L’Éducation du lion

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 88-92).


FABLE XIV

L’éducation du Lion


Enfin le roi lion venoit d’avoir un fils ;
Partout, dans ses États, on se livroit en proie
Aux transports éclatants d’une bruyante joie :
       Les rois heureux ont tant d’amis !
       Sire lion, monarque sage,
Songeoit à confier son enfant bien aimé
Aux soins d’un gouverneur vertueux, estimé,
 Sous qui le lionceau fit son apprentissage.
         Vous jugez qu’un choix pareil
         Est d’assez grande importance
         Pour que longtemps on y pense.
Le monarque indécis assemble son conseil :
         En peu de mots il expose
Le point dont il s’agit, & supplie instamment

Chacun des conseillers de nommer franchement
 Celui qu’en conscience il croit propre à la chose.
 Le tigre se leva. « Sire, dit-il, les rois
         N’ont de grandeur que par la guerre ;
Il faut que votre fils soit l’effroi de la terre :
         Faites donc tomber votre choix
         Sur le guerrier le plus terrible,
Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois
Votre fils saura tout, s’il sait être invincible ».
L’ours fut de cet avis ; il ajouta pourtant
         Qu’il falloit un guerrier prudent,
Un animal de poids, de qui l’expérience
 Du jeune lionceau sût régler la vaillance
         Et mettre à profit ses exploits.
         Après l’ours, le renard s’explique,
         Et soutient que la politique
         Est le premier talent des rois ;
Qu’il faut donc un mentor d’une finesse extrême
 Pour instruire le prince & pour le bien former.
         Ainsi chacun, sans se nommer,
         Clairement s’indiqua soi-même :
De semblables conseils sont communs à la cour.
         Enfin le chien parle à son tour.
 « Sire, dit-il,je sais qu’il faut faire la guerre,
Mais je crois qu’un bon roi ne la fait qu’à regret ;
         L’art de tromper ne me plaît guère :
         Je connois un plus beau secret

Pour rendre heureux l’État, pour en être le père,
 Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer,
         Dans une dépendance entière :
         Ce secret, c’est de les aimer.
 Voilà, pour bien régner, la science suprême ;
 Et, si vous désirez la voir dans votre fils,
         Sire, montrez-la-lui vous-même. »
  Tout le conseil resta muet à cet avis.
Le lion court au chien : « Ami, je te confie
Le bonheur de l’État & celui de ma vie ;
Prends mon fils, sois son maître, &, loin de tout flatteur,
         S’il se peut, va former son cœur. »
Il dit, & le chien part avec le jeune prince.
D’abord à son pupille il persuade bien
Qu’il n’est point lionceau, qu’il n’est qu’un pauvre chien,
Son parent éloigné. De province en province
Il le fait voyager, montrant à ses regards
Les abus du pouvoir, des peuples la misère,
 
Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère,
    Partout le foible terrassé,
    Le bœuf travaillant sans salaire,
    Et le singe récompensé.
Le jeune lionceau frémissoit de colère.

Mon père, disoit-il, de pareils attentats
Sont-ils connus du roi ? »-- « Comment pourroient-ils l’être ?
Disait le chien : les grands approchent seuls du maître,
    Et les mangés ne parlent pas. »
Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence,
Notre jeune lion devenoit tous les jours
Vertueux & prudent : car c’est l’expérience
    Qui corrige, & non les discours.
A cette bonne école il acquit, avec l’âge,
    Sagesse, esprit, force & raison.
    Que lui falloit-il davantage ?
Il ignoroit pourtant encor qu’il fût lion,
Lorsqu’un jour qu’il parloit de sa reconnoissance
    A son maître, à son bienfaiteur,
Un tigre furieux, d’une énorme grandeur,
Paraissant tout à coup, contre le chien s’avance.
    Le lionceau, plus prompt, s’élance,
Il hérisse ses crins, il rugit de fureur,
Bat ses flancs de sa queue ; & ses griffes sanglantes
Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes
    De son redoutable ennemi.
À peine il est vainqueur qu’il court à son ami :
Oh ! quel bonheur pour moi d’avoir sauvé ta vie !
    Mais quel est mon étonnement !
Sais tu que l’amitié, dans cet heureux moment,

M’a donné d’un lion la force & la furie ?
Vous l’êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi,
    Dit le chien tout baigné de larmes.
Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes,
Où, vous rendant enfin tout ce que je vous dois,
Je peux vous dévoiler un important mystère !
Retournons à la cour, mes travaux sont finis.
Cher prince, malgré moi cependant je gémis,
Je pleure : pardonnez, tout l’État trouve un père,
    Et moi, je vais perdre mon fils.