L’Éducation des femmes par les femmes/Madame de Maintenon

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MADAME DE MAINTENON



On lit dans l’acte de décès de Mme de Maintenon : « Le dix-septième jour du mois d’avril 1719, a été inhumée… très haute et très puissante dame Françoise d’Aubigné, marquise de Maintenon, institutrice de la Maison Royale de Saint-Louis… » Il semble que ce titre d’institutrice soit le seul que Mme de Maintenon ait voulu prendre devant la postérité. « C’est ma vocation, » répète-t-elle souvent dans sa correspondance familière. La direction de Saint-Cyr l’occupa pendant trente ans. Toute sa vie l’y avait préparée.

I

Françoise d’Aubigné naquit à Niort, le 27 novembre 1635, de Constant d’Aubigné et de Jeanne de Car dilhac. Constant d’Aubigné n’avait pas hérité des fières vertus et de la rude probité de son père Agrippa. Changeant de religion et de parti selon l’intérêt du moment, toujours criblé de dettes, vivant d’expédients et ne reculant même pas devant le crime, impliqué dans une affaire de faux monnayage, meurtrier de sa première femme, il avait passé « la moitié de sa jeunesse dans les prisons de la Rochelle, d’Angers, de Paris, de Bordeaux, ou hors du royaume. » Il était interné au fort de Château-Trompette, « à cause de ses commerces avec les Anglais » (1627), lorsqu’il épousa la fille du gouverneur. Mis en liberté à la suite de ce mariage, moins de quatre ans après il avait été ressaisi par ses créanciers. On l’accusait en outre d’avoir conspiré avec Gaston et ses partisans contre le cardinal de Richelieu (1632). Jeanne de Cardilhac l’avait suivi dans sa captivité ; le cadet de ses fils, Charles, était né en prison, et c’est en prison, comme son frère, que Françoise avait vu le jour. Les parents de Constant, indignés et humiliés de sa conduite, l’avaient tous abandonné. Mme de Villette, sa sœur, était la seule qui vînt le visiter. Elle trouva la nouveau-née dans un tel dénuement, qu’émue de pitié elle l’emporta au château de Mursay, où elle la remit à la nourrice qui avait allaité sa propre fille.

Cependant Mme d’Aubigné n’épargnait rien, ni prières, ni sacrifices, pour obtenir la grâce de son mari. « Vous seriez bien heureuse si je vous la refusais, » avait répondu Richelieu ; et il la lui avait refusée. Ce n’est qu’en 1642, à la mort du cardinal, et quand les prisons d’État furent ouvertes par Mazarin, que Constant fut définitivement libéré. Il alla chercher la fortune à la Martinique. « Au cours de la traversée, raconte Mlle d’Aumale, Françoise fut si mal qu’on la crut morte. Mme d’Aubigné, par un mouvement de tendresse naturelle, la voulut voir avant qu’on la jetât. Elle sentit quelque artère qui battait encore et dit : « Ma fille n’est pas morte. » Ce qui la sauva. On doutait si peu de sa mort que le canon était prêt à tirer pour quand on la jetterait à la mer. » Au retour, « le vaisseau dans lequel elle était pensa être pris par des corsaires. » Mme de Maintenon racontant dans la suite ces premières épreuves, un courtisan, M. l’évêque de Metz, qui était présent, dit : « Madame, on ne revient pas de là pour rien. »

L’esprit d’aventure ne devait pas mieux réussir à d’Aubigné en Amérique qu’en France. En 1647 il mourait, ne laissant à sa famille que des charges, accrues par de nouveaux dérèglements. Dans sa folie de dépenses, tandis qu’autour de lui on manquait du nécessaire, il se faisait un jeu d’acheter à sa femme vingt-quatre esclaves pour la servir. « Ce vaurien a gâté sa vie, » disait Agrippa. Tout autre, en effet, aurait pu être sa destinée. Il n’avait pas seulement des défauts ou des vices. C’était un homme d’esprit, de grande mine, d’humeur enjouée et séduisante. Son père « l’avait nourri avec tout le soin et dépense qu’on eût pu employer au fils d’un prince et instruit par les plus excellents précepteurs qui fussent en France. » Il jouait du luth et de la viole, faisait des vers, et, s’il ne se fût « détraqué des lettres, il eût été un esprit sublime sur les meilleurs de son siècle. » Tous ceux qui n’avaient pas à se plaindre de ses déportements se plaisaient dans son commerce. Mme de Villette l’aimait avec passion, jusqu’à imputer injustement à Jeanne de Cardilhac une partie des malheurs où l’avaient précipité ses désordres. ll avait lui-même une vive affection pour sa fille, que Mme de Villette lui amenait dans sa prison. « Je n’ai d’autre consolation, disait-il, que ma petite innocente. » Mme de Maintenon ne paraît pas avoir été touchée de cette tendresse. Dans sa correspondance avec son frère Charles, qu’entraînait, lui aussi, le goût de la vie libre et de la dépense, elle ne prononce pas une seule fois le nom de son père. Ce qu’elle put connaître de sa vie fut certainement pour beaucoup dans la méfiance qu’elle professait à l’égard des hommes.

C’est sous des traits bien différents que nous apparaît sa mère à travers les documents, d’ailleurs fort restreints, que nous possédons sur son compte. Jeanne de Cardilhac avait l’esprit ferme, le sens droit, le cœur haut. Aucune souffrance morale, aucune privation ne lui avait été ménagée. À peine mariée, elle avait dû provoquer, entre elle et Constant, une séparation de biens ; mais elle n’en était pas moins restée attachée au sort de son mari, et pendant dix ans elle n’avait guère fait que changer de prison avec lui. Cependant la nécessité lui avait imposé le devoir, pour elle et pour ses enfants, de disputer le peu d’aisance auquel elle croyait avoir droit du chef de Constant : elle était allée s’établir à Paris, dans un petit logement au fond de la cour de la Sainte-Chapelle, afin d’être plus à portée des gens de loi à qui elle avait affaire. Ses démarches n’aboutissant pas, Mme de Villette lui reprochait son séjour, ses dépenses, presque sa conduite ; et elle lui répondait, dans une lettre pénétrée d’amertume : « Vous saurez donc qu’il y a plus de dix-huit mois que je vis ici par la Providence seule de Dieu et roule de si peu que cela n’est pas croyable. Je vous en donnerai de bons témoignages, n’ayant pas reçu depuis ce temps-là cinq cents livres, tellement que je me suis trouvée sans un sol, devant à tout le monde, trois quartiers de la maison où j’étais, à boulanger et autres gens. Je vous laisse à penser ce que je pouvais faire ; mais, comme j’ai appris de longue main que de deux maux il faut choisir le moindre, et qu’encore de ce moindre il en faut tirer tout l’avantage qu’on peut, voici ce que j’ai fait : sous prétexte de n’avoir qui faire de meubles, me retirant dans un couvent, j’ai vendu tous mes meubles, à la vérité très peu, l’hôte du logis n’ayant rien laissé sortir qu’au préalable on ne l’eût payé… Après cela, jugez, s’il vous plaît, si j’aurai de la peine à me justifier, comme vous dites : vous appelez cela de légers désordres de la part de votre frère, de mettre par un mauvais ménage sa femme et ses enfants en tel état tous les jours, et vous voudriez que je n’y misse pas ordre ? » Constant rentré en liberté, elle l’avait accompagné en Amérique, et après sa mort, lorsqu’elle débarqua en France, telle était sa détresse, que pendant quelques jours elle dut aller demander la charité à la porte d’un couvent de la Rochelle. Mme de Villette lui offrit un asile à Mursay, à elle et à ses trois enfants. Elle y était à peine qu’elle vit son fils aîné, âgé de seize à dix-sept ans, sur qui elle semblait pouvoir faire quelque fond, se noyer dans un étang. Ces luttes si longtemps et si malheureusement prolongées avaient donné à sa dignité naturelle une sorte de raideur et de sécheresse. Elle était sévère, presque dure pour ses enfants, surtout pour Françoise qui ne la regardait qu’en tremblant. Mme de Maintenon, chez qui les impressions d’enfance étaient restées si profondes, « ne se souvenait, dit Mlle d’Aumale, d’avoir été embrassée de sa mère que deux fois et seulement au front, après une séparation assez longue, » et elle rappelle elle-même qu’elle n’avait en tout vécu avec elle que trois années. Mais ni son exemple, ni ses leçons ne lui furent inutiles. Mme d’Aubigné « enseignait à ses enfants en toute occasion à soutenir avec fermeté les maux de la vie. » Ses deux maximes favorites étaient : la première, de ne jamais faire en particulier ce qu’on n’oserait faire devant des gens de respect ; la seconde, de regarder toujours, pour mesurer son bonheur, au-dessous et non au-dessus de soi : maximes de retenue et de sagesse qui, sur plus d’un point, résument, nous le verrons, la morale pratique de Mme de Maintenon.

À ne considérer que ses affections, sa vraie mère fut Mme de Villette. Elle avait passé ses premières années à Mursay. Pendant que Mme d’Aubigné était à Paris, soit à demander la grâce de Constant, soit à poursuivre ses revendications, c’est Mme de Villette qui l’avait recueillie, quelquefois avec ses deux frères, le plus souvent seule. Elle y resta seule encore, lorsque, au retour de la Martinique, Mme d’Aubigné reprit ses instances contre les membres de sa famille par qui « elle était persécutée et dépouillée. » Mme de Villette avait été l’enfant privilégiée d’Agrippa, qui l’appelait sa fillette, son unique ; elle était imbue de ses croyances et de son esprit. Bien que Françoise, sur le vœu de sa mère, eût été à sa naissance vouée à l’Église catholique, elle l’avait fait instruire dans la religion réformée. Constant n’y trouvait rien qui lui déplût et il n’était pas au pouvoir de Mme d’Aubigné de rien empêcher : comment eût-elle élevé sa fille ? Elle se résignait donc, non sans tristesse, mais elle se résignait. L’enfant était d’ailleurs délicate et maladive. « Je crains bien, écrivait-elle à Mme de Villette, que cette pauvre galeuse — Françoise avait pris la teigne — ne vous donne bien de la peine. Dieu lui fasse la grâce de s’en pouvoir revancher ! » La revanche fut sincère et durable. Françoise s’était donnée à sa tante de toute son âme. Bignette, c’était le petit nom qu’elle portait à Mursay, n’avait de joie, quand elle était chez sa mère, que lorsqu’elle recevait des nouvelles de sa tante ; c’est Mme d’Aubigné qui le rapporte. Tous les souvenirs qui la reportent à Mursay lui sont doux : ses premiers entretiens raisonnables, que Mme de Villette dirigeait avec beaucoup de sens ; ses premières aumônes, qu’elle lui faisait faire au bout du pont-levis ; les conseils et les soins de sa gouvernante, qu’elle devait appeler trente ans plus tard à la cour, elle et son fils, pour les attacher à son service. Au moment de sa conversion, forcée dans ses derniers retranchements, à bout d’arguments, elle ne consentit à se rendre qu’à la condition qu’on ne l’obligeât pas de croire que cette tante, qu’elle avait vue vivre comme une sainte, fût damnée. Même dans sa vieillesse, elle n’en parlait que les larmes aux yeux ; le jour anniversaire de sa mort, elle s’enfermait dans son oratoire pour le lui consacrer tout entier.

Quelle aurait été sa destinée si elle était restée aussi fidèle à la foi de Mme de Villette qu’elle était attachée à son souvenir ? C’est une question qui ouvre le champ aux conjectures. Mme de Maintenon n’aurait pas été embarrassée d’y répondre plus tard, alors qu’elle était habituée à chercher et à trouver la main de Dieu dans les moindres incidents de sa vie. Mais, au moment où le sacrifice s’accomplit, elle éprouva un véritable déchirement : bien qu’à peine âgée de douze ans, c’était déjà le trait particulier de son caractère de ne savoir rien faire, rien aimer à demi. Une vieille parente dont la fille l’avait tenue sur les fonts du baptême — Mme de Neuillant, — voulant faire sa cour à la reine mère, Anne d’ Autriche, l’avait fait enlever à Mme de Villette et prise chez elle. Mme de Maintenon n’a jamais oublié ce qu’elle eut à y souffrir. Mme de Neuillant était, au témoignage de Saint-Simon, « l’avarice même : elle ne put se résoudre à donner du pain à l’enfant sans en tirer quelques services ; elle la chargea donc de la clef de son grenier pour donner le foin et l’avoine par compte, et l’aller voir manger à ses chevaux. » Mme de Maintenon raconte elle-même qu’elle portait des sabots et qu’on ne lui donnait des souliers que lorsqu’il venait compagnie. Mme de Neuillant avait d’ailleurs son dessein : elle voulait, par les mauvais traitements et les humiliations, réduire la jeune fille à abjurer. Aucun moyen ne triomphant d’une obstination que la lutte ne faisait qu’affermir, et mécontente de s’être chargée d’une demoiselle sans bien, elle chercha bientôt à s’en défaire à quelque prix que ce fût. Françoise fut placée au couvent de Niort ; puis, — Mme de Neuillant se refusant à payer pour elle aucune pension, — renvoyée à Paris près de sa mère, qui la plaça comme elle put chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques. À Niort on avait mis en œuvre toutes les séductions pour la ramener ; elle plaisait par son esprit et elle s’était attachée à une des sœurs du couvent, la mère Céleste, qui lui rendait sa tendresse. Les séductions, chez les Ursulines, « devinrent rudoiements, duretés et façons cruelles. » La supérieure était soutenue, excitée par Mme d’Aubigné, que le malheur avait aigrie. Épuisée par près de deux ans de résistance, mais non domptée, Françoise poussa vers Mme de Villette un cri de détresse, la suppliant d’employer son crédit et ses soins à la tirer du couvent. « Ah ! Madame et tante, s’écriait-elle, vous n’imaginez l’enfer que m’est cette maison soi-disant de Dieu. La vie m’est pire que la mort. » (1648.) Mme de Villette ne pouvait répondre et ne répondit pas. On en revint au système de la persuasion. Françoise résista longtemps encore, se défendant pied à pied, discutant les textes, fatiguant les ministres et les abbés la Bible à la main, et « ne consentit à se rendre que lorsqu’elle crut reconnaître de quel côté était la droiture. »

Sortie du couvent, elle vint rejoîndre, dans une petite chambre de la rue des Tournelles, au Marais, sa mère, qui vivait du produit de son travail et d’une rente de deux cents livres que la famille de son mari avait consenti à lui faire (1649). Dès ce moment, la petite-fille de d’Aubigné, du vaillant compagnon d’armes tutoyé par Henri IV, que le souvenir des hauts faits de son aïeul avait « si mal aidé à surnager, » était par elle-même en réputation de beauté, d’esprit et de raison. On l’appelait la jeune Indienne, en souvenir de son voyage en Amérique ; et ce nom avait fait fortune dans le monde qui fréquentait l’hôtel de Scarron. Le vieux poète avait besoin de renseignements sur la Martinique, où il avait conçu le projet d’aller s’établir. Mme de Neuillant lui amena Mme d’Aubigné et sa fille. Françoise apparut dans le salon, rempli comme de coutume, avec une robe si courte et une toilette si pauvre qu’elle en rougit et se mit à pleurer. Scarron ayant voulu lui faire remettre une somme d’argent, elle refusa avec hauteur. Commencées sous ces auspices, les relations furent presque aussitôt brisées. Peu de mois après, Mme d’Aubigné était contrainte par la misère de quitter Paris. À peine arrivée à Niort, où elle voulait se retirer, elle mourait (1650), léguant à sa fille pour dernier conseil la recommandation de « se conduire comme craignant tout des hommes et comme espérant tout de Dieu. »

Françoise ne pouvait plus retourner chez Mme de Villette. Son frère était attaché comme page au service de M. de Neuillant, gouverneur de Niort ; elle n’avait pas d’autre asile. Mais Mme de Neuillant n’était pas d’humeur à soutenir longtemps la charge d’un patronage onéreux. S’il faut en croire Tallémant, qui renchérit encore sur Saint-Simon, elle « la laissait toute nue par lésinerie. » Moins d’un an après, elle la ramena à Paris, résolue à tirer parti de l’intérêt que lui avait témoigné Scarron. Le « pauvre estropié » offrit soit de la prendre pour femme, soit de payer sa dot dans un couvent. Le mariage fut conclu au mois de mai 1652. Mlle d’Aubigné avait seize ans et demi.

II

« La maison de Scarron était le rendez-vous, dit Segrais, de tout ce qu’il y avait de plus poli à la cour et de tous les beaux esprits de Paris. » Le maréchal d’Albret, le comte de Grammont, Ménage, Pellisson, les Scudéry, Mmes de la Suze et de la Sablière en étaient les hôtes familiers, et l’on ne s’y interdisait pas les propos galants ni les conversations libertines. Mme Scarron était alors dans tout l’éclat de la jeunesse. On peut en juger par le portrait que, sept ans plus tard ( 1659), Mlle de Scudéry en traçait dans la Clélie. « Lyrianne — c’est le nom qu’elle lui donne — était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n’épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d’un châtain clair et très agréable, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l’air noble, doux, enjoué et modeste ; et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d’esprit ; leur éclat avait je ne sais quoi qu’on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l’enjouement s’y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer, et l’on peut assurer après sans mensonge que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste son esprit était fait exprès pour sa beauté, c’est-à-dire qu’il était grand, agréable et bien tourné ; elle parlait juste et naturellement de bonne grâce et sans affectation : elle savait le monde et mille choses dont elle ne se souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu’elle le fût infiniment, de sorte que, joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esprit, on pouvait dire qu’elle méritait sa fortune. » Il était difficile d’apporter plus de séductions dans une société plus disposée à en abuser. Mme Scarron, se faisant un rempart de tout ce que la sagesse pouvait trouver d’aimables ressources, s’y maintint dans une mesure très étudiée et très attentive de gravité charmante, — irrésistible dès qu’elle se prêtait à la compagnie, mais ne prenant des fêtes et des entretiens que la part qu’elle en voulait prendre. « Elle passait ses carêmes, dit Mme de Caylus, à manger un hareng au bout de la table et se retirait aussitôt dans sa chambre, parce qu’elle avait compris qu’une conduite moins exacte à l’âge où elle était ferait que la licence de cette jeunesse n’aurait plus de frein et deviendrait préjudiciable à sa bonne réputation. » Scarron le premier avait subi le joug de son attrayante et imposante vertu : « au bout de trois mois il était corrigé de bien des choses. » « S’il fallait manquer à la reine ou bien à elle, disait un des habitués de la maison, j’aimerais mieux le faire à l’égard de la reine. »

Cette vie, tout à la fois brillante et discrète, d’une austérité riante et d’un éclat voilé, si différente de celle qu’elle avait menée jusque-là et par laquelle elle semblait préluder à l’avenir qui l’attendait, dura huit ans à peine. Scarron mourut le 6 octobre 1660, laissant dix mille livres de biens et vingt-deux mille livres de dettes. Il est vrai que, par son contrat de mariage, il avait reconnu vingt-trois mille livres de dot à sa veuve. Tout compte fait, Mme de Maintenon aurait pu, après avoir plaidé, retirer de la succession quatre à cinq mille livres. Elle préféra renoncer au procès et à la succession. « Je ne suis pas destinée à être heureuse, écrivait-elle alors à son frère ; voilà l’état où me laisse ce pauvre homme qui avait toujours quelque chimère dans la tête et qui mangeait tout ce qu’il avait de liquide sur l’espérance de la pierre philosophale ou de quelque autre chose aussi bien fondée. »

Elle se retira au couvent des Hospitalières de la place Royale, qu’on appelait la Charité de Notre-Dame ou la Petite Charité. Une parente de Scarron, la maréchale d’ Aumont, qui y avait une chambre, la lui prêta ; et pendant quelque temps elle lui donna tout ce qui lui était nécessaire, jusqu’à des habits ; « mais elle le fit savoir à tant de gens, qu’enfin la veuve s’en lassa, et, un jour, elle renvoya par une charrette le bois que la maréchale avait fait décharger dans la cour du couvent. » Sa réputation la sauva. La malignité ne l’avait pas épargnée durant qu’elle tenait le salon de Scarron, ni depuis sa mort ; et l’on sait que la Princesse palatine et Saint-Simon recueillirent plus tard, sans en laisser tomber aucun, les propos qui coururent alors sur sa galanterie. « Ceux qui me déchirent, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, ne m’ont point connue, et ceux qui m’ont connue savent que j’ai vécu sans reproche avec ce monde aimable qu’il est difficile de voir sans danger. » C’est le témoignage que lui rendaient « les honnêtes gens » et Bussy-Rabutin lui-même, qui exaltait « sa glorieuse et irréprochable pauvreté. » Ne s’évitant aucune démarche, n’en faisant aucune qui pût compromettre « sa gloire, » elle attendit que des amis, le maréchal de Villeroy, le maréchal d’Albret, le baron de la Garde, lui vinssent en aide. On parla à la reine de « cette jeune femme belle, vertueuse et de beaucoup d’esprit, que la misère pouvait réduire à de grandes extrémités. » « Touchée de cette bonne conduite, » — le mot est des Dames de Saint-Cyr, — Anne d’Autriche lui accorda une pension de deux mille livres (1661).

Mme Scarron quitta aussitôt la Petite Charité pour entrer aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques ; c’était le couvent où elle avait prononcé son abjuration. Elle y retrouva le repos et presque le bonheur. Mme de Caylus a merveilleusement saisi et fixé cette éclaircie de la première partie de sa vie. « Avec cette modique pension, dit-elle, on la vit toujours honnêtement et simplement vêtue ; ses habits n’étaient que d’étamine de Lude, du linge uni, mais bien chaussée et de beaux jupons ; et sa pension avec celle de sa femme de chambre et ses gages suffisaient à sa dépense ; elle avait même encore de l’argent de reste. Elle ne comprenait pas, répétait-elle alors, qu’on pût appeler cette vie une vallée de larmes. » Comme au temps de Scarron, elle continuait de voir la meilleure compagnie ; elle fréquentait surtout les hôtels d’Albret et de Richelieu. « Elle y plaisait infiniment par ses grâces, son esprit, ses manières douces et respectueuses et son attention à plaire à tout le monde. » (Saint-Simon.) C’est probablement de cette époque qu’elle voulait parler lorsqu’elle disait aux Dames de Saint-Cyr : « Le temps de ma jeunesse a été fort agréable ; n’ayant point d’ambition, ni aucune de ces passions qui auraient pu troubler le bonheur que je trouvais dans la sorte de vie que je m’étais ménagée, je ne connaissais ni le chagrin ni l’ennui. »

La mort d’Anne d’Autriche (20 janvier 1666) faillit la replonger dans la pauvreté. Il ne semble pas qu’elle ait longtemps cessé de recevoir sa pension ; un brevet du roi la lui rendit presque immédiatement. Mais il est certain qu’elle eut la pensée d’aller chercher une condition à la cour du Portugal auprès de la reine, qui lui proposait de l’emmener. Ses amis trouvaient l’occasion avantageuse. Après de longues et pénibles hésitations, « son étoile l’emporta. »

Elle était loin cependant de penser, à ce moment, « qu’après Dieu, Mme de Montespan dût être la première cause de sa haute fortune. » C’est à l’hôtel d’Albret qu’elle l’avait connue. M. de Montespan, cousin germain du maréchal, ne bougeait de chez lui, dit Saint-Simon, et il ajoute que Mme de Montespan et Mme Scarron s’étaient convenu dès l’abord et bientôt prises d’amitié. Elles avaient en outre une liaison commune, une autre parente du maréchal, Mlle de Pons, devenue à vingt-deux ans marquise d’Heudicourt, « belle comme le jour, toujours nouvelle et divertissante, de toutes les confidences. » On eût pu croire que c’était à Mme d’Heudicourt qu’en raison d’une connaissance plus ancienne Mme de Montespan devait de préférence demander les services dont elle avait besoin ; mais les qualités dignes et secrètes de Mme Scarron offraient plus de garanties. Elle lui fit donc proposer d’élever ses enfants. Mme Scarron ne consentit pas sans résistance. Le poste n’avait rien qui, pour le temps, pût blesser la délicatesse. Mme Colbert l’avait accepté auprès de Mlle de la Vallière sans en recueillir d’autre sentiment que l’envie. Moins accommodante sur ce point, Mme Scarron ne laissait pas de tenir « cette sorte d’honneur pour un peu singulier. » « Si ces enfants sont du roi, répondit-elle à la fin, je le veux bien ; mais il ne me convient point de prendre ceux de Mme de Montespan. Il faut que, s’il le désire, le roi me l’ordonne. » Le roi ordonna.

III

Elle était prête à ce rôle de gouvernante, et la vie de la cour, à laquelle tôt ou tard elle devait être associée, n’était pas pour l’étonner.

Sa première éducation avait été conduite sans grande suite et avec quelque sécheresse. Mme d’Aubigné, nous le savons, avait dans l’esprit plus de sérieux que de grâce. C’est dans Plutarque qu’elle apprenait à lire à ses enfants, et elle leur défendait de parler entre eux d’autre chose que de ce qu’ils avaient lu ensemble : moyen intelligent pour les habituer à réfléchir, mais d’une monotonie un peu froide. Elle aimait aussi à leur faire rédiger des lettres, et c’était pour Bignette une fête d’écrire de Paris ou de la Martinique à sa petite cadette de Mursay ; mais les occasions étaient rares. Les soins de Mme de Neuillant n’avaient été ni plus assidus ni plus tendres. Au château de sa tante, Françoise passait la plus grande partie du jour avec sa cousine à garder les dindons. « On nous plaquait un masque sur notre nez, racontait-elle gaiement, car on avait peur que nous nous hâtassions ; on nous mettait au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par jour ; avec cela, on nous mettait une grande gaule dans la main et on nous chargeait d’empêcher que les dindons n’allassent où ils ne devaient point aller. » Le commerce de Mme de Villette, s’il se fût prolongé, lui eût été plus profitable. Mme de Villette la faisait observer, analyser, raisonner sur toute chose. Toutefois à douze ans le fonds qu’elle avait pu amasser était bien modeste encore, elle le rappelle plus d’une fois ; et le couvent y ajouta peu de chose. C’est auprès de Scarron, puis chez le duc de Richelieu et le maréchal d’Albret, dans la compagnie de « ce qu’il y avait de mieux à Paris en hommes et en femmes, » que son éducation se compléta, s’étendit, s’affina. Si elle ne savait pas le grec comme Mme de Rochechouart ou Mme de Castries, elle lisait le latin comme Mme de Sévigné, et parlait l’italien et l’espagnol comme Mlle de Scudéry. Le chevalier de Méré, juge souverain du bel air, arbiter elegantiarum, qui s’était fait son maître et qui lui a toute sa vie conservé un souvenir tendre, avait mis à tout cela, il s’en glorifiait du moins, la suprême façon. Mme Scarron aimait en outre à communiquer ce qu’elle savait. Chez Mme de Villette, elle apprenait à lire à sa gouvernante. Au couvent des Ursulines de Niort, elle n’avait pas de plus grand plaisir que de ménager à sa chère mère Céleste la surprise d’une classe conduite en son absence. Exercée par Mme de Villette à rendre compte de tout ce qu’elle faisait, elle excellait à discipliner l’application des autres. Elle était née institutrice. Elle s’attachait aux enfants, et les enfants la recherchaient. « Je les avais toujours, dit-elle, autour de moi. » C’est ainsi qu’elle s’était fait chez Mme de Montchevreuil une place qu’on aimait à lui voir prendre et qu’une fois prise elle gardait.

En même temps la vie intérieure, qui avait été si longtemps pour elle une nécessité au milieu de ses disgrâces, l’avait habituée de bonne heure à se tenir en bride. Saint-Simon remarque « qu’elle n’avait de suite en rien que par contrainte et par force. » Elle est la première à le confesser en maint endroit : elle était « prompte et impatiente. » Son premier mouvement la portait parfois aux extrêmes : qui adopta avec plus d’élan les doctrines de Fénelon et les idées de Mme Guyon ? Mais elle savait se ramener. Sa vie porte d’un bout à l’autre la marque de l’effort et du triomphe de la volonté. Elle avait retenu de Plutarque qu’il faut vivre avec ses amis du jour comme s’ils devaient être les ennemis du lendemain. Mme la maréchale d’Albret lui avait appris qu’il vaut mieux s’ennuyer avec des femmes de mérite, fussent-elles de peu d’esprit, que de se divertir avec d’autres. Elle pensait enfin avec un des commensaux de Mme de Sévigné, M. BarilIon, qu’il n’y a rien de si habile que de se conduire toujours et avec toutes les sortes de personnes d’une manière irréprochable. « Je voulais, disait-elle, faire prononcer mon nom avec admiration, jouer un beau personnage : c’était mon idole, ma folie. Il n’y a rien que je n’eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup ; mais cela ne me coûtait rien, pourvu que j’eusse une belle réputation. Je ne me souciais pas des richesses ; j’étais élevée de cent pieds au-dessus de l’intérêt ; je voulais de l’honneur. » Mais à ce soin jaloux de bonne gloire elle unissait toutes les grâces d’un esprit qui, sans cesser de s’appartenir, n’était pas moins capable de se divertir que de s’ennuyer, où il le fallait. Aucun sacrifice ne lui était pénible — sacrifice de temps, de santé, de plaisir — pour se rendre utile ou agréable. Elle était de ces personnes dont on ne peut se passer, dès qu’elles se sont introduites. Sans se faire valoir, presque sans se faire voir, elle devenait l’âme de la maison ; elle en était le conseil et le charme. Levée dès six heures, toujours en quête d’un devoir à remplir, d’un service à préparer, elle faisait tout comme si elle n’avait à faire rien autre chose. Aucun petit talent ne lui semblait à dédaigner. Dans son enfance elle excellait à coiffer sa mère, surtout à démêler son épaisse chevelure ; plus tard elle avait rendu le même office à la femme de chambre de Mme de Villette, qui en faisait une récompense, et c’est par cette dextérité qu’elle devait achever de gagner les bonnes grâces de la dauphine. Chez Mme de Montchevreuil, qui était continuellement malade, elle prenait soin du ménage, emmaillotait les enfants et réglait les comptes. Partout elle se faisait un honneur de distraire les vieilles gens, de se tenir au chevet des malades, et elle y déployait « les ressources infinies d’un esprit amusant au dernier point» (Saint-Simon). Elle aurait, disait-elle, renoncé à la dévotion plutôt que de la rendre maussade et désobligeante. Le chevalier de Méré, dont il faut un peu se défier, mais qui ne fait que résumer ici le sentiment répandu dans tous les écrits du temps, la représente à cette époque, non seulement comme belle et de cette beauté qui plaît toujours, mais comme reconnaissante, secrète, douce, fidèle à l’amitié et ne faisant usage des dons qu’elle avait en partage, qu’au profit des autres ou pour leur récréation.

Ce goût naturel des choses de l’éducation, cette précoce expérience de la vie, cette solidité d’esprit et de caractère devaient assurer le succès de la fonction à laquelle elle avait décidé de se donner. Le premier enfant de Mme de Montespan, une petite fille née en 1669, vécut trois ans à peine ; mais quatre autres étaient venus ensuite : le duc du Maine (1670), le comte du Vexin (1672), Mlle de Mantes (1673) et Mlle de Tours (1674) : Mme Scarron les éleva tous ; et au début il semble que la discrétion même dans laquelle elle était obligée de s’envelopper ajoutait à la situation une sorte d’attrait. Elle était faite pour le mystère. « Je montais à l’échelle, racontait-elle aux Dames de Saint-Cyr, pour faire l’ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu’il ne fallait pas qu’ils entrassent dans la chambre ; je faisais tout moi-même, les nourrices ne mettant la main à rien, et j’allais souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande ; je passais quelquefois la nuit entière chez un de ces enfants qui était malade, dans une petite maison hors de Paris ; je rentrais le matin par une petite porte de derrière, et, après m’être habillée, je montais en carrosse par celle de devant pour m’en aller à l’hôtel d’Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s’aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j’eusse un secret à garder. Quelques-uns s’en doutaient ; de peur qu’on ne me pénétrât, je me faisais saigner pour m’empêcher de rougir. » Bientôt toutefois il fallut prendre d’autres mesures. Les enfants grandissaient ; on les réunit dans une maison isolée, aux portes de Paris, et elle s’y enferma avec eux. Ses amis s’en affligeaient. « Mme Scarron ne paraît point, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Coulange. Aucun mortel sans exception n’a commerce avec elle. J’ai reçu une de ses lettres, mais je me garde de m’en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. »

Michelet dit qu’à aucune époque de sa vie il ne trouve en Mme de Maintenon la femme. Il a ici contre lui tous les témoignages : non seulement celui de Mme de Caylus, mais celui de Mme de Sévigné et de bien d’autres. Mme Scarron avait pris maternellement son rôle de gouvernante et ne s’y épargnait point. Ses propres lettres nous la montrent sur pied quatre ou cinq fois dans une nuit, veillant elle-même auprès des enfants pour laisser dormir les nourrices, pansant les abcès, ne répugnant à aucun soin, n’étant jamais sans malade, ayant souvent toute la famille malade à la fois. « M. le duc du Maine a la fièvre double-quarte, M. le comte du Vexin un vomissement et un dévoiement, et Mlle de Mantes vient de retomber, lisons-nous dans l’espèce de journal qu’elle adressait à l’abbé Gobelin ; je me partage entre eux et les sers comme une femme de chambre, parce que toutes les leurs sont sur les dents. »

Cependant le secret qu’elle respectait et s’efforçait de faire respecter n’était plus « un mystère qu’en province. » À Paris on ne s’en taisait plus guère qu’en sa présence. Elle avait pu reprendre sa vie mondaine et elle y était plus que jamais fêtée. C’est le moment où Mme de Sévigné mandait à sa fille (4 décembre 1673) : « Nous soupâmes encore hier avec Mme Scarron et l’abbé Testu chez Mme de Coulange. Nous trouvâmes plaisant de l’aller ramener, à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une grande et belle maison où l’on n’entre point ; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements ; elle a un carrosse et des chevaux ; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité ; elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »

Louis XIV semblait le seul qui jusque-là eût résisté à la séduction. Il avait peur « de ce bel esprit à qui il fallait des choses sublimes et qui paraissait à tous égards si difficile à contenter. » Mais l’affection qu’il portait aux enfants de Mme de Montespan ne pouvait manquer de le rapprocher de celle qui avait consenti à les élever ; et, insensiblement, il avait pris du goût pour cette femme « d’une humeur toujours égale, maîtresse d’elle-même, modeste, raisonnable, qui joignait à des qualités si rares les agréments de l’esprit, et dont l’air de satisfaction intérieure, le calme parfait témoignaient si souverainement d’une vie sans reproche. » Dès ce moment peut-être aussi n’était-il pas insensible à d’autres charmes, bien qu’elle fût un peu plus âgée que lui. Au témoignage des Dames de Saint-Cyr, dont le portrait semble se rapporter à ce moment, « Mme de Scarron avait le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, un front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main, des yeux de feu, les mouvements d’une taille libre si affectueuse et si régulière qu’elle effaçait les plus belles de la cour. Le premier coup d’œil était imposant et comme voilé de sévérité : le sourire et la voix ouvraient le nuage. » À la fin de 1673, le roi ayant reconnu ses enfants, Mme Scarron alla demeurer à la cour ; l’année suivante, ayant reçu une partie de la somme qui lui avait été promise pour ses soins (27 décembre 1674), elle achetait la terre de Maintenon, à laquelle était attachée une rente de quinze mille livres, et en 1675, à la veille de partir pour les eaux des Pyrénées avec le duc du Maine, elle en prenait, sur l’ordre de Louis XIV, le titre et le nom.

IV

C’est alors que commença entre Mme de Montespan et celle que, d’après La Fare, elle n’avait jamais cesse de regarder comme une soubrette, la lutte qui devait se terminer par l’exil de la favorite et le triomphe de la gouvernante.

Les détracteurs de Mme de Maintenon la considèrent volontiers, à partir de cette époque, comme menant sans trêve ni repos une sorte de conspiration dont le résultat devait être de la porter jusque sur le trône. L’histoire se trouve ainsi singulièrement simplifiée ; mais les choses de ce monde sont plus complexes, et c’est ce qui en fait l’intérêt psychologique. « Je persiste à trouver que cette femme n’était pas fausse, » dit Mme du Deffand, qui avait étudié à fond le caractère de Mme de Maintenon et qui en général la ménage si peu. Détacher le roi de Mme de Montespan, tel paraît avoir été simplement le dessein de Mme de Maintenon ; et ce qu’elle avait le droit de se promettre du succès, c’était, avec la gratitude de Marie-Thérèse, l’estime du roi et « l’honneur. » Comment eût-elle prétendu au delà ? À huit ans de distance, qui pouvait prévoir la mort prématurée de la reine ?

Que d’ailleurs elle ne se soit jamais oubliée ou, qu’à travers tout, suivant le mot de Sainte-Beuve, elle ait toujours négocié son influence propre, faut-il s’en étonner ? Qu’elle y ait mis, en outre, autant de sagacité que de persévérance, et qu’elle ait « joué son jeu » avec une adresse supérieure, il y aurait presque de la naïveté à s’en plaindre. Assurément, par exemple, sans être « la ténébreuse » que nous représente Saint-Simon, elle excédait sa pensée lorsque, dans sa première vieillesse, elle écrivait qu’elle haïssait naturellement la cour. Mais on ne peut mettre en doute, pour peu qu’on suive le détail de sa correspondance, que tout d’abord elle n’eut pas l’intention de s’y fixer. Mlle d’Aumale ne fait que résumer la préoccupation unique qui inspire les lettres datées de 1670 à 1674, quand elle dit : « Tous ses projets étaient de tâcher d’avoir quelque grâce du roi qui la mît définitivement en état de sortir de la misère qui l’avait tant éprouvée. » Son directeur, l’abbé Gobelin, aimait à lui faire entrevoir dans la vie religieuse le repos auquel elle aspirait ; mais elle déclarait avec une grande franchise qu’elle n’en avait pas le goût. Elle avait autrefois « préféré son pauvre estropié à un couvent ; elle était maintenant trop faite pour changer de condition. » On avait aussi songé à la marier « à un duc, assez malhonnête homme et fort gueux » : c’étaient la duchesse de Richelieu et Mme de Montespan qui s’étaient occupées de l’affaire. « J’ai bien assez de déplaisir et d’embarras, avait-elle répondu, sans en chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain. » Ses « châteaux en Espagne » allaient à s’établir quelque part, selon le bien qu’elle aurait, « une retraite pleine de tranquillité » (10 septembre 1674).

Son bien ne s’était guère augmenté. On peut compter avec elle ; c’est une manière d’entrer dans ses sentiments. Sa pension, qui était restée d’abord de 2000 livres, avait été portée en 1672 à 6000 ; et en 1674 ses épargnes s’élevaient à environ 50 000 livres. Le roi fournit en deux fois les 200 000 livres de surplus que coûta Maintenon, et ce n’est qu’en 1679, à la suite de l’acquisition de trois petites terres voisines, que le revenu total du domaine, qui était de 12 000 livres, atteignit 15 000. Le jour où elle entra en possession, elle éprouva comme un soulagement de sécurité. « Dès que je passai la cour du château, disait-elle à ses filles de Saint-Cyr, je regardai avec un extrême plaisir la fenêtre de la chambre que je croyais la principale, pensant en moi-même : ce sera là que je finirai mes jours ; je n’avais pas d’autre dessein que de vivre en paix avec mes paysans. » C’est la même satisfaction qui lui fait écrire à Charles d’Aubigné : « Mon cher frère, je crois que nous passerons une assez jolie vieillesse, s’il peut y en avoir de jolie : nous ne mourrons pas de faim. » Elle est encore toute à cette pensée lorsque, quelques mois plus tard, au cours de son voyage aux Pyrénées, s’étant arrêtée à Niort, où elle n’était pas revenue depuis plus de vingt ans, et s’amusant à réunir ses titres de noblesse, elle exprime le regret de n’avoir pas choisi de préférence pour se retirer le pays de ses ancêtres.

Si l’on entreprend d’analyser ce sentiment, ce qu’on y trouve, outre le goût sincère du repos — goût justifié par tant d’années d’agitation douloureuse, — c’est la lassitude « des choses terribles qui se passaient entre elle et Mme de Montespan. » L’inimitié avait couvé longtemps. Mme de Sévigné écrivait le 7 août 1675 : « Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra ; c’est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie est une véritable aversion depuis près de deux ans… L’amie est d’un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l’autre : elle n’aime pas à obéir ; elle veut bien être au père, mais non pas à la mère ; elle lui rend compte, et point à elle — Ce secret roule sous terre depuis plus de six mois ; il se répand un peu. » C’est à la fin de l’année 1675 que la guerre éclate. Le ton des lettres de Mme de Maintenon se modifie sensiblement. Elle ne se laisse pas exciter par les prétentions hautaines de Mme de Montespan ; mais elle soutient ses attaques. L’abbé Gobelin était arrivé à lui faire entendre que le devoir l’obligeait de rester où Dieu l’avait placée pour rompre une liaison scandaleuse. L’idée qu’elle est l’instrument de la Providence la domine chaque jour davantage et finira par la posséder pleinement.

C’est dans Mme de Sévigné, si friande des moindres incidents de la cour, qu’on doit chercher le détail de cette lutte, tour à tour ouverte et sourde, où Mme de Montespan s’abandonne à tous les transports d’une violence sans dignité, tandis que Mme de Maintenon, qui « n’ignore aucun déchaînement, » qui écrit à son frère « qu’on est enragé contre elle, » ne répond au redoublement des assauts que par un redoublement de patience, de sagesse, de manège consommé, « faisant connaître au roi un pays tout nouveau » et prouvant encore une fois que rien n’est plus habile qu’une conduite irréprochable. Mme de Sévigné note les rencontres, épie les conversations, en marque la durée, saisit au vol les physionomies, les attitudes, les empressements contraints, les effusions bruyantes suivies de propos amers, et, au milieu du conflit où chaque parti se range, les résistances ou les défaillances du roi qui tiennent en suspens les ambitions rivales ; jusqu’au jour où, la faveur enfin se fixant, Mme de Maintenon est nommée seconde dame d’atours de la dauphine. La paix rentre alors dans les esprits comme par enchantement. « Dieu a suscité Mme de Maintenon pour me rendre le cœur du roi, » disait la reine. Mais Mme de Maintenon restait du même coup engagée dans son œuvre. « Malgré l’envie que j’avais de me retirer, écrit-elle alors à l’abbé Gobelin, et malgré toute ma haine pour ce pays-ci, j’y suis attachée. C’est Dieu qui a conduit tout cela. »

Les trois années qui suivirent durent certainement compter parmi les meilleures de sa vie, et elles nous la montrent dans des dispositions morales qui font comprendre par avance l’action qu’elle exerça à Saint-Cyr. La fonction qu’elle avait à remplir auprès de la dauphine l’éloignait nécessairement de Mme de Montespan, et c’est ce que Louis XIV avait cherché. On n’habitait plus sous le même toit, on ne se voyait plus que de semaine en semaine, de mois en mois ; on ne pouvait cependant éviter de se trouver en tête-à-tête, dans le carrosse du roi où il fallait bien se faire bon visage, dans les jardins de Versailles où les courtisans n’étaient pas loin et observaient. Un jour, Mme de Montespan emmène Mme de Maintenon à Clagny, et ses amis ne l’y croient pas en sûreté ; mais Mme de Maintenon, qui raconte ces escarmouches avec beaucoup de bonne humeur, n’en est point émue. Femmes d’esprit toutes deux, elles avaient senti, l’une que le terrain lui manquait sous les pieds, l’autre qu’elle n’avait qu’à se laisser porter par le vent de fortune qui la poussait. Louis XIV avait décidément renoncé à ses désordres et paraissait charmé « de ce commerce d’amitié et de conversation sans contrainte et sans chicane que personne ne lui avait fait goûter jusque-là. » En même temps la « nouvelle favorite » entrait chaque jour davantage dans la confiance de la reine, qui, honneur insigne, lui donnait son portrait. La cour semblait ne vivre plus que par elle. Trop glorieuse pour ne pas s’en réjouir dans son cœur, elle amortissait tant qu’elle pouvait l’éclat de son triomphe. Elle se donnait avec bonne grâce, quoique sans empressement, aux fêtes, aux sermons, aux voyages. ll ne lui déplaisait pas de voir tout le monde s’habituer à son personnage, et elle s’y habituait elle-même sans trop de peine ; mais elle ne s’en laissait point enivrer. Dès qu’elle trouvait une occasion de s’écarter, elle se faisait la vie de son choix, une vie tout à la fois « solitaire et remplie. » Elle entreprenait toutes sortes d’affaires : un nouveau plan de conduite pour le duc du Maine, un mariage pour son frère, l’éducation de sa belle-sœur et de sa nièce, la création d’une Charité à Rueil ; pour chaque chose elle entrait dans un détail infini, rédigeait des notes, dressait des comptes, envoyait des consultations ; et cette activité, qu’elle réglait à son gré, lui était souverainement douce. « Je mène, écrit-elle à ses confidentes les plus intimes, une existence tout à fait conforme à mon humeur ; je suis très heureuse. »

Le 30 juillet 1683, un mal soudain emportait la reine. Aussitôt après les funérailles, la cour se retira à Fontainebleau. Ici il est bien difficile de croire que Mme de Maintenon n’ait pas embrassé tout de suite et clairement l’avenir qui s’ouvrait devant elle. À défaut de sa propre correspondance avec Louis XIV, qu’il est si regrettable qu’elle ait détruite, il faut entendre le témoignage de Mme de Caylus. « Pendant le voyage de Fontainebleau qui suivit la mort de la reine, rapporte-t-elle, je vis tant d’agitation dans l’esprit de Mme de Maintenon, que j’ai jugé depuis, en la rappelant à ma mémoire, qu’elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes et de ses espérances ; en un mot, son cœur n’était pas libre et son esprit était fort agité. Pour cacher ses divers mouvements et pour justifier les larmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se plaignait de vapeurs, et elle allait, disait-elle, chercher à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule Mme de Montchevreuil. Elle y allait même quelquefois à des heures indues. Enfin les vapeurs passèrent ; le calme succéda à l’agitation, et ce fut à la fin de ce même voyage. Je me garderai bien de pénétrer un mystère respectable pour moi par tant de raisons ; je nommerai seulement ceux qui vraisemblablement ont été dans le secret ; ce sont M. de Harlay, en ce temps-là archevêque de Paris, M. et Mme de Montchevreuil, Bontemps et une femme de Mme de Maintenon, fille aussi capable que qui que ce soit de garder un secret et dont les sentiments étaient fort au-dessus de son état. »

Ce secret ne sortit jamais d’une certaine obscurité. Mme de Maintenon se prêta « à être une énigme pour le monde » et ne fit aucune tentative pour que son mariage fût déclaré. Suivant les vraisemblances aussi, c’est dans les derniers mois de 1684 qu’il s’accomplit.

V

« La place de Mme de Maintenon est unique, écrivait quelques mois avant l’événement Mme de Sévigné ; — il n’y en a point, il n’y en aura jamais de semblable. » La place est restée en effet unique dans l’histoire. Reine sans le paraître, Mme de Maintenon concentra entre ses mains toute la puissance : le dauphin, les princes de la famille royale la consultaient avec respect ; « des parlements, des provinces, des villes, des régiments s’adressaient à elle dans tout ce qui devait aller au roi ; les grands du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d’autre route. » Elle n’empêchait point ces démarches « tant qu’elles restaient dans le privé. » Mais, en public, elle n’acceptait aucun hommage et s’étudiait à se perdre dans la foule. « Je l’ai vue à Fontainebleau, dit Saint-Simon, en grand habit chez la reine d’Angleterre, s’effaçant absolument et se reculant partout pour les femmes titrées, pour les femmes même d’une qualité distinguée, polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien, qui ne montre rien, mais qui imposait beaucoup. » Elle avait refusé « la maison » que le roi avait voulu lui donner. Suivant Languet, qui l’a connue pendant les vingt dernières années de sa vie, « une marchande de Paris était ordinairement plus richement vêtue. » Cette simplicité n’était pas seulement une convenance extérieure : elle y conformait tous ses sentiments. Bien loin de rien oublier de son passé, elle s’y rattachait par toutes les prises qu’il lui offrait. Son premier soin avait été d’attirer le marquis de Montchevreuil et sa femme à la cour. On doit croire avec Mme de Caylus qu’elle n’était pas fâchée de produire une personne d’une réputation sans reproche avec laquelle elle avait vécu dans tous les temps, et qu’il ne lui parut pas inutile non plus d’avoir tout auprès d’elle une femme sûre et secrète jusqu’au mystère ; mais il faut bien reconnaître aussi avec Saint-Simon, qui n’a pas souvent de ces bons mouvements, qu’elle demeura « fidèle à tous ses vieux amis. » Elle avait élevé un monument à la mémoire de Scarron, dès que ses ressources lui avaient permis de le faire. Elle tenait à honneur de conserver ce qu’elle appelait ses charges d’héritage à l’égard des couvents où elle avait été élevée. Elle se souvenait de ses moindres parents de province. À peine avait-elle accepté l’éducation des enfants de Mme de Montespan, qu’on la pressait de sollicitations. Son frère surtout, toujours besogneux, ne les lui épargnait point. Elle avait commencé par le remettre à sa place : « Je ne pourrais vous faire connétable, quand je le voudrais ; et, quand je le pourrais, je ne le voudrais pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout et de qui je n’ai pas voulu qu’il fit pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentiments dont vous pâtirez peut-être ; peut-être aussi, sans l’honneur qui les inspire, je ne serais pas où je suis. » Mais, après avoir donné à d’Aubigné cette leçon de dignité, elle lui ouvrait généreusement sa bourse. Elle n’admettait, pour la servir, que ceux qui l’avaient toujours servie : Bontemps, Nanon, Manceau, la gouvernante à laquelle elle s’était attachée chez Mme de Villette, et son fils Delile ; elle continuait d’écrire deux fois par semaine à sa mère Céleste, comme si rien n’eût été changé dans sa vie. Les témoignages de respect exagéré l’étonnaient presque et parfois l’impatientaient ; elle grondait, en riant de bon cœur, l’abbé Gobelin qui la comparait aux Clotilde, aux Berthilde, aux Blanche de Castille, qui ne savait plus comment la saluer et qui s’embarrassait dans les plis de sa soutane. Pour tous, en un mot, elle entendait être « toujours la même, et ne voulait pas être traitée autrement que rue des Tournelles » ; elle tenait à ne paraître que ce qu’elle était — comme elle disait en caractérisant avec bonheur sa situation — « non pas grande, mais élevée. »

Politiquement, quelle a été son action ? C’est un point que nous ne pouvons que toucher, bien qu’il ne soit pas sans rapport pour la connaissance de son caractère avec la question qui nous occupe. Elle y a trouvé des juges sévères. Saint-Simon, la Palatine, de nos jours Michelet, l’accusent formellement d’avoir tenu les rênes du royaume pendant les vingt dernières années du règne de Louis XIV et contribué personnellement à tous les malheurs de la France. À l’entendre elle-même et les Dames de Saint-Cyr, elle n’était pas née pour la politique : « la droiture de son cœur et la justesse de son esprit l’éloignaient des intrigues » ; la maxime qu’elle s’était fait graver sur son cachet, rectè, lui interdisait tous les détours de l’ambition. Ce jugement, sans doute, n’est pas sans complaisance ; et l’on ne peut guère s’en rapporter à elle quand elle déclare qu’elle n’a point d’intérêt à servir. Toutefois il est certain qu’elle avait dans l’esprit plus d’exactitude que d’étendue, plus de prudence que de hardiesse. Ses lettres, où elle met son cœur à nu, ne révèlent aucun projet concerté. Tous ses desseins sont à courte vue. Elle avait conduit sa vie au jour le jour admirablement et de façon à être toujours en mesure de saisir l’occasion, mais sans faire autre chose que de ne rien négliger de ce qui pouvait l’aider à naître ; même pour Saint Cyr, elle n’arriva à la complète réalisation de sa pensée que grâce aux circonstances et par degré.

Il est vrai que Louis XIV s’adressait à elle volontiers : « Consultons la Raison, disait-il. Qu’en pense Votre Solidité ? » On ajoute qu’il se plaisait à travailler dans sa chambre. Mais on sait aussi qu’elle ne participait pas aux délibérations du conseil et se tenait à l’écart. Garder le foyer, continuer l’éducation des princes, faire celle de la jeune duchesse de Bourgogne, relever dans ses défaillances passagères et amuser Louis XIV, c’est en cela que consistait son véritable rôle. Non qu’elle fût indifférente aux questions qu’elle entendait traiter : elle était passionnée pour la grandeur du roi, qu’elle ne séparait pas de la grandeur de la France. Mais, pour elle comme pour tout le monde, Louis XIV restait le maître, et d’un bout à l’autre de son règne la politique qu’il suit porte en effet la marque d’une incontestable unité. Par une influence intime et toute domestique, Mme de Maintenon put dans certaines conjonctures diriger ses choix : eût-elle vraiment osé combattre ses vues, sauf lorsqu’il s’agissait de la misère du peuple, dont elle était particulièrement touchée ? Voltaire nous semble avoir établi la vérité dans sa mesure lorsqu’il la dépeint « ne s’empressant jamais de parler d’affaires d’Etat, rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence de cabale, beaucoup plus occupée de plaire à celui qui gouvernait que de gouverner, ménageant son crédit et ne l’employant qu’avec une circonspection extrême. »

Les questions de foi sont les seules qu’elle eût vraiment à cœur. Autant elle manquait de goût pour l’administration du royaume, autant elle mettait de zèle à administrer la conscience du roi. Cette intervention dans les affaires de l’Église lui a fait attribuer une part considérable dans la persécution des protestants. Il est aujourd’hui acquis à l’histoire que la révocation de l’édit de Nantes a été « un acte politique » ; le mot est de Michelet. Toutefois il reste incontestable qu’il s’y mêla beaucoup de passion religieuse. Or à cet égard particulièrement Voltaire décharge Mme de Maintenon de toute responsabilité directe. « Elle toléra cette persécution, dit-il, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine ; mais elle n’y participa pas : c’est un fait certain. » Tel est aussi le sentiment d’un étranger, Ézéchiel Spanheim, envoyé extraordinaire de Brandebourg, qui, sous le coup de l’événement et témoin désintéressé, écrivait en 1690 : « On ne saurait rien dire, sinon qu’elle a tout sacrifié au penchant du roi et à la résolution qu’il avait prise depuis longue main ; qu’elle a voulu s’en faire un mérite auprès de lui ; qu’elle a pu même se flatter quelque temps qu’on viendrait à bout de ce grand dessein sans y employer des moyens aussi extraordinaires et aussi violents que ceux dont on s’y est servi dans la suite ; qu’elle n’a pas eu alors ou le pouvoir ou la volonté de l’en détourner et que la bigoterie est venue au secours de la prévention et d’ailleurs de son entière résignation aux volontés de l’engagement du roi. » Cette appréciation résume exactement, à notre avis, les sentiments de Mme de Maintenon. Il serait difficile de prétendre qu’elle ait vu sans satisfaction une entreprise qui avait pour objet de convertir les hérétiques : elle était aussi enracinée dans sa foi nouvelle qu’elle avait eu de peine à se détacher de l’ancienne. Mais ce n’est pas une raison pour mettre à sa charge les « extrémités déplorables » qui suivirent l’acte de 1685. « L’on est bien injuste de m’attribuer tous ces malheurs, écrivait-elle : s’il était vrai que je me mêlasse de tout, on devrait bien aussi m’attribuer quelques bons conseils. Il y a quinze mois que je suis en faveur ; je n’ai jamais nui à personne. Je gémis des vexations qu’on fait : mais, pour peu que j’ouvrisse la bouche pour m’en plaindre, mes ennemis m’accuseraient encore d’être protestante, et tout le bien que je pourrais faire serait anéanti. » Louis XIV ne se plaignait-il pas qu’elle ne fût point « assez animée contre ses coreligionnaires » ? Ce qu’elle demandait, c’était qu’il fût fait usage avant tout des moyens qu’offrait l’éducation pour « ramener les consciences égarées. » On ne peut donc lui refuser ce témoignage, qu’elle avait mis du côté de l’humanité son cœur et sa raison. On voudrait seulement que, moins préoccupée de sa situation personnelle et assurée d’ailleurs de son crédit, la petite-fille d’Agrippa eût protesté plus hautement contre les violences ; on voudrait surtout que, dans la conversion à laquelle elle soumit les enfants de sa tante de prédilection, Mme de Villette, elle se fût souvenue davantage de ses propres angoisses et des sacrifices qui lui avaient été imposés.

Si l’influence générale qu’elle exerça sur les mœurs de la cour et du roi s’inspira trop souvent du même esprit de circonspection, les résultats du moins en furent salutaires. Louis XIV croyait volontiers expier ses fautes quand il se montrait inexorable pour celles des autres. Mme de Maintenon, qui le remarque, le ramena à un sentiment mieux éclairé de ses devoirs. Elle ne pouvait lui donner des idées plus larges que celles suivant lesquelles elle s’était elle-même toujours dirigée ; mais elle avait le souci profond de ce qu’il devait à sa gloire et à ses malheurs. C’est le jugement qu’en porte avec impartialité M. Th. Lavallée, s’inspirant de Dangeau[1]. « Elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l’homme et aux affaires de la religion ; l’on peut même dire qu’en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi ; toutefois elle ne lui fit entendre que des conseils désintéressés, utiles à l’État et au soulagement du peuple ; et en définitive elle a fait à la France un bien réel, en réformant la vie d’un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibnitz, faisait seul le destin de son siècle ; enfin, en le rendant capable de soutenir avec un visage toujours égal et véritablement chrétien les désastres de la fin de son règne. »

VI

La seule affaire où Mme de Maintenon ne réserva rien d’elle-même, qui l’absorba et qui la révéla tout entière, c’est la création de Saint-Cyr. Après sa vie, Saint-Cyr a été son œuvre maîtresse.

Jamais elle n’avait perdu le souvenir des misères auxquelles aurait succombe une âme moins bien trempée que la sienne. Aussitôt qu’elle put disposer des faveurs du roi, elle nourrit le dessein d’épargner aux jeunes filles pauvres ce dont sa propre jeunesse avait tant souffert. Elle avait rencontré chez les Montchevreuil une religieuse ursuline, Mme de Brinon, qui, faute de ressources, avait dû abandonner le couvent qu’elle dirigeait à Rouen. Mme de Brinon s’était établie à Montmorency avec une de ses anciennes compagnes, Mme de Saint-Pierre. Ce fut le modeste berceau de Saint-Cyr. Mme de Maintenon avait fourni à Mme de Brinon quelques pensionnaires auxquelles « on apprenait leur religion, à lire, à écrire et à compter » (1680). Le plaisir qu’elle prenait à voir cultiver ces jeunes plantes, dit Languet, lui donna envie de les rapprocher d’elle, afin de pouvoir les visiter plus facilement. Elle loua à Rueil, aux environs de Saint-Germain, une maison qu’elle pourvut de tout ce qui était indispensable pour recevoir soixante jeunes filles de bourgeoisie et de petite noblesse (1682) ; elle comptait, au sortir de l’école, « les placer ou établir par mariage. » Peu après, elle y adjoignit une cinquantaine d’enfants pauvres qu’elle envoya de sa terre de Maintenon. Ces « petites sœurs » furent installées dans les communs et au rez-de-chaussée : les travaux manuels étaient leur principale occupation ; il s’agissait de les dresser à un métier : c’était, pour employer les formules modernes, une sorte d’école primaire professionnelle annexée à ce qui, eu égard au temps, représentait une école secondaire. Rueil était pour Mme de Maintenon « un lieu de délices. » À peine était-elle partie qu’elle mourait d’impatience de se retrouver « dans son étable. » « J’en reviens toujours plus assotée, disait-elle ; le succès passe mon espérance. »

Le succès fut tel, que, moins de dix-huit mois après l’organisation de la maison, le roi, qui venait d’acquérir, pour l’agrandissement du parc de Versailles, le château de Noisy, décida que les élèves de Rueil y seraient établies. Trente mille livres furent consacrées aux travaux d’appropriation ; ils étaient achevés le 3 février 1684. Louis XIV avait promis d’entretenir cent jeunes filles. Ce nombre fut bientôt atteint et au delà. « Jugez de mon plaisir, écrivait Mme de Maintenon à son frère le 7 avril 1685, quand je reviens le long de l’avenue, suivie de cent vingt-quatre demoiselles. » Un plan d’organisation générale avait été adopté. Les élèves étaient partagées en quatre classes, suivant leur âge et leur instruction. Elles portaient un uniforme. On leur apprenait le catéchisme, la langue française, un peu de calcul et de musique, surtout les travaux d’aiguille. « Faisons, disait Mme de Maintenon, une maison qui soit le modèle des autres, non pour nous attirer des louanges, mais pour nous donner envie de les multiplier. » Sa visée, à ce moment, s’arrêtait là.

Elle ne tarda pas à concevoir une ambition plus haute. De toutes parts la cour venait voir ses filles. Le roi lui-même renouvelait ses visites. Il était fort préoccupé de l’état de la noblesse, qui se plaignait d’être sacrifiée. Dans tous les pays du monde, répétait-on après le marquis de Sourches, les emplois de guerre donnent les moyens de subsister : en France on se bat à qui les aura pour se ruiner. Louis XIV venait de fonder l’Hôtel des Invalides pour les officiers vieux ou blessés, et de créer les compagnies de Cadets pour les fils de gentilshommes. C’est à la même pensée que se rattache l’établissement de Saint-Cyr. « Beaucoup de compassion pour la noblesse indigente, parce que j’avais été orpheline et pauvre moi-même, écrivait Mme de Maintenon, et un peu de connaissance de son état me firent imaginer de l’assister pendant ma vie. » Jamais reine de France n’avait rien entrepris de semblable ; et c’était ce que Louvois objectait au roi, en se récriant sur la dépense, alors que la guerre avait épuisé le trésor. Mme de Maintenon triompha. Le projet avait été d’abord de recevoir cinq cents demoiselles qu’on élèverait jusqu’à quinze ans. Après délibération, le conseil du roi conclut « que la charité d’élever et d’instruire des filles jusqu’à cet âge serait bien peu de chose, si on les renvoyait dans le monde à l’âge le plus périlleux ; qu’à la vérité la peine de les garder jusqu’à vingt ans serait très grande ; mais que la piété voulait qu’on se chargeât des filles aux mêmes conditions que les mères le font des enfants ; que des filles ainsi élevées auraient une éducation complète et pourraient en instruire d’autres ; qu’on devait moins s’attacher à en soulager un grand nombre qu’à faire de la fondation une source d’instruction sainte pour tout le royaume ; qu’il fallait donc se réduire à deux cent cinquante demoiselles, qui seraient gratuitement reçues, élevées, nourries et entretenues de toutes choses jusqu’à l’âge de vingt ans, et auxquelles une dot serait constituée pour entrer soit en ménage, soit au couvent. » Le château de Noisy ne répondait plus à un plan si vaste. Un domaine fut acheté aux environs de Versailles (9 avril 1685). Mansard fut chargé d’y édifier la maison. L’armée fournit deux mille cinq cents ouvriers qui travaillèrent presque jour et nuit pendant quinze mois ; l’acquisition du domaine avait coûté 131 000 livres ; la construction, 140 000 suivant les Mémoires des Dames de Saint-Cyr, 1 077 000 suivant les registres des bâtiments du roi. Le 2 août 1686, la communauté de Noisy s’y transporta.

« Quel avantage, s’écrie Mme de Caylus interprétant avec une fidélité émue la pensée de sa tante, quel avantage pour une famille aussi pauvre que noble, et pour un vieux militaire criblé de coups, après s’être ruiné dans le service, de voir revenir chez lui une fille bien élevée, sans qu’il lui en ait rien coûté pendant treize années qu’elle a pu demeurer à Saint-Cyr, apportant même un millier d’écus, qui contribuent à la marier ou à la faire vivre en province ! Mais ce n’est encore que le moindre objet de cet établissement ; celui de l’éducation que cette demoiselle a reçue et qu’elle répand ensuite dans une famille nombreuse est vraiment digne des vues, des sentiments et de l’esprit de Mme de Maintenon. » C’est bien en effet l’esprit de Mme de Maintenon qui est là. Tout ce qu’elle avait d’expérience et de raison, de sentiments élevés et délicats, de résolution et de tendresse, de souvenirs du passé et de pensées d’avenir, elle le recueillit au profit de Saint-Cyr et l’y appliqua.

VII

L’histoire de Saint-Cyr peut se partager en deux périodes : la période avant et la période après les représentations d’Esther. Saint-Cyr, dans sa conception première, ne fut pas seulement une idée généreuse : c’était aussi une idée nouvelle, « la première sécularisation, dit Saint-Marc Girardin, sécularisation intelligente et hardie, de l’éducation des femmes. » Louis XIV n’aimait pas les couvents. Il considérait « qu’il était de la politique générale du royaume de diminuer ce grand nombre de religieux, dont la plupart, inutiles à l’Église, étaient onéreux à l’État. » Il voulait qu’il n’y eût « à Saint-Cyr rien qui sentît le monastère ni par les pratiques extérieures, ni par l’habit, ni par les offices, ni par la vie, qui devait être active, mais aisée et commode, sans austérités » ; il entendait fonder, « non une congrégation de religieuses, mais seulement une communauté de filles pieuses, capables d’élever les jeunes filles dans la crainte de Dieu et dans la bienséance convenable à leur sexe ; à quoi elles s’engageraient par les vœux simples de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, et par un quatrième, d’élever et d’instruire les demoiselles. » Ce caractère d’origine avait laissé chez les Dames de Saint-Cyr un souvenir si vif que c’est dans leurs Mémoires, rédigés plus de cinquante ans après la création, qu’on en trouve l’expression la plus exacte. Il était conforme à l’opinion du temps. « Il ne faut pas, écrivait l’auteur anonyme de l’Instruction chrétienne publiée en 1687, il ne faut pas tenir les filles toujours liées et captives, comme on fait en Italie et en Espagne : ce serait les traiter en esclaves et leur donner plus d’envie de goûter au monde, dont on les éloigne si fort. » Le Père La Chaise était d’accord sur ce point avec Fénelon. « L’objet de Saint-Cyr, disait-il, n’est pas de multiplier les couvents, qui se multiplient assez d’eux-mêmes, mais de donner à l’État des femmes bien élevées : il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de bonnes mères de famille ; les jeunes filles seront mieux élevées par des personnes tenant au monde. » Pour Mme de Maintenon, dans le principe, il ne lui eût pas disconvenu de lier la communauté par des vœux absolus, afin de donner à la fondation plus de stabilité. Mais elle connaissait, elle aussi, les misères des couvents ; elle se défiait de la séquestration des religieuses, de leur oisiveté, de « leur sottise. » Quelques années plus tard, alors qu’elle se reprochait d’avoir cédé à ses premiers entraînements, elle appréciait les débuts de Saint-Cyr en ces termes d’une netteté saisissante : « Nous voulions une piété solide, éloignée de toutes les petitesses de l’esprit, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie aimable dans la société, de l’élévation dans notre piété et un grand mépris pour les pratiques des autres maisons. »

C’était l’agrément qui dominait dans ce programme, et l’agrément, en effet, est bien la note charmante de Saint-Cyr naissant. Lorsque les demoiselles y étaient entrées en venant de Noisy, qui déjà cependant ressemblait si peu à Rueil, elles s’étaient crues transportées dans le paradis terrestre. Il semble qu’on eût voulu leur en conserver l’illusion. On avait retranché de l’uniforme, d’une distinction sobre et gracieuse, tout ce qui aurait pu lui donner un air monacal, et l’on n’y ménageait ni les choux ni les rubans ; on ne s’appelait ni ma sœur, ni ma mère ; les usages de la vie ordinaire étaient respectés. L’instruction s’inspirait du même esprit. « Il fallait que les demoiselles ne fussent pas si neuves quand elles s’en iraient, que le sont la plupart des filles qui sortent des couvents, et qu’elles sussent des choses dont elles ne fussent point honteuses dans le monde. » On leur faisait faire entre elles, touchant leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses composées exprès ou qu’elles composaient elles-mêmes sur-le-champ ; on les exerçait à parler sur les histoires qui leur avaient été lues, à réciter par cœur les meilleurs poètes ; et Mme de Maintenon répétait avec conviction : « Ces amusements sont bons à la jeunesse, ils donnent de la grâce, ornent la mémoire, élèvent le cœur, remplissent l’esprit de belles choses. » Elle avait apporté une sorte de coquetterie littéraire jusque dans la rédaction des constitutions. La formule en avait été préparée par Mme de Brinon. Après s’être assuré de l’agrément du Père La Chaise et de l’abbé Gobelin, on l’avait soumise à Racine et à Despréaux, et Mme de Maintenon leur avait fait recommander « de ne pas gâter les expressions et les pensées par trop de pureté de langage. » « Vous savez, disait-elle, que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire, mais, avec votre permission, un agrément qui est rare dans les écrits des hommes. » Rien ne lui paraissait trop exquis pour élever les demoiselles « chrétiennement, raisonnablement et noblement. » C’est à Mlle Scudéry qu’elle avait demandé des modèles de Conversations ; c’est Fénelon qui venait faire les prônes ; c’est Lulli qui composait la musique des chœurs ; c’est Racine enfin qui, pour les représentations théâtrales, allait fournir les tragédies.

L’usage et le goût de la déclamation avaient été introduits à Saint-Cyr par Mme de Biïnon ; mais, dans le choix des morceaux qu’elle faisait apprendre, elle apportait plus de zèle que de discernement ; le plus souvent c’était elle qui les écrivait ; et, si le sentiment en était d’ordinaire irréprochable, on n’en pouvait dire autant de l’invention ni de l’expression. Mme de Maintenon lui avait conseillé de prendre quelques pièces de Corneille et de Racine, choisies « parmi celles qui sembleraient assez épurées des passions dangereuses à la jeunesse. » Mais il arriva qu’un jour les petites filles jouèrent si bien Andromaque, qu’il fut décidé qu’elles ne la joueraient plus : « ni Andromaque ni aucune de vos pièces, » avait écrit Mme de Maintenon au poète. Cependant, après réflexion, elle estima que nul mieux que Racine ne pouvait faire, « sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendît la chose plus unie et moins capable d’ennuyer. »

La première représentation d’Esther eut lieu le mercredi 26 janvier 1689, à deux heures de l’après-midi, en présence du roi. Quatre autres suivirent les 3, 5, 15 et 19 février. Le roi d’Angleterre assista à celle du 5. « Toute la France, dit Saint-Simon — pour qui toute la France se résumait dans la cour, — y passa. » Mme de Sévigné, qui ne put être que du dernier jour, « ne voulait pas croire qu’elle irait, tant qu’elle ne fut pas partie, » et l’on connaît la lettre qu’elle écrivit le lendemain à sa fille : « Nous écoutâmes, le maréchal et moi (il s’agit du maréchal de Bellefonds), avec une attention qui fut remarquée et de certaines louanges sourdes et bien placées qui n’étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l’excès de l’agrément de cette pièce :… c’est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu’on n’y souhaite rien… » Le ravissement était général ; et, deux ans après, le 22 février 1691, Racine donnait Athalie. Mais les riches habillements qui avaient été préparés pour Athalie ne servirent qu’une fois. À l’enthousiasme avait succédé l’inquiétude. Cette affluence du plus beau monde, les applaudissements que les demoiselles en recevaient, leur avaient enflé le cœur : elles étaient devenues fières et dédaigneuses ; il n’était plus question entre elles que de bel esprit. Jésuites et Jansénistes se réunissaient pour blâmer ces représentations. « On disait à Mme de Maintenon — c’est Mme de Caylus qui parle — qu’il était honteux à elle d’exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c’était mal répondre à l’idée que l’établissement de Saint-Cyr avait fait concevoir. » Les esprits les moins prévenus s’associaient à ces critiques. Mme de La Fayette était une des plus vives à signaler le péril. Mme de Maintenon, qui ne l’avait peut-être pas aperçu tout d’abord, en fut plus effrayée que personne dès qu’elle s’en rendit compte, et, il faut le reconnaître, elle n’en accusa qu’ elle-même. « Il est bien juste que j’en souffre, écrivait-elle, puisque j’y ai contribué plus que personne. Mon orgueil s’est répandu par toute la maison, et le fonds en est si grand, qu’il l’emporte par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j’ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr ; mais j’ai bâti sur le sable. J’ai voulu que nos filles eussent de l’esprit, qu’on leur élevât le cœur, qu’on leur formât leur raison. Elles ont de l’esprit et s’en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus hautaines qu’il ne conviendrait de l’être aux plus grandes princesses ; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies ; c’est ainsi qu’on réussit quand le désir d’exceller vous fait agir. »

Sa résolution fut bientôt arrêtée. L’action s’exerça d’abord sur les demoiselles dans le détail même de leurs études et de leur vie. On visita les classes, on examina les livres et les cahiers, pour ne laisser rien subsister de ce qui pouvait exciter la pensée ; les Conversations de Mlle de Scudéry furent proscrites ; Racine fut sacrifié à Duché. On s’en prit jusqu’à l’uniforme ; les choux furent supprimés, les provisions de rubans réduites et ramenées par quartier de trois aunes à deux, puis à une. Ce n’était là d’ailleurs qu’un prélude à la révolution qui se préparait. Il fallait atteindre les sources où s’alimentait l’esprit de Saint-Cyr. Dès la fin de l’année 1688 Mme de Brinon avait été écartée ; elle n’était point faite même pour la contrainte si douce des premières règles de Noisy : elle ne s’était jamais désintéressée des louanges du monde, se plaisait à les provoquer, et « inspirait aux novices ses idées de grandeur. » Celle qui l’avait remplacée, Mme Loubert, était plus docile à l’esprit nouveau ; mais, pour l’imposer, une haute volonté devenait nécessaire. La force manquait au vieil abbé Gobelin : Mme de Maintenon dut choisir un nouveau directeur. Après avoir un moment hésité entre Bourdaloue et Fénelon, elle s’adressa à Des Marais, évêque de Chartres, grand homme de bien, théologien profond, esprit sage, mais rigide et étroit[2]. La première pensée de l’abbé fut de transformer Saint-Cyr en couvent. Louis XIV s’y opposa : il n’avait pas voulu, dit-il, faire des religieuses. Soutenu par Mme de Maintenon, Des Marais finit par vaincre toutes les résistances : le 1er décembre 1692, la maison de Saint-Louis était convertie en monastère régulier de l’ordre de Saint-Augustin.

Quelques semaines auparavant, Mme de Maintenon adressait aux dames ces instructions : « Il faut reprendre notre établissement par ses fondements ; il faut renoncer à nos airs de grandeur, de hauteur, de fierté, de suffisance ; il faut renoncer à ce goût de l’esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces manières de raillerie toutes mondaines, enfin à la plupart des choses que nous faisions. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder les règlements de la journée et leur peu parler d’autre chose. » Cette austérité de ton jeta d’abord un grand trouble dans l’esprit des demoiselles. « Les plus sages, disent les Mémoires, se contentèrent d’en être très sérieuses, sans dire mot ; les moins dociles murmurèrent un peu » ; mais on rabattit bientôt ces saillies de jeunesse, et trois mois s’étaient à peine écoulés qu’une maîtresse pouvait dire le sourire aux lèvres à Mme de Maintenon, en lui exagérant les effets de ses instructions nouvelles : « Consolez-vous, Madame, nos filles n’ont plus le sens commun. »

VIII

Quelle fut exactement la portée de la réforme ? Apres que les passions furent apaisées, que resta-t-il du plan primitif de Saint-Cyr, et dans quelle mesure le nouveau système prit-il le dessus ?

C’est la pensée de Fénelon, nous l’avons vu, dont s’était manifestement inspirée au début Mme de Maintenon. L’auteur du traité de l’Éducation des filles établissait sagement, dans son programme, des différences et des degrés[3]. Pour toutes il exigeait, avec la religion, les éléments de la grammaire, des notions d’arithmétique et les principes de l’économie domestique. Pour celles qui étaient destinées à vivre à la ville ou à la cour, il ajoutait les histoires grecque et romaine, « où elles devaient voir des prodiges de courage et de désintéressement » ; l’histoire de France, « qui a aussi ses beautés, et celles des pays voisins et des pays éloignés qui sont judicieusement écrites » ; les éléments du droit et des coutumes ; l’éloquence, la poésie, la musique, la peinture et même le Iatin ; il recommandait seulement de ne puiser à ce trésor de connaissances qu’avec réserve.

Sauf le latin et la peinture, toutes ces matières, comme nous dirions, faisaient partie de l’enseignement de Saint-Cyr jusqu’en 1692 ; et, à vrai dire, il n’en est point qui ait été jamais complètement supprimée. Mme de Maintenon se laisse emporter par sa fougue naturelle lorsqu’elle semble interdire aux demoiselles tout sujet profane et ne tolérer de l’histoire que juste « ce qu’il faut pour ne pas confondre un empereur romain avec un empereur de la Chine ou du Japon, et distinguer un roi d’Espagne ou d’Angleterre d’avec un roi de Perse ou de Siam. » Ce sont les Mémoires des Dames de Saint-Cyr qui nous en avertissent : « on se tromperait à prendre à la lettre tout ce qu’elle fit à l’époque de la réforme, et même tout ce qu’elle écrivit depuis sur ce sujet » ; son intention n’était pas « qu’on tînt toute la vie les demoiselles dans ce grand abaissement où elle jugea à propos de les mettre pour un temps. » Il y eut comme une période de pénitence : on rentra ensuite dans la mesure. Mme de Maintenon ne désapprouvait pas « qu’on lût quelquefois dans la mythologie et l’antiquité, ni qu’on connût les princes de sa nation, pourvu que cela ne fût pas l’objet d’une étude particulière et suivie. » Mais c’est là précisément ce qui marque le changement opéré dans l’esprit, sinon dans les programmes de Saint-Cyr.

Sous une forme plus ou moins atténuée, à partir de 1692 Mme de Maintenon proscrit ce qu’elle appelle après Fénelon la vaine curiosité. Il y avait bien des souvenirs de l’hôtel de Rambouillet ainsi que des salons de Scarron et du maréchal d’Albret dans l’impulsion donnée d’abord à la maison de Saint-Louis : on discourait, on composait, on discutait sur toutes sortes de sujets. Il semblait qu’on ne pût avoir ni l’esprit trop ouvert, ni le langage trop subtil, ni la plume trop aiguisée. « Pour les discours et les définitions de vertus, nous allions plus loin que personne, » disait Mme de Maintenon ; tout le monde voulait faire son livre de Maximes. C’est ce libre essor qui se referme. Plus de lectures ni d’écritures : rien n’est moins sain pour les filles ; — plus de conversations : elles s’ennuieront à mourir dans leur famille ; il faut qu’elles s’apprennent à aimer le silence qui convient à leur sexe ; — plus de poésie ni d’éloquence : elles éloignent de la simplicité. « Les femmes ne savent jamais qu’à demi, et le peu qu’elles savent les rend fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses solides » : voilà le principe. « Dieu préserve les demoiselles de faire les savantes et les héroïnes ; il suffit qu’elles ne soient pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens ! » voilà le dernier mot. Mme de Maintenon se défie particulièrement des exemples de l’antiquité et de la morale païenne. Elle avait commencé par adopter le cadre des études défini par Fénelon, sans tenir compte de la réserve que Fénelon y avait introduite ; la réserve devient sa règle. Il serait injuste, à coup sûr, de ne pas reconnaître ce que sa pensée eut tout d’abord de souple et d’élevé, et peut-être ne l’a-t-on pas, en général, suffisamment mis en lumière ; mais il ne serait pas moins inexact de ne pas marquer jusqu’à quel point cette pensée se replia. À ne considérer que l’instruction, le programme définitif de SaintCyr, incomparablement supérieur encore, par la largeur et l’étendue, à celui de tous les couvents du dix-septième siècle, est resté inférieur à ce que la première expansion semblait avoir promis.

IX

Mais ce qu’elle retranchait à l’instruction proprement dite, Mme de Maintenon le donnait à l’éducation sans compter. « Beaucoup de maximes et peu de latin, » disait-elle au duc de Montchevreuil en traçant avec lui le plan des études du duc du Maine, et, le jour où le précepteur manquait la leçon de latin, elle s’écriait : « Victoire, voilà une journée de gagnée ! » C’est l’excès plaisant de ses sentiments ; mais il en indique bien la direction.

Mme de Maintenon estimait comme Leibniz qu’être maître de l’éducation, c’est être maître du monde. Dans Saint-Cyr elle voyait « de quoi renouveler par tout le royaume la perfection du christianisme. » Elle n’avait d’abord songé qu’à venir en aide à quelques nobles misères. Son ambition s’était trouvée dépassée : « l’arbre, après avoir enfoncé ses racines en terre, avait bientôt de toute part poussé ses rameaux. » On demandait des élèves à Saint-Cyr pour fonder des établissements nouveaux sur le plan de la maison mère ou pour réformer ceux qui existaient. Mme de Maintenon n’eut pas de plus grande satisfaction peut-être que de voir les idées qu’elle professait prendre sous ses yeux la force d’une tradition et s’emparer par avance de l’avenir. Quel n’aurait pas été l’orgueil mêlé à sa douleur si, à cent ans de distance, Saint-Cyr lui eût apparu tombant sous les coups d’une révolution qui devait transformer le monde, mais tombant intact et après avoir subi, sans en être ébranlé, tous les assauts d’opinion du dix-huitième siècle !

Toutefois il ne suffit pas, pour bien faire, de croire à la vertu de ce que l’on fait : il y faut des règles. Il n’y a de bonne pédagogie que celle qui repose sur une psychologie ferme et éclairée. Mme de Maintenon avait la sienne, non une psychologie d’école, à déductions savantes, — une simple psychologie d’observation exacte. Elle se souvenait de sa propre jeunesse ; elle avait étudié celle des autres un peu partout, suivant le précepte et l’usage de Montaigne, au travail et au repos, au jeu surtout ; et ses réflexions prenaient vite dans son esprit ou sous sa plume le ton et l’autorité de la formule. On a plus philosophiquement analysé le caractère de l’enfant ; je ne crois pas qu’on l’ait jamais mieux compris.

Ce qu’elle cherche avant tout, c’est le naturel. Assurément elle ne pense pas à supprimer, ni même a atténuer dans l’éducation l’effort nécessaire. Elle ne demande pas « qu’on n’oblige point les enfants d’apprendre ce qu’il faut qu’ils sachent, parce que cela leur fait de la peine » ; mais elle prend grand soin de ne pas laisser confondre la dissipation avec le besoin de mouvement ; elle ne veut pas « qu’on juge qu’une fille est légère parce qu’elle sort de son banc, ou parce qu’après avoir lu quelques lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette légère vaudra peut-être mieux qu’une sournoise qui parait plus sage : ce n’est pas même parler juste de dire qu’elle est légère ; car cette joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants qui fait qu’ils ne peuvent demeurer en place, est un effet de la jeunesse : on est ravi de se sentir jeune, d’avoir de la santé ; on n’a rien dans l’esprit ; si quelque chose fâche, cela ne dure guère. » Bien plus, elle aime les natures qui se découvrent et qui se donnent. Rien ne vaut, à ses yeux, l’esprit de droiture et de franchise, dût-il s’y joindre quelques défauts, que corrigeront l’âge et la raison. Ce qu’elle redoute, ce qu’elle poursuit impitoyablement, ce sont les dissimulations, les cachotteries, les mystères, les esprits retors et difficultueux, qui se retranchent, se dérobent et mettent tout le monde mal à l’aise : « Il faut avoir en tout l’esprit droit, disait-elle : on ne tue pas un monstre caché. »

Pour fortifier ces dispositions chez les unes, les corriger chez les autres, il n’est pas de soin qui lui paraisse superflu. Elle connaît l’influence de la santé sur le caractère, l’action de la croissance, l’effet du régime. Elle n’admet aucune mollesse, aucune douceur inutile ; mais elle interdit toute privation. La vie de Saint-Cyr était simple et saine. Des lits durs ; de l’eau froide en toute saison pour la toilette, les petites exceptées ; peu ou point de feu que dans le grand besoin ; des pièces aux jupons de dessous ; aucun mets de recherche ; — mais de bonnes couvertures, des vêtements chauds, une nourriture abondante, aussi large pour les grandes qu’elles le demandaient, même avec une portion de faveur pour les grosses mangeuses ; pas de poires coupées en quatre ni de viandes réchauffées trois fois ; par-dessus tout, comme assaisonnement, l’exercice, le mouvement par le travail physique, qui achève de donner au corps le bien-être nécessaire. De même pour ce que dans l’école moderne on appelle l’ « hygiène morale » : des règles générales qui soient reconnues de tout le monde ; mais, dans l’application de ces règles, beaucoup de souplesse. Mme de Maintenon faisait la guerre aux maîtresses pointilleuses ; elle n’entendait nullement qu’on cherchât à découvrir les fautes des enfants, qu’on épiât les occasions pour les confondre ; bien au contraire : ne pas tout entendre, ou du moins ne pas montrer qu’on entend tout, faire semblant d’ignorer ce qu’on peut, un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère ; lorsqu’on n’a pu s’empêcher de voir, se garder de toujours punir, distinguer entre les résistances ou les inadvertances du moment et les opiniâtretés ou les dissipations de fond : telles sont ses recommandations continuelles. Elle poussait le précepte sur ce point aussi loin que Fénelon. « Il faut parfois, disait-elle, laisser les enfants faire leur volonté, afin de connaître leurs inclinations. » Et comme c’est lorsqu’ils y pensent le moins qu’ils se révèlent le mieux, dans son emploi du temps elle ménageait aux récréations une place particulière. Une des maximes fondamentales des Petites Écoles était qu’il faut entretenir l’enfant en belle humeur. Mme de Maintenon, d’accord en cela avec Port-Royal, insiste pour « qu’on gouverne avec gaieté. »

Ses moyens d’action étaient conformes à cette doctrine. Le principal était la raison. « Vous savez, écrivait-elle, que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. » Elle estimait que c’est un langage qu’on ne saurait tenir aux enfants ni trop tôt ni trop souvent ; elle l’introduisait partout, dans la piété comme dans le reste. Âme profondément religieuse, elle avait fait de la religion le fondement de Saint-Cyr. Mais les règles de piété qu’elle prescrivait pour les enfants n’avaient rien d’étroit ni d’excessif. Si on les laisse trop longtemps à l’église, elle fait sévèrement l’observation que ce n’est pas leur place. Elle plaisante sur les colifichets et les agnus. Elle interdit les abstinences prolongées et les mortifications. « Il ne s’agit point de faire des religieuses, et pour celles qui auraient la vocation, ce n’est pas le moyen de s’y préparer. Que la piété qu’on leur inspire soit solide, simple, douce et libre ; qu’elle consiste plutôt dans l’innocence de leur vie, dans la simplicité de leurs occupations, que dans les austérités et les retraites. Quand une fille instruite dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l’approuvera ; quand elle aura pour principe qu’il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu’ils soient, on ne se moquera point ; quand elle dira qu’une femme fait mieux d’élever ses enfants et d’instruire ses domestiques que de passer la matinée à l’oratoire, on s’accommodera très bien de cette religion, et elle la fera aimer et respecter. » Elle prêche le devoir « humainement. » Elle s’attache à l’esprit, non à la lettre. Elle ne permet pas surtout qu’on trompe l’enfant. Si on lui parle d’histoires, « il ne faut jamais lui en faire dont on ait à le désabuser plus tard, mais toujours lui donner le vrai comme vrai, le faux comme faux. » C’est agir en contresens de ses instincts et de son intérêt que de prendre de la peine pour s’abaisser jusqu’à lui par un langage enfantin : on ne s’en empare « qu’en l’élevant à soi au moyen de la raison, » qui n’interdit d’ailleurs aucun agrément. S’ est-on trompé : il n’y a pas de honte à le reconnaître, et il faut dire franchement : Mes enfants, je vous ai tenu tel langage ; après y avoir bien pensé, je trouve que j’ai eu tort et voici ce qui est vrai.

Mme de Maintenon ne nous dit point quel était, à Saint-Cyr, le mode de récompense. Nous voyons seulement dans ses lettres qu’on y donnait des prix, et qu’elle s’en occupait comme de tout le reste ; nous y voyons aussi qu’une bonne parole venant d’elle était reçue comme le plus grand témoignage de satisfaction. Au contraire, elle s’étend beaucoup sur ce qui touche aux réprimandes et aux corrections. Elle n’aimait ni le fouet ni les punitions violentes, bien qu’elle n’en défendît pas absolument l’usage. C’est la conscience qu’elle visait. Même dans cette forme de répression intelligente, elle redoutait et prévenait les excès. Ses indications à cet égard sont dignes de remarque. Les admonestations ou les punitions, pour être utiles, ne doivent être ni multipliées, ni infligées sur le coup ; il importe d’y bien considérer les circonstances, la disposition du moment, le fond du caractère ; il y a des jours malheureux où la maîtresse n’est pas préparée à punir, car il y faut de la réflexion ; où l’enfant n’est pas préparé à recevoir la punition, car il y faut le sentiment de la faute. Il est indispensable de savoir attendre et compter avec le temps ; et il ne suffit pas d’être juste, il faut être bon. Patience, vigilance, douceur, Mme de Maintenon voudrait faire graver ces trois mots sur les portes de toutes les cellules. Elle croyait notamment à l’efficacité de la bonté. « Vous parlez, dit-elle, à vos enfants avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs ; elles ont besoin de savoir que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes pour leur propre intérêt, et que vous êtes pleine d’espérance qu’elles se corrigeront. » Enfin, dans ces procédés de justice affectueuse, elle insistait particulièrement sur les distinctions à observer entre les tempéraments. Pour les unes, un regard suffira, pour les autres, un mot (et en général les longs discours ne portent pas) ; pour celle-ci, la réprimande publique, pour celle-là, une conversation particulière. L’enfant se fait juge du traitement qui lui est appliqué, et le châtiment ne lui profite que s’il répond au regret qu’il éprouve. L’essentiel est de provoquer en lui ce retour sur soi-même, « de le faire entrer en raison. »

X

La discipline que Mme de Maintenon appliquait à l’éducation de l’esprit participait du même caractère. Les Dames de Saint-Cyr lui demandaient un jour quel cas il fallait faire de la mémoire, et elle répondait : « C’est un talent qui a son utilité comme un autre, mais je ne voudrais pas qu’on estimât une fille pour ce seul avantage ; une marque qu’il est peu solide, c’est qu’on l’attribue à notre sexe, tandis qu’on réserve le jugement aux hommes. Il vaut mieux que les enfants sachent moins de choses et qu’elles les comprennent. » Elle ne se faisait pas illusion d’ailleurs sur ce qu’il est possible d’obtenir. « Il ne faut point forcer l’esprit des enfants, disait-elle avec énergie, ni s’opiniâtrer à les rendre toutes des merveilles, car il est impossible que dans un aussi grand nombre il n’y en ait pas d’un médiocre génie. » Mais chez toutes elle voulait que l’effort profitât à l’esprit. Même dans les exemples d’écriture, — elle en avait beaucoup tracé elle-même, — elle cherchait la pensée morale, le conseil utile ; elle ne permettait pas que l’intelligence de l’enfant portât sur le vide. Elle recommandait les explications simples, claires, bien à la portée suivant l’âge, et appuyées sur des exemples ; elle mettait ses maîtresses en garde contre le verbiage, se moquait de l’éloquence, poussait aux démonstrations succinctes et en donnait des modèles d’une solidité supérieure. En proscrivant les « écritures, » dont on avait abusé, elle n’avait pas entendu défendre que les demoiselles fussent exercées à rédiger des lettres ; mais elle ne tolérait aucun développement oiseux, et exigeait que la parole ne fût, selon le précepte de Fénelon, que le vêtement de la pensée. Vêtement d’un tissu singulièrement souple et nuancé, si l’on en juge par la correspondance de quelques-unes de ses élèves, Mme de Caylus, Mlles d’Aumale et Jeannette de Pincré, plus fidèles encore, il est vrai, à son exemple qu’à ses principes. Mais alors même que le talent n’y venait pas joindre ses grâces d’élection, quelle école pour l’esprit que ces habitudes de rectitude et de sobriété ! Si la méthode était plus exacte qu’attrayante pour des enfants, comme la sûreté en rachetait heureusement la sécheresse ! « Le principal pour bien écrire, disait Mme de Maintenon, est d’exprimer tout uniment ce qu’on pense : on ne trouve jamais l’esprit quand on le cherche. »

Mais où s’alimentera la pensée et comment l’expression destinée à la rendre se façonnera-t-elle ? Mme de Maintenon excellait à ouvrir à l’intelligence des demoiselles les sources de la réflexion. Si les écritures étaient devenues rares à Saint-Cyr, si la lecture surtout était insuffisante et monotone — on n’avait plus guère à sa disposition que Saint François de Sales et quelques écrits de morale religieuse, — on y suppléait merveilleusement par ce que nous appelons les exercices oraux de langage et de raisonnement. La pédagogie moderne n’a sous ce rapport rien trouvé que les Dames de Saint-Louis n’eussent, dans une certaine mesure, appliqué en perfection. Je ne crois pas qu’à proprement parler elles aient jamais enseigné la grammaire autrement que dans ses principes essentiels ; l’orthographe des demoiselles — des plus grandes — n’était même pas très sûre, à en juger par les lettres que Mme de Maintenon leur renvoyait corrigées de sa main : sans rien négliger de ce qui pouvait être de conséquence pour la rectitude du jugement, elle n’attachait qu’un intérêt secondaire aux règles de l’usage, si mal défini encore de son temps ; mais elle recommandait d’étudier la langue dans son génie, de pénétrer les finesses et de saisir les nuances de l’expression. « Rien n’ouvre tant l’esprit, disait-elle, que la dissertation des mots. C’est un des moyens qui m’a le mieux réussi pour M. du Maine. » Chez elle, elle faisait apprendre l’espagnol à Mlle de Villette, « aucune étude ne lui paraissant plus utile pour comprendre le mécanisme de son propre idiome que de le comparer avec celui d’un idiome étranger. » À ces exercices d’analyse étaient entremêlés ou succédaient des exercices de synthèse grammaticale, c’est-à-dire de reproduction ou d’invention de phrases suivies, d’un sens net et par là même toujours correctes, le mot ne faisant que s’adapter à la pensée après que la pensée avait été bien éclaircie. Autant Mme de Maintenon faisait peu de cas des « discoureuses, » autant elle se plaisait à mettre en lumière celles qui s’efforçaient d’arriver par l’intelligence des choses à la justesse du discours, et elle travaillait elle-même à les y former dans ses Entretiens ou par ses Proverbes et ses Conversations.

Les Entretiens sont une œuvre sans précédents dans notre littérature pédagogique. Soit qu’on fournît le sujet, soit que Mme de Maintenon le choisît elle-même d’après l’occasion ou le besoin du jour, voici quel en était le procédé : Une observation sur un fait qui s’était produit, une règle de conduite générale, une maxime particulière était proposée ; Mme de Maintenon ouvrait la discussion par une question simple, tirait de la réponse une question nouvelle, sans jamais se contenter d’une réponse indécise, provoquait tantôt une remarque individuelle, tantôt une déclaration collective, et peu à peu élargissait le champ ; puis, quand elle l’avait ainsi éclairé en tous sens, elle se donnait carrière, réglant son allure selon la force et l’âge des maîtresses ou des demoiselles auxquelles elle s’adressait, s’assujettissant à une sorte de plan ou s’en affranchissant pour battre les buissons, mais toujours les yeux dans les yeux de son auditoire pour s’assurer qu’elle était suivie, et s’acheminant agréablement à des conclusions qu’elle faisait résumer ou qu’elle résumait avec une clarté souveraine. Ce sont les Dames de Saint-Louis qui nous ont conservé ces Entretiens, et l’expression, heureuse d’ordinaire, n’est pourtant pas toujours celle que Mme de Maintenon avait trouvée sur le vif. Les Proverbes et les Conversations, conçus dans le même esprit et arrangés en forme de petites scènes que les élèves jouaient entre elles, sont de sa main. Si les Proverbes — préparés pour les demoiselles les plus jeunes — peuvent souvent paraître sans beaucoup de portée, la plupart des Conversations aujourd’hui encore sont intéressantes. Les meilleures contiennent des pensées vraiment exquises de justesse, de gravité familière, parfois de bonne grâce ; plus d’une définition morale — celles de la vertu, de la vraie noblesse, de la raison — serait digne de figurer à côté des maximes de la Bruyère ou de Vauvenargues ; certains mots, certains tours rappellent Pascal. Le caractère commun à toutes ces compositions, c’est qu’elles avaient pour objet de développer le jugement des demoiselles, en même temps que de leur donner des habitudes de langage de bonne compagnie, de les exercer tout à la fois à bien penser et à bien dire.

Les Entretiens et les Conversations se prêtant aux thèmes les plus divers, Mme de Maintenon s’en servait pour ouvrir à ses élèves toutes sortes de vues sur le monde. À de simples conseils de bienséance elle mêlait des aperçus saisissants, souvent hardis. S’attendrait-on à trouver dans un manuel d’éducation : une profession de foi en faveur du libre échange, « loi naturelle entre deux pays dont l’un produit du blé, l’autre du vin » ; — une déclaration de principes sur l’égalité de l’impôt, auquel personne ne doit se dérober « en s’ingéniant à faire valoir des motifs d’exemption » ; — des réflexions pressantes sur l’obligation du service militaire, sauvegarde commune pour la sécurité du pays ; — une défense des pauvres, « qu’écrasent les tailles et les corvées » ; — une apologie du mérite personnel, « qui peut seul soutenir la noblesse et qui la crée » ? Mme de Maintenon faisait profit de tout, d’un incident, d’une nouvelle, d’un mot qui avait échappé à elle ou à d’autres, pour introduire un propos sage ou utile. Il n’est pas jusqu’aux jeux — le prospectus de Saint-Cyr en fait mention — qu’elle ne fît concourir à cette fin. Elle aimait à voir « sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles et autres remuements qui font croître » ; elle fournissait et renouvelait incessamment, en se plaignant et en s’amusant tout à la fois de la dépense, les boîtes d’échecs et les damiers ; mais elle ne recommandait pas moins les « jeux d’esprit, » qui mettent les facultés en éveil, les aiguisent et les fortifient ; elle les considérait comme la continuation libre et parfois comme le contrôle piquant des Proverbes ou des Conversations.

À quoi devaient aboutir ces efforts « d’instruction diversifiée » ? Mme de Maintenon n’en attendait pas un résultat immédiat. Comme pour le développement du caractère, elle comptait sur le concours du temps. Elle suppliait les Dames de ne pas se presser, d’aller au jour le jour, de prendre haleine, de ne pas chercher à tout obtenir à la fois, de ne pas se prévenir en bien ou en mal, en mal surtout. Elles avaient semé ; le grain lèverait à son heure ; peut-être ne verraient-elles pas la récolte : telle ne commencerait ou n’aurait fini de s’améliorer que lorsqu’elle aurait quitté Saint-Cyr ; mais qu’importe ? L’éducation n’est-elle pas une œuvre d’avenir ?

XI

L’avenir, pour les demoiselles, c’était la vie ; c’est en vue de la vie qu’on leur « faisait ce trésor de maximes droites et solides. » La transformation de la maison en monastère n’en avait point changé le caractère originel ; l’éducation était restée séculière : sur les 1121 demoiselles qui ont passé par Saint-Cyr de 1686 à 1793, 398 seulement sont devenues religieuses, 725 sont entrées dans le monde. « La femme, avait dit Fénelon, est chargée de l’éducation de ses enfants, des garçons jusqu’à un certain âge, des filles jusqu’à ce qu’elles se marient ou se fassent religieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moyens de tout faire avec économie et honorablement. » Mme de Maintenon mettait ce programme en pratique. Saint-Cyr était une famille, un ménage. Les grandes demoiselles habillaient, peignaient, nettoyaient les petites : chacune avait sa tâche marquée, à l’infirmerie, à l’apothicairerie, à la lingerie, au dortoir, au réfectoire ; on faisait les lits, on frottait, on époussetait. Les plus jeunes étaient employées à éplucher les fleurs pour les sirops, à ramasser les fruits, à préparer les légumes. Pendant les premières heures de la matinée surtout, la maison était une véritable ruche. Agir et travailler, travailler des bras énergiquement, était l’obligation commune. Et il eût fait beau voir que l’on se refusât à aucune besogne, qu’on se plaignît du froid, de la fumée, du vent, de la poussière, des puanteurs, qu’on fit la grimace pour une fenêtre ou une porte mal close, qu’on demandât d’apporter ce qu’on pouvait aller prendre soi-même : Mme de Maintenon était là peut-être dans la chambre voisine, toute prête à noter les négligences et à gourmander les lâchetés. Cette activité domestique devait être considérée comme un honneur, bien loin de paraître une peine. Elle en triomphait ; elle aurait voulu qu’on vît tout Saint-Cyr le balai à la main.

Même dans les travaux de couture elle distinguait les ouvrages utiles. L’occupation manuelle était un des grands moyens d’éducation de Saint-Cyr ; on s’en servait pour ramener les enfants au silence, pour empêcher leur esprit de s’égarer. Mme de Maintenon ne connaissait pas de meilleure sauvegarde contre les dangers de l’oisiveté. Lorsqu’elle entreprit l’éducation de sa jeune belle-sœur, l’un de ses premiers soins fut de lui faire entreprendre une tapisserie de longue haleine : « avec quelques lectures et quelques conversations, c’était la seule façon vraiment sûre de l’attacher à son foyer. » Mme de Caylus, qui connaît si bien sa tante, glisse habilement, dans une lettre où elle lui fait une demande de services, l’avis qu’elle commence une broderie « qui la mènera loin. » En cela comme en bien d’autres choses Mme de Maintenon fournissait l’exemple avec le précepte : elle travaillait jusque dans les carrosses du roi. On conçoit donc que l’ouvrage jouât dans son plan d’études un rôle considérable. Sur dix lettres prises au hasard dans sa correspondance, on peut être sûr d’en trouver au moins une où elle en parle. Après la piété elle n’a peut-être pas de souci plus cher ; elle le poussait même à l’exagération. Dans les deux dernières années de leurs études, les élèves n’avaient guère d’autre besogne, en dehors des leçons qu’elles étaient chargées de répéter à leurs jeunes compagnes. Mais toutes les applications du travail manuel ne convenaient pas à Mme de Maintenon ; elle n’admettait ni « les ouvrages exquis et d’un trop grand dessin, » ni « les travaux toujours les mêmes, travaux de marchand, où l’on s’exerce à faire le mieux et le plus vite pour assurer le gain » ; elle voulait de la couture utile, variée, « passant du neuf au vieux, du beau au grossier, des habits aux bonnets et aux coiffes, » de la vraie couture de ménage : il s’agissait d’apprendre à raccommoder, à repriser, à broder, à tricoter, à tailler, « à faire un peu de tout. » Elle ne permettait les ouvrages de luxe qu’à l’occasion d’un besoin spécial, tel que le renouvellement ou l’organisation du mobilier d’une chapelle. Encore fallait-il revenir bien vite à l’ordinaire, c’est-à-dire à ce qui devait servir dans une famille chaque jour et toute la vie.

Ces vues très réfléchies se rattachaient, dans l’esprit de Mme de Maintenon, à l’idée qu’elle entendait donner aux demoiselles de leur destinée. Une de ses préoccupations les plus sensées était d’approprier l’éducation aux besoins. Elle avait en cela presque devancé Fénelon. À Maintenon et à Rueil, n’ayant affaire encore qu’à des garçons et à des filles de paysans, elle avait conçu la pensée, nous l’avons vu, d’une sorte d’enseignement professionnel : à Maintenon les garçons étaient préparés aux travaux de la filature, pour lesquels elle avait créé une fabrique ; à Rueil on faisait faire aux filles de la grosse couture usuelle, et on leur donnait des notions sur les métiers qui pouvaient leur permettre de gagner leur pain. Il fallait même parfois entrer en lutte avec les familles, qui ne comprenaient pas qu’on plaçât leurs filles chez une lingère ou chez une coiffeuse ; mais Mme de Maintenon tenait bon. Quand, plus tard, des institutions furent fondées, sur le modèle de l’établissement de Saint-Louis, à Gomerfontaine et à Bisy, elle se défendit formellement d’y admettre les mêmes programmes d’enseignement. Ce n’est pas qu’elle voulût exclure aucune classe des bienfaits de l’éducation : « Dieu, disait-elle, ne fait exception de personne. » Mais il s’agissait de bourgeoises, non plus de demoiselles. L’éducation pouvait être la même, parce que les devoirs généraux sont les mêmes pour tous, et qu’au regard de la conscience et de la raison ils ne comportent pas de distinction ; l’instruction devait être autre, parce qu’autres étaient les intérêts. « Moins de beau langage et plus d’arithmétique, répondait-elle à ceux qui la consultaient. Il faut élever vos bourgeoises en bourgeoises. Il ne leur faut ni vers ni conversations ; il n’est point question de leur orner l’esprit. Prêchez-leur les devoirs de la famille, l’obéissance pour le mari, le soin des enfants, l’exemple à leur petit domestique, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce, la modération ; qu’elles édifient leurs parents, leurs amis, leurs voisins. Il ne faut pas que le paysan fasse le bourgeois, ni que le bourgeois fasse le gentilhomme ; le monde s’en moque et considère plus ceux qui demeurent dans leur état et qui y vivent avec honneur et probité. »

Tout en donnant aux demoiselles une instruction d’une portée plus haute, elle n’envisageait pas leur condition future avec moins de sagesse. Elle tenait la main à ce qu’on ne leur fit perdre aucun des avantages dont les avait douées la naissance ou la nature ; elle recommandait « qu’on renouvelât aussi souvent qu’il était nécessaire les corps de celles dont le buste se gâtait » et même qu’on les ménageât sur la couture si la couture y était pour quelque chose. « Songez, écrivait-elle aux maîtresses, songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute et, par là, hors d’état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s’en charger. N’épargnez rien pour leur âme ni pour leur taille ! » Mais c’est moins leur grâce dont le soin la touchait, quelque parti qu’on en pût tirer, que leur vigueur et leur santé. Elle ne se faisait aucun scrupule de les obliger à raccommoder leurs hardes et à user leurs robes ; elle ne voulait pas qu’elles s’habituassent à croire qu’il n’y aurait « qu’à prendre les mesures pour avoir un habit neuf, ou à aller à la boutique pour faire des emplettes. » Elles étaient nées demoiselles, mais pauvres demoiselles. Dans leur famille, qui les attendait ? Un père ou une mère veufs, infirmes, d’humeur bizarre peut-être, chargés d’enfants dont elles accroîtraient le nombre et qu’elles auraient à servir, faisant le marché, la cuisine et le reste. « Ici je suis des heures avec vous à vous parler familièrement, ajoutait-elle ; mais, quand vous n’y serez plus, vous ne pourrez même pas aborder la porte de ma chambre ; tout le monde vous repoussera… Je ne veux point insulter à votre misère ; au contraire, je la respecte, mais vous ne serez pas toujours avec des gens qui la respecteront. Rien n’est présentement si méprisé que la pauvre noblesse… L’argent est tout dans le temps où nous sommes, et la guerre n’a épargné personne : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n’en trouveront peut-être pas mille ; celles qui en avaient mille n’en ont pas cinq cents ; celles même qui étaient le mieux ne trouveront grand’chose, et le plus grand nombre n’aura rien du tout. » On comptait sur la dot du roi. Mais même avec cette dot, que pouvait-on espérer ? Un établissement en province, au fond de quelque campagne, dans un petit domaine, avec quelques poules, une vache, des dindons, et des dindons pas pour toutes encore : « heureuses les dindonnières ! » Au fond, c’est par raison, bien plus que par inclination naturelle, que Mme de Maintenon les entretenait du mariage. À celles qui rêvaient d’indépendance et de divertissements elle montrait qu’il n’est point d’état plus soumis à sujétion. « Être libre ? et qui donc est libre ? Pensez-vous que le roi est libre, qu’il se lève quand il veut ? On entre tous les jours dans sa chambre à sept heures trois quarts, et, qu’il dorme ou non, on l’éveille… S’il vous arrivait de dire que vous mouriez d’envie de sortir du couvent pour être plus libres, comptez que pas un homme ne voudra de vous… » Et elle leur expliquait que tout est grave dans le mariage et qu’il n’y a pas de quoi rire. Elle ne craignait pas de leur faire entrevoir le tableau du foyer conjugal désert, le mari étant à l’armée pour son devoir, peut-être à la ville ou à la cour pour son plaisir : surtout elle les prévenait contre les périls des coquetteries de langage, des commerces d’esprit où, sans le vouloir, le cœur s’engage et que suit le scandale. Cependant ce n’est qu’aux têtes légères qu’elle tenait d’ordinaire ce langage. Si elle ne cherche jamais à dorer la réalité, ses conseils sur le mariage sont généralement pénétrés d’un sentiment plus doux. « Soyez, écrit-elle à une de ses préférées en lui envoyant son cadeau de noce, soyez une bonne dame de campagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne mère, bonne maîtresse… : vous ne serez heureuse que par là ; mais par là vous serez heureuse. » Idéal modeste, mais paisible et honnête, de la vie de petite noblesse provinciale telle que la comprenait Fénelon, telle qu’elle l’avait elle-même connue dans son enfance et auquel, à en juger par les résultats, l’éducation de Saint-Cyr répondait pleinement. Dans un de ses jours de sévérité, Mme de Maintenon, se plaignant de la corruption du siècle, disait qu’il y avait peu de jeunes filles de vingt ans dont le monde n’eût parlé, tandis que, comme elle le reconnaît elle-même, on recherchait les pensionnaires de Saint-Louis pour leur solidité.

Cette vie de devoir tout uni n’excluait pas d’ailleurs les sentiments larges et généreux. La discipline de Saint-Cyr, même après la réforme, n’avait rien de la reclusion. Mme de Maintenon, racontant un de ses voyages à son frère, se moquait agréablement « des badaudes de Paris qui avaient trouvé le monde grand dès qu’elles étaient arrivées à Étampes » ; et, toujours conduite par ce principe, que les demoiselles étaient destinées à vivre à ciel ouvert, elle ne faisait pas difficulté de les habituer à une certaine liberté ; elle les laissait aller dans le village assister les affligés, consoler les malades, donner un bouillon à l’un, refaire le lit de l’autre ; elle voulait « qu’on attirât à soi ceux qui souffrent jusqu’à leur donner, quand il était possible, l’hospitalité. » Bien plus, elle avait sur le rapprochement des classes sociales des idées que bien peu, parmi les meilleurs esprits de son temps, étaient en état de concevoir. C’est dans les premières années du dix-huitième siècle qu’elle écrivait : « Quand on ne marquera jamais de mépris pour la bourgeoise et pour la paysanne, elles souffriront qu’on ne les traite pas en demoiselles ; quand la grande demoiselle peignera la bourgeoise qui est trop petite pour le faire elle-même, les autres verront que c’est la raison qui la fait agir et non pas la hauteur ; quand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle. » Mme de Maintenon élevait le cœur des demoiselles au-dessus des préjugés et des passions. La mère de deux d’entre elles ayant eu la tête tranchée pour crime politique, elle prenait sa défense, s’opposait au renvoi des enfants qui lui était demandé, et entrait presque en colère à la seule pensée qu’elles pussent être moins honorées, moins aimées que les autres : «Quoi ! nous laisserons croire que le crime passe aux enfants et nous ne donnerons pas à nos filles les vraies idées qu’il faut avoir sur chaque chose ! » C’étaient là les enseignements dont les demoiselles de Saint-Cyr remportaient dans leur province l’impression salutaire, et n’y a-t-il pas quelque raison de penser qu’en les répandant autour d’elles, elles contribuèrent à faire entrer une partie de la noblesse dans ce grand courant de générosité sociale qui, dans l’histoire, a pris le nom d’esprit de 1789 ? Peu soucieuse, trop peu soucieuse de faire remonter les élèves dans la vie du passé, Mme de Maintenon n’hésitait pas à les associer aux préoccupations les plus graves du présent. À quatre-vingt-deux ans, dans une sorte de leçon d’histoire contemporaine, elle leur traçait en quelques traits vigoureux les portraits de Condé, de Turenne, du cardinal Mazarin, de Colbert, de Louvois, et dressait le tableau de leur administration ou de leurs campagnes. Pendant la guerre de la succession d’Espagne elle leur envoyait les bulletins de l’armée, leur expliquait les marches, les entretenait presque jour par jour de ses angoisses et de ses espérances. On priait à Saint-Cyr à la suite de nos défaites, on célébrait nos moindres victoires ; en leur annonçant la nouvelle de la bataille de Denain, Mme de Maintenon leur faisait parvenir un programme de fête pour la récréation. « Vive Saint-Cyr, s’écriait-elle dans un élan où à son attachement pour son œuvre de prédilection s’unissait un vif et sincère sentiment de patriotisme ; puisse-t-il durer autant que la France, et la France autant que le monde ! » Et ce cri, dont l’écho retentit encore dans les Mémoires, faisait battre à l’unisson tous les cœurs. « Ce qui me plait dans les Dames de Saint-Louis, disait Louis XIV, c’est qu’elles aiment l’État, quoiqu’elles haïssent le monde : elles sont bonnes religieuses et bonnes Françaises. »

XII

Tels étaient les principes qui présidaient à l’éducation de Saint-Cyr. Mais pour apprécier l’action de Mme de Maintenon, il faut l’étudier de plus près encore et entrer dans le détail même de l’organisation générale et de la vie quotidienne de Ia maison.

La communauté de Saint-Louis comprenait quatre-vingts personnes, dont quarante Dames, professes ou novices, choisies parmi les anciennes élèves. Les quarante Dames se partageaient les charges, réparties en vingt-cinq grandes et quinze petites. Les grandes charges — appelées aussi charges d’officières ou de conseillères, parce qu’elles répondaient aux principaux offices et que celles qui en étaient investies formaient le conseil du dedans, — étaient celles de la supérieure, de l’assistante, de la maîtresse des novices, de la maîtresse générale des classes, de la dépositaire ou intendante générale. Parmi les petites charges, les principales étaient celles des maîtresses des classes, de la maîtresse du chœur, de l’économe, de la secrétaire, de la maîtresse générale des ouvrages, de la maîtresse générale des habits, de la maîtresse du linge, de l’infirmière, de la bibliothécaire, etc., etc. Les grandes charges étaient données à l’élection au scrutin secret ; on était élu pour trois ans. Les petites charges étaient à la nomination de la supérieure générale, qui devait toutefois prendre l’avis du conseil du dedans. Le conseil du dedans connaissait des affaires intérieures de la communauté que lui soumettait la supérieure. Pour les autres, la supérieure était placée sous la surveillance, au spirituel, de l’évêque de Chartres, au temporel, d’un conseiller d’État nommé par le roi ; c’était ce qu’on appelait le conseil du dehors.

Les élèves étaient au nombre de deux cent cinquante, toutes boursières, l’éducation de Saint-Cyr étant « désintéressée. » C’est une condition que les Dames aimaient à relever, pour en faire sentir aux demoiselles le bienfait. Le roi seul nommait aux bourses ; Mme de Maintenon « avait voulu lui en laisser tout le plaisir. » On entrait dans la maison de sept à dix ans ; on n’en sortait qu’à vingt.

Les demoiselles étaient séparées, suivant leur âge, en quatre classes, distinguées par la couleur d’un ruban attaché sur la robe d’uniforme, qui était noire. La classe rouge comprenait cinquante-six élèves au-dessous de dix ans ; la classe verte, cinquante-six, de onze à treize ans ; la classe jaune, soixante-cinq, de quatorze à seize ; la classe bleue, soixante-treize, de dix-sept à vingt. Chaque classe était partagée en cinq ou six bandes ou familles de huit ou dix élèves, groupées d’après le degré de leur instruction. À la tête de chaque bande était un chef ou mère de famille, assistée d’une aide ou suppléante. Les deux grandes classes fournissaient huit ou dix élèves qui servaient de monitrices dans les deux petites et dont l’insigne était le ruban couleur de feu. Vingt autres remplissaient le même office dans toutes les classes et portaient le ruban noir.

L’emploi du temps et le programme des études étaient réglés avec une grande précision. À six heures, lever et soins de ménage ; à huit heures, messe ; de huit heures et demie à midi, classes et études ; à midi, dîner, puis récréation jusqu’à deux heures ; de deux à six heures, classes et études ; ensuite récréation, souper et coucher à neuf heures. — Le programme de l’enseignement comprenait : dans la classe rouge, la lecture, l’écriture, le calcul, les éléments de la grammaire, le catéchisme et l’histoire sainte ; dans la classe verte, les mêmes matières, et en outre la musique et des notions d’histoire, de géographie et de mythologie ; dans la classe jaune, les mêmes matières, avec des développements étendus pour la langue française, la religion et la musique, plus le dessin et la danse ; enfin dans la classe bleue, consacrée particulièrement aux exercices de langue et d’éducation morale, les travaux manuels, nous le savons, occupaient une place essentielle.

Dans cet ensemble ainsi ordonné, chaque année conservait sa physionomie distincte. Les rouges et les vertes, comme les peuples heureux, n’ont pas d’histoire. Il n’en est pas de même des jaunes et des bleues. Au moment de la réforme, les bleues s’étaient monté la tête : après avoir chanté les chœurs d’Esther et d’Athalie, il leur en coûtait de psalmodier les litanies. De temps à autre elles avaient des bouffées d’indépendance, elles sentaient venir l’époque de leur affranchissement ; mais on pouvait faire appel à leur jugement déjà plus mûr : Mme de Maintenon les citait souvent en exemple. C’étaient les jaunes dont les légèretés, les bizarreries, les opiniâtretés offraient le moins de prise à la raison ; elles appartenaient à l’âge de la transition, à l’âge ingrat où l’esprit n’est pas encore rassis, ni le caractère réglé. Mme de Maintenon, qui s’obligea à faire successivement toutes les classes, les conserva plus longtemps que les autres, et elle en fut fatiguée jusqu’à se montrer parfois découragée. Elle aimait davantage les couleurs de feu, qu’on choisissait dans l’élite. Mais ses préférées étaient les noires, celles qui participaient soit à la direction des classes, soit à la direction générale de la maison. C’étaient elles qui formaient le corps où d’ordinaire se recrutaient les novices ; lorsqu’elles sortaient de la maison pour se marier, on leur donnait une dot plus forte qu’aux autres. Mme de Maintenon craignait toujours qu’on n’abusât de leur bonne volonté. « Surtout ménagez vos noires, répétait-elle souvent, c’est notre honneur et notre force. »

Il n’existait cependant de privilège pour personne ; on n’avait égard ni à l’âge, ni à la naissance, ni à la protection. Mme de Maintenon se félicitait de voir ses propres parentes traitées comme les autres. Toute élève avait dans sa classe une table à part, ses obligations propres, une responsabilité personnelle. On cherchait à développer ce sentiment dans la conscience des demoiselles : à chacune suivant ses mérites. Le règlement était particulièrement sévère pour l’esprit de révolte, l’esprit de dépravation ou ce qu’on appelait l’esprit de nouveauté en matière de religion. C’était au contraire le suprême honneur d’être admise à participer soit à l’enseignement, soit à la surveillance : on usait beaucoup, à Saint-Cyr, des procédés d’éducation mutuelle. Mme de Maintenon les appréciait, pour les maîtresses comme un soulagement nécessaire, pour les demoiselles comme le moyen le plus efficace de commencer l’apprentissage de la maternité.

XIII

C’est cet ordre qu’il avait fallu organiser et soutenir. Pour l’organiser, Mme de Maintenon ne disposait, à l’origine, d’aucune ressource. Noisy lui avait fourni les cadres des classes ; mais les maîtresses faisaient défaut. Presque au lendemain de la translation, elle avait été obligée de se séparer de Mme de Brinon, dont l’expérience, si elle eût été plus sûre, aurait pu l’aider à les former. Mme Loubert, qui l’avait remplacée, avait à peine vingt-deux ans, et la maturité de celles qui lui servaient de conseil n’était guère plus avancée. Règlements, traditions, tout était à faire. On n’avait même pas l’exemple des couvents, puisqu’il s’agissait de rompre avec les pratiques des couvents. Mme de Maintenon était pénétrée du sentiment de ces difficultés. Elle comprenait admirablement surtout que les instructions les plus précises, se fussent-elles par miracle trouvées rédigées, ne pouvaient suffire. « Tout consiste dans la sagesse des Dames, disait-elle : avec cela, les choses iront bien ; sans cela, nous aurons beau établir des règles, nous ne ferons rien qui vaille. » Il s’agissait de créer l’âme de la maison. C’est la partie la plus personnelle et non la moins remarquable de son œuvre pédagogique.

Après avoir défini en quelques lignes dans des espèces de mémentos sommaires les principes de l’institution, elle s’imposa la tâche de les interpréter, de les éclaircir, de les développer, au jour le jour, suivant les besoins, écrivant, tantôt aux unes, tantôt aux autres, des lettres que l’on se communiquait, s’adressant aussi en certaines circonstances à tout le monde à la fois. En 1696 les Dames, comprenant le parti qu’elles pouvaient tirer de ces instructions pour leur édification propre et pour la préparation des novices, en firent faire des copies. On rassembla tout ce que l’on put découvrir, les billets familiers comme les autres, ceux même où se trouvaient moins d’encouragements flatteurs que de critiques utiles, et on les relia en volumes, qui furent déposés dans la bibliothèque de la communauté. Plus tard vinrent s’y joindre au fur et à mesure les lettres et les entretiens conçus dans la même pensée de direction. L’ensemble constitue le fonds sur lequel Saint-Cyr a vécu pendant un siècle. Pour nous rapprocher des usages et de la langue d’aujourd’hui, c’est ce qu’on pourrait intituler le cours normal de Mme de Maintenon. En voici les principales dispositions.

La première maxime inculquée aux Dames de Saint-Cyr était que « tout doit céder à l’éducation des demoiselles. » Le vœu par lequel elles s’engageaient à cet égard, bien qu’il ne fût prêté que le quatrième, passait en réalité avant tous les autres. C’est par là qu’elles se distinguaient des religieuses ordinaires ; c’était la fin de leur institution. Pour y rester fidèle, il n’était rien à quoi on ne fût excusable de manquer : office, prière ou jeûne ; rien qu’on ne dût y ramener, travail et repos. Les demoiselles étaient dans la maison « ce que sont les pauvres dans les hôpitaux, les séminaristes dans les séminaires, les externes aux Ursulines, les écoliers dans les collèges ; c’est par rapport à elles que devait être déterminée l’occupation du jour et de la nuit. » En entrant à Saint-Cyr, on prenait charge d’âmes ; on en répondait devant Dieu. Les instructions commettaient aux maîtresses le devoir de suivre, de gouverner les demoiselles en tous lieux et dans tous les exercices, à l’église, aux classes, dans les jardins, au réfectoire, au dortoir, où elles couchaient auprès d’elles, aux récréations, où, « tout en se jouant, on pout jeter de si bonnes maximes » ; elles leur recommandaient en outre de ne se rebuter, de ne se dégoûter de rien : de « réchauffer les enfants dans leurs frissons, de les essuyer dans leurs sueurs, de s’enfermer avec elles dans leurs maladies contagieuses. » La règle du sacrifice ne pouvait être trop complète : « le mot d’élever s’étend à tous les soins des mères. » Et cependant il était impossible à la règle elle-même de tout prévoir : il y a des devoirs en dehors et au-dessus de la règle ; « ce qui fait que le devoir d’éducation est une des plus grandes austérités que l’on puisse pratiquer, c’est qu’il n’admet point de relâche. » La maîtresse, en même temps qu’elle est appelée par sa vocation à sortir de soi, à s’oublier, est tenue de s’observer sans cesse : un mot, un regard qui lui échappe à contretemps et que l’enfant ne manquera pas de saisir, peut compromettre le prestige ou le caractère de son autorité. « Il n’y a personne devant qui j’aurais plus rougi de faire une faute — disait Mme de Maintenon qui ne craint jamais de se citer en exemple— que devant M. le duc du Maine. » Ce n’était même pas assez encore que cette vigilance toujours en quête pour prévenir ses propres défaillances ou corriger celles des demoiselles ; on y devait joindre une vertu agissante. Si les impatientes ont tort de ne pas faire la part du temps dans les progrès qu’elles attendent, plus grave est le tort des indifférentes qui ne préparent pas le travail du temps par un effort de tous les moments. « Il faut remuer les passions des enfants avec discrétion, mais il faut les remuer pour arriver à les connaître et être en mesure de les combattre. Ne s’est-il point passé de jour que vous n’ayez donné une bonne maxime à votre classe ? Ne vous êtes-vous point couchée que vous ne puissiez vous dire que vous avez attaqué quelque défaut, fait aimer quelque vertu, éclairé ou redressé quelque conscience, conseillé et obtenu un acte de raison ; alors seulement vous aurez le droit de vous rendre témoignage et d’être contente de vous. »

Toutefois cette action personnelle ne pouvait être vraiment bonne qu’autant qu’elle se rattachait et se subordonnait à l’action générale. C’est le second principe de Mme de Maintenon. « L’intelligence et l’uniformité des maîtresses, disait-elle, sont le capital dans le gouvernement d’une maison. » À bien faire isolément, on ne fait rien qui profite. De la première à la dernière il est nécessaire que « toutes les Dames se tiennent dans une grande union, en sorte que les demoiselles se sentent enveloppées dans le même esprit. » Que chacune garde son caractère : c’est par là qu’elle vaut ; mais il n’est permis à personne d’être singulière, de tirer à soi, de ne faire que ce qui lui convient et comme il lui convient. « On doit dire aux demoiselles, à l’infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à l’apothicairerie, ce qu’on leur dit dans les classes, et avoir toutes les mêmes règles d’éducation, quoiqu’on y soit employé différemment. » C’est vainement qu’on se retrancherait sur sa bonne volonté et sur ses lumières. Où il y a discordance, le trouble s’introduit. Pour ne pas connaître les causes de ces désordres, les demoiselles n’en subissent pas moins les effets. À la supérieure d’établir l’accord dans la maison, à la maîtresse générale de chaque classe de l’établir dans la classe, aux autres de suivre : l’unité de direction est la force de l’éducation.

C’est dans cette pensée qu’étaient réglés les rapports des élèves avec les maîtresses. Les attachements tendres et durables étaient proscrits à Saint-Cyr. Dès qu’une enfant avait quitté une classe, elle cessait complètement d’appartenir à celle qui la dirigeait. Sur ce point, comme sur tous ceux qui touchent à certaines délicatesses de l’âme, Mme de Maintenon va jusqu’aux limites extrêmes de la fermeté. « ll faut apprendre aux demoiselles à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. Ce n’est qu’en se faisant aimer sans doute qu’on se fait obéir ; mais on ne se fait vraiment aimer qu’en se faisant estimer. » L’attachement au devoir, à la justice, à la raison, aux vérités utiles, l’amour du bien pour le bien, voilà les fondements de la discipline que l’on respecte : la solidité dans la conduite d’abord, les douceurs du sentiment après, quand elles ne peuvent plus être nuisibles et pourvu qu’elles ne sortent jamais de la mesure.

Un troisième devoir essentiel s’imposait aux maîtresses à l’égard des demoiselles : la sincérité.

L’adoption de Saint-Cyr était une adoption complète. On ne demandait aux familles ni sacrifice ni concours ; à peine les laissait-on voir leurs enfants quatre fois l’an, au parloir, en présence d’une surveillante ; et cette sévérité qui nous étonne avait, comparativement à la règle des couvents, un caractère de tolérance. Mais quels pouvaient être les résultats de ces visites, alors même qu’il s’y joignait de temps à autre des lettres, toujours soumises d’ailleurs à un contrôle ? Les demoiselles appartenaient à la maison qui, pendant dix ans pour le plus grand nombre, pendant treize pour quelques-unes, les possédait tout entières. C’était donc un devoir d’honnêteté rigoureuse de les éclairer sans complaisance. D’ailleurs il ne s’agissait pas seulement d’elles-mêmes. Religieuses ou séculières, elles devaient servir à répandre dans le royaume l’éducation qu’elles recevaient ; chacune d’elles était une semence de vertu : seconde et puissante raison pour les garder de concevoir des illusions sur leurs talents, de s’attribuer des mérites qu’elles n’avaient point. Mme de Maintenon qui, dans les voyages où elle suivait le roi, se faisait envoyer les notes, surtout celles des jaunes et des bleues, exigeait qu’elles fussent toujours exactes et que les intéressées les connussent. Si on lui adressait quelque composition, elle flairait les corrections et les retouches. Elle en riait quelquefois : « Je voudrais bien savoir combien de brouillons ma sœur de Rony a faits et qui lui a tenu la main ; car Solar (c’était une élève qu’elle avait prise pour secrétaire) me rend fort défiante des beaux ouvrages de ces demoiselles » ; elle s’en fâchait le plus souvent : elle ne voulait pas de ce qu’elle appelle une éducation extérieure et de secours. C’est le fond qu’elle demande qu’on attaque et qu’on montre, le fond avec ses imperfections, mais avec sa probité, le fond qui ne trompe personne, ni les autres, ni soi.

Toutes ces vertus professionnelles pouvaient tirer du sentiment de l’abnégation religieuse une partie de leur force ; mais ce sentiment devait, comme les autres, rester simple, sage, sans emportement ni subtilité. De tout temps le danger avait été dans les excès de zèle. Il s’était accru après la transformation de l’institution en monastère. L’invasion des idées de Mme Guyon l’avait rendu menaçant. C’est une dame de Saint-Cyr qui avait introduit « les nouveautés, » Mme de la Maisonfort, fort goûtée d’abord de Mme de Maintenon, chez qui l’habitude d’une discrétion voulue n’avait jamais complètement amorti la promptitude à la confiance. Mme de la Maisonfort avait été bientôt éconduite ; mais tout l’esprit du quiétisme n’était pas sorti de la maison avec elle. On se complaisait dans les raffinements d’analyse intérieure, on recherchait « les délicatesses de grâce d’état, les beaux procédés, les ragoûts d’oraison » ; on était tout à l’esprit, ne voulant rien accepter, rien entendre qui n’en portât la marque. Mme de Maintenon faisait la guerre, une rude guerre, à ces précieuses de religion. Elle la faisait en vue des demoiselles, que l’exemple pouvait entraîner dans des voies funestes ; elle la faisait pour les maîtresses elles-mêmes, que cette agitation maladive détournait de leur devoir. L’esprit religieux était chez elle robuste et sain. Dans les supérieures elle cherchait le bon sens ; dans les novices, l’ouverture de cœur et la simplicité. À l’égard des Dames comme à l’égard des demoiselles, elle était sans pitié pour les fausses pudeurs : le jour où elle s’égayait aux dépens de la classe jaune qui avait rougi en entendant le mot de « culotte, » ou de la classe bleue devant laquelle on n’osait prononcer le mot de « mariage, » le trait atteignait les maîtresses en même temps que les élèves. Au fond, ces effarouchements puérils ne l’inquiétaient pas. Mais ce qu’elle surveillait avec une préoccupation inquiète, c’était le développement des dispositions au mysticisme. Elle en démêlait admirablement les ressorts cachés, elle en mettait à nu l’orgueil secret. Dans ces retours de la conscience sur elle-même, « dans ces picotements, ces scrupules, » elle savait trouver et n’hésitait pas à démasquer l’amour-propre « qui s’épluche pour se satisfaire et qui aime mieux se tourmenter que s’oublier. » À la piété qui enfle l’esprit et le dégoûte, elle opposait la piété qui inspire les sentiments généreux ; à la fausse simplicité dont on s’enorgueillit, la simplicité vraie qui fait qu’on se renonce, aux rêveries tendues qui attristent et épuisent, « les débandements d’imagination et les relâchements de gaîté » ; à la religion spéculative, la religion d’action. « Vous ne pouvez pas avoir de plus mauvaise compagnie que vous-même, répète-t-elle dans ses Lettres édifiantes ; sortez de votre intérieur ; soyez à tout le monde, au lieu d’être à vous seule ; ne vous abîmez point dans des bagatelles, et faites bonnement ce que vous avez à faire. Les devoirs d’état sont la véritable piété. Il n’y a point de haire ni de cilice qui vaille une occupation régulièrement remplie. Un retranchement de réponses sèches, fières et rudes, un sincère abandon au bien d’autrui vaut mieux que tous les jeûnes et que tous les appétits de perfectionnement déraisonnable. Une médecine donnée dans l’obéissance suivant votre charge, dans l’apothicairerie, vous sera plus utile et meilleure qu’une oraison hors d’œuvre, et c’est ce bon esprit-là que je voudrais établir dans la maison. »

Toutes les maîtresses n’étaient pas en état de recevoir le même conseil de la même façon. À l’origine surtout, les Dames étaient de provenance et de complexion très diverses. Mme de Maintenon prenait le ton avec chacune d’elles : avec Mme de Saint-Pars dont l’esprit un peu lourd, même dans la subtilité, n’était guère fait pour quitter terre, comme avec Mme de Bouju, sa chère Jaune, dont l’esprit éthéré n’avait jamais fait que deux élèves, devenues folles par excès de scrupule ; avec Mme du Radouay, intelligence fine qui aimait à se rendre compte par le menu, comme avec Mme du Veilhan, âme vaillante qu’exaltaient les bulletins de campagne. Parmi les maîtresses de la première époque, quelques-unes s’étaient particulièrement attiré son intérêt : Mme de Brinon, Mme de Fontaine, Mme du Pérou, Mme de Saint-Aubin, Mme de Berval, Mme de Montalambert, Mme de la Maisonfort, Mme de Glapion ; — Mme de Brinon, une grande dame qui n’avait jamais voulu cesser de l’être, d’humeur hautaine, d’esprit entreprenant, aimant l’éclat, le bruit, les fêtes, composant des tragédies pour Saint-Cyr avant Racine et empruntant à Fagon ses formules, une sorte de femme savante, avec du fond et de la grâce, assez en cour auprès de Louis XIV, qui ne manquait pas d’indulgence pour ses hardiesses et qui l’avait consultée pour la rédaction des constitutions, mais dont il fallut se séparer pourtant parce qu’elle aurait « définitivement tout gâté, » et avec laquelle il n’y eut jamais rupture, parce qu’elle sut toujours se soutenir par son esprit de ressources et de bonne compagnie ; — Mme de Fontaine, la première supérieure générale nommée après la transformation de Saint-Cyr, d’intelligence droite et élevée, de caractère accommodant et fidèle dans l’obéissance, tout à fait propre à exécuter un plan de réforme, instruite et mieux préparée à l’enseignement qu’elle avait fourni dans la classe bleue qu’à la haute direction de la maison, d’une beauté remarquable et telle que, « Madame lui ayant mis un jour, par forme de jeu, une coiffure de cour, elle la lui enleva bien vite de peur qu’elle ne se vît et ne se rendit compte de l’admiration qu’elle excitait » ; — Mme du Pérou, arrivée en pleine maturité au gouvernement de l’établissement et élevée huit fois au généralat, rassise et sage comme Mme de Fontaine, avec plus d’ouverture ; — Mme de Saint-Aubin, qui, enlevée à la fleur de l’âge et ayant été la première que la communauté eût perdue, avait laissé dans tous les cœurs un souvenir gracieux ; — Mme de Berval, sérieuse et avisée, capable de tenir la plume (ce fut elle qui mit en ordre les Lettres et les Entretiens), mais cherchant ses aises, aimant son indépendance et se faisant trop souvent rappeler à l’observation des règles qui lui pesaient ; — Mme de Montalambert, une singulière, toujours en quête de perfection idéale et de voies extraordinaires, illuminée et superstitieuse, qui n’ouvrait les lettres de Mme de Maintenon que devant le saint sacrement, après avoir invoqué le Saint-Esprit pour obtenir la grâce d’en profiter, et à qui « Madame, que ce jeu désobligeait fort, envoya un jour un gros paquet où il n’y avait que ces mots : "Je souhaite que votre rhume passe ; ma santé est bonne" » ; — Mme de la Maisonfort, la chanoinesse, associée aux premiers efforts de Mme de Brinon et née pour s’entendre avec elle, persuadée qu’elle faisait merveille « en remplissant l’esprit des demoiselles des histoires profanes, des fables des fausses divinités, des philosophes et choses semblables » ; « éprise bientôt après, du premier coup, de Mme Guyon, de ses élans, de ses mouvements subits, de ses renoncements, et qui portait son vol si haut que nul ne la pouvait suivre, » cœur ardent, intelligence sans équilibre ; — enfin Mme de Glapion, la perle de Saint-Cyr, dont les défauts auraient été des vertus chez les autres, joignant une âme délicate et tendre à un savoir étendu, ayant étudié avec profit la médecine, la chirurgie, la pharmacie, la botanique, maîtresse de classe originale, qui aurait voulu, pour le catéchisme comme pour le reste, qu’on se bornât à suivre l’enfant de question en question, de curiosité en curiosité ; mais se laissant attacher à l’apothicairerie pendant quatre ans « pour s’amortir » ; infirmière adorée de ses malades ; supérieure remarquable, élue l’année même de la mort de Louis XIV, et entre les mains de qui Mme de Maintenon laissa l’avenir de sa chère maison avec confiance : la seule, disait-elle, qui n’eût en rien trompé ses espérances, et qui la représentait si bien dans ses grâces solides que, d’après les Mémoires des Dames, pendant dix ans on crut la voir en elle, toujours vivante.

XIV

Ces conseils si pressants, ces directions si précises, Mme de Maintenon les appuyait de son action. Bien des institutions nous apparaissent dans le passé, indépendantes et comme isolées de leur fondateur : l’établissement créé, leur main s’était retirée. On ne conçoit pas Saint-Cyr sans Mme de Maintenon. Ce qu’elle avait été pendant tant d’années chez tout le monde, elle le devient dans cette maison où elle était chez elle : la lumière et le charme. Elle s’était fait réserver une chambre à Noisy. À Saint-Cyr elle avait un appartement : c’est là qu’elle se retira après la mort du roi. Elle ne faisait le plus souvent qu’y passer les journées. Mais quelles journées ! Le matin, elle arrivait avant le lever, et, à peine descendue de carrosse, elle s’utilisait ; elle aidait à habiller les petites, surveillait le ménage et prenait sa part de tous les embarras ; puis elle se rendait aux classes et suivait les exercices. Ses visites n’étaient jamais des surprises : on l’attendait toujours ; tant on savait bien que, si elle pouvait s’échapper, ne fûtce que quelques heures, elle ne manquerait pas de venir ! Telle ou telle avait besoin d’une semonce, et elle leur faisait à part son petit prône ; on lui avait demandé un entretien général, et elle parlait d’abondance : « ce que Saint-Cyr lui a fait perdre de temps en ce genre, dit Saint-Simon, est incroyable. » Les demoiselles, les novices, les dames avaient chacune leur tour ; elle n’était jamais si pressée qu’elle ne laissât en passant le mot qui porte. « Je suis toujours en train d’éducation, » disait-elle ; et elle aimait à entendre murmurer « qu’elle n’était pas sans talent là-dessus : c’était son sensible » ; pendant dix-huit mois elle avait pris les classes, toutes les classes l’une après l’autre, comme une maîtresse à la tâche, pour se mieux rendre compte. Sa plus grande joie était d’assister aux récréations : elle entrait dans les divertissements et faisait sa provision d’observations. À Rueil elle connaissait toutes ses filles par leur nom : Andrée, Manette, Jacquette, Armande, Bénédicte, Fanchon, Louison ; à Saint-Cyr il n’était personne dont elle ne pût « interpeller les défauts. » Lorsque le roi la menait en campagne, au siège de Mons ou de Dinant, lorsqu’il la retenait à Saint-Germain ou à Fontainebleau, elle écrivait, et c’est à ces absences plus ou moins prolongées, dont elle souffrait et s’attristait, que nous devons son intéressante et si riche correspondance. Tout le monde lui adressait des lettres, et elle répondait à tout le monde. Nulle ne devait craindre de la fatiguer ; il fallait que la demande reçue le matin eût satisfaction le soir : malgré le besoin de sommeil qui la pressait, elle trouvait la force de prendre la plume ou de dicter ; elle écrivait partout où elle trouvait un coin de table, dans une chambre encombrée de monde, avec dix dames, trois princesses et six chiens autour d’elles ; elle n’était pas toujours sûre de pouvoir finir, mais elle commençait : c’était autant de fait ; faute de mieux, le mot partait inachevé. On disait dans la maison qu’elle ne cessait de prêcher ; elle répliquait que c’est parce qu’on l’y poussait ; mais elle ne faisait pas difficulté de reconnaître qu’elle avait toujours quelque morale à entamer, et elle s’y abandonnait de bon cœur.

Elle ne se bornait pas d’ailleurs à éclairer les consciences, à rectifier les esprits, à échauffer les cœurs : elle était l’intendante générale de la maison ; elle traitait avec les fournisseurs, réglait les provisions et pour toute chose voulait savoir son compte : à Dieu ne plaise qu’elle cherchât à thésauriser ; mais elle haïssait le désordre et aimait mieux « nourrir les demoiselles que de crever les laquais. » Elle avait souvent été à elle-même son propre maître d’hôtel, et chez Mme de Montchevreuil elle ne faisait pas de façons à mettre la main au pot-au-feu. Il ne lui en coûtait point d’être « l’économe, la femme d’affaires, la servante de Saint-Cyr. » Elle avait le génie de l’organisation et le goût de l’administration ; rien ne la rebutait ni ne la trouvait indifférente. À la veille d’une campagne, Napoléon savait exactement le nombre des chevaux qui se trouvaient dans les écuries de l’armée et le nombre de bottes de foin dont il disposait. Mme de Maintenon est au courant de ce que les armoires de Saint-Cyr contiennent de linge ; il ne faudrait pas essayer de la tromper sur les paquets de tabliers qu’elle a fait passer ; quand elle envoie des boîtes de dragées ou de confitures, elle dit à qui elles doivent aller, et elle sait à qui elles vont.

Il est rare d’associer ce soin minutieux du détail à l’intelligence supérieure des intérêts généraux. Ce qui est plus rare encore, c’est d’y porter l’entrain, la passion. « J’aurais beau frotter votre plancher, disait-elle aux demoiselles, aller querir du bois ou laver la vaisselle, je ne me croirais pas rabaissée ni moins heureuse. » Elle avait des devoirs ailleurs et elle s’y consacrait, mais « non sans en avoir parfois jusqu’à la gorge » ; elle s’en plaint même trop vivement parfois, à notre gré. Ce n’est qu’à Saint-Cyr qu’elle goûtait la pleine satisfaction de son dévouement. Saint-Cyr la consolait des « austérités de la cour. » Jamais existence, on peut en croire son témoignage, confirmé par celui de Saint-Simon, ne fut plus enchaînée aux règles de l’étiquette, plus dépendante de tout le monde ; elle le racontait aux demoiselles : sa chambre à Versailles est comme une église ; depuis le moment où elle se lève jusqu’à celui où elle se couche, il s’y fait comme une procession ; chacun y passe et s’y arrête : le roi ne la quitte, bien portante ou malade, qu’à l’heure qu’il s’est fixée : il faut qu’elle l’écoute, qu’elle l’entretienne, qu’elle l’amuse ; elle succombe sous le poids de la fatigue et des soucis. À Saint-Cyr il semble qu’elle renaisse ; lorsqu’elle a passé le seuil de la maison, sa vie s’illumine. De ses chères filles elle aime tout, leurs négligences, leurs défauts, tout jusqu’à leur poussière. « Je ne crois pas, disait-elle, qu’il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre ni d’éducation plus gaie » ; et elle participe à cette gaieté : « quand il s’agit de Saint-Cyr, il est toujours dimanche pour moi. »

Les joies du présent n’étaient pas les seules qu’elle éprouvât. La connaissance qu’elle avait du caractère des demoiselles lui permettait de choisir parfois ou tout au moins d’aider à choisir pour chacune d’elles l’établissement qui pouvait le mieux lui convenir. Elle les suivait dans leur province, au milieu de leurs occupations journalières, les réconfortait, les animait au devoir, leur découvrait leur bonheur. Cette sorte de prolongement, cette durée qu’elle s’efforçait de donner à son action sur ses filles, elle était arrivée à en concevoir l’ambition et l’espérance pour Saint-Cyr. Son vœu suprême était de mettre la maison en état de se passer d’elle. « Voilà où je tends, écrit-elle, voilà le fond de mon cœur, voilà ce qui fait ma vivacité et mon impatience. » C’est la raison qui lui fait attacher tant d’importance à l’observation des moindres règles et à leur caractère de perpétuité. Plus elle avance dans la carrière, plus elle se convainc qu’elle ne fait que remplir une mission ; que c’est Dieu qui l’a appelée à fonder Saint-Cyr ; que dans les conseils de la Providence sa vie, si étonnante pour elle-même, n’a pas d’autre objet ; et en mourant, après trente ans d’efforts, dont le succès semblait assuré, elle dut emporter la pensée qu’elle avait accompli sa destinée.

XV

Après la publication des Lettres et Entretiens par M. Th. Lavallée, Sainte-Beuve écrivait : « La cause de Mme de Maintenon est désormais gagnée ; cette correspondance nous la montre arrivée dans un sens à la perfection de sa nature, et ayant réussi un jour à la produire, à la modeler dans une œuvre immense qui a eu son cours et à laquelle est resté attaché son nom. » Le dernier mot est-il dit, en effet ? Ne subsiste-t-il absolument aucune prévention ? Il nous semble qu’aujourd’hui encore ceux qui sont les plus disposés à goûter les talents et les vertus pédagogiques de Mme de Maintenon en demeurent à l’admiration et au respect. D’où vient cette sorte de réserve presque invincible ? Peut-être d’abord de ce que Mme de Maintenon a réussi en tout ce qu’elle a tenté ; elle remarquait qu’au milieu de ses traverses elle avait finalement été trop heureuse pour qu’on ne lui attribuât pas plus d’esprit qu’elle n’en voulut jamais avoir. Peut-être aussi de ce qu’elle aimait trop à parler d’elle-même ; ici encore, au surplus, elle comprenait le péril mieux que personne : « Nous aimons à parler de nous, disait-elle, en signalant la chose comme un défaut, dussions-nous parler contre » ; et elle ne parlait pas contre. Mais ne serait-ce pas surtout qu’alors même que nous sommes prêts à nous laisser porter par ce courant de bonne humeur, reposante et gaie, qu’elle fait entrer avec elle à Saint-Cyr, nous ne pouvons secouer la tristesse des ennuis et des malheurs de cette fin de règne si pesante ? Ou bien n’y aurait-il là que l’effet ineffaçable des calomnies de génie que Saint-Simon a si âprement attachées à sa mémoire[4] ?

Pour être en quelque sorte plus libre dans ses sentiments, on voudrait qu’il ne se fût conservé d’elle que ce qui se rapporte à Saint-Cyr, ou qu’il fût possible de détacher de sa vie et d’enfermer dans un cadre à part tout ce qui a trait à l’éducation. Cependant, même en se la figurant ainsi à souhait, ne resterait-il qu’une image absolument aimable ? Chose étrange, on en est parfois à se demander ce qu’elle était pour les enfants. Nous avons sur ce point les témoignages les plus formels et les plus favorables. « Ses discours étaient vifs, simples, naturels, insinuants, persuasifs, disent les Dames de Saint-Cyr ; on ne finirait pas si l’on voulait raconter tout le bien qu’elle fit aux classes dans nos temps heureux. » « Elle a toujours fort aimé les enfants, ajoute Longuet, et les enfants sentaient si fort cette bonté, qu’ils étaient plus libres avec elle qu’avec personne. » Ce qui vaut mieux encore que ces éloges, elle a pour elle l’appui des faits. Retenue à Fontainebleau et trop éloignée de Saint-Cyr pour y continuer ses visites quotidiennes, elle avait créé des écoles à Avon ; elle allait y faire épeler l’alphabet ; ou, quand elle était empêchée par la maladie, elle donnait la leçon dans ses appartements : Saint-Cyr en était presque jaloux. Que l’une de ces enfants habituées à toutes les misères vînt à être prise de maladie, elle n’appelait rien moins que le médecin de la cour : « Voilà M. Fagon qui marche pour Jeannette. » Quelques jours avant sa mort, comme il soufflait un vent très vif, elle pensait aux rouges et disait à Mme de Glapion : « Ces pauvres enfants souffrent bien du froid ; je voudrais en tenir trois ou quatre dans ma niche. » Les traits de cette nature ne sont pas rares dans sa vie ; elle a des dévouements pour lesquels on ne saurait la comparer qu’à une sœur de Charité. Elle serait demeurée, s’il l’eût fallu, dans sa première école de Rueil, « à tuer des poux, à graisser de la gale, à faire laver des pieds. » Saint François de Sales, le doux François de Sales, est sa lecture favorite. C’est elle-même enfin qui le dit : « elle a une sensibilité qui aurait besoin d’un rude mors. » Et malgré tout il semble que ce que les enfants, comme tout le monde, éprouvent à côté d’elle, tient surtout de la vénération. Mme de Caylus, Mlle d’Aumale, Jeanne de Pincré, la duchesse de Bourgogne, ses élèves de prédilection, et toutes les demoiselles qu’elle appelait auprès d’elle comme secrétaires, ont conservé le souvenir de sa dignité affable, plutôt que de son affection.

Elle possédait au plus haut degré l’esprit de l’éducation : en avait-elle l’âme ? Tout se lie dans le caractère comme dans la vie. Le chevalier de Méré, Bussy, ses ennemis eux-mêmes, nous la montrent en sa jeunesse tenant les courtisans à distance sous le charme de son regard spirituel et vif, mais froid. C’est également à une certaine distance de son cœur que nous laisse sa correspondance. On ne résiste pas au prestige de cette raison ornée, de ce bon sens fin, pénétrant, enjoué, tant qu’on a le livre en main ; le livre fermé, le prestige s’efface, et de cette nourriture si solide et si agréable il reste comme un arrière-goût un peu âpre. Quelle différence avec la moelleuse et onctueuse abondance, l’imagination émue, le cœur tendre de Mme de Sévigné ! Tandis que Mme de Sévigné semble s’exciter, pour ainsi dire, à s’abandonner, — car elle n’est pas sans excès non plus dans sa manière, — on dirait que Mme de Maintenon travaille toujours à se commander, à se contraindre, à se retenir : on sent que tel a été l’effort de toute son existence. Dans la grâce il lui manque cette sorte de négligé, de superflu, qui achète la séduction. Elle avait elle-même le sentiment de ce qu’elle réservait : « Je vous aime plus que ma sécheresse ne me permet de vous le dire, » écrit-elle à son frère. Elle n’ignorait pas non plus ce que parfois la franchise de son premier mouvement lui donnait d’apparente brusquerie. Souvent aussi, vers la fin de sa vie surtout, elle éprouvait comme une sorte d’épuisement : « En vérité, s’écrie-t-elle, la tête est quelquefois près de me tourner, et je crois que si l’on ouvrait mon corps après ma mort, on y trouverait mon cœur tors comme celui de M. de Louvois. »

Mais est-il juste d’insister sur les attraits qu’elle n’a pas voulu se donner ? « Peu de gens, disait-elle, sont assez solides pour ne regarder que le fond des choses » ; et c’est le fond des choses seul qui l’intéressait. Elle n’avait même pas la ressource de varier le thème de ses observations, car c’est le propre des sujets d’éducation qu’il faut sans cesse revenir aux mêmes maximes et ne pas craindre de se répéter. Ses lettres étaient faites moins pour être lues que pour être méditées. Il n’y faut pas chercher « ce qui pétillait de brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d’action, » suivant le mot de Choisy ; elles donnent « le dessin plutôt que le coloris de son esprit » (Sainte-Beuve). Mais dans cette gravité de ton quelle souplesse ! Quelle force et quelle tenue dans cette pensée presque toujours juste, toujours sobre, également éloignée du paradoxe et de la déclamation ! Et quel modèle de ce style qu’elle recommandait aux demoiselles, « simple, naturel, sans tour, succinct » ! Mme de Maintenon est un écrivain. Sa langue est souvent pleine et savoureuse comme celle de Molière, subtile et délicate comme celle de Fénelon ; Saint-Simon l’admire sans réserve. Quelque effort qu’elle eût fait pour s’imposer à elle et à Saint-Cyr toutes les formes d’austérité, elle n’a jamais pu se défaire du goût de ce que son siècle avait produit autour d’elle de plus noble et de plus achevé. Le premier jour de la représentation l’Athalie, elle avait senti avant tout le monde que c’était le chef-d’œuvre de Racine, et quelques années après la réforme de 1692 elle avait fait elle-même rentrer Esther à Saint-Cyr, « les demoiselles ne pouvant apprendre rien de plus beau. » Cette exactitude et cette finesse de sens littéraire, jointes à la sûreté et à la profondeur du sens pédagogique, impriment à tout ce qu’elle a écrit sur la direction des jeunes filles un caractère particulier d’efficacité ; on peut discuter ses vues : on ne peut méconnaître son autorité en matière d’éducation ; elle est de la race de Boileau : en mal parler porte malheur.


  1. « C’était une femme d’un si grand mérite, dit Dangeau, qui avait fait tant de bien et tant empêché de mal durant sa faveur, qu’on n’en saurait rien dire de trop. »
  2. Voir plus haut l’étude sur Fénelon, page 62.
  3. Voir plus haut l’étude sur Fénelon, page 43.
  4. Un seul trait donnera une idée de la passion de Saint-Simon. Sur le registre où Dangeau avait consigné son jugement (voir plus haut, page 108), il avait écrit de sa main : « Voilà bien fadement, salement et puamment mentir à pleine gorge. »