L’École des Robinsons/5

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Hetzel (p. 31-38).


V

dans lequel on se prépare à partir, et à la fin duquel on part pour de bon.


Il n’y avait plus à y revenir. Avant ce long voyage, à deux, à travers la vie, qu’on appelle mariage, Godfrey allait faire le tour du monde, — ce qui est quelquefois plus périlleux. Mais il comptait en revenir très aguerri, et, parti un jeune homme, ramener un homme au retour. Il aurait vu, observé, comparé. Sa curiosité serait satisfaite. Il ne lui resterait plus qu’à demeurer tranquille et sédentaire, à vivre heureux au foyer conjugal, que nulle tentation ne le porterait plus à quitter. Avait-il tort ou raison ? Courait-il à quelque bonne et solide leçon dont il ferait son profit ? Nous laisserons à l’avenir le soin de répondre.

Bref, Godfrey était enchanté.

Phina, anxieuse, sans en rien laisser paraître, se résignait à cet apprentissage.

Le professeur Tartelett, lui, d’habitude si ferme sur ses jambes, rompues à tous les équilibres de la danse, avait perdu son aplomb ordinaire et cherchait en vain à le retrouver. Il vacillait même sur le parquet de sa chambre, comme s’il eût été déjà sur le plancher d’une cabine, remuée par les coups de roulis et de tangage.

Vous les rectifierez ! (Page 30.)

Quant à William W. Kolderup, depuis la décision prise, il était devenu peu communicatif, surtout avec son neveu. Ses lèvres serrées, ses yeux à demi cachés sous ses paupières, indiquaient qu’une idée fixe s’était implantée dans cette tête, où bouillonnaient habituellement les hautes spéculations du commerce.

« Ah ! tu veux voyager, murmurait-il parfois, voyager au lieu de te marier, au lieu de rester chez toi, d’être heureux tout bêtement !… Eh bien, tu voyageras !

Les préparatifs furent aussitôt commencés.

C’était à l’un de ces quais artificiels. (Page 36.)

Tout d’abord, la question de l’itinéraire dut être soulevée, discutée et, finalement, résolue.

Godfrey s’en irait-il par le sud, l’est ou l’ouest ? Cela était à décider en premier lieu.

S’il débutait par les routes du sud, la compagnie « Panama to California and British Columbia », puis la compagnie « Packet Shouthampton Rio-Janeiro », se chargeraient de le conduire en Europe.

S’il prenait par l’est, le grand chemin de fer du Pacifique pouvait l’amener en quelques jours à New-York, et de là, les lignes Cunard, Inman, Withe-Star, Hamburg-American ou Transatlantique française, iraient le déposer suite littoral de l’ancien monde.

S’il voulait prendre à l’ouest, par la « Steam Transoceanic Golden Age », il lui serait facile de gagner Melbourne, puis l’isthme de Suez, avec les bateaux de la « Peninsular Oriental Steam Co ».

Les moyens de transport ne manquaient pas, et, grâce à leur concordance mathématique, le tour du monde n’est plus qu’une simple promenade de touriste.

Mais ce n’est pas ainsi que devait voyager le neveu-héritier du nabab de Frisco.

Non ! William W. Kolderup possédait, pour les besoins de son commerce, toute une flotte de navires à voiles et à vapeur. Il avait donc décidé qu’un de ses bâtiments serait « mis à la disposition du jeune Godfrey Morgan », comme s’il se fût agi d’un prince du sang, voyageant pour son plaisir, — aux frais des sujets de son père.

Par ses ordres, le Dream, solide steamer de six cents tonnes et de la force de deux cents chevaux, entra aussitôt en armement. Il devait être commandé par le capitaine Turcotte, un loup de mer, qui avait déjà couru tous les océans sous toutes les latitudes. Bon et hardi marin, cet habitué des tornades, des typhons et des cyclones, comptait déjà quarante ans de navigation sur cinquante ans d’âge. Se mettre à la cape et faire tête à l’ouragan n’était qu’un jeu pour ce « matelot », qui n’avait jamais été éprouvé que par le « mal de terre », c’est-à-dire lorsqu’il était en relâche. Aussi, de cette existence incessamment secouée sur le pont d’un bâtiment, avait-il conservé l’habitude de toujours se balancer à droite, à gauche, en avant, en arrière : il avait le tic du tangage et du roulis.

Un second, un mécanicien, quatre chauffeurs, douze matelots, en tout dix-huit hommes, devaient former l’équipage du Dream qui, s’il se contentait de faire tranquillement ses huit milles à l’heure, n’en possédait pas moins d’excellentes qualités nautiques. Qu’il n’eût pas assez de vitesse pour passer dans la lame lorsque la mer était grosse, soit ! mais aussi la lame ne lui passait pas dessus, avantage qui compense bien la médiocrité de la marche, surtout quand on n’est pas autrement pressé. D’ailleurs, le Dream était gréé en goélette, et, par un vent favorable, avec ses cinq cents yards carrés de toile, il pouvait toujours venir en aide à sa vapeur.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que le voyage du Dream ne dût être qu’un voyage d’agrément. William W. Kolderup était un homme trop pratique pour ne pas chercher à utiliser un parcours de quinze ou seize mille lieues à travers toutes les mers du globe. Son navire devait partir sans cargaison, sans doute, mais il lui était facile de se conserver dans de bonnes conditions de flottabilité, en remplissant d’eau ses « water-ballast[1] », qui auraient pu l’immerger jusqu’au ras du pont au cas où cela eût été nécessaire. Aussi le Dream comptait-il charger en route et visiter les divers comptoirs du riche négociant. Il s’en irait ainsi d’un marché à un autre. N’ayez pas peur, le capitaine Turcotte ne serait pas embarrassé de faire ses frais de voyage ! La fantaisie de Godfrey Morgan ne coûterait pas un dollar à la caisse avunculaire ! Ainsi agit-on dans les bonnes maisons de commerce.

Tout cela fut décidé dans de longs entretiens, très secrets, que William W. Kolderup et le capitaine Turcotte eurent ensemble. Mais il paraît que le règlement de cette affaire, si simple cependant, n’allait pas tout seul, car le capitaine dut faire de nombreuses visites au cabinet du négociant. Lorsqu’il en sortait, de plus perspicaces que les habitués de l’hôtel auraient observé qu’il avait une figure singulière, que ses cheveux étaient hérissés en coup de vent, comme s’il les eût tracassés d’une main fébrile, que toute sa personne, enfin, roulait et tanguait plus violemment que d’ordinaire. On avait pu entendre, aussi, des éclats de voix singuliers, qui prouvaient que les séances ne s’étaient pas passées sans orage. C’est que le capitaine Turcotte, avec son franc-parler, savait fort bien tenir tête à William W. Kolderup, qui l’aimait et l’estimait assez pour lui permettre de le contredire.

Enfin, paraît-il, tout s’arrangea. Qui avait cédé, de William W. Kolderup ou de Turcotte ? je n’oserais encore me prononcer, ne connaissant pas le sujet même de leurs discussions. Cependant je parierais plutôt pour le capitaine.

Quoi qu’il en soit, après huit jours d’entretiens, le négociant et le marin parurent être d’accord ; mais Turcotte ne cessait pas de grommeler entre ses dents :

« Que les cinq cent mille diables du surouet m’envoient par le fond du pot au noir, si jamais je me serais attendu, moi Turcotte, à faire de pareille besogne ! »

Cependant l’armement du Dream avançait rapidement, et son capitaine ne négligeait rien pour qu’il fût en état de prendre la mer dès la première quinzaine du mois de juin. On l’avait passé à la forme, et sa carène, soigneusement repeinte au minium, tranchait par son rouge vif avec le noir de ses œuvres mortes.

Il vient un grand nombre de bâtiments de toutes sortes et de toutes nationalités dans le port de San-Francisco. Aussi, depuis bien des années, les quais de la ville, régulièrement construits sur le littoral, n’auraient-ils pu suffire à l’embarquement et au débarquement des marchandises, si les ingénieurs n’étaient parvenus à établir plusieurs quais factices. Des pilotis de sapin rouge furent enfoncés dans les eaux, quelques milles carrés de planchers les recouvrirent de larges plates-formes. C’était autant de pris sur la baie, mais la baie est vaste. On eut ainsi de véritables cales de déchargement, couvertes de grues et de ballots, près desquelles steamers des deux océans, steamboats des fleuves californiens, clippers de tous pays, caboteurs des côtes américaines, purent se ranger dans un ordre parfait, sans s’écraser les uns les autres.

C’était à l’un de ces quais artificiels, à l’extrémité de Warf-Mission-Street, qu’avait été solidement amarré le Dream, après son passage au bassin de carénage.

Rien ne fut négligé pour que le steamer, affecté au voyage de Godfrey, put naviguer dans les meilleures conditions. Approvisionnements, aménagement, tout fut minutieusement étudié. Le gréement était en parfait état, la chaudière éprouvée, la machine à hélice excellente. On embarqua même, pour les besoins du bord et la facilité des communications avec la terre, une chaloupe à vapeur, rapide et insubmersible, qui devait rendre de grands services au cours de la navigation.

Enfin, bref, tout était prêt à la date du 10 juin. Il n’y avait plus qu’à prendre la mer. Les hommes, embarqués par le capitaine Turcotte pour la manœuvre des voiles ou la conduite de la machine, formaient un équipage de choix, et il eût été difficile d’en trouver un meilleur sur la place. Un véritable stock d’animaux vivants, agoutis, moutons, chèvres, coqs et poules, etc., était parqué dans l’entrepont ; les besoins de la vie matérielle se voyaient, en outre, assurés par un certain nombre de caisses de conserves des meilleures marques.

Quant à l’itinéraire que devait suivre le Dream, ce fut sans doute l’objet des longues conférences que William W. Kolderup et son capitaine eurent ensemble. Tout ce que l’on sut, c’est que le premier point de relâche indiqué devait être Auckland, capitale de la Nouvelle-Zélande, — sauf le cas où le besoin de charbon, nécessité par la prolongation de vents contraires, obligerait à se réapprovisionner, soit à l’un des archipels du Pacifique, soit à l’un des ports de la Chine.

Tout ce détail, d’ailleurs, importait peu à Godfrey, du moment qu’il s’en allait en mer, et pas du tout à Tartelett, dont l’esprit troublé s’exagérait de jour en jour les éventualités de navigation.

Il n’y avait plus qu’une formalité à remplir : la formalité des photographies.

Un fiancé ne peut décemment partir pour un long voyage autour du monde sans emporter l’image de celle qu’il aime, et, en revanche, sans lui laisser la sienne.

Godfrey, en costume de touriste, se livra donc aux mains de Stephenson et Co, photographes de Montgomery-Street, et Phina, dans sa toilette de ville, confia également au soleil le soin de fixer ses traits charmants, mais un peu attristés, sur la plaque des habiles opérateurs.

Ce serait encore une façon de voyager ensemble. Le portrait de Phina avait sa place tout indiquée dans la cabine de Godfrey ; celui de Godfrey, dans la chambre de la jeune fille.

Quant à Tartelett, qui n’était pas fiancé et ne songeait aucunement à l’être, on jugea convenable, cependant, de confier son image au papier sensibilisé. Mais, quel que fût le talent des photographes, ils ne purent obtenir une épreuve satisfaisante. Le cliché oscillant ne fut jamais qu’un brouillard confus, dans lequel il eût été impossible de reconnaître le célèbre professeur de danse et de maintien.

C’est que le patient, quoi qu’il en eût, ne pouvait s’empêcher de bouger, — en dépit de la recommandation en usage dans tous les ateliers consacrés aux opérations de ce genre.

On essaya d’autres moyens plus rapides, d’épreuves instantanées. Impossible. Tartelett tanguait et roulait déjà par anticipation, tout comme le capitaine du Dream.

Il fallut renoncer à conserver les traits de cet homme remarquable. Irréparable malheur pour la postérité, si — mais éloignons cette pensée ! — si, tout en croyant ne partir que pour l’ancien monde, Tartelett partait pour cet autre monde dont on ne revient pas. Le 9 juin, on était prêt. Le Dream n’avait plus qu’à appareiller. Ses papiers, connaissement, charte-partie, police d’assurance, étaient en règle, et, deux jours avant, le courtier de la maison Kolderup avait envoyé les dernières signatures.

Ce jour-là, un grand déjeuner d’adieu fut donné à l’hôtel de Montgomery-Street. On but à l’heureux voyage de Godfrey et à son prompt retour.

Godfrey ne laissait pas d’être assez ému, et il ne chercha point à le cacher. Phina se montra plus ferme que lui. Quant à Tartelett, il noya ses appréhensions dans quelques verres de champagne, dont l’influence se prolongea jusqu’au moment du départ. Il faillit même oublier sa pochette, qui lui fut rapportée à l’instant où on larguait les amarres du Dream.

Les derniers adieux furent faits à bord, les dernières poignées de main s’échangèrent sur la dunette ; puis, la machine donna quelques tours d’hélice, qui firent déborder le steamer.

« Adieu ! Phina.

— Adieu ! Godfrey.

— Que le ciel vous conduise ! dit l’oncle.

— Et surtout qu’il nous ramène ! murmura le professeur Tartelett.

— Et n’oublie jamais, Godfrey, ajouta William W. Kolderup, la devise que le Dream porte à son tableau d’arrière :

Confide, recte agens.

— Jamais, oncle Will ! Adieu, Phina !

— Adieu ! Godfrey. »

Le steamer s’éloigna, les mouchoirs s’agitèrent, tant qu’il resta en vue du quai, même un peu au delà.

Bientôt cette baie de San-Francisco, la plus vaste du monde, était traversée, le Dream franchissait l’étroit goulet de Golden-Gate, puis il tranchait de son étrave les eaux du Pacifique : c’était comme si cette « Porte d’or » venait de se refermer sur lui.



  1. Compartiments que l’on peut remplir d’eau lorsque le navire est lège, de manière à le maintenir dans sa ligne de flottaison.