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L’Éducation des adolescents au XXe siècle/Volume I/I/II

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Félix Alcan (Volume Ip. 20-26).

II

LE SAUVETAGE DANS L’EAU

La natation, telle que la pratiquent quantité de ses adeptes, n’est guère que l’art de se noyer selon les règles. Pour quelques vigoureux nageurs qui ont plusieurs sauvetages à leur actif et auxquels une audace naturelle et des circonstances favorables ont appris à se débrouiller en cas d’accident, il y a de nombreux individus qui se considèrent comme des tritons parce que, commodément dévêtus, ils prennent à l’heure propice de gracieux ébats dans une eau confortable. Rien, certes, de meilleur pour la santé et de plus recommandable ; mais militairement parlant, le résultat est fort insuffisant et les mêmes individus, tombant à l’eau tout habillés ou essayant d’en tirer quelqu’un, risqueraient fort d’y rester.

La natation est, en définitive, un phénomène physio-psychologique très mystérieux car on a beau dire à l’homme le plus « surnageable » qu’il lui suffit de bien respirer pour que son corps, devenu plus léger que le volume d’eau déplacé, flotte à la surface, cette certitude théorique est fréquemment démentie par les faits. L’action presque foudroyante de la peur n’est pas expliquée davantage et il faut pourtant tenir compte de ses effets comme si on en connaissait les causes. La constitution et les particularités individuelles, sans doute aussi l’hérédité, influent d’une façon intense mais sans qu’il soit encore possible à la science d’en expliquer le pourquoi et le comment.

Cependant, s’il n’est pas donné à tous d’échapper au danger ou d’en sauver les autres par la natation seule, tous peuvent être dressés à ne pas trop redouter la chute ou le plongeon forcé qui en résultera. C’est la première accoutumance à rechercher. Il est sage de commencer par là car si, dans son apprentissage de nageur, l’adolescent échoue ou se bute, on trouvera beaucoup plus difficile ensuite de lui enseigner à tomber à l’eau.

La chute et le plongeon.

On tombe à l’eau de deux manières, soit du rivage ou d’une passerelle, soit en chavirant avec un bateau.

L’appareil le plus propre à simuler le premier cas est fort simple. Une surface de bois blanc de 2 mètres 1/2 de long sur 0m80 de large, parfaitement lisse — et qu’on savonne d’ailleurs avant de s’en Servir pour la rendre plus glissante — bascule sur une tige de fer placée en dessous et presque au milieu. L’élève s’étend, le ventre sur la planche, les bras allongés au-dessus de la tête, les mains se joignant. À sa ceinture est attachée une corde que tient l’instructeur. Celui-ci saisit alors l’extrémité de la planche et la fait basculer prestement de sorte que l’élève, par la double action de son propre poids et du bois glissant, soit précipité dans l’eau. Le même exercice se répétera sur le dos, tantôt la tête entrant la première dans l’eau et tantôt les pieds. L’instructeur fera bien, les premières fois, de tendre la corde avec promptitude de façon que le plongeur prenne confiance se sentant soutenu et certain d’être rapidement hors d’affaire ; par la suite, il le laissera remonter de lui-même et lui apprendra à s’aider au besoin d’un coup de pied.

Le plongeur devra émerger au milieu de petites bouées de liège ou de caoutchouc, et de pièces de bois sur lesquelles il prendra appui pour regagner le bord. Ces objets rendent le même genre de services que les « ceintures » mais sans faire corps avec l’élève ; elles apportent ainsi un secours intermittent et incomplet dont la valeur éducative est bien plus grande. Il est à remarquer qu’il suffirait souvent d’un aviron ou d’une épave quelconque pour permettre à des non-nageurs de porter secours à leurs semblables ; encore faut-il qu’on leur air enseigné la manière de s’y prendre. De même bien des hommes nageant peu ou point n’hésiteraient pas, à condition qu’ils s’y soient exercés une fois, à s’enfoncer sous l’eau se sentant reliés à la rive par une corde de salut.

Nous insistons pour qu’en tous les cas la leçon de sauvetage ou, si l’on veut, de débrouillage soit la première. Tout est organisé dans l’enseignement de la natation comme si la flottaison dépendait des mouvements qu’on exécute, ce qui est radicalement faux. Les mouvements ne servent qu’à avancer dans l’eau et, pour avancer, il faut d’abord flotter. Mais, même en flottant à peine, on peut, en bien des circonstances, se sauver et sauver les autres. Voilà donc ce qu’il faut apprendre avant tout.

Pour chavirer, on utilisera de préférence des périssoires très légères que l’instructeur pourra renverser à l’improviste et on exercera l’élève à sauter à l’eau au moment propice, sans lâcher le bateau et en évitant de s’en laisser frapper.

Il est bien entendu que tous ces exercices, après avoir été exécutés en caleçons de bains devront l’être en vêtements de ville et en souliers. C’est à chacun à mettre de côté de vieilles chaussures et de vieux costumes dont ce suprême service couronnera l’utile carrière. L’effet ainsi provoqué est double. Le poids du pantalon et des chaussures qui s’emplissent d’eau maintient le corps dans la verticale et, d’autre part, la résistance de l’eau qui s’engouffre dans les manches à chaque extension des bras en avant repousse et déconcerte. L’élève, dès qu’une bouée lui aura été jetée ou qu’il aura saisi une épave, essayera de se déshabiller de son mieux pour recouvrer la liberté de ses mouvements.

La brasse.

Au cours de ces exercices, la brasse s’apprendra d’elle-même. On peut y aider pourtant en faisant répéter à sec sur le chevalet les mouvements des bras et des jambes. Ceci pourra même intervenir en manière de préface avant que l’élève ait été jeté à l’eau pour la première fois. La raison en est que la brasse répond, chez beaucoup d’individus, à une espèce d’instinct, de sorte qu’ils cherchent, à peine dans l’eau et sans même s’en apercevoir, à la pratiquer ; ils le font d’une manière précipitée et sans le moindre accord entre bras et jambes. La lenteur et la simultanéité nécessaires se règlent fort bien sur le chevalet. Si l’on médit du chevalet, c’est qu’on lui demande en général ce qu’il ne peut donner. La natation à sec n’existe pas. Les sensations et les résistances produites par l’eau modifient complètement les conditions de l’exercice et détruisent par conséquent l’effet du travail préliminaire ; seul le rythme demeure identique ; il y a donc quelque avantage et aucun inconvénient à se l’assimiler d’avance à l’aide du chevalet.

Les premières brasses sont aisées et effectives ; il n’est presque personne qui ne puisse en fournir quatre à cinq ; c’est au delà que se manifeste l’impuissance par une sorte de faillite soudaine ou progressive des facultés. Ces quelques brasses suffisent à faciliter les exercices de chute et de plongeon que nous venons de mentionner ; elles constituent en même temps l’amorce de la natation proprement dite laquelle, militairement parlant, ne commence qu’au-delà de 100 mètres.