L’Écuyère/Deuxième partie/Chapitre 3

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Plon-Nourrit (p. 198-231).

III

HILDA JALOUSE


Pour que la douce et si équitable Hilda eût traité son cousin comme elle traitait ses chevaux rétifs, avec la cravache, le mors et l’éperon, il fallait que la révélation des intrigues prêtées à Jules de Maligny par les bavardages du monde eût éveillé en elle des sentiments d’un ordre très nouveau. Elle savait trop que Jack Corbin lui avait parlé avec une absolue bonne foi. Elle n’ignorait pas que le seul dessein du maladroit avait été de lui être bienfaisant. Si une souffrance aiguë ne l’avait, elle aussi, jetée hors d’elle-même, elle se serait rendu compte, sur place, de la vérité : cet honnête homme, son parent le plus proche après son père et qui se trouvait initié à ses plus intimes secrets de cœur, avait l’obligation stricte de l’avertir dans une occurrence pareille. Le procédé avait été brutal. Le brave garçon n’avait pas mérité ce traitement, d’autant plus dur, émanant de Hilda, qu’elle montrait tant d’indulgence aux défauts même des indifférents. Avec son instinct d’amoureux dédaigné, Corbin ne s’y était pas trompé : cette dureté de langage, extraordinaire chez miss Campbell, prouvait avec quelle violence elle continuait de chérir l’abandonneur. Ç’avait été un sursaut de sa passion, touchée au vif par une idée à laquelle la pauvre enfant n’avait jamais pensé. Elle avait été, depuis la rupture avec son fiancé d’un jour, bien malheureuse de cette évidence trop indiscutable, qu’elle n’était pas aimée comme elle aimait. Tout étrange qu’un pareil aveuglement puisse paraître, elle n’avait pas admis une seconde l’hypothèse qu’à six mois de distance — moins de six mois, puisque la double intrigue avec Mlle d’Albiac et Mme Tournade datait d’une croisière de l’été — Jules commençât déjà de s’occuper d’une autre femme. Tandis que le peu diplomatique John Corbin répétait, avec une exactitude de détective et sans une atténuation, les méchants propos de Mme Mosé et de Candale, Hilda avait distinctement vu en esprit son amoureux du printemps. Cette câline physionomie lui était apparue, éclairée de cette lueur qui passait dans ces prunelles, quand le jeune homme voulait plaire. Ces changements du visage de son ami, elle les avait observés tant de fois, lorsqu’il arrivait à leurs rendez-vous et qu’elle l’apercevait avant que lui-même ne l’eût aperçue. Oui. Il s’était représenté à elle avec cette expression, et dans cette forêt de Chantilly, qu’elle connaissait également si bien. Il était là, galopant sur son cheval, — ce cheval dont elle voyait avec non moins de netteté la silhouette et l’allure. Une autre femme était là aussi, tout près de lui, qu’il regardait de ces regards caressants. Cette Mlle d’Albiac, avait-il dû être charmeur avec elle, comme il savait l’être, pour qu’elle se fût éprise de lui, au point de devenir la fable de toute leur société !… Et l’autre, cette Mme Tournade, dont on disait qu’elle voulait l’épouser, la pauvre délaissée se l’était figurée pareillement, accoudée, elle, au bastingage du paquebot de plaisance, par une de ces longues et transparentes soirées des étés du Nord. Hilda, elle-même, au cours d’un voyage en Ecosse, au delà d’Inverness, avait goûté la douceur de ces pâles crépuscules prolongés jusqu’aux environs de minuit. Jules lui était apparu de nouveau, tourné vers la voyageuse, plus beau, plus séduisant dans cette atmosphère comme élyséenne, avec la rumeur de l’Océan apaisé autour de leurs propos. Quels propos ?… Elle les devinait trop bien, par ses souvenirs… En revanche, ni l’une ni l’autre de ces deux femmes n’étant connues de Hilda, cette vision de la double trahison n’avait pas pu être vraiment traduite dans ses causes. Elle ne s’était pas dit : « Du moment qu’il les a courtisées toutes deux, c’est qu’il n’aimait ni la jeune fille ni l’autre… » Non. Les images suscitées en elle par le récit de Corbin s’étaient comme superposées. Elle avait fini par ne plus se formuler nettement qu’un fait, auquel tout son être s’était comme déchiré et ensanglanté, la trahison ! Elle était devenue jalouse, là, sur place, de cette jalousie qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, qui nous saisit comme un spasme, comme ces douleurs de certaines maladies nerveuses expressivement dénommées par les médecins, fulgurantes et térébrantes. Elles tiennent de l’éclair par leur instantanéité, de la vrille par le lancinement. En outrageant en face celui dont le zèle maladroit venait de lui faire si mal, la malheureuse enfant avait obéi à un réflexe de son organisme moral, si l’on peut dire, froissé brusquement à un point trop blessable. Sa rentrée soudaine dans la maison était un autre geste du même ordre, impulsif et irraisonné. Un animal blessé s’échappe ainsi, après avoir, dans une réaction quasi automatique, enfoncé crocs et griffes dans la chair de son poursuivant. Il rentre au terrier pour y saigner, peut-être y mourir, caché et replié sur lui-même, ne sentant plus que sa plaie et subissant son sort avec cette passivité accablée des grandes épreuves qui atteignent la vie en son principe. La passivité, — quel mot admirablement expressif aussi ! Il est si voisin, par son origine, de ce terme de passion, qui ramasse en lui, au contraire, les pires frénésies de l’âme en révolte. C’est le témoignage, inscrit dans la langue par l’observation spontanée des âges, que les fièvres de nos plus folles ardeurs n’émeuvent rien autour de nous dans l’implacable nature et que l’acceptation brisée, résignée, accablée, est leur fatal aboutissement.

Dans cette fuite loin de l’imprudent qui venait de la frapper si cruellement, Hilda était remontée droit à sa chambre. Que n’eût-elle pas donné, durant ces moments d’une si douloureuse crise intérieure, pour avoir, du moins la liberté de s’enfermer là, dans ce petit domaine bien à elle où toutes sortes de naïves reliques racontaient les épisodes gais ou tristes de son excentrique et innocente destinée : — des portraits de sa mère morte y voisinaient avec les photographies des chevaux qu’elle avait particulièrement aimés. Des fouets de chasse et des cravaches s’y groupaient en trophées autour d’un pied de cerf. La chevaleresque fantaisie d’un prince de race royale, touché par la grâce pure de la jolie enfant, lui avait fait les honneurs de cette bête, forcée dans une chasse très dure où Hilda n’avait pas cessé de tenir la tête. Les trois lys de la maison de France se voyaient sur le cartouche. À côté, un verset d’Isaïe, peinturluré sur vélin, en grandes lettres gothiques bleues et rouges, était suspendu dans un encadrement de bois doré. Elle l’avait choisi dans la Bible d’Oxford que lui avait léguée sa mère, et il exprimait bien la nature de sa foi, faite tout entière de soumission et d’espérance. Elle croyait, comme elle vivait, si simplement : « When thou passest through the waters, I will be with thee : — Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi…. »[1]. Un très humble détail de ménage empêcha la pauvre fille de trouver cette solitude qu’elle cherchait, afin de s’abandonner en liberté à l’excès de sa douleur. Les Campbell avaient conservé, entre autres usages anglais, celui de la distribution stricte du service entre les domestiques. Une maid, venue du Yorkshire et qui portait le traditionnel tablier à épaulettes sur la robe en toile de couleur, avec le petit bonnet blanc, avait pour fonction spéciale le nettoyage à fond des chambres. Elle était dans celle de Hilda, où elle vaquait à cette besogne. Elle frottait le parquet, avec un morceau de laine, agenouillée au milieu des meubles poussés dans les angles. La nécessité de se dominer devant cette servante rendit à la pauvre fille la force de réagir qui lui aurait, une minute de plus, manqué d’une manière totale. Elle fit semblant, pour justifier sa rentrée hâtive, de chercher un mouchoir dans la commode. Cette diversion suffit : les sanglots qui lui montaient à la gorge s’arrêtèrent. Elle avait reconquis son empire sur soi. Cette énergie retrouvée n’alla point, cependant, jusqu’à prendre part au déjeuner du matin. Elle y présidait d’ordinaire, versant le thé à son père et à John, leur distribuant les muffins beurrés et les œufs au petit salé, — les inévitables eggs and bacon, — leur découpant, avec le long couteau spécial, les minces lamelles de roastbeef froid ou de jambon. À travers la porte, elle cria au gros Bob Campbell qui l’attendait, occupé à bourrer sa pipe en racine de bruyère et à chercher les nouvelles sportives dans son Herald du jour : — « J’ai un peu de mal de tête, Pâ… Mettez-vous à table sans moi. Je ne mangerai qu’après être sortie…

»

— « Prenez le nouveau cheval, alors, » répondit le père, sans autre question. « On doit venir le voir à dix heures. Il sera mieux, s’il a été un peu baissé. »

— « Il ne s’est aperçu de rien, » se disait Hilda, une demi-heure plus tard. « C’est une chance !… » Elle avait fait seller le nouveau et peu commode cheval, en effet, et elle était repartie toute seule, à travers les rues, du côté de ce bois de Boulogne, dans les méandres duquel nous l’avons déjà suivie si souvent. « Cher père ! Il faut qu’il ne s’aperçoive de rien… C’est, maintenant, tout ce qui me reste au monde, sa paix. C’est toute ma raison de vivre… À cause de lui, je serai avec Jack comme j’ai été toujours. Mais jamais, jamais, je ne pardonnerai à ce misérable… Lui, mon cousin, qui sait combien j’ai aimé Jules, s’il avait eu pour moi le moindre ménagement, est-ce qu’il n’aurait pas tout fait par me cacher cette affreuse vérité ?… Mamma l’aimait tant ! Elle a été si bonne pour lui ! Ce sera ton frère, me disait-elle. Il a suffi que je lui préférasse Jules. Il est devenu jaloux et il s’est vengé… Pourtant, même jaloux, il est incapable d’avoir inventé une calomnie. Je n’ai pas le droit de lui faire cette injure. Ce qu’il m’a dit, il l’a vu. Ce qu’il m’a rapporté, il l’a entendu. Jules fait la cour à ces deux femmes. Est-ce possible ? Il veut en épouser une… Mon Dieu ! Est-ce possible ? Est-ce possible ?… »

Alors seulement, et quand elle se fut répété ces mots, à plusieurs reprises, la crise aiguë de souffrance qui l’avait comme contractée en lui arrachant ce cri de colère contre son cousin, puis en la précipitant hors de sa chambre, hors de la maison, se détendit en un accès de larmes. Elle pleura, comme tant d’autres fois, le visage fouetté par le vent d’une course folle, qui collait sa voilette mouillée contre ses joues. Elle poussait son cheval droit devant elle dans les allées les plus solitaires, où l’or et la pourpre de l’automne commençaient à colorer de leurs chaudes teintes les arbres encore feuillus. Les autres fois, quand ces accès la prenaient ainsi, leur cause était cette indéterminée et constante misère : la certitude que celui qu’elle aimait ne l’aimait pas comme elle l’aimait. Son chagrin en demeurait vague et flottant, même dans les secondes de pire acuité. Elle n’avait pas devant elle, comme maintenant, des faits positifs, des noms propres, un malheur défini. C’est la différence entre les larmes que l’on verse sur une absence ou une mort, et celles que vous arrache une maladie d’un être cher. Ces peines peuvent être pareilles dans leur intensité, pareilles dans leurs manifestations extérieures. Seulement l’une de ces douleurs demeure inefficace et vaine par son objet même, tandis que la possibilité, si faible soit-elle, de modifier un état encore susceptible de changement, suggère à l’autre des résolutions et des actes… Ce mariage de Jules de Maligny avec Mme Tournade, cette coquetterie avec Mlle d’Albiac, c’étaient des réalités précises contre lesquelles lutter. Une cour, on l’empêche. On empêche, surtout, un mariage. Mais y avait-il vraiment projet de mariage entre Jules et l’opulente veuve ? Faisait-il vraiment la cour à la jeune fille, en vue d’exalter la passion de la femme plus âgée ?… Rien que l’enquête pour savoir à quoi s’en tenir sur ces deux points représentait des difficultés presque insurmontables, étant donné la différence des milieux où vivaient ces femmes et celui où Hilda était emprisonnée. Ce n’étaient que des difficultés, et non pas ce vide, cette totale impuissance dont elle étouffait depuis ces six mois… À l’idée qu’elle pouvait agir, ses larmes séchèrent… Agir ? Quand ? Comment ? Ces questions se posèrent devant son esprit, et de les discuter avec elle-même tendit ses nerfs. D’habitude, quand elle s’était laissé aller, comme elle venait de faire, à la féminine faiblesse de sa sensibilité, Hilda rentrait de ses promenades, vaincue, brisée, la voix presque éteinte, les yeux morts, son énergie comme dissoute. Ce matin, lorsqu’elle reparut au coin des rues de Longchamp et de Pomereu, elle avait le sang à ses joues minces, ses prunelles brillaient plus larges, une visible fièvre animait toute sa frêle personne. Son cousin et son père étaient devant la porte de l’écurie, qui l’accueillirent. Corbin par un geste qu’il ne put retenir, Campbell par une exclamation d’étonnement.

— « Que vous est-il arrivé ? », demanda-t-il.

— « Moi ?… », répondit la jeune fille, avec un étonnement égal à celui des deux hommes. « Quelle heure est-il donc ?… » Elle consulta la montre qu’elle portait à son poignet, enchâssée dans un bracelet de cuir brun. Elle vit que les aiguilles marquaient onze heures. Ses méditations sur le moyen à prendre pour rentrer dans l’existence de son ex-fiancé l’avaient absorbée au point qu’elle en avait tout oublié. « Ce n’est pas possible ? » s’écria-t-elle. « Je suis restée deux heures dehors ?… Je ne m’en étais pas aperçue… »

— « Et vous m’avez peut-être fait manquer la vente du cheval, » dit le père. « Le client était là, dès dix heures moins le quart, comme nous étions convenus. Il a attendu jusqu’à maintenant et il vient de partir. S’il ne reparaît pas, voilà cinq mille francs de perdus… C’est peut-être le cas de vous répéter le proverbe de nos aïeux, dont les Français se moquent toujours : Time is money. Le temps, c’est de l’argent. Cinq mille francs pour deux heures. Ça met la minute un peu cher… » Il calcula de tête et, avec cette ironie froide des gens de sa race : « À peu près trente-huit shillings. Rather high[2] » conclut-il…« Mais, » continua le gros homme, avec un sourire qui prouvait combien ses intérêts de maquignon pesaient peu, quand il s’agissait de sa fille, « si cette longue promenade vous a remise, ça vaut bien un trois guinées docteur…[3]. C’est cela qui nous tourmentait, Jack et moi, de vous savoir partie sans avoir rien mangé, et souffrante… »

— « Je me sens très bien, à présent, » répliqua Hilda ; et, comme pour démontrer la vérité de son affirmation, elle sauta de son cheval à terre, sans s’appuyer sur les mains que son cousin lui tendait, avec une gaucherie très voisine de la honte. Il venait de traverser une heure atroce. Quand son oncle avait commencé de s’inquiéter du retard de Hilda, il avait tremblé qu’elle n’eût, dans l’accès de son désespoir, attenté à ses jours. Il avait éprouvé, durant quelques instants, les remords d’un assassin. Sans révolte, avec la soumission d’un chien justement puni, tout comme s’il eût été le frère à la forme humaine de Birmam et de Norah, il encaissa cette nouvelle rebuffade, comme il eût fait d’un uppercut ou d’un direct dans un assaut de boxe. Il se considérait comme méritant trop la rancune que la jeune fille lui portait. Cette soumission se changea en stupeur quand il l’entendit qui continuait, relevant l’allusion du chef de la maison à la vente manquée : « Ne vous inquiétez pas du cheval, gouverneur. » Hilda donnait, quelquefois, à son père cette appellation empruntée à l’argot des écoliers de son pays. « Il est excellent, d’abord, très doux et très vite… Et pas de bouche. Un enfant le mènerait avec un fil… Et nous avons un acheteur tout trouvé. Jack a vu M. de Maligny hier, à la chasse, qui lui a demandé si nous n’avions rien qui pût lui convenir… Il faut que vous lui écriviez, papa… N’est-ce pas vrai, Jack ?… » Elle lança du côté de Corbin, en posant cette question, un tel regard, d’une si impérieuse et si suppliante insistance, tout ensemble, que le malchanceux écuyer, interpellé de la sorte, en demeura littéralement médusé. Cette injonction, pour lui fantastique, lui mit aux lèvres un cri de surprise qui s’étouffa dans une espèce de grognement, lequel pouvait, à la rigueur, passer pour un « oui ». Bob Campbell, du moins, l’interpréta de la sorte. Un sourire de sympathie éclaira sa face rasée. C’était là une preuve, après tant d’autres, et du degré où il ignorait la crise traversée par sa fille, et de l’art avec lequel ce Jules, si ingénieusement subtil, avait su le prendre, comme tous ceux dont il s’occupait.

— « M. le comte de Maligny ?… » s’écria-t-il. « All right ! Je serai content de le revoir, et je suis content qu’il ne nous ait pas oubliés. Tout de même, ces Français sont étonnants. Drôle de lot ! Drôle de lot ! » (Vous reconnaissez le funny lot, synonyme du non moins elliptique funny sort, déjà commenté.) « Je vais, de ce pas, lui écrire qu’il vienne demain matin, s’il le peut, et que j’ai son affaire… »

L’action suivant la parole, toujours en vertu du pratique proverbe sur la valeur monétaire du temps, Campbell se dirigea vers le bureau, non sans que le neveu eût esquissé un geste qui voulait être une protestation. Mais Hilda l’arrêta net, en lui touchant le bras de la pointe de sa cravache ; et, marchant sur lui, elle dit, d’une voix basse et saccadée :

— « Si vous voulez que je vous pardonne, Jack, il faut vous taire… Vous m’entendez, vous taire. Sinon, je croirai qu’en me parlant comme vous l’avez fait ce matin, vous m’avez menti… »

— « Hilda !… » gémit Corbin, avec un accent de protestation passionnée. Un infaillible sens s’éveille chez les femmes les plus naïves quand il s’agit de manœuvrer un amoureux. Celle-ci venait de prononcer exactement les mots qui devaient mater les rébellions du malheureux. Il baissa la tête. Après quelques secondes de combat intérieur, il reprit simplement : « Soit ! je me tairai. Mais qu’allez-vous faire ? Vous voulez que Campbell écrive à cet homme ? Je vous jure que tout ce que je vous ai dit de lui est vrai… Et vous le reverrez ?… Et puis, pensez quel rôle vous faites jouer à votre père… »

— « Je reverrai cet homme, si cela me plaît, » répondit-elle. « Je ferai ce qui me convient. Ce que je vous demande, à vous, c’est le silence. Gardez-le, et j’oublierai. Sinon, tout rapport est rompu entre nous et pour toujours. Je m’en irai plutôt de la maison. Vous me parlez de mon père ? Hé bien ! si vous vous mettez en travers de mes projets, je lui donnerai à choisir entre vous et moi… »

— « Je vous obéirai, Hilda, » dit John Corbin, après quelques instants d’une nouvelle lutte intérieure qui dut être bien forte, car sa cicatrice passa du violet sombre au violet livide, comme il arrivait quand une émotion très intense secouait ses rudes nerfs. Car le brave et sauvage garçon avait des nerfs, malgré son flegme, et qu’il venait d’avoir bien du mal à dompter. Ce ne fut pas son amour seulement qui lui donna la force de cette domination sur lui-même, ni son besoin d’apaiser à tout prix le ressentiment de la passionnée jeune fille. Ce fut l’évidence devant son regard, ses paroles, son attitude, qu’une révolution était en train de s’accomplir en elle. Cette question sur ses projets, qu’il lui avait posée d’un ton si angoissé, il n’allait plus cesser de se la répéter à lui-même avec une angoisse pire : « Que va-t-elle faire ?… » L’idée que son Hilda, la fière et loyale Hilda qu’il avait toujours admirée, respectée, presque vénérée autant qu’il l’aimait, consentît à revoir un homme qui lui avait manqué de parole si honteusement, confondait sa raison. À son trouble, il ne doutait plus que Maligny ne l’eût trahie. Que dis-je ? Consentir ? C’était elle qui désirait cette nouvelle rencontre, elle qui se jetait à la tête de ce misérable. Et, pour rentrer en relations avec lui, quel procédé avait-elle eu l’idée d’employer ?… Pourquoi s’était-elle avisée de ce mensonge qui l’aurait révoltée, jadis ? Pourquoi ?… Et, devant l’inconnu que lui représentait un tel changement de caractère, le fidèle cousin avait tremblé.

Ce qu’allait faire la pauvre Hilda ?… Elle-même le savait-elle ? Il en est de certains états de passion très aigus comme du jeu, comme de la guerre, comme du duel, de ces circonstances, rapides et tragiques, où nous nous trouvons obligés d’agir, non pas demain, non pas tout à l’heure, mais à la minute, à la seconde. Nous comprenons, nous sentons plutôt, que le plus léger atermoiement risque d’être fatal. Notre être intime se tend alors dans des à-coups de volonté, dont nous ne mesurons pas l’exacte portée. De cette promenade, prolongée parmi les incohérences et les soubresauts d’une sensibilité blessée dans sa fibre la plus secrète, la jeune fille avait rapporté deux résolutions : celle d’abord, d’empêcher à tout prix ce mariage de Maligny. Vingt hypothèses lui avaient traversé la tête. La seule idée lui en était si insupportable qu’elle avait pensé à trouver l’adresse de Mme Tournade, à courir chez elle pour lui dire… quoi ? Qu’elle aimait Jules, que celui-ci lui avait fait croire qu’il l’aimait, qu’ils avaient été fiancés ?… Et ensuite ? Si primitive qu’elle fût et profondément ignorante de certaines choses de la vie, elle s’était pourtant rendu compte qu’une telle demande était simplement insensée. Elle avait résolu aussi d’éclairer sur Maligny l’autre femme, cette Mlle d’Albiac, dont le sort lui apparaissait déjà comme trop pareil au sien… Elle avait pensé à lui écrire, pour lui apprendre quoi encore ? Que Jules était coutumier de ces trahisons ? Et ensuite ?… Cesse-t-on d’aimer un homme parce qu’il vous trahit ?… Hilda savait, par son propre exemple, que la jalousie attache davantage le cœur qu’elle déchire… C’est alors que le projet de provoquer une explication avec Maligny lui-même lui était apparu. Et au moment où elle se demandait, pour la centième fois, quel joint trouver, la phrase de son père lui avait, subitement, laissé entrevoir une chance, bien fantasmagorique, bien périlleuse aussi, mais une chance, cependant. Elle l’avait saisie avec cette instantanéité dans le passage de l’idée à l’acte qui caractérise des secousses pareilles. Il fallait qu’elle revît Jules et elle avait employé un procédé que son instinct de femme — soudain éveillé par la jalousie — lui avait suggéré, là, sur place, comme le plus sûr, précisément parce qu’il était le plus extraordinaire, en apparence. Maligny n’avait jamais parlé à Corbin d’un achat d’une bête nouvelle. Il comprendrait donc, en recevant cette lettre du marchand de chevaux, qu’il se passait, rue de Pomereu, quelque chose d’extraordinaire. Ne fût-ce que par curiosité, il viendrait. C’était là un calcul bien machiavélique pour une enfant, toujours si spontanée, si vraie, si sincère que Hilda. Aussi n’avait-elle pas calculé. Ç’avait été une de ces ruses spontanées qui surprennent celui ou celle même qui les imagine. Une possibilité lui avait traversé l’esprit. Une phrase avait suivi, si rapide, que le son de sa propre voix prononçant les paroles, qui devaient déterminer son père à écrire, l’avait surprise d’une espèce d’étonnement épouvanté. D’où cette idée lui étaitelle venue ? Elle n’aurait pas pu le dire. Que cet état de demi-folie par l’excès de la souffrance soit l’excuse de cette charmante fille. Elle était si peu faite pour le mensonge qu’elle se retrouva, cette scène finie, incapable de même soutenir le remords de cette première fourberie. À peine fut-elle allée rejoindre Bob Campbell, en train de libeller la missive qui devait faire revenir Jules de Maligny à la maison, que sa honte d’avoir trompé la confiance de son père fut la plus forte. Elle essaya d’empêcher que cette lettre ne partît.

— « Pâ, » dit-elle, « ne pensez-vous point qu’il vaudrait mieux attendre que les clients de ce matin reviennent ?… C’est presque un marché commencé. »

— « S’ils reviennent, » répondit Campbell, « et que le cheval leur plaise, ils l’auront. Je n’ai qu’une parole. Mais j’en attends, pour demain, un tout à fait semblable, meilleur peut-être, d’après ce que m’a télégraphié mon agent de Rugby. Si le premier est pris, le comte de Maligny aura le second… »

— « Sans doute, » continua-t-elle, « mais M. de Maligny ne croira-t-il pas que nous cherchons à lui forcer la main ?… S’il avait eu vraiment envie d’un cheval, il sait le chemin de la maison… »

— « Il a vu Jack. C’est comme s’il était venu ici, » répliqua le père, sans relever la tête. Il signait son nom avec cette belle écriture, carrée et brutale, mais très nette, où se reconnaissait la franchise un peu brutale de son caractère, et il rédigeait l’adresse. Il ne fit pas attention à l’embarras qui mettait deux grandes plaques de pourpre aux joues de sa fille. « C’est fait… » dit-il en glissant le billet dans l’enveloppe. Et, regardant enfin Hilda : « Vous n’êtes pas bien de nouveau ?… », lui demanda-t-il. Cette inquiétude prouvait sa tendresse, mais non sa perspicacité. « Voilà ce que c’est que de monter deux heures sans avoir rien mangé… Il faut vous reposer jusqu’au lunch, sur votre lit. Jack promènera l’autre bête que j’avais fait seller pour vous quand je vous attendais… Que sentez-vous ? », insista-t-il, « on dirait que vous avez envie de pleurer ? »

— « Moi ? », répondit-elle vivement, « quelle idée ! » À la seule pensée que le gros et excellent homme pût deviner la cause réelle de son émotion, une véritable terreur paralysait la jeune fille. « Je crois que vous avez raison », ajouta-t-elle. « Le mieux, pour moi, est de m’étendre. J’essaierai de dormir une demi-heure… » Et elle quitta la pièce sans avoir trouvé, dans son remords, la force d’avouer l’impulsif mensonge de tout à l’heure. Elle laissait son père fermer l’enveloppe ainsi préparée. « La lettre ne partira pas, » se disait-elle en remontant dans sa chambre. « Je l’empêcherai. » Campbell avait l’habitude, quand il écrivait un billet d’affaires, de le placer dans un objet ad hoc, un panier en fil de fer doré, suspendu sur le mur au-dessus du bureau. Deux casiers, avec les étiquettes out (dehors) et in (dedans), servaient à séparer les lettres à expédier d’avec les lettres que l’on avait apportées. Le sens presque maniaque de l’ordre qui distingue les Anglais se manifeste ainsi par une variété prodigieuse de petites inventions. Elles paraissent très pratiques. Elles ne sont, le plus souvent, que très compliquées. C’est ainsi que la table qui servait de bureau au maquignon s’encombrait d’un tas d’outils, destinés, celui-ci à ouvrir les enveloppes, un second à classer les factures acquittées, un troisième à ranger celles qui restaient à toucher, cet autre à coller les timbres, cet autre à détacher lesdits timbres si, par hasard, il y avait une erreur dans l’adresse… Que sais-je ? Le tout tenu avec un soin qui trahissait la méticulosité des seules personnes qui prissent jamais place à cette table : Campbell lui-même, Jack Corbin et Hilda. Connaissant ce trait essentiel du caractère de son père, la jeune fille devait donc être bien persuadée que la missive serait déposée dans le réceptacle habituel. Son moyen d’arrêter la lettre, on l’a deviné. Elle comptait la prendre et l’anéantir tout simplement. Bob Campbell s’étonnerait bien de n’avoir pas reçu de réponse. Il qualifierait Maligny, en bon insulaire, de norrid Frenchman[4], et le mensonge de tout à l’heure serait réparé, — grâce à une action pire ! On pense bien que cette destruction clandestine d’une lettre de son père répugnait singulièrement à la conscience de la pauvre enfant. Elle y était, pourtant, décidée. Ce n’est pas une des moindres responsabilités de ceux qui se livrent, comme ce charmant et souple Jules, au jeu redoutable de la séduction : inspirer un sentiment trop vif à des cœurs jusque-là tout simples, tous droits, c’est les lancer dans des chemins désordonnés, où la délicatesse des scrupules risque de s’abolir bien vite et de se fausser. Les scrupules ? Hélas ! la passion ne les connaît guère et Hilda se trouvait jetée en ce moment dans la passion. Elle commençait d’en subir les va-et-vient presque insensés, les contradictions illogiques et irrésistibles. On a pu le constater à la double et presque immédiate volte-face qui, en moins d’un quart d’heure, lui avait fait désirer follement de revoir Jules, puis, non moins follement, de ne plus le revoir. Cette passion encore, la mauvaise conseillère, la fit, après avoir guetté, derrière sa fenêtre, une sortie de son père, descendre deux par deux les marches de l’escalier, tandis qu’il la croyait recouchée. Elle venait s’emparer de la lettre écrite sur sa suggestion, et la détruire… Une terreur la saisit, à voir le panier de métal vide. Il n’arrivait pas dix fois par an, au marchand de chevaux de mettre lui-même sa correspondance à la boîte. Le hasard avait voulu que, ce matin-là, il dût aller au bureau de poste toucher un mandat qui exigeait sa signature. Il avait pris sur lui tout son courrier. Aucune puissance au monde ne pouvait empêcher, maintenant, que Jules n’eût cette lettre… Le choc fut si fort que la malheureuse Hilda dut s’asseoir, sur le même siège qu’elle occupait durant cette heure de l’après-midi de printemps où le jeune homme lui avait murmuré ces mots si doux, ce même Jules !… Il allait avoir cette lettre. Il allait revenir ici… Il n’était pas possible qu’il n’y revînt pas. À quel égarement avait-elle cédé ? Comment n’avait-elle pas compris qu’il ne se tromperait pas une minute sur la signification vraie de cette démarche du père ? Il y verrait, il ne pouvait pas ne pas y voir une manœuvre de la fille pour le rappeler. Que penserait-il d’elle, alors ? S’il la démentait auprès de son père, quelle explication donner ? Campbell professait, pour le mensonge, une haine attestée par un très petit signe, mais la jeune fille en savait toute la valeur. Le maquignon avait, lui aussi, en bon Anglais, suspendu au mur de sa chambre une pancarte où il avait fait transcrire en caractères gothiques et colorés un verset de la Bible. Il avait choisi celui de saint Paul dans l’Epître aux Ephésiens : « C’est pourquoi, vous éloignant de tout mensonge, que chacun parle à son prochain dans la vérité, parce que nous sommes les membres les uns des autres[5]. » Et, non moins fidèle à l’autre dévotion nationale, en regard, sur une autre pancarte, se lisaient, copiés de sa main, les vers célèbres de Polonius, dans l’Hamlet de Shakespeare : « Avant tout, sois loyal envers toi-même ; et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal envers personne[6]. » Ces deux phrases, ces deux devises plutôt, Hilda les avait lues des centaines de fois depuis des années que ces deux cartouches décoraient l’alcôve paternelle. Elle se surprit à en redire les mots et à trembler. Si Jules ne la démentait pas, ce serait pire : une complicité les unirait, elle et lui. Ce serait comme si elle lui avait donné un rendez-vous, à l’insu de son père, et qu’il y fût venu… L’une et l’autre hypothèse surgit devant son esprit tandis qu’elle regardait le casier vide. Elle avait été si certaine d’y reprendre la funeste lettre, que ce contre-temps bien naturel, bien peu important par lui-même, lui donna une sensation de fatalité. Elle n’avait pas entièrement tort. Un nouvel incident allait le lui prouver.

Qui n’a pas traversé, dans sa vie, des heures où les événements se multiplient autour de nous, comme si une secrète puissance travaillait à changer notre destinée ? Quand on considère, une par une, les causes diverses de cette multiplication d’événements, on y reconnaît un concours de circonstances trop fortuit. Il reste, cependant, à expliquer pourquoi cette convergence. C’est la part d’inconnu qui se rencontre au fond de toute existence humaine. Notre raison proteste contre l’idée du hasard gouvernant uniquement ce que l’on appelle en terme énigmatique, le sort. Il nous est, d’autre part, impossible de saisir le pourquoi de tel ou tel incident, qui aiguillonne notre vie dans tel ou tel sens et pour toujours. Qu’en conclure, sinon — comme disait, dans ce même Hamlet, ce même poète si cher à tous les compatriotes des insulaires de la rue de Pomereu — qu’il y a « beaucoup plus de choses, dans le monde que n’en peut voir notre philosophie. »

Il existait un moyen très simple d’empêcher que cette lettre, même envoyée, n’eût la moindre conséquence : c’était de tout raconter au vieux Campbell, tout — non pas seulement de l’aventure d’aujourd’hui, mais des fiançailles et de leur rupture. Cette franchise réparatrice désarmerait, d’abord, la sévérité du père, pour ce qui touchait au mensonge de tout à l’heure. Il y aurait aussi à cette confession cet avantage : Bob, éclairé sur les causes réelles de la mélancolie de sa fille, lui suggérerait lui-même l’unique remède, une absence prolongée. Il fallait que Hilda quittât et la rue de Pomereu et ce Bois de Boulogne, où le seul aspect des choses renouvelait sans cesse, pour elle, et ses souvenirs et ses regrets. Il le fallait surtout, si le mariage de Jules devait avoir lieu. Rester à Paris, c’était se condamner, un jour ou l’autre, à entendre, dans une chasse à laquelle elle assisterait, des étrangers causer, devant elle, comme avaient causé, devant Jack Corbin, MmeMosé et le comte de Candale. C’était s’exposer à pire : à une rencontre avec Jules lui-même, avec l’une ou l’autre des deux femmes que son cousin lui avait nommées… Oui, le salut était là, dans une confession complète. Après tout, quelle autre faute la tendre enfant devait-elle se reprocher que la vénielle insincérité de ce matin ? Hilda prit la ferme résolution d’avoir cet entretien avec son père, le soir même, sitôt Corbin retiré. Le pauvre Don Quichotte le sentait trop, sa présence était pénible, maintenant, à celle qu’il aimait sans en être aimé, et il disparaissait, le dîner à peine fini, sous un prétexte quelconque, tandis que l’oncle grommelait son éternel :

— « Quand Jack aura été amoureux, une fois dans sa vie, il changera. Il est temps, il est grand temps… Il devient plus rude de jour en jour… »

Donc, son cousin, une fois sorti, Hilda parlerait. Qu’il y avait de tendresse encore, pour l’infidèle Maligny, dans ce désir qu’aucun commentaire de ce trop lucide témoin n’éclairât vraiment la religion du père !… Elle parlerait, mais en quels termes ? Elle était en train de construire et de reconstruire mentalement, dans le courant de l’après-midi, les phrases par lesquelles elle aborderait cette conversation, d’une importance presque tragique pour sa naïve sensibilité, quand un incident, absolument inattendu, bouleversa toutes ses résolutions. On y a fait déjà une allusion. Il allait soulever en elle des instincts de rancune que même l’abandon, au lendemain de si solennelles promesses, n’avait pas éveillées. Elle était assise au bureau, comme le jour où Jules l’avait surprise, et elle vaquait derechef à la fastidieuse besogne des comptes, — du moins elle semblait y vaquer, car sa pensée en était bien loin, — lorsque John Corbin ouvrit la porte. Il fallait qu’un épisode d’une gravité extraordinaire se fût produit pour qu’il reparût devant sa cousine, après la terrible scène du matin. Le visage décomposé par l’émotion, il tenait à la main une carte de visite qu’il tendit à Hilda.

— « Cette dame est dans la cour, qui demande absolument à vous voir… Dick lui a dit que vous étiez à la maison… »

Miss Campbell prit la carte et vit qu’elle portait le nom de Madame Henri Tournade. Elle resta là, une minute peut-être, à dévisager les lettres gravées sur le mince carré de bristol, avec une émotion si intense que sa main en tremblait. Corbin, immobile, n’osait pas interrompre cette méditation. L’humilité de son attitude eût touché son pire ennemi. — Mais une femme amoureuse voit-elle seulement celui qu’elle n’aime pas, quand elle est occupée de celui qu’elle aime ?

— « Eh bien ! », fit-elle avec une subite résolution, « allez dire à Mme Tournade que je suis là, en effet… »

— « Vous voulez la recevoir ? » demanda Corbin, avec une visible terreur, dont il donna l’explication en ajoutant : « Mais, si cette dame est venue ici, Hilda, c’est que quelqu’un lui a parlé de vous… »

— « Je vous ai prié d’aller lui dire que j’y suis, » répondit sèchement la jeune fille. « J’irai donc moi-même… » Impérieuse, elle passa, en écartant de la main l’infortuné qui avait, de nouveau, commis la faute impardonnable d’accuser son rival avec trop de vraisemblance. Que Mme Tournade arrivât tout d’un coup chez les Campbell et qu’elle insistât ainsi pour voir la fiancée abandonnée de celui que la chronique lui donnait comme futur époux, c’était la preuve qu’elle avait été avertie… De quoi ? Des relations de Hilda et de Jules de Maligny… Et par qui ?… Quatre personnes les connaissaient, ces relations : Hilda, Mme de Maligny, Corbin et Jules lui-même. Comment échapper à la logique de cette simple énumération qui mettait implacablement un seul nom derrière le quelqu’un dénoncé d’une manière si gauche, mais si spontanée, par l’écuyer ? Toutes les apparences étaient pour que Jules eût raconté ses amours avec la pauvre Hilda, soit par simple légèreté, soit par calcul et dans le but d’aviver encore la jalousie de Mme Tournade. C’était là son procédé habituel. Du moins, Candale, dans cette conversation rapportée par Corbin, lui avait prêté ce calcul, à propos de Mlle d’Albiac. En réalité, ni dans l’un ni dans l’autre cas, le jeune homme n’avait même conçu un projet si pervers. La suite de ce récit le prouvera : en s’engageant avec Louise d’Albiac dans une de ces coquetteries sentimentales dont il était si friand, il avait cédé comme six mois auparavant, avec sa « promise » d’une heure, au goût passionné d’un certain charme féminin. Il s’était intéressé à la jeune fille du monde pour les mêmes motifs que jadis à Hilda, ou de très analogues. Les deux jolies enfants se ressemblaient, à travers les prodigieuses différences de leurs conditions, par un mélange attirant d’énergie et de grâce, d’innocence et de courage. Louise d’Albiac avait, par passion, les goûts que Hilda Campbell avait par métier. Elle était svelte et souple comme Hilda, avec un sourire et des yeux tour à tour naïfs et farouches, infiniment tendres dans l’émotion, et si hardis, presque si virils, pour affronter le danger : le galop d’une bête tout près d’être emportée, le saut d’un obstacle tour près d’être trop haut. Enfin, Mlle d’Albiac était, elle aussi, de cette race des Diane, — n’y a-t-il pas eu, dans les temps antiques, un culte de l’Artémis Heurippée, celle qui protège les chevaux ? — Mais, si c’était une Diane plus comblée et mieux née que Hilda, sa dot modeste n’avait pas de quoi tenter un garçon de vingt-cinq ans, assez initié déjà aux réalités de la vie parisienne pour savoir qu’avec trente mille francs par an et certains goûts, un ménage fait maigre figure dans un certain monde. Le revenu de l’héritière des bougies Tournade représentait à lui seul le capital de cette rente. Ces chiffres suffisent à expliquer l’énigmatique Jules. Encore vaguement troublé par le souvenir de sa délicieuse idylle du printemps, il l’avait recommencée, à l’automne, avec une espèce de sosie moral de son amie de la rue de Pomereu. C’était une constance dans l’inconstance, une fidélité dans l’infidélité. Et puis, il n’avait pu s’empêcher d’être attiré, dans un tout autre sens, par la possibilité d’épouser la richissime veuve, laquelle s’était éprise de lui la première, et follement. Ces mêmes chiffres feront comprendre encore qu’il ne fût pas seul à subir cette fascination. Ce n’était pas lui qui avait nommé Hilda à Mme Tournade, c’était un autre aspirant à la main de l’archimillionnaire, un des habitués du Bois, lequel n’avait certes pas cru servir la cause du jeune homme en dénonçant sa liaison avec l’écuyère. Ce dénonciateur la connaissait donc, — preuve que l’article du journal envoyé jadis anonymement à la jeune fille n’était vraiment qu’un écho et que l’on avait causé d’elle à propos de son compagnon de promenade, sans bienveillance aucune. Ce racontage avait eu lieu l’avant-veille, précisément à l’occasion de cette chasse en forêt de Chantilly, durant laquelle Corbin avait recueilli les propos que l’on sait. Le délicat roman de Hilda et de Jules avait été présenté à Mme Tournade comme la plus vulgaire histoire d’intrigue et de galanterie. Le rival de Jules s’était bien gardé de dire que, depuis tantôt une demi-année, personne n’avait vu les jeunes gens seulement se parler, et il avait conclu :

— « Je suis curieux de savoir comment cette petite Campbell et Maligny se tiendront vis-à-vis l’un de l’autre, quand ils se rencontreront aux chasses, et ce que dira Louise d’Albiac. Car vous savez que Maligny lui fait la cour aussi, à celle-là !… »

Cette phrase perfide avait eu ce résultat immédiat : Mme Tournade avait écrit à Jules qu’elle le priait de venir déjeuner chez elle le lendemain, qui était le jour de la chasse, ayant un service urgent à lui demander. Le jeune homme avait bien reçu la lettre. Il n’en était pas moins parti pour cette chasse, après avoir répondu un billet d’excuse que la veuve avait déchiré avec toute la fureur de la jalousie tardive. Elle s’était vue bafouée. Le manège de ce subtil Jules avec elle avait toujours consisté, depuis leur rencontre sur le bateau, durant la croisière, à la laisser dans l’incertitude sur ses sentiments intimes. Ce faisant, le demi-Slave n’avait pas plus joué la comédie avec elle qu’avec Hilda, au printemps, qu’avec Louise ensuite. Il devinait qu’il plaisait infiniment à la riche veuve, et qu’avec un peu de diplomatie ce goût s’exaspérerait vite jusqu’à la passion. De la passion au mariage, avec un peu de diplomatie encore, il n’y aurait pas loin. Mais, si Mme Tournade n’avait pas tout à fait l’âge que lui prêtait généreusement Mme Mosé, elle avait plus de quarante ans, et le jeune homme était sincère dans ses hésitations. Un million à dépenser par an, c’était un mirage bien séduisant, certes. Mais cette abondance de « lustres » — comme eût dit un de ses aïeux du grand siècle — lui paraissait dure à accepter, — pour l’avenir. D’autre part, comment renoncer à cette chance de redorer d’une telle épaisseur de métal le blason des Maligny ? Tout de même, il ne s’était pas décidé à sauter le pas. Ses rapports avec Mme Tournade avaient donc comporté des alternatives d’empressement presque tendre et de froideur presque insultante, dont l’effet, le plus sûr avait été de la piquer au vif. En faut-il davantage pour justifier la visite de la quadragénaire amoureuse rue de Pomereu et son insistance à voir cette nouvelle rivale qui venait soudain de lui être révélée ? Mme Tournade avait, d’ailleurs, un sujet d’entretien tout trouvé. Dans cette crise aiguë de jalousie, un projet qu’elle nourrissait vaguement s’était précisé : celui de suivre aussi les chasses où Jules figurerait cet automne. Elle montait assez médiocrement, mais, enfin, elle montait. Aucun des chevaux qu’elle avait dans son écurie n’était dressé aux particularités de la chasse à courre : — les aboiements des chiens, les appels du cor, le saut des obstacles, l’excitation du galop avec d’autres. — Il était très naturel qu’elle s’adressât à la maison Campbell, dont les bêtes de chasse étaient la spécialité. Elle était donc venue avec son cocher. La mine de ce dernier était impayable, tandis qu’il attendait dans la cour, avec sa maîtresse, l’arrivée de Hilda. Il regardait les têtes des chevaux, apparues par les fenêtres des box, avec la morgue méprisante dont les personnages de cette sorte sont coutumiers quand ils servent des maîtres qui ne sont pas des connaisseurs. Maître Gaultier — c’était son nom — avait l’habitude d’acheter, seul, les animaux qui composaient l’écurie de Mme Tournade, chez des marchands à sa convenance, avec des bénéfices qui variaient de cent pour cent à cent cinquante. Quand sa patronne, après avoir commandé son automobile, lui avait dit : « Gaultier, vous monterez sur le siège, à côté du chauffeur ; nous allons chez M. Campbell, rue de Pomereu, voir des chevaux… »

— « Madame est la maîtresse, » avait-il répondu, « mais je crois devoir prévenir madame qu’elle ne trouvera pas une bête propre chez ce marchand… »

— « Vous me donnerez votre avis, quand je vous le demanderai, » avait répliqué, à son tour, Mme Tournade. Durant le trajet, Gaultier avait oublié son hostilité habituelle à l’égard du mécanicien, ce représentant d’une profession détestée, auquel il n’adressait la parole que contraint, et il s’était lamenté :

— « Il n’y a que des carnes, dans cette maison Campbell… Ils prétendent que leurs chevaux viennent d’Angleterre. Allons donc !… Ils les paient cinq cents francs en vente publique ; puis, ils mettent trois mois à les retaper avec des trucs à eux… Ils vous en demandent, après, des cinq, des six mille balles… Enfin, si la patronne a envie d’être enrossée, ça la regarde. »

Ce mécontentement n’était pas particulier au seul Gaultier, à l’égard de Bob Campbell, — tous les cochers de maîtres le partageaient. Leurs propos auraient constitué, s’ils avaient pu être enregistrés, le plus authentique certificat d’honnêteté commerciale pour le maquignon anglais. C’était la preuve qu’il ne pactisait pas avec la vaste camarilla qui exploite, à Paris, le budget d’écurie des gens riches. Mais, pour être un exploiteur effronté, quand on est un fin cocher (c’était le cas du susdit Gaultier), on aime les chevaux autant que l’argent. La noble hippomanie luttait, dans son cœur, contre le sordide appétit du gain, tandis qu’il se tenait ainsi, debout et impassible, dans la cour de la rue de Pomereu. Son mufle presque bleu, à cause de l’épaisseur de la barbe rasée de très près, exprimait le dégoût, et ses petits yeux bruns, qui faisaient deux taches couleur de café sur son teint de brique, s’allumaient à considérer les naseaux, les oreilles, les fronts, les chanfreins, les encolures des prétendues carnes. Il était follement comique d’incertitude, partagé entre le désir que sa patronne quittât au plus tôt cet antre de perdition et une envie non moins violente de faire connaissance avec tous les garrots, toutes les croupes, toutes les jambes ! Et il écoutait, sans oser interrompre, — on ne retrouve pas souvent des places comme la sienne, — Mme Tournade dire à Hilda, enfin parue :

— « J’ai tenu à vous voir vous-même, mademoiselle, parce que vous dressez pour dames les chevaux de monsieur votre père. J’ai l’intention de chasser cette année. Il me faudrait deux bêtes très sûres… Pouvez-vous me procurer cela ? »

— « On va vous montrer ce que nous avons, madame, » répondit la jeune fille, avec autant d’indifférence polie que si elle n’eût pas eu, devant elle, la future épouse, peut-être, de celui qu’elle aimait. De rencontrer le regard de Mme Tournade fixé sur elle avec une expression de curiosité presque outrageante lui avait donné, du coup, une force singulière. La brutalité de cet examen la révoltait, en suscitant chez elle ce dédain qui, pour certaines âmes très tendres, mais très fières, possède les vertus d’un anesthésique. Elle n’avait plus douté : cette femme était venue chez elle sur une indiscrétion de Jules. Cette certitude, en augmentant encore son dégoût, avait achevé de la glacer. Jamais le pauvre Jack Corbin, qui assistait de loin à cette scène, ne l’avait vue plus belle qu’à cette minute. L’instinct de défense qui l’animait la faisait se redresser, mince et souple, dans le fourreau de son amazone. Ses vingt ans gardaient, même dans sa pâleur et son amaigrissement actuels, tous leur frais éclat. Le masque empâté et déjà marqué de Mme Tournade prenait, par contraste, en dépit des séances aux Instituts de beauté, des tons de chair maquillée et fanée. La taille de celle-ci, sanglée dans un de ces corsets de beauté mûre qui déplacent si fantastiquement les épaisseurs du corps, était raide et lourde. La surcharge de sa toilette, trop élégante, trop à la mode, non pas d’aujourd’hui, mais de demain semblait caricaturale à côté de la mise très simple, mais si seyante, de Hilda. Mme Tournade portait une robe en velours bleu de roi, historiée de passementeries et de pampilles. Le corsage, en forme de boléro, ouvrait sur une chemisette en guipure de Venise. Un grand chapeau de feutre noir, garni de rubans assortis à la robe et de boucles de stras, surchargeait l’édifice compliqué de ses cheveux, dont les reflets fauves trahissaient une savante teinture, comme la pourpre de ses lèvres et la ligne dessinée de ses sourcils, de savants crayons. Toutes sortes de chaînes, de bracelets, de breloques et de petits bijoux fanfreluchaient encore cette parure. Un rang de très grosses perles passé à son cou et deux perles plus grosses à ses oreilles finissaient de lui donner cet air de femme très riche, si déplaisant lorsque la femme très riche n’est pas, en même temps, une très grande dame. Des deux, la Dame, — au vrai sens de ce joli mot d’autrefois, — c’était la fille du maquignon, dans la tenue de son gagne-pain. L’autre, avec son harnachement, exécuté par les meilleurs faiseurs de la rue de la Paix, restait ce qu’elle avait toujours été : la belle demoiselle de magasin, promue à une opulence absurde par un paradoxe du hasard. Sur un point, la légende recueillie par Corbin était strictement exacte : Mme Tournade, de son premier nom Julie Chipot, avait commencé par être essayeuse dans une grande maison de fourrures. Le plus jeune des trois frères Tournade, celui que l’on avait surnommé Boudin d’Or à cause de ses millions et de la rotondité de sa petite personne, l’avait remarquée là. Sur un autre point, la légende était inexacte : l’ex-mannequin n’avait jamais été une femme entretenue. Calcul ou honnêteté, elle avait résisté au galant Tournade et elle s’était fait épouser. Toujours par calcul ou par honnêteté, elle n’avait cessé d’être irréprochable, et durant sa vie conjugale et depuis son veuvage. Aussi, avait-elle conquis une espèce de situation de monde dans cette société, limitrophe de la vraie, qui d’année en année, dès cette époque, étendait ses frontières. Où sont-elles, aujourd’hui, ces frontières ? Mme Tournade donnait des fêtes dont les journaux « bien parisiens » parlaient. Elle avait sa loge à l’Opéra, à l’Opéra-Comique, au Français. Les guides citaient, au nombre des merveilles de Paris, la façade de l’hôtel qu’elle s’était bâti aux Champs-Elysées, sur l’emplacement de celui d’une authentique duchesse jugé trop mesquin par la veuve du fastueux Boudin d’Or. Ni ces diverses élégances, ni même les restes assez bien conservés — ou réparés — de sa beauté, n’empêchaient une vulgarité foncière qui tenait à ce qu’il y a de plus inchangeable dans un être : une façon brutale de sentir. Elle en donna la preuve, une fois de plus, dans ce bref entretien avec cette pauvre petite Anglaise dont le seul aspect aurait dû la toucher, par la délicate, la profonde mélancolie empreinte sur ce pur et charmant visage. La richarde, habituée à ne rencontrer autour d’elle que des complaisants ou des boscards, n’était pas femme à ménager les susceptibilités de cœur d’une rivale. Dans l’espèce, pour elle, cette rivale n’était qu’une marchande à ses ordres. Sur un signe de Hilda, un groom était allé chercher dans un box le cheval demandé. Pendant le temps que dura cette petite opération, Mme Tournade ne discontinua pas de fixer la jeune fille, et elle finit par lui dire, avec une brusquerie d’interrogation presque agressive :

— « C’est un de vos amis qui m’a donné votre adresse, mademoiselle, le comte Jules de Maligny… Vous le voyez beaucoup, n’est-ce pas ?… »

— « M. le comte de Maligny est un des clients de mon père, » rectifia Hilda, sans que la plus petite rougeur eût teinté ses joues, elle qui changeait si aisément de couleur dès qu’elle était émue. Aussi bien elle ne l’était plus, tant le mépris l’emportait en elle sur tout le reste.« Et c’est cette femme qu’il veut épouser parce qu’elle est riche !… »pensait-elle. « C’est à cette femme qu’il m’a livrée !… » Et, tout haut :« M. de Maligny nous a acheté un cheval, au printemps, qu’il n’a pas gardé. Mais je ne crois pas que ce soit pour aucune autre raison qu’un départ. Il nous avait dit qu’il en était content. »

— « Vous ne l’avez pas vu, hier, à Chantilly, à la chasse ? », demanda l’inqualifiable questionneuse, que la jeune fille regarda bien en face, afin de lui faire honte. Puis, sans se départir de cette politesse toujours impassible, elle répliqua :

— « Je n’ai pas chassé, hier, madame… » Puis, interpellant son cousin qui n’avait pas bougé du seuil de la porte… « John, » lui dit-elle, « madame voudrait savoir si M. le comte de Maligny chassait, hier, avec l’équipage de Chantilly. Vous y étiez. Voulez-vous lui donner ce renseignement ?… » Et, au groom qui tenait par le licol la bête sortie du box : « Mettez au cheval ma selle et ma bride, Dick. Je vais le présenter à madame. »

L’humble écuyère avait mis, dans ces rispostes à l’odieuse inquisition de la pseudo-grande mondaine tant de dignité simple ! Celle-ci en demeura déconcertée. Sa jalousie, éveillée par la dénonciation de l’ennemi de Maligny, n’en fut pas apaisée, — bien au contraire. Mais, pour être impulsive et facilement grossière, elle n’en était pas moins femme. Elle avait compris la leçon. Le reste de la visite se passa tout naturellement, sans aucune allusion à l’objet secret de leurs deux pensées, à l’une et à l’autre, si ce n’est qu’en se retirant, la visiteuse dit à la jeune fille, après quatre présentations de chevaux :

— « C’est le premier qui me conviendra, et le troisième, je crois. Je vous écrirai, mademoiselle, pour que vous me les envoyiez tous les deux à Rambouillet, où je chasserai de mercredi en huit. Je vous demanderai de m’accompagner dans cette chasse. Vous monterez celui de ces deux chevaux que je ne prendrai pas. »

— « C’est mon métier, madame, » répondit Hilda, « et j’attendrai vos instructions… »

Elle avait incliné la tête d’un geste à la fois déférent et impersonnel ; mais quand la silhouette lourde et sanglée de la riche veuve ne fut plus visible qu’à travers l’entre-bâillement des battants de la porte, son indignation, trop longtemps contenue, éclata dans une parole de mépris, qu’elle prononça entre ses dents serrées, assez distinctement pour que Corbin l’entendit :

— « L’affreuse vieille Jézabel peinte[7] ! » dit-elle, empruntant en vraie Anglaise, à la Bible d’Oxford, une expression dont l’énergie devenait plus dure encore sur ses lèvres, habituées à l’indulgence. Devant cet éclat, le cousin se crut autorisé à lui dire, avec sa sollicitude qu’aucune rebuffade ne décourageait, de même qu’aucune maladresse ne l’éclairait :

— « Vous voyez que j’avais bien raison, Hilda, tout à l’heure, de ne pas vouloir que vous receviez cette dame. »

— « Au contraire, » fit-elle. « Il vaut mieux que j’ai causé avec elle. Je sais à quoi m’en tenir, à présent… À partir d’aujourd’hui, M. de Maligny n’existe plus pour moi… Oui, » insista-t-elle, « il m’est aussi indifférent que ceci… » Elle portait toujours, à la boutonnière de sa jaquette de cheval, depuis le printemps, un œillet, renouvelé chaque matin. C’était la fleur favorite de Jules. Elle arracha la corolle, rouge comme sa jolie bouche, qui n’avait pas besoin, elle, du bâton de carmin. Elle arracha aussi la tige et jetant ces débris par terre, elle les écrasa sous son pied. Puis, avec la même confiante familiarité qu’autrefois, et comme pour bien prouver à son cousin que ses griefs contre lui avaient disparu en même temps que son amour pour un indigne, elle reprit : « John, voulez-vous veiller à ce que Dick resselle le premier cheval ? Si cette dame doit chasser avec, cette semaine ou l’autre, il faut qu’il soit un peu plus mis… »

— « Et vous l’accompagnerez, comme elle a osé vous en prier ? »demanda-t-il.

— Pourquoi pas ?… », répondit-elle. « Maintenant, je n’ai plus de motif qui m’en empêche. Je vous répète, John, que cet homme m’est indifférent. Du moment qu’il a pu me livrer à une pareille femme, il n’était pas ce que j’ai pensé, et, alors, il est mort pour moi… »

Tandis que la malheureuse enfant, et qui se croyait de bonne foi guérie, flétrissait ainsi celui qu’elle avait tant aimé, — qu’elle aimait tant à cette minute, — « l’affreuse vieille Jézabel peinte », qui n’était, malgré son blanc et son fard, ni affreuse, ni vieille, ni surtout Jézabel, manifestait, contre ce même Jules, une rancune égale. Seulement, c’était sur le dos de son cocher qu’elle la passait. L’inquiétude de maître Gaultier avait été trop forte devant les bêtes présentées par miss Campbell. Son œil d’artiste en équitation en avait aussitôt reconnu la valeur. Il ne put s’empêcher de dire à sa maîtresse, durant les quelques instants que le chauffeur mit à manœuvrer l’automobile, garée à l’ombre, dans la petite rue :

— « C’est à madame de décider. Mais j’espère bien que madame n’achètera aucun de ces chevaux… J’avais averti madame. Cette maison n’a que des rosses retapées. Madame a vu. Le premier cheval a un éparvin et il harpe. Le second a l’air bien ; mais il n’a que trois pattes et les pieds encastelés… »

— « Je vous ai déjà prévenu, Gaultier, » répondit Mme Tournade, « que vous me donneriez votre avis quand je vous le demanderais… Vous vous croyez le maître chez moi. Il faudra changer ces manières, mon garçon. Vous n’êtes peut-être pas content du pourboire que donnent les Campbell, quand ils vendent un cheval. Gardez ce mécontentement pour vous et ne me prenez pas pour plus bête que je ne suis. »

— « Un pourboire ?… » répéta le cocher, si interloqué de cette réplique où l’ancien mannequin reparaissait, qu’il en balbutiait : « Moi, Jean Gaultier ? Un pourboire ?… Si c’est possible !… Moi ! Moi qui en suis de ma poche, oui de ma poche, tant je gâte mes bêtes, avec l’écurie de madame !… »

— « Hé bien ! », dit Mme Tournade, « à partir d’aujourd’hui, vous ferez des économies, en cessant d’être à mon service… J’en ai assez de vos insolences… » Et, s’adressant au chauffeur : « À l’hôtel, Achille. Mais arrêtez-moi dans un bureau de télégraphe. »

— « Soyez tranquille, Gaultier, » disait philosophiquement le chauffeur Achille, en manœuvrant la direction, à son ennemi professionnel, qui s’était assis à côté de lui, avec la plus penaude et la plus déconfite des figures, « vous ne partirez pas. La patronne a découvert quelque paquet Maligny. Elle va envoyer un bleu à son petit monsieur… Encore heureux qu’elle ne me fasse pas porter son billet et attendre la réponse. Le petit monsieur rappliquera aux Champs-Elysées, et un peu vite. Ce sera du cent à l’heure, je vous en réponds. Le sac est trop gros pour qu’il se brouille… Réconciliation générale. Sur quoi madame vous réintègre dans votre écurie… Tout de même, notre métier est meilleur, avouez-le. On ne peut pas nous mettre à la porte, en deux temps, trois mouvements, nous autres. Tout le monde mène tous les chevaux ; mais pour trouver quelqu’un qui vous prenne un virage comme celui-ci, tenez, vous pouvez chercher. » Fatuité perdue ! Le gros cocher était si écrasé de la perte possible de sa place, qu’il ne releva pas cette épigramme, et lui aussi se vengea sur Maligny en flétrissant d’un terme ignoble d’argot le candidat à la main de sa maîtresse :

— « C’est vrai. Ce doit être encore la faute au gigolo… On était si tranquille, dans cette maison. Depuis qu’il y vient, ce qu’elle est gâtée !… »



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  1. Isaie, XLIII, 2.
  2. Rather high : passablement élevé.
  3. Campbell traduit ici, barbarement, une autre expression de son pays sur les médecins qui font payer, à Londres, leurs visites trois guinées, c’est-à-dire soixante-dix-huit francs soixante-quinze environ au taux du change idéal. On sait le rôle que joue, en Angleterre, cette valeur toute fictive qu’est la guinée : une livre augmentée d’un shilling.
  4. Parler populaire, pour a horrid Frenchmann, — un détestable Français. L’aspiration de l’h étant supprimée, a devient an et horrid se prononce norrid.
  5. Eph., IV, 25.
  6. Hamlet, scène II au premier acte. « This above all, — to thine ownself be true… »
  7. Allusion au passage célèbre du Livre des Rois (II, 9, 30) : « Jéhu entra dans la ville. Jézabel, l’ayant appris, mit du fard à ses yeux, se para la tête et regarda par la fenêtre… » Le texte anglais de la Bible d’Oxford porte : « She painted her face ».