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L’Éclaireur/02

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Paris, Amyot (p. 9-19).
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II.

L’Hôte.


Le jour même où commence notre récit, à trois kilomètres environ de l’endroit où se passaient les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre ; dans une vaste clairière située sur la lisière d’une immense forêt vierge dont les derniers contre-forts venaient mourir sur les rives même du Rio-Colorado, une assez nombreuse caravane avait fait halte au coucher du soleil.

Cette caravane venait du sud-est, c’est-à-dire du Mexique ; elle paraissait être en marche depuis longtemps déjà, autant qu’il était possible d’en juger par l’état de délabrement dans lequel se trouvaient les vêtements des individus qui en faisaient partie ainsi que les harnais de leurs chevaux et de leurs mules. Du reste, les pauvres bêtes étaient réduites à un état de maigreur et de faiblesse qui témoignait hautement des rudes fatigues qu’elles avaient dû éprouver, Cette caravane se composait de trente à trente-cinq individus environ, tous revêtu du pittoresque et caractéristique costume de ces chasseurs et gambusinos demi-sang, qui seuls ou par petites bandes de trois ou quatre au plus parcourent sans cesse le Far-West, qu’ils explorent dans ses plus mystérieuses profondeurs pour chasser, trapper ou découvrir les innombrables gisements aurifères qu’il recèle dans son sein.

Les aventuriers firent halte, mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à des piquets et s’occupèrent immédiatement, avec cette adresse et cette vivacité que donne seule une longue habitude, à installer leur campement de nuit. L’herbe fut arrachée sur un assez grand espace ; les charges des mules empilées en cercle formèrent un rempart derrière lequel on pouvait résister à un coup de main des rôdeurs de la prairie, puis des feux furent allumés en croix de Saint-André dans l’intérieur du camp.

Dès que ce dernier soin fut pris, quelques-uns des aventuriers dressèrent une large tente au-dessus d’un palanquin hermétiquement fermé et attelé de deux mules, une devant, l’autre derrière. La tente dressée, le palanquin fut dételé, et les rideaux en retombant le couvrirent ai bien, qu’il se trouva entièrement caché.

Ce palanquin était une énigme pour les aventuriers ; nul ne savait ce qu’il renfermait, bien que la curiosité générale fût singulièrement éveillée au sujet de ce mystère incompréhensible surtout dans ces parages sauvages ; chacun gardait avec soin ses appréciations et ses pensées au fond de son cœur, surtout depuis le jour que dans un passage difficile, profitant de l’éloignement accidentel du chef de la cuadrilla qui ordinairement ne quittait jamais le palanquin sur lequel il veillait comme un avare sur son trésor, un chasseur s’était penché de côté et avait légèrement entr’ouvert un des rideaux ; mais à peine cet homme avait-il eu le temps de jeter un coup d’œil furtif à travers l’ouverture ménagée par lui, que le chef, arrivant à l’improviste, lui avait fendu le crâne d’un coup de machète et l’avait renversé mort à ses pieds.

Puis il s’était tourné vers les assistants terrifiés, et les dominant par un regard fascinateur :

— Y a-t-il un autre de vous, avait-il dit, qui veuille découvrir ce que je prétends cacher à tous ?

Ces paroles avaient été prononcées avec un tel accent d’implacable raillerie et de féroce méchanceté, que ces hommes de sac et de corde, pour la plupart sans foi ni loi, et accoutumés à braver en riant les plus grands périls, s’étaient sentis frissonner intérieurement et leur sang se figer dans leurs veines. Cette leçon avaient suffi. Nul n’avait cherché depuis à découvrir le secret du capitaine.

À peine les dernières dispositions étaient-elles prises pour le campement, qu’un bruit de chevaux se fit entendre et deux cavaliers arrivèrent au galop.

— Voici le capitaine ! se dirent les aventuriers l’un à l’autre.

Les nouveaux venus jetèrent la bride de leurs chevaux aux hommes accourus pour les recevoir, et se dirigèrent à grands pas vers la tente. Arrivés là, le premier s’arrêta, et s’adressant à son compagnon :

— Caballero, lui dit-il, soyez le bienvenu au milieu de nous ; quoique fort pauvres nous-mêmes, nous partagerons avec joie le peu que nous possédons avec vous.

— Merci, répondit le second en s’inclinant, je n’abuserai pas de votre gracieuse hospitalité ; demain, au point du jour, je serai, je crois, assez reposé pour continuer ma route.

— Vous agirez comme bon vous semblera : installez-vous auprès de ce foyer préparé pour moi, tandis que j’entrerai quelques instants sous cette tente ; bientôt je vous rejoindrai et j’aurai l’honneur de vous tenir compagnie.

L’étranger s’inclina et prit place devant le feu allumé à peu de distance de la tente, pendant que le capitaine laissait retomber derrière lui le rideau qu’il avait soulevé et disparaissait aux yeux de son hôte.

Celui-ci était un homme aux traits accentués, dont les membres trapus dénotaient une force peu commune ; les quelques rides qui sillonnaient son visage énergique semblaient indiquer qu’il avait dépassé déjà le milieu de la vie, bien que nulle trace de décrépitude ne se laissât voir sur son corps solidement charpenté, et que pas un cheveu blanc n’argentât sa longue et épaisse chevelure noire comme l’aile du corbeau. Cet homme portait le costume des riches hacenderos mexicains, c’est-à-dire la manga, le zarapé aux couleurs bariolées, les calzoneras de velours ouvertes au genou, et les botas vaqueras ; son chapeau, en poil de vigogne galonné d’or, avait la forme serrée par une riche toquilla attachée par un diamant de prix ; un machète sans fourreau pendait à sa hanche droite, passé simplement dans m anneau de fer ; les canons de deux revolvers à six coups brillaient à sa ceinture, et il avait jeté sur l’herbe auprès de lui un rifle américain magnifiquement damasquiné en argent.

Après que le capitaine l’eut laissé seul, cet homme, tout en s’installant devant le feu de la façon la plus confortable, c’est-à-dire en disposant son zarapé et ses armes d’eau pour lui servir de lit au besoin, jeta autour de lui un regard furtif dont l’expression aurait sans doute donné beaucoup à penser aux aventuriers, si ceux-ci avaient pu le surprendre ; mais tous s’occupaient aux soins de l’installation du camp et des préparatifs de leur souper ; s’en reposant surtout sur la loyauté de l’hospitalité des prairies, ils ne songeaient en aucune façon à surveiller ce que faisait l’étranger assis à leur foyer.

L’inconnu, après quelques minutes de réflexion, se leva et s’approcha d’un groupe de trappeurs, dont la conversation semblait fort animée et qui gesticulaient avec ce feu naturel aux races du Midi.

Eh ! fit un d’eux en apercevant l’étranger, ce seigneur va, d’un mot, nous mettre d’accord.

Celui-ci, directement interpellé, se tourna vers son interlocuteur.

— Que se passe-t-il donc, caballeros ? demanda-t-il.

— Oh ! mon Dieu, une chose bien simple, répondit l’aventurier ; votre cheval, une belle et noble bête, je dois en convenir, senor, ne veut pas frayer avec les nôtres, il fait rage des pieds et des dents contre les compagnons que nous lui avons donnés.

— Eh ! cela est simple, en effet, observa un second aventurier en ricanant ; ce cheval est un costeño, il est trop fier pour frayer avec de pauvres tierras adentro comme nos chevaux.

À cette singulière raison, tous éclatèrent d’un rire homérique.

L’inconnu sourit d’un air narquois.

— Peut-être est-ce la raison que vous avancez, peut-être y en a-t-il une autre, dit-il doucement ; dans tous les cas, il y a un moyen bien facile de terminer le différend, moyen que je vais employer.

— Ah ! fit le second aventurier, et quel est-il ?

— Le voici, reprit l’inconnu, du même air placide.

S’avançant alors vers le cheval que deux hommes avaient peine à contenir :

— Lâchez-le ! dit-il.

— Mais si nous le lâchons, nul ne sait ce qui arrivera.

— Lâchez-le, je réponds de tout ; puis s’adressant au cheval : Lélio ! dit-il.

À ce nom, le cheval releva sa noble tête, et fixant son œil intelligent sur celui qui l’appelait, d’un mouvement brusque et irrésistible il se débarrassa des deux hommes qui cherchaient à l’arrêter, les envoya rouler sur l’herbe, aux éclats de rire de leurs compagnons, et vint frotter sa tête contre la poitrine de son maître, en poussant un hennissement de plaisir.

— Vous voyez, reprit l’inconnu en flattant le noble animal, que ce n’est pas difficile !

— Hum ! répondit d’un ton de mauvaise humeur en se frottant l’épaule le premier aventurier qui se relevait ; c’est un démonio auquel je ne confierai pas ma peau, toute vieille et toute racornie qu’elle soit à présent.

— Ne vous en occupez pas davantage, je me charge de lui.

— Foi de Domingo, j’en ai assez pour ma part ; c’est une noble bête, mais elle a le diable au corps !

L’inconnu haussa les épaules sans répondre et retourna auprès du foyer suivi par son cheval qui marchait pas à pas derrière lui, sans témoigner la moindre velléité de se livrer de nouveau à ces excentricités qui avaient si fort étonné les aventuriers, tous hommes cependant passés maitres dans l’art de l’hippiatrique. Ce cheval était un barbe pur sang arabe, qui avait probablement coûté une somme énorme à son proriétuire actuel, et dont les allures devaient sembler étranges à des gens habitués aux chevaux américains. Son maître lui donna la provende, l’installa auprès de lui, puis il se rassit devant le feu.

Au même instant le capitaine apparut à l’entrée de la tente.

— Je vous demande pardon, dit-il avec cette charmante courtoisie innée chez les Hispano-Amérîcains, je vous demande pardon, señor caballero, de vous avoir si longtemps négligé, mais un devoir impérieux réclamait ma présence ; maintenant me voici tout à vous.

L’inconnu s’inclina.

— C’est moi, répondit-il, qui vous prie, au contraire, d’agréer mes excuses pour le sans-façon avec lequel j’use de votre hospitalité.

— Pas un mot de plus sur ce sujet, si vous ne voulez me désobliger.

Le capitaine s’assit auprès de son hôte.

— Nous allons dîner, dit-il ; je ne puis vous offrir qu’une maigre pitance ; mais à la guerre comme à la guerre, j’en suis réduit à la portion congrue, c’est-à-dire au tasajo et aux haricots rouges au piment.

— C’est délicieux, et certes, j’y ferais honneur si je me sentais le moindre appétit ; mais, en ce moment, il me serait impossible de porter la plus légère bouchée de quoi que ce soit à ma bouche.

— Ah ! fit le capitaine en lançant à l’inconnu un regard défiant.

Mais il rencontra une physionomie si naïvement placide, un sourire si franc, qu’il eut honte de ses soupçons, et son visage, qui s’était rembruni, reprit instantanément toute sa sérénité.

— J’en suis fâché ; je vous demanderai alors la permission de dîner seul ; car, au contraire de vous, caballero, je von^confesse que je me meurs littéralement de faim.

— Je serais désespéré de vous occasionner le moindre retard.

— Domingo ! cria le capitaine, mon dîner !

L’aventurier que le cheval de l’inconnu avait si rudement secoué ne tarda pas à arriver en traînant la jambe, et portant, dans une écuelle en bois, le souper de son chef ; quelques tortillas de maïs, qu’il tenait à la main, complétaient ce repas d’une sobriété presque claustrale.

Domingo était un métis indien, à l’air rechigné, aux traits anguleux et à la physionomie sournoise ; il paraissait avoir à peu près cinquante ans, autant qu’il est possible de juger de l’âge d’un Indien par l’apparence ; depuis sa mésaventure avec le cheval, Domingo gardait rancune à l’inconnu.

Con su permiso, dit le capitaine en rompant une tortilla.

— Je fumerai une cigarette, ce qui sera encore vous tenir compagnie, répondit l’étranger avec son éternel sourire.

L’autre s’inclina poliment et attaqua son maigre repas avec cette vivacité qui dénote une longue abstinence.

Nous saisirons cette occasion pour faire au lecteur le portrait du chef de la caravane.

Don Miguel Ortega, noms sous lesquels il était connu de ses compagnons, était un élégant et beau jeune homme de vingt-six ans au plus, au teint bronzé, aux traits fins, à l’œil fier et brillant, dont la taille élevée, les membres bien attachés, la poitrine large et bombée dénotaient une rare vigueur. Certes, dans toute l’étendue des anciennes colonies espagnoles, il aurait été difficile, sinon impossible, de rencontrer un plus séduisant cavalier, portant mieux le pittoresque costume mexicain, plus hombre de a caballo et réunissant au même degré que lui ces avantages extérieurs qui charment les femmes et entraînent le vulgaire. Cependant, pour un observateur, don Miguel avait une trop grande profondeur dans l’œil, un froncement trop rude du sourcil et un sourire trop faux et trop perfide pour que, sous ces dehors séduisants, cet homme ne cachât pas une âme atrophiée et des instincts mauvais.

Un repas de chasseur assaisonné par l’appétit n’est jamais long ; celui-ci fut promptement expédié.

— Là, fit le capitaine en s’essuyant les doigts avec une touffe d’herbe ; maintenant une cigarette afin de faciliter la digestion, puis j’aurai l’honneur de vous souhaiter le bonsoir ; vous n’avez pas, sans doute, l’intention de nous quitter avant le point du jour.

— Je ne saurais vous le dire, cela dépendra un peu du temps qu’il fera cette nuit ; je suis assez pressé, et vous le savez, caballero, ainsi que le disent si justement les Gringos, nos voisins, le temps est de l’argent.

— Mieux que moi, caballero, vous savez ce que vous avez à faire ; agissez à votre guise, seulement, avant que je me retire, veuillez agréer mes souhaits de bonne nuit et de bonne réussite dans vos projets.

— Je vous remercie, caballero.

— Un dernier mot, ou plutôt une dernière question avant de nous séparer.

— Faites.

— Il est bien entendu que, si cette question vous paraît indiscrète, vous êtes parfaitement libre de ne pas y répondre.

— Cela m’étonnerait de la part d’un cabellero aussi accompli, veuillez donc vous expliquer.

— Je me nomme don Miguel Ortega.

— Et moi don Stefano Cohecho.

Le capitaine s’inclina.

— Me permettez-vous à mon tour, reprit l’étranger, de vous adresser une question ?

— Je vous en prie.

— Pourquoi cet échange de nom ?

— Parce que, dans la Prairie, il est bon de pouvoir distinguer ses ennemis de ses amis.

— C’est juste ; maintenant ?

— Maintenant je suis certain de ne pas vous compter parmi les premiers.

Quien sabe ? repartit en riant don Stefano ; il y a de si étranges hasards !

Les deux hommes, après avoir encore échangé quelques mots de la façon la plus amicale, se serrèrent cordialement la main ; don Miguel rentra sous la tente, et don Stefano, après s’être étendu les pieds au feu, s’endormit ou du moins ferma les yeux.

Une heure après, le silence le plus complet régnait dans le camp. Les feux ne jetaient plus qu’une lueur douteuse, et les sentinelles, appuyées sur leurs rifles, se laissaient elles-mêmes aller à cette espèce de vague somnolence qui n’est pas encore le sommeil, mais qui déjà n’est plus la veille.

Soudain un hibou, caché probablement dans un arbre voisin, poussa à deux reprises son houhoulement mélancolique.

Don Stéfano ouvrit subitement les yeux ; sans changer de position, il s’assura par un regard investigateur que tout était tranquille autour de lui ; puis, après s’être convaincu que son machète et ses revolvers ne l’avaient pas quitté, il saisit son rifle et imita à son tour le cri du hibou ; un cri pareil lui répondit.

L’étranger, après.avoir accommodé son zarapé de façon à imiter un corps humain, dit, en le flattant à voix basse, quelques mots à son cheval, afin de le tranquilliser et de lui faire prendre patience, et s’allongeant sur le sol, il se dirigea, en rampant doucement, vers une des issues du camp, s’arrêtant par intervalle, afin de jeter un regard autour de lui.

Tout continuait à être calme. Arrivé au pied du retranchement formé par les charges des mules, il se redressa, franchit l’obstacle d’un bond de tigre et disparut dans la prairie.

Au même instant, un homme se releva, sauta par-dessus le retranchement et s’élança à sa poursuite.

Cet homme était Domingo.