L’Ève future/Livre 3/05

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Bibliothèque-Charpentier ; Eugène Fasquelle, éditeur (p. 160-166).


V


Électricité


Hail, holy light ! Heaven daughter ! first born !
Milton, le Paradis perdu.


― Miss Hadaly, dit Edison en s’inclinant, nous venons, tout bonnement, de la Terre ― et le voyage nous a donné soif !

Hadaly s’approcha de lord Ewald :

― Milord, dit-elle, voulez-vous de l’ale ou du sherry ?

Lord Ewald hésita un instant :

― S’il vous plaît, du sherry, dit-il.

L’Andréïde s’éloigna, s’en alla prendre, sur une étagère, un plateau sur lequel brillaient trois verres de Venise peinturlurés d’une fumée d’opale, à côté d’un flacon de vin paillé et d’une odorante boîte de lourds cigares cubains.

Elle posa le plateau sur une crédence, versa de haut le vieux vin espagnol, puis, prenant deux verres entre ses mains étincelantes, vint les offrir à ses visiteurs.

Ensuite, s’en étant allée remplir le dernier verre, elle se détourna, d’un mouvement charmant. S’appuyant à l’une des colonnes du souterrain, elle éleva le bras, tout droit, au-dessus de sa tête voilée, en disant de sa voix de mélancolie :

― Milord, à vos amours !

Il fut impossible à lord Ewald de froncer le sourcil à cette parole, tant l’intonation grave avec laquelle ce toast fut porté, au milieu du silence, fut exquise et mesurée de plus haut que toute convenance : le gentilhomme en resta muet d’admiration.

Hadaly jeta, gracieusement, vers la lampe astrale, le vin de son verre. Le Jerez-des-Chevaliers retomba, en gouttelettes illuminées, comme une rosée d’or liquide, sur les poils fauves des dépouilles léonines qui surchargeaient le sol.

― Ainsi, dit Hadaly d’une voix un peu enjouée, je bois, en esprit, par la Lumière.

― Mais, enfin, mon cher enchanteur, murmura lord Ewald, comment se fait-il que miss Hadaly puisse répondre à ce que je lui dis ? Il me semble de toute impossibilité qu’un être quelconque ait prévu mes questions, au point, surtout, d’en avoir gravé d’avance les réponses sur de vibrantes feuilles d’or. Ce phénomène, je trouve, est capable de stupéfier l’homme le plus « positif, » comme dirait une personne dont nous avons parlé ce soir.

Edison regarda le jeune Anglais sans répondre tout d’abord.

― Permettez-moi de sauvegarder le secret de Hadaly, du moins pendant quelque temps, ― répondit-il.

Lord Ewald s’inclina légèrement : puis, en homme qui, enveloppé de merveilles, renonce désormais à s’étonner de rien, but le verre de sherry, le reposa vide sur un guéridon, jeta son cigare éteint, en prit un nouveau dans la boîte du plateau de Hadaly, l’alluma paisiblement à une fleur lumineuse, à l’exemple d’Edison, ― puis s’assit sur l’un des tabourets d’ivoire, attendant que l’un ― ou l’autre ― de ses hôtes voulût bien prendre la peine d’entrer dans quelque éclaircissement.

Mais Hadaly s’était accoudée, de nouveau, sur son piano noir.

― Voyez-vous ce cygne ? reprit Edison : il a, en lui, la voix de l’Alboni. Dans un concert, en Europe, à l’insu de la cantatrice, j’ai phonographié, sur mes nouveaux instruments, la prière de la Norma, « Casta diva », que chantait cette grande artiste. ― Ah ! que je regrette de n’avoir pas été de ce monde au temps de la Malibran !

Les timbres-vibrants de tous ces soi-disants volatiles sont montés comme des chronomètres de Genève. Ils sont mis en mouvement par le fluide qui court à travers les rameaux de ces fleurs.

Ils contiennent, dans leurs petits volumes, une énorme sonorité, surtout si nous la multiplions par mon Microphone. Cet oiseau de Paradis pourrait, avec autant d’intelligence que toute celle réunie des chanteurs dont la voix est prisonnière en lui, vous donner, à lui seul, une audition du Faust de Berlioz, (orchestre, chœurs, quatuors, solis, bis, applaudissements, rappels et vagues commentaires indistincts de la foule.) Pour l’intensité du son total, il suffirait, disons-nous, de le multiplier par le Microphone. En sorte que, couché dans un appartement d’hôtel, en voyage, si vous placez l’oiseau sur une table et le conducteur microphonique à l’oreille, vous pourrez, seul, entendre cette audition sans réveiller vos voisins. Un tapage immense, digne d’une salle d’Opéra, s’envolerait pour vous de ce petit bec rose, ― tant il est vrai que l’ouïe humaine est une illusion comme tout le reste.

Cet oiseau-mouche pourrait vous réciter également le Hamlet de Shakespeare, d’un bout à l’autre et sans souffleur, avec les intonations des meilleurs tragédiens actuels.

Ces oiseaux, dans le gosier desquels je n’ai respecté que la voix du rossignol (qui, seul, me paraît avoir le droit de chanter dans la nature), ces oiseaux sont les musiciens et comédiens ordinaires de Hadaly. ― Vous comprenez, presque toujours seule, à des centaines de pieds sous terre, ne devais-je pas l’entourer de quelques distractions ? ― Que dites-vous de cette volière ?

― Vous avez un genre de positivisme à faire pâlir l’imaginaire des Mille et une nuits ! s’écria lord Ewald.

― Mais, aussi, quelle Shéhérazade que l’Électricité ! répondit Edison. ― L’Électricité, milord ! On ignore, dans le monde élégant, les pas imperceptibles et tout-puissants qu’elle fait chaque jour. Songez donc ! Bientôt, grâce à elle, plus d’autocraties, de canons, de monitors, de dynamites ni d’armées !

― C’est un rêve, cela, je crois, murmura lord Ewald.

― Milord, il n’y a plus de rêves ! répondit à voix basse le grand ingénieur.

Il demeura pensif un instant.

― Maintenant, ajouta l’électricien, nous allons, puisque vous le désirez, examiner, d’une façon sérieuse, l’organisme de la créature nouvelle, électro-humaine, ― de cette Ève future, enfin, qui, aidée de la Génération artificielle, (déjà tout à fait en vogue depuis ces derniers temps), me paraît devoir combler les vœux secrets de notre espèce, avant un siècle, ― au moins chez les peuples initiateurs. ― Oublions donc, pour le moment, toutes questions étrangères à celle-ci. Les digressions, ne trouvez-vous pas ? doivent être comme ces cerceaux que les enfants ont l’air de jeter à l’abandon, fort loin, mais qui, grâce à un mouvement essentiel de retour, imprimé dans le lancé, reviennent dans la main qui les a projetés.

― Veuillez bien, avant tout, me permettre une dernière demande, Edison ! dit lord Ewald : car elle me semble, en cet instant, plus intéressante ― même que l’examen dont vous parlez.

― Quoi ! Même ici ? Même avant l’expérience convenue ? dit Edison, surpris.

― Oui.

― Laquelle ? l’heure nous presse : hâtons-nous.

Lord Ewald regarda très fixement, tout à coup, l’électricien.

― Ce qui me paraît encore plus énigmatique, dit-il, que cette créature incomparable, c’est le motif qui vous a déterminé à la créer. Je désirerais, avant tout, savoir comment cette conception inouïe vous fut inspirée.

À ces mots si simples, Edison, après un grand silence, répondit lentement :

― Ah ! C’est mon secret, milord, que vous me demandez là ?

― Je vous ai révélé le mien sur vos seules instances ! répondit lord Ewald.

― Eh bien, ― soit ! s’écria Edison. D’ailleurs, c’est logique. ― Hadaly, extérieure, n’est que la conséquence de l’intellectuelle Hadaly dont elle fut précédée en mon esprit. Connaissant l’ensemble de réflexions dont elle émane, vous la comprendrez mieux encore, lorsque, tout à l’heure, elle nous permettra d’étudier ses abîmes. ― Chère miss, ajouta-t-il en se tournant brusquement vers l’Andreïde immobile, soyez assez gracieuse pour nous laisser quelque temps seuls, milord Ewald et moi : ce que je vais lui raconter ne devant pas être entendu par une jeune fille.

Hadaly, sans répondre, se retira, lente, vers les profondeurs du souterrain en élevant en l’air, sur ses doigts d’argent, son oiseau du Paradis.

― Asseyez-vous sur ce coussin, mon cher lord, reprit l’électricien : l’histoire va durer vingt minutes environ : mais elle est, je crois, intéressante, en effet.

Et, lorsque le jeune homme se fut assis et accoudé à la table de porphyre :

― Voici pourquoi j’ai créé Hadaly ! continua Edison.