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L’Âge de l’Affiche

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L’Âge de l’Affiche
Revue des Deux Mondes4e période, tome 137 (p. 201-216).
L'AGE DE L'AFFICHE


I

Si un homme du temps de Richelieu ou de Mazarin pouvait se réveiller du sommeil dont il dort depuis deux siècles, reprendre ses souvenirs où il les a laissés, et se retrouver ainsi, sans y être préparé, au milieu du Paris actuel, quelles seraient, sur le boulevard, ou même sur le Pont-Neuf, ses impressions les plus fortes ? Tout en y rencontrant peut-être encore de rares et vagues ressemblances avec les aspects et les silhouettes de son temps, il ne reconnaîtrait probablement plus rien, commencerait par croire à une hallucination, et finirait sans doute par devenir fou, après avoir vu passer un certain nombre de bicyclettes, d’hommes en « tuyaux de poêle », et d’omnibus. Il y aurait, toutefois, des degrés dans ses surprises, et tous ses saisissemens n’auraient pas la même brutalité ; mais le spectacle des affiches, des murs tout tapissés de coloriages grimaçans ou licencieux, de clowns, de pantins et de femmes multicolores riant et cabriolant dans tous les feux et tous les punchs de Gomorrhe, occasionneraient certainement ses stupeurs les plus profondes, celles où il aurait la vision la plus rapide qu’il ne se réveille pas là où il s’est endormi, ou qu’il fait un de ces rêves dont l’étrangeté, dans le rêve même, nous avertit que nous rêvons.

L’affiche illustrée, de couleur batailleuse, de dessin fou, de caractère fantastique, et annonçant partout, dans des milliers de papiers que d’autres milliers de papiers auront recouverts le lendemain, une huile, un bouillon, un pétrole, un cirage ou un chocolat nouveaux : rien n’est, en effet, d’une modernité plus violente, rien ne date aussi insolemment d’aujourd’hui. On assimile, d’une façon ingénieuse, mais où il entre plus d’érudition amusante que de justesse, la mode de l’affiche contemporaine à certains usages antiques. M. Charles Saunier, dans une étude très vivante, rappelle que les Grecs et les Romains, et même, paraît-il, les Syriens et les Égyptiens, employaient la publicité de la rue. Il cite aussi les placards historiés, par lesquels, au XVIIe siècle, on annonçait les propositions qu’on devait soutenir en Sorbonne, et nous renvoie au Malade imaginaire, où Toinette « orne sa chambre » avec la thèse de Thomas Diafoirus. Ces vignettes, en bonne conscience, ont-elles un rapport bien sérieux avec l’affiche illustrée ? Peuvent-elles vraiment se donner pour des précédens ? Et, même à une époque beaucoup plus rapprochée, il y a seulement un demi-siècle, étaient-ce bien aussi des affiches, ces compositions artistiques de Jean Gigoux, de Devéria, de Tony Johannot, de Raffet, de Nanteuil, de Gavarni, destinées à servir de frontispices aux publications du temps ? N’était-ce pas de l’illustration traditionnelle, de l’art et de la fantaisie classiques, et qui se trouvaient un peu là comme la musique dans les distributions de prix, où elle est une musique semblable à toutes les musiques, et non une musique spéciale, qu’on n’entend et qu’on ne peut entendre que là ? N’était-ce pas, en un mot, du simple dessin, de l’excellent dessin, du dessin de maître, mais du dessin normal, régulier, en quelque sorte légal, et non ce je ne sais quoi de fantasque, de désarticulé, de pervers, de barbouillé, de non encore vu nulle part, d’uniquement nouveau, de diaboliquement moderne, qu’est l’affiche ?

Le créateur de l’affiche, — de cette affiche-là, — c’est Chéret, et jamais créateur ne l’a été plus complètement que lui. Il n’a pas renouvelé ou perfectionné un genre, il l’a inventé. L’affiche, telle qu’elle réjouit ou scandalise à présent nos rues, n’existait pas avant lui, et rien même ne l’annonçait. Elle a jailli, toute fulgurante, de sa brosse ; elle a éclos sur nos murs comme une végétation magique. Si magique, pourtant, que fût cette éclosion de l’affiche, ne pouvait-on pas en reconnaître les élémens, et rien ne la rattachait-il à rien ? On y retrouvait, en réalité, sous la fantaisie la plus étrange et la plus exceptionnelle, certains aspects déjà étranges et exceptionnels par eux-mêmes de la vie contemporaine ; et les plus visibles, quoique magistralement déguisés, étaient ces visions précipitées et fantomatiques que vous offrent certaines rues de Londres, sans cesse traversées, dans leur brouillard, de couleurs et de figures criardes. Vous y remarquiez les mêmes apparences et la même atmosphère de rêve, ces spectres de gens et de choses lancés comme dans un abîme, ces formes hétéroclites et ces contorsions affolées, emportées dans un vertige fuligineux. Tout cela, seulement, n’avait ni le côté morne, ni la raideur de la vie londonienne, et se transfigurait même en quelque chose de pimpant, de clair et d’aérien. C’était bien toujours du rêve, mais ce n’était plus du cauchemar, ou c’était, tout au moins, du cauchemar raconté avec gaieté. Non seulement cela ne pesait plus, mais amusait, allégé par un éclairage de féerie, et de féerie libertine, autre élément de l’affiche, dans lequel s’accusait encore un aspect bien caractérisé de la vie actuelle, celui des petits théâtres, des cafés-concerts et des établissemens de nuit. Rappelez-vous bien la rue du Londres frénétique, voyez le flamboiement de gaz et de lumière électrique du Paris joyeux et nocturne, mêlez à ces fantasmagories un reflet de virtuosité japonaise, et vous aurez peut-être, dans ces trois élémens, toute l’histoire du génie de Chéret, car Chéret est bien un génie, et le plus merveilleusement outrancier et parisien d’aujourd’hui.

Un art véritable, avec tout ce qui le caractérise et l’accompagne, nous est donc né de l’affiche illustrée. Elle a son esthétique, ses critiques, ses amateurs, ses historiens ; elle est vraiment le frisson du jour. Si quelqu’un en doutait encore, comme on aime à douter de ce qui est nouveau, il pourrait feuilleter des ouvrages et visiter des « galeries » qui le convaincraient. Le beau livre de M. Maindron, et bien d’autres écrits, d’articles, d’études, le renseigneraient avec abondance ; la collection, à peu près unique, réunie par la Plume, la petite revue d’avant-garde qui s’intéresse avec une passion si particulière à la chromolithographie murale, continuerait à l’initier ; enfin, la publication, entreprise en ce moment même par la maison Chaix, les Maîtres de l’Affiche, où sont reproduites avec beaucoup de soin et de luxe, un choix des affiches les plus estimées et les plus célèbres, achèverait de l’éclairer et de l’informer. Un grand nombre d’artistes, en effet, se consacrent maintenant à l’art du placard ; tous y louchent plus ou moins, et les Maîtres de l’Affiche nous mettent à même d’en juger. Voici, dans les planches déjà parues, d’abord Chéret lui-même, avec ses femmes frissonnantes sous leurs transparences chiffonnées, coiffées d’ébouriffemens incendiaires, se tordant comme des couleuvres ou passant comme des comètes ; puis, des affiches d’Ibels, pour un journal ; de Georges Meunier, pour des cigares ; de De Feure et de Cazals, pour des expositions ; de Grasset, pour un magasin ; de Willette, pour une pantomime ; de Mucha, pour un théâtre ; de Toulouse-Lautrec, pour un divan ; de Bac et de Métivet, pour des cafés-concerts ; de Réalier-Dumas, pour un gaz ; de Guillaume, pour une opérette ; de Boutet de Monvel, pour une pâte dentifrice. Et voilà aussi des affiches belges, anglaises, américaines : de Duyck et Crespin, pour une ferme ; de Bassenfosse, pour une brasserie ; des frères Beggarstaff et de Greiffenhagen, pour des revues ; de PenfieId, pour un Magazine ; de Rhead, pour un journal. Nous en aurons plus tard de Forain, de Bonnard, de Steinlen ; on nous en donnera même de Puvis de Chavannes.

Toutes ces affiches d’art, il est vrai, ne sont pas toujours des « affiches », et quelques-unes seraient mieux dans un album que sur une palissade ou contre une porte ; mais d’autres, et de nombreuses, ont bien le caractère mural, ou s’en rapprochent. Les uns, parmi leurs auteurs, ont suivi Chéret ; les autres ont cherché, hors de son influence, des effets personnels ; la plupart sont arrivés ou tendent, après lui, à ces déformations de rêve et de féerie, à ces pervertissemens exaltés et chimériques dans lesquels triomphe le genre, et toute une génération de peintres d’affiches, de maîtres du placard, faisant de l’art ou y visant, a pris possession de toutes les surfaces libres, le long de toutes les voies publiques, dans toutes les villes, grandes ou petites ; le coloriage forain, bon ou mauvais, génial ou médiocre, mais toujours violent ou voyant, sollicite maintenant partout les yeux, les agace, et transforme vraiment la physionomie des rues.


II

L’art de l’affiche, bien que ne datant même pas de trente ans, s’est déjà propagé dans de nombreux pays, et M. Octave Uzanne, l’un de ses historiographes les mieux informés, nous le montre répandu à peu près dans le monde entier. En Angleterre, Walker, Walter-Crane, Dudley Hardy, Greiffenhagen et les frères Beggarstaff l’ont déjà poussé, et continuent à le pousser très loin. Walker, dès 1871, sans aller encore jusqu’au coloriage, commençait cependant à le présager dans la gravure murale destinée à l’annonce de la Femme en blanc, le roman de Wilkie Collins. Une femme vue de dos, emmitouflée d’un châle, arrivait d’un pas pressé au sommet d’un escalier, et là, tournant la tête, un doigt sur la bouche, tirait une lourde porte qui s’ouvrait sur les étoiles. Ce fut la première affiche illustrée collée sur les murs de Londres, et qui impliquait déjà la couleur, si elle ne la réalisait pas. Walter-Crane, ensuite, révolutionnait le monde des amateurs par une « symphonie en bleu et en jaune pour la Promenade-Concert de Covent-Garden », et toute une jeune école, depuis quelques années, innove et produit à outrance, visant toujours à l’effet le plus saisissant par le procédé le plus simplifié, comme dans les extraordinaires silhouettes dansantes de Dudley Hardy, blanches sur fond rouge ou rouges sur fond blanc, la femme de Greiffenhagen, également brossée par à-plats aveuglans, et surtout les sommaires et mystifiantes indications des frères Beggarstaff, jetées sur d’immenses feuilles de papier d’emballage, où ils en sont arrivés à ne plus dessiner leurs visions qu’avec des lacunes, qui demeurent pourtant des visions.

En Amérique, plus encore qu’en Angleterre, l’affiche tapageuse et racolante sévit et pullule, mais là aussi, comme ailleurs, inspire des artistes. Citons surtout Bradley, dont le Salon des Cent, l’an dernier, nous a révélé sept jolies compositions exécutées pour une petite revue bimensuelle de Chicago, le Chap-Book ; Will Carqueville, attaché au Lippincott’s de Philadelphie ; Penfield, Woodbury, Rhead et Warton Edwards. Les fonds gris tendre ou roses, les images blanches ou vert pâle, les femmes en cheveux jaunes sur les horizons bleu clair, les grandes (leurs mystiques, les forêts symboliques, avec on ne sait quoi du moyen âge corrigé par on ne sait quoi de japonais, on retrouve un peu de tout cela, si indigeste que semble le mélange, dans beaucoup d’affiches américaines. Quelques-unes, comme celles de Penfield, de Bradley, de Carqueville, ont de la sveltesse ou de la drôlerie, et parfois une vraie maîtrise. D’autres vous rappellent en même temps les vignettes des vieux missels et celles des boîtes de cigares. Et la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ont aussi leur « affiche d’art ». Le placard belge est particulièrement artistique, avec les Rassenfosse, les Léon Dardenne, les Fabry, les de Feure, mais tire trop quelquefois sur le vitrail et la céramique. En Autriche, selon le mot de M. Uzanne, l’affiche est « molle et rondouillarde » ; en Suisse, « raide et guindée » ; en Italie, « criarde », avec des débauches d’ « indigos » et de « rouges solférino ». En Espagne, elle a des « tonalités d’omelette aux oranges ».

Ce qu’il y a de frappant dans les affiches de tous ces pays, c’est combien elles en marquent vraiment les frontières et comme elles en expriment bien les différences d’esprit, d’état social et de climat. Entre l’affiche anglaise et l’affiche française, malgré toutes les analogies et tous les échanges de procédés qui les rapprochent, on sent deux races. L’affiche française, légère, subtile, a des finesses, des sous-entendus, des miroitemens voilés ; celle de Chéret, notamment, est toute en souplesses, en froissemens, en transparences, en plis et en replis. Ses femmes sont des fantômes, mais des fantômes palpitans ; on les sentirait vivre en les touchant ; ils vous laisseraient des parfums de chair amoureuse et des bruissemens de soie entre les doigts. Les femmes de Dudley-Hardy et de Greiffenhagen, tout en procédant de celles de Chéret, reproduisent surtout la marionnette anglaise, froide, ironique, à la fois frénétique et raide ; elles doivent, quand elles remuent, claquer comme des poupées de bois. Aucun rapport non plus entre l’affiche anglaise et l’affiche américaine, ni entre l’affiche belge et l’affiche suisse, ni entre les « solferinos » de l’Italie et l’ « omelette aux oranges » des Espagnols. Toutes ces annonces illustrées sont aussi diverses, aussi étrangères de ton, d’allure et d’esprit, que les physionomies, la langue, la société, les habitudes, l’atmosphère et l’architecture diffèrent de Berlin à Madrid, de Bruxelles à Constantinople et de Saint-Pétersbourg à Paris. Vous retrouverez exactement le même écart entre la chromolithographie qu’on placarde à Naples et celle qu’on placarde à la Haye, qu’entre les deux villes elles-mêmes, les costumes de leurs habitans et les fleurs de leurs jardins. Elles sont donc bien, en somme, des manifestations plutôt que des importations, et l’affiche d’art, malgré la nouveauté de son expansion, n’est pas un article-Paris, un article-Londres ou un article New-York, uniquement propagé par la mode, expédié ou reproduit partout, dans un courant de caprice et de curiosité, mais ne sortant pas, au fond, d’un besoin général. Elle est un résultat, une flore, et la poussée la plus puissante, la plus logique, dans laquelle se soit depuis longtemps formulée la vie. C’est bien une phase pittoresque répondant à une phase humaine.


III

Quand on aperçoit, dans les rues, les zigzags flamboyans des affiches de Chéret, de Bac, de Meunier, ou même de Dudley-Hardy, on ne peut guère ne pas se rappeler certains mots célèbres, dits à propos de Delacroix : le « balai ivre » et la « fanfare de couleurs ». Etaient-ils bien toujours justes, appliqués à son œuvre noble et hautaine, et ne devaient-ils pas plutôt convenir à l’affiche ? N’est-ce pas elle qui donne rigoureusement, par la folie bien caractérisée des tons et des touches, par le retentissement de cymbales qu’elle est pour les yeux, l’impression d’une ivresse de sons joyeux et d’une peinture au balai ? Et n’est-il même pas singulier que le phénomène souvent remarqué, au sujet des personnages de Balzac, se reproduise encore ici, et de façon presque identique ? C’est surtout, en effet, comme on l’a observé, vingt ou trente ans après son apparition en personnages de romans, que l’humanité de la Comédie Humaine s’est pleinement réalisée dans la vie, comme si la génération venue ensuite en était sortie, ou, ce qui est plus probable, comme si le romancier, en procédant à ses créations, n’avait pas cessé d’avoir la seconde vue de l’avenir, par la puissance même de la logique. Le cas de l’affiche, prévue ou produite par des appréciations qui l’ont précédée, est presque rigoureusement le même. Delacroix, dans ses tableaux achevés, ne peint pas avec le « balai ivre » qu’on lui voit à la main, et ses toiles ne font pas le tapage de musique foraine qu’on y entend, de même que la société de 1820 à 1850 ne montrait pas encore tout ce que Balzac y voyait déjà. Mais l’espèce d’enluminure volcanique, exprimée par la « fanfare » et le « balai », est venue depuis, avec l’affiche, exactement comme le monde imaginé ou deviné par Balzac s’est réalisé depuis ses romans. C’est la modernité du lendemain impliquée dans celle de la veille, et rien ne prouve mieux encore combien l’affiche a logiquement poussé de la vie moderne, combien elle en est la végétation naturelle.

Ces images d’un jour ou d’une heure, délavées par les averses, charbonnées par les gamins, brûlées par le soleil, et que d’autres ont quelquefois recouvertes avant même qu’elles n’aient séché, symbolisent, à un degré plus intense encore que la presse, la vie rapide, secouée et multiforme qui nous emporte. On mettait quinze jours, autrefois, pour aller de Paris à Lyon, avec des relais, des haltes, et toutes sortes d’incidens, de difficultés, ou même d’aventures de route. Un voyage à Rouen constituait un événement, et l’on s’embrassait alors avant de partir pour Toulouse, comme on s’embrasse aujourd’hui avant de partir pour la Chine. On avait sa fortune en biens sédentaires, en domaines tranquilles, qui prospéraient ou dépérissaient peu à peu, et dont le revenu ne pouvait avoir que des oscillations naturelles ; on récoltait du blé, du vin, de l’huile, qui se retrouvaient tous les ans le même blé, le même vin et la même huile ; on mettait plusieurs années à bâtir des maisons qui devaient durer plusieurs siècles ; on s’écrivait de longues lettres, qui attendaient le courrier huit jours, et que le même courrier ne vous remettait qu’au bout de six semaines… Maintenant, on se couche le soir en sleeping-car à Paris, et l’on prend son chocolat le lendemain matin à Marseille ; on repart après son dîner, on se retrouve chez soi après un nouveau somme, et l’on apprend, en rentrant, qu’on est ruiné ! On était millionnaire, mais en millions qui n’existaient pas, et l’on n’a plus que sa garde-robe, qu’on a même oublié de payer. On construit en trois mois des hôtels de carton-pierre qu’on revend avant d’avoir posé le toit ; on s’écrit par dépêches, on va donner une signature à New-York par le paquebot, on correspond par le tube, on cause par le téléphone, et l’on y surprend, sans le vouloir, en faisant une commande de Champagne à une maison de vins, le secret d’un adultère qui se combine dans un bureau de poste… Cette vie-là, l’affiche en est le reflet continu, la réverbération incessante ; elle s’y mêle en la reproduisant, et la reproduit en s’y mêlant, comme l’instabilité de l’eau reproduit, en y ajoutant, le tremblement des feuilles. Elle en emmagasine, pour les restituer en cris bizarres, avec des déformations de phonographe, non seulement la rapidité, mais l’acuité et la cruauté. Elle rend, par ses couleurs indéfinissables, ses tons pervers, son étrangeté, tout ce que cette vie renferme et donne, dans sa brièveté, de secousses détraquantes, de vanités intenses, de frénésies éphémères, d’efforts maladifs vers le soleil et le triomphe, destinés à la boue mélancolique du ruisseau. La vie passée était la vie forte et lente, dont l’expression naturelle se trouvait dans l’architecture, dans ces grandes choses de pierre qu’il fallait la pioche et le feu pour détruire ; la vie actuelle est la vie fébrile et hachée, miroitante, multicolore, et se résume dans l’affiche posée le matin, déchirée le soir, vouée au tombereau municipal, et dans laquelle, pourtant, on met un art concentré.

Plus on compare ainsi la vie ancienne et celle d’à présent, plus on les retrouve l’une et l’autre, avec tous leurs caractères, même avec leur caractère moral, dans l’édifice et dans l’affiche. Le monument d’autrefois, avec tous les arts qu’il englobait, peinture, sculpture, ornementations et décorations de toutes sortes, relevait d’un art seigneurial, éminemment aristocratique ou dominateur, qui répondait au train social de l’époque. L’idée d’une autorité, de quelque chose de supérieur au peuple, de plus fort, de plus grand, d’autre que lui, se dégageait du château et de la cathédrale, et leurs masses ou leurs poèmes de pierre, malgré tout ce qui pouvait les égayer, ne parlaient guère à la foule que de son devoir social ou religieux ; ils le lui imposaient par la sainteté, la puissance ou la majesté. Le peuple n’y trouvait que des exhortations à prier et des suggestions d’obéissance. L’église vous criait l’éternité de la religion, le palais la splendeur du prince, et l’individu, le sujet, se sentait ainsi écrasé par le poids et l’ampleur d’un intérêt divin ou royal auprès duquel le sien n’existait plus. L’affiche, au contraire, ne nous parle que de nous-mêmes, de nos plaisirs, de nos goûts, de nos intérêts, de notre alimentation, de notre santé, de notre vie. Elle ne nous dit pas : « Prie, obéis, sacrifie-toi, adore Dieu, crains le maître, respecte le roi… » Elle nous chuchote : « Amuse-toi, soigne-toi, nourris-toi, va au théâtre, au bal, au concert, danse, lis des romans, bois de bonne bière, achète de bon bouillon, fume de bons cigares, mange de bon chocolat, fais ton carnaval, tiens-toi frais, beau, fort, dispos, plais aux femmes, teins-toi, peigne-toi, purge-toi, parfume-toi, veille à ton linge, à tes habits, à tes dents, à tes mains, et prends des pastilles, si tu t’enrhumes ! » N’est-ce pas ce que l’affiche d’art, du haut en bas des murs, et des vitres de tous les kiosques, nous répète sur tous les tons, par tous ses bariolages, toutes ses fantasmagories, et toutes ses Renommées à chignons jaunes qui distribuent leurs œillades en embouchant leurs trompettes ? Et n’est-ce pas là, en effet, l’art naturel et logique d’une époque d’individualisme et d’égoïsme à outrance ? N’est-ce pas bien là le monument moderne, le château de papier, la cathédrale de sensualité, où tout ce que nous avons en nous de culture et d’esthétique ne trouve plus à s’employer que dans l’exaltation du bien-être et le chatouillement des instincts ? Les architectes peuvent encore construire des églises, comme les professeurs de rhétorique peuvent encore faire des vers latins ! Ils composent, les uns et les autres, dans des langues mortes, et la véritable architecture, aujourd’hui, celle qui pousse de la vie ambiante et palpitante, c’est l’affiche, le pullulement de couleurs sous lequel disparaît le monument de pierre, comme les ruines sous la nature fourmillante ; c’est l’édifice, instable, démoli tous les soirs, et reconstruit tous les matins, d’images voyantes et changeantes qui agacent et interpellent le passant, le flattent, le provoquent, lui rient, l’entraînent et le racolent.

Et ce triomphe du papier sur la pierre est si évident et si normal, que les architectes eux-mêmes, dans les gares de chemin de fer, les magasins, les hôtels, les théâtres et les expositions, ne font plus guère que de l’affiche. Ils font de l’affiche en pierre, en fer, en stuc, en plâtre, en marbre, mais de l’affiche. La Tour Eiffel ? Affiche ! Immense et colossale réclame de la serrurerie ! Et les dômes, les façades, les verrières, les galeries, les pavillons des expositions universelles ? Affiches ! Monstrueuses et somptueuses affiches ! Ce sont les mêmes bariolages, les mêmes violences fantasques, les mêmes effets de cauchemars folâtres et multicolores, aboutissant aux mêmes excitations à boire, à manger, à aimer, à danser, à se divertir, à se parer, à s’habiller, et à se déshabiller ! Et c’est aussi la même destinée d’un jour ! Nous en sommes arrivés à construire et à démolir nos palais, comme nous collons et comme nous enlevons nos affiches. L’âme moderne est si bien dans la mobilité et le caprice, que la pierre et le fer eux-mêmes en sont devenus éphémères, et se changent en chiffons, tout pierre et tout fer qu’ils sont, tant la matière est ce que la fait l’esprit, et tant l’esprit actuel est le vertige et le bouleversement.


IV

Le résultat nécessaire de cet art mobile et dégénéré est, comme on le conçoit facilement, une démoralisation spéciale, mécanique, et comme à coups d’images de cinématographe. Feuilletez bien les affiches des collections, examinez bien celles des rues, et vous ne trouverez jamais, ni sur un mur, ni chez un amateur, une belle affiche « morale », dont l’effet soit l’exaltation d’un sentiment noble. Vous en verrez d’admirables qui annoncent des pétroles, des pâtes dentifrices, des cacaos, des cirages, des bals masqués, des bastringues, des tripots, des cabarets, ou des réunions révolutionnaires, des meetings de revendication ou d’indignation ; vous n’en découvrirez pas une qui vous recommande une bonne action, un sacrifice élevé, ou vous inspire la sagesse. Ou bien l’affiche est une œuvre d’art, et s’adressera toujours, alors, à un appétit, à un goût, à un besoin de bien-être ou de plaisir, à un instinct de révolte, à un vice. Ou bien elle s’adressera à l’esprit de soumission, de travail, de religion, de dévouement, d’oubli de soi-même, et ne sera plus, en ce cas, qu’un barbouillage attristant. La belle affiche, excitante ou licencieuse, se voit partout ; la belle affiche, pudique ou chaste, ne se voit nulle part. La belle affiche frivole fourmille ; la belle affiche grave est à trouver. La belle affiche anti-sociale existe ; la belle affiche conservatrice n’existe pas.

La morale, en somme, n’est donc jamais où est l’art, l’art n’est jamais où est la morale ; et rien ne détermine mieux le caractère de l’affiche. Il y a une logique nécessaire à laquelle une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, ne peut pas manquer. A la condition d’en user avec bonheur, l’artiste a toutes les libertés, sauf une seule, celle de se mettre en contradiction avec son principe, et d’oublier sa raison d’être. S’il est dans la fantaisie et la féerie, il ne doit pas cesser de s’y maintenir, même quand il semble en sortir, et, plus il y mettra de logique, plus son art y prendra d’intensité. Il peut éclairer ses toiles comme bon lui semble, et voir bleu, vert, jaune, gris, noir, clair, sombre, selon son œil ; qu’il reste dans la loi des atmosphères qu’il imagine, et ses visions les moins réelles produiront les plus surprenans effets de réalité. Les déformations les plus insensées lui sont permises, pourvu qu’il demeure logique dans l’insanité, et l’affiche, en raison même de cette logique, de cette harmonie entre le principe et son but, n’est pas, et ne peut pas être morale. Née de l’individualisme, de tout ce qui en découle d’appétits, d’égoïsmes, d’exigences, de caprices, de sensualité, de besoin de jouir, d’effroi de souffrir, de néant intellectuel, de futilité, de culte aigu de soi-même, de mépris ennuyé pour tout ce qui n’est pas soi, elle doit logiquement reproduire et rendre tout cela. Son fond est là, son âme est là, et elle ne sera de l’art qu’en se conformant à son âme et à son fond ; elle ne tentera même les esprits véritablement artistes qu’en cela, et jamais dans le contraire, qu’elle ne rendra jamais. Qu’elle nous annonce un savon, une brasserie, une poudre de riz, une coiffure, une pommade, un rasoir, ou un appel à l’insurrection, et elle sera de l’Art ! Qu’elle nous parle de la patrie, de Dieu, de l’obéissance aux lois, et elle n’en sera plus ! Elle est le contraire exact de l’édifice, et il se produit logiquement pour elle le contraire de ce qui se produit pour lui. Nous ne connaissons pas, en réalité, de beaux théâtres, de belles gares de chemin de fer, de belles expositions universelles et de beaux casinos, c’est-à-dire de beaux édifices industriels ou futiles, et il n’existe, au contraire, de bonnes affiches, que dans le domaine de la futilité, de l’industrie ou de la révolution.

Ainsi, en dehors de l’image aimable, qui éclaire nos rues de caprice et de joie pimpante, l’affiche d’art ne peut rien pour le bien, et peut tout pour le mal. Elle n’engagera jamais à respecter les femmes, les lois, l’autorité, la famille, la religion, la propriété, la justice, et tout ce que toute morale engage à respecter, mais poussera tout naturellement à le violer. Vous figurez-vous le bon citoyen, le bon père de famille, le bon mari, le bon pauvre, le bon riche, et le bon ouvrier, tirés en quatre couleurs, et collés sur nos murailles, entre une fille à bicyclette, une eau de Jouvence et un pitre éclatant de rire ? Mais voyez la moindre annonce de ménage, de droguerie ou de parfumerie ! Comme le placard, ici, devient tout de suite saisissant ! Comme on y retrouve bien la descente de courtille et l’étourdissement de bal masqué, l’espèce de danse équivoque et bousculée qu’est la partie brillante, ou pressée de l’être, de la Société ! Comme toutes ces figures de carnaval et de bamboche, et tous ces décolletages de plages galantes ou de cabinets particuliers, triomphent bien par leur folie même et leur gaîté de corrosion, sous le ruissellement des lumières exaspérées ! Quelle trépidation, quelle titillation de couleurs perpétuelle, accomplissant bien leur fonction trépidante et titillante ! Quelle jolie et chatoyante séduction vous invitant à chaque pas à jouir de quelque chose de nouveau, et comme la rapidité même avec laquelle l’affiche apparaît et disparaît, pour s’en aller en lambeaux, sous le piétinement et dans la hâte des passans, ajoute encore à ce qu’elle a déjà de corrupteur et de corrompu ! Et ne devinons-nous pas aussi le parti qu’on pourra tirer des procédés mêmes de Chéret, pour mener à l’assaut du paradis social, le grand déchaînement des misérables ! On ne voit pas la vertu, la chasteté, le renoncement, la probité et la sagesse en affiches, mais on y voit fort bien le viol et le pillage. Et l’affiche démagogique, chatouillant la férocité, montrant du rouge à la brute, aura son heure. L’affiche détruit, et ne peut que détruire. Elle détruit déjà comme le plaisir, et détruira comme la fureur. Elle nous annonce les joies nocturnes ? Elle nous annoncera celles du « Grand Soir ». Paul Bourget raconte l’histoire d’une fille de brasserie, une certaine « Nini-Pétrole », qui s’était faite infirmière sous la Commune, et fusillait les prêtres rue Cujas. L’affiche ressemble à cette fille. Elle en est à la brasserie ; nous la verrons rue Cujas.


V

On a souvent remarqué le caractère scandaleux de l’affiche. La fille sous les armes, battant le pavé ou dansant le cancan, en est le thème privilégié. Qu’on veuille nous écouler une pâte épilatoire ou un reconstituant, on nous les fait toujours annoncer par elle ; elle achalande la boutique, et l’on ne sait même plus trop ce qu’elle y vend. L’art mural, toutefois, il faut bien le dire, a toujours eu ce côté licencieux, même aux époques de compression et d’autorité. Les indescriptibles fourmillemens de moines vicieux, de nonnes, de sorciers, de diables et de boucs, fouillés dans les vieux monumens, nous prouvent à quelle luxuriance de lubricité fantaisiste et décorative se livraient les artistes et les ouvriers chargés d’ornementer les graves édifices. On y retrouve toutes les imaginations de l’éternelle perversité, et l’affiche, ici, continue la tradition, et ne la continue même qu’en la gazant. Le mur, comme le latin, brave l’honnêteté, et la muraille moderne la brave à sa façon. Les anciennes sorcières des vieux bas-reliefs ont quitté les vieux chapiteaux et les vieux portails, passé chez la modiste et la lingère, mis des chapeaux à plumes et des peignoirs transparens, changé leur manche à balai en éventail, et sauté, ainsi transformées, dans les fulgurans chromos où elles nous engagent à acheter les élixirs de jeunesse qui les ont elles-mêmes rajeunies. Eve, si souvent aperçue dans les antiques vignettes de pierre de nos cathédrales, a ressuscité sur les kiosques, dans de joyeuses descendantes un peu moins déshabillées qu’elle, mais tout aussi tentatrices, et qui ont d’innombrables variétés de pommes à nous offrir.

Une différence énorme, cependant, n’en existe pas moins entre l’immoralité murale d’autrefois et celle d’à présent. Lorsque l’ancien bas-relief est obscène, il l’est crûment, avec quelque chose de naturel et de barbare, ou de naturien et de mythologique. C’est une fantaisie impudique, étalée en toute nudité, mais n’allant pas plus loin que la fantaisie pour la fantaisie et la nudité pour la nudité. C’est l’impudeur animale interprétée par l’impudeur artiste. L’affiche est tout autre chose, et son impudeur, à elle, est savante, systématique, calculée, dosée, commerciale ; c’est une impudeur de profession, qui se gouverne et se mesure selon les exigences et les roueries d’un métier ; c’est l’impudeur de la prostitution. Cette femme agile et preste de l’annonce. qui se déshabille ou se rhabille à volonté, s’emmitoufle de fourrures ou nous montre ses épaules, et se détaille avec tant de science, sous tous ces effets de lumière ou de coups de vent, cette jolie femme-là ne fait pas tout cela pour son plaisir, comme la bonne dame sans malice des chapiteaux, mais dans une intention, pour la galerie, pour la rue, pour le fils de famille qui va passer, ou le vieux monsieur qui la regarde. Elle nous appelle, nous cligne de l’œil, se déhanche, rit, trottine et se démène pour qu’on la suive. Elle fait le mur, et nous guette pour nous dévaliser. Le naïf bas-relief, lui, se perd dans l’ombre et le gris de la pierre ; il a peur du jour. L’insolente affiche, au contraire, est équipée pour la guerre, harnachée pour le trottoir, parée pour la promenade ou le théâtre, et sa nudité même, quand elle est nue, est une nudité composée, fardée, blanchie, une nudité maquillée. C’est une cabotine et une créature qui est là pour « faire ses affaires », et qui, en cela encore, résume bien son temps. Prostitution et cabotinage, toute l’époque est là, et c’est bien aussi l’esprit de l’affiche. Vous apercevez une aimée de Montmartre ou de Batignolles danser et se tortiller sous des tuniques lumineuses, comme réclame au meilleur remède contre la dyspepsie ou le coryza ? Ce n’est pas là seulement l’annonce d’un remède, mais l’incarnation même du peuple qui en a besoin.

Et voyez où se manifestent le caractère destructeur et la dissolvance naturelle de l’affiche ! Les sculptures plus ou moins cyniques des églises ou des palais ont-elles vraiment jamais corrompu quelqu’un ? En quoi l’ouvrier ou l’enfant qui passent sont-ils démoralisés par les joyeux chèvrepieds qui gambadent dans les frises du Louvre, et de quelles distractions les mystères satiriques de Notre-Dame troublent-ils la piété, depuis huit cents ans qu’elle prie et médite à côté d’eux ? Imaginez, cependant, une affiche qui reproduirait sur un mur, avec la brutalité de sa couleur, l’équivalent de ces images, et figurez-vous le scandale ! Les moindres légèretés prennent plus de valeur dans le coloriage de l’affiche, que les scènes de bas-reliefs les plus grossières dans l’ordonnance et la pierre du monument. Les images les plus lubriques se perdent et s’épurent dans la puissance générale de l’édifice, et n’en dérangent pas plus la majesté que les grouillemens de crabes et de poulpes ne dérangent celle de la mer. La silhouette d’une belle ligne de pierre est si noble qu’elle transfigure tout dans sa noblesse, et le placard mural, au contraire, est si bien la langue naturelle des excitations inférieures, que les plus faibles audaces, les ambiguïtés les plus vagues, y produisent tout de suite d’extraordinaires effets d’ébranlement. La ligne est le dernier mot de l’âme, la couleur celui de la sensualité, et cette pensée d’Eugène Delacroix, le peintre du « balai ivre », vous revient ici d’elle-même à la mémoire : « L’architecture est l’idéal même ; tout est idéalisé par l’homme. La ligne droite elle-même est de son invention, car elle n’est nulle part dans la nature. »

Et l’affiche ? D’où vient-elle ? Où la retrouve-t-on ? Elle ne relève même pas de la nature ; tout y est pris dans la dépravation.


VI

Singulier état d’imagination, et singulière atmosphère morale, que ceux où nous maintient ainsi l’affiche ! La foule, avec elle, et ceux-là mêmes, ceux-là surtout, dont les impressions sont les plus vives, la femme, l’enfant, la jeune fille, demeurent dans une continuelle vision de café-concert et de jardin de nuit. De même que l’homme de mer et l’homme des champs, tout en devenant insensibles au pittoresque de leurs milieux, n’en reçoivent pas moins une certaine façon de penser et d’être, de même l’habitant des grandes villes finit, tout en s’en blasant, par prendre pour âme quelque chose de ces éternelles images de prostitution et de chahut. L’habitant de Paris porte en lui comme un perpétuel « Moulin Rouge » intérieur. Quels que soient l’endroit ou la circonstance où nous puissions nous trouver, nous avons toujours un peu de la poussière des Folies-Bergère à nos semelles, comme les Persans ont toujours un peu du sol de la Perse dans leurs chaussures. Etudiez bien les gens du peuple, les mondains, les mondaines, les bourgeois, les artistes, les commerçans, et vous remarquerez chez tous, avec la différence que comportera leur rang, l’esprit, les goûts, les préoccupations, la tenue, les façons ou la moralité de gens pour qui il est aussi normal de ne jamais regarder un mur sans y voir danser des filles, qu’il est naturel pour le paysan d’avoir continuellement ses bêtes et son fumier sous les yeux. Est-ce là un état d’esprit supérieur ? On pourrait en imaginer de plus nobles. Ce n’est pas le culte et le goût de la beauté physique comme ils existaient chez les anciens, sous un Phidias ou un Apelles ; ce n’est pas non plus le grand courant d’art de l’Italie à l’époque d’un Titien ou d’un Raphaël, mais simplement une habitude d’équivoque, de scandale, de rehaussement, de sous-entendus, de dessous, de vice, et de vice vénal et public. C’est un état d’esprit de mauvais lieu et de pornographie. Et, ce qui distingue encore ici l’affiche, c’est qu’elle ne me propose pas tout cela plus ou moins persuasivement, mais me l’impose. Je lis un livre si je le veux bien ; je vais voir un tableau s’il me plaît d’y aller ; je n’achète pas mon journal malgré moi. Mais l’affiche ? Je la vois, même si je ne veux pas la voir. Que cela me froisse ou me convienne, il faut que je la subisse. Elle outrage mes délicatesses, mes convictions, ma religion, mon goût ? Elle s’en moque, et m’entre dans les yeux ! Et pour m’inoculer l’esprit de beuglant, de casino, de lupanar, d’avilissement, de décomposition. C’est cela que je suis obligé de respirer, et qu’on m’introduit de force dans le sang ! Et non seulement à moi, mais à la femme, à la jeune fille, à l’enfant qui apprend ses lettres, et dont l’œil ne lit encore que l’image.

L’excuse de l’affiche, c’est qu’elle est elle-même un effet. Elle est comme ces fleurs des pays insalubres, qui, en donnant la fièvre, exhalent ce qu’elles ont puisé du sol. Elle rend à la société ce qu’elle en reçoit. Et puis, quel art original, vraiment et spontanément moderne ! Art morbide, pervers, pestilentiel, paludéen, mais art quand même, contrairement à la pornographie littéraire que nous avons vue pousser à côté, et dont les excentricités fétides ou les préciosités aphasiques n’ont jamais été que du faux art. Dans tout ce torrent de productions gomorrhéennes, ou pseudo-gomorrhéennes, dont on nous monde depuis vingt ans, et qui semblent toutes sorties d’un grand cénacle de confection, je remarque surtout une intarissable indécence industrielle, tandis que je sens une sève et une sincérité dans l’affiche. Elle a vraiment lâché sur le monde toute une horde ailée d’incendiaires Marseillaises de joie et de vice. Elle est vraiment une flamme de perdition. J’y vois vraiment l’art de Gomorrhe.

La conclusion, ou les conclusions, — car il pourrait y en avoir beaucoup, — ne se tirent-elles pas maintenant d’elles-mêmes ? Au point de vue d’une certaine morale permanente et d’un certain esprit de conservation nécessaire, l’affiche, telle qu’elle fleurit aujourd’hui sur nos murs, est un redoutable agent de perversion. Exaltante pour tout ce qui est frivolité et sensualité, dissolvante de toute idée haute, de tout sentiment fort, elle agit en même temps avec une insolence et un tapage despotiques, à la façon d’un étendard ou d’un tocsin, à la vue ou au son desquels on n’est pas libre d’échapper. Le musée secret tiré de son secret, colorié à l’usage du peuple, devenu musée de plein air, et placardé sur les murs ! Voilà ce que finira peut-être par nous donner l’affiche, et c’est peut-être là, vers cette abolition totale de la pudeur, que nous roulons un peu tous les jours. C’est peut-être cette chute cabriolante, dans l’étourdissement d’une prostitution générale, que nous pouvons déjà lire dans le grimaçant et fatidique bariolage de nos maisons. Transportez-vous à mille ou deux mille ans dans l’avenir, et supposez un de nos coins de rue retrouvé avec ses affiches. Quel enfantillage deviendrait déjà la légende du mur de Balthazar, auprès de certains pans de murailles parisiennes simplement barbouillées de certaines annonces ! Et combien aussi n’est-il pas vrai que les seuls arts réellement vivans, les seuls destinés à rester les témoins d’un temps, sont les arts véritablement sortis de la sève et du fond de ce temps. L’affiche, à cet égard, sort du nôtre comme le Parthénon est sorti de la Grèce, et comme les cathédrales sont sorties du moyen âge. Ce coloriage, jeté sur un papier volant, résume aussi complètement, aussi mystérieusement le monde moderne, que les enluminures des vieux portails, solidement fixées sur la pierre, en résument un autre. Triomphante, exultante, brossée, placardée, déchirée en quelques heures, et nous minant continuellement le cœur et l’âme par sa vibrante futilité, l’affiche est bien l’art, et presque le seul art, de cet âge de fièvre et de rire, de lutte, de ruine, d’électricité et d’oubli. Il n’en restera rien ? Sans aucun doute ! Mais que restera-t-il aussi un jour des plus indestructibles pyramides ? Vus d’une certaine hauteur, l’éternel et l’éphémère ne se distinguent plus, et la pierre et le papier se confondent dans l’infini.


MAURICE TALMEYR.