L’Ève future/Livre 3/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 153-155).


II


Enchantements


L’air est si doux qu’il empêche de mourir.
Gustave Flaubert, Salammbô.


Lord Ewald s’avança sur les pelleteries fauves qui couvraient le sol et considéra ce séjour inconnu.

Un grand jour d’un bleu pâle en éclairait la circonférence démesurée.

D’énormes piliers soutenaient, espacés, le circuit antérieur du dôme de basalte, formant ainsi une galerie à droite et à gauche de l’entrée jusqu’à l’hémicycle de la salle. Leur décoration, où se rajeunissait le goût syrien, représentait, de la base au sommet, de grandes gerbes et des liserons d’argent élancés sur des fonds bleuâtres. Au centre de la voûte, à l’extrémité d’une longue tige d’or, tombait une puissante lampe, un astre, dont un globe azuré ennuageait les électriques rayons. Et la voûte concave, d’un noir uni, d’une hauteur monstrueuse, surplombait, avec l’épaisseur du tombeau, la clarté de cette étoile fixe : c’était l’image du Ciel tel qu’il apparaît, noir et sombre, au delà de toute atmosphère planétaire.

Le demi-orbe qui formait le fond de la salle, en face du seuil, était comblé par de fastueux versants pareils à des jardins ; là, comme sous la caresse d’une brise imaginaire, ondulaient des milliers de lianes et de roses d’Orient, de fleurs des îles, aux pétales parsemés d’une rosée de senteur, aux lumineux pistils, aux feuilles serties en de fluides étoffes. Le prestige de ce Niagara de couleurs éblouissait. Un vol d’oiseaux des Florides et des parages du sud de l’Union chatoyait sur toute cette flore artificielle, dont l’arc de cercle versicolore fluait, en cette partie de la salle, avec des étincellements et des prismes, se précipitant, depuis la mi-hauteur apparente des murs circulaires, jusqu’à la base d’une vasque d’albâtre, centre de ces floraisons, et dans laquelle un svelte jet d’eau retombait en pluie neigeuse.

À partir du seuil jusqu’au point où, des deux côtés, commençaient les pentes de fleurs, les cloisons de basalte des murs (depuis le circuit de la voûte jusqu’aux pelleteries du sol) étaient tendues d’un épais cuir de Cordoue brûlé de fins dessins d’or.

Auprès d’un pilier, Hadaly, toujours long-voilée, se tenait debout et accoudée au montant d’un noir piano moderne aux bougies allumées.

Avec une grâce juvénile, elle adressa un léger mouvement de bienvenue à lord Ewald.

Sur son épaule, un oiseau de Paradis, d’une imitation non-pareille, balançait son aigrette de pierreries. Avec la voix d’un jeune page, cet oiseau semblait causer avec Hadaly dans un idiome inconnu.

Une longue table, taillée en un dur porphyre, placée sous la grande lampe de vermeil, en buvait les rayons ; à l’une de ses extrémités était fixé un coussin de soie, pareil à celui qui supportait, en haut, le bras radieux. Une trousse garnie d’instruments de cristal brillait tout ouverte, sur une tablette d’ivoire qui se trouvait à proximité.

Dans un angle éloigné, un brasero de flammes artificielles, réverbéré par des miroirs d’argent, chauffait ce séjour splendide.

Aucun meuble, sinon une dormeuse de satin noir, un guéridon entre deux sièges, ― un grand cadre d’ébène tendu d’étoffe blanche et surmonté d’une rose d’or, sur une des parois du mur, à hauteur de la lampe.