75%.png

L’Éclaireur/15

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Paris, Amyot (p. 147-157).
◄  XIV
XVI  ►

XV.

Retour à la vie.


Cependant, avec les premières lueurs du matin, l’ouragan terrible qui avait si cruellement sévi pendant la nuit presque tout entière s’était peu à peu calmé ; le vent avait balayé le ciel et emporté au loin les nuages sombres qui plaquaient de taches noirâtres le bleu de l’éther ; le soleil se levait majestueusement dans des flots de lumière ; les arbres, rafraîchis par la tempête ; avaient repris ce vert mat que souillait la veille le sable poussiéreux du désert, et les oiseaux, dont les innombrables myriades se cachaient frileusement sous l’épaisse feuillée du couvert, entonnaient à plein gosier l’harmonieux concert que chaque matin, au réveil de la nature, ils chantent au Très-Haut ; hymne sublime et grandiose, harmonie saisissante dont le rhythme, plein de naïves mélodies, fait doucement rêver l’homme perdu dans ces océans de verdure, et le plonge à son insu dans la mélancolique rêverie de l’espoir dont la réalisation est au ciel.

Ainsi que nous l’avons dit, don Miguel Ortega sauvé grâce au courage à toute épreuve et à la présence d’esprit des deux coureurs des bois, avait été transporté par eux au pied d’un arbre où ils l’avaient étendu.

Le jeune homme était évanoui. Le premier soin des chasseurs fut de rechercher ses blessures. Il en avait deux, une au bras droit, l’autre à la tête. Aucune des deux n’était dangereuse. La blessure du bras saignait beaucoup ; une balle avait déchiré les chairs, mais sans occasionner de rupture d’os ni aucun autre accident grave. Quant à la blessure de la tête, produite évidemment par un instrument tranchant, les cheveux s’étaient déjà collés dessus et avaient arrêté l’hémorragie.

L’évanouissement de don Miguel était causé par la perte de sang d’abord, puis par la surexcitation nerveuse d’une lutte longue et acharnée et par la somme immense de forces qu’il avait été contraint de dépenser pour résister aux ennemis nombreux qui l’avaient traîtreusement attaqué.

Les coureurs des bois, par la vie qu’ils mènent et les accidents sans nombre auxquels ils sont sans cesse exposés, sont contraints de posséder quelques connaissances pratiques en médecine et surtout en chirurgie. Élèves des Peaux-Rouges, les simples jouent un grand rôle dans leur système de médication. Balle-Franche et Bon-Affût, étaient passés maîtres dans l’art de traiter sommairement les plaies, à la mode indienne. Après avoir lavé avec soin les blessures, coupé les cheveux de celle de la tête, ils prirent des feuilles d’oregano, en formèrent une espèce de cataplasme en les mouillant légèrement avec un peu d’eau-de-vie étendue d’eau et appliquèrent ce remède primitif sur les blessures en l’assujettissant avec des feuilles d’abanijo coupées en bandes et attachées au moyens de fils d’aloès. Puis, avec la lame d’un couteau, ils écartèrent légèrement les mâchoires serrées du blessé, et introduisirent quelques gouttes de liqueur dans sa bouche. Au bout de quelques instants don Miguel entrouvrit faiblement les yeux, et une rougeur fugitive colora les pommettes de ses joues pâlies.

Les chasseurs, les deux mains croisées sur l’extrémité de leur rifle, examinaient avec soin le visage du blessé, cherchant à lire sur ses traits les résultats probables des moyens qu’ils avaient cru devoir employer pour le soulager.

L’homme qui sort d’un évanouissement profond n’a pas, dans le premier moment, conscience des objets extérieurs ni le souvenir des faits qui se sont passés ; l’équilibre brusquement rompu entre ses facultés par les chocs successifs qu’elles ont éprouvés, ne se rétablit que lentement et graduellement, au fur et à mesure que la vue devient plus nette et la mémoire plus claire. Don Miguel jeta autour de lui un regard sans chaleur et sans expression, et referma presque aussitôt les yeux comme s’il avait été fatigué déjà de l’effort qu’il avait été contraint de faire pour les ouvrir.

— Dans quelques heures ses forces seront revenues, et avant trois jours il n’y paraîtra plus, observa Balle-Franche, en hochant sentencieusement la tête ; vrai Dieu ! c’est un de ces hommes carrés comme je les aime !

— N’est-ce pas, répondit Bon-Affût ; si jeune et déjà si vaillant, quel rude assaut il a soutenu !

— Oui, et bravement, où peut le dire ! C’est égal, si nous ne nous étions pas trouvés là, il aurait eu de la peine à s’en tirer.

— Il aurait succombé, cela ne fait point le moindre doute, c’eût été malheureux.

— Très-malheureux ! enfin l’en voilà hors. Ah çà, qu’allons-nous en faire à présent ? Nous ne pouvons demeurer éternellement ici ; d’un autre côté, il est incapable défaire un mouvement, il faudrait cependant le ramener au camp, ses hommes doivent être inquiets de son absence, qui sait ce qui arriverait si elle se prolongeait ?

— C’est juste. Nous ne pouvons pas songer à le mettre sur son cheval, il faut aviser à un autre expédient.

— Pardieu ! ce n’est pas embarrassant, la torpeur dans laquelle il est tombé durera près de deux heures, dans l’intervalle, il sera à peine capable de prononcer quelques mots et de se rappeler vaguement ce qui est arrivé ; il n’est donc pas nécessaire que nous demeurions tous deux auprès de lui, un seul suffira, moi, par exemple ; vous, vous profiterez de cela pour vous rendre au camp, annoncer ce qui s’est passé, dire aux gambucinos dans quel état se trouve leur chef, demander du secours et l’amener dans le plus court délai possible.

— Vous avez, ma foi raison, Balle-Franche, votre conseil est excellent, je vais le mettre immédiatement à exécution ; je serai tout au plus absent pendant deux heures, veillez bien, car nous ne savons qui sont les gens qui rôdent aux environs et probablement espionnent nos démarches.

— Soyez tranquille, Bon-Affût, je ne suis pas un de ces hommes qui se laissent surprendre ; ainsi, tenez, je me souviens d’une aventure qui m’arriva à peu près dans les mêmes conditions que celles où nous nous trouvons aujourd’hui. Il y a longtemps de cela, c’était en 1824, j’étais tout jeune alors, et je….

Mais, Bon-Affût, qui voyait avec effroi poindre une des interminables histoires de son ami, se hâta de l’interrompre sans cérémonie, en disant :

— Pardieu ! je vous connais de longue date, Balle-Franche, et je sais quel homme vous êtes, aussi je m’en vais parfaitement tranquille.

— C’est égal, insista le chasseur, si vous me laissiez vous expliquer…

— Inutile, inutile, mon ami ; d’un homme de votre trempe et de votre expérience les explications sont oiseuses, interrompit Bon-affût en se jetant vivement en selle et s’éloignant à toute bride.

Balle-Franche le suivit longtemps des yeux.

— Hum ! fit-il d’un ton pensif, Dieu m’est témoin que cet homme est une des plus excellentes créatures qui existent ; je l’aime comme un frère, eh bien, je ne pourrai jamais lui faire comprendre combien il est utile et précieux de conserver dans sa mémoire le souvenir des choses passées, afin de ne pas se trouver embarrassé lorsque surgit tout à coup une de ces difficultés si fréquentes dans la vie du désert ; enfin, à la grâce de Dieu !

Et il se remit à examiner le blessé avec cette sollicitude intelligente qu’il n’avait jusque-là cessé de lui témoigner.

Don Miguel n’avait pas fait un mouvement, près d’une heure s’était écoulée, et le blessé, dont l’évanouissement s’était peu à peu dissipé, était instantanément tombé dans un sommeil lourd et agité dont rien ne semblait devoir le tirer avant longtemps. Balle-Franche, assis auprès de lui, le rifle entre les jambes, fumait philosophiquement sa pipe indienne, attendant avec cette patience particulière aux chasseurs qu’un symptôme quelconque lui annonçât que le blessé parvenait à secouer cette torpeur de mauvais présage qui s’était emparée de lui.

Le vieux Canadien aurait désiré, au risque de voir se déclarer une fièvre intense, qu’une commotion subite vînt fouetter l’organisme du jeune homme et le rejeter brutalement dans la vie ; il comptait sur l’arrivée des gambucinos pour obtenir ce résultat, et souvent il interrogeait le désert avec inquiétude pour tâcher de les apercevoir. Mais il ne voyait, il n’entendait rien. Tout était calme et silencieux autour de lui.

— Allons, murmurait-il parfois, en jetant un regard mécontent sur don Miguel étendu à ses pieds, le choc a été trop rude, et rien qui vienne galvaniser cette matière et lui rendre la conscience de son être ! sur mon âme c’est jouer de malheur !

Au moment où, pour la centième fois peut-être, il répétait cette phrase avec un dépit toujours croissant, il entendit à quelque distance un froissement assez fort dans les feuilles et un bris de branches mortes.

— Eh ! eh ! fit le chasseur, qu’est-ce que c’est que cela ?

Il leva vivement la tête et examina avec soin les alentours ; tout à coup il partit d’un éclat de rire concentré, et ses yeux étincelèrent de joie.

— Pardieu ! s’écria-t-il gaiement, voilà justement mon affaire, c’est Dieu qui m’envoie ce gaillard-là pour me tirer d’embarras, qu’il soit le bienvenu.

À une vingtaine de pas au plus du chasseur, couché sur la maîtresse branche d’un mezquite énorme, un magnifique jaguar fixait sur lui des regards flamboyants, en passant par intervalle une de ses pattes de devant derrière ses oreilles avec ces minauderies et ces ronrons particuliers à la race féline. Cette bête fauve, probablement effrayée par l’ouragan de la nuit, n’avait pu encore regagner sa tanière vers laquelle elle se dirigeait, lorsque sur son chemin elle avait rencontré les deux hommes.

Le jaguar ou tigre d’Amérique, loin d’attaquer l’homme, évite avec soin sa rencontre, ce n’est que poussé et contraint qu’il accepte le combat, mais alors il devient terrible et une lutte avec lui est souvent mortelle, à moins que son antagoniste soit aguerri et au courant des nombreuses ruses qu’il emploie pour s’assurer la victoire.

À l’instant où le tigre apercevait le chasseur, celui-ci l’avait vu, le combat était donc imminent. Les deux ennemis restèrent plusieurs minutes à s’observer, les regards croisés comme deux lames d’épées.

— Allons, décide-toi donc, paresseux, murmura Balle-Franche.

Le jaguar poussa un sourd rugissement, aiguisa quelques secondes ses griffes formidables sur la branche qui lui servait de piédestal, puis se repliant et se pelotonnant pour ainsi dire sur lui-même, il bondit sur le chasseur. Celui-ci ne bougea pas ; le rifle à l’épaule, les pieds écartés et fortement appuyés en terre, le corps un peu penché, il suivait d’un œil intelligent tous les mouvements du fauve ; au moment où celui-ci s’élança, le chasseur pressa la détente.

Le coup partit, le tigre tournoya dans l’espace avec un hurlement furieux et retomba aux pieds de Balle-Franche. Le Canadien se pencha vers lui, le jaguar était mort ; la balle du chasseur lui était entrée dans le crâne par l’œil droit et l’avait foudroyé.

Cependant, au hurlement du fauve et à la détonation du rifle de Balle-Franche, don Miguel avait ouvert les yeux il s’était brusquement relevé sur le coude droit, et le regard effaré, les traits contractés par une émotion étrange et terrible qui empourprait son visage.

— À moi ! à moi ! cria-t-il d’une voix tonnante.

— Me voila ! s’écria Balle-Franche, en accourant et l’obligeant à se recoucher.

Don Miguel le regarda.

— Qui êtes-vous ? lui dit-il, au bout d’un instant, que me voulez— vous ? Je ne vous connais pas.

— C’est juste, répondit imperturbablement le chasseur, qui lui parlait comme à un enfant, mais vous me connaîtrez bientôt, soyez tranquille ; pour le moment, qu’il vous suffise de savoir que je suis un ami.

— Un ami ! répéta le blessé, qui cherchait à remettre de l’ordre dans ses idées encore confuses et couvertes d’un épais bandeau, quel ami ?

— Pardieu ! fit le chasseur, vous ne devez pas les compter par milliers je suppose ; je suis votre ami depuis quelques heures, je vous ai sauvé au moment où vous alliez mourir.

— Mais tout cela ne me dit rien, ne m’apprend rien. Comment suis-je ici, comment vous y trouvez-vous ?

— Voilà bien des questions à la fois, il m’est impossible d’y répondre. Vous êtes blessé, et votre état vous interdit toute conversation. Voulez-vous boire ?

— Oui, répondit machinalement don Miguel.

Balle-Franche lui tendit sa gourde.

— Mais, reprit-il au bout d’un instant, je n’ai pas rêvé cependant.

— Qui sait ?

— Ces coups de feu, ces cris que j’ai entendus ?

— La moindre des choses, un jaguar que je viens de tuer et que vous pouvez voir à quelques pas.

Il y eut un silence de quelques minutes ; don Miguel réfléchissait profondément, la lumière commençait à se faire dans son esprit, la mémoire revenait ; le chasseur suivait avec anxiété sur le visage du jeune homme les progrès incessants du retour de la pensée. Enfin un éclair d’intelligence brilla dans l’œil du jeune homme, et fixant son regard fiévreux sur le vieux chasseur :

— Combien y a-t-il de temps que vous m’avez sauvé ? lui demanda-t-il.

— Trois heures à peine.

— Ainsi, il s’est écoulé depuis que les événements qui m’ont amené ici ont eu lieu…

— Une nuit seulement.

— Oui, reprit le jeune homme d’une voix profonde, une nuit terrible. Oh ! j’ai cru mourir.

— Vous n’avez échappé que par miracle.

— Merci.

— Je n’étais pas seul.

— Qui donc encore m’est venu en aide. Dites-moi son nom, afin que je le garde précieusement dans ma mémoire.

— Bon-Affût.

— Bon-Affût ! s’écria le blessé avec attendrissement ; toujours lui. Oh ! je devais m’attendre à ce nom, car il m’aime, lui.

— Oui.

— Et vous, quel est votre nom ?

— Balle-Franche.

Le jeune homme tressaillit, et étendant le bras :

— Votre main, fit-il ; vous aviez raison tout à l’heure de dire que vous étiez un ami. vous l’êtes effectivement depuis longtemps déjà, Bon-Affût m’a souvent parlé de vous.

— Depuis trente ans lui et moi nous sommes liés.

— Je le sais ; mais où est-il donc, que je ne le vois pas ?

— Il est parti, voilà deux heures environ, pour se rendre au campement de votre cuadrilla, afin d’amener des secours.

— Il songe à tout.

— Moi, je suis demeuré pour vous soigner et veiller sur vous pendant son absence, mais il ne peut tarder à revenir.

— Croyez-vous que je serai longtemps réduit à l’impuissance ?

— Non, vos blessures ne sont pas sérieuses. Ce qui vous abat en ce moment, c’est le choc moral que vous avez reçu, et surtout le sang que vous avez perdu lorsque vous avez roulé évanoui dans le Rubio.

— Ainsi cette rivière…

— Est le Rubio.

— Je suis donc à l’endroit même où s’est terminée la lutte ?

— Oui.

— Combien de jours pensez-vous que je demeure ainsi ?

— Quatre ou cinq au plus.

Il y eut encore quelques secondes d’interruption à cette conversation à bâtons rompus.

— Vous m’avez dit que ce qui m’abat le plus est l’affaiblissement de mes facultés produit par le choc moral que j’ai reçu, n’est-ce pas ? reprit don Miguel.

— Oui, je l’ai dit.

— Croyez-vous qu’une volonté ferme et puissante pourrait amener une réaction favorable a cet état ?

— Je le crois.

— Donnez-moi votre main.

— La voilà.

— Bon, soutenez-moi.

— Que voulez-vous faire ?

— Me lever.

— Vive Dieu ! je disais bien que vous étiez un homme. Allons, soit, j’y consens, essayez.

Après plusieurs minutes d’efforts infructueux, don Miguel parvint enfin à se tenir debout.

— Enfin ! s’écria-t-il d’un ton de triomphe.

Au premier pas qu’il fit, il perdit l’équilibre et roula à terre.

Balle-Franche s’élança vers lui.

— Laissez-moi, lui cria-t-il, laissez-moi, je veux me relever seul.

Il y parvint ; cette fois il prit mieux ses précautions que la première, et réussit à faire quelques pas.

Balle-Franche le regardait avec admiration.

— Oh ! il faut que la volonté dompte la matière, reprit don Miguel, les sourcils froncés et les veines gonflées ; j’y arriverai.

— Vous vous tuerez.

— Non, car il faut que je vive ; donnez-moi à boire.

Pour la seconde fois Balle-Franche, lui passa sa gourde ; le jeune homme la porta avidement à ses lèvres.

— Maintenant, s’écria-t-il avec un accent fébrile, en rendant cette gourde au chasseur, à cheval !

— Comment, à cheval ! s’écria Balle-Franche avec stupéfaction.

— Oui, je veux partir.

— Mais c’est de la folie cela !

— Laissez-moi faire, vous dis-je, je me tiendrai ; seulement, comme ma blessure au bras gauche m’empêche de me mettre seul en selle, je réclame votre aide.

— Vous le voulez ?

— Je l’exige.

— Soit donc, et à la grâce de Dieu.

— Il nous protégera, soyez-en certain.

Balle-Franche aida le jeune homme à se mettre en selle ; contre les prévisions du chasseur, il s’y tint droit et ferme.

— Maintenant, dit-il, prenez la peau de votre jaguar, et partons.

— Où allons-nous ?

— Au camp ; Bon-Affût sera bien étonné de me voir, lui qui me croit à demi-mort.

Balle-Franche suivit silencieusement le jeune homme ; il renonçait à chercher plus longtemps à s’expliquer ce caractère étrange.