L’Éclat d’obus/1923/I/8

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Chapitre 8
Le journal d’Elisabeth
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II y avait dans ce double meurtre, qui succédait à une suite d’événements tragiques, tous enchaînés les uns aux autres par le lien le plus rigoureux, il y avait une telle accumulation d’horreurs et de fatalité révoltante que les deux jeunes gens ne prononcèrent pas une parole et ne firent pas un geste.

Jamais la mort, dont ils avaient tant de fois déjà senti le souffle au cours des batailles, ne leur était apparue sous un aspect plus sinistre et plus odieux.

La mort ! Ils la voyaient, non pas comme un mal sournois qui frappe au hasard, mais comme un spectre qui se glisse dans l’ombre, épie l’adversaire, choisit son moment, et lève le bras dans une intention déterminée. Et ce spectre prenait pour eux la forme même et le visage du major Hermann.

Paul articula, et vraiment sa voix avait cette intonation sourde, effarée, qui semble évoquer les forces mauvaises des ténèbres :

– Il est venu cette nuit. Il est venu, et comme nous avions marqué nos noms sur le mur, ces noms de Bernard d’Andeville et Paul Delroze, qui représentent à ses yeux les noms de deux ennemis, il a profité de l’occasion pour se débarrasser de ces deux ennemis. Persuadé que c’étaient toi et moi qui dormions dans cette chambre, il a frappé… et ceux qu’il a frappés c’est ce pauvre Gériflour et son camarade, qui meurent à notre place.

Après un long silence, il murmura :

– Ils meurent comme est mort mon père… et comme est morte Elisabeth… et aussi le garde et sa femme… et de la même main… la même, tu entends, Bernard ! Oui, c’est inadmissible, n’est-ce pas ? et ma raison se refuse à l’admettre… Pourtant, c’est la même main qui tient toujours le poignard… celui d’autrefois et celui-ci.

Bernard examina l’arme. Il dit en voyant les quatre lettres :

– Hermann, n’est-ce pas ? major Hermann ?

– Oui, affirma Paul vivement… Est-ce son nom réel et quelle est sa véritable personnalité ? Je l’ignore. Mais l’être qui a commis tous ces crimes est bien celui qui signe de ces quatre lettres : H. E. R. M.

Après avoir donné l’alerte aux hommes de sa section et fait avertir l’aumônier et le médecin-major, Paul résolut de demander un entretien particulier à son colonel et de lui confier toute l’histoire secrète qui pourrait jeter quelque lumière sur l’exécution d’Elisabeth et sur l’assassinat des deux soldats. Mais il apprit que le colonel et son régiment bataillaient au-delà de la frontière, et que la troisième compagnie était appelée en hâte, sauf un détachement qui devait rester au château sous les ordres du sergent Delroze. Paul fit donc l’enquête lui-même avec ses hommes.

Elle ne lui révéla rien. Il fut impossible de recueillir le moindre indice sur la façon dont le meurtrier avait pénétré, d’abord dans l’enceinte du parc, puis dans les ruines, et enfin dans la chambre. Aucun civil n’ayant passé, fallait-il en conclure que l’auteur du double crime était un des soldats de la troisième compagnie ? Évidemment non. Et cependant quelle supposition adopter en dehors de celle-ci ?

Et Paul ne découvrit rien non plus qui le renseignât sur la mort de sa femme et sur l’endroit où on l’avait enterrée. Et cela c’était l’épreuve la plus dure.

Auprès des blessés allemands il se heurta à la même ignorance que chez les prisonniers. Tous ils connaissaient l’exécution d’un homme et de deux femmes, mais tous ils étaient arrivés après cette exécution et après le départ des troupes d’occupation.

Il poussa jusqu’au village d’Ornequin. Peut-être savait-on quelque chose là. Peut-être les habitants avaient-ils entendu parler de la châtelaine, de la vie qu’elle menait au château, de son martyre, de sa mort…

Ornequin était vide. Pas une femme, pas un vieillard. L’ennemi avait dû envoyer les habitants en Allemagne, et sans doute dès le commencement, son but manifeste étant de supprimer tout témoin de ses actes pendant l’occupation et de faire le désert autour du château.

Ainsi Paul consacra trois jours à poursuivre de vaines recherches.

– Et cependant, disait-il à Bernard, Elisabeth n’a pu disparaître entièrement. Si je ne trouve pas sa tombe, ne puis-je pas trouver la moindre trace de son séjour ici ? Elle y a vécu. Elle y a souffert. Un souvenir d’elle me serait si précieux !

Il avait fini par reconstituer l’emplacement exact de la chambre qu’elle habitait, et même, au milieu des décombres, le monceau de pierres et de plâtras qui restait de cette chambre.

Cela était confondu avec les débris des salons, au rez-de-chaussée, sur lesquels avaient dégringolé les plafonds du premier étage, et c’est dans ce chaos, sous le tas des murs pulvérisés et des meubles en miettes, qu’un matin il recueillit un petit miroir brisé, et puis une brosse d’écaille, et puis un canif d’argent, et puis une trousse de ciseaux, tous objets ayant appartenu à Elisabeth.

Mais ce qui le troubla davantage encore, ce fut la découverte d’un gros agenda, où il savait que la jeune femme marquait avant son mariage ses dépenses, la liste des courses ou des visites à faire, et, parfois, des notes plus intimes sur sa vie.

Or, de cet agenda il ne restait que le cartonnage avec la date 1914 et la partie qui concernait les sept premiers mois de l’année. Tous les fascicules des cinq derniers mois avaient été non pas arrachés, mais détachés un à un des ficelles qui les retenaient à la reliure.

Tout de suite, Paul pensa :

« Ils ont été détachés par Elisabeth, et cela sans hâte, à un moment où rien ne la pressait ni ne l’inquiétait, et où elle désirait simplement se servir de ces feuillets pour écrire au jour le jour… Quoi ? quoi, sinon, justement, ces notes plus intimes qu’elle jetait auparavant sur l’agenda, entre un relevé de compte et une recette. Et comme, après mon départ, il n’y a plus eu de comptes et que l’existence n’a plus été pour elle que le drame le plus affreux, c’est sans doute à ces pages disparues qu’elle a confié sa détresse… ses plaintes… peut-être sa révolte contre moi. »

Ce jour-là, en l’absence de Bernard, Paul redoubla d’ardeur. Il fouilla sous toutes les pierres et dans tous les trous. Il souleva les marbres cassés, les lustres tordus, les tapis déchiquetés, les poutres noircies par les flammes. Durant des heures il s’obstina. Il distribua les ruines en secteurs patiemment interrogés tour à tour, et les ruines ne répondant pas à ses questions il refit dans le parc des investigations minutieuses.

Efforts inutiles, et dont Paul sentait l’inutilité. Elisabeth devait tenir beaucoup trop à ces pages pour ne les avoir pas, ou bien détruites, ou bien parfaitement cachées. À moins…

« À moins, se dit-il, qu’on ne les lui ait dérobées. Le major devait exercer sur elle une surveillance continue. Et, en ce cas, qui sait ?… »

Une hypothèse se dessinait dans l’esprit de Paul. Après avoir découvert le vêtement de la paysanne et le fichu de dentelle noire, il les avait laissés, n’y attachant pas d’autre importance, sur le lit même de la chambre, et il se demandait si le major, la nuit où il avait assassiné les deux soldats, n’était pas venu avec l’intention de reprendre les vêtements, ou, du moins, le contenu de leurs poches, ce qu’il n’avait pu faire, puisque le soldat Gériflour, couché dessus, les dissimulait aux regards.

Or voilà que Paul croyait se rappeler qu’en dépliant cette jupe et ce corsage de paysanne il avait perçu dans une poche un froissement de papier. Ne pouvait-on en conclure que c’était le journal d’Elisabeth, surpris et volé par le major Hermann ?

Paul courut jusqu’à la chambre où le double crime avait été commis. Il saisit les vêtements et chercha.

« Ah ! fit-il aussitôt, avec une véritable joie, les voici ! »

Les feuilles détachées de l’agenda remplissaient une grande enveloppe jaune. Elles étaient toutes indépendantes les unes des autres, froissées et déchirées par endroits, et il suffit à Paul d’un coup d’œil pour se rendre compte que ces feuilles ne correspondaient qu’aux mois d’août et de septembre, et que même il en manquait quelques-unes dans la série de ces deux mois.

Et il vit l’écriture d’Elisabeth.

Ce n’était pas d’abord un journal bien détaillé. Des notes simplement, de pauvres notes où s’exhalait un cœur meurtri, et qui, plus longues parfois, avaient nécessité l’adjonction d’une feuille supplémentaire. Des notes jetées de jour ou de nuit, au hasard de la plume ou du crayon, à peine lisibles parfois, et qui donnaient l’impression d’une main qui tremble, de deux yeux voilés de larmes, et d’un être éperdu de douleur.

Et rien ne pouvait émouvoir Paul plus profondément.

Il était seul, il lut :

Dimanche 2 août.

« II n’aurait pas dû m’écrire cette lettre. Elle est trop cruelle. Et puis pourquoi me propose-t-il de quitter Ornequin ? La guerre ? Alors, parce que la guerre est possible, je n’aurais pas le courage de rester ici et d’y faire mon devoir ? Comme il me connaît peu ! C’est donc qu’il me croit lâche ou bien capable de soupçonner ma pauvre maman ?… Paul, mon cher Paul, tu n’aurais pas dû me quitter… »

Lundi 3 août.

« Depuis que les domestiques sont partis, Jérôme et Rosalie redoublent d’attentions pour moi. Rosalie m’a suppliée de partir également. "Et vous, Rosalie, lui ai-je dit, est-ce que vous vous en irez ? – Oh ! nous, nous sommes de petites gens qui n’avons rien à craindre. Et puis, c’est notre place d’être ici." Je lui ai répondu que c’était la mienne aussi. Mais j’ai bien vu qu’elle ne pouvait pas comprendre.

« Quand je rencontre Jérôme, il hoche la tête et il me regarde avec des yeux tristes. »

Mardi 4 août.

« Mon devoir ? Oui, je ne le discute pas. J’aimerais mieux mourir que d’y renoncer. Mais comment le remplir, ce devoir ? Et comment parvenir à la vérité ? Je suis pleine de courage, et pourtant je ne cesse de pleurer, comme si je n’avais rien de mieux à faire. C’est que je pense surtout à Paul. Où est-il ? Que devient-il ? Quand Jérôme m’a dit ce matin que la guerre était déclarée, j’ai cru que j’allais m’évanouir. Ainsi Paul va se battre. Il sera blessé peut-être ! Tué ! Ah ! mon Dieu, est-ce que vraiment ma place ne serait pas auprès de lui, dans une ville voisine de l’endroit où il se bat ? Que puis-je espérer en restant ici ? Oui, mon devoir, je sais… ma mère. Ah ! maman, je te demande pardon. Mais, vois-tu, c’est que j’aime et que j’ai peur qu’il ne lui arrive quelque chose… »

Jeudi 6 août.

« Toujours des larmes. Je suis de plus en plus malheureuse. Mais je sens que, si je devais l’être davantage encore, je ne céderais pas. D’ailleurs, pourrais-je le rejoindre, alors qu’il ne veut plus de moi et qu’il ne m’écrit même pas ? Son amour ? Mais il me déteste ! Je suis la fille d’une femme pour qui sa haine n’a pas de bornes. Ah ! quelle horreur ! Est-ce possible ? Mais alors, s’il pense ainsi à maman et si je ne réussis pas dans ma tâche, nous ne pourrons plus jamais nous revoir, lui et moi ? Voilà la vie qui m’attend ? »

Vendredi 7 août.

« J’ai beaucoup interrogé Jérôme et Rosalie sur maman. Ils ne l’ont connue que quelques semaines, mais ils se la rappellent bien et tout ce qu’ils m’ont dit m’a fait tant plaisir ! Il paraît qu’elle était si bonne et si belle ! Tout le monde l’adorait.

« – Elle n’était pas toujours gaie, m’a dit Rosalie. Était-ce le mal qui la minait déjà, je ne sais pas, mais quand elle souriait, cela vous remuait le cœur.

« Ma pauvre chère maman !… »

Samedi 8 août.

« Ce matin, nous avons entendu le canon très loin. On se bat à dix lieues d’ici.» 

Tantôt des Français sont venus. J’en avais aperçu bien souvent du haut de la terrasse, qui passaient dans la vallée du Liseron. Ceux-là vont demeurer au château. Leur capitaine s’est excusé. Par crainte de me gêner, ses lieutenants et lui logent et prennent leurs repas dans le pavillon que Jérôme et Rosalie habitaient. »

Dimanche 9 août.

« Toujours sans nouvelles de Paul. Moi non plus je ne tente pas de lui écrire. Je ne veux pas qu’il entende parler de moi jusqu’au moment où j’aurai toutes les preuves.

« Mais que faire ? Et comment avoir les preuves d’une chose qui s’est passée il y a seize ans ? Je cherche, j’étudie, je réfléchis. Rien. »

Lundi 10 août.

« Le canon ne cesse pas dans le lointain. Pourtant le capitaine m’a dit qu’aucun mouvement ne laissait prévoir une attaque ennemie de ce côté. »

Mardi 11 août.

« Tantôt, un soldat, de faction dans les bois, près de la petite porte qui donne sur la campagne, a été tué d’un coup de couteau. On suppose qu’il aura voulu barrer le passage à un individu qui cherchait à sortir du parc. Mais comment cet individu était-il entré ? »

Mercredi 12 août.

« Qu’y a-t-il ? Voici un fait qui m’a vivement impressionnée et qui me semble inexplicable. Du reste il y en a d’autres qui sont aussi déconcertants, bien que je ne saurais dire pourquoi. Je suis très étonnée que le capitaine et que tous les soldats que je rencontre paraissent insouciants à ce point et puissent même plaisanter entre eux. Moi j’éprouve cette impression qui vous accable à rapproche des orages. C’est sans doute un état nerveux. « Donc ce matin… »

Paul s’interrompit. Tout le bas de la page où ces lignes étaient écrites, ainsi que la page suivante, étaient arrachées. Devait-on en conclure que le major, après avoir dérobé le journal d’Elisabeth, en avait extrait, pour des motifs quelconques, les pages où la jeune femme donnait certaines explications ? Et le journal reprenait :

Vendredi 14 août.

« Je n’ai pu faire autrement que de me confier au capitaine. Je l’ai conduit près de l’arbre mort, entouré de lierre, et je l’ai prié de s’étendre et d’écouter. Il a mis beaucoup de patience et d’attention dans son examen. Mais il n’a rien entendu, et, de fait, recommençant l’expérience à mon tour, j’ai dû reconnaître qu’il avait raison.

« – Vous voyez, madame, tout est absolument normal.

« – Mon capitaine, je vous jure qu’avant-hier il sortait de cet arbre-là, à cet endroit précis, un bruit confus. El cela a duré plusieurs minutes.

« Il m’a répondu, non sans sourire un peu :

« – Il serait facile de faire abattre cet arbre. Mais ne pensez-vous pas, madame, que, dans l’état de tension nerveuse où nous sommes tous, nous puissions être sujets à certaines erreurs, à des sortes d’hallucinations ? Car enfin d’où proviendrait ce bruit ?…

« Oui, évidemment, il avait raison. Et cependant, j’ai entendu… J’ai vu… »

Samedi 15 août.

« Hier soir, on a ramené deux officiers allemands qui furent enfermés dans la buanderie, au bout des communs.

« Ce matin, on n’a plus retrouvé dans cette buanderie que leurs uniformes.

« Qu’ils aient fracturé la porte, soit. Mais l’enquête du capitaine a montré qu’ils s’étaient enfuis, revêtus d’uniformes français, et qu’ils avaient passé devant les sentinelles en se disant chargés d’une mission à Corvigny.

« Qui leur a fourni ces uniformes ? Bien plus, il leur a fallu connaître le mot d’ordre… Qui leur a révélé ce mot d’ordre ?…

« Il paraît qu’une paysanne est venue plusieurs jours de suite apporter des œufs et du lait, une paysanne habillée un peu trop bien et que l’on n’a pas revue aujourd’hui… Mais rien ne prouve sa complicité. »

Dimanche 16 août.

« Le capitaine m’a engagée vivement à partir. Il ne sourit plus, maintenant. Il semble très préoccupé.

« – Nous sommes environnés d’espions, m’a-t-il dit. En outre, il y a des signes qui nous portent à croire que nous pourrions être attaqués d’ici peu. Non pas une grosse attaque, ayant pour but de forcer le passage à Corvigny, mais un coup de main sur le château. Mon devoir est de vous prévenir, madame, que d’un moment à l’autre, nous pouvons être contraints de nous replier sur Corvigny et qu’il serait pour vous plus qu’imprudent de rester.

« J’ai répondu au capitaine que rien ne changerait ma résolution.

« Jérôme et Rosalie m’ont suppliée également. À quoi bon ? Je ne partirai pas. »

Une fois encore, Paul s’arrêta. Il y avait, à cet endroit de l’agenda, une page de moins, et la suivante, celle du 18 août, déchirée au commencement et à la fin, ne donnait qu’un fragment du journal écrit par la jeune femme à cette date :

« … et c’est la raison pour laquelle je n’en ai pas parlé dans la lettre que je viens d’envoyer à Paul. Il saura que je reste à Ornequin, et les motifs de ma décision, voilà tout. Mais il doit ignorer mon espoir.

« Il est encore si confus, cet espoir, et bâti sur un détail si insignifiant ! Néanmoins, je suis pleine de joie. Je ne comprends pas la signification de ce détail, et, malgré moi, je sens son importance. Ah ! le capitaine peut bien s’agiter et multiplier les patrouilles, tous ses soldats visiter leurs armes et crier leur envie de se battre. L’ennemi peut bien s’installer à Ebrecourt, comme on le dit ! Que m’importe ? Une seule idée compte ! Ai-je trouvé le point de départ ? Suis-je sur la bonne route ?

« Voyons, réfléchissons… »

La page était déchirée là, à l’endroit où Elisabeth allait entrer dans des explications précises. Était-ce une mesure prise par le major Hermann ? Sans aucun doute, mais pourquoi ?

Déchirée également, la première moitié de la page du mercredi 19 août. Le 19 août, veille du jour où les Allemands avaient emporté d’assaut Ornequin, Corvigny et toute la région… Quelles lignes avait tracées la jeune femme en cet après-midi du mercredi ? Qu’avait-elle découvert ? Que se préparait-il dans l’ombre ?

La peur envahissait Paul. Il se souvenait qu’à deux heures du matin, le jeudi, le premier coup de canon avait tonné au-dessus de Corvigny, et c’est le cœur étreint qu’il lut sur la seconde partie de la page :

Onze heures du soir.

« Je me suis relevée et j’ai ouvert ma fenêtre. De tous côtes il y a des aboiements de chiens. Ils se répondent, s’arrêtent, semblent écouter, et recommencent à hurler comme jamais je ne les avais entendus. Quand ils se taisent, le silence devient impressionnant et alors j’écoute à mon tour afin de surprendre les bruits indistincts qui les tiennent éveillés.

« Et il me semble, à moi aussi, qu’ils existent, ces bruits. C’est autre chose que le froissement des feuilles. Cela n’a aucun rapport avec ce qui anime d’ordinaire le grand calme des nuits. Cela vient de je ne sais pas où, et mon impression est si forte à la fois et si confuse, que je me demande, en même temps, si je ne m’attarde pas à noter les battements de mon cœur ou bien si je ne devine pas le bruit de toute une armée en marche.

« Allons ! je suis folle. Une armée en marche ! Et nos avant-postes à la frontière ? Et nos sentinelles autour du château ?… Il y aurait bataille, échange de coups de fusil… »

Une heure du matin.

« Je n’ai pas bougé de la fenêtre. Les chiens n’aboyaient plus. Tout dormait. Et voilà que j’ai vu quelqu’un qui sortait d’entre les arbres et qui traversait la pelouse. J’aurais pu croire que c’était un de nos soldats. Mais, lorsque cette ombre passa sous ma fenêtre, il y avait assez de lumière dans le ciel pour me permettre de distinguer une silhouette de femme. Je pensai à Rosalie. Mais non, la silhouette était haute, l’allure légère et rapide.

« Je fus sur le point de réveiller Jérôme et de donner l’alarme. Je ne l’ai pas fait. L’ombre s’était évanouie du côté de la terrasse. Et tout à coup, il y eut un cri d’oiseau qui me parut étrange… Et puis une lueur qui fusa dans le ciel, comme une étoile filante jaillissant de la terre même.

« Et puis, plus rien. Encore le silence, l’immobilité des choses. Plus rien. Et cependant, depuis, je n’ose pas me coucher. J’ai peur, sans savoir de quoi. Tous les périls surgissent de tous les coins de l’horizon. Ils s’avancent, me cernent, m’emprisonnent, m’étouffent, m’écrasent. Je ne puis plus respirer. J’ai peur… j’ai peur… »