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L’Éducation en Angleterre/Chapitre VI

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Librairie Hachette (p. 104-110).

WINCHESTER



Winchester, le vieux Caer Gwent des Bretons, le Venta Belgarum de l’invasion romaine, devenue sous la domination saxonne, en 495, Wintecaster, était la capitale du Wessex ; l’ombre d’Alfred le Grand plane encore sur ses puissants remparts, qui s’effritent sous leur manteau de lierre et sur les tours démantelées qui trempent dans l’Itchin ; au centre s’élève la fameuse cathédrale construite par William de Wykeham, « amalgame de pierre et de poussière humaine », dont les murs renferment des cadavres de rois. Le même Wykeham acheva en 1396 l’école (St Mary’s college), qui a célébré l’an passé le 490e anniversaire de sa fondation. Elle renferme 24 professeurs et environ 385 élèves ; de ce nombre sont les 70 foundationers qui vivent dans le collège proprement dit, défrayés de tout, mais ayant eu à passer un examen très sérieux, qui est même regardé comme le plus difficile de ceux qui donnent accès dans les collèges. Les autres élèves sont répartis dans 9 boarding houses qui en contiennent chacun 35 : j’en visite un ; il est situé assez loin dans la ville ; il y a 3 dortoirs, l’un avec 9 lits, un autre avec 10 et un avec 7. Le doyen des élèves, le captain, a seul le privilège de la solitude ; mais dans les autres boarding houses il y a des « cubicles ». En général, les maisons ont été bâties ou appropriées par les professeurs auxquels l’école les a ensuite rachetées, puis loués à un taux égal à 4 p. 100 du prix d’achat. C’est elle qui fait les réparations extérieures et le professeur qui se charge de maintenir l’intérieur en bon état. Ce n’est pas une sinécure en somme d’avoir à tenir une maison si bien peuplée. J’ajouterai que ce n’est pas non plus un profit net aussi considérable que certains le prétendent et que le donnent à penser les chiffres que j’ai cités à propos de Wellington.

À Wellington les boarding houses sont des accessoires, des dépendances ; à Eton, à Harrow, comme ici ou à Rugby, ils forment le collège lui-même et supportent toutes les charges. Le professeur qui est à la tête d’un boarding house ne peut pas s’enfermer dans son rôle… comment dirai-je ?… constitutionnel ; sa liste civile lui est donnée pour la dépenser ; il est moralement obligé à avoir un certain train de maison, à se montrer hospitalier, à recevoir : non pas certes à donner des bals, mais des dîners ou des déjeuners. Les occasions ne lui manquent pas. Ce sont les grands tournois de cricket ou de foot-ball qui lui amènent des amis, ce sont ses anciens élèves qui, pour la même occasion, viennent revoir « les lieux chers à leurs premiers ans ». C’est un congrès scientifique ou scolaire dont il faut se partager les membres ; c’est un professeur étranger qui vient faire une conférence ; ce sont les parents enfin qui accourent pour entendre déclamer leurs fils à quelque séance solennelle ou voir manœuvrer leurs muscles… Certainement la première condition pour celui qui tient un boarding house, c’est de n’être pas serré. Comme avec cela on a beaucoup à faire, il est juste qu’on y trouve son avantage ; je ne dis pas qu’en certains cas les prix ne puissent pas être quelque peu réduits, mais le profit n’est point exorbitant comme il en a l’air. En plus de cela, la situation de boarding master est enviée à cause de la grande considération qui y est attachée, de l’indépendance qu’elle procure ; le professeur se trouve à la tête d’un véritable petit royaume où il a la responsabilité, mais aussi l’honneur du gouvernement ; s’il comprend le noble caractère de sa tâche, et il le comprend (sans quoi il ne resterait pas à son poste), que de réformes il peut essayer ! Quelle expérience il peut acquérir, quel pouvoir il peut exercer sur ses élèves, et surtout quel vaste champ s’ouvre devant son ardeur et son zèle ! Partout l’éducation est une chose captivante et passionnante pour ceux qui en sentent la grandeur ; mais nulle part ceux-là ne peuvent s’y adonner plus complètement que dans les boarding houses des collèges anglais.

Winchester est une ville assez considérable (près de 18 000 habitants), mais calme et paisible ; les élèves ont à en traverser une partie plusieurs fois par jour, mais on leur défend de s’en aller se promener par les rues dans le seul but de flâner ; et ceux qui sont ainsi rencontrés, errant en contravention, sont sévèrement punis. Ce n’est pas qu’on ait grand’peur de ce que nous entendons en général par « les dangers de la voie publique ». Mais je crois qu’on redoute de les voir se lier avec des jeunes gens étrangers au collège. Winchester, comme toutes les cités anglaises, possède des clubs de cricket, de lawn-tennis, etc., des réunions politiques et littéraires, en un mot l’association sous toutes ses formes. Si les élèves pénétraient une fois dans ce milieu, l’école perdrait son autonomie et son caractère propre ; c’est pour la même raison qu’on n’admet point d’externes ; les commerçants et les boutiquiers de Winchester s’empresseraient de faire inscrire leurs enfants et financièrement le collège y gagnerait ; mais il est incontestable aussi que cela l’entamerait d’une façon fâcheuse.

Visite au gymnase, à l’atelier, à la bibliothèque ; nous parcourons un joli cloître gothique rempli d’inscriptions et de pierres tombales, puis de vieilles salles voûtées où, en place de chevaliers bardés de fer, de jeunes garçons travaillent chacun devant son bureau, séparé du voisin par une demi-cloison… Dans les cheminées armoriées le feu flambe joyeusement ; on dirait un château féodal hâtivement approprié à sa nouvelle destination. On vient de meubler une salle de lecture et de conversation pour les præpostors, afin qu’ils aient la faculté de se réunir et de « s’entendre » sur les mesures qui les concernent : personne n’y vient troubler les délibérations de ce gouvernement au petit pied.

L’infirmerie est un bâtiment isolé, qui contient en ce moment un certain nombre de malades ; ils sont soignés par de vigilantes infirmières, dont la présidente est une femme très comme il faut, au dévouement de laquelle tout le monde se plaît à rendre hommage.

Il y a enfin la vaste prairie, où se prépare un match versus Magdalen college, Oxford ; le capitaine surveille les préparatifs ; de petits drapeaux pleins de gaieté folâtrent en haut des mâts ; les Oxfordiens font leur toilette : ayant manqué le train, ils sont arrivés tard dans un fourgon de marchandises et repartiront ce soir.