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L’Éducation des femmes par les femmes/Madame Roland

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MADAME ROLAND



Si instructives que soient les critiques de Mme d’Épinay et de Mme Necker, je ne crois pas que, parmi les témoignages qui attestent à la fois la subtile et vivace influence des idées de Rousseau et les résistances ou les inquiétudes qu’elles provoquaient chez les femmes, il y en ait de plus intéressant que celui de Mme Roland. Manon Phlipon a été le disciple des doctrines philosophiques et sociales de Jean-Jacques sans les connaître ou avant de les avoir connues : tant l’action qu’elles exerçaient s’était étendue et avait comme enveloppé les esprits ! Elle venait d’accomplir ses vingt et un ans[1], âge presque avancé pour elle, chez qui, suivant sa propre observation, « tout fut prématuré, » lorsqu’un ami, l’abbé Legrand, désespérant de calmer la douleur que lui avait causée la mort de sa mère, « imagina de lui apporter l’Héloïse. » « J’ai bien envie de faire remarquer, disait-elle à ce sujet, — en rappelant ses innombrables lectures d’enfance et de jeunesse, — que dans cette foule d’ouvrages que le hasard ou les circonstances avaient déjà fait passer dans mes mains, il n’y a point encore de Jean-Jacques : c’est qu’effectivement je l’ai lu très tard. » Les Lettres écrites de la montagne et la Lettre à Christophe de Beaumont étaient jusque-là les seuls écrits de Rousseau qu’elle eût pu se procurer, car elle ne cache pas qu’elle les avait cherchés. La lecture de l’Héloïse lui fut comme une révélation. En moins de quelques jours, Jean-Jacques « tout entier y passa. » « Avoir Jean-Jacques en sa possession, écrit-elle à Sophie Cannet, pouvoir le consulter sans cesse, se consoler, s’éclairer et s’élever avec lui à toutes les heures de la vie, c’est un délice, une félicité qu’on ne peut bien goûter qu’en l’adorant comme je le fais. » Et quelques jours après, à trois heures du matin : « Je suis rentrée depuis onze heures et je griffonne des papiers depuis minuit ; je vais me coucher pour l’amour de toi, car un peu de Jean-Jacques me ferait bien passer la nuit, mais tu gronderais et je ne veux pas te fâcher. » Ses amies s’étonnaient de son admiration. Elle s’étonnait de leur froideur. « Rousseau est le bienfaiteur de l’humanité, le mien… Qui donc peint la vertu d’une manière plus noble et plus touchante ?… Quant à moi, je sais bien que je lui dois ce que j’ai de meilleur. Son génie a échauffé mon âme, je l’ai senti m’enflammer, m’élever et m’ennoblir. Je ne nie point qu’il y ait quelques paradoxes dans son Émile, quelques procédés que nos mœurs rendent impraticables. Mais combien de vues saines et profondes ! Que de préceptes utiles ! Que de beautés pour racheter quelques défauts !… Son Héloïse est un chef-d’œuvre de sentiment. La femme qui l’a lue sans s’en être trouvée meilleure n’a qu’une âme de boue et ne sera jamais qu’au-dessous du commun. Son discours sur l’Inégalité est aussi profondément pensé que fortement écrit… Ce n’est pas seulement l’homme de génie, c’est l’ honnête homme, le citoyen… » Et ce qu’elle semble confier à son amie, sur un prétexte elle l’écrit à Rousseau lui-même. Ne recevant pas de réponse, elle va le voir. « On n’entre pas dans les temples avec plus de vénération que je n’en avais à cette humble porte, raconte-t-elle (Rousseau habitait alors rue Plâtrière, dans l’allée d’un cordonnier, au second) ; j’étais pénétrée ; je flottais entre l’espérance et la crainte. Serait-il possible, pensais-je, que je pusse dire de lui ce qu’il a dit des savants : Je les prenais pour des anges, je ne passais pas sans respect devant le seuil de leur demeure ; je les ai vus, c’est la seule chose dont ils m’aient désabusé ? » Reçue par Thérèse qui entr’ouvre à peine la porte en tenant toujours la main à la serrure et qui se borne à lui répondre que Rousseau a renoncé à tout, qu’il ne voit personne, qu’il est d’âge à se reposer, elle redescend l’escalier, moins étonnée que déçue, mais plus que jamais enivrée par l’enthousiasme. Dix-huit ans après, résumant dans ses Mémoires l’impression que lui avait faite cette crise : « Il me semblait, dit-elle, que j’avais rencontré l’aliment qui m’était propre, que Rousseau était l’interprète des sentiments que j’avais avant lui, mais que lui seul savait m’expliquer. »

On ne saurait plus nettement accuser une parenté d’élection. Mme Roland est une fille de Rousseau ; et il est aisé de démêler dans l’ensemble de son caractère, de ses sentiments, de ses idées, les traits où elle se retrouvait en lui.

I

Tous les ouvrages de Mme Roland — Œuvres de loisir et réflexions diverses, Lettres aux demoiselles Cannet, à Bosc et à Bancal des Issarts, Mémoires, Dernières pensées — ont ce caractère commun que c’est d’elle avant tout qu’ils nous entretiennent, elle dont ils tracent l’exact portrait. En lisant le plus considérable de tous, les Mémoires, il ne faut jamais oublier sans doute qu’en même temps qu’une justification de sa vie ils étaient pour elle une préparation à la mort. « Je vous écris, dit-elle à un de ses amis, avec une plume qui écrira peut-être bientôt l’ordre de m’égorger. » Ces souvenirs lointains qu’elle évoque lui apparaissent à travers les grilles de l’Abbaye, et elle éprouve à les retracer cette sorte de « raidissement que de tout temps elle avait senti s’opérer en elle aux moments solennels » ; mais ce raidissement même contribue à lui donner la force de se ressaisir avec bonne foi dans ses impressions. Si parfois elle se drape, ou si ça et là — par une ressemblance de plus avec le maître qu’elle s’est donné d’instinct — la déclamation l’emporte, ce n’est jamais au détriment de la vérité soit des faits qu’elle rappelle, soit des sentiments qu’elle y relie. En se peignant d’ailleurs à elle-même et aux autres telle qu’elle se voit, elle se juge. « Celui qui n’ose se rendre témoignage à soi-même, disait-elle, est presque toujours un lâche qui sait et craint le mal qu’on pourrait dire de sa personne, et celui qui hésite à avouer ses torts n’ a pas la force de les soutenir ni le moyen de les racheter. » Le spectacle de la Révolution qui se précipite et la réflexion l’ont instruite ; elle discerne ses erreurs et ses entraînements. Portée par tempérament d’esprit vers les idées républicaines, entretenue par la lecture de Plutarque dans le culte de Rome et de la Grèce, rattachant à cette sorte de religion tous ses rêves de transformation sociale, elle ne répudie « même dans les fers » aucun des principes sur lesquels elle avait fondé tant d’espérances ; mais elle rejette franchement ou laisse tomber de ces espérances tout ce qu’en a condamné l’observation de la nature humaine éclairée par la cruelle réalité. « Autrefois dans mes lectures, écrit-elle, je me passionnais pour les réformateurs de l’inégalité ; j’étais Agis et Cléomène à Sparte ; j’étais les Gracques à Rome, et, comme Cornélie, j’aurais reproché à mes fils qu’on ne m’appelât que la belle-mère de Scipion. Je m’étais retirée avec le peuple sur le mont Aventin et j’avais voté pour les tribuns. Aujourd’hui que l’expérience des choses et des hommes m’a appris à tout peser avec impartialité, je vois dans l’entreprise des Gracques et dans la conduite des tribuns des torts et des maux dont je n’avais point été assez frappée. » Ces rectifications qui témoignent du travail accompli sur elle-même par une pensée élevée et sérieuse, ne sont pas rares sous la plume de Mme Roland, tant dans ses Mémoires que dans les lettres adressées, au jour le jour, à ses amis les plus intimes, et elles garantissent la sincérité absolue des sentiments auxquel elle est demeurée fidèle.

Or elle n’en a point de plus ferme ni de plus vif que celui qui l’anime contre ce qu’elle appelle les iniquités de l’ancien régime. Tout lui est matière « à fixer ses méditations sur ce point. » Le privilège l’étonne et l’irrite. Elle a l’âme plébéienne et révolutionnaire : c’est la première passion qu’elle tient de Rousseau. Ne reconnaissant d’autre supériorité que celle du mérite, d’autre grandeur que celle de la vertu, elle ne comprend pas que la naissance ou la fortune, sans titres personnels qui les soutiennent et les accréditent, donne droit à des prééminences et à des distinctions. Tout enfant et avant de pouvoir encore se rendre compte, elle remarque, dans une visite chez une dame dont les airs de protection la suffoquaient, que sa bonne maman n’a qu’une chaise tandis que la dame est sur le canapé, et elle voit « terminer la visite comme on reçoit un soulagement à l’instant de la souffrance » ; elle n’a rien oublié de son petit voyage au château de Soucy, où le mari de sa grand’tante avait occupé un emploi d’intendant, ni de « la politesse malhonnête » avec laquelle la châtelaine, « une parvenue par les fermes, » l’avait invitée avec sa mère à dîner à l’office ; à vingt ans de distance, elle se rappelle avec détail, comme si ce souvenir datait de la veille, son séjour au palais de Versailles sous les combles, dans le même corridor obscur et voisin des lieux d’aisances que celui de l’archevêque de Paris, le « rigoriste Beaumont, » et elle s’indigne « qu’un duc et pair s’honore d’occuper un grenier pour être plus à portée de ramper chaque matin au lever des Majestés. » Les relations de son père, graveur de profession, comme on sait, lui avaient ouvert le monde des beaux-arts, alors également dominé par le préjugé et la vanité ; et sa fierté ne se trouvait pas moins mal à l’aise chez Mme Lépine ou chez Mme Benoît, « dans ces cercles de beaux esprits des deux sexes, d’insolentes baronnes, de jolis abbés, de vieux chevaliers et de jeunes plumets, tranchant à vide du grand air et des belles façons. » Même dans les sociétés dont la rapprochaient ses affections, elle ne pouvait se faire aux prétentions mal justifiées, qu’elles vinssent de Mlle d’Hangard, « née demoiselle ainsi que ses cousines de Lamothe, et gardant religieusement avec elle, comme un titre de famille, le sac que leur mère s’était fait porter à l’église » ; — de l’avocat Perdu, « le commandeur, un sot ruiné par sa paresse, gras et pomponné, qui se piquait de dicter les préceptes de la gentilhommerie » ; — ou de Mlle d’Hannache, « grande haquenée sèche et jaune, à la voix rèche, à la dignité imbécile, ennuyant tout le monde de ses récits, et lui faisant à elle-même copier et recopier ses parchemins. » Elle souriait parfois de ces ridicules, en décochant aux uns et aux autres les traits de son humeur railleuse ; mais ils la faisaient souffrir beaucoup plus qu’ils ne l’amusaient. Et en voyant « qu’on rendait honneur à Mlle d’Hannache malgré son ignorance et son mauvais langage, qu’on écoutait gravement les noms de ses auteurs dont elle reprenait sans cesse l’énumération, » alors que « sa généalogie ne lui donnait pas la faculté de faire une ligne qui eût le sens commun ni qui fût lisible, » — personne ne le savait mieux qu’elle, qui lui servait de secrétaire — elle ne pouvait s’empêcher de « trouver le monde bien injuste et les institutions sociales bien extravagantes. » Encore leur aurait-elle pardonné à tous de vivre à leur guise et de s’enfermer dans leur déraison. Mais comment admettre « que ces pitoyables anoblis, ces impertinents militaires comme d’Essales, un bavard qui dans sa campagne du Canada se tenait toujours à cent lieues du canon, ces tristes magistrats comme Vougland, un fanatique d’une révoltante intolérance, se crussent les appuis de la société civile » ? À Versailles, elle en était arrivée à mieux aimer voir les statues des jardins que les personnes du château ; et comme sa mère lui demandait si elle était contente du séjour : « Oui, répondait-elle, pourvu qu’il finisse bientôt ; encore quelques jours et je détesterai si fort ces gens que je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc ? — Sentir l’injustice et contempler à tout moment l’absurdité. » Ne semble-t-il pas que c’est Rousseau qui parle ? Mme Roland ne rappelle pas seulement les emportements austères du maître ; elle en a la modestie ombrageuse et hautaine. Il ne lui suffit pas d’être accueillie comme tout le monde ; les compliments de simple politesse la blessent ; elle entend qu’on la distingue, — nous ne parlons ici que de sa jeunesse, du temps où elle ne comptait encore que pour elle-même ; — et si on ne lui témoigne pas les égards qu’elle se croit dus, quel que soit le personnage, c’est elle qui par sa retenue froide et silencieuse marque la distance et se garde. Plus tard, élevée par la fortune de son mari et par son propre mérite, elle a cependant, s’il faut l’en croire, « longtemps encore conservé la plus entière bonhomie sur son propre compte. » Mais « le train de la Révolution, le mouvement des affaires, la variété de ses situations, la fréquence des comparaisons dans une grande foule et parmi les gens estimés pour leur valeur, lui ont fait apercevoir que le gradin où elle se trouvait n’était pas fort surchargé de monde. »

Ce sentiment personnel l’entraîne. Il est rare qu’on gagne à parler de soi et qu’en donnant satisfaction à la curiosité d’autrui on ne s’expose pas à en trop dire. C’est pour la postérité que Mme Roland écrivait dans sa prison. Elle tenait à se présenter elle-même devant l’histoire, et aucune indication ne lui répugne pour se faire connaître. En cela encore, c’est un disciple de Rousseau, dont elle se donne les franchises. Certaines pages de ses Mémoires rappellent les hardiesses blessantes des Confessions. Au sujet de ses avantages physiques, des crises de sa santé, de ses émotions les plus intimes, Mme Roland entre dans des confidences qu’on ne lit pas sans embarras. N’était-ce pas beaucoup présumer de soi que de croire utile d’intéresser l’histoire à ces détails physiologiques ? Ainsi en est-il de certains renseignements d’un tout autre caractère, sinon d’une plus grande portée ? Faisant les honneurs de sa personne, en bien et en mal, sans réserve, Mme Roland ne croit pas devoir se gêner davantage pour le compte d’autrui : père, mère, amis, parents, maîtres, mari. Si elle ne les décrit pas, suivant le mot de Rousseau, « à toute rigueur, » ce n’est point par leurs beaux côtés qu’en général elle les représente.

Qu’elle esquisse les personnages politiques de son salon en pleine liberté ; qu’elle montre peu de goût pour Vergniaud et l’égoïsme de sa philosophie, ou pour Chénier et les fleurs de sa rhétorique ; qu’elle exalte Buzot, admire Louvet, Brissot et Pétion, aime Champfort et Dusaulx, déteste Pache, Danton et Robespierre, elle ne fait en cela qu’exercer avec courage et sagacité un droit acquis au prix de sa vie. D’autre part, lorsqu’elle nous introduit avec une grâce malicieuse dans le petit réduit de la chambre de sa mère, où elle prenait ses leçons, et s’amuse à dépeindre, dans leurs défauts ou leurs ridicules, au fur et à mesure qu’ils repassent sous ses yeux, son maître de musique, le petit Cajon, successivement soldat, déserteur, capucin, commis et auteur d’Éléments de musique, qu’il avait pillés avec art chez tout le monde ; Mozon, le danseur, honnête Savoyard d’une laideur affreuse, orné d’une loupe à la joue droite qui grossissait à vue d’œil, quand il penchait à gauche sur sa pochette son visage camus et grêlé ; le pauvre Mignard, le guitariste, un colosse espagnol, velu comme Ésaü et qui, en gravité, politesse et rodomontades, ne le cédait à personne de son pays ; le timide Watrin, qui s’enflammait malgré ses cinquante ans, lui, sa perruque et ses lunettes, lorsqu’il posait les doigts de son écolière au par-dessus de viole et lui montrait à tenir l’archet ; son professeur d’écriture et de géographie, Marchand ou M. Doucet, comme elle l’appelait à cause de ses habitudes de bonhomie et de méthode ; son maître de latin, l’abbé Brimont, le petit-oncle (c’était le dernier des frères de sa mère), jeune, bon enfant, paresseux et gai, qui aimait mieux faire sauter sa jeune nièce que de lui expliquer son rudiment ; les sœurs converses du couvent de la Visitation où elle avait fait sa première communion, très éveillées sous leur coiffe et ne perdant ni un mot, ni un coup d’œil : on voudrait moins sentir çà et là la pointe du sens critique et du sourire, et l’on voit trop qu’elle se sait gré de s’être elle-même élevée ; mais tous ces souvenirs donnent une idée si vivante de l’éducation d’une jeune fille de la bourgeoisie à la fin du dix-huitième siècle, et ils sont empreints de tant de grâce et de fraîcheur que c’est le charme qui l’emporte.

Sur la plupart des membres de sa famille, la note est plus émue, sans cesser d’être piquante. Marmontel lui-même n’a rien de supérieur aux scènes où elle se représente entre sa bonne maman Brimont, distribuant à la ronde, non sans solennité, de jolies choses à chaque visite qu’elle reçoit, et se rengorgeant avec complaisance toutes les fois que sa petite-fille a trouvé une repartie heureuse, sa grand’tante Besnard, au cœur d’or, mais à l’aspect austère, à la parole rude, à qui ces gentillesses font hausser les épaules, et Mlle Rotisset, une sœur cadette de Mme Besnard, la bonne Angélique, asthmatique et dévote, pure comme un ange, simple comme une enfant, servant et habillant son aînée avec révérence, parlant peu, mais observant, le menton avancé, les lunettes sur le nez, le tricot à la main, l’oreille au guet et disant tranquillement, pour rétablir l’accord, qu’il n’y a ni à se réjouir ni à se fâcher, que la petite est bien assez raisonnable pour n’avoir pas besoin de tant de cérémonie. Où elle est vraiment touchée surtout, c’est lorsqu’elle en vient à son mari et à sa mère. À l’égard de Roland elle professe un respect profond. Elle adorait sa mère : sa première, sa plus grande douleur a été de la perdre ; elle faillit y succomber ; elle fait et refait avec bonheur l’éloge de sa raison, un peu froide, mais haute, de sa tendresse contenue, mais sûre, de son dévouement.

Mais il n’en est pas de même de son père ni de sa fille. De sa fille qu’elle avait aimée avec passion d’ailleurs, nous le verrons, elle se borne à dire « que la nature l’a faite froide et indolente, que jamais son âme stagnante et son esprit sans ressort ne donneront à son cœur les douces jouissances qu’il s’était promises. » Quant à son père, — c’est là surtout que se marque assez tristement le tour fâcheux de son esprit, — elle ne trouve rien à rappeler qui ne soit à son désavantage, et elle y revient sans cesse. C’était un glorieux, dit-elle, sans instruction, honnête homme sans doute, qui se serait fait tuer plutôt que de ne pas acquitter le prix d’une chose qu’il avait achetée, mais qui l’aurait bien fait payer plus qu’elle ne valait. Le seul souvenir pénible qu’elle ait conservé de son enfance se rapporte à lui, à deux ou trois réprimandes brutales qu’il lui a infligées. Consultée au sujet d’un établissement que son excellente mère comparait bonnement avec son propre ménage, elle lui déclare qu’à aucun prix elle ne voudrait d’un bonheur comme le sien. Sa mère morte, elle se sent « tout à fait orpheline. » Jamais son père ne la comprendra. Elle ne lui pardonne même pas de jouir des compliments qu’on lui adresse sur sa grâce et sa beauté, lorsqu’elle se promène à son bras. Au sujet de son mariage avec Roland, elle rompt avec lui, et pendant six mois elle se retire dans un couvent où elle ne lui laisse point ignorer qu’elle est heureuse. De ses griefs, quelques-uns pouvaient être respectables. Phlipon n’avait pas toujours eu pour sa femme les égards qu’elle méritait. Après sa mort, il avait compromis le peu d’aisance qui lui restait dans des spéculations douteuses et des folies coupables. Ce qu’elle lui reprochait par-dessus tout, c’était d’avoir voulu lui faire épouser un marchand. Elle avait pour le commerce une aversion profonde ; son injuste orgueil n’y voyait qu’avarice et friponnerie. Manon eût aimé sa petite cousine Trude, si tous les Trude n’ avaient de père en fils tenu boutique de miroiterie ; et ç’avait été une des humiliations de sa vie d’avoir toute une semaine, par obligeance, occupant la place de la cousine, vendu des lunettes et des verres de montre. La proposition pressante de son père avait achevé de creuser l’abîme qui les séparait. « Occupée dès mon enfance à considérer les rapports de l’homme en société, nourrie de la plus pure morale, familiarisée avec les grands exemples, s’écrie-t-elle avec une indignation que vingt ans d’intervalle n’ont pas affaiblie, n’aurais-je vécu avec Plutarque et tous les philosophes que pour m’unir à un homme qui ne penserait ni ne sentirait rien comme moi ? » « Cet ami de mon père, ajoute-t-elle avec une froideur un peu âpre et où elle ne vise pas moins son père que son prétendant, était étranger aux idées relevées, aux sentiments délicats par lesquels j’appréciais l’existence. » La sincérité qu’elle s’imposait ou dont elle s’autorisait lui faisait-elle un devoir de raconter tout au long ces mésintelligences en les justifiant à son avantage, alors qu’il eût suffi, s’il était nécessaire, de les indiquer d’un mot ? En quoi importaient-elles à la postérité ? C’est l’excès de la préoccupation personnelle qui l’aveugle. Avant Rousseau, qui aurait conçu la pensée d’honorer à ce prix sa propre mémoire ? On regrette de trouver chez Mme Roland ces « inadvertances de cœur » que Sainte-Beuve reproche si justement à Chateaubriand, un autre élève de Rousseau, parlant de ses père et mère « avec une dureté toute féodale. »

Parmi ses sentiments cependant, celui du bonheur domestique est l’un de ceux que Mme Roland se félicite, non sans raison, d’avoir le mieux connu et le plus goûté ; et — singulière illusion de l’enthousiasme — c’est Rousseau qu’elle remercie « de lui en avoir fait connaître les ineffables délices. » Les tableaux qu’elle trace de sa vie de famille durant les années qu’elle habitait Lyon et Villefranche, sont d’une gravité simple et aimable. « Assise au coin du feu, écrit-elle à Bosc (10 novembre 1786), après une nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami (on sait que c’est ainsi qu’elle appelait Roland) à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec l’un, veillant l’ouvrage de l’autre, savourant la jouissance d’être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux accablés de misère et de chagrins, je m’attendris sur leur sort ; je me replie délicieusement sur le mien et je compte en ce moment pour rien les contrariétés de relations ou de circonstances qui sembleraient quelquefois en altérer la félicité… J’ai eu à la maison pendant deux mois une femme étonnante ;… mais il faut reprendre sa façon d’être accoutumée. Nous sommes entre nous et je me trouve avec bonheur dans mon petit cercle, le plus près du centre ; je me renferme dans cette solitude pour tout l’hiver. » Rentrée à Lyon, plus tard à Paris, avant l’entrée de Roland au ministère, elle ne se laisse jamais tellement ressaisir par les obligations du monde qu’elle ne continue de s’associer aux travaux de son mari et de s’occuper de l’éducation de sa fille. Elle avait entrepris de la nourrir. C’est elle qui l’élève, et elle n’est jamais plus satisfaite que lorsqu’elle peut dire : « Voici un mois pendant lequel Eudora n’a pas passé une heure avec les domestiques. » À Sainte-Pélagie, sachant que Roland est en sûreté et sa fille en bonnes mains, elle se sent non seulement l’esprit soulagé, mais l’âme presque riante. À l’approche du jour fatal, elle rassemble autour d’elle au fond de son cœur tous les êtres qu’elle a tendrement aimés, les plus humbles de son foyer comme les autres, ceux qui se sont donnés à elle comme ceux auxquels elle s’est donnée : la pauvre Agathe, la sœur converse du couvent, qui l’avait prise en affection particulière, « cette chère âme pétrie de soufre et de salpêtre, » dont l’énergie contrainte s’était tournée en passion de dévouement ; sa vieille bonne Mignonne, celle qui avait vu mourir sa mère et qui s’était elle-même éteinte dans ses bras ; les rustiques habitants de sa maison du Clos, — « sa famille agrandie, — dont elle avait tant de fois essuyé les sueurs, adouci la misère, soigné les maladies. » Contre les menaces grossières qui la poursuivent et l’obsèdent, elle se fait un rempart de ces souvenirs. Un doute vient-il à lui traverser l’esprit sur la sécurité d’Eudora, elle a des cris d’angoisse : « Ma pauvre petite, où est-elle ? » Sa dernière pensée est pour elle. La femme qui la servait dans la prison racontait à un de ses compagnons de captivité que, devant eux, elle rassemblait toutes ses forces, mais que, dès qu’ils étaient partis, elle restait quelquefois trois heures appuyée sur la fenêtre à pleurer. « Mon enfant chéri, écrit-elle à sa fille, se raidissant contre l’émotion qui la gagne, ma chère petite amie, je ne sais s’il me sera donné de te voir ou de t’écrire encore. Souviens-toi de ta mère. Ce peu de mots renferment tout ce que je puis te dire de meilleur… Un temps viendra où tu pourras juger de tout l’effort que je me fais en cet instant pour ne pas m’attendrir à ta douce image. » Je ne sais rien de plus poignant que ce sanglot étouffé et cette douleur contenue.

Rousseau aurait pu plus justement réclamer une part d’influence dans le développement du goût si vif que Mme Roland avait pour les choses de la nature. Quel que soit le talent qu’il déploie dans la peinture des affections domestiques, on éprouve toujours quelque pudeur à le prendre pour patron des vertus qu’il pratiquait si peu. Il n’en est pas de même de l’amour de la nature. Là son imagination ne fait qu’animer son style des émotions dont il est rempli. Quand, à son retour de Turin, il retrouve Mme de Warens qui le reçoit chez elle, de la chambre qu’elle lui avait donnée il voit des jardins et découvre la campagne : « C’était, depuis Rossey (où il avait été en pension dans son enfance), c’était la première fois, dit-il avec un ravissement inexprimable, que j’avais du vert devant mes fenêtres. » Ces sensations, nous les retrouvons dans Mme Roland aussi profondes, aussi sincères que chez son maître. Enfant de Paris, enfant de la Seine, comme elle disait, elle aimait et elle a merveilleusement décrit « le beau quartier de l’Île Saint-Louis, » où jadis Abélard avait aimé Héloïse et où, soir et matin, elle contemplait « les gracieux contours de la rivière, les quais tranquilles, la campagne fuyant à l’horizon, les vastes déserts du ciel et sa voûte magnifiquement dessinée depuis le levant bleuâtre par delà le Pont au Change, jusqu’au couchant doré derrière les arbres du Cours et les maisons de Chaillot. » Sous les verrous de l’Abbaye il suffisait d’un rayon de cette douce lumière qu’avant de mourir elle devait saluer comme l’Iphigénie antique, pour rendre le ressort à son âme un instant détendue et fléchissante. Les plus aimables souvenirs de sa jeunesse sont ceux des promenades qu’elle faisait le dimanche à Bellevue, à Ville-Bonne, à Meudon d’où elle revenait, après la journée close, les bras chargés de bouquets de fougère et d’orchis, le cœur ému des charmes de la nature et des bienfaits de la Providence. Cette plénitude de vie qu’elle portait partout avec elle, auprès de sa mère, chez ses grands parents, au couvent, aux affaires, en prison, nulle part elle ne l’éprouvait plus largement qu’à la campagne. « Comme ces arbres qui ne se portent bien qu’en plein champ, disait-elle, je me trouve encaissée à la ville, je ne vis entièrement qu’à l’air libre. » Avant d’être ramenée à Paris par la Révolution, et alors que son mari était attaché à la Généralité de Lyon à titre d’inspecteur général du commerce, elle « changeait d’humeur » suivant qu’elle habitait Lyon, Villefranche ou le Clos-la-Platière, la modeste maison de plaisance que Roland possédait près de Thésée, au pied des derniers contre-forts du Beaujolais. À Lyon, elle se moquait volontiers de tout ; la société l’y mettait en gaieté et avivait son imagination ; il ne fallait pas l’exciter, elle se sentait capable de toutes les incartades, et mal en eût pris à ceux qui auraient laissé échapper une plaisanterie : elle l’aurait renvoyée bien affilée. À Villefranche, dans la petite ville où il fallait se surveiller, grave et raisonnante, elle observait, calculait, pesait, sermonnait à son heure. « À la campagne, au Clos, écrit-elle à Bosc, je ne vois plus rien, je pardonne tout : lorsque vous me saurez là, il vous sera permis de vous montrer tout ce que vous vous trouverez être au moment où vous prendrez la plume, original et même bourru, s’il le faut ; j’y suis en fonds d’indulgence ; mon amitié sait y tolérer toutes les apparences et s’accommoder de tous les tons… Je n’ai jamais rien imaginé de plus désirable qu’une vie partagée entre les soins domestiques et ceux de l’agriculture, coulée dans une métairie saine et abondante, avec une petite famille où l’exemple des chefs, le travail commun maintiennent la concorde, l’aisance et les mœurs… » Le spectacle de la nature dilate son cœur, élève son âme. Elle l’étudie en naturaliste ; elle la goûte en poète, — non pas la nature travestie et faussée par la fantaisie des désœuvrés de la cour de Sceaux, ni même la nature exaltée et parée par l’imagination d’un Bernardin de Saint-Pierre, — la vraie nature, dans sa simplicité aimable et bienfaisante. Il semble que Rousseau lui-même ne puisse jamais se dépouiller complètement de ses habitudes d’artifice. Dans la Nouvelle Héloïse, par exemple, ne s’amuse-t-il pas à montrer Julie fabriquant toutes sortes de vins de Sicile avec du vin de Clarens ? Julie n’est qu’une ménagère de roman élevée à la même école que Sophie. Mme Roland se plaît à tout le détail de la ferme qu’elle administre. Ses raisins et ses prunes qu’elle sèche, ses noix et ses pommes qu’elle étend dans le grenier, ses poires tapées qu’on va retirer du four, ses poules qui couvent, ses lapins qui multiplient, sa lessive qui chauffe, le linge qu’on raccommode et qu’on range dans la haute armoire, tous ces soins qu’elle dirige l’occupent à fond et la charment. Elle assiste aux fêtes du village et tient sa place dans les danses sous la feuillée. On vient la chercher de trois et quatre lieues à la ronde pour soigner les malades abandonnés du médecin. Elle parcourt les champs à pied, à cheval, pour recueillir des simples, enrichir son herbier, compléter ses collections, et elle s’arrête avec bonheur devant les touffes de violettes qui bordent les haies gonflées par les premiers bourgeons du printemps, ou devant les pampres rougis qui frissonnent au souffle de l’automne ; tout lui parle, tout lui rit dans les prés et les bois. George Sand répandra un jour sur ces agrestes tableaux un éclat incomparable : elle n’y portera ni plus de naturel ni plus de fraîcheur.

En même temps que son cœur était ouvert aux sentiments de la famille et à l’amour de la nature, Mme Roland avait l’esprit touché des grandes idées de sociabilité et de fraternité humaine. Le Contrat social et les Lettres écrites de la montagne étaient son Évangile. En 1771 elle avait pris parti pour le Parlement contre la Royauté. En 1774, apprenant que le roi Louis XV a été administré, elle éprouvait un trouble profond : « Quoique l’obscurité de sa naissance, de son nom, de son état semble la dispenser de s’intéresser au gouvernement, elle ne peut s’empêcher de penser à l’avenir de sa patrie. » À vingt-deux ans et alors que les bruits avant-coureurs de la Révolution commençaient à peine à se faire entendre, elle prévoyait de quel côté elle serait entraînée. Elle avait arrêté ses principes : le concours perpétuel des actions particulières au bien commun, la bienfaisance générale, la tolérance universelle, voilà ce qui ferait sa religion, quand toute autre lui manquerait. «  Environnée de mes semblables, placée au milieu d’une société dont le bonheur général nous paraît l’objet légitime des travaux de chacun de ses membres, je désire, disait-elle, être heureuse de la manière la plus convenable au bien de mes frères… Le bien commun est et doit être le but de toute liaison possible… On distingue deux sortes de bonté : l’une essentielle et l’autre relative. La bonté essentielle consiste dans les rapports des attributs qui composent un sujet ; je dis qu’un être est bon, quand tous ses organes, quand toutes ses parties contribuent à sa conservation. J’appelle bonté relative celle d’une chose qui, dans sa place, tient à la chaîne universelle des êtres et sert à la perfection du système par la cohésion du tout… La vertu est l’habitude des actions utiles au bonheur public, l’amour de cet ordre, auquel sont attachés les avantages de tous. » Ces avantages ne l’intéressaient pas seulement pour son pays : elle avait « l’âme cosmopolite. » Elle se sentait unie à tout ce qui respire : un Caraïbe ne lui était pas indifférent ; le sort d’un Cafre la touchait. « Alexandre souhaitait d’autres mondes pour les conquérir ; j’en souhaiterais d’autres pour les aimer… L’universalité m’occupe ; la belle chimère de l’utile (s’il faut l’appeler chimère) me plaît et m’enivre. » Rousseau a servi l’universalité, et voilà pourquoi il est « le grand homme qu’elle adore. »

Mais, de toutes les doctrines de Rousseau, aucune n’avait plus profondément ému son esprit que celle sur laquelle l’auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard établissait sa religion philosophique. Dans ses Lettres et dans ses Mémoires elle a raconté elle-même l’histoire de ses troubles, de ses variations de conscience : il n’est pas de partie de son autobiographie intellectuelle et morale sur laquelle elle s’étende plus volontiers. Sa mère, « qui avait de la piété sans être dévote et qui conformait sa conduite aux règles de l’Église avec la régularité et la modestie d’une personne dont le cœur, ayant besoin d’adopter les grands principes, ne voulait pas chicaner sur les détails, » lui avait présenté les premières notions religieuses « d’un air respectueux et de façon à faire sur son imagination vive de grandes impressions. » À sept ans elle étonnait par la précision de ses réponses le curé de sa paroisse et contribuait à mettre en réputation son petit oncle, chargé dans une chapelle voisine du catéchisme de la confirmation. Peu après, son âme « avait conçu le sublime délire de l’amour de Dieu » ; et bientôt sa vie, plus retirée de jour en jour, lui paraissant encore trop mondaine pour lui permettre de se préparer à sa première communion, elle s’était résolue à entrer au couvent. C’est là, chez les dames de la Congrégation de la rue Neuve-Saint-Étienne, qu’elle contracta avec les demoiselles Cannet des liens d’amitié profonde ; et si cette affection dut être pour quelque chose dans le souvenir qu’elle avait conservé de sa clôture volontaire, ce qui y domine, c’est le sentiment des émotions élevées et tendres dont elle avait joui « pendant cette année de calme et de ravissement. » Eut-elle l’idée de se consacrer à la vie religieuse ? On n’en peut douter après ce qu’elle déclare : la solennité de l’office divin enchantait ses sens ; elle lisait avec avidité l’explication des cérémonies et se pénétrait de leur signification mystique ; elle avait toujours sur sa table, à la portée de sa main, un in-folio de la Vie des saints ; les bonnes vieilles qu’elle rencontrait se recommandaient à ses prières ; elle s’enivrait de ses sacrifices et de ses mortifications, ne trouvant rien de plus doux que les déjeuners où elle mettait de la cendre au lieu de sel sur ses rôties de beurre, par esprit de pénitence ; « son cœur soupirait après les temps où les fureurs du paganisme valaient aux généreux chrétiens la couronne du martyre. » « J’étais dévote comme Mme Guyon, dira-t-elle plus tard ; saint François de Sales, l’un des plus aimables saints du Paradis, avait fait ma conquête, et les dames de la Visitation dont il était l’instituteur étaient déjà mes sœurs d’adoption. » Ce furent les controverses de Bossuet, qu’elle avait pris pour fortifier sa foi, « qui l’engagèrent sur la voie de la raisonner. » Cependant les premiers ébranlements avaient laissé intact son cœur, sinon sa raison. Puis étaient venues les crises. « En réfléchissant sur toutes ces choses, remarque-t-elle, je trouvai que Rousseau n’était pas si ridicule qu’on voulait bien le dire, de prétendre mettre son élève à même de choisir une religion, plutôt que de s’ingérer à lui en donner une. » Elle avait passé de la croyance chrétienne au doute, du doute elle était revenue à la croyance ; elle a curieusement analysé elle-même l’état de son âme : « Je suis dévote, écrit-elle à Sophie Cannet, lorsque c’est mon cœur qui agit ; toutes les fois qu’il a l’empire, la religion triomphe ; je veux un Dieu, une âme, une immortalité ; le désir que j’ai qu’ils soient me persuade qu’ils sont : mon cœur reprend-il la tranquillité, alors mon esprit prend son vol, se balance dans les airs, veut croire et doute encore. » Une année passe et elle n’est pas arrivée à se fixer : « Je suis toujours dans la balance du doute et j’y dors paisiblement, suspendue comme les Américains dans leurs hamacs. Arrêtée dans ma conduite et mes sentiments, je vogue dans les opinions et je ne les adopte que conditionnellement, sans opiniâtreté ni chaleur. » « Successivement janséniste, cartésienne, stoïcienne, déiste, » toutes les idées philosophiques dont la nouveauté ou l’ éclat l’avait frappée devenaient siennes jusqu’à ce qu’une autre doctrine eût détrôné la précédente. Durant deux mois entêtée de Descartes, « elle n’avait pu regarder son chat, quand il miaulait, sans se persuader qu’il n’était qu’une mécanique qui faisait son jeu. » Mais rien n’effaça jamais de son âme le sentiment religieux. Dans la diversité des religions qui se partagent l’empire des esprits sur la terre, le christianisme lui paraissait sans contredit la plus respectable. « Sa morale est sublime et pure, écrivait-elle en reproduisant presque dans ses termes la déclaration de Rousseau, je l’aime et la révère ; si Jésus-Christ n’est pas un Dieu, il est l’homme le plus parfait qui ail existé, et l’Évangile est le plus beau livre que je connaisse. » L’existence d’un Dieu l’a toujours si intimement pénétrée, que l’autorité d’un monde entier n’aurait pu l’émouvoir. L’athée n’est point à ses yeux un esprit faux : elle peut vivre avec lui aussi bien et mieux qu’avec le dévot, car il raisonne davantage ; mais il lui manque un sens ; son âme ne se fond point entièrement avec la sienne : où il cherche un syllogisme, elle rend une action de grâces. Ce sentiment naïf et simple, jamais la philosophie dissertante ni aucune espèce d’égarement n’en a tari la source en elle. Comment la vie future se réalisera-t-elle, elle l’ignore ; ce qu’elle sait bien, c’est qu’elle se réalisera. Dans le flegme du raisonnement, elle peut ne croire à rien ; mais, rebutée des spéculations, elle ira chercher la vérité dans l’âme du pauvre en recueillant ses soupirs et en essuyant ses pleurs : que serait-il sans l’espoir d’un Dieu rémunérateur, et si cet espoir est bienfaisant, comment ne serait-il pas fondé ? Elle ne se borne pas à expliquer sa foi dans l’intimité d’une correspondance de jeunesse : elle la confesse et la défend contre ses amis de l’âge mûr qui l’attaquent ou qui ne la respectent pas assez à son gré : « Oui, il faut que je revienne pour vous dire que, toutes les fois que je me promène dans le recueillement et la paix de mon âme, au milieu d’une campagne dont je savoure tous les charmes, je trouve qu’il est délicieux de devoir ses biens à une intelligence divine : j’aime et je veux alors y croire. Ce n’est que dans la poussière du cabinet, ou pâlissant sur les livres, ou dans les tourbillons du monde, en respirant la corruption des hommes, que le sentiment se dessèche et qu’une triste raison s’élève avec les nuages du doute ou les vapeurs de destruction de l’incrédulité. Comme on aime Rousseau ! Comme on le retrouve sage et vrai quand on le met en tiers seulement avec la nature et soi ! » (Lettre à Bosc, datée du Clos 2 juin 1786.) Et n’est-ce pas Rousseau qu’elle appelle encore en tiers entre elle et ses bourreaux, lorsque, à quelques jours à peine de sa condamnation, elle écrivait, pleine de confiance dans la justice d’un monde futur : « Quand des murs immenses me séparent de ce que j’aime, quand tous les maux de la société nous frappent ensemble comme pour nous punir d’avoir voulu son plus grand bien, je vois au delà des bornes de la vie le prix de nos sacrifices et le bonheur de nous réunir ! »

II

À rassembler ces traits, qui ne croirait que l’âme de Rousseau eût passé tout entière dans la sienne ? Qui ne s’attendrait à trouver dans ses idées sur l’éducation des femmes la confirmation des vues de la Nouvelle Héloïse et de l’Émile, si la fermeté même et l’indépendance de ses sentiments personnels ne mettaient tout d’abord en éveil ? Dans le piquant récit de sa visite à la rue Plâtrière, elle rapporte que Thérèse refusa de croire que la lettre qu’elle avait adressée à Rousseau fût de sa main : « Pardonnez-moi,… mais l’écriture seule annonce une main d’homme. — Voulez-vous me voir écrire ? — Non. » Et la porte de se refermer. Que si par bonheur elle se fût ouverte et qu’introduite devant Rousseau, il l’eût questionnée, comme il était naturel, sur ses études et ses lectures, quel n’eût pas été son étonnement de l’entendre exposer, comme elle l’explique à bâtons rompus dans ses Mémoires et dans ses Lettres, la façon dont son éducation s’était faite ! Elle n’avait pas dix ans qu’elle avait déjà épuisé les armoires de la maison paternelle, dévorant, au hasard de l’occasion, tout ce qui lui tombait sous la main : la Bible, Appien, un Théâtre de la Turquie, le Roman comique de Scarron, les Mémoires de Pontis et ceux de Mlle de Montpensier, un Traité de l’art héraldique, un Traité des contrats, dérobant aux apprentis, le soir ou aux heures de repas, quand il n’y avait plus personne à l’atelier, les livres qu’ils déposaient dans une cachette : les Voyages de Regnard, les Comédies du jour, le Plutarque de Dacier, que, pendant le carême de 1765, elle emportait à l’église en guise de Semaine-Sainte, Télémaque, la Jerusalem délivrée, Candide. Au couvent, sa bonne Agathe lui avait procuré les Poésies du Père du Cerceau et nombre d’ouvrages de mysticité. Chez sa bonne maman Phlipon, le Philothée de saint François de Sales, le Manuel de saint Augustin, Bossuet, et vingt bouquins de voyages, force mythologie, les Lettres de Mme de Sévigné, étaient « devenus l’objet de ses méditations ou l’amusement de son imagination. » À moins de dix-huit ans, elle avait « coulé à fond » pêle-mêle les historiens et les philosophes, les poètes et les savants, les saints et les sceptiques, les maîtres et les inconnus : Rollin et Platon, Corneille et Maupertuis, Pope et l’abbé Bannier, saint Jérôme et Bayle, Montesquieu et le Père Berruyer, Homère et la Maison rustique, « mille autres bigarrures, mille autres choses aussi concordantes[2]. » À peine avait-elle fait une liaison nouvelle ou était-elle entrée dans une maison inconnue, qu’elle en explorait les ressources. Elle avait toujours plusieurs lectures en train. Elle interrogeait ceux qui ne lui fournissaient rien et les feuilletait comme un livre. Levée dès cinq heures, lorsque tout dormait encore dans la maison, elle se glissait doucement, en jaquette, sans se chausser, jusqu’à la petite table placée dans un coin de la chambre de sa mère, et elle commençait ses journées. Jamais il n’était pour elle ni trop tôt ni trop tard : « elle enrage du peu de durée des heures ; sa cervelle bout comme de la cire sur feu. » Sa mère la laissait faire ; elle ne voyait pas d’inconvénient à ce que « cette jeune tête qui avait besoin de travailler s’exerçât sur toute sorte de sujets, » sauf avec Rousseau, dont elle redoutait l’influence. Le père, qui d’abord se piquait de seconder les goûts sérieux de sa fille, lui avait fait cadeau, à neuf ans, des Pensées sur l’éducation de Locke et du Traité sur l’éducation des filles de Fénelon, « donnant à l’élève des livres faits pour le maître » ; plus tard, renonçant « à ces choix que sa fille trouvait vraiment trop plaisants, » il se bornait à lui apporter du cabinet de lecture voisin les ouvrages qu’elle lui demandait, d’après un renvoi, une note, une citation, une critique qui avait appelé son attention. C’est elle-même qui avait senti de bonne heure qu’on n’apprend rien quand on ne fait que lire, « qu’il faut extraire et tourner en sa propre substance » les choses qu’on veut conserver. Elle s’était donc mise à faire des extraits et des résumés ; « couchant le matin sur un cahier ce qui la veille avait piqué son intérêt, barbouillant du papier à force quand la tête lui faisait mal, écrivant tout ce qui lui venait en idée pour se purger le cerveau. » Elle n’avait point de plan, point d’autre but que de connaître et de s’instruire. La poésie, l’histoire et la philosophie ne suffisant plus à nourrir « son imagination vorace, » elle avait appelé à son aide l’algèbre et la géométrie. Sa chère Cannet, qu’elle tenait au courant de toutes ses études, riait sans doute de la voir suer sur un calcul, tourner autour d’un problème après avoir commencé une chanson ou fait à perte de vue des raisonnements sur l’existence de Dieu ; elle reconnaissait elle-même qu’elle avait souvent « l’esprit à la débandade » ; mais rien ne pouvait apaiser ce besoin d’apprendre. Que de fois « elle avait été tentée de prendre une culotte et un chapeau pour avoir la liberté de chercher et de voir de près le beau de tous les talents » ! — Rousseau, en écoutant cette confession, aurait-il été plus touché de la curiosité généreuse de cette âme ardente, que troublé de l’activité désordonnée et fiévreuse où elle se complaisait : à coup sûr, il n’y aurait pas reconnu les principes de l’éducation de Sophie.

À la vérité, Mme Roland n’aurait pas fait difficulté de déclarer elle-même au premier mot que, sans rien regretter de la façon dont ses études s’étaient trouvées conduites, elle était loin de se donner en exemple ; elle sentait bien qu’elle était une exception, non un modèle. Mais c’est le fond même de son système où Rousseau n’aurait retrouvé en elle ni lui-même ni sa doctrine.

Il en est des idées de Mme Roland sur l’éducation des femmes comme de sa propre éducation : il n’y faut pas chercher une logique bien serrée ; elles sont dispersées et un peu confuses. Cependant il n’est pas impossible d’y mettre un peu d’ordre et de lumière et d’arriver à marquer les points où elle se sépare de son maître, parfois sans en avoir la pleine conscience, le plus souvent en le combattant directement.

Tout en se faisant sa vie propre, Mme Roland s’était toujours accommodée aux conditions de la vie commune. Elle a peint à ravir le mélange de vanité et de bon sens qui caractérisait les mœurs de la bourgeoisie de son temps : ses promenades aux Tuileries le dimanche, ses visites de famille aux fêtes carillonnées et au premier de l’an en robe de cour à queue ornée de chiffons, et ses modestes courses de la semaine au marché ou dans les magasins en petit fourreau de toile : « cette petite personne, qui paraissait les grands jours dans un costume qu’on aurait pu croire sorti d’un équipage et dont l’apparence était fort bien soutenue par son maintien et son langage, » allait seule acheter à quelques pas de la maison le persil ou la salade que la ménagère avait oubliés ; cette enfant qui lisait tant d’ouvrages de haut vol était appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Cela ne lui plaisait pas toujours ; mais elle n’en témoignait rien, et elle mettait aux choses tant de politesse et de bonne grâce, qu’elle emboursait le plus souvent sur son passage quelque compliment. L’habitude de la simplicité lui en était restée. Jusque dans sa prison Mme Roland s’obligeait à « faire sa chambre, » à tenir ses effets en ordre, à disposer ses livres et ses cahiers, à soigner ses fleurs. Elle a toujours eu la coquetterie de « son domestique. » Chargée de gouverner la maison après la mort de sa mère, « il fut un temps, disait-elle, où je ne me trouvais contente qu’ avec un livre ou une plume à la main ; je suis présentement aussi satisfaite de l’emploi de mon temps, lorsque j’ai cousu une chemise à mon père ou additionné un compte de dépenses, qu’après avoir fait une lecture profonde. Je ne me soucie nullement d’être savante : je veux être bonne et heureuse, voilà ma grande affaire. Un sens droit, un cœur sincère, que faut-il de plus ? » Lors de son voyage à Londres, ce qui l’a le plus frappée et séduite dans les mœurs anglaises, c’est que les femmes appartiennent aux soins de la famille. Dans un Avis à sa fille, elle avait écrit elle-même une sorte de traité sur l’art de nourrir les enfants. Mais elle n’entendait pas que les soins de la vie domestique fussent exclusifs de toute autre occupation et qu’il fallût se laisser absorber par des goûts inférieurs. « J’ai vu, écrivait-elle, ce qu’on appelle de bonnes femmes de ménage insupportables au monde et même à leur mari par une précaution fatigante de leurs petites affaires. Je ne connais rien de si propre à rendre un homme épris de toute autre que de sa femme : elle doit lui paraître fort bonne pour sa gouvernante, mais non lui ôter l’envie de chercher ailleurs des agréments. Je veux qu’une femme tienne ou fasse tenir en bon état le linge et les hardes, nourrisse ses enfants, ordonne ou fasse sa cuisine, sans en parler, et avec une liberté d’esprit, une distribution de ses moments qui lui laissent la faculté de causer d’autre chose et de plaire enfin par son humeur, comme par les grâces de son sexe. J’ai eu occasion de remarquer qu’il en était à peu près de même dans le gouvernement des États, comme dans celui des familles ; ces fameuses ménagères, toujours citant leurs travaux, en laissent beaucoup en arrière en les rendant pénibles pour chacun ; ces hommes publics si bavards et tant affairés ne font bruit des difficultés que par leur maladresse à les vaincre ou leur ignorance à gouverner. » C’est à donner aux femmes le charme dans la solidité que doit tendre, de l’avis de Mme Roland, toute leur éducation ; et voici comment elle en entend la direction.

Dans l’enthousiasme de la vingtième année, elle écrivait à Sophie Cannet : « On pourrait dire des femmes que, favorisées par la nature à tant d’égards, faites pour embellir l’univers, il ne leur manque que d’être élevées comme les hommes pour l’étonner et lui montrer des vertus que jusque-là il croyait affectées aux hommes par préférence. » Pure exubérance d’ambition de jeunesse, dira-t-elle à trente ans en souriant. Jamais la chimère de l’égalité des sexes ne la toucha sérieusement. Ses amis aimaient « à la faire jaser » sur ce point, et elle répliquait avec verve : « Non, je ne veux pas recevoir de loi, mais je ne prétends pas non plus en imposer à personne… Les lois nous laissent sous une tutelle presque continuelle, et l’usage nous défère dans la société tous les petits honneurs ; nous ne sommes rien pour agir, nous sommes tout pour représenter. Soit. Je crois, je ne dirai pas autant qu’aucune femme, mais autant qu’aucun homme, à la supériorité de votre sexe à tous égards. Vous avez la force d’abord et tout ce qui y tient ou ce qui en résulte : le courage, la persévérance, les grandes vues et les grands talents. C’est à vous de faire les lois en politique comme les découvertes dans les sciences ; gouvernez le monde, changez la surface du globe, soyez fiers, terribles et savants ; vous êtes tout cela sans nous, et par tout cela vous devez nous dominer. Mais, sans nous, vous ne seriez ni vertueux, ni aimants, ni aimables, ni heureux ; gardez donc la gloire et l’autorité dans tous les genres, nous ne voulons avoir d’empire que par les mœurs… » Était-ce modestie de polémique, modestie feinte ? Nullement. Mme Roland écrivait beaucoup, nous venons de le voir. Sa plume lui était un soulagement. Elle lui servait en même temps à éclaircir ses idées et à conserver des témoignages comparatifs de ses sentiments : sous le titre d’Œuvres de loisir et réflexions diverses, elle s’était fait des recueils de ses pensées. Mais elle ne les communiquait qu’à ses amies. « Tel vrai qu’on puisse dire de la facilité des femmes, ce n’est jamais pour le public, » à son sens, « qu’elles doivent avoir des connaissances et des talents. » Pour rien au monde, elle n’aurait voulu être « une constellation, une femme en us, une femme auteur ; elle se serait plutôt mangé les doigts. » Et ce n’est pas seulement parce que les femmes ne peuvent que perdre à ce titre, parce que la critique s’empare de leur personne et leur fait payer la réputation que leur talent leur vaut par l’éclat qu’elle donne à leurs défauts ; c’est surtout qu’elle avait de bonne heure conçu « de l’application des talents des femmes » une idée grave et élevée.

« Est-ce donc pour briller aux yeux comme les fleurs d’un parterre et recevoir quelques vains éloges que les personnes de mon sexe sont formées à la vertu ? se demandait-elle. Que m’importent les regards curieux, les compliments doucement murmurés d’une foule que je ne connais point et qui est peut-être composée de gens que je n’estimerais point, s’ils m’étaient connus ? Suisje donc au monde pour dépenser mon existence en soins frivoles, en sentiments tumultueux ? Ah ! sans doute, j’ai une meilleure destination. Cette admiration qui m’enflamme pour tout ce qui est beau, sage, grand et généreux, m’apprend que je suis appelée à le pratiquer ; les devoirs sublimes et ravissants d’épouse et de mère seront un jour les miens ; c’est à me rendre capable de les remplir que doivent être employées mes jeunes années : il faut que j’étudie leur importance, que j’apprenne, en réglant mes propres inclinations, comment diriger un jour celles de mes enfants ; il faut que, dans l’habitude de me commander, dans le soin d’orner mon esprit, je m’assure les moyens de faire le bonheur de la plus douce des sociétés, d’abreuver de félicités le mortel qui méritera mon cœur, de faire rejaillir sur tout ce qui nous environnera celle dont je le comblerai et qui devra être tout entière son ouvrage ! » Ce ne sont pas précisément là les rêves de Sophie. Encore moins faut-il chercher quelque rapport entre les dramatiques incidents des Solitaires et la sérénité des occupations dans lesquelles Mme Roland cherche et trouve la réalisation de son idéal. Sans qu’elle s’isole de personne, ni se désintéresse de rien (le mouvement du monde ne l’a jamais laissée indifférente), ce qui remplit sa vie, c’est l’éducation d’Eudora et sa participation journalière aux travaux de son mari. Une des lettres si reposées qu’elle écrivait du Clos (23 mars 1785) la montre dans toute l’activité de la vie de famille, s’occupant au sortir du lit de son enfant et de son mari, faisant lever l’un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les laissant ensemble au cabinet, tandis qu’elle va elle-même donner son coup d’ œil dans toute la maison, de la cave au grenier. La plupart de ses billets à Bosc commencent ou se terminent par l’annonce naïve d’un nouveau progrès de l’enfant qui marche dans l’ombre comme au grand jour et n’a peur de rien ; qui n’imagine pas qu’il vaille la peine de mentir sur quoi que ce soit et qui se croit belle quand on lui dit qu’elle est sage et qu’elle a une robe toute blanche ; qui lit bien, s’amuse à faire des figures de géométrie et ne connaîtra bientôt plus d’autres joujoux que son aiguille ; qui aime les histoires, à la condition qu’elle n’ait pas à tendre l’oreille plus d’une demi-heure pour en savoir la fin ; qui avait jadis une forte tendance à faire tout le contraire de ce qu’on lui disait, mais que la raison gagne et qui s’applaudit d’une obéissance comme ferait un héros d’un effort sublime ; qui révère son père, bien qu’il joue beaucoup avec elle, mais qui n’a pas de plus grande confidente en toutes choses que sa mère et qui est fort embarrassée de sa petite personne lorsqu’il y a brouille, car elle ne sait plus à qui demander ses plaisirs et raconter ses folies, etc. Tous ces détails gracieux où se répand le cœur de la mère sont entremêlés de renseignements d’un égal intérêt sur les notes que l’épouse recueille pour son mari. Un jour viendra où ses amis croiront lui faire honneur en révélant cette intime et secrète collaboration qui devait lui être imputée à crime. « Mon Dieu, s’écrie-t-elle, non par souci du danger qu’elle bravait, mais par impatience de tout ce qui semble viser l’éclat, mon Dieu, qu’ils m’ont rendu un mauvais service ceux qui se sont avisés de lever le voile sous lequel j’aimais à demeurer ! Durant douze années de ma vie, j’ai travaillé avec mon bon ami, comme j’y mangeais, parce que l’un m’était aussi naturel que l’autre. » Il semble qu’elle ne fût faite que pour cette vie recueillie, modérée, heureuse, pour ce rôle de « providence intérieure » qu’elle aimait entre tout[3].

Cette destination de la femme tout à la fois aimable et austère, si supérieure à celle que lui assignait Rousseau, Mme Roland ne la justifiait pas seulement par son exemple : elle l’appuyait de tous les raisonnements que lui suggéraient la réflexion et l’expérience. En 1776 l’académie de Besançon avait proposé pour sujet de prix la question de savoir comment l’éducation des femmes pouvait contribuer à rendre les hommes meilleurs. Elle avait concouru incognito, sans mériter le prix. Ses conclusions ne se rattachaient à rien moins dans son esprit, paraît-il, qu’à un plan général d’organisation sociale. Mais son discours avait simplement pour objet de « montrer comment il lui semblait que les femmes doivent être, » et, en dehors de cette dissertation qui n’est qu’une œuvre académique, trop souvent froide et ampoulée, c’est un point qu’elle traite assez souvent dans sa correspondance pour qu’il soit facile de se faire une idée de sa manière de voir.

Prenant corps à corps la doctrine de Rousseau, elle considérait que c’est une faute de ne cultiver chez les femmes que les grâces et les agréments ; qu’une éducation meilleure ferait des épouses plus dociles, des maris plus sages et conséquemment des hommes plus heureux ; que si les grandes connaissances, les sciences relevées pouvaient, il est vrai, faire concevoir aux femmes la fâcheuse ambition de dominer, une éducation sans fonds ne leur en inspirait pas moins l’envie et qu’il s’y joignait l’incapacité. « Un grand homme — c’est Jean-Jacques qu’elle désigne — a dit qu’une femme bel esprit était le fléau de son mari et de sa maison, écrivait-elle ; je crois qu’une ignorante sotte et frivole n’est pas un moindre fléau. Le vif amour du bien ne saurait résulter que de la vue distincte de son prix. Cette vue suppose nécessairement un jugement éclairé, l’habitude de réfléchir et le talent d’observer. L’ignorance est à l’esprit ce que l’aveuglement est au corps : elle nous retient dans les ténèbres et nous empêche d’agir… Nous ne sommes plus à ce temps où l’on imaginait qu’elle est la gardienne de la vertu et la garantie de la sagesse : ce préjugé, j’ose le dire, serait aujourd’hui plus sensible qu’il ne le fut jamais. Il faut aux femmes une force éprouvée pour résister au torrent de l’exemple et des connaissances raisonnées pour adopter les meilleurs principes. » Que nous voilà loin de la fiancée d’Émile, à qui Rousseau interdisait d’avoir des principes avant de se marier et dont le devoir étroit était d’épouser sans discussion, sans examen, ceux de son mari !

Ce qu’il ne faut pas moins combattre chez les femmes, dans l’opinion de Mme Roland, c’est l’excès de la sensibilité. Par cela même que la délicatesse de leurs organes les assujettit aux impressions des sens et les expose de toutes parts aux passions, l’objet de leur éducation doit être, non de justifier et d’encourager ces faiblesses, mais de leur enseigner et de les exercer à s’en défendre ; il faut éclairer, soutenir, armer leur âme. Ici encore, on le voit, Mme Roland se mettait en opposition formelle avec Rousseau. Et elle ne se bornait pas à toucher la question en passant comme Mme Necker. « C’est parce que la dissipation nous entraîne, dit-elle, parce que la frivolité nous séduit et que tout conspire à fortifier leur ascendant sur nous, qu’il est si difficile de nous donner ce sens droit, ce goût du vrai, ces idées saines, nécessaires pour éviter les écarts de la folie et le néant de l’inutilité. Entourées comme on entoure les princes, nous partageons avec eux le malheur d’avoir des flatteurs en grand nombre et d’être souvent sans amis. Nous sommes nées à peine que le murmure enchanteur des éloges se fait entendre autour de nous ; donnés à des élans agréables, ils fixent sur eux notre attention et nous trompent sur la réelle valeur des choses. Occupées à les mériter sans cesse par les petits agréments qui nous les ont valus, nos vues se divisent et se rétrécissent ; l’illusion de la vanité resserre et dessèche en quelque sorte notre sensibilité et se disperse sur mille objets indignes d’elle. Guidées par le caprice, maîtrisées par les sens, adorées dans la jeunesse, oubliées un peu plus tard, inutiles en tout temps, nous avons quelque ressemblance avec ces idoles auxquelles un peuple superstitieux rend ses humbles hommages lorsqu’il en attend des bienfaits, et qu’il néglige ou châtie dans sa mauvaise fortune… Il faut donner plus d’étendue à l’esprit des femmes, plus d’élévation à leur âme, de façon à déterminer leur sensibilité vers des objets dignes de l’exercer. »

Mais par quels moyens les pourvoir de cette force qui, en leur laissant leurs grâces naturelles et sans les faire sortir de leur rôle, les préserve et les élève ? Par l’habitude du travail et l’exercice de la raison. On n’attend pas de Mme Roland un programme d’études. Elle avait appris à sa fille l’italien et l’anglais ; elle aurait voulu lui inculquer le goût des beaux-arts, le dessin et la musique, non pas tant « pour lui faire acquérir un talent distingué que pour lui faire contracter le besoin de l’application et multiplier ses moyens d’occupation : c’est ainsi qu’en échappant à l’ennui, la plus cruelle maladie de l’homme en société, les femmes se garantissent des écueils du vice et des séductions plus redoutables que le vice. » Voilà tout ce que nous trouvons d’un peu précis dans la direction de l’éducation qu’elle avait commencé à donner à sa fille : il est vrai qu’à moins de douze ans elle en était séparée. Mais en général, chose remarquable, cette femme insatiable de savoir prise peu le savoir pour les femmes[4] ; cette infatigable raisonneuse, qui, dans les sciences abstraites comme dans les matières philosophiques, poursuit la solution des problèmes les plus ardus ou les plus délicats et ne s’arrête que lorsqu’elle est arrivée à faire dans son esprit la lumière, interdit presque aux femmes les sciences de spéculation par le motif qu’elles exigent une tension d’esprit que ne comporte point la finesse de leurs ressorts. Elle compte sur leur pénétration naturelle, « sur cette sorte de science infuse supérieure en tant de points au savoir acquis des hommes et qui a fait justement dire de la plupart d’entre eux ce que Claire écrivait de Volmar : il aurait mangé tout Platon et tout Aristote sans deviner cela. » Elle ne croit point d’ailleurs que la société ait rien à gagner à pousser les femmes dans les voies de l’étude pour l’étude. « Nous sommes plus utiles, disait-elle, par nos vertus que par nos connaissances. » L’instruction pour elle est moins un développement des forces intellectuelles qu’un moyen de culture morale. La morale représente à ses yeux la science des femmes par excellence, parce que c’est celle « dont l’application à la pratique est journalière et perpétuelle. » Rousseau recommandait à Sophie d’observer, non l’homme en général pour apprendre à connaître l’humanité, mais les hommes au milieu desquels elle était appelée à vivre pour s’exercer à s’en servir et à en jouer. C’est l’homme qu’avec un sens de la réalité plus sûr et plus noble Mme Roland veut que les femmes étudient. « Destinées à faire le bonheur — le bonheur, non le plaisir — d’un être imparfait, il faut qu’elles connaissent sa nature et ses défauts, ses passions et ses faiblesses, les moyens d’employer les uns à l’avantage commun et de prévenir les malheurs où peuvent conduire les autres… Chargées de l’éducation dans le jeune âge, où se font les premières et les plus fortes impressions, elles ont besoin de connaître les moyens de rendre leurs corps sains et robustes, de développer leur intelligence, de l’aider dans ses progrès, de l’éclairer dans sa marche et de le mettre dès les premiers pas sur le chemin de la vérité. » Toutes les réflexions de Mme Roland ont ce caractère de simplicité et cet accent de sagesse. Pas plus que Mme Necker, elle n’exalte l’héroïsme et les grands élans de vertu ; c’est l’éducation quotidienne de la lutte avec soi-même qu’elle préconise. « Pour être bon, écrivait-elle à Sophie Cannet, il faut de l’opiniâtreté et de la force ! Si le sentiment prépare à la sagesse, c’est la raison seule qui en fonde l’habitude et en fait la durée. » Elle définit la vertu la justesse d’esprit appliquée aux mœurs. Ses dernières instructions à sa fille se résument en ces deux mots : « qu’elle s’assure une vie active et réglée. »

III

Cette fermeté et cette précision de raison sont le fonds même de la force morale que, par un effort persévérant de réflexion et de volonté, Mme Roland était arrivée à se créer.

Au premier abord, à l’entendre, il semble qu’elle soit toute d’abandon et de passion. Elle entretient volontiers ses amis de ses sentiments qu’elle aime à verser, de son âme qu’elle se plaît à répandre, de sa mélancolie qui déborde ; elle parle avec le même naturel de la belle humeur qui l’emporte, de la joie qui l’enivre ; un rayon de soleil change le cours de ses idées : que, par une jolie matinée de printemps, au moment où elle va clore une lettre grave, sa cousine se présente qui lui propose de l’emmener en promenade, « son imagination galope, sa plume trotte, ses sens sont agités, les pieds lui brûlent. » Elle se livre à toutes ses impressions, comme elle se livrait à ses études, avec cette sorte de furia, cette intensité qui lui permettait de dire « qu’en embrassant l’ensemble de son existence, n’ayant pas atteint quarante ans, elle avait prodigieusement vécu, si l’on compte la vie par le sentiment qui marque tous les instants de sa durée. » « J’ai plus d’âme que de figure, plus d’expression que de traits, » écrit-elle dans son portrait, voulant indiquer par là la mobilité de sa physionomie morale, non moins difficile à saisir que l’autre. Cette activité « la tourmente ; il faut qu’elle imagine ou qu’elle raisonne, » et il lui échappe des jugements étranges, comme lorsqu’elle traite Faublas de joli roman, des mots odieux et qu’on voudrait effacer de ses Lettres, comme le jour où elle demande des têtes.

Mais ce ne sont là, pour ainsi dire, que des éblouissements. Si sur le moment elle se laisse attacher à tout ce qui la séduit, elle ne « nourrit pas de chimère » : à l’époque de sa plus grande ferveur d’admiration pour l’Émile, elle en signalait judicieusement, nous l’avons vu, les rêves irréalisables et les utopies dangereuses. Aussi réfléchie qu’ardente, elle distingue entre ses imaginations et ses raisonnements : « elle regrette presque ce qu’elle a imaginé et tire toujours quelque fruit de ce qu’elle a raisonné. » « Incrédule au cabinet, pieuse au temple, » se prêtant à tous les contrastes, aucun sentiment ne la dépossède complètement d’elle-même ; elle reste toujours en mesure de se reprendre. Dans les conjonctures plaisantes, elle se chicane en riant et se moque de sa sensibilité trop expansive : ainsi plaisantera-t-elle au sujet du discours lu par son mari à l’académie de Lyon, « où il y avait sur les femmes beaucoup do choses dont plusieurs se sont mouchées et peut-être lui arracheraient les yeux, si elles apprenaient qu’elle y eût quelque part. » Elle sait se taire et se retrancher au besoin ses plus aimables agréments ; « il est tel vieillard épris de sa propre personne, jaloux de sa petite science longuement acquise, qui pourrait la voir dix ans sans se douter qu’elle sait autre chose que faire une addition et coudre une chemise. » Ses amis la traitent de gentille. « Gentille, oui vraiment, et ce n’est pas peu dire, car vous saurez qu’à Villefranche, en Beaujolais, on entend par cette expression appliquée à une femme, idem masculinée pour un homme, la pratique du bien, l’amour du travail, l’intelligence, l’activité, la maîtrise de soi. » Sa dévotion de jeunesse lui avait fait contracter l’habitude de la retenue ; le respect de sa dignité l’y a confirmée. À force de se sauvegarder, elle est arrivée à se régir ; elle en fait sa « volupté suprême : dans le siècle où elle est appelée à vivre, il est si facile de se laisser corrompre ou abaisser ! » « La philosophie, l’imagination, le sentiment, le calcul, étaient également exercés chez moi, » dit-elle ; et tout cela concourt à lui tenir l’esprit haut. C’est une stoïcienne ; elle en a l’âme tendue. Après la mort de sa mère, la légèreté de son père qui « se ruine à petit bruit » l’exalte froidement ; elle préférerait le « sifflement des javelots et les horreurs de la mêlée aux bruits sourds des traits qui la déchirent ; mais c’est la guerre du sage luttant contre le sort ; elle se venge à mériter le bonheur du sort qui ne le lui accorde pas. » Si elle a eu en sa vie plus de vertus que de plaisirs, « si l’on peut dire même qu’elle a été un exemple de l’indigence de plaisirs, » elle ne le regrette ni ne s’en plaint. On lui proposerait de renaître avec le choix des dispositions, « qu’elle ne voudrait pas changer d’étoffe ; elle demanderait à Dieu de lui rendre celle dont il l’avait formée. »

Dans ses rêves de jeune fille, de quatorze à seize ans, elle voulait un homme poli ; de seize à dix-huit, elle avait souhaité un homme d’esprit ; à partir de dix-huit ans, il lui faut un vrai philosophe, « de manière que, si cela continue, à trente ans il lui faudra un ange humanisé. » À vingt-cinq ans, après avoir vu défiler sous ses yeux « la levée en masse des prétendants, » et alors qu’elle s’était arrêtée à la pensée du célibat, elle se décide à épouser Roland, mais elle ne s’y décide qu’après mûres réflexions faites dans la retraite d’un couvent. Elle ne se dissimule pas qu’un homme de moins de quarante-cinq ans n’aurait pas attendu plusieurs mois (Roland avait pris son temps) pour la déterminer à changer de résolution, et elle avoue bien que cela même avait réduit ses sentiments à une mesure qui ne tenait rien de l’illusion. Ce qu’à l’épreuve elle apprécie dans cet homme, c’est, avec le savoir et le goût qui ne manquaient pas à Roland, une âme forte, une probité austère, des principes rigoureux ; mais, « mariée dans tout le sérieux de la raison, elle ne trouve rien qui l’en tire. » Cette association grave et sévère ne suffit pas longtemps à remplir son cœur ; elle se réfugie alors dans l’affection de ses amies de couvent, dans ses propres pensées dont elle « aime la compagnie. » Un jour arrive cependant où la nature reprend ses droits, où « sa vigueur d’athlète » est impuissante à la défendre contre l’orage des passions. Tout l’exposait : son âge et l’âge de Roland, sa beauté, son intelligence, le bouillonnement des sentiments provoqués ou excités par les émotions de la Révolution. Parmi ceux dont l’admiration paraît ne lui avoir pas été insensible à ce moment, Lanthenas est celui qui semble avoir laissé le moins de traces dans son souvenir. Elle eut davantage à se défendre contre Bancal des Issarts. Ébranlée, elle se rend compte du trouble qui l’agite : « Ma volonté est droite, dit-elle, mon cœur est pur, et je ne suis pas tranquille. » Mais elle ne tarde pas à se raffermir. Bancal des Issarts était parti pour l’Angleterre. À la veille de le voir revenir, elle prend ses assurances. « Rappelez-vous, lui écrit-elle, que, si j’ai besoin du bonheur de mes amis, ce bonheur est attaché pour ceux qui pensent comme nous à une irréprochabilité absolue : voilà le point où j’espère que nous nous retrouverons toujours… » C’est de Buzot que vint l’assaut le plus rude : la grâce de Buzot, « son esprit fier, ses pensées énergiques, ses avis sages » l’avaient touchée. Dans sa droiture elle s’en était ouverte à son mari, et elle soutient énergiquement la lutte avec elle-même. « Je ne vois le plaisir, disait-elle, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens et ne point coûter de regrets. Avec une telle manière d’être, il est difficile de s’oublier et impossible de s’avilir ; mais cela ne met pas à l’abri de ce qui peut s’appeler une passion, et peut-être même reste-t-il plus d’étoffe pour l’entretenir. » Elle tient du moins cette passion enfouie au fond de son cœur. Dans ses Mémoires, elle qui en tout le reste a la confession si facile, il semble qu’elle n’ose point s’ouvrir sur le sentiment qui la domine. À trois reprises on dirait qu’elle va en laisser échapper la révélation, et chaque fois, par un sentiment de délicate pudeur, elle la retient et l’ajourne. Enfin, lorsque, dans ses Dernières Pensées, elle prend congé de ceux qu’elle a aimés, c’est après tous les autres qu’elle arrive à celui qu’elle « ne veut pas nommer et que la plus terrible des passions n’empêcha pas de respecter la barrière de la vertu. » Si l’on souffre ailleurs de ce qui manque parfois à la distinction de ses sentiments et du style dans lequel elle les traduisait, combien ici elle se relève ! C’est soixante ans après sa mort que des billets aussi discrètement conservés par Buzot que par elle-même nous ont fait connaître l’objet de cet amour, et quels tendres et déchirants aveux ! « Je ne dirai pas que j’ai été au-devant des bourreaux, écrit-elle à Buzot ; mais il est vrai que je ne les ai pas fuis. Je n’ai pas voulu calculer si leur fureur s’étendrait jusqu’à moi ; j’ai cru que si elle s’y portait, elle me donnerait occasion de servir X… (Roland) par mes témoignages, ma constance et ma fermeté. Je trouvais délicieux de réunir les moyens de lui être utile à une manière d’être qui me laissait plus à toi. J’aimerais à lui sacrifier ma vie pour acquérir le droit de donner à toi seul mon dernier soupir. » Qui pourrait sonder d’une main assez sûre le secret des cœurs pour affirmer que, dans cette âme tout à la fois si exaltée et si maîtresse d’elle-même, l’impossibilité douloureuse de concilier l’amour et le devoir[5] n’ait pas été pour quelque chose dans l’espèce d’allégresse héroïque avec laquelle elle a marché au-devant de la mort ?

Toute la politique de Mme Roland, si ce mot peut s’appliquer aux actes de sa vie publique, toute sa politique est conforme à cet esprit de résolution réfléchi et éclairé, sans fanatisme comme sans défaillance. Dans ses Mémoires et ses derniers écrits, ainsi que dans ses Lettres de jeunesse, l’ampleur et l’éclat de son style, ses invocations, ses exclamations, le train oratoire et la phraséologie parfois si fatigante qu’elle tient de ses maîtres du dix-huitième siècle, de Rousseau plus que tout autre, risquent de tromper sur l’exactitude et la justesse de sa pensée : au fond, si l’on écarte quelques emportements à jamais regrettables, sa pensée est presque toujours sage et mesurée. Mme Roland a l’enthousiasme de la Révolution, non l’ivresse. Elle n’est pas seulement l’âme éloquente de son parti ; Robespierre et Danton ne s’y trompaient pas : elle en est la raison agissante. Par la passion, a dit Michelet, elle était arrivée à l’idée et elle s’y tenait : cœur chaud, tête saine. Jamais femme n’a moins connu ce que Rousseau appelait, en la glorifiant, « la folie » de la vertu. Au lendemain des premières journées de 1789, tandis que ses amis s’endorment dans les rêves ou s’égarent dans les utopies, c’est elle qui les réveille et les ramène au sentiment pratique des nécessités présentes. Une Constitution qui établisse les droits de la nation, des finances qui lui assurent un lendemain, voilà ce qu’elle leur demande avec la précision et la simplicité familière du bon sens. « Toute Parisienne que je sois, je dirai que vous n’êtes que des myrmidons, tant que vous ne vous ferez pas mieux instruire de la partie des finances et de leur sage administration. Voyez les ménagères connaissant le faible et le fort des maisons comme des empires ; dès qu’on ne veille pas à la marmite, toute la philosophie du monde ne saurait empocher une déconfiture. » Roland tombé, elle se tient pour satisfaite qu’il ait fourni « ses comptes et ses raisons. » Ce qu’elle a à cœur de faire triompher, ce sont les principes de justice, de fraternité, de rénovation sociale dont elle a bercé sa vie. Elle a la haine de l’anarchie et du despotisme des violents, qui en est la forme la plus honteuse et la plus redoutable. Elle adjure les sages de prendre le gouvernement de l’assemblée ; elle gourmande leur inaction, leur faiblesse, qui laisse le champ libre aux ambitieux sans scrupule : « Il faut veiller et prêcher jusqu’au dernier souffle, leur écrit-elle, ou ne pas se mêler de révolution… On n’ose plus parler, dit-on ; soit ; c’est tonner qu’il faut faire. La fermeté ne consiste pas seulement à s’élever au-dessus des circonstances, mais à s’y maintenir : il s’agit de rendre à la raison cette nation férocisée par d’infâmes prédicateurs enragés. » La guerre et le sang versé lui font horreur : « on n’en saurait être trop avare. » Mais si la crainte du danger est nécessaire pour fouetter les indolents, elle bénira la guerre. Elle voudrait donner à Condorcet, « cette liqueur fine imbibée dans du coton, » autant de courage qu’il a de talent. Elle s’indigne de la médiocrité générale : un homme ne sortira-t-il pas de ces inertes assemblées ? « Le sang lui bout dans les veines » quand elle entend vanter les Parisiens « qui ne veulent plus de Deux Septembre, comme si l’on avait besoin d’eux pour en exécuter un second alors qu’ils n’ont qu’à le laisser faire ainsi que le premier. » Quand on lui présente le décret d’arrestation rendu contre les Vingt-Deux en même temps que contre elle, ce n’est point son sort qui la touche, mais celui de « son pays perdu. » Écrouée à l’Abbaye, elle éprouve un soulagement profond à pouvoir se recueillir et retremper ses forces dans ses réflexions et ses souvenirs. Elle est de longue main préparée aux grands sacrifices. Les conversations des geôliers, les bruits du dehors, les avertissements, les menaces n’arrêtent ni ses méditations, ni son récit. Elle écrit sous les yeux des misérables « qui l’auraient massacrée, s’ils eussent pu lire une ligne. » En vingt-deux jours elle a couvert trois cents pages. Achèvera-t-elle le nouveau cahier qu’elle commence ? On l’interrompt pour lui apprendre qu’elle est comprise dans l’acte d’accusation de Brissot. Le temps lui échappe : « à suivre les choses pied à pied, elle aurait à faire un travail pour lequel il ne lui reste plus assez à vivre, » et elle se resserre, elle se résume. Le dégoût la prend enfin, le désespoir l’emporte : « Je ne sais plus conduire ma plume au milieu des horreurs qui déchirent ma patrie ! s’écrie-t-elle : je ne puis vivre sur ses ruines, j’aime mieux m’y ensevelir. Nature, ouvre ton sein… Dieu juste, reçois-moi. »

Les contemporains eux-mêmes ne lui ont pas refusé leur témoignage. « On jetait indifféremment sur la même paille et sous les mêmes verrous, » raconte M. Beugnot, la duchesse de Grammont et une voleuse de mouchoirs, Mme Roland et une misérable des rues, une bonne religieuse et une habituée de la Salpêtrière. Cet amalgame avait cela de cruel pour les femmes élevées, qu’il leur faisait subir le spectacle journalier de scènes dégoûtantes. Nous étions réveillés toutes les nuits par les cris des malheureuses qui se déchiraient entre elles. La chambre où habitait Mme Roland était devenue l’asile de la paix au sein de cet enfer. Si elle descendait dans la cour, sa présence y rappelait le bon ordre, et les femmes sur lesquelles aucune puissance connue n’avait plus de prise étaient retenues par la crainte de lui déplaire. Elle distribuait des secours pécuniaires aux plus nécessiteuses et à toutes des conseils, des consolations et des espérances. Elle marchait environnée de ces femmes qui se pressaient autour d’elle comme autour d’une divinité tutélaire… » — « Tout était d’accord et rien n’était joué dans cette femme, a dit de son côté Lemontey ; Mme Roland ne fut pas seulement le caractère le plus fort, mais le plus vrai de la Révolution. »

D’où lui venait cette sérénité soutenue avec tant de constance pendant cinq mois d’une captivité dont le terme assuré était la mort ? En même temps qu’elle s’entourait des souvenirs de sa jeunesse, Mme Roland réveillait dans son cœur les leçons des maîtres qu’elle avait pratiqués toute sa vie. Le nom de Rousseau était honoré dans les cachots de la Force. Adam Lux, envoyé de Mayence pour demander la réunion de son pays à la République Française et jeté en prison pour avoir pris la défense de Charlotte Corday, avait été fort surpris de ne point voir la France entière à genoux devant les autels élevés par Jean-Jacques à la philosophie ; il s’entretenait souvent avec Hérault de Séchelles de l’Émile, dont Hérault de Séchelles avait apporté un manuscrit tracé en entier de la main de l’auteur. Mme Roland, au cours de ses confessions, ne manque aucune occasion de rendre hommage à celui pour lequel elle avait professé un culte si sincère : elle l’excuse de ses erreurs et de ses fautes ; elle le défend contre ses ennemis ; ramenée par son récit aux impressions de son voyage en Suisse, elle rappelle qu’elle avait été scandalisée de ne pas trouver sa statue à Genève ; mais ce n’est pas lui qu’elle choisit pour guide suprême et pour appui dans ses dernières épreuves. Sa mère autrefois l’écartait de sa main et elle l’en remercie : « Il n’avait déjà que trop contribué à développer son faible, il l’aurait rendue folle. » Quand elle dresse la liste des livres qu’elle veut emporter à l’Abbaye, elle y inscrit en première ligne les Vies de Plutarque, la nourriture de son enfance, l’Essai de Shaftesbury sur la vertu, dont elle ne se séparait jamais, Tacite, son cher Tacite, qu’elle a lu trois fois, qu’elle sait par cœur, qu’elle ne peut se passer de reprendre chaque soir : Jean-Jacques Rousseau n’y figure pas.


  1. Mme Roland, née à Paris en 1754, est morte sur l’échafaud le 9 novembre 1793.
  2. Voici la liste des ouvrages et des noms d’auteurs que nous avons relevée au fur et à mesure dans ses Lettres et ses Mémoires pour la période qui correspond à son adolescence de quinze à vingt et un aus environ : Pluche, Rollin, Crevier, le Père d’Orléans, saint Réal, l’abbé de Vertot, Mézeray, le Père Maimbourg, le chevalier de Folard, Condillac, le Père André, Molière, les Essais de morale de Nicole, les Vies des Pères du désert, Descartes, saint Jérôme, Don Quichotte, Diodore de Sicile, l’abbé Vély, Young, Pascal, Montesquieu, un abrégé de Locke, Burlamaqui, Malebranche, l’abbé Bergier, Rolland, Delille, Virgile, Abbadie, Clarke, Homère, le Traité de la tolérance, les Lettres de Cicéron à Atticus, le Dictionnaire philosophique, les Questions encyclopédiques, Pufendorf, une Vie de Cromwell, le Bon sens du marquis d’Argens, les Lettres juives, l’Espion turc, Voltaire, l’Esprit d’Helvétius, Diderot, Pope, d’Alembert, Raynal, le Système de la Nature, Thomas, les Commentaires de César, Platon, Machiavel, Fontenelle, Maupertuis, Xénophon, Blair, Bourdaloue, Massillon, Fléchier, de Paw, Bayle, Buffon, Nollet, Clairaut, Réaumur, Bonnet, etc., etc.
  3. « Personne ne définissait mieux qu’elle les devoirs d’épouse et de mère, dit dans ses Memoires le comte Beugnot, — un adversaire qu’elle avait désarmé, — et ne prouvait plus éloquemment qu’une femme rencontrait le bonheur dans l’accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce ; les larmes s’échappaient de ses yeux lorsqu’elle parlait de sa fille et de son mari (on sait que c’est dans sa prison que le comte Beugnot l’avait connue) : la femme de parti avait disparu ; on retrouvait une femme sensible et douce, qui célébrait la vertu dans le style de Fénelon. »
  4. « Il y a des gens qui sont bêtes à force de science, disait-elle d’une manière générale : tant de noms, de faits, de pratiques sont entassés dans leur tête, que leur génie naturel en a été étouffé. Leur conversation est un répertoire de ce qu’ils ont lu, sans être jamais l’expression de ce qu’ils ont raisonné ; il fait bon de se servir d’eux comme d’un dictionnaire, mais il faut chercher ailleurs l’être pensant et réfléchi. »
  5. « Mme Roland me disait en parlant de l’union des cœurs vertueux et en vantant l’énergie qu’elle inspire : "La froideur des Français m’étonne. Si j’avais été libre et qu’on eût conduit mon mari au supplice, je me serais poignardée au bas de l’échafaud ; et je suis persuadée que, quand Roland apprendra ma mort, il se percera le cœur." Elle ne se trompait pas. » (Le comte Beugnot, Mémoires.)