L’Église chrétienne (Renan)/XX. Les abus et la pénitence

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Calmann Lévy (p. 390-400).


CHAPITRE XX.


LES ABUS ET LA PÉNITENCE. — PROPHÉTIES NOUVELLES.


L’Église était déjà comme fut le pieux Israël au temps où il bâtissait son nouveau temple ; d’une main, elle combattait ; de l’autre, elle édifiait. Les préoccupations philosophiques étaient le fait d’un très petit nombre. La grande œuvre chrétienne était morale et populaire. L’Église de Rome, en particulier, se montrait de plus en plus indifférente à ces spéculations creuses, où se complaisaient des esprits pleins de l’activité intellectuelle des Grecs, mais gâtés par les rêveries de l’Orient. L’organisation disciplinaire était à Rome le travail principal ; cette ville extraordinaire y appliquait son génie tout pratique et sa forte énergie morale[1].

La pénitence avait toujours été une institution fondamentale du christianisme[2]. L’élu de la future cité de Dieu devait être d’une pureté absolue. Éviter les fautes était impossible ; il fallait donc qu’il y eût des moyens de rentrer dans la grâce perdue. De bonne heure, l’Église s’érigea en tribunal et transforma le repentir en pénitence publique, imposée par l’autorité et acceptée par le délinquant. Une foule de questions, qui troubleront l’Église pendant un siècle et demi, se posèrent dès lors. Pouvait-on, après être tombé plusieurs fois, venir encore à résipiscence ? Ces moyens de réconciliation s’appliquaient-ils à tous les crimes ? L’hypothèse du meurtre ne se posait guère ; les mœurs douces et timides de la secte écartaient jusqu’à l’hypothèse d’un chrétien assassin ; mais l’adultère dans une petite congrégation de frères et de sœurs[3], vivant presque toujours ensemble, était assez commun. L’apostasie enfin, vu l’âpreté des persécutions, n’était point rare. Les uns, pour éviter le supplice, allaient jusqu’à maudire le Christ ; quelques-uns même se faisaient les dénonciateurs de leurs frères ; d’autres se contentaient d’un simple reniement : « Je ne suis pas chrétien. » Ils rougissaient du Christ, sans précisément le blasphémer[4].

C’était cette dernière catégorie de personnes qui causait les plus grands embarras. L’Église était une source de telles douceurs, que, le lendemain de leur chute, les apostats, les dénonciateurs de leurs frères, éprouvaient de cruels remords. Ils eussent voulu rentrer dans l’assemblée qu’ils avaient trahie. La situation de ces malheureux était navrante[5]. Désespérant de leur salut, ils étaient en proie à d’affreuses terreurs. On les voyait rôder, l’air sombre, autour de l’église, où ils avaient goûté tant de joies intérieures. Nul rapport entre eux et les fidèles. Avec une sévérité que Jésus n’eût pas approuvée, mais que la gravité des circonstances excusait[6], on les traitait de galeux[7], on les nommait, par une plaisanterie cruelle, « les sauvages, les solitaires »[8]. Plusieurs allaient voir les confesseurs en prison, et trouvaient une sorte de joie austère dans les dures paroles que ceux-ci leur adressaient[9]. La plupart des fidèles les considéraient comme totalement morts à l’Église et n’admettaient pas qu’il pût y avoir de pénitence pour eux. Quelques-uns, moins durs, distinguaient entre ceux qui avaient blasphémé le Christ ou dénoncé leurs frères et ceux qui avaient simplement renié leur foi[10] ; ceux-ci pouvaient être admis à se repentir. D’autres, plus indulgents encore, accordaient la pénitence à ceux qui avaient renié de bouche, non de cœur[11]. Il y avait danger à pousser trop loin la rigueur ; car les juifs cherchaient à gagner à la synagogue ceux que l’Église avait ainsi expulsés[12].

À côté de ces grands coupables, il y avait les faibles, les incertains[13], les mondains, chrétiens honteux en quelque sorte, qui dissimulaient leur état et se voyaient sans cesse amenés à des demi-apostasies[14]. La profession chrétienne était quelque chose de tellement étroit, que, si le chrétien ne vivait pas uniquement dans la société de ses frères[15], il était exposé à des risées perpétuelles. N’existant qu’en vue de la fin du monde, le chrétien de ce temps était tout à fait séquestré de la vie publique. Ceux qui devaient se mêler des affaires temporelles étaient amenés à délaisser la compagnie des saints et bientôt à les dédaigner, à rougir d’eux comme confrères, à entendre rire d’eux sans répondre. À demi morts pour la vie spirituelle, ils tombaient dans le doute. Devenaient-ils riches, ils faisaient bande à part, en vertu de ce principe que l’homme est amené presque nécessairement à faire sa société des personnes qui ont la même fortune que lui. Ils évitaient de rencontrer les serviteurs de Dieu, craignant que ceux-ci ne leur demandassent l’aumône. La compagnie des fidèles paraissait humble : on les quittait pour mener avec les gentils une vie plus brillante. Ces mondains n’abandonnaient pas Dieu, mais ils désertaient l’église ; ils gardaient la foi, mais cessaient de pratiquer. Quelques-uns faisaient pénitence et se livraient aux œuvres de charité ; d’autres, emportés dans la compagnie des païens, leur devenaient semblables et s’abandonnaient aux plaisirs. Ce milieu équivoque ne les disposait guère au martyre. Au moindre bruit de persécution, ils faisaient semblant de revenir aux idoles, pour éviter d’être inquiétés.

Dans le sein même de l’Église, que d’imperfections[16] ! Tels fréquentaient assidûment l’assemblée, et ne cessaient pas d’être médisants, envieux, brouillons, hardis, présomptueux. Les disputes de préséance étaient fréquentes. La gestion des fonds de l’Église donnait lieu à des abus ; certains diacres prenaient pour eux le bien des veuves et des orphelins. Enfin, les maîtres de doctrines étrangères pullulaient et séduisaient les fidèles. Placés comme des juges au milieu de toutes ces misères, les saints inclinaient tantôt à l’indulgence, tantôt à la rigueur. Ce qu’il y avait de grave, c’est que certains docteurs sectaires flattaient ceux qui avaient péché, dans des vues d’intérêt personnel. Ils leur vendaient en quelque sorte le relâchement, et, dans l’espérance d’être récompensés de leur casuistique[17], ils leur disaient qu’ils n’avaient pas besoin de pénitence, et que les pasteurs étaient des gens d’une sévérité exagérée.

Le fait est que, dans une pareille assemblée de saints, il n’y avait guère de place pour la tiédeur. Une piété exaltée portait à tout croire. La prophétie et les révélations fleurissaient comme aux plus beaux jours. Il en résultait de graves abus. Les prophètes individuels devenaient le fléau de l’Église. On allait les interroger sur l’avenir, même pour des affaires temporelles. Ces gens recevaient de l’argent et faisaient la réponse qu’on désirait obtenir d’eux. Les orthodoxes admettaient que les démons révélaient parfois aux imposteurs quelques vérités pour mieux tenter les justes ; mais ils soutenaient qu’on pouvait toujours distinguer les prophètes de Dieu des prophètes frivoles[18]. Naturellement, cela causait de graves embarras ; car, ce que l’un appelait frivole, l’autre le croyait dicté par « l’ange de l’esprit prophétique ».

Les orthodoxes, pas plus que les hétérodoxes, ne se faisaient scrupule de donner en pâture au public pieux les révélations les plus audacieusement fabriquées, et ces révélations étaient avidement reçues. Telle fut, en particulier, une prophétie dont le titre seul marquait suffisamment la tendance et l’esprit. Il est raconté, au livre des Nombres[19], qu’Eldad et Modad, revêtus d’une partie des pouvoirs prophétiques de Moïse, prophétisèrent hors rang et dans des conditions tout individuelles. Josué voulut les faire taire. Moïse l’arrêta : « Es-tu jaloux pour moi ? lui dit-il. Plût à Dieu que tout le peuple de Jéhovah fût prophète et que Jéhovah mît son esprit sur tous ! » Eldad et Modad étaient ainsi les représentants, chez l’ancien peuple, de la prophétie individuelle. On mit à leur compte un livre qui fit de l’impression sur plusieurs et fut cité comme Écriture inspirée[20].

Le symbolisme de ces prophètes nouveaux nous paraît parfois étrange et de mauvais goût. L’épuisement du genre était visible. Toutes ces machines usées ne produisent plus sur nous qu’un effet de fatigue et d’écœurement[21]. Mais, pour des simples, l’effet était grand ; de telles prophéties fortifiaient les hésitants, réchauffaient les tièdes. On croyait y entendre les avertissements directs de Dieu.

Une Apocalypse attribuée à Pierre eut un très-grand succès ; elle fut admise dans le canon, à côté de celle de Jean, et lue dans la plupart des Églises[22]. Comme toutes les apocalypses, elle entretenait les fidèles des terreurs et des calamités futures ; comme le Pasteur, dont nous parlerons bientôt, elle insistait sur la punition des différents péchés ; comme l’Apocalypse d’Esdras, elle traitait, ce semble, de l’état des âmes après la mort. Une idée particulière de l’auteur, c’est que les avortons sont confiés à un ange gardien[23], qui se charge de leur éducation religieuse et de leur développement. Ils souffrent la quote-part de souffrances qu’ils auraient soufferte s’ils avaient vécu, et sont sauvés. Le lait que les femmes laissent se perdre et se coaguler, se change en petits animalcules qui les dévorent ensuite[24]. Dès l’origine, les bizarreries du livre provoquèrent une forte opposition, et beaucoup ne voulaient pas qu’on le lût en public. Cette opposition ne fit que croître avec le temps. Les sombres images qu’on y trouvait le firent cependant conserver, dans quelques Églises, pour les lectures de la semaine sainte[25]. Puis l’antipathie de l’Église grecque orthodoxe contre les apocalypses, antipathie qui fut impuissante contre l’Apocalypse de Jean, réussit à expulser celle-ci et même à la détruire tout à fait[26].

L’usage de la lecture publique des écrits apostoliques et prophétiques dans les églises consommait, si l’on peut s’exprimer ainsi, beaucoup de livres ; le cercle des écrits reçus était vite parcouru, et les lecteurs se jetaient avec empressement sur les livres nouveaux qui paraissaient, même quand leurs titres à la théopneustie n’étaient pas fort en règle. Il en résultait des espèces de modes, qui faisaient des succès de dix et vingt ans. Parfois, quand le livre était démodé, on en limitait la lecture à un jour fixe par an.

Cela se voit avec clarté dans un curieux petit écrit de ce temps qui nous a été conservé ; c’est une sorte de prône[27], vraisemblablement à l’usage de l’Église romaine, que l’anagnoste lisait après les grandes lectures tirées des pages sacrées[28]. Ce prône est lui-même un tissu de citations tirées des Évangiles, des anciens prophètes et d’écrits qu’il est maintenant impossible de déterminer[29]. Les passages les plus compromettants de l’Évangile des Égyptiens[30] y sont cités à côté de Matthieu et de Luc, et enchâssés dans une allocution destinée à exciter la piété des « frères et des sœurs ». L’écrit s’attacha, comme document romain, à l’épître de Clément et, avec elle, fut copié à la suite d’un grand nombre de Bibles[31].

  1. Ignace, Ad Rom., 3 (ἐδιδάξατε… μαθητεύοντες ἐντέλλεσθε), prouve des constitutions romaines pour les temps de persécution.
  2. Voir Constit. Apost., II, ch. xii, et suiv. ; xxxviii et suiv.
  3. Minucius Félix. § 9. Cf. ci-dessus, p. 374.
  4. Hermas, Sim. viii, 6. Cf. Lettre de Pline (les Évangiles, p. 478) ; Jac. ii, 7.
  5. Lettre des Égl. de Lyon et de Vienne, dans Eus., H. E., V, i, 33 et suiv.
  6. Hermas, Vis. ii, 3 ; Sim. viii, 6 ; ix, 19, 26.
  7. Ἐψωριακότες.
  8. Χερσωθέντες καὶ γενόμενοι ἐρημώδεις, μὴ κολλώμενοι τοῖς δούλοις τοῦ θεοῦ, ἀλλὰ μονάζοντες… ἀγριωθέντες.
  9. Actes de saint Pione, § 13, Ruinart, p. 145, ou dans Acta SS. febr., I, p. 44-45.
  10. Lettre des Église de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, H. E., V, i, 25.
  11. Sim. ix, 26.
  12. Actes de saint Pione, § 13.
  13. Δίψυχοι. Ce sont sans doute les ἐπαμφοτερίζοντες et les παραϐαπτισταί d’Épictète (Arrien, Diss., II, ix, 20 et suiv.).
  14. Hermas, Sim. ix, 20 et suiv. ; Mand. xi.
  15. Σύνεσμεν ἀλλήλοις ἀεί. Justin, Apol. I, 67.
  16. Sim. ix, 26, etc.
  17. Sim. ix, 19.
  18. Hermas, Mand. x et xi. Comp. Hom. pseudo-clém., ii, 15 ; iii, 23 et suiv. ; Recogn., IV, 21, 22 ; VIII, 60.
  19. Nombres, xi, 26 et suiv.
  20. Ὡς γέγραπται, Pasteur, Vis. ii 3 ; Synopse dite d’Athanase, § 75, Opp., II, p. 201 ; Stichométrie de Nicéph. (ibid., p. 121) ; Index script. sacræ de Cotelier, Patres apost., I, 197 (Pitra, Juris eccl. Græc., I, p. 100), et De prophetis et prophetissis, note de Cotelier sur Constit. apost., IV, 6 ; Cyrille, Catech., xvi, 25 ; Mommsen, Chronogr. de 354, Mém. la Soc. de Saxe, I (1850), p. 640. Cf. Fabricius, Codex pseude-pigr., I, 801 et suiv. On a supposé sans raison suffisante que le passage apocryphe cité dans I Clém., 23, et dans II Clém., 11, était pris de la prophétie d’Eldad et Modad.
  21. Pasteur, Vis. iii, 4, 10, 13.
  22. Apocalypses Johannis et Petri tantum recipimus, quam quidam ex nostris legi in ecclesia nolunt. Canon de Muratori, lignes 70-72 ; Théodote, Eclogæ ex script. proph., §§ 41, 48, 49 (à la suite des œuvres de Clém. d’Alex.) ; Clément d’Alex., dans Eus., H. E., VI, xiv, 1 ; Stichométrie du Codex Claromontanus, dans Credner, Gesch., p. 164, 177 ; Méthodius de Tyr, Conv., ii, p. 680, 2e col, (Bibl. max. Patr., Lugd., III) ; Macarius Magnès, p. 164 et 185 ; saint Jérôme, De viris ill., 1 ; Anastase le Sinaïte, dans Credner, Gesch., p. 241, Stich. de Nicéphore, dans Credner, p. 243. Fragments dans Théodote et dans Macarius Magnès, l. c., et peut-être dans saint Hippolyte, De Christo et Antichr., c. 15, 54, 65.
  23. Ἀγγέλῳ τημελούχῳ. Cf. Hermas, ci-après, p. 410, et Apocalypse de saint Paul, dans Tischendorf, Apocalypses apocr., p. 46, 58.
  24. Théodote, l. c.
  25. Sozomène, H. E., VII, 19.
  26. Eusèbe, H. E., III, iii, 2 ; xxv, 4 ; saint Jérôme, De viris ill., 1. Macarius Magnès (l. c.), vers l’an 400, y est encore favorable (Z. für KG., II, p. 458-459).
  27. C’est le morceau désigné sous le nom tout à fait inexact de Seconde épitre de saint Clément, et connu maintenant dans son entier, grâce à la publication du métropolite Philothée Bryenne (Κλήμ. ἐπιστ., Constantinople, 1875). Cf. Patres apost. de Gebhardt Harnack, I, i (Leipzig, 1876) ; Lightfoot, S. Clem. of Rome. Appendix (Londres, 1877).
  28. II Clem., ch. 19. Cf. Justin, Apol. I, 67 ; Tertullien, Apol., 39 ; De anima, 9. Les ch. 17 et 19 écartent l’idée que le morceau dont nous parlons fût lu par l’évêque. Le prédicateur appelle ses auditeurs ἀδελφοὶ καὶ ἀδελφαὶ (ch. 19, 20). Dans la prétendue épître de Barnabé, qui est aussi une νουθεσία, il y a υἱοὶ καὶ θυγάτερες. Comp. O filii et filiæ = בנים ובנות
  29. II Clem., 4, 5, 8, 11 (cf. I Clem., 23), 12, 13. Cf. Photius, cod. cxxvi.
  30. II Clem., 12, Voir ci-dessus, p. 185.
  31. Codex Alexandrinus ; manuscrit syriaque de Cambridge : Eus., H. E., III, xxxviii, 4 ; Pseudo-Justin, Quæst. ad orthod., 74 ; Canones apost., 76 ; Jean Damascène, De fide orthod., IV, 17 (cf. Credner, Gesch., p. 248) ; Cureton, Corpus ign., 215, 244, 246.