L’École des bourgeois

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PERSONNAGES

PERSONNAGES

Monsieur Mathieu, frère de Madame Abraham

Damis, amant de Benjamine

un commissaire,

un notaire,

le marquis de Moncade,

un commandeur, ami du marquis

un comte, ami du marquis

Monsieur Pot-de-Vin,

un coureur,

Madame Abraham,

Benjamine, fille de Madame Abraham

Marthon, servante de Benjamine

La scène est à Paris, chez madame Abraham.


===ACTE I===



Scène I


madame abraham, benjamine

madame abraham

Enfin, ma chère benjamine, c'est donc ce soir que tu vas être l'épouse de Monsieur Personnage|le marquis de Moncade. Il me tarde que cela ne soit déjà ; et il me semble que ce moment n'arrivera jamais.


benjamine

J'en suis plus impatiente que vous, ma mère ; car, outre le plaisir de me voir femme d'un grand seigneur, c'est que, comme cette affaire s'est traitée depuis que Damis est à sa campagne, je serai ravie qu'à son retour il me trouve mariée, pour m'épargner ses reproches.


madame abraham

Est-ce que tu songes encore à DamiS ?


benjamine

Non, ma mère. Mais que voulez-vous ? Il est neveu de feu mon père ; nous avons été élevés ensemble : je ne connaissais personne plus aimable que lui ; j'ignorais même qu'il en fût. Je lui trouvais de l'esprit, du mérite ; il était amusant, tendre, complaisant. Il m'aima ; je l'aimai aussi.


madame abraham

Qu'il perd auprès de ce jeune seigneur ! Qu'il est défait ! Qu'il est petit ! Qu'il est mince ! Son mérite paraît ridicule, sa tendresse maussade. C'est un petit homme de palais, la tête pleine de livres, attaché à ses procès ; un bourgeois tout uni, sans manières, ennuyeux, doucereux, à donner des vapeurs !


benjamine

Vive le marquis de Moncade ! Le beau point de vue ! Quelle légèreté ! Quelle vivacité ! Quel enjouement ! Quelle noblesse ! Quelles grâces, surtout !


madame abraham

Les bourgeoises qui ne sont pas connaisseuses en bons airs, appellent cela étourderies, indiscrétions, impolitesses ; mais cela est charmant. Les femmes de qualité en sentent tout le prix ; et ce sont elles qui les ont mis sur ce pied-là.


benjamine
Que j'ai de grâces à rendre à la mauvaise fortune de monsieur

le marquis
.

madame abraham
À sa mauvaise fortune, dis-tu ?Qu'est-ce ?...


marthon
 !... C'est lui, apparemment ?

Scène II


madame abraham? benjamine, marthon

Madame, voilà monsieur Mathieu qui vient d'entrer.


benjamine

Mon oncle ?


madame abraham

L'incommode visite !... Comment lui déclarer votre mariage ? Cependant il n'y a plus à reculer.


benjamine

Vous craignez qu'il ne goûte pas cette alliance ?


madame abraham
.

Oui, il a l'esprit si peuple ! J'avais cru qu'en épousant une fille de condition, comme il a fait, cela le décrasserait ; mais point du tout. Je ne sais où j'ai pêché un si sot frère... Voilà comme était feu votre père.


marthon

Oh ! Mademoiselle n'en tient point.


benjamine

Si vous lui parliez du dédit que vous avez fait avec monsieur le marquis ?


madame abraham

Non ; garde-t'en bien.


benjamine

Il ne donnera jamais son consentement.


madame abraham

On s'en passera. Ne faudrait-il point, parce qu'il plaît Personnage|monsieur mathieu que vous épousiez son Damis, que vous renonciez à être marquise, à être l'épouse d'un seigneur, à figurer à la Cour ?... Vraiment, monsieur mathieu, je vous conseille ; venez, venez un peu m'étourdir de vos raisonnements : je vous attends.



marthon

Le voilà.


Scène III


madame abraham, benjamine, monsieur mathieu

monsieur mathieu

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !


madame abraham


Qu'a-t-il donc tant à rire ?


monsieur mathieu


Ma soeur, ma nièce, que je vous régale d'une nouvelle qui court sur votre compte !


madame abraham

Sur le compte de Benjamine ?


monsieur mathieu

Oui; et sur le vôtre aussi. Elle va vous réjouir, sur ma parole ! On vient de me dire que... Oh ! Ma foi ! Cela est trop plaisant !


madame abraham

Achevez donc.


benjamine

Sa gaîté me rassure.


monsieur mathieu

On vient donc de me dire que vous mariez ce soir Benjamine à un jeune seigneur de la Cour, à un Marquis. Est-ce que cela ne vous fait pas plaisir ?


benjamine

Pardonnez-moi, mon oncle, puisque cela vous en fait...


madame abraham

Et qu'avez-vous répondu ?


monsieur mathieu
.

"Quoi ! Ma soeur ? " ai-je dit... Oui, votre soeur, votre propre soeur... Bon ! Bon ! Quel peste de conte !... Rien n'est plus vrai... Eh ! Non, je ne vous crois point. Quelle apparence ! La veuve et la soeur d'un banquier, et qui fait encore actuellement le commerce elle-même, donner sa fille à un marquis ? Allons donc, vous vous moquez !... "Mais vous ne riez pas, vous autres ?"


madame abraham

Il n'y a que les impertinents qui en rient.


benjamine

Je n'y vois rien de risible, mon oncle.


monsieur mathieu

Ma foi ! Vous avez raison de vous fâcher toutes les deux. Vous avez plus d'esprit que moi ; et j'ai eu tort de prendre la chose en riant. Je ne pensais pas que c'était vous donner un ridicule.


madame abraham

Que voulez-vous dire, avec votre ridicule ?


monsieur mathieu

Laissez, laissez-moi faire. Je m'en vais retrouver ces impertinents nouvellistes, et leur laver la tête d'importance.


madame abraham

Qui vous prie de cela ?


monsieur mathieu

Ils vont trouver à qui parler.


benjamine

Il faut les mépriser.


monsieur mathieu

Non, morbleu ! Non, votre honneur m'est trop cher.


madame abraham

Quel tort font-ils à notre honneur ?


monsieur mathieu

Quel tort, ma soeur ? Quel tort ? Si ce bruit se répand, que pensera de vous toute la ville ? On vous regardera partout comme des folles.


madame abraham

Et nous voulons l'être. La ville est une sotte, et vous aussi, monsieur mon frère.


benjamine

Est-ce une folie, mon oncle, que d'épouser un homme de qualité ?


monsieur mathieu

Comment donc ! La chose est-elle vraie ?


benjamine

Eh ! Mais, mon oncle...


madame abraham

Eh bien ! Oui, elle est vraie.


monsieur mathieu

Ma soeur !...


madame abraham

Eh bien, mon frère ?... Il ne faut point tant ouvrir les yeux, et faire l'étonné. Qu'y a-t-il donc là-dedans de si étrange ? Ma fille est puissamment riche ; et, depuis la mort de son père, j'ai encore augmenté considérablement son bien. Je veux qu'elle s'en serve, qu'il lui procure un mari qui lui donne un beau nom dans le monde, et à moi de la considération : et jugez si je choisis bien, c'est monsieur le marquis de Moncade.Y songez-vous ? C'est un seigneur ruiné.


madame abraham

Nul ne sait mieux que moi ses affaires, mon frère. J'ai des billets à lui pour plus de cent mille francs. C'est un présent de noce que je lui ferai, et demain il sera aussi à son aise qu'aucun autre de la cour.


monsieur mathieu

Et Benjamine y sera-t-elle, à son aise ? Vous allez sacrifier à votre vanité le bonheur et le repos de sa vie.


madame abraham

Cela me plaît.Vous les méritiez, apparemment ?


monsieur mathieu

Elle et toute sa famille puisaient à pleines mains dans ma caisse ; et elle ne croyait pas que je l'eusse encore assez payée.


madame abraham

Elle avait raison ; vous ne savez pas ce que c'est que la qualité.


monsieur mathieu

Je n'étais son mari qu'en peinture : elle craignait de déroger avec moi ; en un mot, j'étais le Georges Dandin de la comédie.


madame abraham

Elle en usait encore trop bien avec vous.


monsieur mathieu

N'exposez point ma nièce à endurer des mépris.


madame abraham
Des mépris à ma fille, des mépris ! Ma fille est-elle faite pour être méprisée ?

monsieur mathieu
, en vérité, vous êtes bien piquant, bien insultant, pour me dire ces pauvretés en face ! Il n'y a que vous qui parliez comme cela : et sur quoi donc jugez-vous qu'elle mérite du mépris ? Qu'a-t-elle, s'il vous plaît, qui ne soit aimable ? Voilà un visage fort laid, fort désagréable ! Je ne sais, si vous n'étiez pas mon frère, ce que je ne vous ferais point, dans la colère où vous me mettez.

benjamine

Mon oncle, quand monsieur le marquis ne serait pas un galant homme comme il est, je me flatterais, par ma complaisance, de gagner son affection.


monsieur mathieu

Quoi ! Vous aussi, ma nièce ? Pouvez-vous oublier ainsi Damis ?


madame abraham

Laissez là votre Damis. Qu'allez-vous lui chanter ? Qu'il était neveu de feu son père ? Elle le sait bien. Qu'il la lui avait promise en mariage ? J'en conviens. Que c'est un conseiller, aimable de sa figure, plein d'esprit ? Tout ce qu'il vous plaira. Qu'il n'est point comme les autres jeunes magistrats, dont le cabinet est dans les assemblées et dans les bals ? Tant mieux pour lui. Qu'il aime son métier, qu'il y est attaché, qu'il cherche à le remplir avec honneur et conscience ? Il ne fait que son devoir.


monsieur mathieu

Ajoutez à cela que j'ai promis d'assurer mon bien à Benjamine, et que, si elle n'est pas à Damis, mon bien n'est pas à elle.


madame abraham

Eh ! Gardez-le, gardez-le : elle est assez riche par elle-même ; et ce serait trop l'acheter que d'écouter vos sots raisonnements.


monsieur mathieu

Je le garderai aussi. Adieu, adieu ; et quand je reviendrai vous voir, il fera beau.


madame abraham

Adieu, adieu.



Scène IV


madame abraham, benjamine

benjamine

Voilà mon oncle bien en colère contre nous.


madame abraham

Permis à lui.


benjamine

Vous auriez pu, ce me semble, lui annoncer la chose un peu plus doucement ; peut-être y aurait-il donné son agrément.


madame abraham

Eh ! Que m'importe ?


benjamine

Je suis au désespoir de me voir brouillée avec lui.


madame abraham

Bon, bon ! Ah ! Qu'il se défâchera bientôt ! Il t'aime. Je ne suis pas trop fâchée, moi, qu'il nous boude un peu : cela l'éloignera d'ici pour quelques jours ; et je n'aurais pas été fort contente qu'on l'eût vu figurer ici ce soir, en qualité d'oncle, parmi les seigneurs qui viendront sans doute à tes noces. C'est un assez méchant plat que sa personne. Dieu merci, nous en voilà défaites. Je veux aussi éloigner tous nos parents. Ce sont gens qu'il ne faut plus voir désormais.


Scène V


madame abraham, benjamine, marthon

marthon
Miséricorde ! Pour moi, je crois que l'enfer est déchaîné aujourd'hui contre votre mariage. Voilà

damis
qui vient par la porte du jardin.

benjamine

Damis ? Quoi ! Il est de retour ?


marthon
|c}}

Apparemment.


madame abraham

Va-t'en lui dire qu'il n'y a personne, fait quelques pas pour sortir. Mais, non, reviens ; il vaut mieux...


marthon
|c}}

Hâtez-vous de résoudre ; il approche.


madame abraham

Eh ! Faut-il tant de façons ? Il faut le congédier.


benjamine

Pour moi, je me retire ; je ne saurais soutenir sa vue.


madame abraham

Marthon nous en défera. Charge-t'en.

{{Personnag e|marthon|c}}

Très volontiers. Vous n'avez qu'à dire.


madame abraham

Il faut que tu lui donnes son congé ; mais cela d'un ton qu'il n'y revienne plus.


marthon

Oh ! Laissez-moi faire. Je sais comment m'y prendre ; c'est une partie de plaisir pour moi.


Scène VI


marthon

De la pitié pour un homme de robe !... La pauvre espèce de fille !... Je crois, le ciel me pardonne, qu'elle l'aime encore !... Mais j'y vais mettre ordre... Oh ! Ma foi, il tombe en bonne main... le voilà.


Scène VII


damis, marthon

damis

Bonjour.


marthon

Bonjour, monsieur.


damis

Comment se porte ma chère Benjamine, et madame Abraham, ma tante ?


marthon

Bien.


damis

Elles vont être bien joyeuses de me voir de retour ?


marthon

Oui.


damis

L'impatience de les revoir m'a fait laisser à ma terre mille affaires imparfaites.


marthon

Il fallait y rester pour les terminer ; elles en auraient été charmées ; et, en votre place, j'y retournerais sans les voir.


damis

Va, folle, va m'annoncer ; je brûle de les embrasser.

{{Personnage|martho n|c}}

Elles n'y sont pas, monsieur.


damis

On m'a dit là-bas qu'elles y étaient.


marthon

Eh bien ! On m'a défendu de faire entrer personne ; cela revient au même.


damis

Va, va toujours. Cette défense, à coup sûr, n'est pas pour moi.


marthon

Pardonnez-moi, monsieur ; elle est pour vous plus que pour personne, pour vous seul.


damis

Que veux-tu dire ? Explique-toi.


marthon

Comment ! Vous n'y êtes pas encore ? Vous avez la conception bien dure. Cela est clair comme le jour. Je vois bien qu'il vous faut donner votre congé tout crûment. C'est votre faute, au moins. Je voulais vous envelopper cette malhonnêteté dans un compliment ; mais vous ne voyez rien, si vous ne le touchez au doigt. Ma maîtresse donc m'a chargée de vous prier, de sa part, de ne plus l'aimer, de ne plus la voir, de ne plus venir ici, de ne plus penser à elle ; bien entendu que, de son côté, elle vous en promet autant.


damis

Ah ! Ciel !Benjamine cesserait de m'aimer ?


marthon

La grande merveille !


damis

Quel crime, quel malheur peut m'attirer aujourd'hui sa haine ? De quoi suis-je coupable à son égard ? Que lui ai-je fait ?


marthon

Eh ! Non, Monsieur, elle ne se plaint point de vous ; mais mettez-vous en sa place. Figurez-vous qu'elle vous aime à la rage. Vous ne lui avez dit jusqu'ici que des douceurs bourgeoises, qui courent les rues, que chaque fille sait par coeur en naissant. Il lui vient un jeune seigneur, un marquis de la haute volée. Il ne pousse point de fleurettes, point de soupirs, il ne parle point d'amour, ou, s'il en parle, c'est sans sembler le vouloir faire, par distraction ; mais il étale une figure charmante. Il apporte avec soi des airs aisés, dissipés, libertins, ravissants. Il chante, il parle en même temps, et de mille choses différentes à la fois. Tout ce qu'il dit n'est, le plus souvent, que des riens, des bagatelles, que tout le monde peut dire ; mais, dans sa bouche, ces riens plaisent, ces bagatelles enchantent ; ce sont des nouveautés ; elles en ont les grâces... Il parle d'épouser, il parle de la Cour, de nous y faire briller... Hein ?... Vous ne dites rien ? Vous voyez bien qu'il n'y a point de femme assez sotte pour se piquer de constance en pareil cas.


damis

Quoi ! Elle va épouser un homme de Cour ?


marthon

Oui, s'il vous plaît, Monsieur de Moncade, et, à son exemple, moi, je renonce à votre Champagne. Vous devez l'en assurer ; et je vais donner dans l'écuyer.


damis
Monsieur

le marquis
de Moncade ?... Marthon, je n'ai donc plus d'espérance ?

marthon

Bon ! Il y a un dédit de fait ; et c'est ce soir qu'ils s'épousent. Aussi, il fallait que vous allassiez à votre campagne !... Eh ! Mort de ma vie, à quoi vous sert donc d'avoir tant étudié, si vous ne savez pas qu'il ne faut jamais donner à une femme le temps de la réflexion ?


damis

Benjamine infidèle !... Je veux lui parler.


marthon

Cela est inutile, monsieur.


damis

Je veux voir comment elle soutiendra ma présence.


marthon

Vous n'entrerez pas.


damis

Que je lui dise un mot !



marthon

Point !... Que ces gens de robe sont tenaces !


Scène VIII


damis, le marquis de moncade, marthon

damis


Ma chère Marthon !


marthon

Toutes ces douceurs sont inutiles.


damis

Toi, qui es ordinairement si bonne !


marthon

Je ne veux plus l'être.


damis

Veux-tu me voir à tes genoux ?


marthon

Eh ! Levez-vous, monsieur. Non, je vais mourir à tes pieds, si tu es assez cruelle, assez dure, pour me refuser la faveur...


le marquis

Les faveurs !


marthon

Que voulez-vous, monsieur ?


damis

Tiens, ma chère, voilà ma bourse.


le marquis

Oh ! Oh ! Diable ! Diable ! Il offre sa bourse ! Il est, ma foi, temps que je vienne au secours de la pauvre enfant.


damis

Prends-la, de grâce.


marthon

Il m'attendrit. Monsieur le marquis !


le marquis

Courage, monsieur, courage ! Mais, ma foi, vous ne vous y prenez pas mal !


damis

Que je suis malheureux !


le marquis

Eh ! Non, eh ! Non, que je ne vous fasse pas fuir. Revenez donc, monsieur, revenez donc. Je veux vous servir auprès de Marthon. Je suis fâché qu'elle vous refuse.


damis

Ah ! Monsieur, laissez-moi me retirer.


le marquis

Allez ; je vais la gronder d'importance des tourments qu'elle vous fait souffrir.



Scène IX


le marquis de moncade, marthon

le marquis

Comment ! Comment ! Marthon, tu rebutes ce jeune homme, tu le désespères, tu le consumes ? Mais, vraiment, tu as tort : il est assez aimable. Tu te piques de cruauté ? Eh ! Si ! Mon enfant, eh ! Si ! Cela est vilain : c'est la vertu des petites gens.


marthon

Mais, monsieur le Marquis...


le marquis

Oh ! Quand tu verras le grand monde, tu apprendras à penser ; cela te formera.


marthon

Avec votre permission...


le marquis

Toi cruelle ? Cruelle, avec ces yeux brillants, ce nez fin, cette mine friponne, ce regard attrayant ? Je n'aurais jamais cru cela de toi. À qui se fier désormais ? Tout le monde y serait trompé comme moi. Toi cruelle ?


marthon

Eh ! Non, monsieur le Marquis...


le marquis

Ah ! Tu ne l'es pas ? Tant mieux, mon enfant, tant mieux. Je te rends mon estime, ma confiance ; cela te rétablit dans mon esprit. Mais, dis-moi, qu'est-ce que ce jeune soupirant ? N'est-ce pas quelque petit avocat ?


marthon

Non, monsieur; c'est un conseiller.


le marquis

Un conseiller ? La peste ! Marthon, un conseiller ? Mais, ventrebleu ! Tu choisis bien. Tu as du goût ; tu ressembles à ta maîtresse : tu cherches à t'élever ; tu ne donnes pas dans le bas. Je t'en félicite.


marthon

Monsieur, vous me faites trop d'honneur. Ce jeune homme est Damis, cousin de ma maîtresse, et ci-devant son amant, à qui je viens de donner son congé.


le marquis

Damis, dis-tu ? C'est Damis qui sort ? C'est à Damis que je viens de parler ? Ah ! Morbleu ! Je suis au désespoir. Pourquoi diable ne me l'as-tu pas dit ? Je lui aurais fait mon compliment de condoléances. Mais, friponne, tu en sais long ! Tu cherches à rompre les chiens. Non, non, non, tu n'y réussiras pas ; je ne prends point le change : je l'ai vu à tes genoux ; j'ai entendu qu'il te demandait des faveurs : tu étais interdite, et j'ai surpris un de tes regards, qui promettait...


marthon

Toute la faveur qu'il voulait de moi, était de l'introduire auprès de ma maîtresse.


le marquis

Eh ! Que ne me le disais-tu ? Je l'aurais introduit moi-même. C'est un plaisir que j'aurais été ravi de lui faire. Tu ne me connais pas : j'aime à rendre service.Benjamine l'a donc aimé autrefois ?


marthon

Oui, monsieur ; ils ont été élevés ensemble : on le lui promettait pour mari. Le moyen de ne pas aimer un homme dont on doit être la femme !


le marquis

Oui, tu dis bien : le moyen de s'en empêcher ; il est vrai, cela est fort difficile.


marthon

Mais ma maîtresse ne l'aime plus ; et je viens de lui signifier, de sa part, de ne plus venir ici.


le marquis

Mais, mais cela est dur à elle ; cela est inhumain. Renvoyer, congédier ainsi un soupirant pour moi ! Un jeune homme qu'on aimait, un mari promis ! Oh !... Et lui, comment a-t-il pris cela ? Comment a-t-il reçu ce compliment ?


marthon

Avec désespoir ? En effet, cela est désespérant ! Je compatis à sa peine. Mais tu devais bien lui dire, pour le consoler, que c'était moi, un seigneur, monsieur le marquis de Moncade, qui lui enlevais sa maîtresse. Cela lui aurait fait entendre raison, sur ma parole. Bon ! La raison est bien faite pour ceux qui aiment.


le marquis

À propos, où est donc tout le monde ? D'où vient que je ne vois personne ? Ni mère, ni fille ? Ne sont-elles pas ici ? Benjamine est-elle encore couchée ? Va l'éveiller.


marthon

Elle s'est levée dès le matin. Est-ce qu'une fille peut dormir la veille de ses noces ? Elle est toujours sur les épines.


le marquis

Oui, je conçois que son imagination a à travailler.



marthon

Voilà déjà madame Abraham.


Scène X


madame abraham, le marquis, marthon, madame abraham

Eh ! Monsieur, quoi ! Vous êtes ici ?


le marquis

Vous voyez, depuis une heure.


madame abraham

D'où vient donc que mes gens ne m'avertissent pas ? Voilà d'étranges coquins !


le marquis

Et je commençais à jurer furieusement contre vous et contre votre fille.


madame abraham

Je vous prie de m'excuser.


le marquis

Je vous excuse.


madame abraham


Marthon, va auprès de ma fille ; qu'elle vienne au plus vite ici.


Scène XI


madame abraham, le marquis

Comment diable ! Madame Abraham, comment diable ! Je n'y prenais pas garde. Quel ajustement ! Quelle parure ! Quel air de conquête ! Que la peste m'étouffe, si vous n'avez encore des retours de jeunesse : oui, oui ; et on ne vous donnerait jamais l'âge que vous avez.


madame abraham

Vous êtes bien obligeant, monsieur.


le marquis

Non, je le dis comme je le pense. Quel âge avez-vous bien ? Mais ne me mentez pas ; je suis connaisseur.


madame abraham

Monsieur le marquis, je compte encore par trente. J'ai trente-neuf ans.


le marquis

Ah ! Cela vous plaît à dire, trente-neuf ans ! Avec un esprit si mûr, si consommé, si sage, cette élévation de sentiments, ce goût noble, ce visage prudent ? Vous me trompez assurément ! Vous avez trop de mérite, trop d'acquis pour n'avoir que trente-neuf ans. Oh ! Ma foi ! Vous pouvez vous donner hardiment la cinquantaine, et sans craindre d'être démentie.


madame abraham

On s'en fâcherait d'un autre ; mais il donne à tout ce qu'il dit une tournure si polie !... Monsieur, le notaire a-t-il passé à votre hôtel pour vous faire signer le contrat ?


le marquis

Non, pas encore. Nous signerons ce soir.


madame abraham

J'aurais été charmée que vous y eussiez vu les avantages que je vous fais.


le marquis

Eh ! Parlons de choses qui nous réjouissent ; toutes ces formalités m'assomment. Ne vous l'ai-je pas dit ? Je me repose sur vous de tous mes intérêts.


madame abraham

Ils ne sont pas en de méchantes mains... Mais, je vous assure...


le marquis

Eh ! Je le sais.


madame abraham

Je m'y démets entièrement pour vous de tous mes biens.


le marquis

Eh ! Laissons tout cela, je vous prie ; vous verrez tantôt avec Pot-De-Vin, mon intendant. Il doit venir, vous vous arrangerez avec lui.


madame abraham

Et voilà, en avance, une bourse de mille louis, pour faire les faux-frais de vos noces.


le marquis

Eh bien ! Madame, donnez donc... Êtes-vous contente ? En vérité, vous faites de moi tout ce que vous voulez. Je me donne au diable ; il faut que j'aie bien de la complaisance !


madame abraham

Il est vrai, mais...


le marquis

Encore, madame, encore ? Vous me persécutez ! On dirait que je n'épouse votre fille que pour votre argent. Vous m'ôtez le mérite d'une tendresse désintéressée. Là, voilà qui est fini ; parlons de votre fille. Hein ? Ne la verrons-nous point ?... La voilà, peut-être ? ... Non, c'est un de vos gens.


Scène XII


madame abraham, le marquis, un laquais

le laquais

Madame, on vous demande.


madame abraham

Qu'est-ce ?


le laquais

Monsieur le commandeur de...


madame abraham

Qu'il attende.


Scène XIII


madame abraham, le marquis

le marquis

Qu'il attende ? Ah ! Cela est impoli. Un homme de condition !


madame abraham

C'est un emprunteur d'argent, et je veux quitter le commerce.


le marquis

Non pas, non pas ; gardez-le toujours : cela vous désennuiera, et j'aurai quelquefois le plaisir de vous aller visiter dans votre caisse... Allez, allez faire affaire avec le commandeur.


madame abraham

Vous laisserais-je seul vous ennuyer ?


le marquis

Non, non, je ne m'ennuierai point.


madame abraham

C'est pour un instant, et j'entends ma fille.


Scène XIV


le marquis

Les sottes gens, marquis, que cette famille ! Il y aurait, ma foi, pour en mourir de rire... Mais il y a déjà huit jours que cette comédie dure, et c'est trop. Heureusement elle finira ce soir. Sans cela, je désespérerais d'y pouvoir tenir plus longtemps, et je les enverrais au diable, eux et leur argent. Un homme comme moi l'achèterait trop.


Scène XV


benjamine, le marquis

le marquis

Eh ! Venez donc, mademoiselle ; venez donc. Quoi ! Me laisser seul ici, m'abandonner, faire attendre le marquis de Moncade ? Cela est-il joli ? Je vous le demande.


benjamine

Monsieur le marquis, je suis excusable. J'étais à m'accommoder pour paraître devant vous ; mais comme je savais que vous étiez ici, plus je me dépêchais, moins j'avançais : tout allait de travers. Je croyais que je n'en viendrais jamais à bout. Cela me désespérait !


le marquis

C'était donc pour moi que vous vous arrangiez, que vous vous pariez ? Je suis touché de cette attention. Vous êtes belle comme un ange. Je suis charmé de ce que je fais pour vous.


benjamine

Oui, monsieur; je ferai mon bonheur le plus doux de vous voir tous les moments de ma vie.


le marquis

Eh ! Mademoiselle, vous avez un air de qualité ; défaites-vous donc de ces discours, et de ces sentiments bourgeois.


benjamine

Qu'ont-ils donc d'étrange ?


le marquis

Comment ! Ce qu'ils ont d'étrange ? Mais ne voyez-vous pas qu'on n'agit point ainsi à la Cour ? Les femmes y pensent tout différemment ; et loin de s'ensevelir dans un mari, c'est celui de tous les hommes qu'elles voient le moins.


benjamine

Comment pouvoir se passer de la vue d'un mari qu'on aime ?


le marquis
D'un mari qu'on aime ? Mais cela est fort bien ! Continuez ; courage ! Un mari qu'on aime ! Cela jure dans le grand monde. On ne sait ce que c'est. Gardez-vous bien de parler ainsi ; cela vous décrierait, on se moquerait de vous. "Voilà, dirait-on,

le marquis
de Moncade. Où est donc sa petite épouse ? Elle ne le perd pas de vue ; elle ne parle que de lui : elle le loue sans cesse. Elle est, je pense, amoureuse de lui : elle en est folle." Quelle petitesse ! Quel travers !

benjamine

Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari ?


le marquis

Du moins, il y a du ridicule. À la cour, un homme se marie pour avoir des héritiers : une femme pour avoir un nom ; et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari.


benjamine

Se prendre sans s'aimer ! Le moyen de pouvoir bien vivre ensemble ?


le marquis

On y vit le mieux du monde. On n'y est ni jaloux, ni inconstant. Un mari, par exemple, rencontre-t-il l'amant de sa femme : "Eh ! Mon cher comte, où diable te fourres-tu donc ? Je viens de chez toi ; il y a un siècle que je te cherche. Va au logis, va ; on t'y attend. Madame est de mauvaise humeur : il n'y a que toi, fripon ! Qui sache la remettre en joie !..." Un autre : "Comment se porte ma femme, chevalier ? Où l'as-tu laissée ? Comment êtes-vous ensemble ?... Le mieux du monde... Je m'en réjouis. Elle est aimable, au moins ! Et, le diable m'emporte, si je n'étais pas son mari, je crois que je l'aimerais !... D'où vient que tu n'es pas avec elle ? Ah ! Vous êtes brouillés, je gage ? Mais je vais lui envoyer demander à souper pour ce soir ; tu y viendras, et je te veux raccommoder."


benjamine

Je vous avoue que tout ce que vous me dites me paraît bien extraordinaire.


le marquis

Je le crois franchement. La cour est un monde bien nouveau pour qui n'a jamais sorti du marais. Les manières de se mettre, de marcher, de parler, d'agir, de penser ; tout cela paraît étranger. On y tombe des nues ; on ne sait quelle contenance tenir. Pour nous, nous y allons de plain-pied ; c'est que nous sommes les naturels du pays. Allez, allez, quand vous en aurez pris l'air, vous vous y accoutumerez bientôt. Il n'est pas mauvais. Mais, lui prenant la main. allons faire un tour de jardin. Je vous y donnerai encore quelques leçons, afin que vous n'entriez pas toute neuve dans ce pays.