L’Ève future/Livre 1/02

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 4-5).


II


Phonograph’s papa


« C’est lui !… Ah ! dis-je en ouvrant
de grands yeux dans l’obscurité : c’est l’Homme au sable !… »
Hoffmann, Contes nocturnes.


Bien que son visage aux tempes grisonnantes donne toujours l’idée d’un enfant éternel, Edison est un passant de l’école sceptique. Il n’invente, dit-il, que comme le blé pousse.

Froid et se rappelant des débuts amers, il a le sourire chèrement payé de ceux dont la seule présence dit au prochain : «  ― Deviens, je suis. » ― Positif, il n’estime les théories les plus spécieuses qu’une fois dûment incarnées dans le fait. « Humanitaire », il tire plus de fierté de ses labeurs que de son génie. Sagace, toutefois, lorsqu’il se compare, il désespère d’être dupe. Sa manie favorite consiste à se croire un ignorant, par une sorte de fatuité légitime.

De là cette simplicité d’accueil et ce voile de franchise rude, ― parfois, même, d’apparence familière, ― dont il enveloppe la glace réelle de sa pensée. L’homme de génie avéré, qui eut l’honneur d’être pauvre, évalue toujours, d’un coup d’œil, le passant qui lui parle. Il sait peser au carat les mobiles secrets de l’admiration, en nettifier la probité et la qualité, en déterminer le degré sincère, jusqu’à des approximations infinitésimales. Et le tout à l’éternel insu de l’interlocuteur.

Ayant prouvé de quel ingénieux bon sens il est doué, le grand électricien pense avoir conquis le droit de plaisanter, fût-ce vis-à-vis de lui-même, en ses privées méditations. Là, comme on aiguise un couteau sur une pierre, il affile son esprit scientifique sur de durs sarcasmes dont les étincelles pleuvent jusque sur ses propres découvertes. Bref, il feint de tirer sur ses troupes ; mais ce n’est le plus souvent qu’à poudre et pour les aguerrir.

Donc, victime volontaire des charmes de cette pénétrante soirée, Edison, se sentant en humeur de récréation, savourait paisiblement l’excellente fumée de son havane sans se refuser à la poésie de l’heure et de la solitude, de cette chère solitude que le propre des sots est de redouter.

Comme un simple mortel, il s’abandonnait même, par délassement, à toutes sortes de réflexions fantaisistes et bizarres.