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L’Âme bretonne série 4/Un voyageur italien en Bretagne au XVIe siècle

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Édouard Champion (série 4 (1924)p. 75-81).

UN VOYAGEUR ITALIEN
EN BRETAGNE AU XVIe SIÈCLE



Il est bien vrai, comme dit M. Henry Cochin, que, pour nous donner une image vivante et réelle de la France dans les siècles passés, rien ne vaut les notes des voyageurs. Que ne devons-nous pas à Young, à Locatelli, à l’abbé Rucellaï, au cavalier Marin et même à Sterne ? De toutes ces notes, de tous ces récits, dûment colligés et rassemblés, on composerait sans peine une abondante bibliothèque dont il serait loisible ensuite, comme le souhaitait Gaston Paris, d’« extraire le suc » dans un petit volume portatif, vade mecum, bréviaire de poche des « Français qui pensent » — et même de ceux qui, ne pensant pas, ont d’autant plus besoin de gens qui pensent pour eux.

Le carnet de voyage de don Antonio de Beatis occuperait assurément une place de choix dans cette bibliothèque. Il faut savoir gré à Pastor de l’avoir publié (il dormait jusqu’en 1893 dans les réserves de la Napolitaine) et à Mme Robert Havard de la Montagne de l’avoir si diligemment traduit. M. H. Cochin, qui a enrichi l’édition française d’une savante préface, remarque avec beaucoup de sens que les notes des Allemands sont généralement toutes théoriques et dénuées d’intérêt ; l’Anglais, toujours exigeant, présente l’image de ce voyageur éternellement mécontent, dont Sterne fera, au dix-huitième siècle, une caricature restée fameuse. Au contraire, l’Italien est le plus souvent un excellent observateur des mœurs et décrit pour lui-même, pour se souvenir, sans passion et sans préjugé.

Tel est bien le cas de Béatis. Qu’était-ce que ce Béatis ? Le secrétaire du cardinal Louis d’Aragon qui, en 1517, comme l’avait déjà fait quelques années plus tôt celui qui devait être Léon X et qui n’était encore que le cardinal Jean de Médicis, s’avisa d’aller prendre l’air de l’Europe et de voir le monde — visurus mundum, dit Buckhardt, — très probablement sans mission diplomatique et pour le simple plaisir de satisfaire sa curiosité.

Le cardinal n’a point laissé de récit de son voyage. Il s’en fiait à son secrétaire, homme soigneux et de bonne foi, et c’est apparemment tout ce qu’il lui demandait. Béatis n’est point un grand écrivain, mais c’est un bon observateur. Il semble avoir très bien compris l’Allemagne et la Flandre ; il n’a pas été moins sensible à la galanterie française et à l’excellence de notre cuisine. Il rédigeait ses notes au jour le jour, ce qui leur donne quelque décousu, mais aussi beaucoup de piquant et de vie. Et ses portraits, d’un tour bref, mais où chaque mot porte, sont tout à fait parlants.

Les voyageurs arrivaient à la Cour de France au moment où il était fort question de son départ pour la Bretagne.

« Sa Majesté, dit Béatis, veut aller visiter son duché, car la chose est de grande importance ; mais, les Bretons étant ennemis naturels des Français et gens terribles, le roi tremble de peur chaque fois qu’il en parle. »

Voilà qui chatouillerait agréablement l’épiderme du barde Mathaliz. Mais l’éditeur de Béatis croit qu’il aura pris au sérieux quelque plaisanterie de François ier, « dont on connaît l’intrépide bravoure ». Sans doute. Pourtant l’attitude des Bretons à cette époque justifiait assez bien les appréhensions du roi, qui, s’il ne craignait point pour lui-même, pouvait craindre pour son beau duché : est-on jamais sur de rien avec ces caboches de granit ?

Et cela mit en goût le cardinal et son secrétaire de pousser une pointe jusque chez ces avale-tout-cru. Ils y furent très courtoisement accueillis. Le comte de Laval et son fils, avec une riche et nombreuse escorte de gentilhommes bretons, vinrent au devant des voyageurs et les menèrent à Rennes où se tenait pour lors le Parlement.

Beatis fut médiocrement ravi, à vrai dire, de la capitale bretonne, dont il trouvait les églises sans beauté, les rues étroites et fangeuses. Chose remarquable, il ne se plaignit point des puces indigènes, qui, au dire de Paul Féval, étaient renommées dès Jules César pour leur grosseur et auraient dû lui rappeler celles de l’Italie, dont il fut si content d’être débarrassé en franchissant les Alpes. Beatis n’en revenait pas de coucher dans des lits sans vermine. Quel secret pouvaient bien avoir ces gens du Nord pour mettre en fuite poux, punaises et puces ? Il s’informa et apprit qu’on badigeonnait « le dessus et le dessous des matelas d’une sorte de mixture » qui avait la double vertu d’être « contraire aux punaises et autres vermines » et de rendre « si agréable la surface des matelas que l’on croyait dormir sur de la fine laine ». Beatis ajoute qu’on n’usait « de ce procédé qu’en été ». Il a oublié malheureusement, si tant est qu’il l’ait sue, de nous livrer la formule de la mixture. Un droguiste qui la retrouverait ferait sa fortune.

Nos voyageurs passèrent deux jours à Rennes, et ce ne fut que bombances. On servit sur les tables un poisson qui étonna bien Béatis : « Il est semblable au porc, dit-il, dont il a la grosseur, le goût et le nom. » C’était du marsouin. J’en ai goûté, moi aussi, et il est bien vrai que la chair en est fort savoureuse. Pourquoi ne mange-t-on plus de marsouin ? Cela vaudrait bien le cheval et même la bosse de chameau qu’on essaie depuis quelque temps d’acclimater sur nos tables.

Mais on n’eût point été en Bretagne si, après le dîner, les langues ne se fussent déliées pour filer quelques-uns de ces récits merveilleux qui firent autrefois la réputation des harpeurs de lais.

Le comte de Laval et le duc de Rohan rivalisèrent de verve et d’ingéniosité. L’un de ces seigneurs conta l’histoire d’une cane miraculeuse qui, « chaque année, en la fête de Saint-Nicolas, dans l’église d’un endroit de son domaine, à quatre lieues de Rennes, vient avec ses petits, vers le soir, monte sur l’autel, vole une fois tout autour et laisse un de ses canetons, sans que personne puisse savoir ce qu’il devient, ni où il va, ni qui le prend, quoique chaque année de nombreuses personnes cherchent à le découvrir. » L’autre conta l’histoire d’une fontaine enchantée, dans l’eau de laquelle, lorsque, s’étant confessé et ayant communié, on « trempe de la main une branche et la jette sur la pierre (margelle), l’air fût-il très serein, il pleut immédiatement » ; et encore l’histoire d’une forêt magique dans tous les arbres ; de laquelle, « lorsqu’on les coupe, on voit les armoiries de Rohan. »

J’en passe et de plus mirobolantes. Mais la palme de l’extravagance revint, sans conteste, au comte de Laval, qui ne craignit pas d’affirmer, avec la garantie de Mgr l’évêque de Nantes et de « beaucoup d’autres seigneurs et gentilhommes » présents, que, « de la putréfaction des mâts de navires, naissent certains oiseaux qui ne sortent de l’eau pour vivre sur la terre que lorsqu’ils ont toutes leurs plumes ; jusque-là, ils restent fixés au mât par le bec. »

Beatis en demeura estomaqué.

« Ceci est contraire aux lois naturelles, ne put-il s’empêcher de remarquer. Cependant beaucoup de ces oiseaux, au dire des seigneurs, existent en Bretagne, et l’expérience semble contredire la raison. Ils ont la taille d’un gros canard et sont très amusants à voir. Mon illustrissime maître en reçut deux de l’évêque de Nantes, mais, par l’incurie du charretier qui les transporta dans une cabine découverte, ils moururent de froid près de Marseille… »

M. Henry Cochin, dans son introduction, avait pris soin de nous prémunir contre le « gasconisme » des Bretons. Mme Havard de la Montagne exprime à son tour la crainte que le comte de Laval et le duc de Rohan, en narrant à leurs hôtes toutes ces choses singulières, n’aient voulu se payer leurs têtes. Peu satisfaite de cette précaution, elle rappelle encore dans une note que les « affirmations » du comte de Laval ne doivent être acceptées que sous bénéfice d’inventaire.

Eh bien ! j’en demande pardon à Mme Havard et à M. Cochin, mais ni le comte de Laval, ni le duc de Rohan ne gasconnaient. En l’état des connaissances sans doute, les faits qu’ils racontaient avaient toute l’apparence du merveilleux : la science en a expliqué quelques-uns ; elle expliquera peut-être les autres.

Je ne sais (et j’en doute) si le « miracle » de la cane et de ses petits se produit toujours à la fête de saint Nicolas ; mais il en demeure quelque chose dans le nom que porte la localité où il se produisait et qui, nommée administrativement Montfort-sur-Meu, s’appelle aussi Montfort-la-Cane[1]. Le phénomène de la fontaine qui se met à bouillir dès qu’on l’agite et dont les vapeurs troublent l’atmosphère est bien connu depuis les romans de la Table-Ronde : c’est à Baranton, dans la fameuse forêt de Brocéliande (aujourd’hui Paimpont), qu’il est loisible au premier venu de le provoquer, sans avoir besoin pour cela d’être en état de grâce. Les végétaux à l’intérieur desquels, « lorsqu’on les coupe, on voit les armoiries de Rohan » — de simples macles — sont sans doute une variété de ces fougères qui, transversalement sectionnées, font apparaître dans leur tissu la très nette image d’une aigle bicéphale. Et les oiseaux qui naissent « de la putréfaction des mâts de navires » sont tout bonnement de ces coquillages appelés bernaches ou anatifes, qui ont en effet une prédilection pour les épaves marines et dont la double valve reproduit à s’y méprendre la forme d’un bec d’oie sauvage. Et l’oie s’appelle elle-même bernache. L’origine végétale de ces volatiles était une croyance répandue dans l’antiquité chez les savants aussi bien que parmi le populaire[2]. Nos savants d’aujourd’hui en ont fait bonne justice, mais le peuple est resté fidèle à la légende : pour tous les pêcheurs du littoral de la Manche, les bernaches-oiseaux sont le produit des bernaches-coquillages et les bernaches-coquillages sont le produit des épaves marines.

Tout cela, sans doute, les contemporains de Béatis n’étaient pas tenus de le savoir ; mais on aurait aimé qu’à son défaut M. Cochin fût mieux renseigné. C’est vite fait de traiter de contes bleus les récits du seigneur de Laval et du duc de Rohan : il n’y a point de fumée sans feu, — ni de légende sans une parcelle de vérité.



  1. Voir les pièces de diverses sortes publiées par Kerdanet à la suite de son édition de La Vie des Saints, d’Albert LE GRAND.
  2. Pline en parle, et témoignage en demeure, au Moyen-âge, dans les sculptures, longtemps mystérieuses, du portail de l’église romane de Moissac.