L’Âne et le Chien

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 172-175).

XVII.

L’Aſne et le Chien.



IL ſe faut entr’ayder, c’eſt la loy de nature :
L’Aſne un jour pourtant s’en moqua :
Et ne ſçais comme il y manqua ;

Car il eſt bonne creature.
Il alloit par pays accompagné du Chien,
Gravement, ſans ſonger à rien,
Tous deux ſuivis d’un commun maître.
Ce maiſtre s’endormit : l’Aſne ſe mit à paître :
Il eſtoit alors dans un pré,
Dont l’herbe eſtoit fort à ſon gré.
Point de chardons pourtant ; il s’en paſſa pour l’heure :
Il ne faut pas toûjours eſtre ſi délicat ;
Et faute de ſervir ce plat
Rarement un feſtin demeure.
Noſtre Baudet s’en ſceut enfin
Paſſer pour cette fois. Le Chien mourant de faim
Luy dit : Cher compagnon, baiſſe-toy, je te prie ;
Je prendray mon diſné dans le panier au pain.

Point de réponſe, mot ; le Rouſſin d’Arcadie
Craignit qu’en perdant un moment,
Il ne perdiſt un coup de dent.
Il fit long-temps la ſourde oreille :
Enfin il répondit : Amy, je te conſeille
D’attendre que ton maiſtre ait fini ſon ſommeil ;
Car il te donnera ſans faute à ſon réveil
Ta portion accoûtumée.
Il ne ſçauroit tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un Loup
Sort du bois, & ſ’en vient ; autre beſte affamée.
L’Aſne appelle auſſi-toſt le Chien à ſon ſecours.
Le Chien ne bouge, & dit : amy, je te conſeille
De fuir en attendant que ton maiſtre s’éveille ;

Il ne ſçauroit tarder ; détale viſte, & cours.
Que ſi ce Loup t’atteint, caſſe-luy la machoire.
On t’a ferré de neuf ; & ſi tu me veux croire,
Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau diſcours
Seigneur Loup étrangla le Baudet ſans remede.
Je conclus qu’il faut qu’on ſ’entrayde.