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L’Éclaireur/18

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Paris, Amyot (p. 177-187).
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XVIII

Avant le Jugement.


Lorsque Balle-Franche se fut éloigné, Bon-Affût, l’Indien et Ruperto se rapprochèrent du blessé, toujours plongé dans le même état d’insensibilité, et se groupèrent autour de lui afin de surveiller son réveil.

Don Mariano, dont les scrupules étaient éteints désormais et qui avait hâte de connaître, dans tous leurs détours, les ténébreuses machinations de son frère, afin de baser sur de solides arguments l’accusation qu’il voulait porter contre lui devant le tribunal suprême qu’il avait si inopinément installé, se retira avec ses domestiques dans un épais taillis, et là, loin des regards, il ouvrit le portefeuille avec une impatience fébrile, et commença la lecture des papiers qu’il contenait avec une horreur qui croissait à chaque lettre nouvelle qu’il dépliait.

Don Mariano ne voulait pas que son frère connût sa présence avant de comparaître devant ses juges, il comptait sur son apparition inopinée pour déjouer sa perspicacité et sa présence d’esprit en lui faisant perdre le sang-froid ; voilà pour quelle raison il s’était caché dans un endroit inaccessible aux plus clairvoyants regards, se réservant d’apparaître subitement lorsque le moment serait arrivé.

Plus d’une heure s’écoula encore sans que don Stefano, malgré les soins incessants de l’Églantine, fit un mouvement qui indiquât son retour à la vie. Cependant les trois hommes accroupis silencieusement autour de lui ne s’étaient pas un instant relâchés de leur surveillance : ils comprenaient toute la portée de l’acte qu’ils étaient appelés à accomplir, et désiraient, avec cette intuition, que possèdent instinctivement les âmes loyales, que l’homme qu’ils allaient juger fût assez remis et assez en possession de ses facultés intellectuelles pour défendre bravement sa vie.

Au moment où le soleil, déclinant rapidement à l’horizon, allongeait démesurément l’ombre des arbres et n’apparaissait plus entre les plus basses branches que comme un globe de feu, la brise du soir passa en se levant comme un souffle rafraîchissant sur le front pâle du blessé, qui poussa un profond soupir à cette sensation de bien-être que lui faisait éprouver, après la chaleur accablante du four, cette bienfaisante fraîcheur.

— Il va ouvrir les yeux, murmura Bon-Affût.

L’Aigle-Volant posa un doigt sur ses lèvres en montrant le blessé.

Si bas qu’eût parlé le chasseur, don Stéfano l’avait entendu, sans comprendre peut-être le sens des paroles qui avaient frappé ses oreilles, mais pourtant suffisamment pour lui faire faire un mouvement prononcé et rappeler en lui le sentiment de l’existence.

Don Stefano n’était pas un homme ordinaire ; digne fils de la race abâtardie du Mexique, la ruse formait le point le plus saillant de son caractère, profondément dissimulé : habitué à toujours juger mal des hommes et des choses, la méfiance semblait innée dans son cœur. Les paroles de Bon-Affût l’avertirent de se tenir sur ses gardes. Sans bouger, sans ouvrir les yeux, afin de ne pas révéler son retour à la vie, il fit un effort suprême pour se rappeler les circonstances qui avaient précédé l’événement dont il était victime, afin d’arriver de déduction en déduction à se rendre compte de la position dans laquelle il se trouvait, et deviner, s’il était possible, entre les mains de qui le hasard ou sa mauvaise fortune l’avait fait tomber.

La tâche que s’imposait don Stefano n’était pas facile, puisqu’il était, par la force des circonstances, privé de son plus solide auxiliaire, la vue, qui lui aurait permis de reconnaître les gens qui l’entouraient, ou du moins lui aurait révélé s’ils étaient amis ou ennemis. Aussi, bien qu’il écoutât avec la plus grande attention, afin de saisir une phrase ou un mot qui le guidât dans ses suppositions, et lui permit d’assoir son calcul sur des données sinon positives, du moins probables, comme les chasseurs, avertis par le chef et soupçonnant une ruse, s’abstinrent de leur côté de faire un geste et de prononcer un mot, toutes ses prévisions furent déjouées, et il demeura dans la plus complète ignorance.

Ce silence prolongé augmenta encore l’inquiétude de don Stefano, et le plongea au bout de quelque temps dans une anxiété telle qu’il résolut, coûte que coûte, d’en sortir. Mettant presque aussitôt son projet à exécution, il fit un mouvement comme pour se lever, et ouvrit brusquement les yeux en jetant autour de lui un regard circulaire et investigateur.

— Comment vous sentez-vous ? lui demanda Bon-Affût en se penchant vers lui.

— Bien faible, répondit don Stefano d’une voix dolente ; j’éprouve une pesanteur générale et je sens d’affreux bourdonnements dans les oreilles.

— Hùm ! continua le chasseur, cela n’est pas dangereux, il en est toujours ainsi à la suite d’une chute.

— J’ai donc fait une chute, reprit le blessé, que la vue de Ruperto, qu’il avait reconnu, commençait à rassurer.

— Dame ! il est probable, puisque nous vous avons ramassé étendu sur le sable auprès du gué del Rubio.

— Ah ! c’est là que vous m’avez trouvé ?

— Oui, il y a environ trois heures.

— Merci du secours que vous m’avez donné, sans lui il est probable que je serais mort.

— C’est fort possible ; mais ne vous hâtez pas de nous remercier.

— Pourquoi donc ? demanda don Stefano en dressant subitement les oreilles à cette réponse ambiguë qui lui paraissait une menace déguisée.

— Eh ! qui sait, repartit Bon-Affût avec bonhommie, nul ne peut répondre de l’avenir.

Don Stefano, dont les forces revenaient rapidement et qui déjà avait reconquis toute sa lucidité d’esprit, se dressa brusquement, et fixant sur le Canadien un regard qui semblait vouloir fouiller au fond de ses pensées les plus secrètes :

— Mais je ne suis pas votre prisonnier cependant.

— Hum ! fit le chasseur sans répondre autrement.

Cette interjection donna fort à penser au blessé et l’inquiéta plus qu’une longue phrase.

— Parlons franchement, dit-il au bout de quelques minutes de réflexions.

— Je ne demande pas mieux.

— De vous trois, il y en a un que je connais, continua-t-il en désignant Ruperto, qui fil silencieusement un geste affirmatif ; je n’ai jamais, que je sache offensé cet homme, au contraire.

— C’est vrai, répondit Ruperto.

— Vous, je ne vous ai jamais vu, donc vous ne pouvez nourrir contre moi aucun sentiment d’inimitié.

— En effet, voici la première fois que la Providence nous met face à face.

— Reste ce guerrier indien qui, de même que vous, m’est parfaitement inconnu.

— Tout cela est exact.

— Pour quelle raison pourrais-je donc être votre prisonnier ? à moins, ce que je ne crois pas, que vous soyez de ces oiseaux de proie nommés pirates qui pullulent dans le désert.

— Nous ne sommes pas des pirates, mais de loyaux et honnêtes chasseurs.

— Raison de plus pour que de nouveau je vous adresse ma question, et vous demande si je suis, oui ou non, votre prisonnier.

— Cette question n’est pas aussi simple que vous le supposez ; bien que nous n’ayons, nous autres, aucun reproche à vous adresser personnellement, n’avez-vous pas insulté ou offensé d’autres individus depuis que vous errez dans les Prairies ?

— Moi ?

— Qui donc, si ce n’est vous ? N’avez-vous pas cherché, pas plus tard que cette nuit, à assassiner un homme dans une embuscade que vous lui aviez tendue.

— Oui, mais cet homme est mon ennemi.

— Eh bien ! supposez pour un instant que nous soyons les amis de cet homme.

— Mais cela n’est pas, cela ne peut pas être.

— Pourquoi donc ? qui vous le fait supposer ?

Don Stefano haussa les épaules avec dédain.

— Vous me croyez donc bien simple, dit-il, que vous supposez que je me payerai d’une telle défaite ?

— Ce n’en est pas autant une que vous le croyez.

— Allons donc ! si j’étais tombé entre les mains de cet homme, il m’aurait fait transporter à son camp, afin de se venger de moi devant les bandits qu’il commande et auxquels la vue de mon supplice aurait été sans doute beaucoup trop agréable pour qu’il cherchât à les priver de ce ravissant spectacle.

Le vieux chasseur, dont jusqu’à ce moment la parole avait été ironique et le visage narquois, changea tout a coup de ton et devint aussi sérieux et aussi sévère que précédemment il avait été railleur.

— Écoutez, dit-il, et profitez de ce que vous allez entendre : nous ne sommes pas les dupes de votre feinte faiblesse ; nous savons très-bien que vos forces sont à peu près revenues ; l’avis que je vous donne est franc et a pour but de vous prévenir contre vous-même : vous n’êtes pas notre prisonnier, il est vrai, et pourtant vous n’êtes pas libre.

— Je ne vous comprends pas, interrompit don Stefano, dont le visage s’était éclairci, mais que ces dernières paroles avaient subitement rembruni.

— Aucune des personnes présentes, continua Bon-Affût, n’a de reproches à vous faire ; nous ne savons qui vous êtes, et avant aujourd’hui, moi, au moins, j’ignorais complétement votre existence ; mais il y a un homme qui prétend avoir contre vous, non pas des sentiments de haine, ce serait une affaire à régler entre vous et lui dans une rencontre loyale, mais des motifs de plainte assez forts pour provoquer votre mise en jugement immédiate.

— Ma mise en jugement immédiate ! répéta don Stefano au comble de l’ébahissement ; mais devant quel tribunal cet homme prétend-il donc me faire comparaître ? Nous sommes au désert ici.

— Oui, et vous paraissez l’oublier ; au désert où les lois des villes sont impuissantes pour atteindre les coupables, il existe une législation terrible, sommaire, implacable, à laquelle, dans l’intérêt commun, tout homme offensé a droit de faire appel, lorsque d’impérieuses circonstances l’exigent.

— Et cette loi, demanda don Stefono, dont le visage pâle déjà prit une teinte cadavéreuse, quelle est-elle ?

— C’est la loi du Lynch.

— La loi du Lynch !

— Oui, c’est en son nom que nous, qui, comme vous l’avez dit, ne vous connaissons pas, nous avons été réunis afin de vous juger.

— Me juger ! mais cela n’est pas possible. Quel crime ai-je commis ? quel est l’homme qui m’accuse ?

— Je ne puis répondre à ces questions ; j’ignore le crime dont on vous accuse ; je ne sais pas davantage le nom de votre accusateur ; seulement, croyez-moi, nous n’avons ni haine ni préventions contre vous ; donc, nous serons impartiaux ; prépares votre défense pendant le peu d’instants qui vous restent, et lorsque le moment sera arrivé, tâchez de prouver votre innocence en confondant votre accusateur, chose que je vous souhaite ardemment.

Don Stefano laissa tomber sa tête dans ses mains avec une expression de désespoir.

— Mais comment voulez-vous que je prépare ma défense, puisque j’ignore quels sont les faits que l’on m’impute ? Éclairez-moi dans ces ténèbres, faites luire à mes yeux une lueur, si faible qu’elle soit, afin que je puisse me guider, savoir où je vais enfin.

— En parlant ainsi que je l’ai fait, caballero, j’ai obéi à ma conscience qui m’ordonnait de vous avertir du danger qui vous menace ; vous en dire davantage me serait impossible, puisque, ainsi que vous, j’ignore tout complètement.

— Oh ! c’est à en devenir fou ! s’écria don Stefano.

Sur un geste de Bon-Affût, Ruperto et l’Aigle-Volant se levèrent ; le chasseur fit signe à l’Églantine de les imiter ; tous quatre se retirèrent et don Stefano demeura seul.

Le Mexicain se laissa aller sur le sol avec cette fureur insensée de l’homme fort devant lequel se dresse tout à coup un obstacle infranchissable, et qui, acculé dans une position désespérée, est contraint de s’avouer vaincu. En proie à la plus profonde anxiété, ne sachant de quel côté se tourner pour conjurer la tempête qui grondait sur sa tête, il cherchait vainement dans son esprit les moyens d’échapper aux mains qui le tenaient. Son génie inventif, si fécond en ruses de toutes sortes, ne lui fournissait aucun faux-fuyant, aucun stratagème qui put l’aider à soutenir avantageusement cette lutte suprême contre l’inconnu ; en vain il se creusait la tête, il ne trouvait rien. Tout à coup il se releva, et par un mouvement prompt comme la pensée, il porta la main à sa poitrine.

— Ah ! s’écria-t-il avec découragement en laissant retomber le bras le long de son corps, qu’est donc devenu mon portefeuille ?

Il chercha avidement autour de lui, mais il ne trouva rien.

— Je suis perdu, ajouta-t-il, si ces hommes s’en sont emparé ; que faire, que devenir ?

Un bruit de chevaux se fit entendre au loin, se rapprochant de plus en plus de l’endroit où campaient les chasseurs.

Bientôt le bruit devint plus distinct et il fut facile de reconnaître la marche d’une nombreuse troupe de cavaliers.

En effet, au bout d’un quart d’heure, une trentaine de chasseurs, conduits par Balle-Franche, entrèrent dans la clairière.

— Balle-Franche parmi ces bandits, murmura don Stefano, qu’est-ce que cela veut dire ?

Son incertitude ne fut pas de longue durée ; les arrivants conduisaient au milieu d’eux un homme, cet homme, don Stefano le reconnu immédiatement.

— Don Miguel Ortega ! Oh ! oh ! Puis il ajouta au bout d’un instant, avec un de ces sourires narquois dont il avait l’habitude, je connais mon accusateur maintenant. Allons, allons, fit-il à part lui, la position n’est pas aussi désespérée que je le supposais ; ces hommes, il est évident qu’ils ne savent rien, et que mes précieux papiers ne sont pas tombés entre leurs mains. Hum ! je crois que cette terrible loi du Lynch aura tort cette fois, et que j’échapperai à ce péril comme j’ai échappé à tant d’autres.

Don Miguel avait passé sans voir don Stefano, ou peut-être, ce qui est plus probable, sans paraître l’apercevoir. Quant à don Stefano, intéressé à se renseigner et à ne pas laisser échapper le moindre détail de ce qui se passait autour de lui, il suivait d’un œil attentif, bien qu’en affectant le maintien le plus indifférent, tous les mouvements des chasseurs. Après avoir doucement déposé la civière à l’extrémité opposée du lieu où don Stefano était étendu, les gambucinos, sans quitter leur chevaux, formèrent un grand cercle autour de la clairière et demeurèrent immobiles la carabine sur la cuisse, rendant par cette manœuvre toute tentative de fuite impossible.

Des crânes de bisons destinés à servir de sièges furent disposés en demi-cercle devant un feu de branches sèches Sur ces crânes, au nombre de cinq, cinq hommes prirent place immédiatement. Ces cinq hommes se rangèrent dans l’ordre suivant : don Miguel Ortega, remplissant les fonctions de président, au centre, ayant à sa droite Bon-Affût et à sa gauche Balle-Franche, puis le chef indien et un gambucino.

Ce tribunal en plein air, au milieu de cotte forêt vierge, entouré de ces cavaliers aux costumes étranges, immobiles comme des statues de bronze florentin, offrait un aspect imposant et saisissant à la fois ; ces cinq hommes, au front sévère, aux sourcils froncés, calmes et impassibles, ressemblaient à s’y méprendre, à cette sainte vehème qui, dans les anciens jours, sur les bords du Rhin, s’était substituée à la justice légale impuissante à réprimer les crimes, et rendait ses arrêts en plein air, au grondement sourd des vents et aux murmures mystérieux des grandes eaux.

Malgré lui, don Stefano sentit un frémissement de terreur parcourir son corps, en jetant un coup d’œil circulaire sur la clairière et en apercevant tous ces regards fatalement dirigés sur lui avec cette implacable fixité de la force et du droit du désert.

— Hum ! murmura-t-il à part lui, je crois que j’aurai peine à m’en tirer, et que je me suis trop hâté de chanter victoire.

En ce moment, deux chasseurs, sur un signe de don Miguel, quittèrent leur rang, mirent pied à terre et s’approchèrent du blessé. Celui-ci fit un effort sur lui-même et parvint à se mettre debout ; les chasseurs le prirent par-dessous les bras et le conduisirent en présence du tribunal.

Don Stefano se redressa, croisa les bras sur la poitrine, et, jetant un regard sardonique aux hommes devant lesquels on l’avait amené :

— Oh ! oh ! dit-il avec un accent railleur en s’adressant à don Miguel, c’est donc vous, caballero, qui êtes mon accusateur ?

Le capitaine haussa imperceptiblement les épaules.

— Non, répondit-il, je ne suis pas votre accusateur, je suis votre juge.