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L’Âme bretonne série 4/Au Val de l’Arguenon (Armand de Chateaubriand, H. de la Morvonnais, Maurice de Guérin)

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AU VAL DE L’ARGUENON.
(Armand de Chateaubriand — Hippolyte
de La Morvonnais — Maurice de Guérin)



Aux touristes qui, pendant la « saison », s’arrêtent devant l’élégante conciergerie et les beaux ombrages du manoir du Val, sur la rive droite de l’Arguenon, le guide explique, comme on récite une leçon : « C’est ici que vécut Hippolyte de la Morvonnais, né à Saint-Malo en 1802, mort en 1854 au Bas-Champ, près Pleudihen. Il est l’auteur des Élégies et de la Thébaïde des Grèves ».

Comme le nom de La Morvonnais n’a pas franchi le cercle d’un petit groupe de lettrés et d’amis et que les nouvelles générations n’ont guère le loisir de rechercher par où ce délicat aède se distingue de la postérité chlorotique et larmoyante du poète des Méditations[1], il est rare que les touristes éprouvent le désir de pousser plus loin. Peut-être leur curiosité s’éveillerait-elle si le guide ajoutait :

« Avant La Morvonnais, c’est ici que vécut Armand de Chateaubriand, le courrier des Princes, et c’est encore ici que Maurice de Guérin s’ouvrit à la vie universelle, écrivit les plus belles pages du Cahier Vert et conçut le Centauro ».

Les murs anonymes ne sont que des murs : ils s’animent, ils s’éclairent dès que l’histoire ou la poésie les touche. Comme ces nues qui s’empourprent après que le soleil est descendu sur l’horizon, ils gardent sur eux l’ardent reflet du passé. Nos yeux les interrogent avidement ; nos oreilles leur prêtent un langage. Ce ne sont plus des pierres mortes : ce sont des témoins qui survivent aux acteurs évanouis…

Ici pourtant une déception nous guette : le manoir du Val, habité par un descendant de La Morvonnais, M. de la Blanchardière, et composé d’un corps principal, d’une aile avec voûte servant de passage dans l’arrière-cour et d’un pavillon à toiture triangulaire, est un monument assez banal de la fin du XVIIIe siècle. Sis dans la commune de Saint-Potan (Côtes-du-Nord), le château primitif, dont il subsiste quelques vestiges, s’élevait à une centaine de mètres de la construction actuelle et portait le nom de Vau-Balucon ou Balisson, emprunté à la famille qui l’avait fait bâtir et qui est une des plus anciennes de Bretagne.

Par parenthèse, c’est un des membres de cette famille, Geoffroy du Plessis-Balisson, protonotaire apostolique, qui, à Paris, en 1322, fonda le collège du Plessis, presque en même temps qu’un autre Breton, Guillaume de Coetmoan, y fondait le collège de Tréguier : la Sorbonne devait s’annexer l’un ; François Ier devait faire du second le Collège de France.

On ne sait trop comment le domaine passa aux Gouyon et si ce fut par mariage ou par acquêt. Amaury de Gouyon, puis son fils Charles entreprirent de rebâtir le château et substituèrent à la revêche construction féodale un manoir plus conforme au goût raffiné de leur époque (1582). Henri de Condé y trouva un asile en 1585 ; les Anglais le brûlèrent en 1758 et n’en laissèrent debout que l’aile ouest. Il appartenait alors aux Hallay de Montmoron qui le transmirent aux Boisgelin, qui le vendirent à « haut et puissant Pierre-Anne-Marie de Chateaubriand, chevalier, vicomte du Plessix », le 15 octobre 1777, pour le prix de 98.000 livres en principal[2]. Deux ans plus tard, « le manoir du Val était entièrement réédifié, dit M. Herpin, et Pierre de Chateaubriand venait l’habiter avec sa famille » [3].

Il y demeura jusqu’à son incarcération dans les geôles de la République, où les privations, un régime barbare, vinrent promptement à bout de sa santé et de celle de Madame de Chateaubriand. Son fils aîné était mort ; le cadet Armand, un matin de 1792, avait décroché son fusil de chasse, sifflé ses chiens et sauté dans la lande : depuis on ne l’avait pas revu. Du Val et de ses dépendances, mis sous séquestre et pillés entre temps par la soldatesque malouine, le directoire du district fit quatre lots : deux qu’il s’adjugea comme parts d’émigrés, deux qu’il laissa aux filles de Pierre de Chateaubriand, Marie et Emilie, restées en France. Le manoir se trouvait dans ces derniers lots, mais il n’était plus qu’une ruine et la fortune réunie des deux sœurs n’aurait pu suffire à réparer ses brèches. Un acquéreur se présenta : Michel Morvonnais, ancien jurisconsulte à St-Malo, qui offrit du domaine la somme de 49.762 francs, dont il paya moitié comptant le 26 prairial an IX, le solde un an après, jour pour jour. Il jouissait en paix de son acquisition quand, par une nuit sombre de l’hiver 1808, deux hommes frappèrent à sa porte : l’un était M. de Boisé-Lucas, l’autre Armand de Chateaubriand, traqué par la police impériale, qui avait éventé sa présence sur le continent. L’héroïque courrier des Princes, « l’ami des vagues », comme l’appelle M. Herpin, menait, sous le nom obscur de Terrier, l’existence la plus rude, la plus aventureuse qu’on puisse imaginer : sans cesse ballotté entre l’Arguenon et Jersey, il s’exposait sur de frêles planches aux tempêtes et aux balles des garde-côtes pour porter en France la correspondance de Louis XVIII et du comte d’Artois. À la vue de ce revenant, Morvonnais faillit tomber en syncope. Il n’eut que le temps de murmurer ;

— Partez ! Pour rien au monde je ne vous recevrai ici !

— Du moins, gardez-moi le secret, dit Armand, qui s’attendait à un autre accueil dans la maison de son enfance.

Morvonnais avait déjà refermé la porte : le proscrit s’en alla vers sa destinée. On sait le reste, son arrestation, sa mise en jugement, son exécution sur le boulevard de Grenelle, et les lignes vengeresses de René dans les Mémoires d’Outre-Tombe :

« Le jour de l’exécution, je voulus accompagner mon camarade vers son dernier champ de bataille. Je ne trouvai pas de voiture. Je courus à pied à la plaine de Grenelle. J’arrivai tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d’enceinte de Paris. Sa tête était brisée ; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle… Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m’arrête à regarder l’empreinte du tir encore marquée sur la muraille. Si les balles de Bonaparte n’avaient pas laissé d’autres traces, on ne parlerait plus de lui ».

Au Val de l’Arguenon, tout nous parle encore d’Armand, sauf le manoir lui-même. La nature est plus constante que les hommes : voici la grève des Quatre-Vaux, où il s’embarqua pour sa dernière chevauchée marine ; les souterrains du Guildo, où il demeura caché trois semaines ; le vieux colombier des moines de Saint-Jacut, d’où il guetta pendant tant de nuits la goélette jersyaise qui ne vint jamais ; la Vallée-aux-Chênes où il pleura les seules larmes que le regret du sol natal plus que l’appréhension de la mort arracha à ce grand cœur… Et, par une rencontre étrange, ce sont les mêmes lieux, générateurs d’héroïsme, qui vont tout à l’heure éveiller à la conscience de l’obscure vie élémentaire l’âme assoupie d’un hôte de passage plus heureux qu’Armand et accueilli en frère au foyer du fils de l’acquéreur du Val.

Il n’est pas contestable, en effet, après les documents produits par M. Abel Lefranc dans son beau livre sur Guérin[4], que celui-ci ait dû à la mer bretonne la révélation de son génie et la conscience de cette vie universelle dont il n’avait jusqu’alors que le confus pressentiment. À plus juste titre peut-être que René, bercé sur le même rivage, nourri des mêmes spectacles, il aurait pu dire que la mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes essentielles de son œuvre. Mais, cette mer, comme il la voit et la sent et l’interprète d’une autre âme que René ! Si Guérin arriva en romantique au Val de l’Arguenon, il y laissa sa défroque et en partit un autre homme. C’est à quoi l’on n’a pas assez pris garde. La mer bretonne fut pour lui une éducatrice latine. Il l’aima, non pour ses colères et son écume, pour sa stérilité et sa tristesse comme René, mais pour sa majesté, sa fécondité, son eurythmie, la puissance d’organisation qu’il devinait en elle. Il ne se frappa point la poitrine devant elle, comme un Michelet sur la falaise du Raz ; il n’essaya pas de mesurer sa petitesse à son infini, comme un Hugo sur le rocher de Guernesey. Et, à vrai dire, ces idées de néant, d’infini, propres aux races occidentales, lui sont totalement étrangères. Loin qu’il éprouve devant la mer cette oppression, cette détresse, sous lesquelles nous les voyons qui ploient, il s’exalte, il se dilate, il aspire à se fondre en elle ; le « divin » océan, c’est aussi pour lui le « bon » océan, la force mâle, ordonnée, créatrice, source de toute énergie, le sang riche et harmonieux qui bat dans les artères du monde. Son flux et son reflux de six heures, cette montée et cette descente régulières du flot, quelle image mieux faite pour évoquer la respiration du grand être universel !…

Mais il faut ajouter que, nulle part mieux que sur les rives de l’Arguenon, Guérin n’aurait pu saisir le rythme de cette respiration. La mer bretonne, qui gonfle et abaisse deux fois le jour son sein, découvre ici, dans ses retraits, d’immenses étendues sablonneuses et recule jusqu’aux limites de l’horizon : ses retours n’en sont pas dérangés et rien n’égale la vigueur et l’élan dont, aux marées d’équinoxe, son jet puissant pénètre jusqu’au cœur du pays. M. Lefranc note avec raison l’équilibre surprenant qui s’établit pour la première fois dans l’âme tourmentée de Maurice presque à son arrivée au Val et il en fait honneur surtout à l’heureuse influence d’Hippolyte et de sa femme : autant qu’à l’amitié, cet équilibre ne fut-il pas dû au spectacle de la mer bretonne et à l’espèce de vertu organisatrice que Guérin lui attribuait ?

« Là se sont tus durant quelques heures, écrit-il, tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s’est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l’Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. »

Un paradis ! Que nous sommes loin de la géhenne marine des romantiques, de la mer aux « lugubres histoires » du vieil Hugo !… Pour visiter cette baie admirable de l’Arguenon, le meilleur guide est encore Guérin. La plaie du « balnéisme » a épargné le paysage : rares sont les villas rococo qui troublent ses lignes simples et graves. La grande route de Dinard à Saint-Cast franchit bien maintenant l’Arguenon sur un viaduc en fer de cinq travées. Ce viaduc, postérieur au séjour de Guérin, n’a qu’une excuse, c’est qu’il fait belvédère et qu’on peut capter de là toute la baie : la mer et les îles au fond ; à gauche, la tour croulante du Guildo, drapée de lierre comme un hidalgo dans sa cape ; à droite, sur la grève, le chaotique amas des Pierres-Sonnantes, blocs d’amphibole qui rendent sous le pied un tintement argentin ; plus loin l’entrée, à demi masquée par les lianes, de cette Grotte-de-la-Fée décrite dans le Cahier Vert et qui fut l’original de la grotte du Centaure ; sur la hauteur enfin, émergeant des taillis, le manoir du Val, dont les allées, le « petit bois », les bosquets de roses se souviennent peut-être du romantique visiteur qu’il accueillirent dans l’hiver de 1833 et qui emporta de chez eux la vision d’un univers rajeuni aux sources vierges de la Nature bretonne.






  1. Rien ne serait plus facile cependant, grâce à la belle thèse de M. l’abbé E. Fleury : Hippolyte de La Morvonnais, sa vie, ses œuvres, ses idées, d’après des documents inédits (Champion, édit.).
  2. Le Val prit alors, d’après l’abbé Fleury, le nom de Val-Plessis.
  3. Cf. E. Herpin : Armand de Chateaubriand, correspondant des Princes entre la France et l’Angleterre, d’après des documents inédits.
  4. Abel Lefranc : Maurice de Guérin, d’après des documents inédits (Champion, édit.). Voir aussi le Maurice de Guérin d’Ernest Zyromski qui, même après M. Abel Lefranc, a trouvé le moyen d’être original dans un sujet où tout semblait avoir été dit.