentiment de vie les eût crispées auprès de votre cou velouté d’ombre et de sueur. J’y passai mes doigts : il me sembla que vos cheveux me les serraient et m’attiraient vers vous. Votre chemise blanche et fine, serrée sur votre sein, faisait paraître votre peau hâlée par le soleil plus brune encore qu’à l’ordinaire ; et vos longues paupières, appesanties par le sommeil, se dessinaient sur vos joues alors animées d’un ton plus solide qu’aujourd’hui. Oh ! vous étiez belle, Lélia ! mais belle autrement que moi, et cela me troublait étrangement. Vos bras, plus maigres que les miens, étaient couverts d’un imperceptible duvet noir que les soins du luxe ont fait depuis disparaître. Vos pieds, si parfaitement beaux, baignaient dans le ruisseau, et de longues veines bleues s’y dessinaient. Votre respiration soulevait votre poitrine avec une régularité qui semblait annoncer le calme et la force ; et dans tous vos traits, dans votre attitude, dans vos formes plus arrêtées que les miennes, dans la teinte plus sombre de votre peau, surtout dans cette expression fière et froide de votre visage endormi, il y avait je ne sais quoi de masculin et de fort qui m’empêchait presque de vous reconnaître. Je trouvais que vous ressembliez à ce bel enfant aux cheveux noirs dont je venais de rêver, et je baisai votre bras en tremblant. Alors vous ouvrîtes les yeux, et votre regard me pénétra d’une honte inconnue ; je me détournai comme si j’avais fait une action coupable. Pourtant, Lélia, aucune pensée impure ne s’était même présentée à mon esprit. Comment cela serait-il arrivé ? Je ne savais rien. Je recevais de la nature et de Dieu, mon créateur et mon maître, ma première leçon d’amour, ma première sensation de désir… Votre regard était moqueur et sévère. C’était bien ainsi que je l’avais toujours rencontré. Mais il ne m’avait jamais intimidé comme en cet instant… Est-ce que vous ne vous souvenez pas de mon trouble et de ma rougeur ?

— Je me souviens même d’un mot que je ne pus m’expliquer, répondit Lélia. Vous me fîtes pencher sur l’eau, et vous me dîtes : — Regarde-toi, ma sœur : ne te trouves-tu pas belle ? — Je vous répondis que je l’étais moins que vous. — Oh ! tu l’es bien davantage, reprîtes-vous. Tu ressembles à un homme.

— Et cela vous fit hausser les épaules de mépris, reprit Pulchérie.

— Et je ne devinai pas, répondit Lélia, qu’une destinée venait de s’accomplir pour vous, tandis que pour moi aucune destinée ne devait jamais s’accomplir.

— Commencez votre histoire, dit Pulchérie. Les bruits de la fête se sont éloignés ; j’entends l’orchestre qui reprend l’air interrompu ; on vous oublie ; on renonce à me chercher : nous pouvons être libres quelque temps. Parlez.


fin du tome premier.