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L’Âme bretonne série 3/La pénitence de Marie-Reine

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Honoré Champion (série 3 (1908)p. 252-268).


LA PÉNITENCE DE MARIE-REINE




Au Dr Anthony.


C’est une idée bien bretonne qu’une trop grande beauté corporelle est un vol fait à la perfection divine et dont elle nous demande compte tôt ou tard. Je l’ai entendue exprimer par une aimable vieille nommée Perrine Guillou près de qui je m’enquérais des changements survenus au pays depuis mon départ.

— Et Marie-Reine ? dis-je tout à coup.

J’avais rencontré Perrine au bas de la montée de Kervenno. Engourdi par neuf heures d’encaquement nocturne dans un wagon archibondé, j’éprouvais, en débarquant à Lannion, le besoin de me détendre, de donner du jeu à mes muscles, ce pourquoi j’avais résolu de faire à pied le reste du trajet. Mais la brave femme ne l’entendit point de cette oreille et voulut absolument que je prisse place dans sa carriole, attelée d’un alerte bidet jaune de Corlay qu’elle venait d’acheter à la foire du Ménez-Bré. Comment résister à une invitation si pressante ? J’aurais fâché Perrine en me dérobant à ses instances : je montai donc près d’elle et nous partîmes au petit trot dans la direction de Perros. La matinée avait comme une langueur de crépuscule ; l’air était gris et doux ; des fermes rêvaient dans les chênes. Au Crugüill nous aperçûmes la mer, mais il fallait un œil averti pour ne pas la confondre avec le ciel ; le mince triangle d’étain qu’elle découpait sur l’horizon ne s’en distinguait que par une tonalité un peu plus mate et semblait pris dans l’engourdissement universel. Perros devait être par là, sur un des côtés du triangle, derrière un bouquet d’ormes et de pins qui masquait le dôme octogonal de son église en granit rose. La flèche seule du clocher pointait au-dessus des arbres. C’était assez. Tout ce cher pays, dans la lumière dorée de mes souvenirs d’enfance, revivait magiquement. Sans doute rien n’y avait changé. Ces petites villes de Bretagne sont des Belles au bois dormant ; le Temps y replie ses ailes ; les âmes y macèrent dans je ne sais quel nard d’irréalité [1]

— Marie-Reine ? Quelle Marie-Reine ? dit Perrine.

— Mais il n’y a qu’une Marie-Reine, répliquai-je, la fille du quincaillier de la rade, Marie-Reine Tréal, qui était si belle !

— Ah ! dit Perrine, c’est de Marie-Reine Tréal qu’il s’agit ? Elle est aux Carmélites de Morlaix, Marie-Reine Tréal.

J’eus peine à retenir un mouvement d’humeur, tant la nouvelle me semblait incroyable, et je repartis avec quelque vivacité :

— Voyons, Perrine, vous devez vous tromper. Ce n’est pas possible. Rappelez-vous bien : Marie-Reine Tréal. Le quincaillier n’avait qu’elle d’enfant. Et le quincaillier passait pour un Crésus. Vous sentez bien, Perrine, qu’on ne se fait pas « bonne sœur » quand on est fille unique, riche, jeune et jolie !…

Perrine ne répondit pas sur l’instant. La carriole se lançait dans une longue descente et il fallait tenir la bride haute au bidet ; puis ce fut le coussin qui avait glissé du banc, la bâche qui pendait sur les roues, je ne sais quel détail encore qui parut occuper la commère plus que de raison. J’attendais toujours.

— Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez quitté Lannion ? finit par me dire Perrine.

— Il y aura douze ans à la prochaine Saint-Michel, répondis-je, mais, en vérité, Perrine, je ne vois pas bien…

— Oh ! mon Dieu, me dit-elle, il ne faut pas vous fâcher, Monsieur Charles. C’est l’air d’ici qui veut ça. On a tort sans doute : on se méfie peut-être trop des gens des grandes villes. Que vous dirais-je ? Ces endroits-là, bien sûr qu’on n’y devient pas tout à fait païen, quand on a du cœur et qu’on se respecte. Tout de même ce n’est point comme au pays. Nous croyons ici à une foule de choses singulières dont vous êtes bien capables de tirer malice, vous autres, qui arrivez de France…

— S’il est possible de parler ainsi ! m’écriai-je. Quelle injure vous me faites ! Regardez-moi, Perrine. Je n’ai point changé et il faut qu’on m’ait jeté un sort comme à Paskou, le petit tailleur de Porzemprat, qui perdait sa figure naturelle toutes les fois qu’il avait bu un coup de trop, ce qui fait que sa femme lui fermait la porte au nez et qu’il passait plus de nuits à la belle étoile que dans ses draps, oui sûrement il faut que j’aie été, à mon insu, victime de quelque maléfice semblable pour qu’en me voyant vous n’ayez pas retrouvé tout de suite, sous ses cheveux seulement plus rares, le simple et naïf garçonnet qu’émerveillaient si fort vos histoires de jadis. Je me les rappelle toutes encore pourtant, ces histoires, toutes, les tristes, les plaisantes, les tragiques, les macabres, et, aux heures grises de ma vie, là-bas, à Paris la grand’ville, comme vous dites, il m’est arrivé bien souvent d’y rêver et à vous par surcroît, ma chère vieille, et à votre bon feu de chénevottes et d’ajoncs plein de grosses châtaignes sucrées qui rissolaient sous les cendres. Oh ! ces veillées d’hiver, ces veillées du manoir de mon enfance, au penchant des molles collines où vient expirer le flux, dans un repli de cette « armor » perrosienne que les goémons festonnent à sa base et qui porte à son faîte un verdoyant bandeau de futaies, ces veillées inoubliables de Crec’h-Gourhan, avec les plaintes étouffées du vent d’ouest dans les longs corridors, l’aigre chanson des courlis sur les vasières du Linkin, la pluie qui tambourinait aux vitres, le chanvre qui bruissait aux doigts des fileuses, et vous, Perrine, assise sous le manteau de la cheminée dans le grand fauteuil de chêne massif, un fauteuil d’une seule pièce, taillé en plein tronc, et vos contes, vos gwerz, vos sônes, vos cantiques et la prière à voix haute qui terminait régulièrement la veillée, l’invocation aux âmes du Purgatoire pour obtenir une heureuse traversée au capitaine Guillou, votre défunt mari, parti sur sa goélette la Jolie-Brise charger du sel en Espagne, tandis que vous restiez à Crec’h-Gourhan pour faire marcher la ferme…

— Seigneur Jésus, comme il se rappelle ! dit Perrine attendrie. Ah ! le brave enfant ! Oui, oui, tu es bien d’ici, toi, tu n’as pas été gâté par le mauvais air de Paris… Tu voulais savoir, n’est-ce pas, pourquoi Marie-Reine s’était faite carmélite ? Je vais tout te dire comme à mon fils.

Et, mettant le bidet au pas pour mieux filer son récit, flattée peut-être aussi, dans son amour-propre de conteuse, d’avoir retrouvé un de ses crédules auditeurs d’antan, voici ce que me narra Perrine Guillou, environ la mi-route, près du pont des Quatre-Recteurs, comme nous entrions dans la brume pâle des oseraies de Saint-Méen.

— Cette Marie-Reine, dont tu gardes le souci, je l’ai connue sans doute, mais j’ai surtout connu ses parents, qui avaient un âge plus en rapport avec le mien. Rose Menguy, sa mère, était une Lannionnaise, d’un sang un peu léger, comme toutes ces filles du chef-lieu, qui ont du vif-argent dans les veines et que nous n’aimons pas beaucoup par ici. Je me demande comment Tréal l’avait épousée : elle ne possédait que sa cotte pour tout bien ; son père tenait auberge sur le pont de Viarmes. Tréal non plus ne sortait pas de la cuisse de Jupiter, mais il avait la bosse des affaires et son magasin était le mieux achalandé de la rade. Tu l’appelais tout à l’heure un Crésus. C’est beaucoup dire. Ce qu’il y a de sûr pourtant, c’est que la tournure du galant n’aurait pas suffi toute seule pour expliquer l’accueil empressé qu’on lui fit, car il n’était pas beau, le pauvre homme, ni jeune davantage, tandis que Rose n’avait que vingt ans et était ravissante. Mais Rose lui avait dérangé la tête ; elle lui faisait commettre mille folies qui l’eussent ruiné à la longue : peut-être qu’elle lui eût ménagé autre chose encore, si elle avait vécu.

« On jasait déjà d’elle sur la rade, ce qui n’est point signe de vaillantise. Mais voilà que l’année même de son mariage, trois ou quatre jours après que Marie-Reine vint au monde, elle fut enlevée par une mauvaise fièvre de lait, où sa connaissance partit toute et qui fut cause qu’on ne put la confesser ni lui donner le bon Dieu. Songe, mon fils, quel fut le chagrin du pauvre Tréal ! Il essaya de se consoler avec l’enfant que lui avait laissée Rose. Malheureusement, il se mit à la choyer et à la gâter plus qu’il n’est raisonnable. Il ne lui refusait rien. Elle était toujours habillée comme une enfant de noble et il n’y avait que sa coiffe et son châle qui fussent conformes à son rang. Je l’ai connue toute petite, cette Marie-Reine ; tu ne peux t’imaginer comme elle était jolie déjà et quelle séduction émanait d’elle. On se retournait jusque dans l’église pour la regarder. On se retourna bien davantage quand le bouton passa fleur. Non, mon fils, je crois qu’une femme n’a jamais été parfaite de corps autant que cette Marie-Reine, entre sa seizième et sa vingt et unième année ! Et ce n’est pas seulement qu’elle fût souple et bien prise et qu’elle eût des mains et des pieds qu’auraient pu lui jalouser les duchesses, mais elle avait vraiment l’air d’être d’une autre espèce que nous. Rappelle-toi l’expression angélique de sa figure, ce teint de lait, ces jolis cheveux dorés, presque aussi fins que des fils de la Vierge, surtout ses yeux dont la langueur était délicieuse. Elle était trop belle. Il n’est pas bon qu’une créature humaine soit si belle. Je ne sais pas combien de partis elle refusa les uns après les autres, et les plus conséquents du pays. Quand venait la fête de Perros, au bal des régates, on ne faisait attention qu’à Marie-Reine. On m’a cité des messieurs qui, faute de pouvoir danser avec elle, préféraient manquer la gavotte…

« Tu vas me dire qu’elle était un peu fière ; oui, sans doute, mais que veux-tu ? La malheureuse avait probablement son secret déjà, caché tout au fond de sa petite tête et que personne ne soupçonnait. Il y avait bien eu des propos sur un gentilhomme du pays, M. de C…, dont on avait vu deux ou trois fois de suite la voiture à l’entrée de la rade, juste à l’heure où Marie-Reine sortait de sa boutique. Mais, dans les débuts, les propos n’allaient pas loin. Après tout, Marie-Reine Tréal était jeune, elle était libre d’attendre un prétendu à son goût et, pour les personnes de la bourgeoisie qui jugent les choses avec mesure, sa fortune lui en donnait le droit autant que sa beauté.

« Tu penses bien, mon fils, que, quand le monde était tout rempli de la louange de Marie-Reine, l’Église seule ne pouvait pas rester indifférente à cette incomparable révélation de la splendeur où atteignent ici-bas certaines œuvres du Créateur. Mais il faut dire aussi que Marie-Reine ne sacrifiait jamais les offices à ses plaisirs. Elle quêtait souvent à la messe ou bien distribuait le pain bénit ; elle figurait, à l’époque de la Passion, dans le groupe des saintes filles qui accompagnent Notre-Seigneur sur le chemin de la Croix. Mais c’était surtout le jour de l’Assomption, à la fête patronale de Notre Dame de la Clarté, que Marie-Reine brillait comme une pure et radieuse lumière. Régulièrement, depuis sa seizième année, le recteur de Perros la priait avec sept autres jeunes filles, également irréprochables et choisies, comme elle, dans les meilleures familles de la paroisse, pour porter à la procession la statue de la Vierge. Les porteuses sont réparties en deux bans qui se relayent à l’aller et au retour : l’un des bans s’attelle aux brancards ; l’autre lui fait escorte avec des cierges.

« C’est là qu’il fallait voir Marie-Reine, mon fils ! Tu sais qu’il y a un costume de circonstance pour cette cérémonie : les jeunes filles y paraissent en blanc, coiffées, comme des tours d’église, de leur grande catiole pointue. Marie-Reine était adorable dans ce costume. Elle le savait peut-être et, en tout cas, c’est un honneur si prisé dans nos campagnes d’être choisie pour porter la Vierge qu’elle eût tout fait, sans doute, pour le mériter. Elle assista ainsi trois années de suite à la procession de la Clarté. La quatrième année, sa place resta vide dans le cortège, et voici ce qui en fut cause :

« Elle avait été, comme d’habitude, priée par M. le Recteur en personne, qui vint la voir chez son père. M. le Recteur remarqua bien un certain embarras chez Marie-Reine : mais il l’attribua benoîtement à un excès de modestie et ne s’en soucia pas davantage. S’il s’était montré plus clairvoyant, que de malheurs il lui eût épargnés !

« Quoi qu’il en soit, mon fils, le 15 août venu, Marie-Reine se rendit à la Clarté comme si de rien n’était. Elle paraissait seulement un peu lasse et plus pâle qu’à l’ordinaire ; mais cette lassitude et cette pâleur ajoutaient encore à l’expression langoureuse de sa physionomie et jamais nous ne l’avions trouvée si belle. Tout alla pour le mieux d’abord. Le temps était magnifique, ce qui n’a point lieu de surprendre un jour d’Assomption, où, de mémoire de chrétien et à moins qu’il n’y ait quelque malheur dans l’air ou quelque raison secrète pour indisposer la Vierge, il fait immanquablement le plus beau soleil de l’année. Marie-Reine se tenait dans le chœur avec les sept autres jeunes filles. La procession formait ses rangs et le premier ban des porteuses, dont faisait partie Marie-Reine, avait déjà placé les brancards sur ses épaules, quand un violent orage éclata au dehors.

« Un fait exactement semblable s’était passé cinq ou six années en deçà. Soit qu’il jugeât trop caduque ou trop lourde l’image de Notre-Dame de la Clarté, soit qu’il obéît à une prédilection personnelle, le recteur avait au dernier moment remplacé sur le pavois la Vierge de la Clarté par la Vierge neuve de Perros, qu’il avait, la veille, amenée solennellement du bourg. Tu sais que chez nous, aux grands « pardons », les Vierges des différents sanctuaires ont coutume de se rendre visite et qu’on fait même, en signe d’alliance, s’embrasser leurs bannières ; mais, à la procession, c’est la Vierge patronale qui prend le pas et qui monte sur la claie. Le recteur n’avait pas pensé, sans doute, qu’en dérogeant ainsi à la tradition il pourrait indisposer Notre-Dame de la Clarté. Il était nouveau dans le pays et peu au courant encore de nos usages. Qu’arriva-t-il ? C’est que le temps changea tout à coup. La procession ne put sortir de l’église et le recteur ne savait que décider, quand une paroissienne charitable lui représenta que les choses s’arrangeraient peut-être si l’on faisait amende honorable à la Vierge de la Clarté en lui restituant sa place sur le pavois. Le recteur goûta cet avis et à peine la substitution eût-elle été opérée que le beau temps se rétablit comme par miracle et que la procession put sortir et se dérouler dans toute sa solennité accoutumée autour des deux calvaires [2].

« Mais, cette fois-ci, mon fils, aucune dérogation n’avait été commise à l’ordre consacré ; c’était bien la Vierge de la Clarté qui occupait la claie d’honneur. Pour qu’elle refusât de sortir et que son intervention fit éclater un tel orage au moment où elle allait prendre place sur l’épaule des quatre premières jeunes filles, il fallait quelque terrible mystère et que l’une au moins des porteuses n’eût pas la conscience assez pure.

« Une grande agitation s’était emparée des pèlerins. Dieu sait les rumeurs qui couraient ! Les porteuses surtout, l’air abattu, baissaient les yeux ou ne les relevaient que pour se jeter de mauvais regards soupçonneux. Mais la plus accablée de toutes était, sans contredit, Marie-Reine. Elle avait l’air d’une morte et ses regards, à elle, restaient obstinément fixés sur la terre. Elle ne les relevait sur aucune de ses compagnes. C’est ce qui fit, sans doute, que les soupçons se réunirent contre elle et la pressèrent de tous les côtés à la fois. L’orage continuait. Une pluie serrée, mêlée de grêle et d’éclairs, battait le placitre ; si l’on n’avisait au plus tôt, la procession ne pourrait sortir de l’église.

« C’est à ce moment que le recteur intervint ; il avait assisté, sans dire mot, à la scène que je viens de te raconter. Il avait vu les regards des sept jeunes filles se rassembler peu à peu sur Marie-Reine, affaissée dans une stalle du banc d’œuvre, et il comprit qu’elles s’accordaient pour l’accuser. Il s’avança au milieu d’elles, toucha Marie-Reine à l’épaule et lui dit doucement : « Suivez-moi, ma fille. « J’étais près de là. Non, ni moi ni personne de l’assistance, nous n’avons jamais eu devant les yeux une figure plus douloureuse que celle que nous révéla Marie-Reine en se levant. Nous la vîmes se diriger avec le recteur, d’un pas chancelant, vers la sacristie. La porte se referma sur eux. Quand elle se rouvrit, le recteur était seul. Il ne nous laissa pas le temps de faire de longs commentaires sur la disparition de Marie-Reine. « Mes frères, dit-il des marches de l’autel, Notre-Dame de la Clarté nous a signifié ses volontés. Inclinons-nous. Nul ne doit songer aux péchés du prochain que pour implorer en sa faveur la miséricorde divine ; dans le mal comme dans le bien, la communauté chrétienne est solidaire de chacun de ses membres. C’est pourquoi nous allons réciter ensemble le psaume de la pénitence : Domine, ne in furore…, puis la procession sortira de l’église. »

« Pas un murmure ne s’éleva de la foule. Nous tombâmes tous à genoux, jusqu’à la fin du psaume, et nous priâmes d’un cœur fervent. L’assurance du recteur s’était communiquée aux assistants ; les cloches avaient repris leur volée pour annoncer la procession. Nous sortîmes avec elle : il ne restait plus trace de l’orage au dehors, où trois mille pèlerins et curieux, qui n’avaient pu trouver place dans l’église, couvraient les chemins, les talus, les roches et jusqu’aux toits des maisons… La croix paroissiale ouvrait la marche : une longue file de bannières et d’oriflammes se déroulait à sa suite ; la musique du petit séminaire de Tréguier était venue spécialement pour la cérémonie, ainsi que des marins de l’État, en grand costume, qui portaient sur leurs épaules des navires pavoises, des agrès et des rames. Mais tous les yeux des pèlerins se dirigeaient instinctivement vers les statues désignées pour prendre place dans le cortège et qui, dominant la foule de toute leur hauteur, semblaient glisser sur cette mer humaine comme autrefois Jésus sur la mer de Tibériade. La statue de saint Joseph s’avançait la première ; un léger intervalle la séparait de la statue de sainte Anne, portée par quatre veuves en noir. La statue de Notre-Dame était la dernière. On cherchait sous la claie les jeunes filles chargées du divin fardeau : Marie-Reine manquait au peloton. Nous sûmes depuis que le recteur l’avait fait sortir par une porte dérobée de la sacristie et qu’elle était repartie pour Perros dans le char-à-bancs de son père.

« Que te dirai-je, mon fils ? Quinze jours ne s’étaient pas écoulés qu’on apprenait que Marie-Reine épousait le patron Morvan, un maître au cabotage de la rade, un brave homme, mais gueux comme Job et qui n’aurait jamais osé, en d’autres temps, élever ses prétentions jusqu’à ce miracle de beauté. Il n’y eut personne d’invité à la cérémonie ; elle se fit presque comme une noce de mendiants. La mariée, qui n’avait pas mis les pieds hors de chez elle depuis le 15 août, était si faible qu’on dut la transporter au bourg en voiture. Le père aussi était méconnaissable ; ce malheureux Tréal avait l’air de marcher au supplice : il avait fondé de si belles espérances sur sa Marie-Reine ! Qui se fût imaginé qu’il l’eût jamais donnée à un simple maître au cabotage ? On ne comprit ses raisons que quatre mois plus tard, quand on sut que Marie-Reine venait d’avoir une fille. Alors tout s’expliqua et, du même coup, les rumeurs qui avaient circulé autrefois sur ses relations avec M. de C… prirent une certaine consistance.

« Marie-Reine traîna de la sorte jusqu’à la fin de l’hiver ; le recteur allait la voir de temps à autre ; il tâchait de lui rendre le courage ; elle secouait la tête : elle sentait comme une menace sur elle. Son mari n’était presque jamais à la maison. Il naviguait dans le nord, du côté de Dunkerque ; il ne se dérangea même pas pour le baptême de l’enfant et ainsi les soupçons se confirmèrent qu’il n’avait épousé Marie-Reine que par esprit de sacrifice et pour la couvrir de son nom.

« Cependant la pauvre femme descendait maintenant de sa chambre. Elle s’était remise au comptoir comme du temps qui avait précédé son mariage ; on la voyait derrière la vitre, toujours penchée sur sa couture ou sur son tricot… Ah ! mon fils, il ne faut pas tenter Dieu ni les saints ! Le Ciel est moins jaloux de ses dons que de l’emploi que nous en faisons. Marie-Reine avait bien raison de craindre et elle n’était pas au bout de son calvaire d’expiation : un coup de mer emporta le patron Morvan. Il n’était son mari que pour la forme. Mais, quelques jours plus tard, son enfant, une petite fille pâlotte et souffreteuse qu’elle chérissait avidement, mourut dans ses bras.

L’opinion générale fut qu’elle ne survivrait pas à tant de misères. Un an s’était écoulé ; l’Assomption était de retour et avait attiré à la Clarté la même affluence qu’à l’ordinaire. Je me souviens que les vêpres touchaient à leur fin, quand l’attention des pèlerins fut distraite par un événement singulier. On chuchotait ; on se montrait quelqu’un qui entrait dans l’église. Je me retournai comme tout le monde, et qui est-ce que j’aperçus ? Marie-Reine, mon fils, Marie-Reine, pieds nus sur le seuil du grand portail, un cierge de pénitente à la main, et qui venait demander publiquement pardon à Notre-Dame de la Clarté de l’offense qu’elle lui avait faite. Elle était venue ainsi, toute seule, de la rade, de plus d’une lieue, elle, si faible et si tendre !

« Mais elle avait trop présumé de ses forces. Elle tomba évanouie dès le seuil et, le capuchon de son manteau de veuve s’étant rabattu dans sa chute, nous fûmes près de pleurer en voyant qu’elle n’avait plus de cheveux. Elle les avait coupés avant de venir ; on les trouva par terre, enveloppés dans un mouchoir de batiste, et on les porta sur l’autel de la Vierge. C’était l’offrande expiatoire de sa beauté en même temps que le gage du dernier sacrifice qui lui restait à consommer : le lendemain, on apprit qu’elle était partie pour Morlaix au couvent des Carmélites. »

Perrine Guillou s’arrêta. Sur notre gauche, une petite route de traverse s’enfonçait vers la vallée, dans la direction de Crec’h-Gourhan : Perrine devait tourner par là, tandis que je continuerais jusqu’au bourg. « Adieu ! » lui dis-je. Une cloche sonnait sur Perros : l’heure arrivait, voilée, assourdie, presque indistincte, une heure comme vieille, vieille, et d’un autre âge…



  1. Les lignes qui précèdent ne seraient plus vraies aujourd’hui : le Perros cosmopolite des villégiatures estivales a submergé l’ancien Perros. Il n’y a pas eu là évolution, mais substitution d’une civilisation à une autre, comme à Dinard, à Morgate, à Pont-Aven et sur tant d’autres points de la côte bretonne.
  2. Voir un récit identique du même fait p. 83-84 de la première Série.