L’Âne d’or ou les Métamorphoses/VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par sous la direction de Désiré Nisard.
Firmin Didot (p. 340-352).


LIVRE SEPTIÈME.


(VII, 1, 1) L’aube avait dissipé les ténèbres, et déjà le char étincelant du soleil commençait à illuminer la face de la terre, quand je vis arriver un homme de la bande ; ce que je reconnus facilement à la manière dont on s’aborda. (2) Le nouveau venu s’assit à l’entrée de la caverne, et, après avoir repris haleine, communiqua les détails suivants à ses camarades : (3) Tout va bien en ce qui concerne Milon, ce bourgeois d’Hypate que nous avons dernièrement dévalisé. Vous savez, braves compagnons, que je restai en arrière au moment où vous regagniez notre forteresse, après avoir fait chez lui maison nette. Je me mêlai donc aux groupes agités qui se formaient sur les lieux, (4) faisant semblant tantôt de m’apitoyer, tantôt de m’indigner de l’aventure. Je voulais savoir comment on informerait sur notre exploit et quelle direction prendraient les recherches, le tout afin de vous en faire mon rapport, ainsi que vous me l’aviez prescrit. (5) Des indices nombreux, et qui avaient tous les caractères de l’évidence, avaient fait réunir les soupçons sur un certain Lucius ; et c’était lui qu’on désignait universellement comme ayant dirigé le coup. Cet individu, qui, peu de jours avant, s’était donné à Milon pour homme de bien, à l’aide de fausses lettres de recommandation, avait, disait-on, réussi à s’introduire fort avant dans ses bonnes grâces. (6) On l’avait traité en hôte, admis dans l’intimité de la famille et retenu plusieurs jours ; ce dont le gaillard avait profité pour jouer l’amoureux près de la servante et la séduire, examiner de près les serrures, et s’assurer de la position des cachettes à argent du maître du logis.

(VII, 2, 1) On citait une particularité significative. La nuit même du vol, ce Lucius avait décampé, et on ne l’avait pas revu. De plus, et sans doute pour assurer sa retraite et se mettre plus tôt hors de la portée des poursuites, il avait emmené un cheval blanc, sa monture ordinaire. (2) On s’était bien saisi de son domestique, qu’il avait laissé au logis ; et, dans l’espoir de quelque révélation, les magistrats l’avaient fait jeter dans les prisons de la ville ; mais le lendemain on avait appliqué à la question et torturé cet homme presque jusqu’à la mort, (3) sans tirer de lui aucun aveu. Plusieurs émissaires avaient été dépêchés au pays de Lucius pour rechercher le coupable et le livrer à la justice.

(4) Pendant ce récit, je gémissais au fond de mon âme, en comparant ma condition antérieure à mon abjection présente, le brillant Lucius d’autrefois au pauvre baudet d’aujourd’hui. Je m’avisai alors, pour la première fois, de tout ce qu’il y a de justesse dans cette allégorie des vieux moralistes, la Fortune privée d’yeux. (5) Ne la voit-on pas toujours, en effet, prodiguer ses biens aux méchants et aux indignes ? La raison est-elle jamais consultée dans ses choix ? Et qui visite-t-elle de préférence ? Ceux-là précisément dont, clairvoyante, elle se tiendrait le plus loin. (6) Par elle, enfin, quelle diversité ou plutôt quelle aberration dans les jugements des hommes ! Elle environne le pervers d’une auréole de probité, et met l’innocence même à la merci des bouches les plus coupables.

(VII, 3, 1) Moi, dont, par un jeu cruel, elle avait fait une bête, un quadrupède, qu’elle avait traité de façon à me rendre un objet de pitié pour les coeurs les plus endurcis, je me voyais pour comble accusé de vol, au préjudice d’un hôte que je chérissais. (2) Que dis-je ? de pis encore, de parricide. Et je ne pouvais me détendre, ni même ouvrir la bouche pour dire : Non. (3) Il ne me fut pas possible cependant d’acquiescer tout à fait par mon silence à cette accusation horrible, et, dans l’excès de mon irritation, je tâchai de crier : Non, je n’en ai rien fait. (4) Je réussis bien à braire le premier mot à plusieurs reprises ; mais il n’y eut pas moyen, quoi que je fisse, d’articuler le second. J’en restai donc à cette première syllabe bien et dûment vociférée : Non, non. Le tout avec une ouverture désespérée de mâchoire, et un écartement non moins démesuré de mes lèvres pendantes. (5) Mais que sert de gémir en particulier sur chacune de mes disgrâces, quand la Fortune avait bien pu me ravaler à la condition et m’associer au travail de l’animal qui me servait de monture ?

(VII, 4, 1) Cependant, au milieu de l’agitation de mon esprit, une pensée prenait toujours le dessus. Le décret des voleurs qui m’immolait aux mânes de la jeune fille me revenait en mémoire, et je regardais piteusement au-dessous de moi, comme si mon pauvre ventre subissait déjà cette fatale grossesse. (2) Cependant le bandit qui venait de débiter tant de calomnies sur mon compte tira mille écus d’or, cachés dans la doublure de ses habits. C’était le produit de contributions levées sur différents voyageurs, et que sa probité, disait-il, lui faisait un devoir de verser à l’épargne commune. Il s’enquit ensuite avec intérêt de la santé de ses camarades. (3) Apprenant qu’un certain nombre d’entre eux, et les plus braves, avaient diversement succombé, tous en gens de coeur, il ouvrit l’avis de laisser momentanément la paix aux grands chemins, et, toute expédition ajournée, de ne s’occuper qu’à remplir les vides par voie d’enrôlement ou de contrainte, afin de remettre la belliqueuse compagnie sur son ancien pied. (4) Il faut, disait-il, agir sur les récalcitrants par la terreur, sur les hommes de bonne volonté par l’appât des récompenses. Pour combien de gens, esclaves ou pauvres hères, notre condition n’est-elle pas préférable au régime que leur impose le despotisme ou le besoin ? (5) Pour ma part, j’ai déjà fait une recrue. C’est un grand jeune homme taillé en force, et qui sait jouer des mains. Je lui ai remontré, et j’ai fini par l’en convaincre, qu’il se rouillait dans l’oisiveté ; que, jouissant d’une si belle santé, il devait s’empresser d’en tirer parti par quelque honnête occupation ; (6) qu’avec un bras aussi vigoureux on ne tend pas la main pour recevoir l’aumône, mais qu’on s’en sert activement pour amasser des trésors.

(VII, 5, 1) Une approbation unanime accueillit ces paroles. On décide l’admission au préalable d’un candidat qui paraît si méritant, et subsidiairement l’adjonction de nouvelles recrues pour compléter la troupe. (2) Mon homme sort un moment et revient, introduisant un jeune gaillard aux proportions vraiment colossales, et avec lequel je crois qu’aucun homme de notre temps ne pourrait entrer en comparaison ; car, sans parler du développement extraordinaire de ses muscles, il passait les assistants de toute la tête : et cependant un poil follet commençait à peine à se dessiner sur sa face. (3) Il n’était qu’à demi vêtu de haillons chamarrés de pièces et de morceaux ; et le tout assez mal cousu semblait tenir à l’étroit l’osseuse charpente de sa vaste poitrine et les massifs contours de ses flancs. (4) Le candidat étant introduit dans cet équipage : Salut, dit-il, ô vous compagnons du vaillant dieu de la guerre, et, à dater de ce jour, mes fidèles camarades ! Recevez dans vos rangs un homme de courage et d’action, plus empressé à prendre sa part des coups que des dépouilles ; un homme à qui la présence de la mort, si redoutée des autres, ne fait que redonner du coeur. (5) N’allez pas me prendre pour un mendiant, pour un homme de rien, ni juger ce que je vaux par les guenilles que je porte. Tel que vous me voyez, j’ai commandé une troupe des plus intrépides, et mis la Macédoine entière à feu et à sang. (6) En un mot, je suis le fameux Hémus de Thrace, dont le nom seul fait frémir les provinces. Mon père est l’illustre Théron qui m’a nourri de sang humain, et élevé dans les rangs de sa troupe. Il m’a légué sa vaillance, et l’héritage n’a pas dépéri entre mes mains.

( VII, 6, 1) Mais cette noble association d’antique prouesse, et, avec elle, tout ce que je possédais de fortune, tout cela a péri dans un moment. Dans une attaque nocturne contre un intendant des finances impériales, depuis tombé en disgrâce... Mais il est bon de reprendre les choses d’un peu plus haut.

(2) Il y avait à la cour de César un personnage éminent par ses services, et dont l’empereur faisait personnellement le plus grand cas. (3) Il eut des envieux, et leurs manoeuvres parvinrent à élever contre lui une accusation qui aboutit à l’exil. Son épouse Plotine, femme d’un mérite rare, d’une fidélité exemplaire, et dont l’heureuse fécondité avait grossi sa famille d’un dixième gage de leur union, prit l’héroïque résolution de renoncer aux fastueuses délices de la vie romaine, pour suivre un époux banni et s’associer à son infortune. (4) Elle rasa ses cheveux, prit un habit d’homme, rassembla tout ce qu’elle possédait d’argent monnayé, et le renferma avec ses plus précieux bijoux dans sa ceinture. On la voyait à la tête de l’escorte, intrépide au milieu des armes, partager tous les périls de son mari, et supporter, pour l’amour de lui, les veilles et les fatigues avec une force et une constance au-dessus de son sexe. (5) Enfin, après avoir surmonté les difficultés sans nombre d’un voyage par terre et les terreurs d’une traversée maritime, ils se dirigeaient sur l’île de Zacinthe, que le fatal décret leur avait assignée pour résidence temporaire.

(VII, 7, 1) Ils touchaient à Actium au moment où notre troupe, qui, alors, exploitait la Macédoine, battait le pays dans les environs. La nuit était fort avancée, et l’équipage, pour ne pas coucher à bord, s’était établi dans une petite auberge sur le rivage, à proximité du navire. Nous profitâmes de l’occasion pour fondre sur eux ; et, après avoir fait main basse sur ce qu’ils possédaient, nous disparûmes, non sans avoir couru nous-mêmes un grand danger ; (2) car la dame, au premier bruit qu’elle entendit à la porte, se mit à courir dans sa chambre, s’efforçant par des cris répétés de donner l’alarme. Soldats et domestiques, elle appelait chacun par son nom, et réclamait en même temps le secours de tout le voisinage. Par bonheur chacun resta blotti dans son coin, et craignant pour sa peau : autrement nous n’eussions pas effectué impunément notre retraite. (3) Cependant cette admirable (car il faut dire la vérité), cette incomparable épouse, profitant de l’intérêt excité par sa noble conduite, obtint de l’empereur par ses sollicitations que son mari serait rappelé, et que justice serait faite de notre agression. (4) César, un beau jour, voulut qu’il n’existât plus de bande du brigand Hémus, et la bande fut anéantie. Un grand prince n’a qu’à vouloir. Cernée par une force supérieure, ma troupe fut accablée et taillée en pièces. Seul j’échappai aux gouffres de l’Érèbe, et voici par quel moyen.

(VII, 8, 1) Je m’affublai d’une robe de femme à grand ramage, à plis flottants ; et, coiffé d’un chapeau d’étoffe, les pieds passés dans des mules blanches et fines, comme en portent les femmes, je me juchai sur un âne qui portait des gerbes d’orge, et, grâce à mon accoutrement féminin, je passai sans encombre au beau milieu des ennemis. On me prit pour la femme de quelque ânier, et les rangs s’ouvrirent pour me faire place. Vous saurez que mes joues, alors imberbes, conservaient encore l’éclat et le poli du teint d’un enfant. (2) Malgré cet échec, on ne dira pas que j’aie dérogé à la gloire de ma famille, ou manqué à ma propre réputation. Bien que sous le couteau de l’ennemi pour ainsi dire, et peu rassuré par un tel voisinage, j’ai su, à la faveur de mon déguisement, exploiter mainte ferme, et me ramasser une escarcelle de voyage, comme vous le voyez, assez rondelette. Déboutonnant alors ses guenilles, il fait briller à leurs yeux une somme de deux mille pièces d’or. (3) Voici, dit-il, ma bienvenue, ou, si vous aimez mieux, ma dot. Je vous en fais hommage ; et, si vous me voulez pour chef, je m’offre à vous de bon cœur. Laissez-moi faire, et je ne serai pas longtemps à changer en or chaque pierre de ce logis.

(VII, 9, 1) On ne fut pas longtemps à l’élire : un suffrage unanime lui décerna le commandement. On apporta des habits un peu plus propres, dont on l’invita à se revêtir. Débarrassé de sa souquenille qui cachait tant de richesses, le nouveau chef en costume donne à tous l’accolade, et, prenant place sur un lit plus élevé que le reste, inaugure son installation par un festin largement arrosé. (2) On causa beaucoup de la tentative d’évasion de la jeune fille, et le chef apprit quel monstrueux supplice nous était réservé. Il demanda alors en quel lieu on gardait la prisonnière, s’y fit conduire ; et quand il l’eut vue chargée de chaînes, sa figure prit une expression marquée de mécontentement. Je ne veux pas, dit-il à son retour, m’interposer brutalement et à l’étourdie pour empêcher l’exécution de votre décret : cependant ma conscience me reprocherait de ne pas vous faire entendre ce que je crois être une vérité utile. (3) Avant tout, soyez persuadés que ma sollicitude seule pour vos intérêts me fait ouvrir la bouche. Vous serez, d’ailleurs, les maîtres d’en revenir plus tard à votre âne ; (4) mais moi, je pense que des voleurs qui savent leur métier songent au profit avant tout, même avant la vengeance ; il en coûte souvent de s’y livrer. Quand vous aurez donné à cette jeune fille un âne pour tombeau, vous aurez satisfait votre haine eu pure perte. (5) Mon avis est donc qu’il faut mener notre prisonnière à quelque ville, et l’y vendre bel et bien. Fille à cet âge est de bonne défaite. (6) J’ai moi-même parmi les agents de ce négoce telle vieille connaissance qui, si je ne me trompe, achèterait à très haut prix, pour la louer aux amateurs, une poulette de si bonne couvée. Une fois mise en cage, il faudra bien qu’elle renonce à prendre son vol de nouveau ; et, dans le métier qu’elle fera, votre juste colère trouvera satisfaction. Voilà, suivant ma manière de voir, le parti le plus utile ; mais à vous le droit de juger dans vos affaires et de disposer de ce qui vous appartient.

(VII, 10, 1) C’est ainsi qu’en se constituant l’avocat fiscal des voleurs, ce digne homme plaidait notre cause, et sauvait du même coup fille et baudet. (2) Longue fut la délibération ; et moi je languissais et mourais à petit feu, attendant l’issue du débat. Enfin le conseil se range à l’avis du nouveau venu. Sur-le-champ on débarrasse la captive de ses liens ; (3) mais celle-ci, au premier coup d’oeil jeté sur le jeune chef, et à la simple mention d’agents et de lieux de prostitution, se laissa aller aux plus vives démonstrations d’allégresse ; et moi d’en tirer un texte d’accusation contre son sexe en général : Eh quoi ! une jeune fille, naguère inconsolable de la perte d’un chaste amour, d’un hymen légitime, montrer ce scandaleux transport au seul nom du vice et de ses immondes repaires ! (4) Et toute l’espèce féminine en masse de passer sur la sellette, devant un juge à longues oreilles.

Le jeune homme reprit alors la parole : Allons, dit-il, offrir un sacrifice au dieu Mars ; demandons-lui la vente de la jeune fille ainsi que des recrues ; mais, à ce que je puis voir, nous n’avons pas ici une seule bête à sacrifier, ni même assez de vin pour en boire à discrétion : (5) confiez-moi dix de nos hommes ; il ne m’en faut pas plus pour tomber sur la première bourgade que je rencontrerai, et je vous rapporte de quoi faire un repas de Saliens. Les voilà bientôt en campagne, tandis que le reste allume au logis un vaste brasier, et construit en gazon un autel au dieu de la guerre.

(VII, 11, 1) L’expédition ne tarda pas à revenir avec une charge d’outres pleines de vin, et chassant en avant un troupeau de bétail. On choisit un bouc, le plus vieux et le plus barbu qu’on put trouver, et on l’immole à Mars bon Guide et bon Compagnon. Un copieux festin s’apprête : (2) Vous allez voir, dit alors l’étranger, si je ne sais être votre chef qu’en fait d’expéditions et de capture, et si j’y vas de main morte quand il s’agit de vos plaisirs. Voilà mon homme aussitôt à la besogne, et qui la dépêche avec une aisance merveilleuse : (3) en moins de rien on voit le sol balayé et jonché, les mets rôtis ou fricassés de main de maître, dressés avec goût et servis à point ; mais surtout il a soin de multiplier les rasades et d’abreuver son monde largement. Tout en allant et venant, sous prétexte de vaquer au service, il visitait fréquemment la jeune fille, et lui glissait à la dérobée quelque bribe de festin ; ou, d’un oeil brillant de plaisir, il lui offrait à boire dans une coupe où ses lèvres avaient d’abord trempé. (4) Toutes ces prévenances étaient accueillies d’un air passionné. Une bouche caressante allait au-devant du baiser qui lui était destiné, et le rendait avec usure. Ces privautés me déplaisaient fort. (5) Ah ! jeune fille, disais-je, as-tu donc oublié la foi promise et cette ardeur mutuelle ! À ce mari que je ne connais point, mais qu’ont choisi tes parents, peux-tu préférer un coureur de grands chemins, un coupe-jarrets ? (6) Quoi ! sans remords, foulant aux pieds tout sentiment, tu te prostitues ainsi de gaieté de cœur au milieu des lances et des épées ? Et si le reste de la troupe avait le moindre soupçon de votre intelligence... ? derechef on aurait recours au pauvre âne, au risque de ce qui peut lui en revenir. Ah ! c’est trop se jouer de ma peau.

(VII, 12, 1) Tandis qu’un sentiment d’indignation m’entraînait ainsi aux suppositions les plus injustes, quelques demi-mots, faciles à interpréter pour un âne aussi intelligent, m’eurent bientôt mis au fait. Je compris que le prétendu brigand Hémus n’était autre que Tlépolème, le propre fiancé de la jeune fille. (2) En effet, de parole en parole, il finit par lui dire assez haut, sans plus s’inquiéter de ma présence que si j’eusse été défunt : Courage ! ma bien aimée Charité ! tes ennemis sous peu vont être en ton pouvoir. (3) Et il revenait toujours plus pressant vers ses convives, leur versant le vin coup sur coup, sans y mêler une goutte d’eau, et après l’avoir fait tiédir. Déjà la tête leur tourne ; lui, toujours sur la réserve, ne cesse d’arroser leur ivresse. (4) À vrai dire, j’eus quelque soupçon qu’il mêlait quelque drogue somnifère à la liqueur dont il les abreuvait. À la fin, depuis le premier jusqu’au dernier, tous gisaient ivres-morts à la disposition de qui voudrait s’en défaire. (5) Alors, sans la moindre peine, mon homme se mit à les garrotter étroitement l’un après l’autre. Et quand ils furent tous accommodés à sa fantaisie, il plaça sa maîtresse sur mon dos, et prit avec elle le chemin de la ville où ils demeuraient.

(VII, 13, 1) À notre approche, toute la population se porta au dehors, pour jouir de ce spectacle impatiemment attendu. Parents, alliés, clients, valets, serviteurs, se précipitaient à l’envi. Le contentement est dans tous les yeux, la joie dans tous les cœurs. (2) Le cortège était de tout sexe, de tout âge ; mais quelle vue aussi ! le triomphe d’une vierge par le secours d’un âne. (3) Moi aussi je voulus, à ma manière, contribuer à la représentation, et bien constater la part que j’y prenais. Je dressai l’oreille, dilatai mes naseaux, et me mis à braire intrépidement, d’un ton à rivaliser avec le tonnerre. (4) Voilà la jeune fille rendue à ses foyers et aux caresses des auteurs de ses jours. Tlépolème aussitôt me fait tourner bride, avec grand renfort de bêtes de somme et suivi d’une multitude de ses concitoyens. Je ne demandais pas mieux. (5) Pour un curieux quelle occasion ! on allait mettre la main sur tous ces brigands. Nous retrouvons nos captifs, dont les mouvements étaient enchaînés par l’ivresse plus encore que par les liens. (6) La caverne fut fouillée et vidée de tout ce qu’elle contenait ; on nous chargea d’or, d’argent et d’objets précieux. Quant aux voleurs, ils furent les uns roulés, tout garrottés, jusqu’au bord des précipices voisins, dont on leur fit faire le saut ; les autres, décapités sur place avec leurs propres épées. (7) Après cette exécution, nous reprîmes en triomphe le chemin de la ville. On déposa au trésor public les richesses reprises, et l’hymen mit Tlépolème en possession légitime de sa conquête.

(VII, 14, 1) De ce jour, la jeune mariée ne m’appela plus que son sauveur, et ne cessa de montrer la sollicitude la plus tendre pour mon bien-être. Le jour même de ses noces, ce fut elle qui fit remplir d’orge mon râtelier ; par son ordre on me donna en foin la ration d’un chameau de Bactriane. (2) Mais que je maudissais de grand cœur cette Photis de ne m’avoir pas changé en chien plutôt qu’en âne, en voyant la gent canine du logis, moitié rapine, moitié largesse, s’empiffrer des reliefs d’un somptueux dîner ! (3) La jeune épouse n’eut pas plutôt donné une première nuit à l’amour, que sa reconnaissance ne laissa plus de repos ni à mari, ni à parents, qu’elle n’eut obtenu la promesse pour moi du traitement le plus honorable. (4) Un conseil d’amis fut convoqué, et gravement délibéra sur un moyen de me récompenser dignement. On fit la motion de me tenir clos, sans rien faire, et de m’engraisser d’orge choisie, de vesce et de féveroles ; (5) mais un autre opinant fit prévaloir son avis. Il voulait qu’on me laissât la liberté ; que je pusse courir et folâtrer dans les prairies avec les chevaux ; la monte des cavales par un étalon comme moi devant donner pour produit à mes maîtres une race généreuse de mulets.

(VII, 15, 1) En conséquence, l’intendant du haras fut mandé, et l’on me remit à ses soins, avec recommandation sur recommandation. La joie me faisait courir en avant. Plus de fardeaux, plus de corvées ; la liberté m’était rendue. Le printemps commençait. Au milieu des prés fleuris, je ne pouvais manquer de rencontrer quelque rose. (2) Je faisais en outre cette réflexion : si l’âne est l’objet de tant de gratitude, que ne fera-t-on pas pour l’homme, quand il aura repris sa véritable figure ?

(3) Mais une fois que cet agent m’eut emmené loin de la ville, il ne fut plus question pour moi de délices, ni même de liberté. Sa femme, la plus avare, la plus méchante des créatures, débuta par me mettre sous le joug pour servir de moteur à un moulin. Me fustigeant sans relâche avec une branche encore garnie de ses feuilles, elle fabriquait aux dépens de ma peau le pain de sa famille et le sien. (4) Et c’était peu de fournir par mes sueurs à sa subsistance, il me fallait moudre encore pour les voisins, dont elle recevait le blé moyennant salaire. Et après tout ce labeur, je ne pouvais (pauvre animal !) compter même sur la pitance de droit : (4) ma portion d’orge passait avec le reste du grain sous la meule ; et quand, toujours tournant, je m’étais bien fatigué à la moudre et bluter, la voleuse vendait le tout en détail aux paysans du voisinage. Seulement, après m’avoir imposé cette pénible occupation toute une journée, vers le soir elle me gratifiait d’une mesure de son, non criblé, plein d’ordures et de pierres, et qui me restait au gosier.

(VII, 16, 1) Telles étaient les misères de ma condition, quand l’impitoyable Fortune me fit changer de supplice, sans doute afin que la mesure fût comble, et que je fusse, comme on dit, glorifié au dehors comme au dedans. À la fin, le brave intendant s’avisa, quoique un peu tard, d’exécuter l’ordre de ses maîtres, et me donna la clef des champs au milieu du haras. (2) Voilà maître baudet libre enfin ; j’en trépignais d’aise, et déjà je faisais mon choix des croupes les plus à mon gré parmi les cavales ; mais ce doux commencement faillit encore aboutir à une dernière catastrophe. (3) Tous ces étalons bien repus et engraissés pour les luttes de Vénus étaient de terribles rivaux dans mes amours. Quel âne eût été de force à lutter contre eux ? Les voilà qui s’avisent d’être jaloux, ne veulent pas souffrir de mésalliance adultère, et, au mépris des lois de Jupiter Hospitalier, s’acharnent avec fureur sur l’intrus usurpateur de leurs droits. (4) L’un, élevant son large poitrail, droit de tête et roide d’encolure, me martèle avec ses pieds de devant ; l’autre, tournant une croupe musculeuse et charnue, escarmouche de ses ruades contre moi ; un autre, avec ce hennissement qui n’annonce rien de bon, accourt l’oreille couchée, et, montrant deux rangs de dents blanches et formidables, m’en déchire tout le corps impitoyablement. (5) Je me rappelai alors certain roi de Thrace dont j’avais lu l’histoire, et qui livrait ses hôtes à la rage dévorante de ses coursiers furieux. Singulière économie chez ce despote, qui repaissant ses chevaux de chair humaine, trouvait là le moyen de ménager son orge !

(VII, 17, 1) Ainsi meurtri et lacéré par les assauts de ces maudits quadrupèdes, j’en étais à regretter le manège tournant du moulin. Mais la Fortune, qui ne se lassait pas de me persécuter, me suscita un bien autre fléau. (2) Il y avait du bois à aller chercher sur une montagne. On m’employa à ce transport, en me donnant pour conducteur un jeune garçon, le pire garnement de la terre. (3) C’était peu d’avoir à gravir péniblement jusqu’au sommet la plus rude des côtes, d’user jusqu’au vif la corne de mes pieds sur les souches et les cailloux dont ma route était hérissée ; il me fallait encore essuyer une grêle incessante de coups de bâton dont le drôle me labourait l’échine, et dont je ressentais la douleur jusqu’à la moelle des os. (4) Il avait la méchanceté d’adresser les siens constamment à la cuisse droite ; si bien que, frappant toujours à la même place, il avait fini par entamer le cuir. Puis le mal était devenu d’écorchure plaie, de plaie trou, et de trou fenêtre. Et cependant le bourreau ne cessait de frapper sur la déchirure toute saignante. Ajoutez qu’il exagérait ma charge à faire croire que cette masse de fagots était destinée non pas à un âne, mais à un éléphant. (5) Un excès de poids d’un côté faisait-il pencher la charge ? au lieu de la diminuer de ce qui menaçait ruine et de me soulager d’autant, ou de faire passer du moins quelque morceau de l’autre côté, il ajoutait des pierres pour rétablir l’équilibre.

(VII, 18, 1) Ce n’est pas tout : après m’avoir si impitoyablement écrasé sous le faix, s’il arrivait que nous eussions un cours d’eau à traverser, l’enfant soigneux n’avait garde de mouiller ses guêtres ; il se campait sur mes reins de plein saut. Faible addition, me direz-vous, eu égard à l’énormité de la charge. (2) Oui ; mais si, rencontrant à l’autre bord une rampe tant soit peu roide, ou rendue glissante par le limon, je venais à m’abattre en essayant vainement de la franchir avec mon fardeau, croyez-vous que mon excellent guide prît la peine de me relever la tête avec la bride, de me soulever par la queue, ou enfin de soulager mon dos, pour m’aider à me remettre sur pieds ? (3) Non ; je n’avais aucun secours à attendre ; mais armé d’un énorme bâton, il me rondinait de tête en queue, en commençant par les oreilles, tant et si bien qu’aucun cordial ne m’eût plus vite ranimé. (4) Voici encore un de ses tours. Il se procura un jour des épines très piquantes à pointes vénéneuses, qu’il tortilla en faisceau en forme de boule ; et il m’attacha à la queue cet appendice aiguillonnant, que chaque pas mettait en mouvement pour mon supplice.

(VII, 19, 1) Le mécanisme était à double fin ; car dès que je prenais ma course pour échapper à mon persécuteur, cette allure accélérée redoublait l’énergie des piqûres, et dès que je m’arrêtais pour faire trêve à mon tourment, le bâton me forçait à reprendre ma course. (2) En somme, ce petit scélérat n’avait d’autre idée que de me faire périr de façon ou d’autre. Il me le jura plus d’une fois, et, (3) dans une circonstance, sa détestable malice alla encore plus loin. Un jour où la persécution avait triomphé de ma patience, je lui détachai une ruade des plus vigoureuses Or, voici de quelle vengeance il alla s’aviser : (4) il me met sur le dos un fort paquet d’étoupes, solidement assujetti avec des ficelles, et me chasse devant lui ; puis il entre dans la première ferme, y dérobe un charbon, qu’il fourre tout allumé au milieu de ma charge. (5) Le feu couve quelque temps dans ce foyer combustible, et bientôt la flamme éclate, et m’enveloppe tout entier du plus formidable incendie. Où fuir ? quelle chance de salut ? Avec un tel ennemi à ses trousses, a-t-on le temps de la réflexion ?

(VII, 20, 1) Dans cette extrémité toutefois, la Fortune daigna me sourire. Peut-être avait-elle pour moi d’autres épreuves en réserve : du moins m’enleva-t-elle cette fois à une mort imminente et calculée de sang-froid. (2) Il avait plu la veille dans les environs, et il s’y était formé une mare fangeuse La voir, y courir, m’y plonger tout entier, fut l’affaire d’un moment. Cette immersion éteignit le feu et me délivra de ma charge, aussi bien que d’un affreux trépas. (3) Mais, ô l’effronté petit monstre ! n’alla-t-il pas tourner son méfait contre moi ? Il jura ses grands dieux, à ses camarades de service, que, passant près d’un feu que des voisins avaient allumé, je m’étais volontairement laissé choir, de manière à mettre ma charge en contact avec les charbons. Puis, éclatant de rire à mon nez, il ajouta : On est bien bon de nourrir chez soi un pareil boutefeu ! (4) Quelques jours ne se passèrent pas sans qu’il ourdît contre moi une machination bien autrement perfide. Il vendit le bois que je portais à la première chaumière qu’il rencontra, et, me ramenant à vide, il se met à crier, à qui veut l’entendre, qu’il ne peut plus venir à bout d’un aussi méchant animal, et qu’il renonce à un métier comme celui de me conduire. Or, voici quel tour il donnait à son accusation.

(VII, 21, 1) Vous voyez cette bête paresseuse, cette lâche bourrique ; je ne parle pas de tous les tours qu’il me joue à moi directement, mais apprenez un peu à quels dangers il m’expose. (2) D’aussi loin qu’il aperçoit femme bien tournée, fillette en âge ou jeune garçon, zeste ! la charge est de côté, et quelquefois le bât. Et voilà ce galant de nouvelle façon qui s’attaque tout en rut à des créatures humaines, qui les renverse, et qui, la gueule béante, essaye sur leurs personnes d’étranges et monstrueuses voluptés. Il vous prend une femme à revers, et brutalement la sollicite en dépit de Vénus. (3) Ce grotesque museau veut parodier les baisers ; il barbouille, il blesse avec ses grandes dents. Les querelles vont nous pleuvoir, et peut être de bons procès. Qui sait ? quelque action criminelle peut-être. (4) Tout à l’heure une jeune dame passait. En un clin d’oeil mon furieux jette son bois à bas, et le disperse de tous côtés. Il se rue sur la pauvre femme, la roule dans la boue, et veut, amant discret, lui monter sur le corps en pleine rue. (5) Par bonheur quelques passants, accourus aux pleurs et aux cris de la victime, l’ont arrachée aux étreintes du monstre ; sans quoi, c’était fait de la malheureuse, elle était étouffée, écartelée, elle périssait d’une mort affreuse, et nous restions sous le poids d’une affaire capitale.

(VII, 22, 1) Cette insigne calomnie, assaisonnée d’autres propos du même genre que mon pudique silence rendait plus accablants, excita au plus haut degré l’animadversion de ces bonnes gens contre moi. (2) L’un d’eux finit par s’écrier : Qu’est-ce à dire ? aurons-nous ici un mari de toutes nos femmes ? un adultère banal ? Qu’on l’immole bien vite, en expiation de ses monstrueuses amours. (3) Allons, mon garçon, coupe-lui le cou sur-le-champ, jette ses entrailles aux chiens ; le reste de sa chair servira à nourrir nos ouvriers. Quant à sa peau, nous la rapporterons à nos maîtres. Nous saurons bien mettre sa mort sur le compte des loups. (4) Aussitôt mon pernicieux accusateur, ravi d’être l’exécuteur de la sentence, fait ses dispositions d’un air de triomphe insultant. Il n’a pas oublié cette ruade, hélas ! de trop peu d’effet, et il se presse déjà de donner le fil à son couteau, en l’aiguisant sur la pierre.

(VII, 23, 1) Mais un membre de la rustique assemblée prend alors la parole : Il y aurait conscience, dit-il, de mettre à mort un si bel âne et de nous priver de ses services, pour quelques escapades amoureuses. (2) Pourquoi ne pas le châtrer de préférence ? Le tempérament cesserait alors de lui parler si haut, et dès lors plus de ces fâcheuses conséquences ; ajoutez qu’il y gagnera d’encolure. (3) En chaleur, l’âne est plus mou, et le cheval plus fringant. J’en ai vu plus d’un devenir tout à fait rétif et intraitable. Eh bien ! en un tour de main on vous le rendait habile aux transports à dos, et docile à toute espèce de service. (4) À moins de résolution contraire de votre part, je me charge de l’opération. Laissez-moi seulement le temps de faire un tour à la foire voisine ; je reviens chez moi reprendre mes instruments, je vous taille ensuite cet incommode amoureux quelque part entre les cuisses, et vous le rends doux comme un agneau.

(VII, 24, 1) Cette proposition m’arrachait au royaume de l’Orcus, mais pour me faire subir le plus dur des traitements ; et je me lamentais de périr dans la plus noble partie de moi-même. (2) Déjà je cherchais quelque moyen de destruction, la faim ou quelque précipice. C’était encore mourir ; mais du moins c’était mourir entier. (3) Pendant que je délibérais sur le choix d’un trépas, mon bourreau d’enfant vint me prendre pour notre voyage quotidien à la montagne. (4) Là, m’ayant attaché à la branche pendante d’un gros chêne, il se met, quelques pas en avant, à tailler avec sa hache le bois qu’il devait rapporter, quand d’une caverne voisine s’allonge soudain une formidable tête d’ours. (5) Je n’eus pas plutôt vu l’animal s’avancer d’un pas lent, qu’épouvanté de cette apparition, je me rejette de tout mon poids sur mes jarrets de derrière, et romps, en me cabrant, la courroie qui me retenait. (6) Alors je me mets à détaler ventre à terre, galopant, culbutant à travers les pentes les plus rapides. Je fus bien vite en bas de la montée, également empressé d’échapper aux griffes de l’ours et à celles de l’enfant, qui ne valait pas mieux.

(VII, 25, 1) Un passant qui me vit sans maître s’empara de moi, et, m’ayant enfourché lestement, me fit prendre à coups de bâton un chemin de traverse qui m’était inconnu. (2) Je n’avais garde toutefois de mettre obstacle à sa marche, car elle m’éloignait du lieu fatal où devait se consommer le sacrifice de ma masculinité. Du reste, je n’étais pas grandement sensible aux coups de mon nouveau propriétaire, tant j’avais su faire connaissance avec le bâton ; (3) mais l’acharnement de la Fortune fit tourner tout à coup cette chance d’évasion si favorable : elle me gardait encore un de ses tours.

(4) Les pâtres du logis avaient perdu une génisse, et couraient la campagne en tous sens pour la retrouver. Le hasard fit que nous nous rencontrâmes face à face. Ils m’eurent bientôt reconnu et, saisissant mon licou, ils s’efforcent de m’emmener. (5) Mon cavalier, hardi et vigoureux compagnon, leur opposait une vive résistance, tout en prenant ciel et terre à témoin. D’où vient cette agression ? pourquoi cette violence ? (6) Qu’est-ce à dire ? répondaient mes gens ; attends, nous allons te faire des politesses, quand nous te surprenons volant notre âne. Tu ferais mieux de nous dire ce que tu as fait de l’enfant qui le conduisait, et que tu as tué sans doute et caché quelque part. (7) Et là-dessus, après l’avoir désarçonné, ils le renversent, et l’accablent de coups de pied et de poing. Le malheureux, tout meurtri, jurait ses grands dieux qu’il n’avait vu âme qui vive, et que, trouvant l’âne sans cavalier et sans guide, il l’avait arrêté dans sa course, uniquement pour le rendre à qui de droit, dans l’espoir d’une récompense. (8) Plût aux dieux, s’écria-t-il, que cet âne, que je me serais bien passé de rencontrer, eût lui-même le don de la parole ! il attesterait mon innocence, et vous auriez regret du traitement que vous me faites essuyer.

(9) Mais il eut beau protester, ces brutaux lui mirent une corde au cou et nous ramenèrent ensemble vers cette montagne boisée où l’enfant avait coutume d’aller chercher des fagots.

(VII, 26, 1) Du reste, les recherches qu’on fit de sa personne n’aboutirent qu’à retrouver pièce à pièce les lambeaux dispersés de son corps. (2) Pour moi, il était hors de doute que c’étaient les dents de l’ours qui avaient fait cette besogne, et j’aurais dit ce que j’en savais, si parler m’eût été possible ; mais je me félicitai intérieurement (c’était tout ce que je pouvais faire) de ce que, bien qu’un peu tard, l’heure de la vengeance eût enfin sonné. (3) Quand les divers lambeaux du cadavre eurent été réunis et rajustés à grand-peine, on l’enterra sur les lieux mêmes. Pour mon Bellérophon, voleur convaincu, meurtrier présumé, il fut conduit au logis garrotté de la bonne manière. Leur intention était de le livrer le lendemain aux magistrats, qui sauraient bien, disaient-ils, en obtenir raison.

(4) Cependant le père et la mère du jeune garçon en étaient à sangloter, à se lamenter, quand, fidèle à sa promesse, arrive l’homme à l’opération, insistant pour qu’il y fût procédé sans plus attendre ; (5) mais l’un d’eux lui dit : Nous avons aujourd’hui bien autre chose qui nous occupe. Demain, soit ; que l’on coupe à cet âne maudit les génitoires, et la tête par-dessus le marché : nous ne demandons pas mieux, et chacun ici vous prêtera la main.

(VII, 27, 1) Mon supplice fut donc ainsi renvoyé au lendemain, et j’en adressai des actions de grâces à l’honnête garçon, qui, du moins par sa mort, retardait, ne fût-ce que d’un jour, ma dissection. (2) Mais on ne me laissa pas même jouir en paix de ce court ajournement ; car la mère au désespoir du funeste trépas de son fils, la mère gémissante et éplorée, vêtue de deuil et arrachant à deux mains ses cheveux blancs couverts de cendre, se précipite vers mon écurie, et, se meurtrissant le sein avec violence, elle m’apostrophe en ces mots : (3) Ce glouton se dorlote ici dans sa litière ; le voilà qui s’empiffre à pleine mangeoire, et jusqu’à en crever. Il se soucie, bien de ma misère et de la catastrophe de son jeune maître ! (4) Sans doute il compte sur mes infirmités, sur ma vieillesse, pour échapper au châtiment qui lui est dû. On dirait à le voir que c’est l’innocence même ; c’est tout simple : le crime compte toujours sur l’impunité, en dépit de la conscience ; (5) mais, au nom de tous les dieux, exécrable bête, à quel niais feras-tu croire que tu ne sois pour rien dans cette horrible catastrophe ? Ne pouvais-tu protéger ce malheureux enfant par tes ruades ? écarter l’ennemi par tes morsures ? (6) Toi, si prompt à lever la croupe contre lui, que ne te montrais-tu aussi dispos pour te défendre ? (7) Du moins pouvais-tu le prendre sur ton dos, et l’enlever à des mains sanguinaires. Tu n’aurais pas fui seul, en désertant ton compagnon, ton guide, ton maître. (8) Ne sais-tu pas bien que qui dénie son secours à un mourant, outrage la morale et encourt la vindicte publique ? (9) Infâme assassin, tu n’auras pas longtemps à te réjouir de mon malheur ; tu vas sentir quelle force peut donner la nature au bras d’une mère au désespoir.

(VII, 28, 1) Elle dit ; et, dénouant sa ceinture, elle m’attache les pieds deux à deux, en serrant de toutes ses forces, afin de paralyser en moi la résistance. (2) Puis saisissant la barre qui fermait l’étable, elle m’en frappe à coups redoublés, jusqu’à ce que ses forces la trahissent et que l’instrument du supplice échappe à ses mains par son propre poids. (3) Déplorant alors la faiblesse de son bras qui se lasse si vite, elle court à son foyer, en rapporte un tison ardent qu’elle me fourre entre les cuisses. J’eus recours alors au seul moyen de défense qui me restât. Je dardai au visage et aux yeux de cette mégère certaine déjection liquide qui la mit en fuite, (4) aveuglée et presque asphyxiée. Il était temps. Sans cette ressource extrême, je périssais, Méléagre baudet, victime de cette nouvelle Althée.