L’Âne d’or ou les Métamorphoses/IV

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Traduction par sous la direction de Désiré Nisard.
Firmin Didot (p. 301-315).


LIVRE QUATRIÈME.


(IV, 1, 1) Il était près de midi, et le soleil devenait très ardent. Nous fîmes halte dans un hameau, chez de vieilles gens de la connaissance des voleurs, et apparemment de leurs amis. (2) C’est ce que j’augurai d’abord, tout âne que j’étais, de leurs longs pourparlers et de leurs embrassades. (3) En effet, on prit sur mon dos divers objets qu’on leur offrit ; et, autant que je pus comprendre, on leur disait tout bas que c’était pour leur part. (4) On nous décharge ensuite tout à fait, pour nous laisser paître en liberté dans un pré voisin. Mais je faussai compagnie à l’autre âne et à mon cheval durant leur repas : un dîner de foin n’était pas encore de mon goût. (5) Cependant, comme je mourais de faim, j’entrai sans façon dans un petit jardin que j’aperçus derrière l’écurie : j’y trouvai pour tout ordinaire des légumes crus, dont je ne laissai pas de m’emplir le ventre. Ce repas fait, je me mets à chercher des yeux de tous côtés, tout en invoquant les dieux, si dans les jardins contigus il ne se montrerait pas quelque part un beau rosier fleuri car, le remède trouvé, (6) j’espérais, grâce à la solitude et avec le secours de quelque buisson, pouvoir quitter incognito mon humble figure de quadrupède, et me redresser sous la forme humaine.

(IV, 2, 1) Tandis que je me perdais dans un océan de réflexions, je crus voir à quelque distance un vallon boisé, formant un épais ombrage. De loin, mes yeux étaient réjouis d’une délicieuse verdure, émaillée de mille fleurs, parmi lesquelles tranchait vivement l’incarnat de la rose. (2) Mon imagination n’était pas encore abrutie : aussi se peignit-elle soudain le bocage favori de Vénus et des Grâces, et, sous son mystérieux feuillage, la fleur consacrait à la déesse s’épanouissant dans tout son éclat royal. (3) Invoquant donc le dieu du Succès, je pars au galop, avec la vitesse, non plus d’un âne, mais d’un cheval de course lancé à fond de train. (4) Vain effort ! rien ne servait contre ma mauvaise fortune. (5) J’approche ; adieu les roses ! adieu ces tendres et délicates fleurs, arrosées de nectar et d’ambroisie ! adieu le divin buisson et ses mystiques épines ! adieu même le vallon ! (6) Je ne vois plus que l’encaissement d’une petite rivière, bordée d’une rangée d’arbres touffus, (7) de ces arbres à feuilles oblongues, imitant celles du laurier, et dont la fleur au calice allongé, d’un rouge pâle, (8) et complètement inodore, n’en a pas moins usurpé dans le rustique vocabulaire le nom de laurier-rose. C’est pour tout animal une nourriture mortelle.

(IV, 3, 1) Mais, dans cette fatale conjoncture, décidé à mourir, je persistais à vouloir manger de ces roses vénéneuses, (2) et j’en approchais, sans trop d’empressement toutefois, lorsqu’un jeune garçon, apparemment le jardinier de l’enclos où j’avais fait un si grand ravage de légumes, accourut, (3) exaspéré de ce dégât, un long bâton à la main. Le drôle me roua de coups, et m’aurait laissé sur la place, si je ne me fusse moi-même secouru fort à propos. (4) Je levai soudain la croupe, et, lui détachant force ruades, je le jetai en assez mauvais état contre l’escarpement de la berge. Puis je pris ma course aussitôt. (5) Mais une femme (la sienne sans doute), qui d’en haut l’avait vu terrassé et sans mouvement, s’élance vers lui avec des hurlements lamentables, et implorant à grands cris, pour elle, une pitié que la gaillarde voulait tourner à mon détriment. (6) Ses doléances, en effet, mirent sur pied toute la population du village. Voilà qu’on appelle les chiens ; et chacun d’exciter leur rage à me mettre en pièces. (7) Cette fois, je me crus à ma dernière heure : voir une bande de chiens, et quels chiens ! (tous de force à combattre des lions et des ours !) déchaînés ensemble contre moi ! (8) Je prends mon parti. Je cesse de fuir, et, revenant sur mes pas, je regagne au plus vite l’écurie où nous étions d’abord entrés. (9) Les paysans, après avoir arrêté leurs chiens à grand-peine, me saisissent, et m’attachent avec une forte courroie à un anneau scellé dans le mur ; et puis, on recommence à me battre. Infailliblement, j’allais être assommé, (10) quand mes intestins, contractés par la douleur des coups et déjà torturés par l’indigeste amas de légumes crus dont je les avais bourrés, tout à coup se dilatent et font explosion, lançant une certaine matière dont les éclaboussures atteignent les uns, et dont l’odeur, en dispersant les autres, dégage mon dos à moitié moulu.

(IV, 4, 1) Il était midi passé, et le soleil déclinait déjà. Les voleurs nous rechargent à la hâte, en augmentant beaucoup mon fardeau, et nous font quitter l’écurie. (2) Après une traite assez longue, je me sentis épuisé de fatigue. J’étais écrasé sous le faix, et tout rompu des coups de bâton que j’avais reçus ; la corne de mes pieds était usée ; je boitais et trébuchais à chaque pas. (3) Me trouvant au bord d’un ruisseau qui serpentait paisiblement, il me vint une idée que je crus heureuse. Je voulais, fléchissant adroitement les genoux, me laisser aller à terre, (4) et n’en plus bouger en dépit de tous les coups du monde, dût-on m’écharper, dût-on me couper par morceaux. (5) Invalide comme j’étais, et tout près de rendre l’âme, c’était bien le moins que j’obtinsse mon congé. Infailliblement, me disais-je, les voleurs, impatientés du retard et contraints de précipiter leur fuite, vont répartir ma charge entre mes deux compagnons d’infortune, et m’abandonner pour toute vengeance à la pâture des loups et des vautours.

(IV, 5, 1) Mais un coup du sort vint déranger cette belle combinaison. L’autre âne, comme s’il eût deviné ma pensée, prit l’avance sur moi : le voilà, simulant un excès de lassitude, qui se jette à bas avec tout son bagage, (2) et reste par terre étendu comme mort. Coups de bâton, coups d’aiguillon, rien n’y faisait. On le tiraille en tous sens, par la queue, par les jambes, par les oreilles, pour tâcher de le remettre sur pied : aucun signe de vie. (3) Voyant enfin qu’ils perdaient leur temps, les voleurs, après s’être consultés entre eux, décident qu’il n’y a pas à s’inquiéter davantage d’un âne qui est mort, s’il n’est de pierre. (4) Sa charge est aussitôt partagée entre le cheval et moi. Cela fait, ils lui tranchent les jarrets à coups d’épée, et , le tirant du chemin, le font, respirant encore, rouler du haut en bas dans un précipice voisin. (5) Le sort de mon infortuné compagnon me donna à réfléchir. Je me promis bien de renoncer à toute manoeuvre frauduleuse, et de me conduire avec mes maîtres en âne de probité. (6) J’avais d’ailleurs compris, par leurs discours, que nous ne tarderions pas à faire halte définitive, et que leur habitation n’était pas loin. (7) Nous y arrivâmes en effet, après avoir franchi une côte assez douce. On nous débarrassa de tous nos paquets pour les serrer ; et, libre enfin de tout fardeau, je me roulai dans la poussière en guise de bain, pour me délasser.

(IV, 6, 1) C’est ici le lieu de faire la description du séjour ou plutôt de la caverne qu’habitaient les voleurs. (2) Belle occasion d’ailleurs de glisser un échantillon de mon savoir-faire, et de mettre mes lecteurs en état de juger si mon esprit et mon goût sont d’un âne, aussi bien que ma figure.

Imaginez un mont de l’aspect le plus sauvage, à la crête hérissée d’une sombre forêt, et s’élevant à une hauteur prodigieuse. (3) Supposez au bas de ses pentes une ceinture impénétrable de rocs escarpés, qui, renforcés d’une tranchée continue de ravins profonds, et coupés de buissons épineux, forment une double ligne de défense naturelle. (4) Que du sommet jaillisse une source abondante, dont l’onde vomie à gros bouillons se déverse d’abord en une suite de cascades argentées, puis se divise en une multitude de petits ruisseaux qui finissent par se recueillir dans les ravins, où leur masse réunie présente l’aspect d’un lac circulaire, ou vaste fossé d’eau stagnante. (5) Qu’en avant de la caverne, qui s’ouvre au pied de la montagne, s’élève, pour en protéger l’entrée, une tour formidable ; l’espace intermédiaire, fermé des deux côtés par une forte palissade de claies, offrira dans son enceinte un parc commode au bétail : le tout accessible seulement par une espèce de ruelle resserrée entre deux môles, droits comme des murs de maçonnerie. (6) Voilà, direz-vous, sur ma parole, un repaire de voleurs des mieux conditionnés. Du reste, aucune habitation dans tout le voisinage, si ce n’est une grossière cabane de roseaux, où, comme je l’ai su depuis, la sentinelle désignée par le sort se postait en observation chaque nuit.

(IV, 7, 1) Les voleurs enfilent l’étroite avenue un à un, et les bras serrés contre le corps. Arrivés devant la porte, ils nous attachent avec de fortes courroies ; puis les voilà qui apostrophent une vieille décrépite, et, à ce qui semblait, l’unique ménagère de cette bande de vauriens. (2) Allons ! hé ! carcasse de rebut, dont l’enfer ne veut pas, dont la terre ne veut plus, te moques-tu de nous de rester là les bras croisés ? Est-ce que nous n’avons pas bien gagné notre souper par tant de périls et de fatigues ? Voyons, ne vas-tu rien nous donner, (3) toi qui ne fais jour et nuit qu’engloutir notre bon vin dans ton gouffre de ventre ? (4) La vieille tout effrayée se hâte de répondre, d’une voix cassée et tremblante : Eh ! mes bons seigneurs, mes doux maîtres, tout est prêt. Excellents ragoûts cuits à point, pain à discrétion, vin à bouche que veux-tu, verres bien rincés ; et l’eau chaude est là pour votre bain, comme à l’ordinaire. (5) Là-dessus, mes gens, mettant habits bas, exposent leurs corps tout nus à la vapeur : ainsi délassés, et après s’être bien frottés d’huile, ils se disposent à faire honneur au copieux banquet.

(IV, 8, 1) À peine étaient-ils à table, qu’il vint du renfort ; c’étaient d’autres gaillards composant une troupe bien plus nombreuse, et qu’il n’était pas difficile de reconnaître pour ce qu’ils étaient ; (2) car ils arrivaient chargés de butin de toute espèce, monnaie d’or et d’argent, vaisselle plate, étoffes de soie brochées d’or, etc. (3) La cérémonie du bain se répète, et les nouveaux venus prennent place à côté de leurs camarades. Le service est fait par ceux que le sort désigne. (4) Ils se mettent tous à manger et à boire hors de toute règle, de toute mesure ; on s’empiffre de mets, on engloutit le pain, on engouffre le vin. (5) On ne cause pas, on vocifère ; on ne chante pas, on crie ; on se jette, en guise de bons mots, de grosses injures à la tête. C’est toute la scène des Centaures et des Lapithes. (6) Au milieu du tumulte, l’un d’eux, qui surpassait en force tous les autres, s’écrie soudain : Nous sommes gaillardement entrés de vive force chez Milon d’Hypate ; nous y avons bravement fait un butin considérable. Eh bien ! nous voici de retour, tous sur nos pieds ; et même, si cela vaut la peine de le dire, avec huit pieds de plus. (7) Vous autres, qui avez été travailler dans les villes de Béotie, vous nous ramenez une troupe moindre, et, qui pis est, affaiblie de son intrépide chef Lamachus. Je donnerais bien tout le butin que vous avez fait, pour qu’il fût encore là parmi nous. (8) C’est son courage qui a fait sa perte ; mais il sera célèbre entre les plus grands rois et les plus illustres capitaines. (9) Vous, vous êtes de ces discrets voleurs bons pour les filouteries domestiques, qui se glissent timidement dans les bains et dans les ménages de vieilles femmes, pour y faire leur main en tapinois.

(IV, 9, 1) Allons donc, reprend un des derniers venus, est-ce que tu ne sais pas que ce sont les grandes maisons qui nous donnent le moins de mal ? (2) Ces milliers de domestiques, éparpillés dans une vaste et opulente demeure, n’ont tous qu’une pensée, c’est de garantir chacun sa peau ; ils se soucient bien des richesses de leur maître ! (3) Tout au contraire, ces petites gens, qui vivotent dans leur coin, défendent toujours avec acharnement leur petit magot, parfois bien dodu, et toujours bien caché. On leur ôterait plutôt la vie.

(4) Une fois dans Thèbes aux sept portes, notre premier soin a été de prendre, en gens du métier, nos renseignements sur la fortune des uns et des autres. (5) Nous ne fûmes pas longtemps à savoir qu’un certain banquier, nommé Chryséros, avait chez lui des fonds considérables. Cet homme, pour se soustraire aux fonctions et aux charges publiques, mettait le plus grand soin à dissimuler sa grande fortune. (6) Il vivait seul dans sa maison, chétive retraite, mais bien fermée ; mal vêtu, mal soigné, toujours couvant ses monceaux d’or. (7) Nous convînmes d’exploiter celui-là le premier, croyant avoir bon marché d’un homme seul, et faire paisiblement main basse sur ses trésors.

(IV, 10, 1) Tout aussitôt à l’ouvrage. Nous allons, la nuit venue, faire le guet devant la porte de Chryséros. L’enlever des gonds, la crocheter, la forcer, autant de moyens auxquels nous renonçâmes. Elle était à deux battants ; le bruit aurait pu nous attirer tout le voisinage sur les bras. (2) Enfin, Lamachus, notre chef intrépide, avec cette détermination que vous lui connaissez, se hasarde à introduire sa main par le trou de la clef, essayant de faire sauter la serrure : (3) mais de tous les animaux à deux pieds le plus pervers, Chryséros, qui nous guettait et suivait tous nos mouvements, approche à pas de loup, sans le moindre bruit ; et, s’armant d’un énorme clou, fixe d’un effort soudain la main de notre chef au bois de la porte ; (4) puis le laissant à ce traître de gibet, il grimpe au toit de sa baraque, se met à crier à tue tête pour ameuter le quartier : il appelle chacun par son nom, et cherche à répandre l’alarme en disant que le feu vient de prendre à sa maison. C’est un danger auquel les voisins sympathisent ; aussi chacun d’accourir au secours.

(IV, 11, 1) Nous voilà dans l’alternative de périr tous là, ou d’abandonner un camarade. La situation était violente. Nous prîmes un parti énergique : le patient lui-même l’exigea. (2) D’un coup dirigé avec précision sur la jointure, nous séparâmes l’épaule du bras, abandonnant le tronçon. Puis, appliquant force linge sur la plaie, afin qu’aucune goutte de sang ne révélât notre trace, nous entraînons rapidement le reste de Lamachus. (3) Tout le quartier était sens dessus dessous. Le danger était pressant ; nous ne voyons de salut que dans une prompte fuite. (4) Lamachus sent qu’il ne pouvait marcher du même pas que nous, ni impunément rester en arrière. C’est alors que cette grande âme, cette héroïque vertu se montra tout entière. Il nous prie, nous conjure par le bras droit de Mars, par la foi du serment, de le délivrer tout d’un coup et de ses tortures présentes et de la captivité qui le menace. (5) Démembré du bras qui pille et qui tue, un brave voleur peut-il désirer de vivre ? Il serait trop heureux, lui, de mourir d’une main amie et de son plein gré. (6) Voyant enfin qu’il a beau supplier, que nul ne s’offre à commettre ce parricide, de la main qui lui reste il saisit son épée, et, après l’avoir baisée longtemps, se la passe résolument tout au travers du corps. (7) Nous, remplis de vénération pour cet acte de sublime énergie, nous enveloppons d’un linge ce qui nous reste de notre chef magnanime, et nous en confions le dépôt à la mer. Là repose notre Lamachus, avec un élément tout entier pour tombeau ; fin généreuse et grande comme lui.

(IV, 12, 1) Quant à notre camarade Alcime, qui avait manoeuvré plus subtilement, sa circonspection ne lui a pas mieux tourné. (2) Il était parvenu à s’introduire par effraction dans le bouge d’une vieille femme, et avait gagné l’étage supérieur sans la réveiller. Il fallait au préalable lui tordre le cou. Mais il s’amusa à nous faire passer pièce à pièce le mobilier par la fenêtre, qui était de largeur à se prêter au déménagement ; aussi l’eut-il expédié en un clin d’oeil : (3) mais ne voulant pas faire grâce même à la couchette, il fait rouler ma vieille dormeuse en bas du lit, et s’empare de la couverture pour lui faire prendre le même chemin. (4) La scélérate aussitôt se jette à ses genoux, et d’une voix suppliante : Eh quoi ! mon fils, vous dépouillez une misérable vieille de toutes ses pauvres nippes ; et pour qui ? pour des riches chez qui donne cette fenêtre ! (5) La coquine mentait ; mais Alcime s’y laissa prendre. Il eut peur de n’avoir travaillé qu’au profit des voisins. (6) Voulant donc assurer la direction de ce qui restait, il se penche jusqu’à mi-corps par la fenêtre, promène à l’entour son regard scrutateur, s’attachant surtout à se mettre au fait des chances de butin que peut offrir cette maison voisine dont on lui a parlé. (7) Tandis qu’il procède à cette reconnaissance avec plus d’ardeur que de précaution, la vieille gueuse le pousse à l’improviste, d’une main débile à la vérité, mais dont l’effort suffit, dans l’attitude contemplative où il restait comme suspendu, pour le précipiter du haut en bas. (8) La hauteur était effroyable ; et le malheur voulut en outre que, donnant sur une énorme pierre de taille qui se trouvait là, il se rompit les vertèbres et les côtes. Son agonie ne fut pas longue ; il n’eut que le temps de nous dire ce qui s’était passé, d’une voix qui sortait à peine. Nous lui donnâmes la même sépulture qu’à Lamachus, qui se trouva ainsi en bonne compagnie.

(IV, 13, 1) Affaiblis par cette double perte, nous dûmes renoncer à rien entreprendre sur Thèbes. Platée y touche ; nous tournâmes nos pas de ce côté. (2) On y parlait beaucoup, au moment de notre arrivée, d’un spectacle de gladiateurs qu’allait donner un citoyen nommé Démocharès, d’une illustre naissance et d’une libéralité égale à sa fortune. La splendeur de ses fêtes répondait à sa haute position. (3) En effet, il n’est talent ni éloquence qui puisse donner même une idée de ses immenses préparatifs. (4) Ses gladiateurs étaient choisis parmi les plus renommés par leur prouesse, ses chasseurs parmi les plus vifs coureurs. On y voyait des criminels voués au dernier supplice, qu’on gardait pour engraisser les bêtes féroces. (5) Une maison avait été construite de pièces de rapport, avec des tours en bois à plusieurs étages ; édifice mobile, orné de fraîches peintures, d’où l’on pouvait se donner le spectacle de la chasse. (6) Et quelle réunion d’animaux ! quelle variété d’espèces ! Démocharès aimait à se donner en grand le divertissement des condamnés livrés aux bêtes, et savait mettre à contribution même les pays les plus éloignés. (7) Mais le plus remarquable élément de ce magnifique ensemble de représentation théâtrale était une riche collection d’ours énormes, que le maître n’épargnait rien pour se procurer. (8) Il la recrutait par ses propres chasses, par des achats à grands frais, et aussi par les libéralités de ses amis, qui le comblaient à qui mieux mieux de cadeaux de cette espèce. Sa sollicitude pour ses ours avait constitué leur entretien sur la plus grande échelle.

(IV, 14, 1) Mais le sort vit d’un oeil jaloux ces apprêts splendides, et les joies que s’en promettait le public. (2) L’ennui de la captivité, les chaleurs de la canicule, la privation de mouvement, affectèrent la santé des ours ; on les vit pâtir, languir, dépérir : une maladie contagieuse se déclara, et les emporta presque jusqu’au dernier. (3) Ces grands corps mourants encombraient les places publiques, comme on voit les débris s’amonceler sur la côte après un naufrage. Et le pauvre peuple, à qui la misère ne permet pas de se montrer dégoûté en fait d’aliments, qui de tout fait ventre, surtout quand il n’en coûte rien, affluait de tous côtés à cette curée de carrefour. (4) Nous bâtimes là-dessus, moi et ce bon sujet de Babulus, l’ingénieuse conception que voici. (5) Au nombre des morts se trouvait un ours qui surpassait en grosseur tous les autres. Nous l’emportâmes au lieu de notre retraite, comme pour en faire nos repas. (6) Là nous enlevons artistement la peau de dessus la chair, en ayant bien soin de conserver les griffes, et même en laissant le mufle intact depuis sa jonction avec le cou. Toute cette peau fut soigneusement raclée à l’intérieur, saupoudrée de cendre passée au tamis, et ensuite étendue au soleil pour sécher. (7) Nous, pendant que cette dessiccation s’opérait au feu céleste, nous faisions bravement bombance avec la viande de l’animal. Après quoi, on ouvrit la campagne par le serment dont voici la teneur : (8) L’un de nous, non pas tant le plus robuste que le plus déterminé, allait, de son gré bien entendu, s’enfermer dans cette peau et contrefaire l’ours. On le porterait dans cet équipage chez Démocharès, et, à la faveur de la nuit, il nous procurerait l’entrée de la maison.

(IV, 15, 1) Le rôle était assez neuf pour trouver plus d’un amateur dans les braves de notre troupe. Thrasyléon fut désigné à la pluralité des voix, et accepta le chanceux travestissement. Le voilà donc s’affublant gaiement de cette peau, que la préparation avait rendue souple et maniable. (2) On en rejoint ensuite les deux bords par une couture à points serrés, dont la trace, déjà presque imperceptible, se dérobe tout à fait sous les poils rabattus de l’épaisse fourrure. (3) La tête de Thrasyléon se loge, en forçant un peu, immédiatement au-dessous de l’ouverture de la gueule, à l’endroit où le cou de la bête avait été coupé. On lui perce de petits trous vis-à-vis les yeux et le nez, pour qu’il puisse y voir et respirer. Enfin nous nous procurons une cage à bas prix, et notre intrépide camarade prélude à son rôle d’ours, en s’y fourrant résolument à quatre pattes. (4) Notre stratagème ainsi préparé, voici comment nous nous y primes pour en assurer le succès.

(IV, 16, 1) Nous avions déterré le nom d’un certain Nicanor, Thrace de nation, avec qui Démocharès était, disait-on, en relation intime. Nous fabriquâmes pour ce dernier une lettre où son excellent ami Nicanor lui offrait les prémices de sa chasse, pour contribuer à l’ornement de ses jeux. (2) Et quand la soirée nous parut assez avancée, nous profitâmes de son ombre pour présenter à Démocharès notre Thrasyléon dans sa cage, avec l’épître de notre façon. (3) Notre homme se montra aussi émerveillé de la taille de la bête que ravi du présent dont on le gratifiait si à propos. Il nous fait sur-le-champ compter dix pièces d’or. C’était le fond de sa bourse en ce moment. (4) Tout ce qui est nouveau attire la foule. Notre ours eut bientôt un cercle d’admirateurs. Mais, par d’adroites démonstrations de férocité, il avait soin de tenir les curieux à distance. (5) On ne s’entretenait dans la ville que de l’heureuse étoile de Démocharès, que cette bonne aubaine dédommageait du désastre de sa ménagerie, et mettait en mesure de faire face à tout. Mais voici Démocharès qui tout à coup donne l’ordre d’emmener l’ours dans une de ses terres, en recommandant le plus grand soin dans le transport.

(IV, 17, 1) Il n’y avait pas à barguigner. Seigneur, lui dis-je bien vite, cette bête est déjà fatiguée de la chaleur et du long voyage qu’elle vient de faire ; je ne tous conseille pas de la mettre en contact avec les autres ours, qui sont assez mal portants, dit-on. (2) Que ne lui assignez-vous ici quelque emplacement assez vaste, bien aéré, dans le voisinage des bois et de l’eau, s’il est possible ? (3) Ces animaux, vous le savez, hantent de préférence les fourrés et les cavernes humides. Il leur faut l’air frais des collines et des eaux pures. (4) Démocharès eut peur, il récapitula ses pertes, fut docile à l’avis, et nous permit de placer la cage à notre guise. (5) Disposez de nous tous, ajoutai-je, pour passer la nuit devant la cage. L’animal a souffert de la chaleur et de la contrainte ; avec nous qui connaissons ses besoins, il aurait plus sûrement sa nourriture à propos, et à boire à ses heures. (6) Il est inutile que vous preniez cette peine, répondit Démocharès ; les gens de cette maison sont tous rompus au service des ours.

(IV, 18, 1) Là-dessus nous nous inclinons, et nous voilà partis. Nous sortîmes des portes de la ville, et, assez loin de la route, nous aperçûmes un cimetière dans une position reculée et hors de vue. (2) Il s’y trouvait quantité de cercueils minés par le temps, et dont la décrépitude laissait presque à découvert des ossements qui n’étaient déjà plus que cendre et poussière. Nous en ouvrîmes au hasard quelques-uns, que nous destinâmes à receler notre futur butin. (3) Là, nous attendîmes, suivant la règle, le bon moment de la nuit, l’heure où il n’y a pas de lune, et où chacun dort du premier somme, d’ordinaire si fort et si profond. Notre troupe, l’arme au poing, fait déjà faction à la porte de Démocharès. Nul ne manque à l’appel du pillage. (4) De son côté, Thrasyléon, non moins vigilant, sort à point de sa cage, poignarde l’un après l’autre ses gardiens à moitié assoupis, dépêche également le portier, (5) s’empare de la clef et ouvre les deux battants. On n’eut garde de s’amuser à la porte ; nous voilà dans la maison. Il nous montre un grenier où son oeil observateur avait dans la soirée surpris le dépôt d’un trésor considérable. (6) En un instant la porte est enfoncée par nos efforts réunis. J’ordonne à nos compagnons de prendre chacun toute sa charge d’or ou d’argent, d’aller promptement le cacher dans la demeure des morts, de revenir à toutes jambes, et de recommencer. (7) Moi, pendant ce temps, je devais rester seul devant la porte, et faire bonne garde dans l’intérêt commun. D’ailleurs l’apparition d’un ours se promenant en long et en large me semblait un merveilleux épouvantail pour tenir en respect ceux qui viendraient à se réveiller. (8) Il n’y a courage ni intrépidité qui tienne à pareille rencontre, la nuit surtout : chacun devait prendre la fuite, et se blottir tout tremblant derrière de bons verrous.

(IV, 19, 1) Jamais mesures ne furent mieux prises. Un contretemps fit tout échouer : tandis que, l’oreille au guet, j’épiais le retour de mes camarades, le sort voulut qu’un page se réveillât au bruit. Le petit drôle, arrivant en tapinois, (2) aperçoit la bête qui allait et venait du haut en bas tout à son aise. Vite, sans souffler, il revient sur ses pas et fait part à chacun de ce qu’il a vu. (3) La maison avait un nombreux domestique. Voilà tout le monde sur pied : torches, lanternes, flambeaux avec chandelle ou bougie, etc., chassent à l’instant les ténèbres. (4) Chacun s’est armé de bâtons, de lances, d’épées nues. Tous les passages sont gardés. (5) On détache la meute aux grandes oreilles, au poil hérissé ; on la lance contre la bête.

(IV, 20, 1) Au milieu du vacarme qui croissait de moment en moment, je jugeai à propos de faire retraite. Mais, caché derrière la porte, je voyais parfaitement Thrasyléon faisant tête aux chiens de la meilleure contenance possible. (2) Réduit aux abois, il continuait, déjà sous la dent de Cerbère, à se montrer digne de lui, de nous, de son antique prouesse, (3) soutenant jusqu’à la mort le rôle dont il s’était volontairement chargé. Thrasyléon tantôt fuyait, tantôt faisait face à l’ennemi. Il fit si bien à force de ruse et d’agilité, qu’il parvint à gagner la porte. Il était libre enfin ; mais la retraite lui fut coupée. (4) Voilà que tous les chiens du quartier, débouchant du premier coin de rue, viennent, aussi nombreux qu’acharnés, apporter du renfort à la meute. (5) L’affreux, le cruel spectacle que j’eus alors ! le pauvre Thrasyléon assailli de tous côtés par cette bande enragée, qui le déchirait à belles dents ! (6) Mon cœur en était navré. À la fin, je n’y pus tenir ; je me mêlai aux groupes environnants ; (7) et, m’adressant aux principaux piqueurs de cette chasse, seul moyen que j’eusse d’intervenir, sans me compromettre, en faveur de notre brave camarade : Quel meurtre ! m’écriai-je ; sacrifier ce bel animal ! une bête de si grand prix !

(IV, 21, 1) Mais l’infortuné ne gagna rien à toute mon éloquence. Un grand et vigoureux gaillard sort en courant de la maison, et, sans balancer, lui enfonce un épieu au milieu de son poitrail d’ours. Un autre en fait autant, et bientôt, tous revenus de leur frayeur, le chargent à l’envi à grands coups d’épée. (2) Thrasyléon, honneur de la troupe, ils ont pu t’ôter la vie, cette vie qui devait être immortelle, mais non triompher de ta constance, mais non t’arracher un cri, ou même un hurlement, qui trahit la foi jurée ! (3) Déchiré par les dents, mutilé par le fer, tu n’as pas un instant démenti ton rôle ; c’était bien toujours le grognement, le frémissement de l’ours aux abois. Ton dévouement te coûte l’existence mais, en dépit du sort, la gloire te reste. (4) Cependant il avait jeté tant d’effroi, tant de terreur dans toute cette foule, que jusqu’au grand jour, et même longtemps après, personne n’avait osé toucher, même du bout du doigt, le monstre étendu sans vie. (5) Enfin après mainte hésitation, un boucher, plus hardi que le reste, ouvrit le ventre de la bête, et le corps de l’héroïque brigand parut alors sous cette dépouille. (6) Voilà comment Thrasyléon est perdu pour ses amis ; mais son souvenir est impérissable. Quant à nous, après avoir réuni tous nos ballots, dont les excellents morts se montrèrent fidèles dépositaires, nous quittâmes lestement le territoire de Platée, non sans faire plus d’une fois réflexion qu’il était tout simple qu’on ne trouvât plus la bonne foi dans le commerce de la vie, puisqu’en haine de la perversité des vivants, elle s’était réfugiée chez les morts. (7) En résumé, nous arrivons bien fatigués d’avoir porté lourd et marché ferme. Trois de nous manquent à l’appel, et voilà notre butin.

(IV, 22, 1) Ce récit terminé, ils prennent des coupes d’or, et font des libations de vin pur à la mémoire de leurs défunts camarades. On entonne ensuite des hymnes en l’honneur du dieu Mars, puis on prend quelque repos. (2) Quant à nous, la vieille nous apporta de l’orge nouvelle, à discrétion et sans la mesurer. Mon cheval ne s’était jamais trouvé à pareille fête ; c’était pour lui un vrai repas de Saliens. (3) Notez que je lui en laissai ma part. Je suis assez amateur d’orge ; mais il me la faut bien pilée, et cuite en mijotant dans le bouillon. (5) Or, en furetant de coin en coin, je finis par trouver celui où l’on déposait le pain de reste du souper. Aussitôt je me mis à jouer vaillamment des mâchoires. Depuis le temps que je jeûnais, mon gosier avait bien pu se tapisser de toiles d’araignée.

(IV, 22, 6) La nuit s’avançant, les voleurs se réveillent, et décampent diversement accoutrés : les uns armés, les autres déguisés en spectres. Bientôt toute la bande fut loin. Je continuais cependant à manger fort et ferme, en dépit de l’envie de dormir qui commençait à me gagner. Au temps où j’étais Lucius, un pain ou deux suffisaient à mon appétit, mais depuis il m’était survenu un ventre d’une bien autre ampleur à remplir ; et je ruminais déjà sur la troisième corbeille, quand, à ma honte, le grand jour me surprit dans cette occupation.

(IV, 23, 1) Pour ne pas déroger à la sobriété proverbiale de l’espèce, je fis alors une pause à mon grand regret, et j’allai me désaltérer dans un ruisseau voisin. Les voleurs ne tardèrent pas à revenir, l’air inquiet et troublé, (2) ne rapportant aucun butin, pas la moindre harde. Mais ils retournaient en masse, tous l’épée au poing, et conduisant avec assez d’égards (3) une jeune fille de haute condition, à en juger par les dehors, et telle qu’un âne de ma sorte ne pouvait la voir impunément, je vous assure. L’infortunée était au désespoir ; elle s’arrachait les cheveux et déchirait ses vêtements. (4) Une fois dans la caverne, les voleurs essayaient à leur manière de lui calmer l’esprit. Votre vie et votre honneur, disaient-ils, sont ici en toute sûreté. Un peu de patience ; laissez-nous seulement tirer notre épingle du jeu. C’est la misère qui nous a réduits au métier que nous faisons. (5) Vos parents roulent sur l’or, et, bien que durs à la desserre, ils n’iront pas se faire tirer l’oreille pour mettre à leur sang une rançon convenable.

(IV, 24, 1) Ils avaient beau dire, la jeune fille ne s’en désolait pas moins : elle laissa tomber sa tête sur ses genoux, et se prit à pleurer plus amèrement que jamais. (2) Les voleurs alors appellent la vieille, lui ordonnent de s’asseoir auprès de la prisonnière, et de faire de son mieux pour l’endoctriner : (3) mais quoi que celle-ci pût dire, les pleurs ne laissaient pas d’aller leur train ; ils redoublaient même. (4) Malheureuse que je suis ! s’écriait-elle ; moi, née d’un tel sang ! si magnifiquement alliée ! entourée de serviteurs si dévoués ! si chérie des vénérables auteurs de mes jours ! me voir indignement ravie, réduite au pire des esclavages, emprisonnée comme la dernière des créatures sous cet horrible rocher ! (5) Où sont toutes ces délices pour lesquelles je suis née, au sein desquelles on m’a nourrie ? Ah ! quand on me laisserait la vie, s’il faut la passer dans ce repaire de carnage, au milieu de cette horde d’effroyables brigands, d’atroces meurtriers, comment ne pas verser des larmes de sang ? comment supporter l’existence ? (6) Ces lamentations durèrent quelque temps. Enfin, accablée par sa douleur, épuisée par ses cris et comme brisée dans tous ses membres, elle laisse tomber ses paupières appesanties, et s’endort un moment.

(IV, 25, 1) Ce ne fut pas pour longtemps : à peine assoupie, elle se réveille en sursaut, et, dans un transport frénétique, se livre à un paroxysme de douleur encore plus violent. Elle se meurtrissait la poitrine et n’épargnait pas son charmant visage. (2) Et comme la vieille s’enquérait avec instance de ce qui ramenait ces signes de désespoir : (3) Ah ! dit-elle avec un profond gémissement, je suis perdue, perdue sans ressource ! Adieu toute espérance. Il ne me reste plus qu’à me pendre, à me percer le sein, ou à me jeter dans un précipice. (4) La vieille alors prit de l’humeur. Elle lui dit, en fronçant le sourcil : Que signifie, dites-moi, ce débordement de chagrin, après avoir dormi d’un si bon somme ? (5) Auriez-vous dessein, la belle, de frauder ces braves gens du prix de votre rançon ? (6) Continuez, et vous aurez affaire à moi, et toutes vos larmes ne vous empêcheront pas de griller toute vive. Ce genre de musique, voyez-vous, ne réussit guère ici.

(IV, 26, 1) La menace effraya la pauvre fille ; elle couvrit de baisers la main de la vieille : Grâce ! ma mère, lui dit-elle ; je suis si malheureuse ! (2) Non, l’âge qui vous a mûri n’a pas, sous vos vénérables cheveux blancs, éteint toute compassion dans votre coeur. Laissez-moi dérouler devant vous le tableau de mon infortune.

(3) J’étais fiancée à un beau jeune homme distingué entre tous ceux de son âge, et que la cité avait tout d’une voix adopté comme son fils. Il était mon cousin, et comptait à peine trois ans de plus que moi. (4) Nourris des mêmes soins, nous avions grandi l’un près de l’autre sous le même toit, dans la même chambre, partageant le même lit. Plus tard, unis des saints noeuds de l’affection la plus tendre, (5) nous nous étions mutuellement engagé notre foi par une promesse de mariage. Déjà le titre de mon époux lui était conféré par l’aveu de ma famille et par les actes publics. Entouré d’un nombreux cortège de parents et d’alliés, il préludait à notre union, en offrant dans tous les temples des sacrifices aux dieux. Notre maison, tapissée de laurier, resplendissait des feux, résonnait des chants d’hyménée. (6) Ma pauvre mère, tenant sa fille sur ses genoux, ajustait ma parure nuptiale, couvrait mon front de baisers, et déjà, au gré de ses voeux ardents, se voyait renaître en espoir dans une postérité nombreuse ; (7) quand l’irruption soudaine d’une troupe de gens armés tout à coup fait briller à nos yeux des épées nues, et effraye toute la maison par les démonstrations les plus menaçantes. Ils s’abstiennent toutefois de tuer ou de piller ; mais, formés en colonnes serrées, ils se précipitent dans notre appartement. (8) Aucun des nôtres ne songe à les repousser, ou seulement à se mettre en défense. Éperdue et tremblante, je m’évanouis sur le sein de ma mère. Ils vinrent m’en arracher. C’est ainsi que comme celles d’Athrax et de Protésilas, nos noces se changèrent en une scène de trouble et de désolation.

(IV, 27, 1) Tout à l’heure un songe affreux renouvelait pour moi ces images cruelles, et mettait le comble à mon désastre. (2) Je me voyais arrachée violemment de la maison, de la chambre et même du lit nuptial. On m’entraînait dans un affreux désert, et j’implorais à grands cris le nom de mon époux infortuné. (3) Lui, il ne s’aperçoit pas plutôt de mon enlèvement que, tout couvert de parfums, et la couronne de fleurs encore sur la tête, il se met à courir après moi qu’on emportait. (4) Désespéré du rapt de sa femme, il implorait à grands cris le secours de la force publique, quand un des ravisseurs, outré de cette poursuite opiniâtre, ramasse un énorme pavé, et en frappe mortellement mon jeune et malheureux époux. Le saisissement que m’a causé ce rêve épouvantable a mis fin à mon funeste sommeil.

(5) La vieille alors, entrant dans son chagrin, lui parle ainsi : Courage, maîtresse ! ne nous laissez pas aller aux vaines terreurs un songe. Les images produites par le sommeil du jour sont, dit-on, tout-à-fait insignifiantes ; et le plus souvent, des rêves que l’on fait la nuit, c’est le contre-pied qu’il faut prendre. (6) Pleurer, être battu et quelquefois être assassiné, c’est présage de gain et de réussite ; (7) tandis que rire, se bourrer de friandises, goûter le plaisir d’amour, sont tous signes de chagrin, de maladie, ou de quelque autre mésaventure. (8) Tenez, laissez-moi vous distraire par quelque récit intéressant : je sais plus d’un conte de bonne femme. Et elle commence ainsi :

(IV, 28, 1) Il y avait une fois un roi et une reine qui avaient trois filles, toutes trois fort belles. Mais pour la beauté des deux aînées, quelque charmantes qu'elles fussent, on n'était pas en peine de trouver des formules de louange ; (2) tandis que celle de la cadette était si rare, si merveilleuse, qu'il y avait dans le langage humain disette de termes pour l'exprimer, ou même pour la louer dignement. (3) Habitants du pays ou étrangers, que la curiosité de ce prodige attirait en foule, en perdaient l'esprit, dès qu'ils avaient contemplé cette beauté incomparable ; ils portaient la main droite à la bouche, en croisant l'index avec le pouce, absolument dans la forme l'adoration sacramentelle du culte de Venus elle-même. (4) Déjà dans les villes et pays circonvoisins un bruit se répand que la déesse née du sein de la profonde mer, et qu'on vit un jour sortir de l'écume des flots bouillonnants, daignait déroger à sa divinité jusqu'au point de se mêler à la vie des mortels. La terre, suivant d'autres, et non plus la mer, fécondée par je ne sais quelle influence génératrice des astres, avait fait éclore une Vénus nouvelle, une Vénus possédant encore la fleur de virginité.

(IV, 29, 1) Cette croyance fit en un instant des progrès incroyables. Des îles, elle gagna le continent, et de là, se propageant de province en province, elle devint presque universelle. (2) Il n'était si grande distance, ni mer si profonde, que ne franchissent les curieux, apportant de toutes parts leur tribut d'admiration à la merveille du siècle. (3) On oublie Paphos, on oublie Cnide ; et Cythère elle-même ne voit plus dans ses parages de dévots navigateurs, empressés de jouir de la contemplation de la déesse. Les sacrifices s'arrêtent, les temples se dégradent, l'herbe croît dans les sanctuaires. Plus de cérémonies, plus de guirlandes aux statues : une cendre froide déshonore les autels désormais vides d'offrandes. (4) C'est à la jeune fille que s'adressent les prières, c'est sous ses traits mortels qu'une divinité puissante est adorée. Le matin, lorsqu'elle sort de son palais, mêmes victimes, mêmes festins qu'en l'honneur de Vénus elle-même, dont on n'invoque plus le nom qu'en sacrifiant à une autre. La voit-on passer dans les rues, aussitôt le peuple de lui jeter des fleurs et de lui adresser des voeux. (5) Cette impertinente attribution des honneurs divins à une simple mortelle alluma le plus violent dépit dans le coeur de la Vénus véritable. Ne pouvant contenir son indignation, elle secoue en frémissant la tête, et, du ton d'une fureur concentrée : (IV, 30, 1) Quoi ! se dit-elle, à moi, Vénus, principe vivifiant de toutes choses, d'où procèdent les éléments de cet univers, à moi, l'âme de la nature, une souveraineté partagée avec une fille des hommes ! Mon nom, si grand dans le ciel, là-bas serait profané par un caprice humain ! (2) Il ferait beau me voir avec cette divinité en commun, ces honneurs de seconde main ! attendant des vœux qui pourraient se tromper d'adresse ! Une créature périssable irait promener sur la terre l'image prétendue de Vénus ! (3) Vainement donc, par une sentence dont le grand Jupiter lui-même a reconnu la justice, le fameux berger de l'Ida aura proclamé ma prééminence en beauté sur deux des premières déesses ! et l'usurpatrice de mes droits jouirait en paix de son triomphe ! Non, non ; elle payera cher cette insolente beauté.

(4) Aussitôt elle appelle son fils, ce garnement ailé qui ne respecte ni morale, ni police, qui se glisse chez les gens comme un voleur de nuit, avec ses traits et son flambeau, cherchant partout des ménages à troubler, du mal à faire, et ne s'avisant jamais du bien. (5) Le vaurien n'est que trop enclin à nuire ; sa mère vient encore l'exciter. Elle le conduit à la ville en question, lui montre Psyché (c'était le nom de la jeune princesse), (IV, 31, 1) et de point en point lui fait l'historique de l’odieuse concurrence qu’on ose faire à sa mère. Elle gémit, elle pleure de rage : Mon fils, dit-elle, je t’en conjure, au nom de ma tendresse, par les douces blessures que tu fais, par cette flamme pénétrante dont tu consumes les cœurs, (2) venge ta mère ; mais venge-la pleinement, que cette audacieuse beauté soit punie. C’est la grâce que je te demande et qu’il faut m’accorder : (3) avant tout, qu’elle s’enflamme d’une passion sans frein pour quelque être de rebut ; un misérable qui n’ait honneur, santé, feu ni lieu, et que la fatalité ravale au dernier degré d’abjection possible sur la terre.

(4) Vénus dit, et de ses lèvres demi-closes presse ardemment celles de son fils ; puis, gagnant le rivage, s’avance vers un flot qui vient au-devant d’elle. De ses pieds de rose, elle effleure le dos des vagues, et s’assied sur son char qui roule au-dessus de l’abîme. (5) À peine elle en forme le souhait, et déjà l’humide cour l’environne, comme si elle l’eût d’avance convoquée pour lui rendre hommage. (6) Ce sont les filles de Nérée chantant en chœur, c’est Portune à la barbe verte et hérissée, c’est Salacia portant sa charge de poissons qui se débattent contre son sein, et le petit dieu Palémon chevauchant son dauphin docile. Des troupes de Tritons bondissent de tous côtés sur les ondes. (7) Celui-ci, soufflant dans une conque sonore, en tire les sons les plus harmonieux ; celui-là oppose un tissu de soie à l’ardeur du soleil. Un autre tient un miroir à portée des yeux de sa souveraine. D’autres se glissent en nageant sous son char, que traînent deux coursiers, et de leur dos le soulèvent à la surface. C’est avec ce cortège que Vénus allait rendre visite au vieil Océan.

(IV, 32, 1) Psyché cependant n’en était pas plus avancée avec sa beauté merveilleuse. Personne qui n’en soit frappé, personne qui ne la vante ; mais personne aussi, roi, prince ou particulier, qui se présente comme époux. (2) On admire ses formes divines comme on admire le chef-d’œuvre d’art statuaire. (3) Ses deux sœurs, beautés nullement insolites, et qui n’avaient point fatigué la renommée, trouvent des rois pour partis, font toutes deux de brillants mariages. (4) Psyché reste non pourvue dans la maison paternelle, pleurant la solitude où on la laisse : sa santé en souffre, son humeur s’en aigrit ; idole de l’univers, sa beauté lui devient odieuse.

(5) Si la fille est infortunée, le père est au désespoir. Il soupçonne quelque rancune d’en haut ; et, craignant sur toute chose le courroux des dieux, il va consulter l’oracle antique du temple de Milet. (6) Un hymen, un mari, c’est tout ce qu’il demande pour la vierge délaissée. Apollon, bien que Grec, et Grec d’lonie, du fait de celui qui fonda son culte à Milet, rend, en bon latin, la réponse que voici :

(IV, 33, 1) Qu’en ses plus beaux atours la vierge abandonné
Attende sur un roc un funèbre hyménée.
Son époux d’un mortel n’a pas reçu le jour :
Il a la cruauté, les ailes du vautour ;
(2) Il déchire les cœurs, et tout ce qui respire
Subit, en gémissant, son tyrannique empire.
Les dieux, dans leur Olympe, ont tous porté ses fers,
Et le Styx contre lui défend mal les enfers.

(3) Quand l’oracle eut ainsi parlé, le monarque, autrefois heureux père, revint fort triste sur ses pas, et avec assez peu d'empressement de revoir sa famille. Cependant il se décide à faire part à la reine de l'ordre du destin. Pendant plus d'un jour on gémit, on pleure, on se lamente ; mais il faut se soumettre à l'arrêt fatal. (4) Déjà se font les apprêts de l'hymen lugubre. Le flambeau nuptial jette une flamme noirâtre, et se charbonne au lieu de briller ; la flûte zygienne ne donne que les notes dolentes du mode lydien ; on entonne un chant d'hyménée qui se termine en hurlements lamentables. La jeune fille essuie ses larmes avec son voile de mariage. (5) La fatalité qui s'appesantit sur cette maison excite la sympathie de toute la ville. Un deuil public est proclamé.

(IV, 34, 1) Mais l'ordre du ciel n'en appelle pas moins la victime au supplice inévitable ; le lugubre cérémonial se poursuit au milieu des larmes, et la pompe funèbre d'une personne vivante s'achemine, escortée d'un peuple entier. Psyché assiste non plus à ses noces, mais à ses obsèques ; (2) et tandis que le désespoir des auteurs de ses jours hésite à consommer l'affreux sacrifice, elle les encourage en ces mots : (3) Pourquoi noyer dans des pleurs sans fin votre vieillesse infortunée ? Pourquoi épuiser par vos sanglots le souffle qui vous anime, et qui m'appartient aussi ? Pourquoi ces inutiles larmes qui déforment vos traits vénérables ? vos yeux qu'elles brûlent sont à moi. Cessez d'arracher vos cheveux blancs, cessez de meurtrir, vous, votre poitrine auguste, et vous, ces saintes mamelles qui m'ont nourrie. (4) Voilà donc tout le fruit que vous aurez recueilli de ma beauté ! Hélas ! frappés à mort par le ressentiment d'une divinité jalouse, trop tard vous en sentez le coup. (5) Quand les peuples et les nations me rendaient les divins honneurs, quand un concert universel me décernait le nom de seconde Vénus ; ah ! c'était alors qu'il fallait gémir et pleurer sur moi, car, dès ce moment, votre fille était morte pour vous. Oui, je le vois, je le sens, c'est ce nom de Vénus qui m'a perdue. (6) Allons, qu'on me conduise à ce rocher où mon sort veut que je sois exposée. Il me tarde de conclure ce fortuné mariage, de voir ce noble époux à qui je suis destinée. Pourquoi différer ? A quoi bon éviter l'approche de celui qui naquit pour la ruine de l'univers entier ?

(IV, 35, 1) Ainsi parle la jeune fille. Puis, sans un mot de plus, elle se mêle d'un pas ferme au cortège qui la conduit. (2) On arrive au sommet du rocher indiqué, qui se dresse au-dessus d'une montagne escarpée ; on y place Psyché, et on l'y laisse seule. La foule se retire, abandonnant les torches nuptiales, dont elle éteint la flamme dans des flots de ses larmes. Ainsi se termine la cérémonie, et chacun, la tête baissée, regagne tristement sa demeure. (3) Quant aux infortunés parents que ce malheur accable, ils vont s'enfermer au fond de leur palais, et se condamnent à ne plus revoir la lumière.

(4) Cependant la solitude rend à Psyché toutes ses craintes ; ses larmes recommencent à couler, quand tout à coup elle se sent caressée par le souffle amoureux du Zéphyr, qui d'abord fait seulement onduler les deux pans de sa robe. Le vent en gonfle peu à peu les plis. Insensiblement Psyché se voit soulevée dans l'air, et enfin transportée sans secousse du sommet d'un rocher dans un vallon, où la belle se trouve mollement assise sur un gazon fleuri.