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L’Écolier de Salamanque

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PERSONNAGES

LE COMTE.

CASSANDRE, soeur du Comte.

DOM PEDRE DE CESPEDE, écolier.

LÉONORE, soeur de Dom Pedre.

DOM FÉLIX DE CESPEDE, père de Dom Pedre.

CRESPIN, valet de Dom Pedre.

BÉATRIX, suivante de Léonore.

LISETTE, suivante de Cassandre.

ZAMORIN, Brave.

LA TAILLADE, Brave.

QUATRE BRAVES..

UN PRÉVÔT.

ARCHERS.

La Scène est à Tolède.




ACTE I





Scène I

.

Le Comte

Vous ne voulez donc pas, Madame, que je sorte ?


Léonore

Non, je ne le veux pas. Ferme, ferme la porte.


Le Comte

Ouvre-moi, Béatris.


Béatrix

Je ne puis, ni ne dois.

Maudit soit le verrou qui m'a pincé les doigts.


Le Comte

Béatrix.


Léonore

Ferme-là, quoi qu'il te puisse dire. [5]


Béatrix

Elle l'est autant vaut.


Le Comte

Madame, est-ce pour rire

Que vous voulez ainsi m'enfermer malgré moi ?


Léonore

Non, c'est pour t'éprouver.


Le Comte

M'éprouver ? Et pourquoi ?


Léonore

Tu ne t'en iras pas sans m'avoir écoutée.


Le Comte

S'il ne tient qu'à cela, vous serez contentée. [10]


Léonore

Mais je veux qu'on m'écoute avec attention.


Béatrix

Mais vous ; parlez plus bas de peur d'invasion,

Notre vieillard qui dort, est d'un sommeil fort tendre ;

Si vous parlez trop haut, il pourra vous entendre.


Le Comte

Hé bien, Madame.


Léonore

Hé bien, pour me faire écouter, [15]

Devrais-je être réduite à te faire arrêter ?

Est-ce là l'action d'un amant si fidèle.


Le Comte

Madame, je me tais : mais vous cherchez querelle.


Léonore

Je ne la cherche point : mais toi m'en accuser

C'est m'en vouloir faire une, et c'est en mal user. [20]

Depuis que tes respects, tes soupirs, et tes plaintes,

Ont su gagner mon coeur et dissiper mes craintes,


Enfin depuis le temps que la première fois,

Tu me juras de vivre et mourir sous mes Lois.

Deux hivers à la terre ont ses beautés voilées, [25]

Et deux étés deux fois les ont renouvelées.

Mon esprit, cependant par le tien enchanté,

N'a jamais eu soupçon de ta sincérité,

Et sur moins de serment, de lettres, de promesses

Ne t'en aurait pas moins témoigné de tendresses. [30]

Pendant cet heureux temps que Tolède et l'Amour

Te faisaient oublier et Madrid et la Cour ;

Tu sais bien que mes yeux des Galants de Tolède,

Étaient en même temps le mal et le remède.

T'ayant donné mon coeur, les autres vainement [35]

Cherchaient dans mes faveurs le moindre allégement.

Quoique de ton amour trop tôt persuadée,

Ma vertu toutefois m'avait toujours guidée.

Je réglais mes faveurs aux lois de mon honneur ;

Alors que trop sensible aux soupirs de ton coeur, [40]

Ou pour dire le vrai, trop inconsidérée,

Dans mon appartement je te donne une entrée.

Là sans prêter l'oreille à ma faible raison,

Et sans m'assurer mieux contre une trahison ;

Sur un simple papier tu vois que je m'expose, [45]

Aux transports indiscrets d'un amant qui tout ose.

Peut-être que ton feu devient déjà plus lent,

Parce qu-il a trouvé le mien trop violent.

La crainte d'un mépris m'a déjà l'âme atteinte,

Déjà le repentir accompagne ma crainte : [50]

Mais à ce repentir, cher Comte, si tu veux

Tu feras succéder la joie, et tu le peux.

Tu sais que notre Race est égale à la tienne,

Et que pour être pauvre, elle est fort ancienne.

Ta promesse t'oblige à me donner la main ; [55]

Ta foi de l'accomplir sans attendre à demain.

Tu dépends de toi-même, et contre ta parole,

Tu ne peux m'alléguer qu'une excuse frivole ;

Et puisque mon amour fait un excès pour toi,

Il faut que ton amour fasse un excès pour moi : [60]

Mais que dis-je un excès ? Tout ce que tu peux faire,

Et même cet Hymen ne me peut satisfaire,

S'il faut que cet Hymen que ta main m'a promis,

Par ton coeur refroidi soit tant soit peu remis.

L'honneur que j'en reçois, qui d'autant plus me touche, [65]

Qu'il n'aura rien d'indigne exigé de ma bouche,


Ne se verra jamais hors de mon souvenir,

Et jamais.


Le Comte

Je vois bien où vous voulez venir,

Madame : je vois bien où tend votre harangue,

Sans tant vous fatiguer et l'esprit et la langue [70]

Sachez en peu de mots ce que j'ai sur le coeur,

Il n'est rien de plus vrai, que votre oeil mon vainqueur,

Est et sera toujours ma Déité visible ;

Mais, Madame, il est vrai, qu'il m'est autant possible

De ne vous aimer plus, moi qui vous aime tant ? [75]

Que d'être votre époux, et demeurer constant.

J'adore une Maîtresse et j'abhorre une Femme,

Je n'ai plus rien à dire après cela, Madame.


Léonore

Tu n'as plus rien à dire ! À moi ! Cruel, à moi !

Tu n'as plus rien à dire à qui fait tout pour toi ? [80]

Perfide ! Il n'est plus temps de déguiser ton crime.

À mon amour au moins tu devais de l'estime,

Et loin de m'estimer esprit méconnaissant,

Tu payes mon amour d'un mépris offensant.

J'adore une Maîtresse, et j'abhorre une femme ! [85]

Sont-ce là les discours d'un honnête homme ? Infâme !

Et j'abhorre une femme ! À moi, de tels discours ?

Moi, Reine de ton coeur, l'arbitre de tes jours :

Moi, ta félicité, ta Déesse adorable,

Sans qui tout autre objet t'était insupportable. [90]

Ce sont là les discours si souvent répétés,

Et crus trop aisément comme trop écoutés.

Tu ne les faisais donc d'une voix languissante

Que pour te jouer mieux d'une fille innocente.

Tu me trahissais donc ? Et de cette action, [95]

Ta vanité se rit à ma confusion.

Mais tu n'es pas encor, scélérat, où tu penses,

Un coeur noble offensé sait venger ses offenses.

Je vengerai la mienne, et si je ne le puis,

Je ne veux plus survivre à l'état où je suis. [100]

La réputation n'est plus considérée,

Quand on est trop éprise, ou trop désespérée.

Tu me verras partout sans cesse sur tes pas,

Tant que sous ma douleur je ne périrai pas :

Et quand de ma douleur je serai la victime, [105]

Mon ombre jour et nuit le bourreau de ton crime,


Te poursuivant partout, méchant, tu serviras,

D'épouvantable exemple aux Traîtres, aux Ingrats.

Mais à quoi différer mon trépas davantage,

Il faut que ton fer même achève ton courage. [110]


Le Comte

Ha ! Madame.


Léonore

Ha ! Cruel.


Le Comte

Et que me voulez-vous ?


Léonore

Je veux perdre la vie.


Béatrix

Ha ! Mon Dieu, filez doux.

Le vieillard réveillé tousse depuis une heure,

Et crache son poumon depuis deux, ou je meure.


Léonore

On frappe à la porte.

Dieux ! L'on frappe à la porte.


Béatrix

Et même rudement. [115]


Dom Félix
derrière le théâtre.

Ouvrez.


Léonore

Cache-toi donc de grâce, et promptement.

Ô quel malheur !


Le Comte

Qui moi ? Me cacher ? Dieu m'en garde.


Léonore

Ha ! Songe à mon honneur qui pour toi se hasarde.

{{Personnage|Le Comte|c}}

Je pourrais bien sauter de la fenêtre en bas.


Léonore

Elle est grillée.


Dom Félix
toujours derrière le théâtre.

Ouvrez. [120]


Béatrix

La clef ne tourne pas. [120]

La serrure est mêlée.


Dom Félix

À la fin je me fâche,

Ouvrez, dis-je.


Le Comte

Madame, où faut-il qu'on se cache ?


Léonore

Saute sur la fenêtre, et la ferme après toi.


Béatrix

Ouvrirai-je ?


Léonore

Attends ; ouvre.


Dom Félix

Et l'on se rit de moi,

Chienne de Béatris, si tantôt.


Béatrix

Patience, [125]

Je me brisais les doigts.


Scène II

.

Dom Félix
en entrant.

La belle diligence

À tourner une clef.


Béatrix

On ne s'en peut aider,

Il faut un serrurier pour la raccommoder.


Dom Félix

Toujours des serruriers, et de l'argent dépendre.

Des bourreaux de valets ne valent pas le pendre. [130]

Quoi, ma fille vêtue au lieu d'être en son lit !


Léonore

J'avais pris mes habits, parce qu'elle m'a dit

Que vous étiez malade.


Dom Félix

Il est vrai que mon rhume

M'a tourmenté la nuit et plus que de coutume :

Mais mon rhume n'est pas ce qui m'amène ici ; [135]

Quand on a des enfants on n'est pas sans souci.


Léonore

Hélas ! Il sait ma faute.


Dom Félix

Et par trop d'indulgence

On se rend malheureux.


Léonore

Mon père cette offense

Se pourra réparer.


Dom Félix

Oui, j'en aurai raison ;

Car enfin, c'est jouer à perdre ma maison. [140]


Léonore

Il m'a cent fois promis.


Dom Félix

Et folle, à la promesse

D'une inconsidérée et peu sage jeunesse

Veux-tu bien te fier ?


Léonore

Mon père, à vos genoux

Je vous promets pour lui qu'il fera.


Dom Félix

Mon courroux

L'emporte sur mon sang. Quand on est trop bon père [145]

On gâte ses enfants : votre fripon de frère

A perdu son argent.


Léonore

Je reprends mes esprits.


Dom Félix

Je crois qu'à Salamanque il emporte le prix

Des fripons signalés. Venez ouïr sa lettre,

Je ne m'y fierai plus, il aura beau promettre. [150]

LETTRE,

La paix du Seigneur vous soit donnée, etc.

Le beau commencement de lettre que voici :

Croit-il me tromper mieux en m'écrivant ainsi.

La paix du Seigneur vous soit donnée : Vous apprendrez par la présente, que j'ai joué et perdu à la prime l'argent de ma pension : mais au moins j'ai la satisfaction d'avoir perdu mon argent à cinquante cinq, et qu'il n'a pas moins fallu qu'un flux pour me faire perdre. Je vous prie de ne vous en alarmer point ; car j'ai fait serment de ne renvier jamais sans les avoir en la main. Vous savez mieux que moi, que qui n'a pas de quoi manger court risque de mourir de faim, et que vous êtes tenu de m'en fournir, ne vous ayant point prié de me mettre au monde. Au reste, je suis d'une humeur si pacifique que je ne puis dormir quand j'ai une querelle si je ne la vide aussitôt. L'autre jour un écolier aragonais m'importunant pour se battre avec moi, qu'il lui en coûta un oeil. Vous voyez par là que je ne suis pas si perdu que vous pensez. Je vous envoie Crispin, que vous me renverrez s'il vous plaît avec de l'argent. Je me recommande à vos bonnes grâces, cher Père de mon âme, lumière de mes yeux. Je prie Dieu qu'il vous conserve, et ma petite soeur aussi, de qui quoique indigne je me souviens toujours dans mes oraisons. Votre humble fils Dom PEDRE DE CESPEDE,

De Salamanque ce dernier octobre.


Léonore

La Lettre est fort dévote.


Dom Félix

Et voyez, je vous prie,

Et son hypocrisie et sa veillaquerie.

Un more grenadin est plus que lui dévot, [155]

Encore que d'origine il soit chevalier Goth.

Je meure s'il songea jamais à ses prières,

Je lui veux retrancher ses vertus écolières,

Et vous veux faire voir son député badin,

Un très rare animal, moitié cuistre et gredin, [160]

Holà, Crispin.


Scène III

.

Crispin

Adsum.


Dom Félix

Parle Chrétien, sot homme.


Crispin

Non possum.


Dom Félix

Si je prends un bâton, je t'assomme,

Pour trois mots de Latin que le maroufle sait,

Il en est importun. Hé bien donc, comment fait

Mon bon vaurien de fils.


Crispin

Male facit. [165]


Dom Félix

Encore ? [165]

Ha ! Je t'étranglerai, Pédantesque pécore.


Crispin

Tout beau, Monsieur, tout beau, je n'en cracherai plus.


Dom Félix

Ton Maître donc ?


Crispin

Il loge avecque sep t goulus

Débauchés comme lui, dans une chambre seule,

Où toujours quelqu'un jure, ou dit des mots de gueule. [170]

L'hiver, le vent y donne autant que dans les champs,

Ils couchent quatre à quatre en deux lits fort méchants :

Les murs y sont parés de rondelles, d'épées,

De portraits de charbon, de toiles d'araignées.

Ces huit bons écoliers, ou plutôt huit bandits ; [175]

Chôment les Samedis comme les Vendredis.

Haïssent les leçons comme les Patenôtres,

Et ne font chaque jour que débaucher les autres.

La nuit venue, ils vont enlever des manteaux,

Plier quelque toilette, et jouer des couteaux, [180]

Ils se couchent fort tard, et se lèvent de même,

Une servante maigre, acariâtre et blême,

Sèche, ferrant la mule, et qui compte trente ans

Depuis qu'elle renonce à l'usage des dents,

Leur apprête à manger. Chacun y mange en Diable, [185]

Ou si l'on veut en chien. Un coffre y sert de table,

Du vin à quantité, peu de mets délicats,

Des Livres pleins de graisses y tiennent lieu de plats.

Quand l'un mange trop fort, les sept autres enlèvent

Ce qu'il a devant lui, le pillent, et s'en crèvent, [190]

S'entend, alors qu'ils ont prou de quoi se crever ;

Car souvent ce n'est que pas coup sûr que d'en trouver :

En peu de mots, voilà de votre fils la vie.


Léonore

De sa Relation, pour moi je suis ravie.


Dom Félix

Pour un sot de collège, il parle plaisamment. [195]

Mais n'a-t-il rien de bon, ce mauvais garnement ?


Crispin

De bon ! Il a tout bon, quoi que j'aie pu dire.

Il est de bonne humeur, il a le mot pour rire.

Quand il est question d'un discours sérieux,

Un Caton le Censeur ne le ferait pas mieux. [200]

Il est officieux, ne refuse personne,

Il prête sans regret, sans faire attendre donne,

Il est fort ponctuel alors qu'il a promis,

Civil quoique vaillant, et fait beaucoup d'amis,


Au reste libéral autant qu'un Alexandre. [205]

Enfin, c'est grand malheur qu'il n'a de quoi dépendre

Ayant bon appétit et de meilleures dents.


Dom Félix

Voilà comme j'étais durant mes jeunes ans.

Il faut que fils la jeunesse se passe,

Tiens voilà de l'argent : mais dis-lui bien qu'il fasse [210]

Beaucoup mieux qu'il n'a fait, et qu'il soit ménager.

Quoi ! Des bottes, faquin, comme un chevau-léger,

Comment es-tu venu ?


Crispin

Par la poste, en charrette.


Dom Félix

L'invention m'en plaît : va, ta dépêche est faite.


Crispin

Vous n'écrivez donc point ?


Dom Félix

Non, de l'argent suffit. [215]


Crispin

Il s'en va.

C'est agir à mon sens comme un homme d'esprit.

Que Dieu garde de mal tout père de la sorte.

Là-dessus je prendrai le chemin de la porte.


Dom Félix

Je ne saurais dormir alors qu'on m'a fâché ;

Et ma toux me reprend quand je veille couché. [220]

Vous autres couchez-vous, il est tantôt une heure !

Mais appelez Crispin : j'oubliais où je meurs

De lui dire une chose importante à mon fils,

Il faut le rappeler ; va vite, Béatris.


Béatrix

Vraiment il est bien loin d'ici, le vilain homme, [225]

Il a tiré de longue ayant touché la somme,

J'aurais beau l'appeler, il ne m'entendrait pas.


Dom Félix

La double paresseuse ; à peine est-il en bas,

Il peut être en la rue, appelle à la fenêtre.


Béatrix

De la façon qu'il court, Monsieur, il n'y peut être. [230]


Dom Félix

Peut-être est-il encor auprès de la maison.


Léonore

Et que lui voulez-vous ?


Dom Félix

Oui, je rendrai raison

De ce que je commande ?


Léonore

Ha ! Béatris, je tremble,

Notre Comte est trouvé : Bons Dieux !


Béatrix

Il me le semble.


Dom Félix

Venez voir comme il faut appeler un valet. [235]

On a collé sans doute, ou cloué ce volet,

De la façon qu'il tient.


Léonore

Ma frayeur est extrême.


Dom Félix

Comment, Diable ? Je crois qu'il s'ouvre de lui-même.

Dieux ! Qu'est-ce que je vois ?


Scène IV

.

Le Comte

C'est un homme enfermé,

Qui n'est pas sans courage, et n'est pas mal armé. [240]


Dom Félix

Ô toi, qui que tu sois, de qui je prends ombrage,

Tant pour l'heure, le lieu, que pour ton équipage,

Et de qui la surprise est la conviction,

Qui t'a mis en ces lieux ?


Le Comte

À telle question,


Je ne répondrais qu'avec un coup d'épée, [245]

Si tu pouvais venger ta vieillesse frappée :

Mais ta main est sans arme, et pour des cheveux gris

Je n'ai point de colère, et n'ai que du mépris.


Dom Félix

Permets-moi de sortir, promets-moi de m'attendre.

Et tu seras bientôt réduit à te défendre. [250]


Le Comte

Je t'attends, va t'armer, et puis reviens mourir.


Léonore

Ha, mon père !


Dom Félix

Ha, ma fille !


Léonore

Où voulez-vous courir ?


Dom Félix

Aide à mon ennemi, sers à ton propre outrage,

Je vois mon déshonneur écrit sur ton visage.


Léonore

Mon père, où vous conduit une aveugle fureur ? [255]

Vous ne la pouvez suivre et sauver mon honneur.

Puisqu'on veut m'épouser, puisqu'on m'aime et que j'aime :

Perdrez-vous mon époux ? Vous perdrez-vous vous-même ?


Le Comte

Ôtez ce nom d'époux de votre souvenir.

J'ai promis, il est vrai ; mais sans vouloir tenir. [260]


Dom Félix

Puisque tu l'as promis, il faut que tu le tiennes,

Et l'inégalité de mes forces aux tiennes,

Ne diminuera rien de mon ressentiment.

Satisfait Léonore, et sans retardement,

Où ravis à la fois on honneur et ma vie : [265]

Ta rage ainsi sera pleinement assouvie.

Tu prétends moi vivant refuser, inhumain.


Le Comte

À toi, de te combattre, à ta fille, ma main.

On joint malaisément sous les lois conjugales

Ceux dont les qualités se trouvent inégales. [270]

Tes injures, tes cris, ne peuvent m'irriter,

Je veux un ennemi qui puisse résister.

Je ne veux point de femme, et quand j'en voudrais une,

J'en choisirais une autre, et d'une autre fortune.

Pour me la faire prendre, il fallait me prier, [275]

Non pas me quereller, non pas m'injurier.

Je ne fais rien par force, et fais tout par prière ;

Aux humbles je suis doux ; aux fiers, j'ai l'âme fière.

Et puis vos déplaisirs me seront imputés :

Prenez, prenez-vous en à vos témérités. [280]

J'ai dit sur le sujet tout ce que je veux dire ;

Pensez-y mûrement, et que je me retire.


Dom Félix

Tu ne t'en iras pas sans me faire raison.


Le Comte

La bravoure sied mal à tout homme grison.


Dom Félix

D'autres bras que les miens vengeront mon offense. [285]


Le Comte

Je m'en vais de ce pas songer à ma défense.


Léonore

Ha ! Perfide, sans foi.


Le Comte

Ne vous fâchez pas tant,

Pour remède à vos maux, j'ai de l'argent comptant.

Adieu bel Ange en pleurs. Et vous vieillard colère,

Ne vous pressez pas tant de devenir beau-père. [290]

Il s'en va.


Dom Félix

Ha, si mon bras m'épargne, insolent ravisseur

Je préfère ses coups à ta fausse douceur.

M'ayant ôté l'honneur en ma fille ravie,

Pour allonger mes maux me laisses-tu la vie ?

Viens, viens, finir mes jours, ils n'ont que trop duré, [295]

Si j'avais moins vécu j'aurais moins enduré.

Mais différons encor cet extrême remède,

Rappelons cependant Dom Pedre dans Tolède.

Ce fils que Dieu me laisse, est jeune, et courageux,

Il saura bien venger un mépris outrageux. [300]

Et si dans ce dessein sa vaillance succombe,

Nous chercherons alors le repos dans la Tombe.

Et toi fâcheux objet de mes yeux désolés,

Va-t'en verser plus loin tes pleurs dissimulés,

Évite ma fureur, crains ton généreux Frère. [305]

Et plus que tout cela, crains le Ciel en colère ;

Il n'est point favorable aux Amants aveuglés,

Et fait payer bien cher les plaisirs déréglés.

Béatris, donne-moi l'épée et la lanterne

Qui sont près de mon lit.


Béatrix

Je veux que l'on me berne [310]

S'il ne fera le fou.


Dom Félix

Vas-y donc promptement.

D'ici près chaque jour partent journellement.

La plupart des Coches qui vont à Salamanque :

Si j'attends à demain, j'ai peur que je ne manque

D'un commode moyen, de faire revenir [315]

Dom Pedre : je vais donc sa place retenir,

Son coquin de valet s'est amusé peut-être,

Et n'aura pas encor retourné vers son Maître.


ACTE II




Scène I

.

Dom Louis

Vous savez mon dessein.


Zamorin

Reposez-vous sur nous :

En matière d'honneur nous nous connaissons tous. [320]

L'Écolier est-il brave ?


Dom Louis

Autant qu'on le peut être.


Zamorin

Tant mieux.


Dom Louis

On dit qu'il fait des armes comme un Maître.


Zamorin

Tant mieux.


Dom Louis

Faisons main basse.


Zamorin

Il est expédié,

Je le garantis tel, s'il n'appelle à son pied.

Or ça, mes compagnons, choisissons un bon poste, [325]

Et va d'estramaçon, de pointe, et de riposte.


Dom Louis

Chaque nuit sans manquer il passe par ici,

Je vois de la lumière, et crois que le voici.

Attendons-le au passage.


Scène II

.

Dom Pedre

Et tu dis que mon père

T'a donné seulement ?


Crispin

Deux cents francs. [330]


Dom Pedre

La misère! [330]

Et ma très chère soeur ?


Crispin

Non pas même un salut.


Dom Pedre

La pecque ! Que dit-il lorsque ma lettre il lut ?


Crispin

Je ne lui vis pas lire.


Dom Pedre

Il ne faut pas qu'il sache

Que je suis à Tolède.


Crispin

Il faut donc qu'on se cache,

Où n'aller que la nuit.


Dom Pedre

Et ne le fais-je pas ? [335]


Crispin

Vous faites justement l'amour comme les chats.

Il ne vous manque plus que courir les gouttières.

Vous feriez chat complet.


Dom Pedre

Mille coups d'étrivières.

Aux railleurs comme toi.


Crispin

Mille bosses et trous,

À tous coureur de nuit, chats-huants comme vous. [340]

Si vous vouliez au moins tirer la laine,

On s'y pourrait sauver.


Dom Pedre

Tais-toi, tête malsaine.


Crispin

Malsaine ou non, l'esprit en est pourtant bien sain.

Je ne vois pas bien clair en votre noir dessein.

Où me conduisez-vous ?


Dom Pedre

Où mon amour me mène. [345]


Crispin

Nous sommes mal conduits.


Dom Pedre

J'adore une Chimène.

Soeur d'un Comte étranger, éloigné de la Cour

Pour un soufflet donné.


Crispin

J'ai peur que votre amour

N'arrive dessus nous quelques coups d'époussette.

Ce Comte souffrira que sa soeur la coquette [350]

Vous épouse ; il fera le Diable. Encore bon

Si vous étiez un Comte, ou du moins un Baron :

Mais on n'en trouve plus, à ce que j'entends dire,

Cela sent le vieux temps : pour des Comtes pour rire,

Ou bien faits à plaisir, de Marquis, Ducs et Pairs, [355]

L'année en est fertile, et les chemins couverts.

De Maréchaux de Camp l'année est aussi bonne.


Dom Pedre

Moralité, faquin, sans offenser personne.


Crispin

La race des Crispins eut du Ciel ce talent;

Comme vous posséder celui d'être Galant. [360]

Tantôt parlant de vous, notre avare bonhomme

Disait ce que l'on dit de qui revient de Rome,

Vous savez le Proverbe, et lorsque l'on va là,

Que cheval on revient, si cheval on alla.


Dom Pedre

Crispin, encore un coup trêve de raillerie. [365]


Crispin

Puisque je ne dors point, trouvez bon que je rie.


Dom Pedre

Comment se porte donc mon père ?


Crispin

Ha le penard !

Il dit que.


Dom Pedre

Tu perds le respect, franc pendard,

Si je prends un bâton.


Crispin

Monsieur, je vois des hommes.


Dom Pedre

Et nous mangeront-ils ?


Crispin

Ils sont six ; nous ne sommes [370]

Que deux.


Dom Pedre

Et pour combien me comptes-tu, faquin ?


Crispin

Pour dix : mais avec vous ayant le cher Crispin,

Qui n'est pas autrement homme propre à combattre.

Il faut que de vos dix vous en rabattiez quatre :

Qui de dix ôte quatre, il en restera six, [375]

Vous voilà tant à tant, faites bien l'Amadis.


Dom Pedre

Marche avant.


Crispin

Ils sont tous de taille Gigantesque,

Vilains hommes à voir, et de mauvaise mine.

Hélas, si j'avais fait un mot de testament.


Scène III

.

Dom Louis

Cavalier, cédez-moi la rue, et promptement, [380]

Je le veux.


Dom Pedre

Et combien êtes-vous, notre Maître ?

Pour commander ainsi ?


Dom Louis

Nous sommes six.


Dom Pedre

Pour être

En nombre si petit, vous parlez un peu haut,

Cherchez-en autres six, je crois qu'il vous les faut :

Et quand vous les aurez, il n'est rien que ne fasse [385]

Votre humble serviteur, jusqu'à quitter la place ;

Cependant je la garde.


Dom Louis

Ha ! C'est trop discourir,

Tu mourras, Fanfaron.


Dom Pedre

Ils se battent.

Je ne sais pas mourir.


Crispin
en un coin du théâtre.

Or çà, Maître Crispin, ménageons la bravoure ;

Nulle témérité. Peste, comme il les bourre : [390]

Que mon Maître est vaillant !


Dom Louis

Donne à lui, Zamorin.


Zamorin

Il faut perdre la vie ou perdre le terrain.


Dom Pedre

Ni l'un ni l'autre. À toi jeune cadet.


Dom Louis

J'enrage !

Le traître m'a blessé. Je n'en puis plus.


Zamorin

Courage.


Dom Pedre

Vous en aurez besoin. Ce jeune homme blessé [395]

Se battait en César, et j'en étais pressé.

Il tombe.

Dieux ! Le pied m'a manqué : mais le bras me demeure.


Zamorin

Il est pris pour le coup, point de quartier, qu'il meure,


Dom Pedre

Vous reculiez tantôt, poltrons.

{{Personnage|Z amorin|c}}

Pour mieux sauter.


Dom Pedre

Ha traîtres !


Le Comte
arrive.

Cinq contre un ! Qui pourrait résister ! [400]

Levez-vous, Cavalier.


Dom Pedre

Puisque votre bras m'aide,

Je ferais tête à tous les braves de Tolède.

Allons après, Crispin.


Crispin

Allons, quoique bien las :

Car je n'avais jamais tant remué les bras.


Scène IV

.

Cassandre

Si tu m'aimes, Lisette, avance dans la nuit, [405]

Et vois ce qui s'y fait.


Lisette

Je crois que l'on s'y tue.


Cassandre

Sans doute Dom Louis avec son point d'honneur,

Aura trouvé Dom Pedre, et causé la rumeur.


Lisette

Il tranche avecque vous de l'Époux et du Père,

Et vous avez, Madame, un fâcheux petit frère : [410]

Mais après tout, Madame, il faudrait oublier

Dom Pedre ; car enfin, ce n'est qu'un écolier.


Cassandre

Ce n'est qu'un écolier, il est bien vrai Lisette :

Mais il a de l'esprit, sa personne est bien faite,

Et pourvu que soin feu ne cède point au mien [415]

Je lui rendrai commun et mon rang et mon bien.

Mais quelqu'un vient à nous.


Crispin

Madame, une cohorte

De Sergents affamés me suit d'étrange sorte,

Il y va de la mort si j'étais attrapé ;

Car un homme est dit-on mortellement frappé. [420]

Mon Maître en étourdi s'est mêlé dans l'affaire.

Et j'ai fait comme lui seulement pour lui plaire.

Je vous laisse à juger si j'ai bien ou mal fait,

Si vous saviez un trou, ce serait bien mon fait.

Il n'est trou, quel qu'il soit, et fut-il même immonde [425]

Où je ne veuille entrer le plus content du monde,

Pourvu qu'inaccessible à tous vilains Sergents,

On n'y viole point le sacré droit des gens.

Là-dessus je me tais, Chère Dame, et pour cause ;

Car de n'être pas vu, s'il importe à la chose, [430]

Il n'importe pas moins de n'être pas ouï.

Et bien voulez-vous donc me recevoir ?


Cassandre

Oui,

Lisette, va le mettre au-dessus de ma chambre

Où tu sais.


Crispin

La frayeur m'attaque en chaque membre :

Que puissiez-vous jamais n'avoir besoin de trous, [435]

Et que jamais Sergents ne courent après vous.


Cassandre

Mon frère, qu'avez-vous ? Quelque chose vous presse.


Scène V

.

Le Comte

Retirez-vous, ma Soeur, et que seul on me laisse,

Cavalier, approchez, on ne vous fera rien

Tant que j'aurai de vie.


Dom Pedre

Ha, je le sais fort bien, [440]

Et que par votre bras la mienne défendue,

Quand pour vous mille fois elle serait p erdue,

Je ne me verrais pas encor acquitté,

De tout ce que de moi vous avez mérité.


Le Comte

Ne me louez pas tant de ce que j'ai dû faire, [445]

Songeons à vous sauver, comme au plus nécessaire.

Entrez dedans ma chambre, et vous fiez en moi,

Que je vous garderai ma parole et ma foi.


Dom Pedre

Vous me promettez donc ?


Le Comte

De vous servir d'asile.


Scène VI

.

Le Prévôt

Monsieur, vous trouverez ma visite incivile : [450]

Mais le triste accident qui m'amène si tard

Veut que sans différer l'on vous en fasse part.

On vient d'assassiner Dom Louis votre frère

Devant votre logis.


Le Comte

Et l'assassin ?


Le Prévôt

J'espère

Que nous l'aurons bientôt ; car j'ai su d'un voisin [455]

Que l'on a vu céans entrer cet assassin.


Le Comte

L'avis est téméraire, et même peu croyable.

Après la mort d'un homme, il n'est pas vraisemblable

Que celui qui le tue, aille se perdre au port,

Et chercher un asile en la maison du mort. [460]

Au fort de la Rumeur, j'ai fait fermer ma Porte,

Et je n'ai pas permis qu'aucun de mes gens sorte.

Je ne suis pas sorti moi-même, et l'on n'a pu

Cacher quelqu'un chez moi, que je ne l'aie su.


Le Prévôt

Vous avez l'intérêt tout entier dans l'affaire, [465]

Le nôtre est seulement le dessein de vous plaire.


Le Comte

Faites ce qu'il faut faire en un pareil malheur,

Et pardonnez, Messieurs, à ma juste douleur,

Si je ne me tiens pas avec vous davantage.


Le Prévôt

Il s'en va.

Nous ferons notre charge.


Le Comte

Ô désespoir ! Ô rage ! [470]

Quel parti dois-je prendre en l'état où je suis ?

Je ne me puis venger, lorsque plus je le puis.

Je dois à ma parole, et je dois à mon frère,

Je dois venger sa mort, si j'en crois ma colère,

Je dois la pardonner, si je garde ma foi. [475]

Hélas, qui fut jamais plus empêché que moi ?

Cavalier, savez-vous qui je suis ?


Dom Pedre

Oui, ma vie

Sans votre prompt secours m'aurait été ravie.


Le Comte

Ne vous étais-je point connu ?


Dom Pedre

Non.


Le Comte

Saviez-vous

Le nom du malheureux accablé sous vos coups ? [480]


Dom Pedre

Autant que je l'ai pu par une nuit obscure

J'ai connus par sa voix plus que par sa figure,

Qu'il était étranger, le frère ou le parent

D'un Comte, et quel qu'il soit il m'est indifférent.

{{Personnage|Le Com te|c}}

Vous ne vous trompez pas le mort était mon frère [485]

Et moi le Comte.


Dom Pedre

Ô Dieux ! Et que pensez-vous faire ?


Le Comte

Vous tuer !


Dom Pedre

Me tuer ! Ce n'est pas un coup sûr,

Et peut-être auriez-vous la moitié de la peur.

Puisque nous sommes seuls faisons l'expérience,

De celui qui de nous se trompe en sa croyance, [490]

Battons-nous.


Le Comte

Je saurai choisir un autre temps

Pour me venger de vous comme je le prétends.


Dom Pedre

Vous avez ce me semble, et le temps, et la place.


Le Comte

Oui ; mais il faut devant que je vous satisfasse,

Et vous ayant promis de vous sauver chez moi, [495]

Contre moi-même il faut que je garde ma foi,

Je saurai bien ailleurs venger la mort d'un frère,

Et vous sacrifier à ma juste colère.


Dom Pedre

Vous avez deux desseins qui ne sont pas d'accord,

Vous me sauvez la vie, et conspirer ma mort. [500]


Le Comte

Comme un homme d'honneur, je vous sauve la vie,

Mais puisque vous l'avez à mon frère ravie,

Je vous ferai périr comme un homme offensé.


Dom Pedre

Je suis au désespoir de ce qui s'est passé :

Mais puisque le passé n'est plus en ma puissance, [505]

Que votre bienfait même augmente mon offense ?


Que cruel ou forcé mon bras vient d'abréger

Des jours qui vous sont chers que vous devez venger.

Contre mon naturel de ne fuir personne,

Et suivant mon humeur de rendre à qui me donne, [510]

Je vous veux éviter partout où vous serez,

Avec le même soin que vous me chercherez.

Vous savez par vos yeux jusqu'où va ma vaillance

Et jugerez par là de ma reconnaissance.

Je veux être poltron, pour n'être pas ingrat, [515]

Et pour rendre un bienfait, refuser un combat.


Le Comte

Je vous y forcerai.


Dom Pedre

Je suivrai vos approches.


Le Comte

Avez-vous peur de moi ?


Dom Pedre

J'ai peur de vos reproches.


Le Comte

On n'en saurait trop faire à qui manque de coeur.


Dom Pedre

Quand pour vous je renonce à ma propre valeur, [520]

Et lorsque contre moi vous irritez la vôtre,

Nous suivons du devoir les lois et l'un et l'autre.


Le Comte

Si bien que...


Dom Pedre

Si les Cieux, ne me sont ennemis

Nous ne nous battrons point, et deviendrons amis.


Le Comte

C'est trop s'entreparler n'étant pas bien ensemble ; [525]

Le jardin est ouvert, sortez si bon vous semble :

Mais qui frappe à ma porte à la pointe du jour ;

Ha c'est toi, Béatris.


Scène VII

.

Béatrix

De la part de l'amour,

Qui comme vous le savez sur la raison l'emporte,

Je viens au point du jour heurter à votre porte. [530]

Nous changeons de logis, Madame vous veut voir.

Et ce billet, Monsieur, vous fera tout savoir,

Faites ce qu'il contient, et donnez-moi licence,

D'aller mettre ordre au mal que ferait mon absence.

Si mon voyage ici du vieillard soupçonné, [535]

Irritait son esprit de Démon incarné.


Le Comte

Béatris je ferai ce que veut ma Maîtresse.


Béatrix

Et moi je gagne au pied.


Le Comte

Sitôt ?


Béatrix

Béatris, elle s'en va.

L'heure me presse.


Le Comte

Vous n'êtes pas encore au lit, ma chère soeur ?


Scène VIII

.

Cassandre

Le moyen de dormir après un tel malheur. [540]


Le Comte

Non plus que vous ma soeur je n'en ai point d'envie.

Je dois venger un frère au péril de ma vie.

Un ami depuis peu, m'a de la Cour écrit,

Que celui que j'avais offensé dans Madrid


Afin de se venger est parti pour Tolède. [545]

Une Dame que j'aime, et de qui je possède

Les inclinations, et dont pour un mépris,

Le coeur peut contre moi de colère être épris

M'écrit, qu'accompagné de quelque ami fidèle,

J'aille, sans y manquer, passer la nuit chez elle, [550]

Ma passion m'y porte, et d'un autre côté,

J'ai depuis quelques jours son esprit irrité.


Cassandre

Est-ce par un oubli ?


Le Comte

Non, c'est par une offense.


Cassandre

Prenez vos sûretés, et craignez sa vengeance.

Si la femme oubliée est capable de tout, [555]

Alors que l'on l'offense, et qu'on la pousse à bout,

Elle fait succéder la fureur aux tendresses,

On en doit craindre tout, et même ses caresses.

L'homme le plus méchant ne la peut égaler,

Tant à faire le mal, qu'à le dissimuler : [560]

Enfin, c'est une femme, et de plus offensée,

Je ne vous saurais mieux expliquer ma pensée.


Le Comte

Je ne vous saurais mieux expliquer mon erreur,

Qu'en vous disant que j'aime, et même avec fureur.

Sur vos conseils, ma soeur, ma passion l'emporte : [565]

Mais encore une fois on refrappe à la porte.

Holà, qu'on ouvre. Ô Dieux ! Je vois mon ennemi.

Je vous croyais bien loin.


Scène IX

.

Dom Pedre

Et moi vous endormi.


Le Comte

De vous revoir encore mon âme est étonnée,

Et vous tenez fort mal la parole donnée, [570]

De me venir braver, au lieu de me fuir.


Dom Pedre

Ne me condamnez pas devant que de m'ouïr.

Alors que je promets il n'est rien de plus ferme.

Soyons seuls.


Le Comte

Ôtez-vous Cassandre.


Dom Pedre

Et que je ferme

La porte dessus nous.


Le Comte

Fermez si vous voulez. [575]

Que voulez-vous encor ?


Dom Pedre

Que je parle.


Le Comte

Parlez.

Mais parlez vite.


Dom Pedre

Il faut, que devant toute chose

Vous lisiez en ces mots, de mon retour la cause.


Le Comte
lit.

LETTRE.

Dom Pedre on m'offense en l'honneur,

L'ennemi puissant qui m'outrage, [580]

Se fie en sa puissance, et méprise mon âge.

Viens lui montrer que mon fils a du coeur.


Dom Pedre

Vous voyez bien pourquoi je manque à ma promesse,

Mais puisqu'à la tenir mon honneur s'intéresse,

Un homme à qui je dois et la vie et l'honneur, [585]

Ne me traitera pas de toute sa rigueur.

Un père qu'on outrage, à qui la force manque,

Et qui croit que je suis encore à Salamanque,

Lui qui peut tour sur moi, me conjure instamment

De le venir trouver, et sans retardement. [590]

Logeant au même lieu que la Poste demeure,

Mon Hôte m'a rendu la lettre toute à l'heure :

Je vous conjure donc, ennemi généreux,

Puisque aussi bien me vaincre est un exploit honteux,

Que je n'ai point d'honneur puisqu'on l'ôte à mon père, [595]

Qu'un homme sans honneur ne peut vous satisfaire ;

De me donner le temps, de me mettre en état,

Ou de tenir parole en fuyant le combat,

Ou bien d'y succomber plein d'honneur et de gloire,

Sans que vous rougissiez d'une telle victoire. [600]


Le Comte

Oui, je ne serai pas généreux à demi,

Je vous veux obliger ennemi comme ami.

Allez, allez venger un père qu'on offense :


Dom Pedre

Vous verrez des effets de ma reconnaissance.


Le Comte

Si je les acceptais, ce serait vous trahir : [605]

Constant à vous servir, constant à vous haïr,

Vous n'aurez pas plutôt vengé l'affront d'un père

Que je prétends sur vous venger la mort d'un frère ;

Mais parce qu'étant pris vous êtes en danger,

Et qu'ainsi dessus vous je ne me puis venger, [610]

Remettez à mon bras ce qu'on demande au vôtre,

Vous savez que le mien vaut bien celui d'un autre.

Où loge votre père ? Apprenez-moi son nom,

Et je vais de ce pas rétablir son renom,

Et quand j'aurai pour vous satisfait votre père, [615]

Je reviendrai sur vous assouvir ma colère.


Dom Pedre

Ces deux desseins sont beaux, et très dignes de vous

Mais le second dépend aucunement de nous,

Ma valeur vous en rend l'issue assez douteuse.

La proposition du premier m'est honteuse. [620]

Le nom d'un offensé ne se révèle point,

L'honneur me le défend, et le même m'enjoint

De ne remettre pas à la valeur d'un autre,

Ce que peut achever un bras comme le nôtre.


Le Comte

Que voulez-vous donc faire ?


Dom Pedre

Éviter le danger [625]

D'être pris, sans laisser pourtant de me venger.


Le Comte

C'est bien fait jusqu'à tant que j'en puisse autant faire,

Ma maison vous fournit d'asile salutaire :

Entrez donc dans ma chambre, et je vais cependant

M'assurer d'un ami fidèle et confident : [630]

Une assignation qu'à la nuit on me donne,

Et que non sans sujet de fraude je soupçonne,

M'oblige à me servir de ces précautions.


Dom Pedre

Je veux rompre avec vous toutes conventions.

Je reprends ma parole.


Le Comte

Et pourquoi ? [635]


Dom Pedre

Je vous fie, [635]

Mon secret, mon honneur, et je vous dois la vie,

Vous ne me croyez pas assez homme d'honneur

Assez reconnaissant, assez homme de coeur,

Pour vous pouvoir servir d'une fidèle escorte,

Avec moi vous deviez agir d'une autre sorte, [640]

Et je ne comprends pas, pour qui vous m'avez promis,

Et comment au bienfait vous joignez le mépris ?


Le Comte

Je vous croyais plein d'honneur, et de peur incapable,

Et c'est par un motif purement pitoyable,

Que je vous viens d'offrir de vous tenir caché [645]

Dans ma chambre, où jamais vous ne seriez cherché.

Ainsi je tiens par là votre vie assurée,

Et ma vengeance ainsi n'est qu'un peu différée.


Dom Pedre

Ou bien vous vous battez tout à l'heure avec moi,

Ou vous vous y fierez, assuré de ma foi [650]

Que je vous garderais contre père même.


Le Comte

Votre valeur me charme, oui venez, je vous aime

Quoique ennemi mortel, et nous serons amis,

Si par les lois d'honneur il nous était permis.


ACTE III





Scène I

.

Béatrix

Votre âme vainement se vantait d'être forte. [655]

Votre colère cède à l'amour qui l'emporte.

Vous rappelez le Comte et je gagerais bien,

Que la paix entre vous ne tient plus presque à rien.


Léonore

C'est pour me mieux venger de lui.


Béatrix

Madame, à d'autres :

Je sais comment sont faits les coeurs comme les vôtres. [660]

Comme je suis femme, et je sais ce que c'est,

Que le désir de voir un Amant qui déplaît.

Le Comte est un ingrat, si vous voulez un traître,

Son mépris est sensible autant qu'il le peut être,

Son oubli toutefois plutôt que son mépris, [665]

Est tout ce qui vous rend le coeur de rage épris.

Et vous aimeriez mieux qu'il vous eût offensée,

Que son oubli vous eût de son âme effacée.


Léonore

Hélas ! Que tu vois clair dans le fond de mon coeur,

Et que de son oubli mon amour a de peur. [670]


Béatrix

Madame, croyez-moi, les hommes sont des drôles,

Et le temps est passé des Amadis des Gaules :

Quand j'ai tantôt rendu votre obligeant billet,

Qu'en langage d'amour on appelle poulet.

J'ai bien vu que le Comte, avec sa fausse mine [675]

A pour vous plein son coeur de l'amour la plus fine,


Et qu'il nous fait semblant, cet artificieux,

Que son coeur en a moins que n'en prennent ses yeux.

Madame, tenez bon ; quoi qu'il dise, ou qu'il fasse,

Quand vous serez tantôt avec lui, face à face, [680]

Quoique votre billet l'ait chez vous amené,

Faites bien la méchante, et qu'il soit mal mené.


Léonore

S'il s'en va, Béatris ?


Béatrix

Il faudra qu'il revienne.


Léonore

Bien loin que ma rigueur le charme, et le retienne,

Elle le doit chasser.


Béatrix

Il faudra courre après ; [685]

Mais sur lui vos beaux yeux ont fait trop de progrès.

Il reviendra cent fois puisqu'il en revient une,

Que s'il fait le cruel, faites lors l'importune.

J'irai, je reviendrai lui parler ; il faudra,

Qu'il revienne, ou qu'il crève.


Léonore

Et qui l'y forcera, [690]

Dis-moi grande folle !


Béatrix

Moi, son amour, vous Madame,

Qu'il aime, quoi qu'il fasse, et du meilleur de l'âme.


Léonore

Il le témoigne mal.


Béatrix

S'il revient aujourd'hui,

Il n'est pas sous le Ciel un plus féru que lui.


Léonore

C'est ce qu'il est le moins.


Béatrix

Il vous aime, sans doute, [695]

Ou bien, en cas d'amour Béatris ne voit goutte.


Mais, Madame, il me semble, et sous correction,

Que votre bel esprit manque d'invention.

Dites-moi, donc, Madame, un peu de jalousie

N'a-t-il jamais un peu troublé sa fantaisie ? [700]


Léonore

Tu crois que je voudrais lui donner un rival.


Béatrix

Ne l'avez-vous pas fait ?


Léonore

Jamais.


Béatrix

Voilà le mal.

Je l'aimerais lui seul ; mais en ligne indirecte

J'aurais d'autres galants pour me rendre suspecte.

Et quand le beau Narcisse en ferait le cruel, [705]

Il ne manquerait pas de matière à duel.

Je verrais les doux yeux ; et dessus sa moustache

À quelque fanfaron ; c'est là trouver la cache,

C'est le meilleur secret de mettre à la raison,

Un amant, qui d'amour se croit le vrai tison. [710]

Ma foi, de fermeté la sotte qui se pique,

Fait un sauvage amant, d'un amant domestique.

Il ne faut point saouler un amant affamé,

Qui toujours aime peu, quand il est trop aimé.

C'est de cette façon que Béatris en use, [715]

Aussi suis-je en amour un aigle.


Léonore

Et moi donc ?


Béatrix

Buse.


Léonore

Que tes discours auraient mon esprit diverti,

Si par ma passion il n'était perverti.

Il ne viendra jamais.


Béatrix

Il viendra sur mon âme :

Qu'ainsi ne soit j'entends du bruit, allez, Madame, [720]

Allez vous retirer dans votre appartement ;

Je m'en vais au-devant du fugitif amant.


Scène II

.

Crispin
en chantant.

Aimez autant que vous êtes aimable,

Si vous voulez aimer autant que moi, etc.


Béatrix

C'est le chien de Crispin.


Crispin

Dieu te gard la soubrette. [725]


Béatrix

Que viens-tu faire ici ?


Crispin

Je viens faire diète.

Le fantasque vieillard a rappelé son fils.

Nous venons d'arriver tous deux au jour préfix,

Moi de mon pied gaillard, sur sa mule mon maître.

Je ne puis deviner, où le Seigneur peut-être, [730]

Ni comment sur sa mule, et parti le premier,

Il ne sera pourtant ici que le dernier.

Que dis-tu, Béatris, de chose tant étrange ?


Béatrix

Que tu t'ailles coucher.


Crispin

Me coucher ? Mon bel ange,

Je pourrais t'obéir si je me sentais las ; [735]

Mais je ne le suis point n'étant venu qu'au pas.


Béatrix

Ton Maître donc ?


Crispin

Mon Maître ; est un fou sans remède.

Il bat présentement le pavé dans Tolède,

Et sans considérer que son Père grison

A changé brusquement depuis peu de maison, [740]

Et que moi seul j'en sais le quartier, et la rue,

Ayant la Lettre seul, reçue, ouverte et lue ;


Ce fameux étourdi sans me dire pourquoi,

En arrivant ici s'est séparé de moi.


Béatrix

Va l'attendre en ton lit.


Crispin

Encor faut-il qu'on vive [745]

Et conserver un peu quand des champs on arrive.

Lit, ni draps d'aujourd'hui ne verront mon corps nu,

Que je n'aie causé comme un nouveau venu.


Béatrix

Mon Dieu !


Crispin

Mon Dieu : qu'as-tu fille la moins traitable

Des filles de Tolède, et la moins conservable ? [750]


Béatrix

Va-t-en chercher ton Maître.


Crispin

Mais je suis bien las.


Béatrix

Et tu disais tantôt que tu ne l'étais pas.


Crispin

Je ne disais pas bien, Béatris ma mignonne,

Médisons un moment sans respecter personne :

Médis de ta Maîtresse, et moi je te dirai, [755]

Du Maître que je sers tout ce que je saurai.

Parlons de nos profits : contons-nous des histoires,

Exerçons à l'envi nos heureuses mémoires :

Je t'en veux conter une. Il était une fois,

Un Roi. Ce Roi faisait sa demeure en un bois. [760]

Au milieu de ce bois passait une rivière.

Sur la rivière un pont de beauté singulière,

Joignait au Pont-levis d'un superbe château,

Environné de tours, et de fossés pleins d'eau.

Dans ces fossés pleins d'eau nageaient une Sirène. [765]

Cette Sirène était.


Béatrix

On siffle.

Double fièvre quartaine

À ce maudit Pédant. S'il voit le Comte ici,

Bon Dieu ! J'entends siffler, et crois que le voici.

Tout est perdu.


Crispin

Ma chère ; on siffle, et ce sifflage,

Est-ce pour bon dessein, ou pour concubinage ? [770]

Va, va, fais ton métier, loin de t'en empêcher,

Pour te faire plaisir je m'en vais me coucher.


Béatrix

Par ma foi, j'ai bien eu besoin de patience,

Voyez un peu son flegme, et son impertinence,

Il m'a fait enrager ; mais je le lui rendrai, [775]

Il n'en use pourtant pas mal à mon gré,

Et j'en attendais pis d'une âme si mal faite.

Or ça suivant les pas de feu Dariolette,

Faisons entrer le Comte. Il siffle en Étourneau.

Entrez voleur de nuit.


Scène III

.

Le Comte

Éteignez le flambeau : [780]

Un ami qui me suit ne veut pas qu'on le voie.


Béatrix

Madame en vous voyant aura beaucoup de joie.


Le Comte

Je n'en aurai pas moins.


Béatrix

Ne faisons pas de bruit.


Le Comte

Je vous ferai passer une mauvaise nuit.


Dom Pedre

Ne songez point en moi, songez à votre affaire. [785]


Le Comte

Vous avez de l'honneur.


Dom Pedre

Contre mon propre père,

Contre le monde entier contre moi conjuré.

Je pérorais pour vous, puisque je l'ai juré ;

Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète.


Le Comte

Je n'attendais pas moins d'une âme aussi bien faite. [790]


Béatrix

Trêve de compliment ; notre ennemi commun

Est tendre à s'éveiller autant qu'un homme à jeun.

Elle introduit le Comte.

Doucement.


Dom Pedre
demeure seul dans une chaise.

Je devais différer davantage

Au mandement exprès d'un Père qu'on outrage,

Et le suivre plutôt qu'un mortel ennemi. [795]

Demain au point du jour sans même avoir dormi

J'irai trouver mon Père, et savoir quelle offense

Inspire à ses vieux ans un désir de vengeance.

Sa Lettre était pressante, et j'ai bien reconnu

Que quelque grand malheur lui doit être venu. [800]

Manquer à son devoir ; hasarder son estime ;

C'est en quelque façon commettre un double crime,

J'en suis au désespoir.


Scène IV

.

Dom Félix
entre sans lumière.

Je ne me trompe pas :

Je viens d'ouïr, du bruit, des paroles, des pas,

Je veux m'en éclaircir.


Dom Pedre
{ {didascalie|frappant sur son siège.}}

Que peut avoir mon père ? [805]


Dom Félix

À ce bruit que j'entends, si je crois ma colère,

Si le fer à la main je cours où j'ois du bruit.

On se sauve aisément à l'aide de la nuit

Ayons de la lumière.


Dom Pedre

En toute cette rue,

Que j'ai cent et cent fois visitée et courue, [810]

Il ne logea jamais Dame de qualité

Ni fille de mérite, ou de rare beauté,

Qui méritât d'un Comte être galantisée.

L'aventure est pourtant suspecte et malaisée ;

Puisqu'un homme de coeur y trouve du danger, [815]

Et se munit ainsi d'un secours étranger.

Un homme vient à moi l'épée toute nue,

Défendons notre poste : arrête, où je te tue.


Dom Félix

Tu mouras le premier.


Dom Pedre

C'est mon père !


Dom Félix

Et c'est toi !

Dom Pedre, mon cher fils.


Dom Pedre

Ha qu'est-ce que je vois ! [820]

Mon Père ici.


Dom Félix

Mon fils, qui t'a dit ma demeure ?

Et comment as-tu pu la trouver à telle heure ?


Dom Pedre

Ô que non sans sujet ce discours me fait peur !


Dom Félix

Il faut mourir Dom Pedre, ou venger mon honneur,

Mais mon fils, je te vois l'âme toute interdite, [825]

Et tu me parais froid alors que je t'excite.

Sais-tu déjà par où notre honneur est taché ;

Car un pareil malheur n'est pas longtemps caché :


Ou ton bras punissant une vie ennemie,

Aurait-il pu déjà venger notre infamie ? [830]


Dom Pedre

Venger notre infamie !


Dom Félix

Oui, mon fils, la venger,

Au prix de notre mal, c'est un fardeau léger.

Venge-moi, venge-toi.


Dom Pedre

Ne sachant pas l'offense.


Dom Félix

Tu la sauras trop tôt, courons à la vengeance :

C'est par ce seul moyen, que notre honneur perdu [835]

Ou le sera sans honte, ou nous sera rendu.

Mais mon fils, sans rougir, te puis-je rendre compte ;

Du commun déplaisir qui nous couvre de honte.

Épargne-moi, mon fils, la honte et le regret

De révéler moi-même un si fâcheux secret. [840]

Dispense-moi, mon fils, d'un récit si funeste,

Va-t'en trouver ta soeur, apprends d'elle le reste :

Mais si tu m'aimes bien, parle-lui doucement,

Parle-lui de pardon, plus que de châtiment :

En apprenant son mal apprends-lui son remède : [845]

Car en fin dans mon coeur, mon sang pour elle plaide,

Et souviens-toi, qu'elle est, et ma fille, et ta soeur.


Dom Pedre

Je sers mon ennemi contre mon propre honneur.

Ô Dieu ! Que de malheurs sur moi le Ciel assemble.


Dom Félix

Dom Pedre, faisons mieux allons la voir ensemble, [850]

Et flattant sa douleur, tâchons de lui montrer.


Dom Pedre

Non mon Père attendez, vous n'y pouvez entrer.


Dom Félix

Moi je n‘y puis entrer !


Dom Pedre

Je vous dis vrai, mon Père,

Vous n'y pouvez entrer moi vivant.


Dom Félix

Quelle misère ?

Ou quelle extravagance ? Es-tu dans ton bon sens ? [855]

Et pourquoi ces soupirs, et ces yeux languissants ?

Ôte-toi.


Dom Pedre

N'entrez pas ; je garde cette porte.


Dom Félix

Résister à son Père ? Et parler de la sorte !

Il ne me manquait donc pour combler mon malheur,

Que ta raison blessée, autant que mon honneur ? [860]


Dom Pedre

Mon Père, ma raison ne fut jamais plus saine :

Mais un juste sujet.


Dom Félix

Ne crains-tu point ma haine ?

Fils ingrat.


Scène V

.

Léonore
derrière le théâtre.

C'est en vain tu ne sortiras pas.


Le Comte
derrière le théâtre.

Madame, ouvrez la porte, ou je la mets à bas.


Dom Félix

Un homme chez ma fille, ô Dieu !


Dom Pedre

Contre son Père, [865]

Défendre son ennemi !


Léonore
entrant sur le théâtre.

Quoi ? Mon père et mon frère ?


Le Comte


Dom Pedre à vos côtés je viens vaincre, ou mourir.


Léonore

Cher Comte, à tes côtés je suis prête à périr.


Dom Félix

Mon fils, c'est l'ennemi qui nous perd, et nous brave.


Le Comte

Il le nomme son fils !


Dom Félix

Il faut que son sang lave [870]

Notre commune offense, il faut que notre honneur

Revive dans la mort d'un lâche suborneur


Dom Pedre

Je n'ai point à choisir, il faut sauver le Comte.

Manquer à sa parole est la dernière honte.


Dom Félix

Tu parles bas mon fils ?


Dom Pedre

Mon Père il faudrait voir. [875]


Dom Félix

Ha je n'ai vu que trop. Apprends-moi mon devoir.


Le Comte

De te trahir dom Pedre, il m'eût été facile :

Quand chez moi contre moi je te servis d'asile :

Et chez toi cependant, entre ton Père et moi,

Je te vois hésiter comme un homme sans foi ? [880]


Dom Félix

Quoi ! Mon fils, aux raisons que sa peur lui suggère,

Ton coeur prête l'oreille et la ferme à ton Père ;

Il t'a sauvé la vie, il s'en est fait honneur :

Mais il ravit le tien, l'insolent suborneur.

Vengeons, vengeons, mon fils, vengeons notre infamie. [885]


Dom Pedre

Mon Père, je lui dois ma parole, et ma vie.

Vous me l'avez donnée ; il me l'a pu ravir.

Chez lui contre moi seul, il a pu se servir


De sa rare valeur à ma perte animée,

Par le sang répandu d'une personne aimée : [890]

Il a pu se servir de valets contre moi,

Et vous étiez sans fils, s'il eut été sans foi.


Dom Félix

Préfère une parole à la hâte donnée,

À ta gloire flétrie, à ta soeur subornée.

Va, va, sauve la vie à ton conservateur ? [895]

Mais ne me nomme plus de la tienne l'auteur.

Oui, que je sois sans fils, qu'il nous tue, ou qu'il meure.


Le Comte

Écoute-moi Dom Pedre ; et toi vieillard, demeure.

Je sais donner la vie, et la défendre aussi,

Et mon bras seul encor peut me tirer d'ici : [900]

Mais du père et du fils, quand la fureur unie

Aurait versé mon sang, et ma trame finie,

Indignes ennemis, pouvez-vous empêcher,

Qu'on ne vous puisse un jour justement reprocher,

Qu'un fils peu généreux, sans moi serait sans vie, [905]

Qu'un Père, dont ma perte est la joie, et l'envie,

Sans moi se trouverait sans fils, et sans support,

Et que seul contre deux, j'ai disputé ma mort.

Pouvez-vous effacer une si noire tache ?

Pouvez-vous empêcher que l'Espagne ne sache. [910]

Que j'ai fait pour le fils, bien plus que je n'ai dû :

Enfin, qu'il me doit tout, et ne m'a rien rendu.

Venez après cela, venez, et fils, et père,

Venez d'un bienfaiteur, éprouver la colère.


Dom Félix

Oui seul, et sans mon fils, je m'expose à tes coups. [915]


Dom Pedre

Mon Père où vous transporte un aveugle courroux ?


Dom Félix

À me perdre, à te perdre, à poignarder ma fille.

Ô peste détestable a toute ta famille ;

Il faut que sur le champ un poignard dans son sein.


Dom Pedre
arrêtant son père.

Ah que sur moi plutôt ce tragique dessein [920]

Se commence et s'achève.


Dom Félix

Ôte-toi.


Le Comte
tout bas à Léonore.

Tout à l'heure

Gagnez vite la rue, et delà ma demeure.


Dom Félix

Enfin donc, fils sans coeur, à quoi te résous-tu ?


Dom Pedre

À croire mon honneur, à croire ma vertu,

À garder ma parole, à venger mon offense. [925]


Dom Félix

Tu mets donc l'une et l'autre en égale balance ?

Tu lui fais perdre un frère, il suborne ta soeur ;

L'un est un déplaisir, l'autre, est un déshonneur ;

L'un ne veut qu'un combat, l'autre veut une vie,

L'un fait porter le deuil, et l'autre l'infamie. [930]

Vois, vois, comme je sais me venger, et sans toi.


Dom Pedre
voulant arrêter son Père.

Mon père, si jamais.


Dom Félix

Ne parle point à moi.

À part.

Je m'en vais enfermer cette imprudente fille

Dans sa chambre, et demain dans une austère grille.

Dom Félix sort.


Dom Pedre

Comte, tu te vois seul, et connais aisément, [935]

Que plusieurs nous pouvons te perdre en un moment,

Puisque je le pourrais seul, et sans avantage :

Mais je dois pour le moins t'égaler en courage.

Tu sais que perdre un frère, et perdre son honneur,

N'est pas perte pareille entre les gens de coeur. [940]

Ma générosité surpasse donc la tienne,

D'autant que ton offense est moindre que la mienne

Je paye avec usure, un bien que tu m'as fait :

Mais ce n'est pas assez que tu sois satisfait ;

Il faut que je le sois. Ta mort seule est capable, [945]

Si ton crime envers nous peut être réparable,


De mettre mon honneur en son premier éclat.

Sors donc ; mais pour entrer tôt après au combat.

Un combat satisfait les mânes de ton frère ;

Ta mort, satisfera moi, ma soeur, et mon Père. [950]

Étant homme de coeur, tu la disputeras :

Mais le Ciel est injuste, ou bien tu périras.


Le Comte

La chose gît en fait. Où te faut-il attendre ?


Dom Pedre

Dans la place, où je vais tout à l'heure me rendre.


Le Comte

Je n'attends pas longtemps.


Dom Pedre

J'ai hâte plus que toi, [955]

De te voir seul à seul aux mains avecque moi.

Va-t'en donc.


Dom Félix
revient.

Quoi mon fils ! Il sort avec la vie ?

À qui te perd d'honneur tu ne l'as point ravie ?


Dom Pedre

Je le trouverai bien.


Dom Félix

Trouve plutôt ta soeur,

Infâme confident d'un cruel ravisseur. [960]


Dom Pedre

Quoi mon Père ! Ma soeur.


Dom Félix

Dom Pedre sort.

Est en fuite, est sauvée :

Mais ne te montre point qu'elle ne soit trouvée ;

Ou plutôt, lâche fils, ne te montre jamais.

Je ne veux plus de fils, de fille, ni de paix.

La lâcheté d'un fils, la honte d'une fille, [965]

Perdent également l'honneur de ma famille :

Perdons-en la mémoire, et sans plus différer,

Allons du Souverain la Justice implorer ;

Et s'il n'est point pour nous de Justice à Tolède,

La violence alors, sera notre remède. [970]


                       {{acte| IV}}





Scène I

.

Crispin

Pour te dire le vrai ; j'adoptais la visite ;

Car tu la devais bien à mon rare mérite.


Béatrix

Je venais seulement voir ton Maître, et pour toi

Je ne te croyais pas en la Maison du Roi,

Mais comment t'a-t-on pris ?


Crispin

À ce bruit effroyable [975]

Que l'on a fait la nuit, à la maison du Diable

Qu'ont fait le fils, le Père, et le Comte acharnés

À trouver maux nouveaux, et se les dire au nez,

J'ai quitté le grabat, et j'ai suivi mon Maître,

Qui sortait furieux, et pâle comme un traître, [980]

Jurant entre ses dents, nommant souvent sa soeur,

Et la donnant au Diable, elle et son ravisseur.

De quartier en quartier il a cherché le Comte :

Nous ne l'avons trouvé, ni lui, ni notre compte.

Un prévôt nous a pris, et nous a mis leans ; [985]

Leans, c'est un manoir qui ressemble à céans ;

Céans, c'est la prison ; Prison ; c'est où je peste ;

Pester, c'est dire, mort, tête, sang, je déteste,

Détester...


Béatrix

Ha tais-toi, tu ris hors de saison.


Crispin

Si bien que vous avez dégarni la Maison ? [990]


Béatrix

Je t'ai conté comment la chose est arrivée.


Crispin

Si bien que Léonore avec toi s'est sauvée ?


Béatrix

Chez le Comte.


Crispin

Et sa soeur Cassandre ?


Béatrix

Elle nous fit

Un merveilleux accueil ; sa bonté nous ravit ;

Enfin, ce n'est plus qu'un de ma Maîtresse et d'elle. [995]


Crispin

Je t'apprends que mon Maître est un amant fidèle,

Et c'est pour son sujet qu'à son frère germain,

Il fit comme tu sais perdre le goût du pain.


Béatrix

J'appris hier cette mort pendant tout leur grabuge.


Crispin

Cependant, je verrai tantôt face de juge, [1000]

Cela ne me plaît point ; mais pourquoi sortiez-vous ?


Béatrix

Parce qu'on ne parlait que de donner cent coups,

Et savez-vous de quoi ! De poignard, et le père

Nous paraissait alors aussi fou que le frère,

Nous sommes chez le Comte, et ma maîtresse et lui [1005]

Ne s'aimèrent jamais tant qu'ils font aujourd'hui.


Crispin

Nous sommes en prison, où Crispin et son Maître

Sont, me semble, aussi mal qu'ils puissent jamais être,

Pour moi je me console, et je rencontre ici,

Des gens qui comme moi se consolent aussi. [1010]

Je viens de leur payer à tous ma bienvenue.


Béatrix

Et moi, je m'en revois comme je suis venue.


Crispin

En te remerciant.


Béatrix

Il n'y a pas de quoi,

Alors qu'on te pendra je prierai Dieu pour toi.


Crispin

J'espère à mes souhaits si Dieu prête l'oreille, [1015]

En même occasion te rendre la pareille :

Adieu causeuse.


Béatrix

Adieu.


Crispin

Me viendras-tu revoir ?


Béatrix

Si j'y viens, ce sera peut-être vers le soir.


Scène II

.

Zamorin

Elle a parbleu bon air ! Quelle est cette Princesse ?


Crispin

Une fille de bien, qui pour moi s'intéresse. [1020]


Zamorin

Elle n'est pas pourrie ! Et porte bien les pieds.


Crispin

Sont-ils aller dormir nos braves conviés.


Zamorin

Ils se sentent un peu de bonne chère.


Crispin

J'ai fait selon le lieu, le temps et la misère.


Zamorin

Il faut se réjouir, car nous serons demain [1025]

Peut-être en l'autre monde, ou du moins en chemin.

Pour moi déjà trois fois en cette même place,

J'ai vu comme l'on dit le trépas face à face,

Je n'en ai pas moins bu, je n'en ai pas moins ri,

Car s'en trouve-t-on mieux, pour faire le marri, [1030]

Vous ai-je pas fait voir des hommes d'importance ?

Vive Dieu, si jamais, et l'Espagne, et la France,

A vu pareille troupe, et de plus braves gens,

En un lieu rassemblés par les mains des Sergents,

Nous y tuons le temps à conter quelque Histoire, [1035]

À jouer, à dormir, à ne rien faire, à boire,

Et professons en tout d'agir en gens de bien.


Crispin

Le Seigneur Zamorin a dit bien, et très bien.


Zamorin

Pour voir votre personne en ces lieux écrouée,

Je ne vous en vois pas l'humeur moins enjouée. [1040]


Crispin

Aussi, n'y suis-je pas pour la première fois.


Zamorin

En avez-vous déjà tâté ?


Crispin

Plus de deux mois,

Et pour n'avoir rien fait.


Zamorin

Chacun en dit de même,

Enfin qui vous y mit ?


Crispin

La passion extrême

Que j'eus pour un objet charmant.


Zamorin

Dites-vous tout ? [1045]


Crispin

Je vous vais raconter l'affaire jusqu'au bout.

Un Avocat coquet à tête perruquée,

Gardait bien chèrement une bourse musquée,

Je ne hais pas cela ; j'en devins amoureux.

La Donzelle n'eut pas le coeur trop rigoureux, [1050]

Dans ma poche aussitôt l'amitié nous assemble.

L'Avocat enragé de nous voir bien ensemble,

(À vous dire le vrai j'avais ravi sa fleur,)

Informa contre moi, me traita de voleur ;

On m'arrêta pour rapt, me trouvant avec elle, [1055]

Je fus mis en prison séparé de la belle ;

J'alléguai mes raisons, dis qu'elle était à moi,

Et soutins qu'elle avait ma parole et ma foi :


L'Avocat fit pourtant, rompre le mariage,

Et sans mes bons amis j'étais longtemps en cage. [1060]


Zamorin

Tous les hommes d'honneur sont malheureux ainsi :

Mais aujourd'hui pourquoi vous a-t-on mis ici ?


Crispin

Pour aimer par excès.


Zamorin

Est-ce une bourse encore ;


Crispin

Non, mais un chien de maître ; un vaurien que j'adore.

Allant ce Maître et moi, la nuit galantiser, [1065]

Et vous ne devez pas vous en scandaliser.

Car enfin l'homme est homme, et sujet à faiblesse,

Comme chacun de nous cajolait sa Maîtresse,

La Justice est venue, et nous le fer au poing

Nous l'avons repoussée, et poussée assez loin. [1070]

Notre Maître d'abord a fait de sa main blanche

Une plaie au Prévôt au dessus de la hanche,

A de son Lieutenant offensé le sternum,

Et j'ai fait au greffier visage de guenon.

Lui faisant choir du nez la meilleure partie ; [1075]

L'estafilade est rare, et faite en symétrie ;

Elle lui sied fort bien, et partout passerait

Pour être naturelle à qui ne le saurait.

La plupart des archers sont blessés par mon Maître.


Zamorin

En est-il mort quelqu'un ?


Crispin

Cela pourrait bien être. [1080]

Les cloches ont sonné, dit-on, auprès de là.


Zamorin

Si cette affaire est vraie, et va comme cela,

Il y pourrait entrer un tant soit peu d'échelle :

Mais à l'homme de coeur ce n'est que bagatelle.


Crispin

L'affaire, s'il vous plaît, soit secrète inter nos. [1085]


Zamorin

Con lisenza Patron, je vais dire deux mots,

À l'homme que je vois.


Crispin

Volontiers camarade,

Et moi je vais dormir.


Zamorin

Mon ami la Taillade

Et qui t'amène ici ?


Scène III

.

La Taillade

Le dessein de te voir.


Zamorin

Tu me vois en prison.


La Taillade

Je viens de le savoir. [1090]

Ayant à te parler, d'une course inutile

J'ai fait en un moment tous les coins de la ville,

J'ai couru tous les lieux d'assemblée, et d'ébats,

Où nous délibérons des affaires d'État.

Enfin, n'espérant plus d'avoir de tes nouvelles, [1095]

Par bonheur, j'ai trouvé Jane des Écrouelles,

La veuve du Boiteux qu'on pendit à Burgos.


Zamorin

Celui qui t'accusa du vol de deux chevaux ?


La Taillade

Le même. Tu sais bien comme la vieille cause ;

Elle m'a dit ta prise, et m'en a dit la cause ; [1100]

Et moi, sans perdre temps, je te suis venu voir.

Enragé que ce soit en ce hideux manoir ;

Mais il faut en sortir.


Zamorin

T'a-t-elle dit l'affaire

Comme elle est ?


La Taillade

Je ne sais. Je la trouve peu claire

Comme elle la raconte.


Zamorin

Un certain écolier, [1105]

Galantisait la soeur de certain cavalier.

Ce certain Cavalier, nous ayant fait bien boire

Et bien payer aussi, pendant une nuit noire,

Nous posta cinq bretteurs, pour réduire à néant,

En pur assassinat ce brave étudiant. [1110]

Ce brave étudiant n'était pas une poule.

Cinq nous l'attaquons seul ; seul, il nous bat en foule

Et donne au Cavalier d'abord entre oeil et bat,

De ces coups qu'entre nous on nomme échec et mat.

Le bourgeois s'accumule, et la justice arrive, [1115]

On m'attrape, on m'arrête, on demande qui vive,

Je ne dis pas le mot ; on me met en prison,

Où j'ai toujours dit non, ainsi que de raison.

On fait courir de nous un bruit sourd de Galère :

Grâce à Dieu, je ne suis ni traître ni faussaire. [1120]

Si l'on veut que je rame, et bien je ramerai,

J'y suis maître passé : mais je me vengerai,

Et certains happe-chair en auront dans leurs panses.


La Taillade

Cher Zamorin il faut pardonner ses offenses,

Nous sommes tous chrétiens.


Zamorin

Et quand tu m'as cherché, [1125]

Que voulais-tu de moi ?


La Taillade

Te mettre d'un marché

Pour lequel, j'ai touché milles écus à bon compte.


Zamorin

Est-ce affaire de sang ?


La Taillade

C'est pour tuer un Comte,


Le même qui te tient si bien emprisonné,

Et l'on lui fait le tour pour un soufflet donné. [1130]

Un cartel de défi vers le soir nous l'amène

Au bout du Pont, où l'eau nous tirera de peine

D'ensevelir le corps.


Zamorin

Vous faites bon marché,

Supprimer un seigneur pour si peu c'est péché.


La Taillade

Il n'y faut plus songer, c'est une affaire faite. [1135]


Zamorin

Qui seront les acteurs.


La Taillade

Le Gaucher, la Cliquette,

Le Sévillan, et moi.


Zamorin

Vos armes ?


La Taillade

Sont à feu.


Zamorin

L'épée et le poignard assurent mieux un jeu.


La Taillade

Nous aurons l'un et l'autre.


Zamorin

Ha par ma foi j'enrage

De n'en pouvoir pas être, et de me voir en cage. [1140]


La Taillade

Tu n'y vieilliras pas.


Zamorin

Qui m'en empêchera !


La Taillade

De bel argent de Dieu que la Taillade aura :

Seul je touche deux parts, écoute...


Scène IV

.

Le Prévôt

Que l'on sorte,

Demeurez Zamorin ; et poussez cette porte.


Dom Pedre

On m'impute la mort d'un certain Dom Louis, [1145]

Dont je suis déchargé par les témoins ouïs.

Un Seigneur Zamorin, un brave à toute outrance ;

Ne m'iras pas charger contre sa conscience,

Et ne voudra jamais à mes dépends mentir,

Quand même pour cela l'on le ferait sortir. [1150]


Le Prévôt

Dites la vérité, Zamorin.


Zamorin

Dieu me garde

De la cacher jamais. Tant plus je le regarde,

(C'est pourtant l'Écolier je le reconnais bien)

Le coupable, et Monsieur ne ressemblent en rien.

Celui dont vous parlez, était rouge en visage, [1155]

Plus petit que Monsieur, et plus gros de corsage :

Il était gras à lard, dans sa taille engoncé,

Des jambes, il faisait un I grec renversé :

Car il était cagneux afin que je m'explique,

Et Monsieur est bien fait, et droit comme une pique, [1160]

Ma déposition seule en vaut plus d'un cent.


Dom Pedre

Je vous laisse à juger si je suis innocent.


Zamorin

Je vous le maintien tel, au péril de ma vie.


Le Prévôt

Sa déposition aide fort à l'envie

Que j'ai de vous servir.


Dom Pedre

De l'obligation [1165]

Je me revancherai.


Le Prévôt

Même sans caution

On vous peut élargir dès aussitôt qu'au Comte

Des informations on aura rendu compte.

Vous n'êtes ni connu, ni chargé de témoins :

Sans un plus fort indice, on ne peut faire moins [1170]

Que de vous laisser libre : en tout cas cette affaire

Irait à quelques frais, qu'il faudrait encor faire.

Je ne dit pas pour moi, qui n'aime pas le bien :

Mais vous savez, Monsieur, qu'on ne fait rien pour rien.

Le Prévôt s'en va.


Dom Pedre

Mon brave, je vous suis tout à fait redevable. [1175]


Zamorin

Des hommes je ferais le plus abominable,

Et pire qu'un poltron enté sur un voleur,

Si je n'avais servi votre rare valeur.

Je vous ai vu de pieds, et n'ai vu de ma vie

Homme, dont la valeur m'ait donné plus d'envie, [1180]

Et même ait donné plus à ma mienne à songer.

Au reste vous saurez que le Comte étranger

Qui vous retient ici, vous payera la dette.


Dom Pedre

Qu'entendez-vous par là ?


Zamorin

Que son affaire est faite.

Quelques braves, tous gens de parole et d'effet, [1185]

Tantôt auprès du Pont lui donneront son fait.

Un Seigneur de la Cour, pourvu que l'on l'assomme,

Leur doit payer content une notable somme.

Un cartel supposé l'amène au rendez-vous,

Où leurs bras agiront et pour eux, et pour vous. [1190]


Dom Pedre

Je vous sui obligé d'une telle nouvelle.


Zamorin

Le secret.


Dom Pedre

Vous verrez comme je suis fidèle.


Scène V

.

Crispin

Le soleil éclipsé sous un sombre bouillard,

Ou bien si vous voulez, sous un noir taffetas,

Demande à vous parler.


Dom Pedre

Que dis-tu ? [1195]


Crispin

Qu'une femme [1195]

Dont la mine à mon sens est plus d'une grand Dame

Que d'un moulin à vent, demande à vous parler.


Dom Pedre

Elle prend mal son temps, et peut bien s'en aller.


Crispin

Elle n'en fera rien : car elle est résolue

De vous voir, en dût-elle être ici retenue. [1200]


Dom Pedre

Je suis bien éloigné de songer à l'amour.

Mais la voici qui vient. Mon brave au premier jour

Nous nous revancherons.


Crispin

Brisons-là, je vous prie ;

Je voudrais faire plus pour votre Seigneurie.


Dom Pedre

Madame, l'on m'a dit que vous me demandiez. [1205]


Scène VI

.

Cassandre

Oui brave Cavalier, sachant qui vous étiez,

Sachant votre prison, et que votre noblesse

Est riche de mérite, et manque de richesse,

Je vous en vient offrir : mais à condition

Que sans vous informer de ma condition, [1210]

Sans vouloir par mon nom connaître ma personne,

Vous me saurez gré de ce que je vous donne.


Dom Pedre

Quand le Ciel m'aurait fait d'humeur à recevoir,

Je ne puis accepter votre offre sans vous voir,

Ni vous en savoir gré devant que vous connaître. [1215]

Je crains le nom d'ingrat, je croirais déjà l'être

Acceptant un bienfait dont j'ignore l'auteur.

M'irai-je faire ingrat de gaieté de coeur ?


Cassandre

Votre raisonnement mes bons desseins élude,

Et l'esprit y paraît plus que la gratitude. [1220]

Je sors d'auprès de vous le visage confus ;

Car je ne pensais pas y trouver un refus.

Ce que je vous offrais, et qui n'a pu vous plaire

Me coûtait mille fois plus à dire qu'à faire :

Peut-être en l'acceptant, eussiez-vous obtenu, [1225]

De savoir un secret qui vous est inconnu.

Et qui vous préparait une bonne fortune :

Mais je ne songe pas que je vous importune.


Dom Pedre

Madame, je vois bien qu'il vous faut obéir :

Mais souhaiter vous voir, est-ce se faire haïr ? [1230]

Et sans vous offenser.


Cassandre

Vous tentez l'impossible.

Je ne saurais vous voir, sans vous être invisible.


Ou bien vous vous tiendrez à mes conditions.

Elle parle bas.

Ou bien.


Dom Pedre

Vous venez donc, comme des visions

Tenter les prisonniers ? Montre-moi ton visage. [1235]

Ange de taffetas.


Lisette

Tu cherches ton dommage,

Et si tu m'avais vue.


Crispin

En perdrais-je les yeux ?


Lisette

Tu perdrais ta franchise.


Crispin

Et bien voyons, tant mieux.

Mais j'aperçois venir le Diantre qui m'emporte.

Ha mon cher Maître !


Dom Pedre

Et bien qu'as-tu ? [1240]


Crispin

Près de la porte [1240]

Je viens devoir le Comte.


Cassandre

Ah mon Dieu ! Cachez-moi

C'est mon frère.


Dom Pedre

Et c'est vous Madame ?


Crispin

Et c'est donc toi

Lisette ?


Dom Pedre
les faisant cacher.

Entrez, entrez vitement.

{{Personnage| Crispin|c}}

S'il l'a vue

Nous allons voir beau jeu.


Scène VII

.

Le Comte

Ma visite imprévue

Vous surprend.


Dom Pedre

Il est vrai que vous me surprenez, [1245]

Vous me rendez visite, et vous m'emprisonnez.

Venez-vous empirer le sort d'un misérable ?

Vous repaître les yeux du malheur qui m'accable ?

Insulter au captif, sans défense et sans mains ?

Comte, ces sentiments sont bas, sont inhumains. [1250]

Et je vous aurais cru d'âme trop généreuse

Pour vous venger de moi par une voie honteuse,

De moi ; qui me vois pris pour vous avoir cherché.


Le Comte

Cessez d'expliquer mal ce qui vous est caché.

Vous sortirez demain n'ayant point de partie, [1255]

Et nous nous chercherons après votre sortie.


Dom Pedre

Et qui me fait sortir ?


Le Comte

Moi, que vous blâmez tant.


Dom Pedre

C'est vous qui me rendez ce service important !


Le Comte

C'est moi-même, et qui viens afin que rien n'y manque,

D'affermer qu'un des miens vous vit à Salamanque, [1260]

Le jour que Dom Louis fut tué par vos mains.

Ces sentiments sont-ils fort bas ? Fort inhumains ?

Et savons-nous aussi porter loin la bravoure ?


Dom Pedre

Ô Dieu ! Sera-ce à moi d'avoir toujours à courre.

Mon ennemi que j'aime, et qu'il faudra pourtant [1265]

Que je perde, ou périr moi-même en combattant,

Si vous me délivrez ; est-ce qu'il vous importe

Que ce soit tout à l'heure, ou demain que je sorte ?


Le Comte

Il m'importerait peu que ce fût à l'instant,

Si ce n'est qu'à ma gloire, il est fort important [1270]

Quand vous serez sorti, de vous chercher moi-même.

Et cependant il faut par un malheur extrême,

Que le reste du jour, quand vous ne me chercheriez

Je me cache, où jamais vous ne me trouveriez ?

Quelle hâte avez-vous de sortir tout à l'heure ? [1275]

Attendez à demain.


Dom Pedre

Il m'importe, ou je meurs.


Le Comte

Faisons donc quelque trêve ?


Dom Pedre

Oui, donnez-moi la main.

Mais à condition qu'elle finit demain.


Le Comte

Il faut querelle à part, que de mes bras j'embrasse

Mon plus cruel ennemi.


Dom Pedre

Quelle étrange disgrâce ! [1280]

Faut-il en même temps, vous aimer vous haïr ?

Mais mon père.


Scène VIII

.

Dom Félix

Oui mon fils, c'est fort bien m'obéir,

C'est croire les conseils d'un Père, c'est les suivre ;

Fils ingrat, fils poltron, fils indigne de vivre.

Tu venges donc ainsi ton honneur offensé ? [1285]

Et satisfait ainsi ton Père courroucé ?

Tu te souviens ainsi de ta soeur subornée ?

Et tu gardes ainsi ta parole donnée !

Toi qui la sais garder si rigoureusement,

Que tu fais moins d'état de moi que d'un serment. [1290]

Et ne m'avais-tu pas engagé ta parole,

De venger mon honneur sur celui qui le vole !

Et par ces mêmes bras dont tu l'as embrassé

Que je verrais son corps de mile coups percé ?

S'il avait eu des miens une pareille étreinte, [1295]

Encor que leur vigueur soit déjà presque éteinte,

Ils auraient déchiré son coeur en un instant.

Et si je t'embrassais, ils t'en feraient autant.

Peut-on bien sans pleurer, me voir pleurer infâme.

Vois, vois couler mes pleurs, c'est le sang de mon âme. [1300]

Au péril d'épuiser mon corps de tout le sien,

Je répandrai celui qui fait glacer le tien.

Mais laissons-là ce fils, qui faisait tant le brave,

Qui fait aux yeux d'un Père une action d'esclave.

Ce malheureux verra son vieil Père aujourd'hui [1305]

Vaincre, ou mourir plutôt, que vivre comme lui.

Tu te ris insolent de ma vaine menace ;

Mais mes ans ont encor du feu parmi leur glace :

L'insolence est souvent réduite à supplier.

Là-bas qui fait les grands peut les humilier. [1310]

Tiens-toi bien.


Le Comte

Vous avez un père fort colère.


Dom Pedre

Comte, n'en parlons point ; car enfin, c'est mon Père.

À bien considérer combien vous l'offensez,

Et qu'il nous a trouvés tout à l'heure embrassés,

Mettez-vous dans sa place ; est-il homme si sage, [1315]

Offensé comme il est par un dernier outrage,

Qui ne suive d'abord son premier mouvement,

Et qui ne m'eût traité comme lui rudement ?


Le Comte

Je vous l'avoue, adieu, nous verrons peut-être

Demain ; mais d'aujourd'hui, je ne saurais paraître [1320]

Ayant à m'occuper jusqu'au soir.


Dom Pedre

Je saurai

Bientôt où vous serez.


Le Comte

Je vous exempterai

Du soin de me chercher.


Scène IX

.

Le Prévôt s'en va.


Le Prévôt

Monsieur, à la Requête

Du Seigneur Dom Félix, avec regret j'arrête

Un homme comme vous.


Le Comte

Moi ! M'arrêter ! Comment ? [1325]

Et pour quoi ?


Le Prévôt

C'est, Monsieur, pour un enlèvement.


Dom Pedre

J'en ai de déplaisir plus que vous l'âme atteinte :

Mais comment a-t-il pu faire sitôt sa plainte ?


Le Prévôt

Devant que de venir il avait obtenu

Le décret. Vous savez, à quoi je suis tenu : [1330]

Si d'ailleurs je pouvais par quelque bon office

Qui dépendît de moi, vous rendre du service,

Dessus moi vous avez un absolu pouvoir.


Le Comte

Monsieur, vous avez fait en tout votre devoir,

Laissez-nous ici seuls, et qu'on sache à la porte [1335]

Que je n'empêche point que Dom Pedre sorte.


Le Prévôt

L'ordre est déjà donné.


Le Comte

Laissez-nous donc ici.


Dom Pedre

Je suis fâché de voir que l'on vous traite ainsi :

Mais fiez-vous en moi ; Je vous donne parole,

De vous faire passer au travers de la geôle [1340]

Sans que d'aucun Geôlier vous soyez arrêté.


Le Comte

Je me croirais par vous comme ressuscité :

Car enfin, je me meurs de regret et de honte,

De ce qu'on peut penser que je fais peu de compte

De garder ma parole, alors que j'ai promis, [1345]

Moi, qui la sais garder même à mes ennemis.

Je me bats aujourd'hui, puisqu'il vous faut tout dire,

Et dans une heure ou deux, tout au plus tard expire

Le temps que je me dois trouver au rendez-vous :

J'y manque, on m'emprisonne, et tout cela pour vous. [1350]

Mais quel pouvoir, Dom Pedre, avez-vous sur la porte.


Dom Pedre

Pourvu que vous sortiez, Comte, que vous importe

Comment vous sortirez. Je vous ferai sortir ;

Mais à condition, de ne se départir

D'un ordre très exprès, qu'il faut que je vous donne. [1355]


Le Comte

Je ne manquai jamais de parole à personne.


Dom Pedre

Je saurai bien d'ailleurs prendre mes sûretés.

Venez.


Le Comte

Jusques ici nos générosités

Ont fait tous nos combats.


Dom Pedre

Il faut qu'elles finissent

Bientôt par un duel.


Le Comte

Si mes voeux s'accomplissent [1360]

Ce sera par la paix.


Dom Pedre

Nous le saurons demain

Si nous nous voyons seuls, et le fer à la main.


ACTE IV





Scène I

.

Crispin

La peste, mon Patron, et que vous en savez.

Et quel homme êtes-vous, qui si bien les sauver ?

Que si bien, les prisons fourbes à la sourdine. [1365]

Votre esprit en sait plus ; que n'en dit votre mine.


Dom Pedre

N'ai-je pas fait sortir le Comte adroitement.


Crispin

Sa soeur n'a t-elle pas tremblé cruellement,

Voyant à ses talons son frère et non Lisette ?

Elle aura bien pesté contre vous, la coquette. [1370]

{{Personnage|Dom P edre|c}}

Tais-toi fat.


Crispin

Ce grand Comte en femme travesti,

Avait plus peur que vous, alors qu'il est sorti.

Déguisé d'une robe, et couvert d'une mante,

Il sentait son fantôme, et non pas sa servante.

Au reste il cheminait si masculinement, [1375]

Que je me divertis d'y songer seulement.

Mais hasarder ainsi sa soeur sur sa parole

C'est, ne vous en déplaise, une action très folle ;

Car enfin, par hasard, par curiosité,

Ou comme vous voudrez, ce mystère éventé, [1380]

C'était à vous à courre, et cette pauvre fille

Tombait de mal en pis, allait de cage en grille,

Était au moins rasée, et par provision,

Son beau teint recevait quelque contusion.


Dom Pedre

Aussi ne m'y fiant que de la bonne sorte, [1385]

N'as-tu pas remarqué qu'au sortir de la porte

Je l'ai toujours suivi, jusqu'à tant que sa soeur

Se séparant de lui, se soit mise en lieu sûr.


Crispin

La pauvrette pour vous de la sorte engagée

De ce bon tour d'ami vous est fort obligée : [1390]

Mais avouez, Monsieur, que vous ne l'avez fait,

Que pour passer partout pour Cavalier parfait,

Que pour passer partout pour Oreste, ou Pylade :

Et tout cela Monsieur, qu'est-ce ? Fanfaronnade.

Et Lisette en prison ?


Dom Pedre

On l'a délivrera, [1395]

Avecque de l'argent le plutôt qu'on pourra.


Crispin

Et si l'on la demande ?


Dom Pedre

Elle est à la campagne.


Crispin

Ma foi, vous êtes fourbe, et le plus grand d'Espagne.


Mais j'ai bien d'autres soins que vos folles amours,

Et qui me touchent plus ; changeons donc de discours. [1400]

À quoi bon, cher Monsieur, ce mortel équipage :

À quoi ce pistolet instrument de carnage ?

À quoi bon ce poignard ; cette épée ? Et pourquoi,

Tant de fer, et vouloir que j'en prenne aussi, moi.


Dom Pedre

Je te mène à la gloire.


Crispin

Ah, je m'appelle gloire, [1405]

Je ne tâchai jamais d'avoir place en l'histoire.

Vous n'êtes pas plutôt délivré de prison,

Que comme un furieux, un homme sans raison,

Au sortir d'un malheur vous entrez dans un autre,

Je ne vois point d'esprit bâti comme le vôtre. [1410]


Dom Pedre

Ignorant mon dessein.


Crispin

Je crois qu'il est fort beau.

Vous allez vous baigner ? Ou bien laisser dans l'eau

Mille sales acquêts que votre Seigneurie

Aura peut-être faits dans la Conciergerie ?

Allez-vous près du Pont dérober les passants ? [1415]

Enfin qu'allez-vous faire, homme de peu de sens ?


Dom Pedre

Je me vais battre.


Crispin

Hé quoi, vous en tâtez encore !

Au nom de Dieu, Monsieur, que vos desseins j'ignore,

Et de grâce, écoutez quatre mots seulement.

On ne nagea jamais plus pitoyablement [1420]

Que moi, si pour cela vous cherchez la rivière ;

Si c'est pour le combat, je recule en arrière,

Vous m'avez vu cent fois de vos yeux reculer ;

Je pourrais vous servir si vous alliez voler ;

Mais je ne le crois pas. Permettez-moi, beau Sire, [1425]

Puisque vous me savez très habile homme à nuire,

Que je suis trop prudent, et vous trop hasardeux

Que je m'aille ébaudir pour un quart d'heure ou deux.


Dom Pedre

Oui je te le promets : Mais tantôt, je proteste

Si tu dis où je suis.


Crispin

Je me doute du reste. [1430]

Adieu, Monsieur, adieu.


Dom Pedre

Voici le lieu fatal,

Où j'espère acquérir un honneur sans égal.

Mais quelqu'un vient ici : ce sont mes hommes même.

Cachons-nous.


Scène II

.

La Taillade

Grâce à Dieu, peu de visages blêmes

Entre quatre bretteurs que nous sommes ici ; [1435]

Mais ils sont tous choisis par la Taillade aussi.

Mes braves compagnons, nous devons rendre compte

De cinq cents écus d'or, ou de la mort d'un Comte :

Nous sommes bien payés soyons loyaux Marchands,

Je hais plus que la mort tous les hommes méchants. [1440]

Si j'étais bien payé pour mettre à mort mon frère

Je le ferais mourir sans faire de mystère.

Amorçons nos fusils, visitons nos couteaux,

Et n'allons pas ici, Messieurs, faire les veaux ;

Si nous opérons mal, nulle miséricorde ; [1445]

Il y va de la roue, ou du moins de la corde.

Notre homme vient à nous, je m'en vais l'amuser,

Mais surtout, prenez garde à bien arquebuser ;

Ajustez bien vos coups sans faire d'équivoque ;

Paraissez à propos, quand il faudra qu'on choque. [1450]

Cachez-vous cependant dans ce vieil bâtiment.


Scène III

.

Le Comte

Cavalier, je n'ai pu venir plus promptement :

Mais sachons si c'est vous que je dois satisfaire.


La Taillade

Oui c'est moi.


Le Comte

Je ne sais ce que j'ai pu vous faire ;

Car je ne pense pas vous avoir jamais vu. [1455]

Ha traîtres ! Tant de gens me prendre à l'impourvu.

Mais quand bien vous seriez encore davantage,

Je vous ferais périr.


Dom Pedre
.tuant un des braves d'un coup de pistolet.

Je suis pour vous, courage.

Le plus méchant est mort.


La Taillade

Mon arme a pris un rat.


Dom Pedre

Ils fuyent les poltrons.


Le Comte

Suivons-les. [1460]


La Taillade
en fuyant.

Quelque fat [1460]

Se ferait assommer.


Dom Pedre

Laissez, laissez les vivre.

Songez à vous défendre, au lieu de les poursuivre.


Le Comte

Me défendre ! Et de qui ?


Dom Pedre

De moi.


Le Comte


De vous !


Dom Pedre

De moi.


Le Comte

Pourquoi me voulez-vous tant de mal ?


Dom Pedre

Je le dois.


Le Comte

Vous m'aviez obligé de me venir défendre, [1465]

Et mes bienfaits pourraient sans doute vous le rendre.

Mais si me défendant vous m'aviez obligé,

M'appelant au combat vous m'avez outragé :

Sans vouloir pénétrer dans cette extravagance,

Je veux bien contre vous me battre à toute outrance : [1470]

Mais devant, contentez ma curiosité,

Et ne vous couvrez plus d'un visage emprunté.


Dom Pedre

Vous n'y trouverez pas un grand sujet de joie.


Le Comte

Il ne m'importe, ôtez le masque, et qu'on vous voie.


Dom Pedre

Je l'ôte.


Le Comte

Ô Dieu ! C'est vous dom Pedre, et qui l'eût cru ? [1475]


Dom Pedre

Je pense avoir payé ce que je vous ai dû :

De votre part aussi vous en ferez de même ;

Et me satisferez.


Le Comte

Mon regret est extrême,

D'avoir à me servir de mon bras contre vous.


Dom Pedre

Je le crois : mais enfin que dirait-on de nous. [1480]

Ne différons donc plus, bannissons la tendresse,

Ne faisons plus agir que la force et l'adresse.


Le Comte


Défends-toi, nous faisons trop languir notre honneur.


Dom Pedre

L'épée se rompt.

Du premier coup je suis sans épée ? Ô malheur !


Le Comte

Il faut mourir, Dom Pedre, ou demander la vie. [1485]


Dom Pedre

J'aime mieux mille fois qu'elle me soit ravie

Que de la demander, fais ce que tu pourras.


Le Comte

Ta mort est en mes mains.


Dom Pedre

Et ma vie en mes bras.


Le Comte

Non, non, de ta valeur la mienne est trop éprise.

Je t'attendrai, cours vite, et reviens sans remise [1490]

Lorsque tu te seras d'un autre fer pourvu.


Dom Pedre

Ô Dieu ! Faut-il encor qu'un malheur imprévu

Me surprenne, et me rende envers vous redevable.

Je reviens à l'instant.


Le Comte

Du corps d'un misérable,

Je ne me trouve pas fort bien accompagné, [1495]

Et je pourrais de meurtre en être soupçonné.

Tâchons donc de jeter au fonds de la rivière

Ce corps, dont les corbeaux devaient être la bière.

Je vois du monde ; il faut l'aller jeter plus bas.


Scène IV

.

Crispin

Les porteurs sont fourbus.


Béatrix

Ou pour le moins bien las. [1500]


Léonore

Madame, c'est ici que j'ai laissé mon Maître

Je ne sais pas pourquoi, pour se battre peut-être.


Léonore

Il n'y paraît personne. Ha je n'en doute plus,

S'en est fait : et nos pas sont ici superflus

Si l'un d'eux, ou tous deux ont achevé de vivre, [1505]

Ils m'auront enseigné par où je les dois suivre

N'en doutez point Cassandre, en un malheur pareil

De mon seul désespoir je suivrai le conseil.

Alors aimable soeur d'un peu sincère frère,

Peut-être ferez-vous ce qu'il aurait dû faire, [1510]

Vous aurez de mes maux quelque compassion.


Cassandre

J'ai besoin comme vous de consolation.

Nous craignons vous et moi pour deux aimables frères,

Nous ne craignons pas moins pour leurs chers adversaires,

Je ne vous trouve pas plus à plaindre que moi. [1515]


Léonore

Ô Dieu ! N'est-ce pas là le Comte que je vois,

Sans chapeau, sans casaque, au bord de la rivière ?

D'un funeste accident j'ai la peur toute entière,

Je le vois dans l'état qu'on est quand on se bat,

Je n'en dois plus douter ils ont fait leur combat, [1520]

Il est seul, et mon frère aura perdu la vie,

Et le barbare Comte à sa rage assouvie,


Et mon malheur est tel, que si j'ose songer

À me venger sur lui, c'est sur moi se venger

Allons, Cassandre, allons trouver ce sanguinaire, [1525]

Allons lui demander votre amant, et mon frère.

Ô méchant, que mes yeux ont peine à regarder

Qu'as-tu fait de mon frère ?


Scène V

.

Le Comte
sortant du bord de l'eau.

Avais-je à le garder.


Léonore

Oui, traître tu l'avais si ton âme cruelle,

M'avait aimée autant, que je te suis fidèle. [1530]

Que tu te sais bon gré, dis-moi la vérité,

De m'avoir fait ouïr une brutalité ?

Avais-je à le garder ! Ô réponse barbare ?


Le Comte

Madame, il n'est pas mort : mais votre esprit s'égare.


Léonore

Perfide ! Mon esprit, n'a point à s'égarer : [1535]

Il s'égara dès lors qu'il t'ouït soupirer,

Que sur de faux soupirs, et sur de fausses plaintes,

Il crut trop aisément à tes promesses feintes :

Mais tu sais bien mon faible, et que j'ai trop d'amour.

Tu peux impunément m'offenser chaque jour. [1540]

Si du bien que je perds le penser m'est funeste,

Il ne me l'est pas moins pour celui qui me reste,

Tout ingrat que tu m'es, je ne te puis haïr,

Et ma bouche ne peut longtemps mon coeur trahir.


Le Comte

Console-la ma soeur.


Cassandre

Console-moi toi-même. [1545]

Tu m'es plus odieux, cent fois qu'elle ne t'aime.


Le Comte


Je crois qu'un même mal vous fait parler ainsi.


Cassandre

Oui, Dom Pedre m'aimait, et je l'aimais aussi.


Le Comte

Je vous trouve en sa mort toutes deux bien à plaindre.


Cassandre

Peut-être verras-tu que je suis bien à craindre. [1550]


Le Comte

Cependant que ma soeur pleurera le trépas

De cet aimable mort, qui pourtant ne l'est pas.

Madame vous plaît-il. Mais je vois votre Père

Qui me vient demander encore votre frère.

Si ce mort revenait, il m'épargnerait bien [1555]

Des contestations qui ne servent de rien.


Scène VI

.

Dom Félix

Ne l'aperçois-je pas ma déloyale fille ?

Cet opprobre honteux d'une illustre famille,

Mais le Ciel juste enfin me l'a fait retrouver,

Et son amant ici ne la saurait sauver. [1560]


Le Comte
à part.

Ce vieillard et ces gens me donnent de la peine.


Le Prévôt

Monsieur, vous êtes pris, la résistance est vaine.


Le Comte

Et qu'ai-je fait, Messieurs ?


Dom Félix

Tu me viens de tuer

Un fils, et tu me dois aussi restituer

L'honneur que me ravit une fille enlevée. [1565]


Le Comte

Si Dom Pedre est vivant, si sa soeur est trouvée

Qu'aurai-je fait encor ?


Dom Félix

Tu t'en ris inhumain.

Et ton habit sanglant, et ta sanglante main

Ne convainquent que trop ton âme meurtrière.


Le Comte

Qu'aurais-je fait du corps ?


Dom Félix

Il est dans la rivière. [1570]


Le Prévôt

On vous l'a vu jeter.


Dom Félix

Le voilà bien confus.


Le Comte

Et bien vous me tenez, ne contestons donc plus.


Le Prévôt

S'il vit, vous n'aurez pas grand sujet de vous plaindre.


Dom Félix

Tant que je l'aie vu vivant j'ai tout à craindre.

Qu'as-tu fait de ton maître ?


Crispin

Armé comme un voleur [1575]

Il est tantôt venu jusqu'ici.


Dom Félix

Mon malheur

N'est que trop avéré !


Crispin

Le regard fort funeste,

Et l'esprit fort hargneux. J'ignore tout le reste.

J'ai couru vous chercher, et ne vous trouvant pas

J'ai trouvé votre fille, elle a doublé le pas [1580]

En Basque, et cette Dame est venue avec elle :

De tout ce que je sais c'est le récit fidèle.


Dom Félix

Hélas mon fils est mort !


Crispin

Il était fort mortel,

Si peu que je l'ai vu, je l'ai reconnu tel.


Dom Félix

Ôte-toi, mal plaisant et froid bouffon.


Léonore

Mon père. [1585]


Dom Félix

Oses-tu me parler sans craindre ma colère ?

Oses-tu sans rougir paraître au jour ainsi ?


Crispin

Défâchez-vous mortels, je vois venir ici,

De tant de gens fâchés l'infaillible remède,

C'est comme qui dirait, Dom Pedre de Cespede. [1590]


Scène VII

.

Dom Pedre

Mon père et des archers.


Le Comte

Et bien ton fils tué,

Impétueux vieillard, t'es-t-il restitué ?


Dom Félix

Je te revois encore agréable surprise !


Crispin

Où je me trompe fort, l'affaire est en sa crise.


Dom Pedre

Il entre du Crispin ici : mais si tantôt [1595]

Je te trouve à l'écart.


Crispin

Ha fouillez-moi plutôt,

Si j'ai parlé de rien.


Le Comte

Dom Pedre, l'on m'arrête,

Pour vous avoir tué.


Dom Félix

Non, c'est à ma requête

Pour avoir enlevé ma fille, et je prétends,

Qu'un mariage seul peut nous rendre contents. [1600]


Le Comte

Dom Félix ce n'est pas par tant de violence,

Que tu devais tâcher d'avoir mon alliance.

Quand tout le monde entier prendrait parti pour toi,

La chose dépendrait encor toute de moi.

Mis de puissants motifs en ta faveur combattent, [1605]

Et les fiers sentiments de mon âme s'abattent.

Je connais ton mérite, et sais ta qualité,

Et tu sauras aussi ma générosité.

Je ne refuse plus d'épouser Léonore :

Mais d'un frère perdu la douleur dure encore. [1610]

Triste et couvert de deuil sous l'hymen m'engager,

Épouser une soeur ? D'un frère se venger !

Sont-ce des actions qui s'accordent ensemble !

Il les faut accorder, si l'hymen nous assemble,

Il faut haïr le frère, il faut aimer la soeur, [1615]

Il faut croire l'amour, il faut croire l'honneur,

La raison veut aussi que je vous satisfasse.


Dom Pedre

À cet honneur insigne ajoutez une grâce,

Peut-être ignorez-vous, que j'aime votre soeur

Avec tous les respects, avecque tout l'honneur, [1620]

Qu'elle peut exiger d'un esclave fidèle :

Elle sait les tourments que j'ai soufferts pour elle,

Et que pour son sujet le destin a permis,

Le funeste accident qui nous rend ennemis :

Le Ciel me soit témoin, que défendant ma vie, [1625]

Quand sans votre secours elle m'était ravie,

Si j'eusse reconnu l'auteur d'un tel dessein,

J'eusse à son fer cent fois laissé percer mon sein,

Ou peut-être cherché mon salut en ma fuite,

Plutôt que repousser son ardente poursuite. [1630]

Je me vis attaqué d'un jeune homme en fureur,

Et comme il me pressait, avec plus de rigueur

Que les lâches poltrons, que nous mîmes en fuite,

Jugez où ma valeur se trouva lors réduite.

J'avais à me défendre, ou j'avais à mourir : [1635]

Prêt de périr moi-même, ou de faire périr,

Il est plus naturel de choisir l'un que l'autre,

Et c'est comme arriva mon malheur et le vôtre.

Mais Monsieur me donnant Cassandre, cet honneur

D'un ennemi vous fait un frère, un serviteur. [1640]


Le Comte

Vous aimez donc ma soeur, Dom Pedre ?


Dom Pedre

Je l'adore.


Le Comte

Elle est à vous, et moi je suis à Léonore.


Léonore

Mon Père, pardonnez.


Dom Félix

Tout n'a que bien été.

Hasardant votre honneur vous l'avez augmenté.


Le Comte
{{didascalie|à Dom Félix.}}

Allons chez vous, Monsieur, car un logis funèbre [1645]

N'admet point d'action si gaie et si célèbre,

Que celle dont un jour nos illustres neveux,

Si la bonté du Ciel en accord à nos voeux,

Auront à se vanter chez les races futures,

Tant de nos procédés, et de nos aventures, [1650]

Que de l'état heureux, où l'amour nous a mis,

Nous faisons appeler, généreux ennemis.


Crispin

Béatris de mon coeur.


Béatrix

Cher Crispin de mon âme.


Crispin

De ces heureux Amants faisons l'épithalame.


Béatrix

J'en suis : souhaitons leur des filles et des fils [1655]

De l'humeur de Crispin


Crispin

Ou bien de Béatris.