L’Ève future/Livre 2/09

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 129-142).


IX


Plaisanteries ambiguës


Devine, ou je te dévore.
Le Sphinx.


Il faut une mèche au flambeau, poursuivit l’électricien : quelque grossier que soit, en lui même, ce procédé de la lumière, ne devient-il pas admirable quand la lumière se produit ? Celui qui, d’avance, à l’aspect de ce moyen du rayonnement, douterait de la possibilité de la lumière et, se scandalisant ainsi, n’essaierait même pas de la produire, serait-il digne de la voir ? Non, n’est-il pas vrai ? ― Or, ce dont nous allons parler, n’est que la machine humaine de Hadaly, comme disent nos médecins. Si vous connaissiez déjà le charme de l’Andréïde venue au jour, comme vous connaissez celui de son modèle, aucune explication ne vous empêcherait de le subir, ― non plus que l’aspect, par exemple, de l’écorché de votre belle vivante ne vous empêcherait de l’aimer encore, si elle se représentait, ensuite, à vos yeux, telle qu’elle est.

Le mécanisme électrique de Hadaly n’est pas plus elle ― que l’ossature de votre amie n’est sa personne. Bref, ce n’est ni telle articulation, ni tel nerf, ni tel os, ni tel muscle que l’on aime en une femme, je crois ; mais l’ensemble seul de son être, pénétré de son fluide organique, alors que, nous regardant avec ses yeux, elle transfigure tout cet assemblage de minéraux, de métaux et de végétaux fusionnés et sublimés en son corps.

L’unité, en un mot, qui enveloppe ces moyens de rayonnement est seule mystérieuse. N’oublions donc pas, mon cher lord, que nous allons parler d’un processus vital aussi dérisoire que le nôtre, et qui ne peut nous choquer que par sa… nouveauté.

― Bien, répondit lord Ewald, avec un grave sourire. Je commence donc. ― Tout d’abord, pourquoi cette armure ?

― L’armure ? dit Edison, ― mais je vous l’ai donné à entendre : c’est l’appareil plastique sur lequel se superposera, pénétrante et pénétrée en l’unité du fluide électrique, la carnation totale de votre idéale amie. Il contient, fixé en lui, l’organisme intérieur commun à toutes les femmes.

Nous l’étudierons dans quelques instants sur Hadaly elle-même, qui sera toute ravie et amusée, sans doute, de laisser entrevoir les mystères de sa lumineuse entité.

― L’Andréide parle-t-elle toujours avec la voix que j’ai entendue ? demanda lord Ewald.

― Pouvez-vous donc m’adresser pareille question, mon cher lord ? dit Edison. Non, mille fois ! ― Est-ce que, jadis, la voix de miss Alicia n’a pas mué ? ― La voix que vous avez entendue, en Hadaly, c’est sa voix d’enfant, toute spirituelle, somnambulique, non encore féminine ! Elle aura la voix de miss Alicia Clary comme elle en aura tout le reste. Les chants et la parole de l’Andréïde seront à jamais ceux que lui aura dictés, sans la voir, et inconsciemment, votre si belle amie, dont l’accent, le timbre et les intonations, à des millionièmes de vibrations près, seront inscrits sur les feuilles des deux phonographes d’or, ― perfectionnés à miracle, aujourd’hui, par moi, c’est-à-dire d’une fidélité de son de voix vraiment… intellectuelle ! ― et qui sont les poumons de Hadaly. Ces poumons, l’étincelle les met en mouvement comme l’étincelle de la Vie met en mouvement les nôtres. Je dois même vous avertir que ces chants inouïs, ces scènes tout-à-fait extraordinaires et ces paroles inconnues ― proférées, d’abord, par la virtuose-vivante, puis clichées ― et réfractées sérieusement, tout à coup, par son fantôme-andréïdien, ― sont, précisément, ce qui constitue le prodige et aussi l’occulte péril dont je vous ai prévenu.

À ces mots, lord Ewald tressaillit. Il n’avait pas songé à cette explication de la Voix, de cette voix virginale du beau fantôme ! Il avait douté. La simplicité de la solution lui éteignit le sourire. L’obscure possibilité ― bien trouble encore, sans doute, mais, enfin, la possibilité ― du miracle total lui apparut, pour la première fois, distinctement.

Résolu donc, plus que jamais, d’approfondir jusqu’où l’extraordinaire inventeur pourrait tenir, il reprit :

― Deux phonographes d’or ? dites-vous ? ― Au fait, ce doit être plus beau que des poumons réels. Vous avez préféré l’or ?

― L’or vierge, même ! ― dit, en riant, Edison.

― Pourquoi ? demanda lord Ewald.

― Parce que, doué d’une résonnance plus fémininement sonore, plus sensible, plus exquise, surtout lorsqu’il est traité d’une certaine façon, l’or est le merveilleux métal qui ne s’oxyde pas. Il est à remarquer que je me suis vu contraint, pour composer une femme, de recourir aux substances les plus rares et les plus précieuses, ce qui fait l’éloge du sexe enchanteur, ajouta galamment l’électricien. ― Toutefois, j’ai dû employer le fer dans les articulations.

― Ah ? dit lord Ewald rêveur : ― dans les articulations vous avez employé le fer ?

― Sans doute, reprit Edison : n’entre-t-il pas dans les éléments constitutifs de notre sang ? de notre corps ? ― Les docteurs nous le prescrivent en maintes circonstances. Il était donc naturel qu’il ne fût pas omis, sans quoi Hadaly n’eût pas été tout à fait… humaine.

― Pourquoi plutôt dans les articulations ? demanda lord Ewald.

― L’articulation se compose de ce qui emboîte et de ce qui s’emboîte ; or, ce qui emboîte, dans les membres de Hadaly, c’est l’aimant multiplié par l’électricité : et comme le métal que l’aimant domine et attire le mieux (mieux, enfin, que le nickel ou le cobalt) n’est autre que le fer, j’ai dû employer l’acier-fer en ce qui est emboîté.

― Vraiment ? dit très tranquillement lord Ewald : mais l’acier-fer s’oxyde : l’articulation se rouillera ?

― C’est bon pour les nôtres, cela ! dit Edison. ― Voici, sur cette étagère, un lourd flacon d’huile de roses, très ambrée, bouché à l’émeri, et qui sera la synovie désirée.

― L’huile de roses ? demanda lord Ewald.

― Oui : c’est la seule qui, ainsi préparée, ne s’évente pas, dit Edison. Puis, les parfums sont du domaine féminin. Tous les mois vous en glissez la valeur d’une petite cuiller entre les lèvres de Hadaly, pendant qu’elle semble ensommeillée, (comme entre celles d’une malade intéressante). Vous voyez, c’est l’Humanité même. ― Le baume subtil se répandra de là dans l’organisme magnéto-métallique de Hadaly. Ce flacon suffit pour un siècle et plus ; je ne pense donc pas, mon cher lord, qu’il y ait lieu d’en renouveler la provision ! acheva l’électricien avec une nuance de légèreté sinistre dans la plaisanterie.

― Vous dites qu’elle respire ?

― Toujours ; comme nous ; ― dit Edison : mais sans brûler d’oxygène ! Nous comburons, nous, qui sommes un peu des machines à vapeur : mais Hadaly aspire et respire l’air par le mouvement automatique et indifférent de son sein qui se soulève, ― comme celui d’une femme idéale qui serait toujours bien portante. L’air, en passant entre ses lèvres, et en faisant palpiter ses narines, se parfume, tiédi par l’électricité, des effluves d’ambre et de roses dont l’électuaire oriental lui laisse le souvenir.

L’attitude la plus naturelle de la future Alicia, ― je parle de la réelle, non de la vivante, ― sera d’être assise et accoudée, la joue contre la main, ― ou d’être étendue sur quelque dormeuse ― ou sur un lit, comme une femme.

Elle demeurera là, sans autre mouvement que sa respiration.

Pour l’éveiller à son énigmatique existence, il vous suffira de lui prendre la main, en faisant agir le fluide de l’une de ses bagues.

― L’une de ses bagues ? demanda lord Ewald.

― Oui, dit Edison, celle de l’index ; c’est son anneau nuptial.

Il indiqua la table d’ébène.

― Savez-vous pourquoi cette main surprenante a répondu à votre pression, tout à l’heure ? ajouta-t-il.

― Non, certes, répondit lord Ewald.

― C’est parce qu’en la serrant vous avez impressionné la bague, dit Edison. Or, Hadaly, si vous l’avez remarqué, a des bagues à tous les doigts et les diverses pierreries de leurs chatons sont toutes sensibles. En dehors de ces longues scènes extra-terrestres, ― aux confidences, aux sensations vertigineuses, ― scènes où vous n’aurez nullement à vous occuper d’elle puisqu’elle en portera les heures complètes inscrites en sa forme et constituant, pour ainsi dire, sa personnalité, ― il est des instants de silence où, sans évoquer en elle ces heures sublimes, vous voudrez lui demander, simplement, telle ou telle chose.

Eh bien, en ces instants, assise ou étendue, elle se lèvera doucement si, lui prenant la main droite, vous frôlez la sympathique améthyste de la bague de l’index, en lui disant : « Venez, Hadaly ? » Elle viendra, mieux que la vivante. L’impression sur la bague doit être vague et naturelle, ― comme lorsque vous pressez doucement et d’un peu de votre âme la main du modèle. Mais cette intention n’est nécessaire que dans l’intérêt de l’illusion.

Hadaly marchera, devant elle et toute seule, sur la sollicitation du rubis placé au doigt médial de sa main droite, ou prenant le bras et s’y appuyant languissamment, elle suivra les mouvements d’un ami, non seulement comme une femme, mais exactement de la même manière que miss Alicia Clary. La concession faite, en ces bagues à sa machine humaine ne doit pas vous scandaliser. Songez à quelles autres prières, bien plus humiliantes, les amants accèdent, parfois, pour obtenir un pâle instant d’amour, ― à quelles hypocrisies Don Juan lui-même sait condescendre pour amener telle mauvaise grâce féminine à un semblant d’obéissance… Ce sont là les bagues des vivantes.

Au persuasif émoi de la bague de l’annulaire, la turquoise, elle s’asseoira. De plus, elle porte un collier dont toutes les perles ont chacune leur correspondance. Un très explicite Manuscrit, ― un grimoire très clair ! unique, en vérité, sous le ciel et dont elle vous fera présent, ― vous indiquera les coutumes de son caractère. Avec un peu d’habitude ― (ah ! vous savez ! il faut connaître une femme !) ― tout vous deviendra naturel.

La gravité d’Edison pendant cet énoncé fut tout à fait imperturbable.

― Quant à son alimentation, reprit-il…

― Vous dites ? interrompit lord Ewald, en regardant fixement, cette fois, les yeux clairs de l’électricien.

― Vous paraissez surpris, milord ? dit Edison. Est-ce que, par hasard, vous compteriez laisser mourir d’inanition cette aimable créature ? Ce serait plus qu’un homicide.

― Qu’entendez-vous par son alimentation, mon cher magicien ? dit lord Ewald. Cette fois, je l’avoue, la chose dépasse les rêves les plus fantaisistes !

― Voici la nourriture que prend, une ou deux fois la semaine, Hadaly, répondit Edison. J’ai, dans ce vieux bahut, certaines boîtes de pastilles et de petites tablettes qu’elle s’assimile fort bien toute seule, l’étrange fille ! Il suffit d’en placer une corbeille sur quelque console, à distance fixe de sa dormeuse habituelle, et de la lui indiquer, en effleurant une des perles de son collier.

C’est une enfant, en ce qui est de la terre ; elle ne sait pas. Il faut lui apprendre ; nous en sommes tous là, nous aussi. ― Seulement, elle semble à peine se souvenir. Souvent nous oublions, nous-mêmes, jusqu’à notre salut.

Elle boit dans une mince coupe de jaspe, faite pour elle, et de la même manière, strictement, que boit son modèle. Cette coupe sera pleine d’eau claire, d’abord filtrée au charbon, c’est-à-dire très pure, puis mélangée de quelques sels dont vous trouverez la formule dans le Manuscrit. Quant aux pastilles et aux tablettes, ce sont des pastilles de zinc, des tablettes de bi-chromate de potasse et, quelquefois, de peroxyde de plomb. Aujourd’hui, nous prenons, tous, une foule de choses empruntées à la chimie. Elle ne sort pas de là. Vous le voyez, elle est très sobre. Elle ne prend que ce qui lui suffit. Heureux ceux qui se règlent sur sa tempérance ! ― Par exemple, lorsqu’elle ne trouve pas ces aliments sous sa main au moment où elle les désire, elle s’évanouit ― ou, pour mieux dire, elle meurt.

― Elle meurt ?… murmura le jeune lord en souriant.

― Oui, pour donner à son élu le plaisir vraiment divin de la ressusciter.

― Attention délicate ! répondit assez plaisamment lord Ewald.

― Lorsqu’elle demeure immobile et les yeux fermés, il lui suffit d’un peu d’eau très claire, de quelques tablettes ou de pastilles pour revenir à elle-même. Toutefois, comme elle n’aurait pas la force de les prendre, il faut mettre la tourmaline du doigt médium en communion avec le courant d’une pile faradique. Cela suffit. ― Sa première parole, en rouvrant les yeux à la lumière, est pour demander de l’eau pure. ― Maintenant, à cause de la dure senteur métallique que garderait, en elle, l’eau ternie d’une organique buire de cristal, il ne faut pas oublier de saturer la première gorgée de la coupe, des réactifs dont vous trouverez l’expression et le dosage dans le Manuscrit. Leur effet, sur cette eau violâtre, est instantané. ― Vous placez ensuite le fil d’induction au diamant-noir du petit doigt, c’est-à-dire à la pierre dont le trembleur est réglé de manière à désisoler un courant capable de chauffer à blanc une tige de platine, en une seconde, puis vous laissez retomber, dans votre pile personnelle, le charbon nécessairement suspendu un instant pendant votre translation du fil. Vous n’omettez pas de vous servir, ici, du crayon excitateur.

Or, vous n’ignorez pas que le verre trempé, même d’après les procédés ordinaires, peut subir, sans se rompre, la température du plomb fondu. Le mien supporterait celle du platine en fusion, même étant d’une épaisseur de moitié moindre que celle de cette buire de cristal fixée à l’intérieur, entre les poumons de l’Andréide. Or, le calorique envoyé au dedans de ce cristal par la transmission du diamant est d’une qualité qui fait y monter, sur-le-champ, la température à quatre cents degrés environ. Ce qui suffit pour vaporiser très rapidement l’eau stérilisée. D’autre part, les réactifs dont je vous parle, agissant sur les parcelles atomiques des métalloïdes dont le liquide se trouve teinté, les dissocient et les transmuent, en quelques secondes, en une sorte de poussière, d’ailleurs très-blanche, presque impalpable. L’instant d’après, notre belle Hadaly souffle, entre ses lèvres mi-closes, de légers flocons d’une fumée pâle, irisée de cette poussière, laquelle n’a d’autre senteur que celle de la vapeur bouillante, passablement parfumée, même, par son passage sur l’huile essentielle de roses dont je vous ai parlé. En six secondes, le cristal intérieur est redevenu clair et pur. Hadaly prend alors une grande coupe d’eau limpide et les quelques pastilles en question, ― et la voilà vivante comme vous et moi, prête à obéir à toutes ses bagues et à toutes ses perles, comme nous cédons à tous nos désirs.

― Comment ! elle souffle, entre ses lèvres, des flocons de vapeur ? demanda lord Ewald.

― Ainsi que nous le faisons nous-mêmes, continuellement, ― répondit Edison en montrant les cigares allumés qu’ils tenaient. ― Seulement, elle ne garde en sa bouche aucun atome de poussière métallique ni de fumée. Le fluide consume et dissipe tout en un moment. ― Elle a son narguilhé, d’ailleurs, si vous tenez à justifier…

― J’ai remarqué un poignard à sa ceinture ?

― C’est une arme dont nul ne saurait parer un seul coup et chaque coup est mortel. Hadaly s’en sert pour se défendre, si, pendant un éloignement de son seigneur, quelque visiteur tentait d’abuser de son apparent sommeil. Elle ne pardonne pas la plus légère offense ; elle ne reconnaît que son élu.

― Elle ne voit pas, cependant ? dit lord Ewald.

― Bah ! Qui sait ? répondit Edison. Y voyons-nous donc si bien nous-mêmes… En tout cas, elle devine ou le prouve, du moins. ― Hadaly est, je vous le dis encore, une enfant un peu sombre, qui, insoucieuse de la mort, la donne facilement.

― Ainsi, le premier venu ne pourrait lui enlever cette arme ?

― Ceci, répondit en riant Edison, j’en défierais non seulement tous les hercules du globe, mais toute la faune des airs, de la terre et des mers.

― Comment cela ? demanda lord Ewald.

― Parce qu’à volonté, dans la poignée de cette arme, s’emmagasine un pouvoir fulgurant des plus redoutables répondit l’ingénieur.

Une imperceptible opale, du petit doigt gauche, forme trembleur et, réglée, met la lame en relation avec un courant très puissant. La carnation étouffe le bruit de l’étincelle qui mesure trois décimètres, environ. Un parfait éclair. De sorte que l’insoucieux, le bon vivant, enfin, qui prétendrait « ravir un baiser, » par exemple, à cette Belle au bois dormant, roulerait ― la face noircie, les jambes brisées, souffleté par un silencieux coup de tonnerre, ― aux pieds de Hadaly, avant d’en avoir même effleuré le vêtement. C’est une amie fidèle.

― Ah ! c’est juste ! en effet ! murmura lord Ewald, impassible. Le baiser de ce galant formerait interrupteur.

― Voici la baguette au toucher de laquelle un béryl neutralise le courant de l’opale et fait tomber le poignard, inoffensif. Elle est en ce verre trempé, dur comme le métal, ― dont j’ai, je crois, retrouvé la formule, perdue sous l’empereur Néron.

Et, saisissant une longue badine brillante auprès de lui, Edison en frappa violemment la table d’ébène. Le jonc de verre batavique sonna ; le rayon sembla plier, mais ne se brisa pas.

Il y eut un moment de silence : puis, comme pour plaisanter :

― Se baigne-t-elle ? demanda lord Ewald.

― Mais, tous les jours, naturellement ! répondit l’ingénieur, comme étonné de la question.

― Ah ? dit l’Anglais : comment cela ?

― Vous savez bien que toutes les épreuves photochromiques doivent demeurer, au moins quelques heures, dans une eau préparée, qui les renforce. Or, ici, l’action photochromique dont je vous ai parlé est indélébile, attendu que l’Épiderme, qui en est totalement saturé, a été soumis à un procédé de fluors qui le revêt d’un glaçage définitif et l’imperméabilise. ― Une petite perle de marbre rose, à gauche du triple collier, sur la poitrine, amène une interposition intérieure de verres dont l’adhérence hermétique empêche l’eau de ce bain de pénétrer en l’organisme de la naïade. Vous trouverez dans le Manuscrit le nom des parfums dont se servira, pour ses bains, cette semi-vivante. Je clicherai, sur le Cylindre-des-Mouvements, le magnifique rejet de chevelure dont vous m’avez parlé, lorsque sort du bain votre bien-aimée : ― Hadaly, avec le prestige de sa fidélité ordinaire, le reproduira… textuellement.

― Le Cylindre-des-Mouvements ? demanda lord Ewald.

― Ah ! ceci… je vous le montrerai là-dessous, dit Edison, avec un sourire. Il faut l’avoir sous les yeux pour l’expliquer. ― Vous voyez, pour conclure, que Hadaly est, tout d’abord, une souveraine machine à visions, presque une créature, ― une similitude éblouissante. Les défauts que je lui ai laissés, par politesse pour l’Humanité, consistent seulement en ce qu’il y a plusieurs genres de femmes en elle, comme chez toute vivante. ― (On peut les effacer.) ― Elle est multiple, enfin, comme le monde des rêves. Mais le type suprême qui domine ces visions, Hadaly seule, est, si j’ose le dire, parfaite. Les autres, elle les joue : ― c’est une merveilleuse comédienne, douée, croyez-moi, d’un talent plus homogène, plus sûr, et bien autrement sérieux que miss Alicia Clary.

― Enfin, ce n’est pas un être, cependant ! dit lord Ewald tristement.

― Oh ! les plus puissants esprits se sont toujours demandé ce que c’est que l’idée de l’Être, prise en soi. Hégel, en son prodigieux processus antinomique, a démontré qu’en l’Idée pure de l’Être, la différence entre celui-ci et le pur Néant n’était qu’une simple opinion : Hadaly, seule, résoudra nettement, elle-même, la question de son ÊTRE, je vous le promets.

― Par des paroles ?

― Par des paroles.

― Mais, sans âme, en aura-t-elle conscience ?

Edison regarda lord Ewald avec étonnement.

― Pardon : n’est-ce pas précisément ce que vous demandiez en vous écriant : qui m’ôtera cette âme de ce corps ? » Vous avez appelé un fantôme, identique à votre jeune amie, moins la conscience dont celle-ci vous semblait affligée : Hadaly est venue à votre appel : voilà tout.

Lord Ewald demeura pensif et grave.