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L’Écrevisse et sa Fille

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Fable X.
L’Écreviſſe & ſa Fille.


Les Sages quelquefois, ainſi que l’Écreviſſe,
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
C’eſt l’art des Matelots : C’eſt auſſi l’artifice

De ceux qui pour couvrir quelque puiſſant effort,
Enviſagent un poinct directement contraire,
Et font vers ce lieu-là courir leur adverſaire.
Mon ſujet eſt petit, cet acceſſoire eſt grand.
Je pourrois l’appliquer à certain Conquerant
Qui tout ſeul déconcerte une Ligue à cent têtes.
Ce qu’il n’entreprend pas, & ce qu’il entreprend
N’eſt d’abord qu’un ſecret, puis devient des conquêtes.
En vain l’on a les yeux ſur ce qu’il veut cacher,
Ce ſont arrêts du ſort qu’on ne peut empêcher,

Le torrent à la fin devient inſurmontable.
Cent Dieux ſont impuiſſants contre un ſeul Jupiter.
LOUIS & le deſtin me ſemblent de concert
Entraîner l’Univers. Venons à nôtre Fable.
Mere Écreviſſe un jour à ſa Fille diſoit :
Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
Et comme vous allez, vous-même ! dit la Fille.
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?
Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ?
Elle avoit raiſon ; la vertu
De tout exemple domeſtique
Eſt univerſelle, & s’applique

En bien, en mal, en tout ; fait des ſages, des ſots ;
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
À ſon but ; j’y reviens, la methode en eſt bonne,
Sur tout au métier de Bellone :
Mais il faut le faire à propos.