L’Écueil de Lovelace

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L'ECUEIL
DE LOVELACE



I

Je vais raconter une histoire qui froissera quelques esprits, j’en suis sûr, parce qu’elle renferme l’élément dont nous nous accommodons le moins : la vérité. Ce n’est pas toutefois que des exagérations évidentes, qu’il ne m’était pas loisible de faire disparaître, ne s’y rencontrent çà et là. Dans l’humble jardin où j’invite à venir errer quelques instans l’ami passager et inattendu que nous donne la destinée des livres, plus d’une illusion étale sur sa haute tige ses fleurs fantasques, et, je l’espère, cette plante merveilleuse dont tous les poètes affirment l’existence, l’idéal, pousse au milieu d’un gazon solitaire ; mais aucune fabrique ne s’y élève : point de petits temples, de ruines factices, de statues en marbre ou même en plâtre. Eh bien ! ces ornemens sont nécessaires pour faire accepter à la plupart de nous ce qu’on appelle la nature. Les êtres et les choses, tels qu’ils échappent au formidable génie dont ce monde est le jouet mystérieux, inquiètent et révoltent nombre de gens réputés pourtant sages et disciplinés entre tous, — oui, les révoltent, et je le prouve. Représentez-vous une créature appartenant aux humbles conditions de cette vie, avec des couleurs, sous des formes qui l’arrachent à la réalité, et vous entrez dans une des rêveries les plus chères de tout temps aux imaginations aristocratiques. Pour aborder sur-le-champ mon sujet, qu’un grand poète, avec le souvenir de deux yeux noirs qu’il a vus briller dans sa jeunesse sous un toit de pêcheur, vous crée une sorte d’être divin dont vous ne sauriez dire la patrie, voilà tout ce qu’on nomme les cœurs et les esprits d’élite qui, comme autant de harpes séraphiques, s’unit dans un concert de louanges. Quelle sensible lady, quelle jeune miss refusera son affectueux enthousiasme à la Graziella des Confidences ? Comment ne pas aimer un charmant et discret fantôme marchant d’un pas si léger dans ce monde, qu’il n’y heurte personne, qu’il n’y dérange rien ? On lui offre de toutes parts cette tendre sympathie que l’on prodigue volontiers aux ombres ; mais donnez à cet être si caressé tout à l’heure le sang et la chair, toutes les forces et toute la plénitude de la vie, puis à ces esprits d’élite que le spectre charmait présentez la créature vivante, non point répugnante, non point vulgaire, parée au contraire de tous ses attraits, des vrais attraits qu’elle tient de Dieu, et vous verrez comment la pauvre fille sera reçue ! Ce ne sera pas seulement contre elle qu’on se déchaînera, ce sera encore, et par-dessus tout, contre l’homme qui aura pu l’aimer. Eh bien ! il faut l’avouer cependant, cet homme-là, c’est chacun de nous.

Oui, chaque homme rencontre d’ordinaire femme qui, séparée de lui par tout ce qui peut séparer deux créatures humaines en ce monde, froissant tous ses intérêts, choquant toutes ses vanités, l’attire au nom de ce qu’a de plus vif et de plus secret la grâce irrésistible de l’amour. Cette femme apparaît d’habitude à deux époques bien différentes de la vie : à l’âge où le cœur commence à s’ouvrir, — c’est alors une apparition rarement redoutable, — et à l’âge au contraire où il se ferme, lassé par la chaleur du jour, mais doucement troublé en même temps par les premiers souffles de la nuit. Cette seconde apparition est terrible. Ne riez pas trop de ma théorie. Je vais l’appuyer sur des faits qui rendront, je l’espère, toute ma pensée, et qui pour plus d’un, je crois, seront des souvenirs.

Jamais aucun homme ne m’a mieux représenté le parfait officier de cavalerie légère que Richard de Fleminges, il y a de cela peu de temps encore. Son destin l’avait conduit par des voies singulières à ce genre de perfection qu’il n’avait pas atteint tout d’un coup. Épris longtemps du monde, où tout avait souri à ses débuts, il avait connu ces amours puissantes et raffinées qui, malgré tant de bouleversemens extérieurs, sont depuis des siècles la vie intime d’une société tout entière. S’il avait eu le goût et s’il avait reçu le don d’écrire, il aurait pu faire un livre semblable à l’œuvre (me pardonnent des opinions illustres !) d’une des âmes les plus tendres et les plus blessées qu’il y ait jamais eu suivant moi : je veux dire les Maximes de M. de La Rochefoucauld. Pour plaire à certains yeux qui répandent encore à présent peut-être une lumière sereine et limpide, il aurait à coup sûr fait la guerre aux rois, il l’avait faite aux dieux, car après tout n’avait-il pas mortellement frappé la confiance, l’expansion, que sais-je ? toutes les divinités de sa jeunesse ? Mais au lieu de rester sur le théâtre de ses souffrances, avec un esprit médisant et un cœur blasé, Richard avait profité de son métier pour aller puiser la vie à d’autres sources que celles dont ses lèvres ne pouvaient plus supporter l’amertume. Il s’était battu au loin pendant plusieurs années. Sous l’influence des chevaux, de la poudre et d’un ciel toujours en fête, son caractère s’était peu à peu transformé. Lors donc qu’il y a quelques années, les hasards de sa profession le ramenèrent dans sa patrie, ce n’était plus assurément le même bomme. Si la duchesse de Longueville se fût promenée sur la plage de Marseille quand il y sauta d’un pied léger, elle n’eût point reconnu son pâle et romanesque Marcillac. Ce ne fut point la duchesse de Longueville du reste qu’il trouva sur la Cannebière.

Il y fut reçu par de joyeux camarades dont il venait partager la vie et par des femmes dont je serais bien désolé de médire. Manon, dans toute sa liberté et tout son charme, c’est-à-dire dépourvue de tout Desgrieux, lui donna l’accolade de l’arrivée. Le voilà donc acclimaté tout à coup en France, parfaitement installé au sein d’un aimable régiment dont le numéro n’importe en aucune façon à notre affaire. Au moment où commence ce récit, il lui arrivait souvent pendant des heures entières de se croire heureux, ce qui est exactement la même chose que de l’être. Pensant en avoir fini pour toujours avec un des fléaux de sa jeunesse, il disait à part lui du vague chagrin dont tant d’hommes sont rongés ce que disent du diable quelques dévots pleins de confiance : « Il sera bien fin, s’il parvient à m’attraper ! » On sait l’éternelle imprudence de ces défis adressés au mal.

Il advint que le régiment de Richard reçut l’ordre de partir pour une petite ville du Nord assez aimée de la cavalerie, quoiqu’en définitive l’épithète consacrée de trou puisse parfaitement lui être appliquée. Herthal, dont je n’engage personne à vérifier la position sur la carte, est tout près des Pays-Bas. Il est situé au milieu de grandes plaines où l’on cultive le houblon ; ses fortifications, à demi détruites, sont entourées d’immenses abris d’un vert sombre, comme ceux dont quelques peintres hollandais étendent l’ombre, à travers de calmes paysages, sur de riches seigneurs portés par de robustes coursiers. La gaieté ne semble pas certainement, au premier abord, avoir dû choisir ce coin de la terre pour sa résidence habituelle, et cependant Herthal est bien loin d’être la plus exécrée des garnisons. On y fume des cigares recommandables et on y boit de l’excellente bière. Ceux à qui un amour effréné des splendeurs mondaines ferait chercher les lauriers des Richelieu et des Lauzun jusque sous la hutte des Hottentots y trouvent une société à peu près semblable à toutes les sociétés de province. Enfin, dernière considération toute puissante, il y a là pour les sages amis d’une retraite sans austérité, c’est-à-dire pour le plus grand nombre, une race de femmes à la beauté solide et au cœur à la fois tendre et calme, offrant des affections sans orages à une foule de militaires reconnaissans.

Ce fut au commencement d’un jour printanier que le régiment où servait Fleminges arriva devant cette ville. — Jamais, disait un jour Richard, je n’ai vu apparaître à la fin d’une étape une ville où je devais passer seulement vingt-quatre heures, sans me livrer au moins quelques minutes à une petite rêverie pleine de charmes. Je m’écrie tout comme M. de Lamartine : « Là je vais trouver une âme que j’ignore. » Cette âme habitera le corps d’une hôtelière, ou d’une souveraine de comptoir, ou d’une femme de notaire, peut-être même d’une châtelaine, que sais-je ? Les billets de logement nous envoient partout, le destin est tout puissant, et les fourriers sont ses ministres. Dans quelques heures, les chevaux installés et le déjeuner terminé, j’entamerai un roman plus ou moins agréable, mais que la brièveté, à coup sûr, sauvera de l’ennui. Il se peut bien que ce soir je sois prodigieusement sentimental ; c’est même certain, s’il y a devant l’auberge des arbres et un banc de pierre. En ce cas, je me sens porté aux amours allemandes, et je regarde avec un attendrissement profond la Gretchen de la Croix-d’Or ou du Cheval-Blanc. Demain matin, la trompette heureusement dissipera mes songes langoureux de la veille avec les premiers rayons du jour. Toutefois la marche sera un peu triste à ses débuts, et je sentirai comme le poids d’un fantôme sur la croupe de mon cheval. Soudain, à la première halte, cette gaie et vaillante sagesse qui sort du baril de la cantinière se lèvera, et me rendra tout entier à l’heure présente. Hélas ! pourquoi n’ai-je pas toujours donné ces bonnes et vives allures à ma vie ? — Eh bien ! en arrivant devant Herthal, Richard ne fit aucune, de ces réflexions à teintes roses ; il se sentit envahi au contraire par une tristesse secrète. Le vieil homme, comme on dit si bien, cet insupportable, cet obstiné compagnon, dont chacun de nous cherche avec tant de raison à se défaire, sembla un instant avoir repris son autorité sur lui. Il est vrai qu’il touchait au but d’une course, non point à un de ces lieux de passage où notre âme et les choses extérieures n’ont guère le temps de former entre elles des unions fastidieuses. — On devrait, disait-il à un de ses compagnons, n’arriver jamais à la fin d’un voyage. Le terme d’une excursion, c’est quelque chose comme le mariage à la fin d’un roman, c’est-à-dire le dénoûment avec sa morne et impitoyable vulgarité. Herthal était d’un charmant effet dans mon esprit, derrière vingt villes à traverser ; à présent que le voilà, je lui trouve une sotte figure. J’étais né pour être nomade. Le désert est divin, parce qu’on ne s’y arrête nulle part. La vie humaine y glisse et s’y joue comme le soleil, de là ces songes que l’on nomme le mirage.

Cet accès intempestif de poésie prouvait que l’âme de Fleminges était troublée. Ce trouble ne venait point d’un voyage fini, il venait d’un événement inconnu prêt à se montrer. À l’approche des orages qui doivent les bouleverser, point de natures qui ne frissonnent. Celles où les hautes pensées n’ont pas tout à fait disparu, abattues comme les grands arbres par les souffles mystérieux du ciel ou par la main intéressée des hommes, celles-là ont parfois des frémissemens harmonieux. Mon Dieu, oui, ce sont là phénomènes fréquens du monde invisible, et le monde invisible existe même sous un dolman.


II

La première chose à faire quand on arrive dans une garnison nouvelle, c’est d’y chercher un logement. Un gîte commode et une femme qui ne soit pas un tyran trop porté aux exactions, voilà ce que poursuit l’officier dans tous les lieux où ses destins le conduisent. Fleminges se mit en quête du logement, espérant que la femme s’offrirait ensuite. Il était par sa vie et par sa nature disposé à s’accommoder de tous les abris. Depuis nombre d’années, il avait couché quelquefois sous le ciel, souvent sous la tente ; toutes les recherches du luxe lui étaient devenues étrangères ; mais cependant il demandait à ses résidences les plus passagères certaines conditions que l’on ne rencontre pas toujours. Il avait les goûts que l’écrivain héraldique Vulson de La Colombière prête aux merlettes : il aimait les vieilles masures. Il eût préféré la tour du lord Ravenswood à l’entre-sol le plus élégant de la rue de Rivoli. Or les logis occupés d’ordinaire à Herthal par les officiers n’avaient point pour la plupart de quoi répondre à ses désirs. C’étaient d’honnêtes chambres situées chez des boulangers, chez des tonneliers, chez des brasseurs, avec des fenêtres donnant sur la rue, de véritables petits enfers bourgeois pour des esprits d’une certaine nature. Fleminges avait passé une journée tout entière à visiter cette série de maussades demeures, et se trouvait encore sur le pavé quand, se promenant le soir solitairement après son dîner, un écriteau attira son regard. C’était derrière l’église, au fond d’une rue déserte, une vaste maison à l’air abandonné, la véritable maison de province, qui éveille dans presque tous les cœurs soit des songes, soit des souvenirs. Un de ces grands marronniers qui pourraient raconter de longues annales domestiques, qui se sont associés à des joies d’enfans et à des mélancolies de vieillards, élevait sa tête au-dessus d’un mur. Une porte d’un vert sombre parsemée de clous usés semblait avoir l’habitude d’être close, car il y avait, avec les herbes et les fleurs qui s’échappaient de son seuil, de quoi faire un bouquet pour Margot et une salade pour La Ramée. Richard mit en branle un lourd marteau qui fit entendre un son prolongé ; il pensa que ce bruit ne ferait apparaître personne, mais, à sa vive satisfaction, cette pensée-là fut trompée. La porte s’ouvrit, et une sorte de manant à cheveux gris, génie rustique de ces ruines, s’offrit à lui ayant sur les lèvres le che vuoi ? de tous les êtres évoqués.

L’officier dit qu’il voulait habiter cette maison, si ses chevaux et lui pouvaient s’y loger. Les écuries eurent son approbation ; elles étaient un peu délabrées, mais dix chevaux auraient pu y tenir à l’aise dans toutes les situations possibles. Restait donc à voir le séjour des hommes. Le guide à cheveux blancs, qui n’était autre qu’un vieux jardinier, prit un flambeau, gravit un perron, et voilà Fleminges tout d’abord dans un vaste salon qui émut vivement sa curiosité. Aux quatre murailles étaient appendus quatre portraits. Deux de ces tableaux représentaient un homme et une femme poudrés, de mine assez fière, l’un et l’autre en costume de chasse, quoique avec des attributs fort différens. L’homme avait un magnifique fusil, la femme un arc et des flèches. L’homme s’était contenté d’être un riche mortel, la femme avait aspiré à être déesse. Rien du reste d’étonnant à cela : les Eloa ont succédé aux Iris et aux Uranies. Nos pères hantaient les déesses ; les anges nous étaient réservés.

Le troisième portrait était un officier de mousquetaires, non point du temps de Louis XV ni de Louis XVI, mais du temps de Louis XVIII. Ce jeune seigneur de la restauration avait tout à fait grand air. Une chevelure blonde et un peu claire, qui semblait protester contre l’absence de la poudre, s’élevait sur un front plein de noblesse. Deux lèvres fines se contractaient dédaigneusement sous un nez aux narines élégantes et minces. La taille de ce gentilhomme était d’une grâce parfaite : c’était celle du sire de Saintré ; si le poing d’un manant eût pu la briser, le vent d’aucun boulet ne l’eût fait fléchir.

Quant au quatrième portrait, assurément le plus charmant de tous, rien ne pouvait faire comprendre comment il se trouvait auprès des trois autres. Avez-vous jamais rêvé de Fanchon la vielleuse, ou de la belle écaillère ? J’avoue que ces héroïnes populaires ont souvent préoccupé ma jeunesse. Eh bien ! ces filles splendides de la plèbe devaient avoir les traits que Fleminges avait sous les yeux. Imaginez une créature n’ayant rien cette fois ni de l’ange ni de la déesse, femme par excellence au contraire, avec une chair où circule un sang plein, comme la liqueur des grappes, d’une ivresse accessible à tous. Elle est assise sur une chaise rustique, elle tient un ouvrage, mais ne coud pas : le diable ne peut pas laisser travailler une pareille fille. Sans avoir rien de cette courbe fatiguée des tailles trop frêles, sa taille est un peu affaissée ; elle exprime, ainsi que l’attitude en même temps animée et attentive de sa tête, quelque entraînement invisible. C’est tout au plus si elle a vingt ans ; toutes les fêtes et toutes les ardeurs du printemps sont sur ce visage, Les yeux dardent un feu à brûler comme un amas de paille tout ce que les cœurs choisis pour arsenaux par la sagesse peuvent enfermer d’armes et d’engins contre le plaisir.

Fleminges n’avait pas affaire à un guide bavard ; il ne put obtenir sur ces portraits que des renseignemens très concis et très obscurs. La maison lui convint. Après en avoir parcouru chaque pièce, il erra dans un jardin touffu, vraie république d’arbres et de plantes dont le jardinier n’était le chef que de nom à coup sûr. Ce jardin acheva de le ravir.

— Dès demain, dit-il, je veux venir habiter ce logis, si on me le laisse à des conditions tolérables.

— Monsieur est donc marié ? s’écria le jardinier, ne pouvant pas croire qu’un homme choisît pour lui seul une aussi vaste demeure.

Fleminges ne répondit pas et se mit à sourire. Il était marié depuis longtemps, et assez peu secrètement, à la dame qui réclame les plus grands espaces pour ses ébats, et que les artistes appellent la fantaisie, les philosophes l’imagination, les sots la folie.

Il s’en alla finir sa soirée au café. Le café où vont les officiers à Herthal est d’une physionomie attrayante. De grands arbres plantés devant la porte forment, en entrelaçant leurs branches, un abri qui convient parfaitement à la rêverie de la bière et du cigare. Fleminges s’assit sous la verdure tout occupé de son nouveau gîte. Un vieil habitant du pays, qu’on appelait le baron de Mière, vint prendre place auprès de lui. M. de Mière avait passé quelques années de sa jeunesse dans la garde royale. Il tenait toujours à la famille militaire par ces liens que conservent soigneusement ceux mêmes qui ont été appelés à y figurer le moins longtemps. C’était l’ami de toutes les générations d’officiers qu’il avait vues passer sous ses yeux du sein de sa retraite. Aimable discoureur, guide obligeant, il initiait à tous les mystères d’Herthal les divers compagnons que lui envoyaient les changemens de garnison. On sentait qu’il n’avait pas toujours vécu dans un coin obscur de la France. Son esprit ne manquait ni d’originalité, ni d’élévation, ni de verve, et sa médisance, car il faut bien reconnaître qu’il était un peu médisant, n’avait pas les maussades allures, le trot désagréable et menu de la médisance provinciale. Fleminges accueillit le baron avec joie ; il fit une foule de questions sur le logis qu’il venait de visiter, et voici à peu près ce qu’on lui répondit :

« Cette maison avait appartenu au marquis Olivier de Restaud. Ce marquis de Restaud, le mousquetaire dont Fleminges avait vu le portrait, eut sous la restauration à peu près toute l’élégance que comporte ce siècle-ci. Aussi Herthal ne le possédait pas souvent. Il menait grand train à Paris, dansait chez Mme la duchesse de Berri, chassait avec le roi Charles X, et faisait parler de lui par ce luxe à part, don de quelques natures privilégiées, qui s’élève à la dignité d’une faculté de l’esprit. Quoiqu’il n’eût pas le travers de vouloir suivre sur un Pégase d’amateur les hippogriffes qui portent les vrais enfans de la poésie, il aimait les lettres et les arts. Un jour il crayonna sur un album un sonnet d’une grâce singulière, tel que Boufflers aurait pu l’écrire, s’il était revenu en ce monde après s’être entretenu aux enfers avec l’auteur de Lara. Il fut lié intimement avec Géricault, qui a plus d’une fois reproduit ses traits. Enfin c’était un de ces esprits distingués qui goûtent toutes les élégances, et qui, brillans miroirs à mille facettes, attirent continuellement autour d’eux la population ailée des hommes de génie. Un beau jour, le marquis de Restaud vint ici, annonçant l’intention de consacrer quelques semaines à sa sœur. Il était charmant encore, quoique sa jeunesse, à ce qu’il prétendait, fût déjà morte et enterrée. Son regard, où la bonté faisait toujours passer un nuage devant la raillerie, peignait merveilleusement une âme où une sensibilité native luttait avec un continuel succès contre un scepticisme acquis. Eh bien ! tout à coup on remarqua d’étranges changemens chez cet aimable gentilhomme. Il ne retournait pas à Paris, ce dont nous étions fort loin de nous plaindre ; mais ce qui nous étonnait et nous désolait, il s’éloignait chaque jour davantage de sa famille et de ses amis. Bientôt on connut le mot de cette énigme : c’était la femme dont le portrait vous a frappé, la belle Julie Marguen, l’hôtesse du Grand-Chandelier. M. de Restaud était tombé sous la tyrannie de Julie. Il avait rencontré sur le seuil d’une auberge ce qu’aucun salon n’avait pu lui offrir : la maîtresse de sa vie. Le malheur voulut que le possesseur légal de cette beauté, le gros Marguen, vînt à mourir subitement ; voilà Julie qui se trouve veuve. Le marquis l’enlève à son hôtellerie, et s’établit avec elle dans la maison que vous venez de visiter. Jusqu’alors, toutes les fois qu’il était venu à Herthal, il avait demeuré chez sa sœur. Depuis la mort du vieux marquis de Restaud, le logis qui se rouvrit pour Julie était resté abandonné. Aussi jugez de l’étonnement dont fut saisie notre ville, quand on apprit que le brillant, le prodigue Olivier rentrait dans la maison de ses pères, se faisait citoyen d’Herthal, et que ce miracle était l’œuvre de Julie. Malheureusement nous devions avoir motif à nous étonner encore plus. Un jour on apprit que la veuve Marguen devenait marquise de Restaud. Je poussai comme tout le monde mainte exclamation de surprise, et ce mariage ne me parut pourtant qu’un événement d’un ordre fort connu qu’il était impossible de ne pas prévoir. Il est des routes au bout desquelles ces sortes d’unions se dressent fatalement comme la potence au bout de certains autres chemins. Notre pauvre Olivier nous fut alors enlevé pour toujours. Ceux qui l’avaient le plus aimé, ceux qui l’avaient le plus envié s’éloignèrent de lui avec ce sentiment de blâme, d’aversion, presque d’horreur qu’on professe encore en province pour les mésalliances dont la passion est la seule origine. Mlle de La Ruberie me disait hier soir qu’elle avait cru longtemps que le marquis Olivier de Restaud avait commis un grand crime, et qu’étant enfant, elle avait peur lorsqu’elle passait devant sa maison. Aujourd’hui Olivier et Julie sont morts tous deux, Olivier a disparu le premier ; une maladie aiguë a récemment enlevé Julie, qui était à sa mort presque aussi belle encore que son portrait. La maison qui vous a séduit est revenue à Mme de Bressange. C’est à cette respectable douairière que vous devrez adresser votre déclaration d’amour pour ce gîte. Elle vous l’abandonnera, je crois, avec précipitation, sans vous faire de difficulté sur aucun point, comme on donne au premier épouseur venu la main d’une fille de condition qui a mésusé de sa jeunesse. Mme de Bressange a juré de ne revoir jamais les lieux où son frère a si tristement fini. Maintenant, mon cher monsieur, que vous en connaissez la chronique, votre maison vous charme-t-elle encore, ou vous inspire-t-elle le même effroi qu’à Mlle de La Ruberie ?

— Ma foi, repartit Fleminges, je conserve ma première impression, et j’irai demain faire ma demande formelle à Mme de Bressange.

— Si ce logis allait vous porter malheur ! reprit en riant M. de Mière. »


III

Quelques jours après cette conversation, Fleminges était en pleine possession du logis qu’il avait désiré ; quelques semaines plus tard, au logis il avait joint une maîtresse, et cette maîtresse, ma foi, je vous la nommerai, quoiqu’il y ait là peut-être une indiscrétion monstrueuse. Mais nous sommes bien loin d’Herthal, ou probablement vous n’irez jamais, où, je crois, vous ne connaissez personne. Bref, Fleminges était aimé de Félicie-Honorine de Bressange, baronne de Pornais.

Mme de Pornais était une robuste femme, d’un coloris vigoureux, qui pouvait avoir une trentaine d’années. Elle passait pour une beauté à Herthal, où elle exerçait un empire absolu. Le fait est que ses traits ne manquaient pas de régularité, et si elle n’avait pas la blonde chevelure, la chair éclatante des femmes de Rubens, elle en avait les formes solides ; mais la plus redoutable des mauvaises puissances, la vulgarité, l’avait marquée de son empreinte. Son visage ne pouvait pas plus échapper à une minauderie banale que son esprit à un lieu commun.

Le baron de Pornais, personnage taciturne, qui en apparence semblait tout entier au goût des médailles antiques et des fleurs, avait cependant entouré sa compagne de quatre gros enfans. On prétend que ce sont là des fortifications excellentes, les seuls remparts qui puissent rendre une femme inexpugnable. Eh bien ! ces remparts-là avaient assez mal protégé Mme de Pornais. Comme nombre de femmes, la baronne passait sa vie à réunir dans une sorte d’olla-podrida les sentimens les plus opposés : affections maternelles, tendresse romanesque, légère pointe même d’amour ou tout au moins de devoir conjugal. C’était un abominable ragoût qu’elle servait impitoyablement au malheureux qui se trouvait vis-à-vis d’elle dans la situation de Fleminges. Ce pauvre Richard était obligé de subir sans cesse des tirades pleines d’un effroi haletant sur les dangers de la coqueluche, des homélies remplies d’une austérité onctueuse sur les obligations du mariage. Il faut avouer que les propos d’amour qui se trouvent en compagnie de ces respectables propos y font une figure singulière. Aussi, quand la sensible matrone venait tout à coup à changer de ton, le galant avait grande envie de la renvoyer à son mari et à ses enfans. Ce n’est pas à coup sûr que Mme de Pornais fît connaître à Fleminges un genre nouveau de déceptions : loin de là, elle lui rappelait au contraire maintes choses que, dans sa jeunesse, il avait prises avec de sérieux dépits et souvent avec de grandes douleurs. Seulement elle les lui rappelait comme ses toilettes de bal lui rappelaient aussi quelques toilettes pleines d’un art divin ; Richard voyait son passé lui apparaître dans l’étrange accoutrement de la province.

Pourquoi, me direz-vous alors, s’était-il lancé dans cette aventure ? que ne laissait-il cette honnête personne en repos ? Parce qu’il avait tout simplement cette habitude, que le roman ne veut jamais reconnaître, mais qu’il faut bien constater dans la vie réelle, de repousser avec énergie certaine nature d’isolement. Depuis qu’il avait renoncé aux rayons charmans et meurtriers de ses premières passions, depuis qu’il avait dit pour toujours adieu aux jardins enchantés où il avait été le jouet des cruelles déesses, il vivait le plus paisiblement possible dans ce petit harem illégal que nous avons entendu souvent les chefs arabes nous reprocher au retour de leurs voyages en France. C’était, en un mot, le désir d’échapper aux tristesses de la solitude comme aux périls de la vie à deux qui avait uni Fleminges à Mme de Pornais.

Cette union, qui n’était donc pas précisément celle de Roméo et de Juliette, fut sur le point de se dissoudre un soir assez brusquement. Un jeudi, vers huit heures, Richard s’était rendu chez sa maîtresse, comptant passer quelques heures d’une manière plus ou moins galante. Le mari devait être absent pour une chasse de plusieurs jours, deux enfans devaient être couchés, les deux autres en partie chez une tante. Le hasard détruisit toutes ces combinaisons. Honorine était seule, il est vrai, dans son salon, quand Fleminges se présenta ; mais elle l’avertit que M. de Pornais ne s’était point soucié d’aller courre le cerf : il était en haut, dans sa chambre, occupé à ranger quelques médailles ; on entendait sur le plafond le bruit de sa pantoufle, il pouvait descendre d’un moment à l’autre ; les enfans aussi étaient restés au logis ; deux d’entre eux avaient une sorte de rhume mêlé de fièvre qui menaçait de tourner à la rougeole. Au moins aussi sage que tendre, Honorine réclamait pour les épanchemens de son amour le plus exact huis-clos. Aussitôt qu’une porte était entr’ouverte, la vertu entrait chez elle comme une bise refroidissante. Elle accueillit Fleminges de la manière qui affectait le plus désagréablement les nerfs de ce pauvre diable. À quelques privautés fort modestes, elle opposa des airs d’abbesse outragée ; à quelques menus propos de galanterie, elle riposta par des sermons sur les devoirs de la vie sociale. Son cœur, disait-elle, pouvait être coupable de quelque faiblesse ; mais, Dieu merci, aucun grand principe ne s’effacerait jamais de son esprit. Fleminges réprima l’ironie qui venait en dépit de lui sur ses lèvres. En homme de modération et d’expérience, il prit le parti de s’en aller. Il se trouva dehors par une nuit d’été toute remplie d’attrait et d’émotion. La plus molle des villes italiennes n’a jamais été couchée, sous le regard des étoiles, dans une pose plus languissante que ne l’était Herthal en cet instant-là. Des souffles charmans faisaient frissonner tous les marronniers qui entouraient la ville d’une ceinture verdoyante ; les grands arbres placés derrière les murailles des cours balançaient doucement leurs têtes comme des dilettantes aux passages exquis d’un opéra. Fleminges ne put s’empêcher de penser qu’il s’abandonnerait volontiers à une affection présentant un peu plus d’analogie avec l’amour que son occupation du moment. — Par bonheur, se dit-il, je ne suis en aucune manière à la place de M. de Pornais. Je jouis d’une liberté complète, et je pourrais dès ce soir remplacer mon Honorine par quelque objet plus doux à mon cœur. J’aimerais, poursuivit-il en entrant plus avant dans sa rêverie, une femme qui m’aiderait à sortir du cercle où je tourne depuis si longtemps. Je voudrais m’attacher à une créature si étrangère au monde où j’ai vécu, qu’elle ne me choquât par aucune des vulgarités que je connais et que je redoute, dont j’attends la venue avec l’anxiété de mon vieux maître de musique guettant l’endroit où je faisais invariablement une fausse note.

Tout en devisant ainsi à part lui, il se trouva engagé dans une rue que l’on appelait la rue du Mail. Dans cette rue, il aperçut derrière un comptoir, à travers des vitres éclairées, une femme qu’il avait remarquée déjà plusieurs fois. C’était une pâtissière, mon Dieu, oui, le mot est dit maintenant, et même une pâtissière qui vendait des brioches fort estimées. Cette pâtissière n’en était pas moins ce qu’il y a de plus idéal et de plus charmant. Elle n’avait point une de ces vigoureuses beautés que l’on demande d’habitude aux déesses sorties de l’océan populaire : ce n’eût point été une femme à représenter aux fêtes révolutionnaires ni la paix, ni la justice, ni la vérité, ni la raison. Non, c’était au contraire une créature délicate, devant s’appeler Rosemonde ou Miranda plutôt que Sabine ou Porcie. Son front, du modèle le plus pur, pliait sous une chevelure mystérieuse ; ses grands yeux, surmontes par des sourcils d’un dessin élégant et sérieux, laissaient voir de bleues et limpides profondeurs. Ce qui toutefois rappelait un peu son origine et l’empêchait d’être une fille vivante de Raphaël ou de Vinci, c’était un nez fin et léger, mais moins correct que gracieux, ouvrant deux narines roses et mobiles au-dessus d’une bouche plus attrayante que les cerises des Confessions. Ce qui la rendait encore une femme de sa condition, c’était une fraîcheur étrangère aux madones dans leurs cadres, aux duchesses dans leurs salons, la fraîcheur de la rose sauvage, se moquant du soleil et de la bise, défiant la poussière de la route du haut de son buisson.

Fleminges se sentit ce soir-là atteint avec une vivacité toute particulière par cette beauté. « Voilà, se dit-il, une femme dont j’ai été bien sot de ne pas m’occuper jusqu’à ce jour. Quoiqu’elle soit derrière un comptoir, elle a de tous les prestiges, à coup sûr, le plus incontestable, c’est-à-dire la grâce. Si borné, si incomplet, si défectueux que soit son esprit, je la défie de m’impatienter plus que Mme de Pornais et maintes autres créatures qui m’ont vu à leurs genoux, pour me servir de l’expression consacrée. Il y a longtemps que je ne suis plus à la recherche des Corinne. — Elle ne vous comprendra pas, me dirait telle de mes amies, si je lui confiais mes projets. — Je vous demande pardon, madame ; elle me comprendra si bien, qu’elle me donnera tout le genre de bonheur que je lui demanderai. »

Le lendemain et tous les jours suivans, Fleminges ne fit pas une course sans passer devant la boutique de la belle pâtissière. La rue du Mail le conduisait partout. S’il était à cheval, sa monture s’associait si bien à ses desseins, qu’elle prenait d’elle-même à l’endroit voulu les allures d’un coursier arabe rentrant au douar ; s’il était à pied, il s’arrêtait et jetait à travers les vitres les œillades qu’il croyait de l’effet le plus sûr. Il vit avec joie que l’objet de sa flamme lisait quelquefois des romans, car tout roman, même vertueux, n’est qu’un suppôt de la passion. Enfin il se décida un dimanche à se déclarer d’une manière ouverte ; pour cela, il écrivit de sa plus belle écriture une lettre qui pouvait être pliée dans un gant. Le billet, si discrédité, si suranné chez les femmes d’une certaine classe comme moyen de séduction, a encore tout son prestige pour les Iris plébéiennes. C’est toujours cette sorte d’engin redoutable qu’on regarde avec une curiosité inquiète et effarouchée, comme s’il allait en sortir quelque diablotin terrible et charmant. Les belles dames d’Herthal entraient volontiers au sortir de la messe dans la boutique éclairée, pour prendre à La Fontaine son expression, par les yeux qu’adorait Fleminges. Mme de Pornais et quelques autres merveilleuses du pays, tenant leurs missels d’une main et des gâteaux de l’autre, entouraient le comptoir de la pâtissière quand l’officier se présenta. Richard fit une entrée assez habile. Fort goûté de la société d’Herthal, il recueillit à son apparition toute sorte de minauderies, que, par un regard d’une profonde adresse, il mit sournoisement aux pieds de la maîtresse du logis. Avec une singulière aisance, il se fraya un passage à travers des jupes volumineuses jusqu’à l’endroit où se tenait la vierge aux brioches, comme il disait en ces temps légers de ses amours. La vierge aux brioches du reste ne méritait ce nom que par ce qu’il y avait dans ses traits de pur, de suave, de familier au pinceau des grands maîtres, car elle était au pouvoir d’un pâtissier qui, joignant heureusement à son métier une autre industrie peu sédentaire (il voyageait pour le commerce des vins), veillait rarement sur son trésor. En ce moment, eût-il été là, je ne sais si sa présence eût pu le préserver d’une infortune, tant le billet de Richard, dès qu’il se montra, exerça d’attraction sur la belle. Sans que personne vît rien à ce manège, la lettre insidieuse passa des doigts de Fleminges dans la poche d’un petit tablier de soubrette.

Mme de Pornais, tout en dévorant un monstrueux gâteau, recevait les reproches d’une amie sur sa sollicitude maternelle, qu’elle nourrissait, disait-on, au détriment de sa santé. — Que voulez-vous ? répondit-elle en essuyant sur ses lèvres avec son mouchoir une dernière trace de crème, tout notre bonheur est dans ces petits anges. En prononçant ces mots, elle jeta, vous devinez sur qui, un regard qui eût éteint tout remords dans le cœur de Fleminges, si ce cœur eût connu le remords, — Eh bien ! le bonheur, mesdames, dit gravement Richard, moi qui suis un militaire pourtant, et non une femme, je le cherche encore dans l’amour, le véritable amour, celui auquel je ne pense pas sans pleurer, celui dont vous n’osez pas parler sans rire.

On prit pour une bouffonnerie cette sortie, débitée avec un sérieux incroyable. On ne s’aperçut pas que ces paroles étaient adressées à la pâtissière. La chère enfant dirigeait toute la flamme de ses beaux yeux sur Fleminges, pour elle plus séduisant que Lauzun au cercle de Mademoiselle, plus grand que Jean-Jacques prenant tout à coup la cause de Dieu au souper de Mme d’Épinay.


IV

Fleminges était un soir devant un café dont nous avons déjà parlé. Il n’avait pas encore tout à fait la mine d’un homme en proie à une passion exclusive, mais ce n’était plus déjà le joyeux compagnon que tout un régiment chérissait il y avait à peine quelques mois. Son sourire était devenu contraint, son regard rêveur ou d’une gaieté qui sentait la fièvre. — Je commence à craindre, pensait-il, une terrible résurrection. Je croyais que le vieil homme était mort en moi pour toujours. Il me semblait l’avoir enseveli, en déposant dans son sépulcre, à la façon des anciens, tous les objets familiers à sa vaine et douloureuse vie : — les médaillons renfermant des cheveux qu’il avait sérieusement baisés, qu’il avait portés sur son cœur jusque sous le feu de l’ennemi ; les lettres qui lui avaient paru, comme le ruban de Chérubin, compresses excellentes pour les blessures, les lettres dont chaque mot, commenté à l’infini par son âme tout entière, lui causait des joies incroyables ou des douleurs inouïes. Eh bien ! je m’étais trompé : aujourd’hui le sépulcre est vide, et le vieil homme est debout.

Pendant qu’il devisait ainsi, un de ces amis comme il y en a heureusement ailleurs qu’au Monomotapa vint à passer devant lui. Il l’appela. L’ami en question était un de ces personnages sensés qui ne transforment pas les objets réels en créations fantastiques par des examens obstinés et malsains. Ce n’est pas lui qui eût permis jamais au barbet que rencontra un dimanche soir le docteur Faust de devenir le fatal démon que vous savez. C’était du reste un spirituel garçon, possédant le don providentiel de la légèreté et la qualité inappréciable de la bonne humeur. Plus d’une affinité secrète l’unissait à Fleminges, qu’il avait vu ailleurs qu’au régiment, et dont il comprenait maint trait saillant, quoique invisible au regard du grand nombre.

L’ami se laissa tomber sur un tabouret, se composa un grog avec beaucoup de soin, alluma un cigare, et s’écria ensuite d’un ton joyeux : — Ma foi, j’ai passé une matinée charmante. Une femme… — Faut-il donc, interrompit Richard, qu’il y ait éternellement une femme dans toute chose ?… Je t’ai appelé précisément pour oublier ce funeste élément de notre vie, et voici que tu entonnes, à peine assis, une ritournelle amoureuse. Au diable l’amour ! je dirai de lui comme Lovelace : je le hais parce qu’il est mon maître.

— L’amour, reprit l’ami, n’a rien à voir dans mon affaire. Mon infante est tout simplement une de ces femmes comme nous en connaissons beaucoup. Ce qui la distingue, c’est qu’elle a seize ans, une. taille à tenir dans des mains plus petites que les miennes, et deux grands yeux d’un noir de raisin…

— Es-tu bien sûr de ne pas être amoureux d’elle ?

— Pourquoi me dis-tu cette folie ?

— Pourquoi ? Eh bien ! écoute la terrible chose.

Et Fleminges, qui était évidemment en proie au besoin de la confidence, commença par la théorie que démontre cette véridique histoire. Il affirma que les gens étrangers à tout principe de vie régulière étaient destinés à souffrir précisément par l’espèce de femmes qu’ils avaient traitées avec le plus de superbe. — Quelle Némésis, s’écria-t-il, est armée du fouet qui doit nous châtier, nous autres libertins, comme on disait au siècle dernier ? — C’est Margot,… mon Dieu, oui, la Margot que nous avons aimée, puis délaissée. Plus tard nous la retrouvons, elle est brune peut-être au lieu d’être blonde, mais elle compte toujours par printemps ; elle possède ce maître trésor de la jeunesse. Nous autres, nous comptons déjà par une série de saisons ingrates sans fleurs et sans fruits, nous avons pour tout bien ce lingot de plomb appelé l’expérience, valeur si embarrassante et si lourde, que, ne sachant plus qu’en faire, on finit par s’en délivrer. Margot a beau jeu alors pour asservir celui qui la domina jadis. Elle le charge de liens et l’emmène où il lui plaît. Quand elle le tient à l’écart, ne connaissant qu’elle, ne relevant que d’elle, Dieu sait quels traitemens elle lui prodigue. La poésie nous montre don Juan saisi par la main glacée du commandeur. La poésie a raison, c’est son métier et son devoir de donner aux choses de cette vie un tour héroïque ; mais ce n’est pas ainsi que finit l’effrayante légende. Au lieu d’une main inanimée et pâle, c’est une main vivante et un peu rouge qui étreint le bras de l’impitoyable galant. Mathurine s’empare de don Juan. Elle le force à lui parler le langage de Pierrot, à s’asseoir à la place où Pierrot se serait assis, à bercer enfin les enfans dont Pierrot aurait pu être le père, et qui sont peut-être les fils de Pierrot ; ma foi, voilà l’enfer de don Juan, et je crois par momens que j’ai déjà mis le pied dans cet enfer-là.

Puis il changea subitement de ton par une loi de sa nature, que ce récit essaiera de réfléchir, au risque de rester complexe, incertain, à l’état de problème comme cette vie. D’une voix où toute amertume avait disparu, où l’on ne sentait plus que la confiante ardeur d’un cœur épris, « mon ami, dit-il, j’aime, il faut bien que j’en convienne, j’aime une femme qui m’étonne chaque jour par toute la série de choses nobles et touchantes que je découvre en elle. Jamais je n’ai été très enclin à prendre au sérieux les héroïnes des métairies, des boutiques et des mansardes. J’ai toujours eu grand ? peine à croire que ces pauvres créatures, à qui le diable présente brutalement les fruits funestes sans se mettre en frais de beaux discours et de déguisemens, soient armées du même pouvoir sur nous que les Eves nées dans les jardins du luxe. Et pourquoi cependant après tout ? qui sait si elles ne doivent pas avoir à notre endroit un genre tout particulier d’attraction ? Ce drame de deux êtres qui, placés aux extrémités de cette vie, se font des signes passionnés, s’appellent et finissent par se rejoindre, n’est-il pas l’action la plus émouvante qui puisse nous occuper ici-bas ? Pourquoi ne s’aimeraient-ils pas avec sincérité, avec délices, en toute sûreté de conscience ? Ma foi, mon cher, je crois que nous nous adorons, la pâtissière et moi, car il s’agit d’une pâtissière… « 

Et Fleminges raconta tout ce que vous savez déjà.

« Je l’attendais, poursuivit-il, après ma lettre, ou plutôt je ne l’attendais guère. Malgré la prière passionnée que je lui avais adressée de venir me trouver en un logis dont je lui avais dépeint la solitude, je n’espérais pas qu’elle répondrait sur-le-champ à mon appel. J’étais donc chez moi, à l’heure qu’à tout hasard je lui avais indiquée, dans un état d’assez agréable incertitude, poursuivant à travers la fumée de mon cigare une rêverie qui pouvait se changer en une chose réelle, quand j’entendis un pas léger, le frôlement d’une robe et un coup discret frappé à ma porte. Ce fut un long frémissement dans toute ma personne, nul de ces aimables bruits ne m’avait jamais si vivement affecté. Je me levai, j’allai ouvrir, la charmante apparition était là.

« Je la reçus dans mes bras, elle n’est pas grande, et sa taille est particulièrement mignonne. Elle a quelque chose de frêle et de printanier. C’est une femme à peine, quoiqu’elle soit mariée depuis plus d’un an. Nous vieillissons, mon ami ; peut-être cette grâce adolescente est-elle pour moi un de ses plus grands charmes. Nous avons passé l’âge où l’on veut chez sa belle les teintes dorées du soleil couchant, l’haleine chaude et parfumée des longs jours à leur déclin. Il faut que notre amour tienne du matin ; des tons frais, un air un peu âpre, voilà ce que réclament nos yeux fatigués et toute notre personne engourdie. Tu souris, ce n’est que trop vrai. Je regrette les Ellenore, pour mieux dire le temps où je les adorais. Qu’y faire ? Cette petite avec sa mine d’Hébé me causa donc une singulière émotion. Je la plaçai dans le grand fauteuil où je venais de songer à elle, et je me mis à ses genoux. Elle ne disait rien et semblait près de tomber en défaillance. Seulement ses traits, au lieu d’être envahis par la pâleur, prenaient au contraire une teinte uniforme d’incarnat. Tout à coup ses yeux, qui étaient à demi fermés, se rouvrirent, et sans relever sa tête, appuyée sur mon fauteuil dans une attitude de suprême abandon, elle me jeta un regard d’une si étrange et si touchante expression, que je me sentis pénétré dans tout mon être d’un sentiment dont je fus confondu. Ainsi un homme initié soudain à la vie occulte des fleurs se sentirait regardé par la rose qu’il serait au moment d’arracher de sa tige. Je me disais à part moi : C’est bien une fleur que je coupe, et pour la mettre dans ce vase où tant de fleurs se sont fanées déjà, dans ce vase fêlé que j’appelle mon cœur !

« Mais cet élan d’une pitié rêveuse fut rapide, comme tu peux penser ; bientôt j’eus lieu de craindre, au contraire, ce que je redoute aujourd’hui, de n’aimer la belle qu’avec trop d’ardeur, de sincérité et de candeur hors de saison. Je dis à la charmante créature des paroles que depuis longtemps je n’avais adressées à aucune femme. Je prenais plaisir à lui réciter toutes ces litanies amoureuses que je croyais ne devoir plus débiter qu’avec un secret ennui, et en passant le plus de mots possible, comme un écolier pressé d’arriver à la fin de sa leçon. Sa langue se délia, et elle aussi prit part à cette fête de l’amour, sur laquelle je ne comptais point. Pour m’expliquer comment elle m’avait aimé, et aimé en apparence si promptement, elle me dit que depuis nombre de jours elle avait entendu parler de moi. Il paraît que j’ai à Herthal une sorte de réputation d’élégance qui, je l’espère, n’exaltera pas trop ma vanité. Elle voulait voir, ce sont ses expressions, ce vicomte de Fleminges, dont toutes ces dames venaient dire chez elle tantôt du bien, tantôt du mal, tout en mangeant ses petits gâteaux. « Il n’y a pas de femme dans sa vie, a dit un charmant poète, qui ne soit destinée à voir passer le fils du roi. » Mon ami, quoique j’aie l’âge d’un vrai monarque, et même d’un monarque fort raisonnable, je fus le fils du roi pour elle, et son cœur quitta sa boutique pour me suivre.

« Notre première entrevue eut donc un caractère qui la rendit fort différente de nos rendez-vous habituels avec les beautés de garnison. Après cette séance, je restai pendant quelques instans à la fois mécontent et charmé. Le charme tenait au parfum dont en partant elle avait laissé toute ma personne imprégnée, il venait d’elle ; le mécontentement venait de moi-même, que je trouvais horriblement sot. — Mon pauvre Richard, me disais-je familièrement, comme tu ne peux pas te flatter de revenir à l’âge de Chérubin, tu tournes au bonhomme Cassandre ; te voilà prêt à faire du sentiment avec Javotte. — Et de quel droit, me répondais-je à moi-même, nommes-tu Javotte une aimable créature qui s’appelle Lucile ? soit dit en passant. Pourquoi cet être jeune et souriant, dont pas une parole, pas un regard ne t’ont irrité, dont chaque expression au contraire était attendrissante et vraie, dont chaque mot était juste et doux, pourquoi cette femme pleine de simplicité et d’à-propos t’inspire-t-elle ces ridicules dédains ? Ouvre-lui, au lieu de le lui fermer, un cœur où ne s’est jamais réfléchie plus gracieuse image que la sienne. Aime-la franchement, complètement, de cet amour que tu ne méritais plus ni de faire naître ni d’éprouver. — Je crains, en vérité, d’avoir trop suivi mon conseil.

« Quand je l’ai revue pour la seconde fois, elle m’a paru plus séduisante encore que le jour de notre première entrevue. On ne peut pas dire qu’elle s’exprime avec éloquence, mais on ne peut pas dire non plus que les mots trahissent sa pensée ; ils la servent au contraire avec une gaucherie pleine de charme. Elle semble écouter comme une musique céleste tout ce langage amoureux dont je n’osais plus me servir, parce qu’il me semblait trop usé. Je te jure que par momens je regrette de ne pouvoir offrir à ma jeune idole que ces vieilles parures qui me rappellent tant de divinités tombées dans le néant. Heureusement ces oripeaux se transforment en la touchant. C’est le plus puissant de ses sortilèges, les paroles que je lui adresse m’émeuvent comme celles qui sortent de sa bouche. Je me laisse aller à ce terrible enivrement de dire cent fois je vous aime à une créature humaine… Je vais l’aimer. »

Lorsqu’il eut fini de parler, l’ami sensé lui dit en lui serrant la main avec un juron plein d’une joyeuse énergie : « Ne t’avise pas d’une semblable sottise ! Ton bon sens a encore des éclairs qui te font voir ta situation telle qu’elle est. Profite de ces instans de lumière pour reconnaître et fuir le danger. Tu es tout simplement au bord d’une mare diabolique où bien d’autres que toi se sont laissés choir, les uns pour s’embourber, les autres pour se noyer. Malheur à l’homme qui aime une femme comme ta maîtresse d’aujourd’hui, à l’âge où te voici arrivé ! Les idylles ne vont qu’avec le printemps. Si tu prends au sérieux ta pâtissière, au bout d’un an tu ne seras plus que l’ombre de toi-même, — l’ombre, que dis-je ? c’est un mot qui rend bien mal la chose épaisse que nous te verrons devenir. Traite ta Lucile, puisque la dame s’appelle ainsi, comme tu en as traité tant d’autres. C’est une fleur de plus, dis-tu, dans ton cœur, que tu compares à un vieux vase ; soit, respire cette fleur-là tant que le parfum t’en charmera, et quand tu la jetteras, sois sans inquiétude, quelqu’un saura la recueillir. »

Et le sage ami, par un mouvement naturel d’idées, en vint à cette folie qu’ont les hommes de regarder comme détruits tous les cœurs où ils ont campé. « Il semble, s’écria-t-il, en s’animant, que notre amour à tous soit le tonnerre brûlant l’existence sur laquelle il s’abat. Les femmes nous mettent en tête cette sornette dont elles doivent bien rire entre elles. »

Dans cette ironie, les deux compagnons se retrouvèrent en parfait accord, et ce fut un assaut de médisances sur le sexe qui fait notre joie, pour me servir de l’expression du poète. Médisances stériles au reste, propos de poltrons révoltés et de poltrons d’une singulière espèce, aspirant à pleins poumons le péril adoré qu’ils sentent dans l’air !


V

Quoique Fleminges écrivît fort peu, il y avait une personne, de par le monde, — était-ce un homme ? était-ce une femme ? c’est ce que je laisserai incertain, — à qui son cœur s’ouvrait volontiers de toutes choses, dans des lettres tantôt courtes, tantôt longues, toujours vraies, et partant toujours remplies. Faites à votre gré de ce confident un ami sérieux et discret, à l’âme délicate et douce, véritable lit de repos pour vos affections blessées, ou bien une amie enjouée, tendrement curieuse de tous les détails de votre vie, sympathique à vos défauts, indulgente à vos fautes, conscience habillée de rose, qui vous renvoie souriant et absous, cela importe peu à notre récit. Voici les fragmens ajustés des lettres de Fleminges au dépositaire inconnu de ses secrets.

« Il y a dans un admirable conte une scène qui a inspiré plus d’un tableau. Deux amans se sont jetés dans une barque pour s’éloigner de Venise. Leur esquif les entraîne peu à peu, au soulagement de leurs cœurs, loin des rives où toutes les douleurs, tous les dangers se sont conjurés contre eux ; mais voici que la terre devient pour ces fugitifs comme une vision qui s’évanouit : la mer seule répond à leurs regards. Perdus entre le ciel et les flots, ils éprouvent une impression étrange. Cette impression, je la connaissais, et je viens de la sentir encore tout à l’heure : c’est le moment où l’on se trouve tout à coup en puissance unique de l’amour. J’étais embarqué, je le savais bien, et sur la plus frêle des nacelles, je ne pouvais pas l’ignorer ; mais je voyais toujours la terre, d’abord si rapprochée de moi qu’à chaque instant je songeais à la rejoindre d’un coup de rame, ensuite loin, puis plus loin encore, cependant nette, distincte et me suivant des yeux comme une amie. Depuis hier je ne la vois plus. La chose est advenue bien simplement. »

« La petite beauté que vous savez devait aller passer plusieurs jours dans un village où sont ses parens. Sur ce temps dérobé à la vie conjugale, elle a trouvé moyen de me donner quelques momens dont je n’oublierai jamais le charme puissant et singulier. Elle avait pris vers quatre heures une diligence comme il n’en existe plus, je crois, qu’à Herthal. Ce véhicule primitif devait la conduire à l’endroit où sa famille réside. Il fut convenu qu’elle me rencontrerait à la moitié de sa route sur un point où je l’attendrais avec une voiture, et qu’au lieu de suivre sa course, elle reviendrait avec moi dans mon gîte. Tout s’est accompli au gré de nos souhaits.

« La nuit était tombée déjà quand je suis arrivé avec elle à mon logis, et quelle délicieuse nuit ! le voile parfumé et amoureux d’une déesse endormie. Quand je suis entré dans le premier jardin, lui donnant le bras, mes arbres avaient une physionomie que je ne leur connaissais point. Ma maison avait quelque chose de bon, de doux et de tendre ; ma jeunesse, sortie du tombeau, errait, fantôme charmant, sous la lumière des étoiles ; elle glissait devant moi sous le feuillage, guidait mes pas réglés sur ceux de ma compagne, et se retournait pour me tendre les bras. Je vivrais des siècles que je n’oublierais pas le trajet de la grande porte à la première marche de mon perron.

« J’entrai dans un salon à portraits que je me rappelle vous avoir décrit. J’avais ordonné qu’on m’y préparât un souper. Je m’assis à une table étroite en face d’elle, et je jouis d’un des plaisirs les plus profonds et les plus complets qu’il y ait assurément sur cette terre, celui de souper avec ce qu’on aime. Je dis cela sans croire blasphémer contre l’idéal. La coupe est pleine de mystères. Si des lèvres grossières y trouvent une ivresse avilissante, que de lèvres délicates y ont trouvé la rêveuse exaltation que j’adore, que j’adorais, devrais-je dire ! Je ne sais plus trop comment parler, car cette passion imprévue qu’une bonne ou mauvaise puissance m’a envoyée pousse le sang de mes jeunes années dans mon cœur, que je ne puis m’empêcher de sentir usé pourtant : c’est le vin nouveau dans l’outre vieille ; il faut, je le crois bien, que l’outre éclate, ou que le vin soit tout de suite répandu. Pauvre vin ! si généreux, si pur, que je goûte le plus longtemps possible ta divine chaleur, et que le vase se brise ensuite !

« Je disais donc qu’il est charmant de souper avec sa maîtresse, que le repas à deux est un acte tout particulier de foi amoureuse, et que les plus raffinés sur le sentiment doivent confesser cette vérité. Jamais je n’avais eu ces pensées aussi vivement que ce soir-là. Je prenais à la servir une joie indicible, et de temps à autre, après avoir mis un morceau dans son assiette ou rempli son verre, je m’oubliais à la regarder, ou bien je saisissais sa main par-dessous la table et je déposais sur ses doigts un long baiser. De quel incroyable bonheur alors je me sentais rempli ! quelle immense tendresse me suffoquait délicieusement ! Il me semble, lui disais-je, quand par hasard j’avais besoin de parler, que tu es ma femme, ma vraie femme. Tu me donnes des joies dont je n’avais pas l’idée. J’adorais chacun de ses regards, j’admirais chacun de ses gestes. Par momens, je me levais comme un fou, obéissant à un élan subit, souffle doux et embrasé qui s’élevait dans mon cœur ; tout à coup je courais à elle et j’appuyais ma bouche sur ses cheveux. Puis je retournais m’asseoir en face d’elle et reprendre possession par mes yeux de toute sa grâce, de toute sa jeunesse, de toute sa beauté.

« Que me disait-elle ? Voilà, n’est-ce pas ? ce qui pique votre curiosité ? Elle me disait des choses que je serais bien embarrassé de vous transcrire, mais qui me semblaient ravissantes, tout imprégnées d’un parfum nouveau et pénétrant. Elle m’expliquait à sa manière ce qui l’entraînait vers moi. Sa chère parole me faisait songer à l’enfant que l’on prend dans ses bras, et que l’on couvre de baisers quand il trébuche. Chaque hésitation de son langage était le signal d’une caresse dans mon cœur. Notre repas fini, je m’accoudai avec elle sur ma fenêtre. Après avoir regardé tour à tour les profondeurs de mon jardin, un ciel paré pour des fêtes nuptiales et l’être adoré gracieusement incliné près de moi, je me sentis dans un de ces instans remplis d’une exquise, d’une adorable émotion, qui pourtant ressemble presque à de l’effroi, où l’homme voit passer devant lui en tremblant la vision fugitive du bonheur.

« Elle comprit ce qui se passait en moi. Une larme électrique qui brilla tout à coup dans mes yeux éveilla une autre larme sous sa paupière, et dans toute sa personne un long frisson. Elle saisit ma main, et, par un mouvement d’une soumission passionnée, qui pourtant avait une grâce souveraine, elle la porta malgré moi à ses lèvres. C’est donc vrai, m’écriai-je, que tu m’aimes ? — Ah ! fit-elle en relevant la tête et offrant à la clarté des étoiles un visage que le pinceau d’aucun maître ne m’avait montré, puisse le ciel faire un miracle qui te permette de lire en moi ce que je sens, ou qui m’accorde le don de te le dire !

« Le miracle était fait. Oui, je croirai désormais à ce que j’avais toujours repoussé avec une superbe dont je suis honteux et indigné maintenant. Je suis convaincu que la belle et touchante créature qui s’est donnée à moi, ou plutôt à qui je me donne, m’a été destinée de tout temps. Malgré la résignation extérieure que j’ai toujours pratiquée, vous savez quels préjugés violens j’enfermais dans le secret de mes pensées contre maintes choses bénies par un grand nombre, acceptées par tous. Aujourd’hui j’ai fait ma révolution, et je l’ai faite ardente, complète. Pour moi, c’est tout un monde que deux yeux ont brûlé ! . . .

«… Ainsi donc, mon cher vicomte, vous venez d’inaugurer un autel nouveau sur un amas de débris gothiques, et c’est à cet autel qu’en présence de la déesse Raison, sans aucun doute, vous jurez foi éternelle à votre pâtissière. Ah ! mon pauvre Richard, qu’est devenu le temps où vous preniez toujours le parti des pères nobles, quand nous allions voir ensemble quelque mélodrame révolutionnaire ? Vous vous jetiez avec indignation au fond de ma loge. Ces exécrables amans m’exaspèrent, disiez-vous, et je joins ma malédiction à celles d’une intéressante famille ! Je ne savais comment vous apaiser… Je me répète à chaque instant ce commencement de votre lettre que je sais tout entière par cœur. Le fait est que je suis un peu honteux de ce que je vous ai écrit il y a quelques jours. De cette époque où j’étais l’ami des pères nobles, comme vous me le rappelez avec tant d’aimable moquerie, date une liaison que rien n’a pu rompre. Cela seul pourrait suffire à me rendre chères mes opinions du passé. Puis, si quelque chose d’ailleurs est la tunique de Nessus, ce tissu qu’on ne peut arracher sans mettre en lambeaux toute sa chair, c’est le rôle assurément que, sous l’inspiration de nos premiers goûts, de nos premiers instincts, de nos premières pensées, nous avons choisi pour les débuts de notre jeunesse. Non, je ne pourrai jamais me travestir en Saint-Preux ; mais qu’ai-je besoin de ressembler au personnage de Jean-Jacques ? elle ressemble si peu à Julie ! Au lieu de faire de longs discours, la chère petite n’a jamais sur sa jolie bouche qu’un petit nombre de mots dont mon cœur complète le sens. On peut dire que ses lèvres produisent moins de paroles que de baisers, et cependant je sens une âme intelligente dans son regard ; il y a derrière son œil limpide un esprit charmant qui me fait signe comme une fée enfermée dans un palais de cristal. Allons, voilà ma songerie qui recommence. Hier cependant j’ai essayé de l’oublier.

« Je suis allé hier voir Mme de Pornais, que j’ai trouvée entourée des trois ou quatre femmes qui composent l’aristocratie féminine d’Herthal. La baronne se mit à parler des hommes qui rompent avec leur société naturelle pour se livrer à toute sorte de basses et ridicules amours. Son teint était animé, sa parole était vibrante. Je n’eus pas besoin de demander pour qui ces serpens qui sifflaient sur ma tête. Quand je me trouvai seul avec elle d’ailleurs, je ne l’appris que trop. Il paraît que je cause ici un véritable scandale. Les habituées de ma pâtissière me mordent à plus belles dents que ses brioches. Il n’y a qu’un cri : Quelle sotte et vilaine histoire ! Si encore il n’avait pas cette monstruosité d’en être amoureux ! C’est un homme qui a toujours eu des goûts dépravés, et voilà pourtant où l’immoralité peut conduire ! Jamais un homme sans mœurs n’appartiendra réellement à la bonne compagnie. — Avec un ton et un regard qui m’ont confondu, Mme de Pornais s’est félicitée de ne point m’avoir donné son cœur. Je l’ai regardée à mon tour, et j’ai eu l’extrême chevalerie de ne rien dire. Puis, ce qu’il y a de plus triste, cet orage s’est apaisé. Le baron était sérieusement parti pour la chasse, on n’attendait plus de visites. Je suis resté plus longtemps que je ne le pensais. En regagnant mon logis, assez penaud, j’ai passé devant la boutique de Lucile, qui était sur le seuil de sa porte, et, vous allez bien vous moquer de moi, j’ai éprouvé un singulier sentiment qu’à coup sûr je ne puis avouer qu’à vous.

« Imaginez-vous que j’ai trouvé quelque chose de noble et d’étrange à cette boutique. Elle me semblait comme une sorte d’intérieur à la Rembrandt, toute rayonnante d’un éclat particulier. Le soleil couchant qui passait à travers les vitres faisait un vrai trône du comptoir, et les brioches elles-mêmes, disposées en amphithéâtre sur un dressoir, me paraissaient avoir une manière de dignité. Elles me rappelaient le sénat d’un de ces royaumes fantastiques où nous introduisent les conteurs d’outre-Rhin. Et que vous dire de la beauté d’où venaient ces bizarres enchantemens ? C’était un rêve de grand peintre. Une chevelure aérienne et dorée se détachait sur son cou blanc ; les roses des voluptés ardentes étaient écrasées sur ses lèvres, et ses yeux, tout baignés de lumière bleue, témoignaient de l’idéal comme des yeux de madones ou de saintes. Je serais volontiers tombé à ses pieds. — Voilà donc, pensais-je, ce que l’on nomme mes sottes et vilaines amours !

« Et pourquoi donc, après tout, ma foi, serais-je si honteux de ma passion ? Ce Byron dont je n’ai jamais eu le travers de me moquer, ce Byron qui a vêtu son oisive et superbe tristesse comme Dieu a vêtu les lis d’une plus éclatante parure que l’habit royal de Salomon, le poète qui a pris à Mozart l’âme frémissante de son don Juan pour la mettre dans la poitrine de Lovelace n’a-t-il pas aimé à Venise une fornarina ? Je crois me rappeler son nom : elle se nommait Margarita, si je ne me trompe. Vous voyez bien que je puis aimer une pâtissière. Une pâtissière ! J’allais oublier la plus charmante sœur peut être de Lucile, Ritty Bell, cette touchante héroïne de l’un des plus beaux drames de notre temps…

«… Je l’ai compris dès la première heure où j’ai senti l’atteinte de ce mal. Le genre d’amour dont je suis possédé est comme le souverain esprit de la tentation ; il emprunte toutes les formes pour nous perdre. Ne m’inspirait-il pas, il y a quelque temps, ces lubies révolutionnaires dont vous vous êtes moquée ? Aujourd’hui c’est au nom de mes anciennes idées qu’il me maîtrise. Ne suis-je pas de ceux, après tout, qui peuvent imposer au monde leurs caprices ? J’estime le grand seigneur anglais qui, sans rien perdre de sa fierté, va prendre sa compagne où il plaît à son cœur, pose sa couronne de comte ou de duc sur le front où ses lèvres ont eu le plus de bonheur à s’appuyer. Il y a des instans où je voudrais que mon choix fût connu de tous. Je mettrais volontiers, comme les raffinés du XVIe siècle, son gant à mon chapeau. Je vous vois rire. Elle a donc des gants ? me direz-vous. Oui, elle en met le dimanche quand elle vient me voir dans une petite toilette de sa façon que je trouve adorable. Et comment donc est sa main ? Ah ! sa main, ce serait tout un chapitre. Avez-vous jamais remarqué avec une extrême attention la main de la Vierge appelée la belle Jardinière ? Quoique divine, elle est un peu grosse, je vous le jure. C’est une main qui ne doit pas à l’oisiveté cette sorte de pâleur élégante, et, si l’on peut parler ainsi, de touchante étisie que j’ai adorée du reste, je l’avoue. Elle est fraîche et remplie d’un sang pur que l’on voit couler sous son tissu transparent. Ainsi est la main de Lucile. Que de fois ma bouche a pressé ces doigts roses, qui m’ont ouvert la porte d’un monde nouveau ! Quand je lui fais ces sortes de caresses avec une onction romanesque dont vous ririez bien, j’en suis sûr, mon attendrissement la gagne, et je sais alors pourquoi elle m’aime.

« Les femmes sont faites pour l’amour, on l’a répété cent fois ; elles le flairent comme certains vaillans chevaux que j’ai connus flairaient la poudre, — et c’est ce qu’elles rencontrent le moins souvent, surtout dans la classe de Lucile, car je n’ai pas encore assez rompu avec les pensées qui ont si longtemps gouverné ma vie pour croire à l’amour rustique. L’amour sera toujours un jeune patricien, partisan, il est vrai, des nouveautés et des turbulences, troublant tout dans le conseil des dieux, mais le plus grand seigneur de l’Olympe, le plus orné, le plus paré, le plus porté aux délicatesses suprêmes et aux recherches exquises. C’est ainsi que le rêvent toutes les femmes, et il s’agit de donner raison à leurs songes. Aussi, loin de dépouiller ma nature, j’ai plutôt pris avec ma Lucile le parti de’ l’exagérer un peu. Des choses qui vous paraîtraient d’un goût fort équivoque peuvent être risquées auprès d’elle sans danger. Qu’elle voie dans tout leur éclat les couleurs dont elle est éprise, plus tard je lui en montrerai les nuances.

« Et Vous voulez que ces passions où des deux côtés tant de sentimens sont enjeu ne soient pas les plus puissantes de toutes ? Hélas ! je ne veux pas blasphémer… Ne songeons pas au passé ; quand je rencontre le regard mystérieux de ses yeux morts, la rêverie ouvre sous mon front un abîme où je ne veux plus tomber. Revenons à ma pâtissière. Je lui ai donné il y a deux jours une preuve d’amour du genre le plus effrayant. Si ce que je vais vous raconter s’était passé ailleurs qu’à Herthal, vous-même ne me le pardonneriez peut-être pas. Que le pâtissier meure, et, après ce que j’ai fait, il ne me resterait plus qu’à épouser sa veuve. Voici l’histoire dans toute son horreur.

« Un frère de Mme de Pornais, le comte de Bressange, a une maison à peu près aussi agréable que maison de province puisse l’être. La marquise de Bressange, sa mère, qui demeure avec lui, est une douairière amie du plaisir ; sa femme est une personne de trente ans, ayant encore de la beauté, un vif désir de plaire et une mélancolie un peu passée de mode, mais que je ne trouve point sans charme, et qui ne l’enlève d’ailleurs à aucune sorte de distraction. Lui-même est un brave garçon, d’humeur franche et joyeuse, qui dans un autre siècle se serait piqué de bel esprit, qui dans ce temps-ci n’est pas trop occupé des moyens d’augmenter son bien. C’est ici un des hommes qui m’ennuient le moins. Si j’étais plus fat, plus immoral et plus léger, je dirais que je regrette de ne pas avoir placé mes affections sous son toit. Ces braves gens, qui ont un magnifique jardin, ont eu l’idée fort raisonnable, quoiqu’assez rare en tout pays, d’offrir à leurs amis une fête d’été. Ces sortes de fêtes sont les seules qui me paraissent toujours sûres de donner un peu d’émotion et d’avoir un peu d’élégance. Là au moins les fleurs ne ressemblent pas à ces têtes dont les sultans décorent les murailles de leurs harems. Elles ne sont pas coupées ; elles vivent et répandent autour d’elles l’action mystérieuse de leur vie. Le gazon et les arbres ont des frissons qui nous gagnent. Le ciel enfin est de la partie, et il inspire à l’esprit comme au cœur le désir d’avoir des ailes. Tout cela fait que dans un jardin on est en même temps plus vif et plus attendri, plus recueilli et plus dispos que dans un salon. J’avoue, pour ma part, que, très sensible à toutes les influences dont je viens de parler, j’étais chez M. de Bressange en humeur très sentimentale. Je me promenai assez longtemps avec la maîtresse du logis, l’écoutant me débiter toute la série des vagues confidences, c’est-à-dire jouer ce grand morceau d’ouverture qui heureusement n’engage pas les femmes à nous donner la suite de l’opéra. J’errai aussi quelques momens avec Mme de Pornais, et je lui parlai, ma foi, avec une tendresse dont elle sembla doucement surprise. Que voulez-vous ? la nature, à qui je dis sans cesse pourtant : Je ne suis point digne que vous entriez dans mon âme, j’ai laissé trop de poussière s’y amonceler, — la nature, par esprit de contradiction peut-être, semble avoir un goût particulier pour ce taudis. Il me semble que la lune me regarde comme si j’étais Endymion, et qu’à travers l’écorce des arbres toute la bande des dryades m’appelle. Enfin, pour rendre ma pensée complètement et simplement, une belle nuit me dispose toujours à dire et à faire toute sorte de folies.

« J’avais donc au suprême degré cette disposition-là, quand j’aperçus celle qui actuellement a le pouvoir de troubler mon cerveau à toute heure. Lucile était à quelques pas de moi. Elle se tenait au coin d’un parterre, entre une femme de charge et une sorte d’intendant. Il y avait dans le jardin de M. de Bressange une illumination qui était une nouveauté splendide pour Herthal : Les gens de la maison, protégés par les us de la province, s’étaient avancés discrètement dans une allée obscure pour contempler ces magnificences. Quelques voisins s’étaient joints à eux, et parmi ces derniers ma Lucile, qui d’ailleurs ne devait pas être étrangère à la partie gastronomique de la soirée. Eh bien ! malgré la singulière situation où je trouvai cette créature bien-aimée, je sentis à son aspect le plus emporté de tous les élans amoureux s’élever dans mon cœur. Bientôt je me fus glissé près d’elle ; je lui fis signe de me suivre, elle m’obéit toute rougissante d’une tendre fierté qui acheva de m’enivrer. Quand je l’eus séparée de la société malencontreuse où elle figurait, je pris sa main que je portai à mes lèvres, puis je plaçai son bras sous le mien. Cela se passait près d’une haute charmille, dans une partie retirée du jardin où aucun invité n’avait pénétré. L’ombre parfumée qui devant nous s’étendait sous un épais feuillage avait quelque chose de si séduisant, que je ne pus résister au désir de m’y plonger avec elle. Et me voilà dans le jardin de M. de Bressange comme j’aurais été avec Eve dans le jardin de la création, tout entier à ma compagne, traitant ce qui m’environnait comme la plus profonde et la plus complète des solitudes. Bientôt je revins à cette pensée que ce n’était point le désert qui m’entourait, mais le monde, et un monde qui à coup sûr n’avait nulle fantaisie de s’associer à mes inspirations romanesques. Ces réflexions, au lieu de me glacer, me causèrent une excitation nouvelle. C’est alors que je sentis dans toute sa force la dangereuse volupté de transformer un amour en défi jeté à l’opinion. — Appuie-toi sur mon bras, disais-je à Lucile avec une exaltation qui me charmait, ne suis-je pas ton soutien ? Je voudrais te prendre pour ma femme à la face de l’univers entier. — J’avoue pourtant que, guidé par des instincts de diverse nature, je me gardais bien, tout en prononçant ces paroles passionnées, de quitter les plus sombres profondeurs du jardin.

« J’arrivai avec elle jusqu’à une sorte de bosquet taillé dans le goût du XVIIIe siècle, le vrai bosquet de Jean-Jacques et de Mme d’Houdetot. Je m’assis à ses côtés sur un banc de gazon, et bientôt je fus à ses genoux. Nous étions entourés de cette adorable obscurité où l’amour, qui est un vrai prince des ténèbres, on ne peut le nier, règne avec tant de bonheur et de puissance. Je ne voyais pas ses traits, mais je sentais ses mains dans les miennes et son souffle sur ma joue. J’éprouvais une de ces grandes joies fugitives et immortelles comme des déesses qui poseraient un instant le pied sur la terre. Tout à coup j’entends des pas près de nous, puis des paroles viennent à mon oreille : c’étaient Mme de Pornais et M. de Bressange s’entretenant à voix basse, comme des gens qui trament quelque complot. — Là, dans ce bosquet, disait Mme de Pornais, ce sera d’un effet merveilleux ! — Et la voilà qui envahit notre asile. Ce réduit n’avait qu’une issue. Lucile, en s’échappant, effleure la baronne, qui retient à peine un cri de surprise. C’était une fuite qui arrivait à point. À peine ma pauvre colombe venait-elle de s’envoler, qu’une flamme d’un agréable incarnat illumine autour de moi le feuillage, et me fait surgir au milieu d’une véritable apothéose. Bressange avait eu la déplorable idée d’allumer dans son jardin des feux de Bengale. Il avait prié sa sœur de le guider dans l’art de disposer ces flammes malencontreuses. Voilà ce qui avait amené ce que je renonce à vous peindre. Encore tout étourdie par la brusque disparition de Lucile, Mme de Pornais me regardait d’un air si indigné, et ma situation était d’ailleurs si étrange, qu’un rire triomphant vint à mon secours et me délivra de tout embarras. J’offris mon bras à Honorine, qui n’osa point me refuser, et je rejoignis avec elle ceux dont je m’étais si complètement séparé. Soudain elle aperçut Lucile, qui avait repris la place où j’étais allé la chercher. Un regard rapide, échangé entre ma gracieuse complice et moi, lui apprit ce que du reste je n’aurais pas essayé de lui cacher.

— Vous n’êtes pas honteux, vous ne rougissez pas !…

Ainsi me parla tout bas une voix irritée.

— Ma foi, madame, répondis-je, vos flammes de Bengale m’ont teint, je crois, d’un assez beau rouge. Je n’ai plus d’autre rougeur à vous offrir.

— Ah ! reprit-elle, l’odieuse histoire ! vous abandonner à de pareilles amours, et si près de moi, ou pour mieux dire si près de nous…

Ce nous renfermant tout un ordre de personnes et de choses que la société d’Herthal représente assez mal peut-être, mais dont je reconnais l’existence après tout, ce nous, qu’elle dit avec une certaine dignité d’ailleurs, me causa une émotion dont je conviendrai avec vous, mon aimable et souverain juge. Cette fois je gardai le silence.

« Non, ce n’est pas impunément que l’on rompt avec toutes les habitudes de sa vie. J’ai eu tort. J’ai péché par une sotte action et surtout par de sottes pensées. Si l’on m’eût dit pourtant, il y a quelques années, que j’irais dans une fête chercher, presqu’au milieu de la livrée, une Dulcinée semblable à ma pauvre Lucile, j’aurais cru à une bien fausse et bien impertinente prophétie. N’ai-je pas raison d’être effrayé ? Dieu sait qui gouvernera les derniers jours de mon existence violente et futile ! Oui, futile, j’écris ce mot dont je ne me rends pas trop compte, car, en y réfléchissant bien, que pouvais-je faire, sinon ce que j’ai fait ? Vous avouerez que le bon Dieu ne m’avait pas créé pour le mariage. Est-ce ma faute si j’appartiens à la grande tribu des célibataires ? C’est dans cette tribu qu’il serait bon d’appliquer la coutume des sauvages, de hucher les vieillards dans les branches d’un arbre : on secoue le tronc, et malheur à celui qui tombe ! Qu’on mette cet usage en vigueur, et je ne demande pas mieux que d’en être la première victime. Quand mes bras seront trop faibles pour étreindre cet arbre mystérieux qui seul a survécu à l’éblouissante végétation de l’Éden, cet arbre où j’ai cueilli faut de fruits pleins de délices mortelles, guidé par des Eves brunes ou blondes, mais que je croyais toutes faites de ma chair et de mon sang, pensez-vous que je ne serai pas heureux de mourir ? Il me semble vous entendre dire en riant que je vous fais horreur. Que voulez-vous, je suis franc. Combien avons-nous connu d’hommes réputés graves qui après tout pensaient comme moi, et qui seulement n’osaient pas dire ce que je vous écris avec la confiance d’un ami ? Sous de vénérables apparences, qu’étaient en définitive toutes sortes de célèbres personnages que nous avons hantés, vous et moi, si ce n’est de vieux galantins pestant contre leur jeunesse envolée, et ne retrouvant encore une ombre de bonheur que dans les boudoirs où quelques Célimènes flattaient en riant leurs faiblesses séniles ? Ces faiblesses, je ne les leur reproche pas à coup sûr, c’est par là au contraire, par là uniquement qu’ils m’étaient quelquefois sympathiques. Je respectais jusqu’à leur goût pour la race immortelle, mais surannée, des Égéries. Foncièrement toute femme m’attendrit un peu. Je donnerais la main à la fée Carabosse pour la reconduire à sa voiture. — J’ai supporté des pédantes, j’ai adoré des précieuses. Décidément ne pourriez-vous pas me pardonner ma pâtissière ?


VI

Un événement inattendu vint tout à coup porter au suprême degré les angoisses de Fleminges. Par des motifs qui n’importent guère à cette histoire, son régiment reçut l’ordre de quitter sur-le-champ Herthal pour aller tenir garnison à Paris. Ce qui causait autour de lui une joie expansive le remplit d’anxiété et de tristesse. Avec quelle amertume il sentait les changemens que son bizarre amour avait apportés en lui ! Quoi ! l’homme qui depuis si longtemps faisait des adieux si joyeux ou tout au moins si résolus à tout lieu, à tout être, à toute chose, quittait maintenant un gîte dont il aurait dû s’éloigner en chantant avec l’attendrissement maladif d’un conscrit tournant pour la première fois les talons à son foyer ! On devait se mettre en route le lendemain, et la journée tout entière avait été employée aux préparatifs de départ. Le soir, elle vint le trouver, quelques instans après la tombée de la nuit. Il attendait l’heure de ce dernier entretien avec une impatience fébrile. Quand il entendit son pas sur le sable du jardin, le bruit de sa robe sous les feuilles, il se sentit pris d’une sorte de défaillance. Il alla au-devant d’elle pourtant et la reçut au seuil de ce salon où, assis en face d’elle à ce repas que j’ai raconté, il avait éprouvé une joie si profonde. Cet asile d’un bonheur déjà passé était rempli de ténèbres. Il la conduisit à un canapé, où il prit place auprès d’elle, il la sentit dans cette obscurité se serrer contre lui et pleurer sur son cœur. Le pauvre garçon avait envie de pleurer à l’instar de sa belle. Que devint-il quand, par un mouvement qu’il ne put empêcher, elle se laissa glisser à ses genoux, et s’écria en lui prenant les mains : « Emmenez-moi, je vous en supplie. En vous disant que je vous donnais toute ma vie, je ne vous ai pas menti. Puisque je suis à vous, emportez-moi. » Elle parlait avec une voix pleine de larmes, et qui vraiment ne manquait pas d’éloquence. Je sais bien que Fleminges est de ceux qui très sincèrement trouvent la bouche d’une jolie femme, quand elle leur tient de tendres discours, plus éloquente que celle des plus grands orateurs. C’est un assez mauvais juge du génie féminin. Voici du reste à peu près ce qu’elle disait ou voulait dire : « Ne me laissez pas retomber dans le néant d’où vous m’avez tirée. Ce serait une cruauté de me rendre à des choses auxquelles vous m’avez arrachée et que vous m’avez fait paraître odieuses. Songez au supplice qui m’attend quand demain je verrai s’éloigner avec vous tout espoir d’un bonheur auquel je n’avais peut-être pas droit, mais qu’après tout enfin j’ai connu. Vous me répétiez que j’étais votre maîtresse, votre femme, que je devais avoir en vous une foi absolue. Vous qui avez une âme si bonne et si loyale, donnez raison aujourd’hui à vos paroles. Ne m’abandonnez pas. » Fleminges ne savait trop que répondre. Rien de faux et de malencontreux, a-t-il toujours pensé, comme la situation d’un homme dont toutes les actions, tous les discours ont été une provocation perpétuelle à un dévouement absolu, et qui, le jour où ce dévouement vient le trouver, est pris d’un indicible effroi. À la femme qui vous crie : « Je te suis, emmène-moi, » il n’y a qu’une seule réponse à faire qui ne sente ni l’égoïsme, ni la vulgarité, ni la félonie. Fleminges eut un moment d’éblouissement ; puis, comme on se jette dans un abîme, il fit cette réponse-là.

Il allait à Paris. Il fut convenu qu’elle le rejoindrait. Quand elle l’eut quitté, il se demanda de quel étrange rêve il était le jouet. Le voilà, lui, Richard de Fleminges, associé décidément à une faiseuse de brioches ; en un instant, d’un seul bond, il a gravi tous les degrés de la funeste échelle sur laquelle il avait posé le pied. Il est au sommet maintenant, c’est-à-dire qu’il a la corde au cou, et qu’il ne lui reste plus qu’à se balancer avec grâce au bout de la potence. Ainsi pensait-il tout en se rendant au café où ses camarades célébraient par un punch suprême leur départ d’Herthal.

Il trouva une compagnie fort animée et assez nombreuse encore ; cependant la fête touchait à sa fin. Depuis longtemps, le répertoire des romances sentimentales était épuisé, on avait passé aux refrains les plus audacieusement gais, et de ces refrains mêmes on commençait à être un peu las. À une extrémité du café, quelques auditeurs bénévoles entouraient un chanteur intrépide ; partout ailleurs des groupes s’étaient formés. On était arrivé au moment où dans ces sortes de réunions toute impulsion générale disparaît pour faire place au caprice de chacun. Chez quelques-uns le vin devient tout à coup sérieux, ceux-là abordent sans peur les discussions les plus élevées ; chez d’autres, il tourne au mélancolique : pour ces buveurs, les bouteilles se transforment en autant de sépulcres d’où sort un essaim de tristes fantômes ; chez d’autres enfin, il est tendre. Parmi ces derniers figure le capitaine de gendarmerie qui veille aujourd’hui sur Herthal.

Ce capitaine est un bon compagnon qui a servi pendant quinze ans en Afrique. Il assiste à toutes les fêtes que donne la garnison, et malgré la nature de ses fonctions, au lieu d’arrêter la gaieté, il lui prête volontiers main-forte. Voilà ce qui le rend assurément fort aimable, mais du reste, je crois qu’on peut le dire sans méchanceté, ce n’est pas précisément un héritier des Lauzun ni des Richelieu. Outre un nez trop éclatant, l’honnête homme dont il s’agit possède un ventre qui prend chaque jour des dimensions plus orgueilleuses. Il sait tout cela parfaitement, il accepte à ce sujet maintes plaisanteries auxquelles il répond à merveille, et toutefois il est convaincu que la moitié du genre humain trouve à le voir un extrême plaisir. C’est là sa secrète pensée, secrète même est un mot de trop, car il ne cache point, pour peu qu’on l’en prie, ses nombreux succès auprès des femmes. Le soir dont il s’agit, le punch et le vin chaud l’avaient mis en goût extrême de confidence. Le hasard fit que Fleminges alla s’asseoir près de ce robuste suppôt de la galanterie.

Le capitaine Bacoux (c’est ainsi qu’il s’appelait) accueillit Bichard, qu’il avait toujours traité d’une manière fort cordiale, avec une amitié plus démonstrative que de coutume, et en lui serrant la main à la lui briser, ma foi, dit-il, j’avoue que je regrette votre départ, car je vous aimais de tout mon cœur, ce qui en définitive est assez beau de ma part. Et il le regarda d’un œil tellement fin, rempli d’une intention tout à la fois si évidemment amicale et malicieuse, que Fleminges ne put s’empêcher de lui demander pourquoi il avait ce mérite particulier à l’aimer. Alors devinez-vous ce qu’il répondit, et ce qui était vrai, et ce qui n’a fait tomber de douleur aucune étoile sur la terre ? Lucile, oui, Lucile,… avec ce front et ces yeux de vierge, avec cette grâce adorable, la Lucile de notre pauvre Richard…

Eh bien ! telle est la différence de la vie au roman. Ces choses-là se passent dans la vie, elles en sont les poignantes et grotesques douleurs. Fleminges sentit quelque chose d’incroyable se passer dans toute sa personne. Il ressemblait à ces statues qui pleurent. Des gouttes de sueur tombaient de son front, devenu d’une pâleur de marbre, et sous ce front pâle s’accomplissait une destruction étrange : c’était un magnifique palais de cristal qui se brisait en mille morceaux et d’où s’échappaient en se voilant un essaim de figures ailées. Si ce sac, cette ruine d’illusions avait lieu dans son cerveau, dirai-je les scènes de son cœur ? Là ce n’était plus dans des fantômes qu’il se sentait atteint, c’était dans une créature de chair, liée à tout son corps par des liens tels qu’il ne pouvait pas les briser. Il voyait bien que cette créature venait de recevoir un coup suprême, qu’elle était morte, qu’à la place d’un être radieux c’était un cadavre souillé ; mais ce cadavre, il ne pouvait pas s’en séparer. Dans un élan de souffrance qui atteignit presqu’à la folie, il eut une horrible impression. Il se compara en lui-même à la femme qui, au moment où elle se livre à toutes les espérances et à toutes les joies de la maternité, s’aperçoit soudain avec une indicible épouvante qu’elle est devenue le sépulcre d’un enfant mort. Son malheureux amour, c’était cette chair mortellement frappée, source effrayante de dégoût et de tendresse que porte en elle la mère dont le ciel a desséché le fruit. — Non, se dit-il, ces lambeaux de ce qui était la plus précieuse partie de ma vie, je ne pourrai jamais les rejeter au dehors ; je les garderai, et ils m’étoufferont.

Plus tard, en regagnant son logis, il eut cependant plus de calme. Un instant il éprouva pour celle qu’il avait si violemment aimée une sorte de compassion indulgente. Ce que lui avait appris en définitive l’homme dont il avait reçu les intempestives confidences, c’est qu’il avait été avant lui le possesseur de Lucile. Pourquoi cette femme, quand elle ne l’avait pas rencontré encore, aurait-elle eu des délicatesses inconnues à tant de créatures dans des conditions bien différentes de la sienne ? Ce dont il s’était flatté, c’était de l’avoir appelée à une nouvelle vie. Qui lui prouvait que dans cette pensée il avait tort ? Mais à tout ce qu’il pouvait se dire, des voix lui criaient éternellement en chœur, comme dans je ne sais quel conte allemand : « La belle est morte, la belle est morte ! » et à cela il ne trouvait rien à répondre.

Vers deux heures du matin, il écrivit à Lucile un petit billet exempt de colère, et qui, adressé à toute autre qu’une pâtissière, eût été tout à fait irréprochable. Peut-être n’était-il pas d’un style entièrement approprié à celle qui devait le lire. Je crois bien que le mot idéal s’y trouvait ; celui d’irréparable y était pour sûr. Toutefois le billet de Fleminges signifiait d’une manière intelligible à la pauvre femme qu’il ne pouvait plus être son compagnon dans le pays du Tendre ni ailleurs, qu’elle eût à garder le logis. L’homme est ainsi fait : il fut sur le point d’introduire dans un billet d’un ton beaucoup trop sentimental et rêveur une plaisanterie sur ce que sa maîtresse, en cas de fuite, aurait à craindre de la gendarmerie. Heureusement il ne s’abandonna pas à cette sottise fébrile.

Le lendemain, à quatre heures, le régiment montait à cheval. Ma foi ! de si triste humeur soit-on, il est difficile de ne pas être égayé par le départ d’un régiment qui va prendre une nouvelle garnison. Les beautés consolables qui reconduisent les cavaliers jusqu’aux dernières maisons de la ville ont, pour la plupart, des jeux de physionomie à dérider Manfred, René ou Obermann. Les trompettes qui de temps en temps couvrent joyeusement les adieux, le pas délibéré des chevaux, et par-dessus tout le regard indéfinissable du soldat, ce regard plein de tendresse sceptique et de résignation joviale qu’il lance à son amante et que son amante lui rend si bien, tout cela crie : « en route, bon soir, bon voyage ! » avec tant d’entrain, de gaieté et d’énergie, que le plus morose devient allègre, le plus préoccupé,’insouciant. Fleminges sentit un souffle léger et bienfaisant se glisser à travers les vapeurs dont il était depuis quelques heures environné. La vie lui parut moins sombre. Ne croyez point pourtant que sa tristesse ait suivi le cours des affections de route dont je parlais au commencement de ce récit. Il n’a pas laissé à la première halte un chagrin dont peut-être il ne sera jamais complètement guéri. Puis il gardera de son aventure d’Herthal une profonde impression de terreur. J’ai évité, dit-il, l’être dangereux qu’on peut appeler le croquemitaine des vieux garçons, je l’ai évité ; mais aurai-je encore un bonheur dont, après tout, je ne me réjouis guère ? Ma pauvre Lucile ! »


PAUL DE MOLENES.