L’Économie politique et la justice/2

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SECTION II

Catégorie économique : — l’Échange.


§ 1.

Mon lecteur sait-il bien où il en est ; et se rend-il un compte exact du chemin parcouru ? Pour le cas où il eût perdu de vue l’ensemble de la discussion, je la résume en quelques mots. Au début de cette étude, je me suis attaché à lui faire distinguer dans la science économique deux questions bien distinctes : 1° la question de la valeur d’échange et de l’échange, 2° la question de la propriété et de la distribution des richesses. Il n’a pas dépendu de moi de suivre l’ordre logique des choses et d’aborder en premier lieu la première de ces questions : M. Proudhon tenait à vider préalablement la seconde. Il est convenable, pour expliquer cet entêtement, de dire qu’aux yeux de M. Proudhon les deux questions n’en font qu’une, ou, mieux encore, que M. Proudhon ne soupçonne pas la question de la valeur d’échange et de l'échange. Quoi qu’il en soit, il a résolu la question de la distribution par cette formule : Égalité des conditions et des positions ; moi par cette autre formule : Égalité des conditions ; inégalité des positions. Il a donné ses raisons, moi les miennes ; que l’on juge entre nous. Et, toutefois, je tiens à ce que M. Proudhon soit déchiré par le regret d’avoir eu presque entre les mains le fil qui l’eût conduit à la vraie solution, sans avoir su le retenir.

En abordant son chapitre des Balances économiques, M. Proudhon juge à propos de se laisser aller à quelques récriminations contre la théorie de la justice divine, et il dit :

C’est elle qui produit ce système de privilèges, de monopoles, de concessions… où les biens du prince sont confondus avec ceux de la nation, la propriété individuelle avec la propriété collective.

La propriété individuelle avec la propriété collective, tout est là : ces quelques mots renferment l’idée la plus nette et la plus précise du problème social tel que j’ai tenté de le poser, et, si l’on s’en souvient, de le résoudre. Mais cette idée passe comme un éclair devant les yeux de M. Proudhon, quand sa thèse est établie ; puis elle s’efface et ne renaît plus. S’il avait pu songer à s’appesantir sur cette distinction, sans doute M. Proudhon n’eût pas manqué de chercher au moins, sinon de trouver, le moyen de concilier la propriété et la communauté, l’égalité et l’inégalité, la justice commutative et la justice distributive. N’est-il pas étonnant qu’ici, pour la première fois, M. Proudhon s’avise de signaler une propriété individuelle et une propriété collective, sans songer encore à leur faire la part à chacune ? N’est-il pas triste qu’il ait passé sa vie à déblatérer contre la propriété et contre le communisme, sans jamais faire attention à ce que l’individualisme et le communisme pouvaient avoir chacun de légitime et de fondé ?

Maintenant, abandonnons la question de la distribution et de la propriété pour en venir à celle de la valeur d’échange et de l’échange. Je demande la permission d’exposer en premier lieu mes idées : car celles de M. Proudhon sont tellement obscures qu’il me faut avoir l’intelligence la plus claire du problème, afin de compléter en quelque sorte la théorie de mon adversaire, pour la réfuter ensuite.

De l’échange. — L’échange, ai-je dit déjà, consiste en ceci que certaines choses, en très-grand nombre, n’étant point gratuites, ne peuvent être obtenues par ceux qui les désirent de ceux qui les détiennent qu’en retour et moyennant cession d’autres choses équivalentes.

C’est là ma définition, et je tiens à faire voir tout ce qu’elle comporte.

I. Ainsi défini, l’échange implique l’appropriation ; et nous laissons tout à fait de côté, pour en faire une théorie distincte, une théorie morale, la question de légitimité ou d’illégitimité de l’appropriation.

II. L’échange implique la valeur d’échange ; et nous constatons tout de suite que la théorie particulière de l’échange rentre dans la théorie générale de la valeur d’échange, théorie naturelle. En élaborant méthodiquement la question de la valeur d’échange, on est conduit à en décrire les effets et les conséquences ; par suite, à faire l’analyse des transactions sociales qui toutes se ramènent à l’échange : entreprises, ventes et achats, circulation, escompte, prêts et emprunts, fermages, intérêts, salaires… La théorie générale de la valeur d’échange et la théorie particulière de l’échange n’en font donc qu’une seule et unique ; et l’on doit considérer le travail de l’économiste analysant l’échange comme analogue, par exemple, à celui du chimiste qui rendrait soin de placer une nomenclature minéralogique dans un traité de chimie générale.

III. Mais pour ne retenir de la théorie générale de la valeur d’échange que ce qui se rapporte plus spécialement à l’échange, et pour tirer tout le fruit de ma définition, je ferai encore une observation fondamentale. Tel que je l’ai défini, l’échange implique l’équivalence des objets échangés ; c’est-à-dire que je n’appelle point échange l’obtention ou la cession gratuite d’objets ayant une certaine valeur, non plus que l’obtention ou la cession d’objets ayant une certaine valeur contre d’autres objets non équivalents ; c’est-à-dire que, pour moi, l’équivalence ou l’égalité de valeur entre les objets échangés est, par définition, l’essence, l’âme et la loi de l’échange.

« C’est donc par là, pour le dire en passant, que l’échange se distingue profondément de la donation et du vol, aussi bien que au jeu. Dans la donation, le donateur ne reçoit rien à la place de ce qu’il donne ; le donataire ne donne rien à la place de ce qu’il reçoit. La même chose arrive dans le vol entre le spoliateur et sa victime. Dans le jeu il n’y a que des chances échangées. Au commencement de la partie, chaque joueur court la chance de perdre et la chance de gagner ; mais lorsque la partie est terminée, un seul gagne et un seul perd. Celui qui a gagné n’a donné, en échange de son gain, que la chance qu’il a courue de perdre autant qu’il a gagné ; et celui qui a perdu n’a reçu, en retour de sa perte, que la chance qu’il a courue de gagner précisément autant qu’il a perdu. Tout cela en rejetant le cas de la friponnerie, et en admettant que le jeu ait été loyal de part et d’autre. Dans l’échange proprement dit, chaque contractant vend et achète ; chaque contractant donne et reçoit. Il y a, de part et d’autre, un sacrifice égal, et une compensation égale au sacrifice[1]. »

Cette condition d’équivalence dans l’échange est donc une loi naturelle, tout comme la théorie de la valeur d’échange est une théorie naturelle. Les échanges, sous toutes les formes que nous avons énumérées, s’opèrent au sein de la société comme sur un marché. On veut acheter, on veut vendre. On demande, et l’on offre d’échanger. La valeur effective s’établit en rapport de la demande effective à l’offre effective ; et les échanges se font en raison des valeurs, entre objets équivalents, aussi nécessairement, aussi fatalement que fatalement et nécessairement aussi se combinent, en équivalents chimiques, une base et un acide pour former un sel. L’échange est régi par la situation du marché ; autrement dit, rechange se régit lui-même, indépendamment de tout arbitraire humain. Que la police veille à la loyauté des transactions comme elle doit veiller à ce qu’un chimiste, avec ses substances, n’empoisonne pas ses voisins, rien de mieux ; mais l’éthique n’a rien à faire ici.

Le rôle de la justice vis-à-vis de l’échange est un rôle négatif : tout ce qu’on peut lui demander c’est de s’abstenir, c’est de respecter la liberté du marché, de telle sorte que l’offre et la demande effectives se rapprochant de plus en plus de l’offre et de la demande absolues, la valeur effective se rapproche aussi de plus en plus de la valeur absolue. Liberté d’échange ! Laissez demander, laissez offrir. Laissez produire, laissez entrer ; ou, pour en revenir à l’excellente formule des physiocrates : — Laissez faire ; laissez passer.

En résumé, je conclus : 1° que le fait de l’échange se produit par définition entre valeurs égales, les valeurs étant déterminées par le rapport de la somme des besoins à la somme des provisions, sur le marché ; 2° que le fait de l’échange se produit ainsi spontanément et naturellement, comme un fait naturel qui se régit lui-même ; 3° que le rôle complètement négatif de la justice vis-à-vis de l’échange consiste à s’abstenir et à respecter la liberté du marché.

Et, en conséquence, je borne mon rôle d’économiste naturaliste à tenter d’exposer, pour les analyser ensuite, le plus exactement possible, les diverses ma nifestations du fait de l’échange : entreprises, ventes et achats, etc., etc.

Cette façon d’entendre l’échange n’est point celle de M. Proudhon. Il aborde autrement la question : lui, tout au contraire, en cherche précisément les origines dans la morale.

Toute la moralité humaine, dit-il, dans la famille, dans la cité, dans l’État, dans l’éducation, dans la spéculation, dans la constitution économique, et jusque dans l’amour, dépend de ce principe unique : Respect égal et réciproque de la dignité humaine, dans toutes les relations qui ont pour objet soit les personnes, soit les intérêts.

Tout cela est assurément dit en fort mauvais termes. Peut-être est-ce très-neuf ; mais, à coup sûr, c’est très-vague. On comprend cependant que M. Proudhon pose, comme un principe de morale, le respect réciproque de la dignité de l’homme. Comment de là va-t-il passer à l’échange ? En concluant de la réciprocité du respect à la réciprocité du service.

La théorie de la Justice humaine, dans laquelle la réciprocité de respect se convertit en réciprocité de service, a pour conséquence de plus en plus approchée l’égalité en toutes choses. Elle seule produit la stabilité dans l’État, l’union dans les familles, l’éducation et le bien-être pour tous, d’après l’axiome 5, la misère nulle part.

Voyons un peu l’axiome 5. Le voici :

5. Rien ne peut être balancé par rien :—principe d’égalité et de stabilité.

L’axiome 5 est séduisant, la perspective de voir se produire la stabilité dans l’État, l’union dans les familles, etc., plus séduisante encore, s’il est possible. Avec tout cela quel rapport philosophique ou moral, théorique ou pratique, y a-t-il du respect au service ? Et de quoi nous sert-il de conclure plutôt de la réciprocité du respect à la réciprocité du service, que de la réciprocité du service à la réciprocité du respect ou à telle autre réciprocité qu’on pourrait imaginer ? C’est ce que je ne saurais dire, en vérité.

Pourquoi changer les termes admis dans la science, quand d’ailleurs ils sont excellents et que de plus on ne sait les remplacer que par d’autres vagues et mal définis ? C’est ainsi qu’on ouvre la porte aux sophismes, aux équivoques, aux discussions interminables. La justice se fonde sur la réciprocité du droit et du devoir. N’est-ce point assez clair ? Pourquoi le respect ? Pourquoi le service ? Respect ne dit point assez ; service dit beaucoup trop, le service est un mot qui implique une foule de choses en dehors du droit et du devoir. Qu’on me permette ici de ramener encore une fois la question dans ses véritables termes.

Il y a trois ordres de services, ou trois principes différents de relations entre les hommes : 1° la justice ou le droit et le devoir ; 2° l’association ou l’assurance mutuelle ; 3° la charité ou le dévouement. À ces trois principes se rapportent trois catégories de rapports sociaux ou de services bien distincts et qu’à tout prix on ne doit jamais confondre. Le devoir qui correspond à un droit, c’est l’obligation stricte et rigoureuse, c’est ce qu’on ne peut pas ne pas faire. L’association ou l’assurance mutuelle est un fait parfaitement légitime, mais libre et qui ne peut s’imposer. La charité ou le dévouement est un fait plus libre encore et qui peut encore moins s’imposer ; car l’imposer c’est le détruire, c’est lui ravir la spontanéité qui l’explique et qui le glorifie.

La justice fondée sur la réciprocité du droit et du devoir, telle est la base de la société, la base de granit sur laquelle repose tout l’édifice social ; l’association et la charité en sont le couronnement et le faîte. L’association, l’assurance mutuelle sont des principes de relations avantageuses autant que légitimes et qu’il est bon d’encourager. Pour tous les cas que la loi n’a pas réglés, pour toutes les éventualités que l’association n’a pas pu ou pas su prévoir, reste le dévouement ou la charité qui ne procède ni d’un droit reconnu, ni d’un engagement préalablement consenti, mais qui jaillit d’un élan sympathique de l’homme pour l’homme. C’est ainsi que toutes les applications concourent au bien général ; mais il ne faut rien intervertir ; il faut laisser à chaque principe son caractère, sa portée, ne les jamais substituer l’un à l’autre.

C’est parce qu’ils ignoraient la justice que les premiers chrétiens firent de la charité une obligation, chose qui répugne essentiellement à la nature de la charité ; c’est encore par ignorance du droit et du devoir que nos modernes philanthropes préconisent si hautement l’association et l’assurance mutuelle. À Dieu ne plaise que je repousse l’association et que je méprise le dévouement ; je reconnais volontiers toute l’efficacité de l’assurance mutuelle, toute la puissance de la charité ; mais je tiens avant tout, par-dessus tout, à la justice fondée sur la réciprocité du droit et du devoir parce qu’elle ne laisse rien à l’arbitraire, parce qu’elle commande impérieusement, parce que l’association et la charité n’ont le droit d’intervenir que lorsque la justice a prononcé son dernier mot.

Est-ce bien entendu ? Eh bien donc ! je ne me soucie, Monsieur Proudhon, ni de votre respect, ni de vos services subordonnés ou réciproques. Je veux parler toujours la langue de la philosophie et de la science, et je vous demande encore une fois, mais c’est pour la dernière :—Pouvez-vous nous définir nettement, en bons termes, le rôle de la justice fondée sur la réciprocité du droit et du devoir, vis-à-vis de l’échange ? Si vous ne le pouvez point, cessez de l’essayer. Et quant à ce rôle, voici quel il est.

Je me trouve avoir entre les mains une certaine portion de richesse sociale ; et je me propose de l’échanger.

Première question. Ai-je eu, oui ou non, le droit de m’approprier ces valeurs ? En suis-je, oui ou non, le légitime propriétaire ? En vertu de quels principes généraux de justice le puis-je être ? C’est la question de propriété et de distribution.

Deuxième question. Si j’engage mes valeurs en : entreprises, ventes et achats, circulation, escompte, prêts et emprunts,… qui sont les formes variées de l’échange, suivant quelles lois générales régissant la valeur d’échange et quelles lois particulières régissant l’échange, ces phénomènes vont-ils s’accomplir ? C’est la question de la valeur d’échange et de l’échange.

C’est la question naturelle, où la justice fondée sur la réciprocité du droit et du devoir n’a rien à faire. Les lois générales de la valeur sont des lois naturelles, la loi particulière de l’échange, la loi d’équivalence une loi naturelle. M. Proudhon ne soupçonne ni celle-ci, ni les autres. Il s’ingénie à bouleverser à la fois la morale divine et le dictionnaire français pour en arriver à conclure qu’il a le droit d’échanger ses valeurs contre des valeurs équivalentes. Il en a le droit, en effet, comme de tomber dans la rue s’il se jette par la fenêtre, ou, quand il respire, de respirer par le poumon. Mais M. Proudhon n’est pas un homme comme un autre : il lui faut conclure de la réciprocité du respect à la réciprocité de respiration ; c’est alors seulement qu’il est satisfait.

Vous pensez que je plaisante ? Vous vous trompez. L’économie politique de M. Proudhon est, comme vous allez voir, pleine de déductions de cette force. Quoi d’étonnant ? Il va traiter de l’échange ; il a refait, Dieu sait comme ! la théorie de la justice, et n’a rien négligé qu’une chose : c’est de s’instruire de la théorie de la valeur d’échange et de l’échange.

Ouvriers et Maîtres.

De temps immémorial la classe des producteurs s’est divisée en deux sections, les ouvriers et les maîtres.

Il n’y a plus de maîtres aujourd’hui : il n’y a que des travailleurs parmi les producteurs. La Révolution a aboli les maîtrises ; il ne faut pas parler de choses surannées. Il y a, il est vrai, des entrepreneurs et des ouvriers, mais les entrepreneurs ne sont pas des maîtres.

Égalité du produit et du salaire, telle est ici la traduction. exacte de la loi de réciprocité…

La traduction est vicieuse et ne peut que nous égarer. Entre l’entrepreneur et l’ouvrier, il y a échange d’un salaire contre un travail. Équivalence du travail et du salaire, voilà la traduction exacte de la loi d’égalité des valeurs dans l’échange, en même temps que l’analyse du fait spécial, du fait d’échange.

Or la valeur du travail, comme la valeur du salaire, s’établit par le rapport de la demande à l’offre, sur le marché. L’ouvrier qui donne son temps et sa peine pour un certain prix ne le fait que parce qu’il ne peut obtenir un prix plus élevé. L’entrepreneur qui donne un salaire en échange ne consent à le donner que parce qu’il n’en peut donner un moins élevé. C’est la libre concurrence qui fait la situation du marché, qui détermine toutes les valeurs, et qui fait que les échanges s’opèrent entre valeurs égales. — « C’est la concurrence qui met un juste prix aux marchandises, » a dit Montesquieu.

…Il est évident, aujourd’hui, que la Justice ne préside point à la condition de l’immense majorité des ouvriers, lesquels n’ont pas la liberté du choix, et pour qui le salaire alloué par les compagnies ou entrepreneurs est loin d’exprimer une réciprocité.

Est-ce que jamais personne peut avoir la liberté de choisir le prix qu’il retirera de sa chose ? Les ouvriers et les entrepreneurs sont placés sur le même pied : la loi du marché les domine tous tant les uns que les autres, et les compagnies ne peuvent pas plus abaisser outre mesure les salaires que les ouvriers ne pourraient le faire monter au-dessus de ce que comporte le rapport de la demande à l’offre.

L’exemple cité par M. Proudhon ne signifie absolument rien. Si l’ouvrier supporte un escompte, c’est «que la concurrence l’y oblige, c’est que, d’après la situation du marché, son travail ne vaut pas un salaire plus élevé. Mais pourquoi son travail ne vaut-il pas un salaire plus élevé ? Ah ! voilà. Et pourquoi ma maison ne vaut-elle que dix mille francs quand l’hôtel de mon voisin vaut un million ? Et pourquoi tel médecin ne gagne-t-il que mille écus, quand tel autre en gagne cinquante mille ?

Non, la justice, en effet, ne préside point aujourd’hui à la condition del’immense majorité des ouvriers. Oui, les ouvriers sont lésés ; les entrepreneurs le sont aussi ; tous les travailleurs le sont. Je le sais ; mais à priori et à posteriori, j’affirme que l’échange est en dehors de la question, qui est une question de distribution.

Vendeurs et Acheteurs.

Si c’est une conséquence de la Justice que le salaire soit égal au produit, c’en est une autre que, deux produits non similaires devant être échangés, l’échange doit se faire en raison des valeurs respectives…

Dites-moi, Monsieur Proudhon, vous tenez donc essentiellement à ce que ce soit une conséquence de la justice que, deux produits non similaires devant être échangés, l’échange doive se faire en raison des valeurs respectives ? Et, s’il vous plaît, au cas où il n’y aurait jamais eu, où il ne devrait jamais y avoir de justice dans le monde, en raison de quoi pensez-vous que l’échange pourrait bien se faire, sinon en raison de la valeur d’échange ? — En raison du poids spécifique, sans doute, ou en raison de la température ? Et encore, je vous prie, ne consentiriez-vous pas à vous apercevoir que dire valeur, c’est dire échange, et dire équivalence dans l’échange ; car, de grâce, comment définissez-vous la valeur d’échange, sinon comme une propriété qu’ont les choses de pouvoir être échangées contre d’autres choses équivalentes ?

… Deux produits non similaires devant être échangés, l’échange doit se faire en raison des valeurs respectives, c’est-à-dire des frais que chaque produit coûte. Par frais de production ou prix de revient on entend…

Permettez, Monsieur Proudhon ! En raison des valeurs respectives, dites-vous, c’est-à-dire des frais que chaque produit coûte. Ainsi la valeur des produits vient des frais de production, selon vous, et se mesure sur eux ? Vous énoncez cela incidemment, sans explications, sans développements, sans démonstration, et comme chose aussi certaine, aussi notoire qu’il est notoire et certain que deux et deux font quatre ?

Il ne vous est pas venu à l’esprit que les frais de production pussent ne pas régler toujours la valeur vénale ? Vous n’avez point imaginé qu’on pût dépenser beaucoup pour produire une chose inutile, même nuisible, commune et sans valeur, ni qu’on pût dépenser très-peu pour produire une chose très-utile, très-recherchée, et dont la production pût être très-lucrative jusqu’à ce que la concurrence en eût diminué la valeur et fait baisser le prix ? Jamais non plus, sans doute, vous n’eûtes occasion de reconnaître qu’il n’y avait pas dans le monde que de la richesse produite, qu’il y avait aussi de la richesse naturelle ; qu’il pouvait se faire que la valeur de la richesse naturelle et la valeur de la richesse produite eussent la même origine, la même mesure, ayant la même nature ; ce qui interdisait par conséquent à la richesse produite d’avoir sa mesure comme son origine dans un fait qui ne lui fût pas commun avec la richesse naturelle, dans les frais de production, par exemple ?

Cette occasion, vous ne l’avez jamais rencontrée ? — Non ? Eh bien ! d’honneur, cela est fâcheux, parce que de généralisation en généralisation, vous fussiez arrivé peut-être à concevoir dans son abstraction scientifique le fait général de la valeur d’échange ; vous eussiez plus ou moins clairement senti la nécessité d’en étudier la nature, d’en rechercher la cause, d’en énumérer les espèces, d’en décrire les lois, d’en expliquer les effets, en un mot, d’en constituer la théorie ; — et vous eussiez eu beau jeu pour faire de l’économie politique, ce qui, je vous le jure, depuis que je vous suis pas à pas, ne vous est pas encore arrivé.

M. Proudhon prend la peine de nous informer que, sur la fin de 1838, il vint à Paris pour y suivre ses études, et qu’en feuilletant le catalogue de la Bibliothèque de l’Institut, il tomba sur cette division : économie politique. Il se mit au travail. Je suis loin de vouloir insinuer que M. Proudhon nous en impose, ou d’avancer qu’il se soit contenté de feuilleter le catalogue. Je ne doute pas qu’il n’ait lu les ouvrages des économistes, mais ce dont je suis assuré et ce que j’affirme, c’est qu’il n’a pas tiré de cette lecture tout le fruit désirable. Je ne saurais en vouloir à M. Proudhon de ce qu’il n’a pas l’esprit plus tourné vers la généralisation et l’abstraction, vers la synthèse, que vers l’analyse : cela ne dépend pas de lui. Mais je suis en droit de lui reprocher une grande inattention, et de faire ressortir ici combien de choses la lecture des économistes ne lui a pas apprises.

« La richesse sociale se compose de trois éléments. En d’autres termes, il y a trois valeurs capitales à considérer pour l’économiste ; et ici je ne fais que suivre l’opinion des écrivains les plus éminents et les plus justement renommés.

Ces trois éléments sont la terre, les facultés de l’homme et le capital artificiel ou le capital proprement dit. La terre et les facultés de l'homme forment nos richesses sociales naturelles ; les capitaux artificiels de toute nature, fruits de l’épargne et de l’économie, forment nos richesses sociales artificielles. La terre donne lieu à un revenu qu’on appelle la rente foncière ou le loyer du sol. Les facultés humaines donnent lieu à un revenu qui s’appelle le travail. Les capitaux proprement dits, les capitaux artificiels donnent lieu à un revenu qui s’appelle le profit »[2]. »

Le fait général commun à la terre, aux facultés humaines, aux capitaux artificiels, comme aux trois revenus de ces trois capitaux : rente foncière, salaires, profits, c’est le fait de la valeur d’échange. Rechercher la nature de la richesse sociale et l’origine de la valeur d’échange, tel a été le but constant de l’économie politique, au point de vue philosophique.

Il n’est pas donné à la science d’atteindre du premier coup la solution des questions qu’elle se pose ; il ne lui est même pas donné toujours de poser du premier coup les questions dans leur netteté scientifique. Cela est tout simple, les objets des questions ne se produisant que peu à peu dans la réalité, et la nature ne prenant point la peine de généraliser ni d’abstraire. Il vient un jour où d’observations en observations, la science en arrive à pouvoir résoudre, en même temps qu’à pouvoir énoncer philosophiquement les problèmes qui depuis longtemps la préoccupaient incessamment. Alors, on peut se rendre un compte exact des progrès lentement opérés, des incertitudes du début, des clartés du résultat, des efforts des écoles. Ce jour est venu pour la science économique ; mais ce jour-là n’éclaire pas M. Proudhon.

En résumant, au point de vue de la question de la valeur d’échange, les travaux de Quesnay, Dupont de Nemours, Letrosne, et de l’école dite des physiocrates, on, peut conclure que des trois éléments de la richesse sociale : terre, facultés personnelles, capitaux artificiels, ils en négligèrent deux ; et que pour les physiocrates, toute valeur venait de la terre. Mais comment s’expliquer leur erreur ? Par cette considération qu’ils ne comprirent point le rôle ni la puissance de l’épargne ; et que le travail leur parut n’être jamais occupé qu’à combler un vide toujours béant, la production nous rendant incessamment les richesses détruites par la consommation. C’est ainsi que tous, y compris Turgot, nommèrent stériles mais non pas inutiles toutes les classes autres que la classe agricole.

Au sein d’un peuple industriel, en Angleterre, les économistes virent au contraire dans le travail la source de toute richesse. Du travail naissaient, à leur dire, non-seulement les capitaux artificiels» mais en quelque sorte la terre elle-même qui n’avait à leurs yeux de valeur que celle qui lui était donnée par le travail. Les économistes anglais ne surent pas reconnaître que la terre possède une valeur d’instrument, une valeur de capital, et que la rente ou loyer du sol en est le revenu[3]. Au reste, cette vérité n’a été complètement mise en lumière que depuis quelques années, par M. Passy[4], et l’erreur de l’école anglaise est encore aujourd’hui celle de plusieurs économistes : celle de M. Thiers et celle de M. Proudhon. Il faut dire que, dans cette voie malheureuse, le second de ces deux publicistes a sur le premier l’avantage de la logique. Ne reconnaissant à la terre aucune valeur de capital, M. Proudhon en nie le revenu ; il ne se rend pas lui-même un compte exact de sa doctrine, mais c’est ainsi qu’on s’explique qu’il considère le fermage comme une exaction du propriétaire. M, Thiers voulant légitimer le revenu d’un capital qu’il méconnaît, n’a d’autre ressource que d’intervertir à plaisir le rôle du propriétaire et celui de l’agriculteur pour nous représenter le fermage comme un salaire de travailleur.

Les physiocrates et les économistes anglais peuvent ainsi passer pour avoir entrevu successivement l’une et l’autre moitié de la vérité touchant la question de l’origine de la valeur d’échange. Seulement on eût pu demander aux premiers : — Si toute valeur vient de la terre, d’où vient la valeur de la terre ? Et l’on pouvait aussi bien demander aux autres : — Si toute valeur vient du travail, d’où vient la valeur du travail ?

J.-B. Say s’efforça de trouver un fait commun qui pût expliquer et la valeur de la terre et la valeur du travail ; et il crut le trouver, avec Mac-Culloch, dans Futilité. C’était encore un pas vers la vérité vraie. Le malheur est que l’utilité n’est que la condition de la valeur, et qu’il faut y joindre le fait de la limitation dans la quantité pour avoir enfin, dans le fait de la rareté, la cause et la mesure de la valeur d’échange qui constitue, dans la terre, les facultés personnelles et les capitaux artificiels, en capitaux et revenus, la richesse sociale. En 1838, ces résultats étaient obtenus déjà dans la science, et la théorie de J.-B. Say ruinée[5]. M. Proudhon eût pu s’en convaincre, et, à défaut d’en être instruit, il est inexcusable de s’en être tenu, après les travaux de J.-B. Say, à la théorie de Ricardo. M. Thiers ne l’est pas moins.

J’abandonne les généralités de la science, et j’en reviens aux richesses produites. Elles obéissent à la loi générale. La valeur des produits vient de leur rareté relative ; leur prix vénal s’établit sur le marché par la comparaison de la somme des besoins à la somme des provisions, en quotient de la demande à l’offre. Un industriel serait mal venu à nous vouloir vendre un objet 12 francs sous prétexte qu’il lui en a coûté 12 francs pour l’établir, si le même objet se vend ailleurs 10 francs ; qu’il vise plutôt à l’établir pour 8 francs dans les mêmes conditions : il s’attirera la clientèle. Et c’est ainsi que la suppression des monopoles, la liberté de l’industrie et du commerce, la concurrence loyalement pratiquée chassent du prix vénal tous les éléments parasites, ramènent la valeur des choses au prix de revient le plus modéré, augmentent la somme des richesses sociales et font le bien-être des consommateurs, c’est-à-dire de tout le monde.

Par frais de production ou prix de revient on entend en général la dépense en outils et matières premières, la consommation personnelle du producteur, plus une prime pour les accidents et non-valeurs dont est semée sa carrière, maladies, vieillesse, paternité, chômages, etc. Soit, je veux bien qu’il y ait des frais de production, quoique M. Proudhon ne les énumère que très-inexactement. Mais je n’accorde pas que le prix de revient détermine le prix vénal : celui-ci n’obéit qu’à la loi du marché. Il faut ajouter que si le prix vénal surpasse le prix de revient, l’entrepreneur touche le profit de son capital et le salaire de son travail. S’il est au-dessous, l’entrepreneur peut fermer boutique et chercher un meilleur emploi de sa peine et de son argent.

Ici M. Proudhon se prend à crier contre toute addition au prix de revient, contre les frais parasites, contre les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs ; et il se lance dans une diatribe contre le commerce dont il ne connaît ni la nature ni le caractère. L’industrie agricole et manufacturière est un changement de forme ; l’industrie commerciale ou le commerce est un simple déplacement ; c’est un déplacement nécessaire et coûteux, et dont les frais doivent s’ajouter au prix de revient. L’abus du commerce c’est l’agiotage ou le déplacement stérile. Que M. Proudhon déclame, s’il le veut, contre l’agiotage, et qu’il conseille d’en réduire l’extension, c’est fort bien. Mais qu’il ne prétende point qu’ici, à Paris, ni les frais de production, ni le prix vénal du sucre de canne ou des cotons puissent être les mêmes qu’aux Antilles et à New-York ; et qu’au reste, pour ce qui est de chasser du prix de revient tous les frais parasites, il s’en remette à la concurrence.

L’égalité dans l’échange, voilà donc encore un principe hors duquel point de Justice. Or ce principe, l’Église et l’antiquité tout entière l’ont méconnu ; de nos jours les économistes conservateurs du privilège s’efforcent de l’étouffer sous la mystification de leur libre-échange.

Si l’égalité dans le commerce était réalisée, un nouveau progrès, un progrès immense serait accompli vers l’égalité des fortunes… Mais, en persévérant dans cette direction égalitaire, que deviendrait tout à l’heure la hiérarchie, le système de subordination et d’autorité ?

Oui, je vous le demande : que deviendrait-il, le système d’autorité ? N’allez pas croire que nous jouirons enfin de la liberté économique ;—non. Mais l’autorité passerait aux mains de M. Proudhon qui nous initierait aux douceurs de l’égalité des fortunes, qui sans doute aussi saurait nous imposer l’égalité des forces physiques, l’égalité des intelligences, l’égalité des tempéraments, l’égalité des longévités. Quel rêve enchanteur ! et combien n’est-il pas regrettable que les économistes conservateurs du privilège s’efforcent de l’étouffer sous la mystification de leur libre-échange !

Le reste de ce paragraphe n’offre rien d’intéressant. Il faut laisser de côté M. Delamarre et son bazar : cela n’a rien à voir avec la science. Il faut aussi négliger tout ce qui, chez M. Proudhon, n’est que déclamation pure.
§ 2. Circulation et Escompte.

Remarquez que toutes les opérations de l’économie roulent sur deux termes : ouvriers—patrons, vendeurs—acheteurs, créanciers—débiteurs, circulateurs—escompteurs, etc.

Il est déplorable que M. Proudhon ne puisse se résoudre à faire de la science digne et sérieuse, et qu’il se pense obligé, dès qu’il aborde une question, de se mettre en frais de charlatanisme. Il est certain que tout échange se résolvant en une double vente et un double achat suppose l’existence d’un vendeur-acheteur et d’un acheteur-vendeur. Il serait enfantin de constater cela simplement, mais il est tout à fait ridicule d’enfler les mots ou de les dénaturer pour exprimer en termes barbares une vérité de M. de la Palice, comme fait M. Proudhon. D’abord, l’échange n'est pas l’économie, et les opérations d’échange ne sont pas toutes les opérations de l’économie. Et puis, où M. Proudhon a-t-il rencontré l’animal inconnu qu'il appelle un circulateur ? La circulation n’est pas une forme particulière de l’échange : c’est plutôt l'échange sous toutes ses formes, et considéré au point de vue du mouvement général des valeurs vénales qui vont de main en main du producteur au consommateur. L’économie se borne à énoncer qu’elle doit être aussi rapide que possible pour qu’il n’y ait aucune perte de temps. Au contraire l’escompte est bien une forme de rechange ; il n’est à vrai dire qu’un cas particulier du prêt à intérêt : c’est l’évaluation au moment présent d’une valeur qui n’est payable que dans un temps donné. Il n’y a guère de collégien à qui l’arithmétique n’ait enseigné cela.

C’est un dualisme perpétuel, systématique, traînant à sa suite une équation inévitable. L’économie est par essence. par son principe, par sa méthode, par la loi de ses oscillations, par son but, la science de l’équilibre social, ce qui veut dire de l’égalité des fortunes.

L’économie est la théorie de la richesse sociale, voilà ce qu’elle est par son objet. Dire que par essence, par son principe, par sa méthode, par la loi de ses oscillations (!), l’économie est la science de l’égalité des fortunes, c’est dire une monstrueuse absurdité dans les termes d’un boniment de mauvais goût.

Cela est aussi vrai que les mathématiques sont la science des équations entre les grandeurs.

Vous ne savez point les mathématiques, Monsieur Proudhon ; ne vous donnez point les airs de savoir. Laissons de côté ces fanfaronnades, et venons au fait qui nous occupe.

Tout le monde sait que la masse de numéraire qui circula dans un pays est fort loin de représenter l’importance des échanges qui, à un jour donné, s’effectuent dans ce même pays.

De toutes les sciences naturelles, l’économie est celle assurément où l’observation est le plus pénible. Il n’y en a pas où il soit plus facile de voir des phénomènes qui n’existent point, de ne point voir des phénomènes qui existent, et de se figurer les phénomènes comme s’accomplissant précisément au rebours de la façon dont ils s’accomplissent. L’économie, plus que toute autre science naturelle, réclame donc chez ses adeptes une grande sincérité d’esprit et des principes fondamentaux solidement assis. Ces deux éléments de recherches manquent absolument à M. Proudhon qui n’y supplée que par un bon vouloir très-insuffisant.

Cette insuffisance se trahit par une fatalité persévérante qui ne permet jamais à M. Proudhon de poser nettement les questions. Il commence par invoquer des principes erronés ; il tire de là des déductions improbables ; en fin de compte, il se trouve toujours que ces tristes préliminaires n’ont aucun rapport direct ni indirect avec la question qui n’est pas plus abordée qu’elle ne l’était auparavant. Ne faut-il pas vraiment que M. Proudhon soit bien riche de sophismes pour les prodiguer en toute occasion avec une générosité si gratuite ? Les vingt lignes que je vais examiner sont un des plus remarquables échantillons de l’impuissance déplorable où se trouve M. Proudhon de présenter sous leur vrai jour les problèmes les plus simples de l’économie. Le début est assez incohérent, et j’avoue ne pas saisir clairement l’idée de M. Proudhon. Voyons pourtant à nous entendre. Et d’abord, Monsieur Proudhon, quel peut être au juste le sens et la portée du fait que vous mentionnez ? Quel rapport y a-t-il entre la masse du numéraire circulant et l’importance des échanges qui, à un jour donné, s’effectuent dans un pays ? J’ignore, à vrai dire, quant à moi, quelle est la masse du numéraire qui circule en France ; j’ignore également qu’elle est l’importance des échanges qui s’effectuent en France à un jour donné. Comment savez-vous qu’à un jour donné, la masse du numéraire ne représente pas l’importance des échanges ?

Cela se voit par la Banque de France, dont rencaisse, au 10 juillet 1856, était de 232 millions, et les obligations de 632.

Ceci devient une mauvaise plaisanterie. Une banque qui aurait pour 632 millions d’obligations, et qui n’aurait qu’un encaisse de 232 millions serait dans un état facile à définir : elle serait en faillite. Telle n’était pas, permettez-moi de vous le dire, la situation de la Banque de France au 10 juillet 1856 : elle avait à son actif 232 millions de numéraire, plus son portefeuille contenant pour 400 millions de valeurs qu’elle avait à recouvrer, plus son capital de 90 millions. Ses obligations représentées par 632 millions de billets de banque étaient donc garanties par un actif s’élevant au moins à la même somme.

Telle était au 10 juillet 1856 la situation de la Banque de France. Ne nous en rapportons point à M. Proudhon, et cherchons par nous-mêmes ce qu’on voit par là. On voit par là :

1° Qu’à un jour donné, des échanges se faisant dans le commerce, un certain nombre de ces échanges ne se font pas au comptant, contre numéraire, mais à terme, contre effets de commerce.

2° Qu’au même jour, la Banque de France se livre à l’opération suivante. Elle échange quelques millions de billets de banque contre quelques millions d’effets de commerce, papier contre papier, en balançant le tout fort exactement, et en nourrissant l’intention d’échanger de nouveau, à 45 jours de là, ses quelques millions d’effets de commerce contre autant de millions de billets de banque, papier contre papier, ou, à défaut de rentrer dans ses billets, contre du numéraire qui réponde de ces billets restés en circulation.

J’énonce les faits, je ne les explique pas encore. Il est essentiel pourtant de faire remarquer que, dans l’intervalle des 45 jours, les billets de banque ont passé de main en main pour le plus grand agrément et la plus grande utilité des citoyens ; et que c’est principalement dans ce fait que git tout le sens de l’opération ci-dessus décrite.

Voilà ce que nous fait voir la situation de la Banque de France au 10 juillet 1856. Le second fait qui est un fait de circulation implique le premier qui est un fait de crédit. Au lieu donc de nous dire comme quoi la masse de numéraire qui circule dans un pays est fort loin de représenter l’importance des échanges qui, à un jour donné, s’effectuent dans ce même pays, M. Proudhon devait ne pas dénaturer les faits et se contenter d’énoncer, comme nous, qu’à un jour donné, des échanges se faisant dans le commerce, un certain nombre de ces échanges ne se faisaient point au comptant contre numéraire, mais à terme contre effets de commerce. Il eût mis la main sur le problème du crédit.

Seulement, attendez ! voici où la position de mon économiste devient excessivement embarrassante : c’est qu’il n’a que faire du crédit, ni de la circulation ; il court après l’escompte, qui lui échappe s’il ne dénature les faits en vue de ses idées. Mais, dira-t-on, qu’est-ce que l’escompte ?

3° C’est un détail tout à fait épisodique enté sur le second des phénomènes que nous avons énoncés, celui de la circulation. Le jour où la Banque de France échange ses billets destinés à circuler contre des effets de commerce destinés à rester en portefeuille pendant 45 jours, elle prélève sur le montant des effets un escompte.

Quel doit être le taux de cet escompte ? Voilà ce qui préoccupe M. Proudhon. Mais c’est là une question bien différente des questions de crédit et de circulation qu’il aborde. L’escompte, qu’on l’admette ou qu’on le réprouve, est l’intérêt du capital que la Banque met en circulation, ou du moins la Banque le donne pour tel. Est-ce tort ? Est-ce raison ? Nous le verrons plus tard ; ce n’est pas l’heure encore à présent de nous en inquiéter. Le crédit et la circulation d’une part, l’escompte d’autre part, sont des faits éminemment distincts ; ils ne se confondent pas, ils se ressemblent à peine aux yeux d’un observateur attentif. Et je défie bien M. Proudhon d’arriver à l’escompte par le chemin qu’il a pris : je veux l’enfermer sur le terrain de la circulation et du crédit de telle sorte qu’il n’en puisse pas sortir d’ici à bien longtemps.

C’est pourquoi j’y reviens avec lui. Nous constatons ensemble, d’après la situation mieux examinée de la Banque de France au 10 juillet 1856, qu’à un jour donné, des échanges se faisant, un certain nombre de ces échanges ne se font pas au comptant contre numéraire, mais à terme contre effets de commerce. Pour quelle cause ? Comment ? Dans quel but ? Que M. Proudhon nous explique cela : il nous aura fait la théorie de la circulation et du crédit.

M. Proudhon voit dans ce fait une insuffisance du numéraire, regrettable sans doute à ses yeux, une de ces fatalités économiques dont sa doctrine nous affranchit si bien ; et cherchant d’abord les sources du mal, pour les tarir, M. Proudhon veut bien nous apprendre, au sujet de cette insuffisance, et par parenthèse, qu’elle ne peut pas ne pas exister puisque :

…Le numéraire n’a de valeur qu’autant qu’il forme, comme métal, une fraction proportionnelle de la richesse totale du pays.

C’est parfait : nous examinerons tout à l’heure le plus ou moins de convenance du rapport de causalité qu’il y a entre ce principe et l’effet, quant au principe lui-même il est inattaquable.

Inattaquable du moins quant au fond ; car il ne l’est pas assurément dans les termes, comme on va voir.

D’abord, puisqu’on donne le nom de richesse sociale à l’ensemble des choses utiles qui ont une valeur d’échange, il est assez ridicule d’énoncer que le numéraire n’a de valeur qu’autant qu’il forme une fraction de la richesse du pays : il faut dire au contraire qu’il ne fait partie de la richesse du pays que parce qu’il a de la valeur.

Et pourquoi le numéraire a-t-il de la valeur ? Selon nous, parce qu’il est utile et rare ; selon M. Proudhon, parce qu’il coûte à produire. Il est urgent, en effet, de le rappeler à M. Proudhon lui-même qui semble l’oublier : selon lui le numéraire ne vaut que ce qu’il coûté à produire ; selon lui, l’or que recueille un mineur, en un jour, en lavant les sables d’alluvion de la Californie ne doit payer que le travail de la journée ; selon lui, 100 francs en or ne valent pas 100 francs, ils valent 5 francs, et ils ne devraient pas s’échanger, par exemple, contre 2501kg, mais contre 12kg,5 de pain. Pourquoi donc n’en est-il pas ainsi ? Assurément la valeur du numéraire n’est pas plus qu’une autre faussée par le monopole et l’arbitraire. Pourquoi 100 francs en or valent-ils ce qu’ils valent, et non pas ce que valent 5 francs. Je puis vous le dire : c’est que la théorie de M. Proudhon est radicalement inexacte.

Ensuite, je prierai M. Proudhon qui fait profession d’enthousiasme pour les mathématiques de m’expliquer ce que vient faire dans sa phrase le mot proportionnelle. Est-ce à dire que la valeur totale du numéraire est proportionnelle à sa quantité ? Est-ce à dire que la valeur totale du numéraire par rapport à sa quantité est proportionnelle à la valeur totale, de la richesse du pays par rapport à sa quantité ? Est-ce à dire que la valeur totale du numéraire par rapport à la valeur totale de la richesse est proportionnelle à la quantité du numéraire par rapport à quantité de la richesse ?

Ces trois assertions qui n’en font qu’une auraient le mérite d’être également en contradiction avec notre théorie suivant laquelle la valeur du numéraire s’explique et s’apprécie par la rareté, et avec la théorie de M. Proudhon qui met l’origine et la mesure de la valeur du numéraire dans ses frais de production. Énoncer, en effet, que le numéraire ou toute autre espèce de la richesse du pays n’a qu’une valeur proportionnelle à la fraction qu’il forme de la richesse du pays, cela reviendrait à dire aussi que toutes les espèces de la richesse du pays, en même fraction, à quantités égales, ont la même valeur, ce qui serait absurde puisqu’elles ne coûtent pas toutes les mêmes frais de production, puisqu’elles ne sont pas toutes non plus également utiles ni rares, demandées ni offertes.

Au surplus, comment M. Proudhon apprécie-t-il la fraction proportionnelle, et la quantité du numéraire ? — et par quelle unité ? Et sa phrase a-t-elle réellement quelque sens ? Je ne le crois pas, décidément. Voilà pourtant où mènent les grands mots qu’on lâche à tort et à travers, sans en connaître ni le sens ni la portée !

En toute sincérité, je pense que M. Proudhon a voulu simplement rappeler que l’or et l’argent avaient une valeur de métaux précieux, avant d’avoir une valeur de numéraire, que leur valeur de numéraire n’était autre que leur valeur de métaux précieux, c’est-à-dire une valeur naturelle et non point conventionnelle ; qu’en conséquence la valeur totale du numéraire ne pouvait être forcément qu’une fraction de la valeur totale de la richesse du pays.

Les enfants au maillot savent cela. Cette observation est tellement élémentaire qu’elle en est presque naïve. Quoi qu’il en soit, elle est parfaitement exacte. Encore eût-il fallu savoir l’énoncer !

Il s’agit, maintenant, de reconnaître s’il y a réellement entre les deux propositions de M. Proudhon une corrélation satisfaisante ; si cette dernière observation explique ce que M. Proudhon appelle l’insuffisance du numéraire ; s’il est vrai qu’à un jour donné, un certain nombre d’échanges ne se faisant point au comptant, contre numéraire, mais à terme, contre effets de commerce, cela vient de ce que la valeur totale du numéraire n’est et ne peut être qu’une fraction de la valeur totale de la richesse du pays.

Or il n’en est rien : l’explication est fausse, la corrélation est imaginaire, et le rapport de causalité entre les deux faits n’a pu satisfaire que l’attention superficielle de M. Proudhon.

Supposons que la valeur totale du numéraire circulant dans un pays ne fût que la moitié de la valeur totale de la richesse du pays, ce n’en serait qu’une fraction ; or tous les échanges pourraient encore se faire, non pas seulement à un jour donné, mais à un instant donné, entre la richesse du pays, non compris le numéraire, d’une part, et le numéraire de l’autre. Supposons que la valeur totale du numéraire ne fût que le tiers de la valeur totale de la richesse ; à un jour donné, toute la richesse, moins le numéraire, pourrait encore s’échanger contre numéraire : il faudrait seulement pour cela que la même quantité de numéraire servît à faire, au jour donné, deux échanges à quelques instants d’intervalle. Supposons enfin que la valeur totale du numéraire n’équivalût qu’au dixième de la valeur totale de la richesse, on peut concevoir encore que dans le pays, au jour donné, toute la richesse sociale entrât pour ainsi dire en échange, et que le numéraire servît d’intermédiaire pour tous les échanges : cela supposerait simplement qu’une même quantité de numéraire dût servir, le même jour, à faire neuf échanges ; ce qui n’a rien en soi d’impossible. Et généralement, si l’on considère que, d’une part, toute la richesse d’un pays n’entre pas, tant s’en faut, en échange à un jour donné ; que, d’autre part, la circulation du numéraire en multiplie considérablement les services, on ne permettra pas à M. Proudhon, sous aucun prétexte, de nous affirmer aussi cavalièrement qu’il le fait, sans preuve aucune, que si tous les échanges ne se font pas à un jour donné contre numéraire, cela vient uniquement de ce que la valeur totale du numéraire circulant dans un pays n’est qu’une fraction de la valeur totale de la richesse du pays.

Pour subvenir à cette insuffisance (de la masse du numéraire),… les commerçants sont dans l’usage, en attendant leur tour de remboursement en espèces, de tirer les uns sur les autres des lettres de change, ou bien, ce qui est la même chose, mais en sens inverse, de se souscrire réciproquement des billets à ordre, dont la circulation fait, jusqu’à un jour désigné qu’on nomme échéance, office de monnaie.

Précisément, c’est là ce qu’il va falloir nous expliquer : comment les effets de commerce font office de monnaie, comment les lettres de change et billets à ordre subviennent à l’insuffisance de la masse du numéraire. Cette insuffisance n’a pas été démontrée le moins du monde ; cependant j’admets qu’elle existe, et j’attends que M. Proudhon m’expose comment y subviennent les effets de commerce.

A priori, je pense que ce sera fort difficile, et je m’imagine que mon adversaire ici encore, suivant sa terrible habitude, se propose de résoudre une antinomie non moins insoluble que fantastique. Et, en effet, soyons logiques. La cause du mal est connue : s’il y a insuffisance de la masse du numéraire, cela vient, dit M. Proudhon de ce que la valeur totale du numéraire n’est qu’une fraction de la valeur totale de la richesse sociale, ou du moins n’en est qu’une fraction trop minime. Sublata causa, tollitus effectus supprimons la cause nous aurons supprimé l’effet.

Donc augmentons la valeur totale de la masse du numéraire.

Pour ce faire, remarquons d’abord qu’il serait inutile d’augmenter la masse elle-même, soit réellement, soit fictivement par émission de papier : cela n’arriverait qu’à faire baisser la valeur intrinsèque du numéraire, et la valeur totale ne varierait pas. S’il y avait deux fois plus d’or et d’argent qu’il n’y en a, il en faudrait deux fois plus pour effectuer le même achat.

Dans la théorie de M. Proudhon sur l’origine et la mesure de la valeur, la solution est aisée. Élevons les frais de production des métaux précieux ; soumettons-les à des travaux d’ateliers nationaux ; leur valeur s’élèvera sans diminution de leur quantité ; la masse du numéraire circulant dans le pays atteindra bien vite une valeur totale égale ou supérieure à la valeur totale du reste de la richesse du pays. Mais, par malheur, la théorie de M. Proudhon n’est point exacte.

Dans la théorie de la valeur qui est la nôtre, le problème ne pourrait se résoudre que par une augmentation du chiffre de la somme des demandes ; mais il faudrait, pour obtenir ce résultat, découvrir aux métaux précieux quelque inappréciable utilité, comme par exemple une utilité nutritive, hygiénique, thérapeutique.

Tout cela me paraît assez impraticable ; surtout, il me semble bien peu probable que les lettres de change et billets à ordre soient l’équivalent de pareilles mesures. Voyons donc comment M. Proudhon pourra nous expliquer que les effets de commerce subviennent à l’insuffisance de la valeur totale de la masse du numéraire !

Voilà ! — M. Proudhon ne l’explique point ; et je vous jure que vous ne le connaissez guère si vous espériez qu’il en fût autrement. M. Proudhon abandonne atout jamais la circulation et le crédit, pour entreprendre l’escompte. Résignons-nous ; et voyons la théorie de l’escompte !

Le banquier est l’industriel qui se charge, moyennant intérêt et commission, d’opérer en temps et lieu la liquidation de toutes ces créances ; par suite, de faire aux commerçants, en échange de leurs titres, l’avance des sommes dont ils ont besoin.

Cette opération a nom escompte.

Ce morceau est court, mais il est bon. Ce n’est pas par suite de l’avance qu’il fait, que le banquier retient intérêt et commission ; c’est par suite de l’intérêt et commission, honoraires de liquidation, qu’il fait une avance. Ce par suite est impayable : permettez-moi de vous en faire sentir toute la beauté.

Vous avez entre les mains un effet de commerce ; mais surtout vous avez grand besoin d’une somme d’argent. Vous allez trouver un banquier et vous lui proposez d’abord de se charger tout simplement, moyennant intérêt et commission, d’opérer en temps et lieu la liquidation de cette créance. Cet industriel vous fait observer que si le temps pour vous ne fait rien à l’affaire, le lieu n’y doit rien faire de plus ; qu’il n’y a pas plus loin peut-être de chez vous chez votre créancier que de chez vous chez lui. Vous insistez. Le banquier consent à vous rendre ce léger service moyennant commission ; mais il proteste qu’en retenant intérêt, il vous volerait comme dans un bois. Alors seulement vous insinuez qu’ayant tout espéré de sa complaisance, vous comptiez que par suite il ne ferait aucune difficulté de vous avancer, en échange de votre titre, la somme dont vous avez besoin. Bilboquet, qu’en dis-tu ? Pour moi, je l’avoue, une chose manque à mon bonheur : je voudrais savoir de quelle façon le banquier paye la somme, si c’est en papier ou si c’est en métal ? Dans ce dernier cas, quelle imprévue solution de la théorie de M. Proudhon sur l’insuffisance de la masse du numéraire ! Mais aussi quel beau cercle vicieux !

Après avoir aussi brillamment exposé la circulation, le crédit, l’escompte, en vingt lignes, M. Proudhon consacre au redressement du bilan de la Banque de France cent cinquante lignes dont quelques mots feront justice.

Auparavant, je veux essayer de présenter sous leur vrai jour les problèmes dont il a dénaturé l’objet, mutilé l’énoncé. Je ne saurais examiner toujours avec la même patience et le même soin toutes les argumentations de M. Proudhon : l’idée seule d’un pareil travail me fait dresser les cheveux sur la tête. Puisqu’une fois j’ai tant fait que d’entreprendre phrase par phrase une de ces expositions saugrenues, je veux parfaire ma tâche en mettant mon lecteur à même de voir quel abîme il y a entre de si téméraires divagations et les scrupules de la vérité. Je n’ai du reste, pour ce faire, qu’à développer en les expliquant les faits que j’ai pu constater en examinant avec sincérité, et en rétablissant dans sa réalité contre les falsifications de M. Proudhon, la situation de la Banque de France au 10 juillet 1856.

I. Problème du crédit. — Pour quelle cause, dans quel but des échanges se faisant, à un jour donné, dans le commerce, un certain nombre de ces échanges ne se font-ils point au comptant contre numéraire, mais à terme contre effets de commerce ?

Il y a une chose qui est évidente pour moi de prime-abord, c’est que le fait qui a si exclusivement préoccupé M. Proudhon, le fait de l’absence ou de la présence du numéraire dans les échanges n’a pas, dans l’espèce, la moindre importance.

Tout échange se fait, par définition, entre deux valeurs, et, de plus, entre deux valeurs égales. Que l’une de ces valeurs soit un métal précieux, de la monnaie, du numéraire, c’est un cas particulier dans la pratique mais très-général en théorie. L’utilité et la commodité du numéraire dans les échanges sont des détails fort intéressants pour la théorie de la monnaie, mais fort épisodiques pour la théorie de l’échange. Pourvu qu’il y ait échange entre deux valeurs, entre deux valeurs égales, cela est l’essentiel. En quoi importe-t-il que l’une des valeurs échangées soit un métal plutôt qu’une terre, plutôt qu’une maison, plutôt qu’un travail ? Dans le commerce, à supposer qu’il y eût insuffisance de numéraire pour servir d’intermédiaire dans les échanges, il n’y aurait qu’une chose à faire : ce serait de se passer d’intermédiaire ; et, à défaut de pouvoir échanger des marchandises contre de l’argent pour échanger ensuite de l’argent contre des marchandises, il faudrait échanger des marchandises contre des marchandises, en balançant les comptes.

Aussi l’absence du numéraire n’est-elle nullement le fait capital dans le problème du crédit tel que je l’ai présenté. Écartons ce fait ; reste ceci que l’échange soit fait à terme au lieu d’être fait au comptant. Voilà le fait capital, caractéristique, anormal dans l’échange, qu’il faut expliquer et motiver.

L’insuffisance de la masse du numéraire, qu’elle existe ou non, ne saurait être un obstacle insurmontable ni même une difficulté sérieuse pour l’échange ; cela est certain : on échangerait des marchandises contre des marchandises, des valeurs contre des valeurs. Mais supposez que l’on n’ait point de numéraire, point de marchandises, ni aucune valeur à donner en échange ; voilà une circonstance qui serait plus grave, et qui rendrait l’achat difficile. Entendons-nous : je dis aucune valeur circulante ou disponible ; car il est bien certain que si le dénûment était absolu, l’achat ne serait pas seulement difficile : il serait impossible. Là donc où le problème de l’échange se complique, c’est alors qu’on veut faire entrer en échange des valeurs fixes ou engagées. C’est la solution de cette difficulté qui est aussi celle du problème du crédit. Cette solution consiste à représenter les valeurs fixes et engagées par leurs titres de propriété, et à lancer ces titres dans la circulation. L’existence des valeurs fixes et engagées, attestée par des titres de propriété circulants et disponibles, justifie la confiance du vendeur qui les accepte en échange, et qui fait crédit jusqu’au jour fixé d’avance par l’acheteur où, les capitaux étant dégagés, il pourra, muni des titres de propriété, rentrer dans ses avances. C’est donc avec pleine raison que M. Joseph Garnier d’après M. Cieszkowski définit le crédit :—« La transformation des capitaux fixes et engages en capitaux circulants ou dégagés. »

Telle est la théorie du billet à ordre, de la lettre de change. Il faut les considérer comme des titres de propriété circulants et dégagés de valeurs fixes et engagées. Et voilà pourquoi, des échanges se faisant, à un jour donné, un certain nombre de ces échanges se font à terme, contre effets de commerce, au lieu de se faire au comptant, contre numéraire.

II. Problème de circulation.—La Banque est l’instrument de circulation des titres ; la théorie du billet de banque est la même que celle des effets de commerce.

En échange de leurs effets de commerce qui sont à échéance déterminée, la Banque remet aux négociants des billets qui sont à échéance indéterminée, qui sont toujours échus et toujours à échoir, qui sont à échéance immédiate ou reculée au gré des porteurs. Il est triste qu’on soit obligé d’apprendre à M. Proudhon que ni les effets de commerce, ni les billets de banque ne peuvent suppléer à aucune insuffisance de numéraire, qu’ils ne sont que des titres de propriété et nullement des valeurs échangeables. Lorsque j’ai dans ma poche un billet de banque de 500 francs, cela veut dire qu’il y a dans la caisse de la Banque 500 francs en argent qui sont à moi et que je puis aller y chercher quand il m’en prendra fantaisie. Les 500 francs d’argent et le billet de banque ne constituent pas une richesse de 1000 francs. Si les 500 francs existent réélisent dans la caisse de la Banque, mon billet est bon ; sinon il ne vaut rien. Je puis signer des effets de commerce pour plusieurs millions, mais si je ne possède pas un centime, engagé ou circulant, fixe ou dégagé, mes billets sont des chiffons. Une maison située à Paris et le contrat de vente déposé chez un notaire ne constituent pas deux valeurs échangeables ; seulement le contrat atteste que la maison est à Pierre ou à Paul qui peut en disposer.

S’il n’y a point dans la caisse de la Banque assez de numéraire pour garantir le payement de tous les billets, il y a au moins dans son portefeuille des effets de commerce à échéance déterminée qui sont, eux aussi, des titres de propriété représentant le numéraire engagé. Caisse et portefeuille constituent Y actif qui couvre exactement la valeur des billets, ou le passif de la Banque.

Le billet de banque est payable au porteur ; il est à échéance ad libitum. Ces deux propriétés justifie la confiance publique. Les négociants se passent le billet de banque de main en main, et c’est ainsi qu’il peut faire office de monnaie, tant qu’on a la certitude qu’il sera payé»

III. Problème de l’escompte.—Supposons d’abord qu’en échange de leurs titres, la Banque remette aux négociants du numéraire, l’opération s’analyse avec facilité. La Banque fait aux négociants l’avance d’une somme de monnaie dont elle ne sera remboursée qu’au jour de l’échéance des titres : c’est un prêt. Qu’en conséquence elle retienne l’intérêt du capital prêté, rien de plus simple. L’escompte ainsi compris reste à discuter comme prêt à titre onéreux.

Supposons, au contraire, que la Banque paye en billets ; il est certain qu’en retenant l’escompte, elle assimile à du numéraire de simples titres de propriété. Sa défense est aisée : ses billets sont toujours échus et toujours à échoir, payables au porteur ; ils ont toutes les propriétés du numéraire. Dans ce deuxième cas comme dans le premier, l’escompte se présente encore comme une forme du prêt à intérêt.

Alors, quel sera létaux de l’escompte ?—Tous les économistes vous répondront :—Le taux même de l’intérêt de l’argent, déterminé par la situation du marché, 5 0/0 par exemple si le le taux de l’intérêt de l’argent est à 5 francs.

Et que dit M. Proudhon ?

M. Proudhon suppose le capital circulant repré senté par l’émission des billets de banque de 600 millions, l’échéance moyenne du papier reçu à l’escompte de 45 jours, le renouvellement s’opérant 9 fois dans l’année, et la masse des opérations de 5 milliards 400 millions.

Il propose une retenue de 1/8 0/0 soit 0 fr. 125 ; le roduit de la Banque, pour l’année sera de 6,750,000 francs.

C’est-à-dire, en dernier résumé, que M. Proudhon de son autorité privée, fixe à tout jamais le taux l’intérêt de l’argent, et le taux de l’escompte à 8, soit l fr. 125.

À cela, je n’ai qu’une chose à répondre.

M. Proudhon écrit des ouvrages de morale et d’économie politique, soi-disant ; et il me les vend à raison de 5 francs le volume. Aujourd’hui je prétends qu’il ne doit plus les vendre que 1 fr. 125. M. Proudhon veut que l’échange se fasse en raison des valeurs respectives c’est-à-dire des frais que chaque produit XX. Il nous a dit ce qu’il entend par frais de production : la dépense en outils et matières premières, la consommation personnelle du producteur, plus une prime pour les accidents et non-valeurs dont est semée sa carrière, maladies, vieillesse, paternité, chômages, etc. Il estime qu’en raison de ce prix de revient les ouvrages de M. Proudhon valent 1 fr. 125 le volume. Qu’il me prouve le contraire. Ou s’il continue à vendre, comme par le passé, ses livres au prix que leur attribue la situation du marché, je demande qu’il ne s’oppose plus à ce que la compa raison de la demande et de l’offre, et la loi du marché régissent également le taux de l’intérêt et le taux de l’escompte.

Je n’entrerai pas plus avant dans l’examen des idées pratiques de M. Proudhon en matière d’escompte ; car, aussi bien, je ne prétends pas soutenir qu’il n’y ait point à redresser le bilan de la Banque de France. Il est certain que la Banque de France jouit d’un privilège onéreux pour le public ; que tout le monde devrait avoir, aussi bien que cette compagnie, le droit d’escompter la confiance générale. Cela est vrai. Mais, d’une part, je pense que la question n’est pas d’une solution difficile, puisqu’il n’y a là qu’à limiter par la concurrence des taux d’intérêt et d’escompte surfaits par le monopole ; et, d’autre part, je pense aussi que cette solution n’est point des plus urgentes.

Une banque du peuple, une banque quelconque peuvent nous rendre à meilleur marché le même service que nous rend la Banque de France, j’en conviens. Mais il y a bien autre chose à faire que de poursuivre l’escompte à prix réduit, et l’intérêt limité ; ou du moins, si ce sont là des améliorations désirables, elles ne sont rien de plus qu’affaire d’administration. Nous autres, faisons de la science ; et cherchons à voir s’il n’y aurait pas quelques réformes radicales qu’il faudrait préparer, accomplir, dans le régime économique de la société.
§ 3. Préteurs et Emprunteurs.

La balance de l’escompte mène droit à celle du crédit ou du prêt.

Ce n’est point la balance de l’escompte qui mène à celle du prêt ; c’est celle du prêt qui mène à celle de l’escompte, et ces deux balances découlent de la théorie générale du crédit. M. Proudhon lui-même n’a pas pu, quoi qu’il en dise, aborder la balance de l’escompte, sans effleurer la théorie générale du crédit, et quand il rejette après la balance de l’escompte la balance du prêt, mon adversaire commet une erreur de méthode qui s’explique encore par son insuffisance scientifique. Mais ici, nous abordons une série d’explications nouvelles.

Les phénomènes d’échange tels qu’ils se passent entre ouvriers et entrepreneurs, entre vendeurs et acheteurs, ne diffèrent pas essentiellement des phénomènes d’échange tels qu’ils s’accomplissent entre prêteurs et emprunteurs, entre propriétaires et locataires. Mais toutefois, si les faits se ressemblent, les théories se distinguent profondément en ceci que l’ex plication des prêts et locations implique la notion claire d’une distinction très-nette entre le capital et le revenu, notion que ne suppose pas aussi nécessairement la théorie des entreprises et des ventes. Entre les considérations qui précèdent et celles qui vont suivre, il existe donc une limite que M. Proudhon n’a de sa vie jamais entrevue, et que je dois accuser.

Les §§2 et 3 de la section I de mon travail ont eu pour objet de relever dans la doctrine que je réfute des erreurs de déduction qui se rattachaient à une erreur de principe touchant l’objet de l’économie et les rapports de l’économie avec la morale. Dans les §§ 1 et 2 de la section II, je me suis efforcé de repousser des applications utopiques d’un principe erroué sur l’origine et la mesure de la valeur d’échange. Le § 3 sera consacré à mettre en évidence chez M. Proudhon des erreurs qui proviennent d’une ignorance absolue de la théorie du capital et du revenu.

Cette théorie, M. Proudhon ne la soupçonne seulement pas plus qu’il ne soupçonne du reste toute la théorie de la richesse sociale. M. Proudhon n’a jamais songé à distinguer, au point de vue du rôle qu’ils ont en économie, l’arbre de son fruit, la vache de son lait, le médecin de sa consultation. I1 ne se doute pas que certaines valeurs sont des capitaux, certaines autres des revenus. A fortiori n’a-t-il jamais pensé que le capital pût se distinguer du revenu, le revenu du capital ; qu’il y eût enfin à rechercher le caractère du capital, celui du revenu. On comprendra donc qu’avant d’entrer dans l’examen de ses idées sur le prêt, sur la location, je sois obligé de combler par quelques définitions rapides une lacune énorme et qui laisserait toute une catégorie de faits d’échange sans explication possible.

Du capital et du revenu.—Nous avons trouvé, comme on sait, l’origine de la valeur d’échange dans le fait de la limitation en quantité des choses qui nous sont utiles. Or parmi les choses qui nous sont utiles, il y en a beaucoup qui ne sont pas limitées en quantité seulement, mais qui sont également limitées en durée : elles se consomment. Quelques-unes se consomment lentement, d’autres plus rapidement, d’autres instantanément. C’est le fait de la limitation en durée qui va nous permettre de faire la distinction entre le capital et le revenu.

Il faut appeler capital toute valeur qui ne se consomme point ou qui ne se consomme qu’à la longue, ou qui se consomme plus ou moins rapidement, mais qui ne se consomme point instantanément, toute utilité qui survit au premier service qu’elle nous rend, un fonds de terre, une maison d’habitation, un talent d’avocat sont des capitaux.

Il faut nommer revenu toute valeur qui se consomme instantanément, toute utilité limitée en quantité qui disparaît au premier usage qu’on en fait. Ainsi une ration de pain, l’agrément et la sécurité qu’il y a à dormir une nuit sous un toit, un plaidoyer prononcé pour la défense d’un client : voilà des revenus.

Cette définition ne permet pas de confondre avec le capital l’approvisionnement qui est une accumulation prévoyante de revenus.

Telle est la définition rigoureuse du capital et du revenu. La théorie qui en découle embrasse les questions les plus importantes de la science économique. Mais dans les données restreintes de mon travail, je ne puis tout au plus qu’ajouter à la définition même quelques développements complémentaires.

I. Il y a des valeurs naturellement inconsommables, des utilités qui, quoi qu’on fasse, survivent nécessairement aux services qu’elles rendent. Ainsi d’un fonds de terre. Ces choses-là ne peuvent jamais jouer qu’un rôle : celui de capitaux.

Il y a des valeurs qui par nature veulent être consommées instantanément, des utilités qui nécessairement disparaissent au premier usage qu’on en fait. Ainsi d’une ration de pain. Ces choses-là ne peuvent jamais être considérées que comme des revenus.

Il y a enfin, et cela en très-grand nombre, des valeurs qui sont ou ne sont pas instantanément consommables, qui survivent ou disparaissent après te service ou l’usage, suivant l’usage ou le service ? même qu’on en exige. Un arbre planté dans un verger et qui, tous les ans, donne des fruits est un capital. Ce même arbre, si on l’abat pour en faire du bois à brûler, est un revenu. Il dépend donc très-souvent de nous de considérer les choses comme des capitaux ou comme des revenus, et d’en user en conséquence. Il est essentiel de se rappeler que les valeurs sont ou des capitaux ou des revenus suivant le rôle qu’on leur fait jouer.

II. Le propre du capital, c’est d’engendrer, le revenu , le propre du revenu, c’est de naître du capital.

Lorsque le capital est plus ou moins rapidement consommable, il se reproduit, il s’entretient, il s’augmente par le sacrifice intelligent du revenu. Quant au revenu, il s’accroît par l’accroissement même du capital.

Mais, en général, on peut dire que le capital est destiné à produire et que le revenu est destiné à être consommé. Le capital forme ce qu’on appelle le fonds productif, le revenu forme de son côté ce qu’on appelle le fonds de consommation.

Il suit de là : 1° qu’il ne faut pas laisser les capitaux oisifs ; 2° qu’il faut éviter autant que possible de consommer les capitaux. Ces deux propositions sont pour ainsi dire évidentes : en laissant le capital oisif, on se prive du revenu qu’il pourrait donner ; en consommant le capital, on tarit par cela même la source du revenu.

III. Il arrive très-souvent que par ce mot : le capital, on désigne proprement le numéraire. Si l’on ne veut par là que reconnaître simplement au numéraire, comme une importante propriété, celle de représenter aisément tous les capitaux sans distinction, la désignation est parfaitement légitime. Mais si 3ette appellation tendait à conférer au numéraire les propriétés spéciales de capital, elle serait vicieuse. Le revenu du numéraire consiste dans la commodité qu’il y a à s’en servir comme d’instrument d’échange ; le revenu propre de la terre, le revenu d’une maison, le revenu d’un grand talent de chanteur, tous les revenus, quels qu’ils soient, peuvent se comparejt à celui-là.

À défaut de reconnaître au numéraire des propriétés de capital particulières, on pourrait tomber dans l’erreur opposée qui serait d’en méconnaître le revenu : cela ne serait pas plus raisonnable.

J’ai cent mille francs à moi en numéraire ; je les échange contre un fonds de terre qui me fournit un revenu : c’est l’énergie de sa fécondité naturelle. Mon vendeur échange à son tour les cent mille francs contre une maison dont le revenu consiste en l’abri journalier qu’elle procure. Ainsi de suite. Au bout d’un certain temps, considérez le travail des différents capitaux qui sont entrés en échange. Tous ont fourni leur revenu, et le numéraire a donné le sien, c’est-à-dire l’avantage qu’ont trouvé tous les vendeurs et acheteurs à s’en servir comme d’instrument d’échange. Il ne faudrait pas méconnaître cet avantage parce qu’il n’a rien de matériel, ni généralement le revenu du numéraire parce qu’il naît précisément du passage de ce numéraire d’une main dans une autre, ou, pour employer le mot propre, de la circulation.

De tout cela, il résulte qu’il ne faut pas plus chasser le numéraire du nombre des capitaux qu’il ne faut lui attribuer parmi eux une place prépondérante. Il ne faut voir dans le numéraire ni plus ni moins qu’un capital ; et surtout, il faut aborder la question du prêt ou de la location au point de vue général, somme toute autre question. Ainsi vais-je faire.

On peut aliéner le capital de deux manières : par la vente ou par la donation. Il en est de même du revenu, il en est ainsi de toutes les valeurs.

Sans aliéner le capital, on peut encore le louer ou le prêter. Au contraire, le revenu n’est pas susceptible de location : il se vend ou il se donne, mais il ne se prête pas. La différence du capital et du revenu se trahit ici par la différence des transactions auxquelles ils peuvent donner lieu.

Je dis que le capital peut se louer ou se prêter. On conçoit que cette opération ait un sens et une raison d’être : elle procure à l’emprunteur ou au locataire la jouissance du revenu. On conçoit même qu’elle n’a pas d’autre sens ni d’autre raison d’être que ceux-là. D’ailleurs on comprend encore que le prêt ou la location se distinguent et de la vente et de la donation, puisque le capital n’est pas aliéné.

J’ai dit aussi que le revenu n’est pas susceptible d’être loué ou d’être prêté. Cela ne pourrait se faire, en effet, sans que le revenu fût aliéné, puisqu’il ne survit point à l’usage que l’on en fait.

Donc on ne peut louer ou prêter que des capitaux ; et, ce faisant, on aliène le revenu, autrement dit :

Le prêt ou la location d’un capital est l’aliénation du revenu de ce capital.

Suivant que cette aliénation du revenu est une vente ou une donation, le prêt ou la location sont dits : à titre onéreux ou à titre gratuit. Le prêt à titre onéreux, c’est la vente du revenu. Le prêt à titre gratuit, c’est la donation du revenu

Ces deux transactions sont aussi légitimes l’une que l’autre. On ne peut pas empêcher un homme de donner son revenu pour l’obliger à le vendre. On ne peut pas empêcher un homme de vendre son revenu pour l’obliger à le donner : autant vaudrait lui interdire la vente de son capital et lui en imposer la donation. Je ferai simplement observer qu’en définissant l’échange, j’ai pris soin d’empêcher qu’on ne pût confondre avec lui la donation. Dans l’examen des formes de l’échange qui nous préoccupent, on ne saurait donc admettre le prêt gratuit ; seul le prêt à titre onéreux peut être compté parmi les faits d’échange.

Le prêt à titre onéreux est la vente du revenu. J’ajouterai tout de suite que cette vente ne peut qu’obéir aux conditions de toute autre vente ; c’est-à-dire que la valeur vénale du revenu ne s’établit que par le rapport de la demande à l’offre sur le marché.

Je reviens à M. Proudhon. Ses idées sont connues : il n’autorise que le prêt gratuit et il réprouve le prêt à titre onéreux. Il ne reconnaît comme fait d’échange que la donation et jamais la vente du revenu. Cette opinion ainsi énoncée est ruinée d’avance. Toutefois, j’en vais poursuivre patiemment la réfutation à travers les assertions de mon antagoniste. Et qu’on ne s’étonne point des pauvretés qu’on va lui voir accumuler. Qu’on s’en souvienne : M. Proudhon ignore la théorie de la valeur d’échange, la théorie lu capital et du revenu, toute l’économie politique ; c’est par des considérations de morale qu’il entend réglementer l’échange sous toutes ses formes. Encore es principes de morale sont-ils bien loin d’être satisfaisants ! Qu’on se figure un professeur en train d’analyser des courbes, ou d’expliquer la fécondation des plantes, ou de traiter de la phthisie pulmonaire au point de vue de la justice ; qu’on se représente un mathématicien, un naturaliste, un médecin obligés l’argumenter contre de pareilles élucubrations ; et l’on aura quelque idée de la situation de M. Proudhon, et de la mienne vis-à-vis de lui.

M. Proudhon commence par entreprendre l’Église sur la question du prêt.

S’il est une question sur laquelle l’Église, communiste par son dogme, patricienne par sa hiérarchie, tirée en sens contraires, par le double esprit de sa constitution, a varié, divagué, et prévariqué, c’est sans contredit celle-là.

Cela est vrai. Mais si l’Église a divagué sur la question du prêt, ce n’est pas précisément qu’elle fût communiste par son dogme, patricienne par sa hiérarchie, c’est plutôt qu’elle ignorait la théorie de la richesse sociale. C’est un malheur pour lequel M. Proudhon devrait être plein d’indulgence : il le partage avec l’Église.

C’est un fait que toute l’antiquité, païenne et juive, s’est accordée à réprouver le prêt à intérêt, bien que ce prêt ne fût qu’une forme de la rente universellement admise ; bien que le commerce tirât de grands avantages du prêt, et ne pût aucunement s’en passer ; bien qu’il fût impossible, injuste même, d’exiger du capitaliste qu’il fit l’avance de ses fonds sans émoluments.

J’ajouterai : bien qu’il ne fût autre chose que la vente du revenu ; c’est la seule chose que M. Proudhon ne sait pas dire, elle le dispenserait d’énoncer les autres.

Tout cela a été démontré par les casuistes de notre siècle aussi bien que par les économistes ; et l’on sait que je ne fais aucune difficulté de reconnaître la légitimité de l’intérêt, dans les conditions d’économie inorganique et individualiste où a vécu l’ancienne société.

Je prends acte, M. Proudhon, de cette condescendance.

Puisque l’Église…a cru devoir se rétracter…elle avait donc tort, elle était inique et insensée…

Je n’ai point à défendre l’Église contre les variations, divagations, prévarications et rétractations que lui reproche M. Proudhon. Que M. Proudhon et l’Église s’arrangent ensemble : c’est leur affaire. Je ne m’occupe, moi, que des divagations de M. Proudhon.

L’Église, direz-vous, n’a point changé de maximes ; comprenant la nécessité des temps, elle ne fait qu’y adapter sa discipline, elle use de tolérance…

Si l’Église fait cela, je lui en sais gré. Elle comprend au moins que la morale ne régit point la science, mais lui obéit ; en particulier, elle sait réformer sa casuistique conformément aux découvertes de l’économie ; c’est très-louable.

L’Église joue de malheur on vérité : elle proscrit le prêt à intérêt quand le monde en a le plus besoin et qu’il n’y a pas possibilité de prêt gratuit ; elle l’autorise quand on peut se passer de lui.

Et qu’il y a possibilité, nécessité même de prêt gratuit ? C’est là votre opinion ? Très-bien ! mais il va falloir la justifier. Or je vous attends là : car en me reportant immédiatement aux faits dont vous êtes tombé d’accord tout à l’heure avec les casuistes de notre siècle aussi bien qu’avec les économistes, je trouve que vous vous êtes préparé bien des fatigues.

Il va falloir, en effet, nous expliquer d’abord en quoi les conditions d’économie où a vécu l’ancienne société étaient des conditions d’économie inorganique et individualiste, ce que je ne comprends pas bien, et en quoi les conditions d’économie où vit la société moderne sont des conditions d’économie organique et communiste, ce que je ne comprends pas du tout.

Il va falloir nous démontrer comme quoi le prêt n’est plus une forme de la rente, ou comme quoi la rente n’est plus universellement admise. Je ne sais trop quelles considérations vous vous proposez de développer à ce sujet ; mais ce que je sais fort bien, c’est que l’intérêt du capital est toujours le prix de ta Tente du revenu, et que cette vente est universellement admise. Il est universellement admis que rien ne m’oblige, si je suis propriétaire foncier, à vous prêter un bon fonds de terre très-fertile sans percevoir un fermage ; si je possède une belle maison, à vous y offrir l’hospitalité sans exiger de loyer ; si je me suis acquis un grand talent de médecin, à vous prodiguer des consultations sans attendre d’honoraires. Il va falloir établir que le commerce ne tire plus de grands avantages du prêt, et qu’il peut s’en passer. Quant à moi, je pense qu’aujourd’hui plus que jamais le travail en général a besoin du capital et trouve de grands avantages à l’emprunter. Les agriculteurs n’ont pas encore trouvé, que je sache, le moyen de semer dans les airs ni de récolter sur l’océan. Les constructeurs et leurs ingénieurs ont besoin de bois et de fer pour établir leurs voies, pour mettre sur pied leurs locomotives et leurs wagons. Les tailleurs, les bottiers ne peuvent faire ni habits ni chaussures sans matière première et sans outils.

Il va falloir enfin nous faire toucher du doigt comment et pourquoi il est aujourd’hui possible, juste même, d’exiger du capitaliste proprement dit qu’il fasse l’avance de ses fonds sans émoluments, et du capitaliste en général qu’il donne gratuitement et qu’il ne vende point le revenu de son capital.

Voyons comment vous viendrez à bout de tout cela. Oh ! je le sais d’avance : l’examen que je poursuis de vos doctrines m’a depuis longtemps enseigné comment vous saviez trancher le nœud des questions, au plus sérieux moment, par un sophisme. Mais en même temps j’ai pu apprendre à poser lentement les problèmes, de telle sorte qu’enfin, sur le point d’en exiger de vous la solution, je ne pusse me payer d’aucune équivoque.

En 1848 et 1849, j’ai prouvé, dans de nombreuses publications, que, le principe de la Justice étant la réciprocité du respect…

Nous nous en tiendrons, si vous le permettez, au principe de la réciprocité du droit et du devoir.

…Le principe de l’organisation du travail, dans une société bien constituée, la réciprocité du service ;…

Non pas. Nous considérerons l’organisation du travail comme une face de la question de la répartition des richesses, question dont la solution repose, non sur la réciprocité du service, mais sur le principe de l’égalité des conditions , de l’inégalité des positions, et sur la distinction entre la justice commutative et la justice distributive.

…Le principe du commerce, la réciprocité de rechange ;…

Nous mettrons l’égalité des valeurs échangées, ce qui va sans dire, par définition, et en dehors de toute intervention de la justice.

…Le principe de la Banque, la réciprocité de l’escompte,…

Je commence à ne pas comprendre. Parce que vous n’escomptez un effet de commerce, je dois vous en escompter un autre ?

…Le principe du prêt devait être la réciprocité de prestation,…

Complètement inintelligible ! Est-ce à dire que si je vous emprunte un cheval il faudra que je vous prête un cabriolet ? Mais si vous n’avez que faire de mon cabriolet, et si d’autre part je ne vous emprunte votre cheval que pour l’atteler à ce même cabriolet ? La réciprocité de prestation me paraît une grande absurdité.

…D’autant mieux que le prêt n’est au fond qu’une forme le l’escompte… Pardon ! C’est l’escompte qui est une forme du prêt.

…Comme l’escompte est une forme de l’échange, et l’échange une forme de la division du travail même.

Le prêt et l’escompte sont des formes de l’échange, évidemment, et c’est bien sur quoi je me fonde ; mais l’échange n’est point du tout une forme fr la division du travail : c’en est une conséquence.

Organisons, disais-je, d’après ce principe, le crédit foncier, le crédit mobilier, et toute espèce de crédit.

C’est cela même. Organisez un peu tout cela d’après le principe de la réciprocité de prestation : nous vous regardons faire.

Dès lors plus d’usure, plus d’intérêt ni légal ni illégal une simple taxe, des plus modiques, pour frais de vérification et d’enregistrement, comme à l’escompte.

Ah bah ! vraiment ! Plus d’intérêt ni légal ni illégal : une simple taxe, des plus modiques, pour frais de vérification et d’enregistrement, comme à l’escompte !…Ainsi réciprocité de l’escompte, cela veut dire escompte gratuit ? Réciprocité de prestation, cela veut dire prêt gratuit ? La gratuité du crédit en constitue là réciprocité ?

L’abolition de l’usure, si longtemps et si vainement poursuivie par l’Église, s’accomplit toute seule.

Comme par enchantement, aux seuls accents de la voix de M. Proudhon. Quel aplomb !

Le prêt réciproque ou crédit gratuit n’est pas plus difficile à réaliser que l’escompte réciproque, l’échange réciproque, le service réciproque, le respect réciproque, la justice. L’échange réciproque, le respect réciproque, la justice, soit ! ce ne sont à tout prendre que des expressions barbares d’idées incomplètes. Quant au service réciproque, à l’escompte réciproque, au prêt réciproque ou crédit gratuit, ils ne sont pas plus difficiles à réaliser l’un que l’autre ; ils sont également impossibles.

Tout ce qu’on peut distinguer dans cet amas d’inepties, c’est que M. Proudhon conclut d’abord de la réciprocité, du respect à la réciprocité de prestation ; et ensuite de la réciprocité de prestation, ou prêt réciproque, au prêt gratuit.

Quelle envergure de syllogisme ! La réciprocité du respect est un principe de morale ; la réciprocité de prestation, quelle que puisse être cette chose indéfinie, se rattache à des faits d’échange de l’ordre naturel. Il n’y a donc aucun rapport possible ou impossible, réel ou imaginaire, de la majeure à la mineure. Mais de la mineure à la conclusion quel gouffre insondable ! De la réciprocité du respect à la réciprocité de prestation il y a loin comme du Kamschatka au cap de Bonne-Espérance ; cela est certain. Mais s’il fallait mesurer la distance qui sépare le prêt réciproque du prêt gratuit, ce ne serait point assez que d’appeler en comparaison l’éloignement du soleil et le la lune. Jugez-en !

Je suis capitaliste ; un travailleur vient me trouver ; cet homme n’a en tout et pour tout qu’un talent manuel : c’est un menuisier, si vous voulez. J’ai, moi, et je lui fournis, à lui, un atelier, des outils de toutes sortes. Il fait des meubles et il les vend. Il a fourni son travail, moi mon capital. Vous pensez que, sur le prix de la vente, déduction faite du prix de revient, le travail doit toucher son salaire, le capital son profit ? Erreur. Que le menuisier retire, sur le marché, un certain prix de sa marchandise ; qu’il rembourse ses dépenses de matière première ; qu’il s’empare de la totalité du surplus comme salaire de son travail ; qu’il ne me rende rien pour le loyer et le profit du capital que je lui ai prêté, il y aura réciprocité !

Je m’aperçois, au reste, qu’il est bien naïf à moi d’essayer de comprendre quelque chose à la réciprocité de prestation : prestation et réciprocité sont deux mots accolés de vive force dans le but unique d’escamoter ici le problème du prêt au bénéfice de la morale, à défaut de savoir le résoudre par la théorie du capital et du revenu et les données de la science économique. C’est une ignoble rouerie de procédé qu’il faut traîner au grand jour.

Vous voulez conclure de la réciprocité du respect au prêt gratuit. Vous prenez, d’une part, l’idée de réciprocité, de l’autre, l’idée de prestation. Si ce dernier mot n’existe pas en français d’économie politique, vous l’inventez. Vous accouplez vaille que vaille les deux idées, et vous déduisez comme suit :

« Qui dit réciprocité du respect dit réciprocité de prestation ou prêt réciproque. Qui dit prêt réciproque ou réciprocité de prestation dit prêt gratuit. Donc qui dit réciprocité du respect dit prêt gratuit. « Prêt gratuit, escompte gratuit, crédit gratuit, etc,, etc. Et voilà pourquoi votre fille est muette. »

Ah ça ! Monsieur Proudhon, pour quel triple sot me prenez-vous donc, moi lecteur ? Et vous pensiez qu’il suffirait de me délayer cette jonglerie de mots dans votre galimatias !…

Croirait-on bien qu’en 1848 et 1849 cette théorie du crédit gratuit n’ait su conquérir à son auteur les sympathies ni de l’Église ni des socialistes ? L’Église eut le plus grand tort assurément : M. Proudhon se donnait la peine de défendre la tradition catholique. Mais les socialistes surtout sont inexcusables. Chose étrange ! Ils n’ouvrirent pas les bras à M. Proudhon ! Ils le devaient cependant au dire de celui-ci.

Qu’est-ce en effet que la réciprocité du crédit, sinon la commandite du travail substituée à la commandite du capital ?

Et qu’est-ce un peu, dites-moi, que la commandite du travail substituée à la commandite du capital ? Qui potest capere capiat : comprenne qui pourra. Substituer la commandite du travail à la commandite du capital, ne serait-ce pas offrir à manger aux gens qui ont soif ? Si je suis travailleur et si je manque d’instruments, de quoi ai-je affaire d’être commandité sinon d’instruments ou de capital ? Voilà sans doute ce que se seront dit les socialistes : ils ne sont pas si fous qu’on veut bien le dire.

Mais quoi ! Les dédains de l’Église et l’ingratitude des socialistes ont bien pu déchirer le cœur de M. Proudhon ; ils n’ont point ébranlé ses convictions. Ne faut-il pas qu’elles soient robustes pour qu’il ajoute : Que le pouvoir, à défaut de l’action spontanée des citoyens, donne le branle , et en un jour (!), en une heure (!!), toutes ces réformes, toutes ces révolutions peuvent s’accomplir ?

L’égalité,—ou la mort ! Nous connaissons cela.

Quand on a si solidement démontré sa thèse, quand on l’a de plus si substantiellement résumée, que reste-t-il à faire ? A la défendre. Et si la démonstration s’opère par prestidigitation, comment peut se faire la défense sinon par invective ? Ainsi procède M. Proudhon qui, dans son genre, est vraiment complet. Lisez le passage qui suit ; je cite le morceau sans commentaires, comme un modèle.

Mais voyez le malheur ! cette large application de la Justice à l’économie, déplaçant le foyer des intérêts, intervertissant les rapports, changeant les idées, ne laissant rien à la force, rien à l’arbitraire, rien au hasard, soulevait contre elle tous ceux qui, vivant de privilèges et de fonctions parasites, se refusaient à quitter une position anormale à laquelle ils étaient faits, pour une autre plus rationnelle, mais qu’ils ne connaissaient point. Elle confondait l’ancienne école des soi-disant économistes ; elle saisissait à Pimproviste les vieux de la république, dont l’éducation était à refaire ; qui pis est, elle annulait les décisions récentes de l’Église sur la question de l’intérêt, et par l’enchaînement des idées, tuait son dogme.

Trop d’intérêts et d’amours-propres se trouvaient compromis : je devais, en cette première instance, perdre ma cause.

La vérité m’oblige à dire qu’au contraire, en cette première instance, M. Proudhon ne perdit point tout à fait sa cause.

Un homme se trouva pour défendre, au nom de la liberté individuelle et de la félicité générale, le travail subalterne contre le service réciproque , le commerce agioteur contre l’égalité de l’échange, l’escompte à 15 p. 0/0 contre l’escompte à 1/8 p. 0/0, l’usure homicide contre la commandite gratuite, agricole et industrielle.

M. Proudhon rappelle ici la controverse ardente qui s’éleva en 1849 entre lui et Frédéric Bastiat au sujet du prêt à intérêt. Cette polémique ne jeta pas le moindre jour sur la question ; elle n’amena aucune inclusion. Elle fut stérile par la raison bien simple que les deux contendants étaient plongés l’un et l’autre dans la même ignorance sur la nature du capital et la nature du revenu. Bastiat n’avait qu’un mot à dire pour triompher de M. Proudhon : il devait lui représenter que le prêt à intérêt du capital est la vente du revenu de ce capital. Ce mot, Bastiat ne sut jamais le prononcer ; et voilà pourquoi il ne put jamais venir à bout de son adversaire. Ce n’est donc pas en première instance que M. Proudhon perdit sa cause ; seulement il ne la gagna point. Aujourd’hui, avec de meilleurs éléments de discussion, avec les ressources d’une plus satisfaisante philosophie de l’économie politique, grâce à des théories plus complètes de la valeur d’échange, du capital et du revenu, je pense avoir fait justice du service réciproque, de l’escompte à 1/8 p. 0/0, et de la prétendue commandite gratuite, agricole et industrielle.

En terminant, M. Proudhon reproche encore une fois à l’Église ses variations et ses apostasies. Il la somme de s’expliquer une fois pour toutes, de se prononcer ou pour le prêt gratuit ou pour le prêt à intérêt. Il lui demande :

…Où va le progrès ? Est-ce à l’égalité, ou à l’inégalité ? à l’égalité par le crédit mutuel, ou à l’inégalité par la prélibation de l’intérêt ?

L’Église ne répondra point à de pareilles questions : elle n’a pas qualité pour cela. Mais je puis répondre à sa place, et dire à M. Proudhon : — Votre crédit mutuel est un mot creux et vide auquel vous n’avez pu donner aucun sens. L’intérêt du capital est le prix de la vente du revenu. Nous allons, par le progrès, et à l’égalité et à l’inégalité, à l’égalité des conditions, à l’inégalité des positions et des fortunes.

J’avais annoncé l’intention de garder ma neutralité entre l’Église et M. Proudhon. Mais au surplus je trouve bien singulier que M. Proudhon s’en vienne ressusciter au XIXe siècle des erreurs qui ont été combattues et par le bon sens de plusieurs centaines de générations, et par le talent des esprits les plus compétents, et, somme toute, par la force fatale des choses naturelles ; puis qu’ensuite il le prenne de si haut avec l’Église.

Un seul fait peut expliquer cette concordance dans l’erreur : c’est que la doctrine de M. Proudhon prend sa source, comme la doctrine catholique, dans l’ignorance de l’économie politique. A ce point de vue l’Église fut assurément plus excusable que ne l’est aujourd’hui M. Proudhon. Les théologiens du moyen âge n’étaient pas tenus d’avoir approfondi la théorie de la richesse sociale ; M. Proudhon qui ne vit point au moyen âge et qui n’est pas théologien devrait la connaître.

Il le devrait, et j’ai, moi, le droit de lui reprocher avec sévérité tant d’orgueil uni à tant de faiblesse. Je suis de ceux qui n’avaient point quitté le collège, comme dit M. Proudhon,

Quand apparut la République
Dans les éclairs de février.

Je suis de ceux à qui M. Proudhon demande :

…Croyez-vous que j’aie mérité l’anathème pour avoir dit qu’il n’y avait pas d’avantage pour le commerce à payer 4, 5, ©t 6 fr. un service que nous pouvons nous procurer à 90 cent., et même au-dessous ?

Eh bien ! je lui réponds :

Oui vous l’avez mérité pour n’avoir élucubré que de pareilles niaiseries quand vous aviez à fonder l’ordre social. Vous l’avez mérité pour n’avoir su proposer que de ridicules utopies enfantées par la paresse, alors que vous deviez fournir à la démocratie les résultats d’un travail ardent et d’une science loyale. Vous avez mérité l’anathème pour avoir eu sous vos pieds la tribune d’où la vérité devait rayonner sur le monde, et pour en avoir fait le tréteau d’un empirique et d’un vendeur d’orviétan.

Notes[modifier]

  1. M. Walras, De la Richesse sociale
  2. M. Walras, Théorie de la Richesse sociale.
  3. Ce sont Smith et Ricardo qui ont mis dans le travail l’origine de la valeur. Mais, toutefois, ils n’ont pas conclu de ce principe à la négation de la valeur du sol. Par une inconséquence heureuse, Smith et Ricardo reconnurent que la rente foncière payait l’usage des facultés productives de la terre. Ce sont MM. Carey et F. Bastiat qui, plus logiques, mais moins bien inspirés, ont déduit du principe incomplet de l’école anglaise touchant l’origine de la valeur, des conséquences erronées touchant la valeur du sol. (Voir F. Bastiat, Harmonies économiques.)
  4. Dictionnaire d’Économie politique.
  5. M. Auguste Walras, De la Nature de la Richesse et de l’origine de la Valeur. 1831.