L’Église de France pendant la guerre

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L’Église de France pendant la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 36 (p. 492-528).
L’Eglise de France durant la guerre


« Le catholicisme survit en France, sinon comme une loi religieuse fidèlement observée par tous, au moins comme un statut social dont bien peu se sont départis. » C’est Waldeck-Rousseau qui tenait ce langage, en 1903, dans un discours au Sénat. Il énonçait ainsi l’exacte vérité ; et ces simples mots rendaient un hommage à ce que représente l’Eglise de France dans l’atmosphère morale du pays. Quelle que soit la tiédeur de beaucoup de populations, quelque indifférentes que parfois elles puissent être aux conséquences religieuses de leurs votes, un certain nombre de Français écoutent l’Eglise comme une institutrice de bonne vie, un très grand nombre la convoquent comme une garante de bonne mort.

Et, près de ceux-ci comme de ceux-là, l’Eglise tout de suite est la bienvenue, lorsque sonne une heure comme celle de la guerre, où la bonne vie doit s’exalter jusqu’à l’héroïsme, où la mort est constamment proche. Dans le double mouvement par lequel les âmes se rapprochent de l’Eglise, par lequel l’Eglise se rapproche des âmes, se déchaîne alors une force d’élan qui balaie les malentendus, fait taire les susceptibilités et pour un instant au moins, rend à la vieille Eglise un persuasif ascendant. Voilà vingt-huit mois que l’Eglise de France met cet ascendant au service de la France.

Au surplus, si nous remontons au début de notre histoire, à cette époque où l’épiscopat gallo-romain sut fondre dans un même creuset, pour en faire la France, la civilisation romaine et l’apport barbare, nous constatons entre l’Eglise et la nationalité française une sorte de filiation, unique peut-être dans l’histoire des peuples ; et l’on pourrait dire, strictement, qu’il y eut une Eglise de France avant qu’il n’y eût une France, et que ce fut cette Eglise qui, du chaos des invasions, dégagea les traits de la France.

Les impulsions d’un lointain passé, la confiance survivante des âmes contemporaines appelaient l’Eglise de France, en 1914, à prendre conscience, tout de suite, du rôle qu’elle avait à jouer. Elle le joua, simultanément, sur le front et dans le pays. Elle fut prompte aux sacrifices que les lois commandaient ; elle fut toujours alerte, toujours en éveil, pour suivre les suggestions de son patriotisme et de son esprit de charité.

Les autres confessions religieuses ont, elles aussi, — nous tenons à honneur de le dire, — exposé sur les champs de bataille la vie de leurs ministres ; elles ont voulu, elles aussi, offrir aux âmes de leurs fidèles une nourriture spirituelle qui les mit à la hauteur de tous leurs devoirs. L’Eglise réformée évangélique et l’Eglise luthérienne de France ont mobilisé comme aumôniers, comme brancardiers, comme combattans, 186 pasteurs sur 490 ; c’est pour elles une douleur et une fierté d’avoir, d’ores et déjà, donné à la France le sang de cinq d’entre eux. Quant à la confession Israélite, qui a envoyé aux armées les huit étudians de son séminaire et plus des trois cinquièmes de ses ministres, elle compte déjà, parmi les trente et un rabbins mobilisés, deux tués et un disparu. Lorsque, après la guerre, ces diverses Eglises, dressant leur martyrologe, l’illustreront d’épisodes héroïques, des témoins catholiques surgiront pour en glorifier l’éclat.

« C’est notre modèle à tous, » disait du pasteur de Richemont, mortellement blessé comme aumônier d’, un régiment colonial, son collègue catholique ; et tous les habitans de Lunéville, sans distinction de croyances, ont admiré, au début de la guerre, la courageuse attitude du pasteur Pannier. Les hommages que rendent volontiers les catholiques à la vaillance de leurs « frères séparés » ne sont pas de purs gestes de courtoisie ; c’est le perpétuel souci de l’Eglise d’affirmer l’efficacité morale de certaines notions métaphysiques qui lui sont communes avec les autres confessions ; elle n’atténue rien de son Credo, mais tout au contraire elle le confirme, lorsqu’elle constate, avec une allégresse de logicienne, que des Ames qui ont des points d’attache avec l’au-delà trouvent, dans ces points d’attache mêmes, une impulsion pour la vie, et pour la mort aussi. La presse catholique tout entière s’est inclinée avec une déférence émue devant le rabbin Bloch, de Lyon, frappé mortellement à l’instant où il venait de faire à un blessé qui se mourait la plus précieuse aumône spirituelle, en lui tendant un crucifix à baiser. Parmi l’émulation des générosités et des courages, la prépondérance numérique de la confession catholique assure aux démarches de l’Eglise de France, à ses leçons, aux exemples qu’elle donne, une répercussion plus vaste, une portée plus décisive. Il convient d’en esquisser en quelques pages l’émouvante histoire.


I

Le dernier jour de juillet 1914 mit la France entière en branle. L’Eglise, depuis un demi-siècle, gémissait sur la disette des vocations ; elle la déplorait comme un « grand péril. » Les effectifs sacerdotaux étaient déjà fort réduits ; la mobilisation allait y faire des brèches, que la mort, peut-être, rendrait irréparables. L’Eglise cependant répondit par un Fiat voluntas à l’appel national. Les armées ou les ambulances lui demandaient un tiers à peu près de ses prêtres : elle les donna. Elle se mit à la gêne, comme toutes les organisations du pays. Il y eut aux environs de Reims tel doyenné où il ne restait que le doyen ; un prêtre de ce diocèse fut, pendant tout un hiver, chargé à lui seul du soin de neuf paroisses. A Paris, le curé de Sainte Marguerite, pasteur de 100 000 habitans, fut bientôt seul avec deux vicaires, les neuf autres prêtres étant partis. Les sacrifices du diocèse de Paris furent d’ailleurs étrangement lourds : à la date du 15 mars 1916, il devait compter 662 prêtres et séminaristes mobilisés, dont 386 dans la zone des armées ; et le chiffre des victimes est à l’heure actuelle de 45 prêtres, dont 40 ont succombé comme combattans et 5 comme aumôniers. Le cardinal Sevin, archevêque de Lyon, appela les laïques à la rescousse, pour qu’ils suppléassent aux apostoliques besognes d’un clergé décimé. On vit les évêques eux-mêmes, dans certaines régions, faire office de curés ; il en fut un qui, chaque dimanche matin, desservait deux paroisses que huit kilomètres séparaient ; un autre s’installait dans un confessionnal de vicaire pour maintenir à proximité d’une population nombreuse le signe du pardon divin. Le sourire longuement attristé, — sourire suprême peut-être, — que jetaient à leurs clochers les prêtres en partance, s’illuminait d’un peu de sécurité confiante lorsqu’ils pouvaient pressentir qu’à l’ombre de ce clocher, pour le service de leurs ouailles, d’autres bonnes volontés se prodigueraient. Et le sourire s’éteignait, à mesure que sur l’horizon le clocher s’atténuait. C’est à leur besogne d’ambulanciers, à leur besogne de soldats, que désormais s’attachait leur pensée. Quelques-uns de leurs aînés, déjà promus à la dignité épiscopale, suivaient, eux aussi, en dépit de leur ceinture violette, l’ordre commun de mobilisation : Mgr Ruch, coadjuteur de Nancy ; Mgr Perros et Mgr Moury, vicaires apostoliques ; et plus tard Mgr Llobet, évêque de Gap.

A nos frontières, des groupes de religieux se présentaient., Une loi, naguère, les avait mis en demeure d’opter entre la jouissance du sol natal et leur idéal d’une vie en commun ; ils avaient préféré leur idéal, ils s’étaient expatriés. Ils rentraient sur l’intimation d’une autre loi, pour servir et, s’il le fallait, mourir. Leurs supérieurs ecclésiastiques les poussaient à « fournir au pays leur part de sacrifice : » c’étaient là les termes exacts de la consigne donnée par Mgr Jarosseau, vicaire apostolique des Gallas, aux Capucins de son vicariat. ; D’aucuns, libérés par leur Age, revenaient néanmoins : tel ce P. Maingot, oblat de Marie, missionnaire au Natal, qui, ayant dépassé la cinquantaine, s’offrait comme ambulancier, comme interprète, et qui, décoré de la croix de guerre, recevait les félicitations publiques de M. Léon Bourgeois.

Onze novices assomptionnistes, surpris en Luxembourg par l’invasion allemande, s’affublaient de vêtemens civils, gagnaient à pied la Belgique, furtivement, et puis obliquaient vers la frontière française, à destination de leur caserne. « Maintenant la République ne trouvera pas que vous êtes de trop, » leur disait, sur notre sol, le premier maire qui les accueillait. Les Dominicains de la province de France envoyaient aux armées quatre-vingt-deux des leurs, dont quarante-quatre novices : onze déjà ont été tués. Les Jésuites, prenant sur les lois qui les avaient frappés la plus charitable et la plus héroïque des revanches, se présentaient aux armées, non point seulement au nom de l’obéissance, mais avec un besoin d’offrande, avec un désir d’immolation, qui devait leur coûter, durant les vingt-sept premiers mois de la guerre, cent dix victimes environ.

Les prêtres des plus anciennes classes servaient généralement dans les hôpitaux, dans les ambulances ou dans les trains sanitaires ; plus jeunes, en vertu des lois de 1906 et 1913, ils portaient le fusil. Des immunités canoniques existaient, qui libéraient le prêtre du métier des armes ; elles étaient moins un privilège que la sanction de l’obligation pesant surtout ministre de l’Évangile d’être un homme de paix. Mais l’Église accepta, comme une situation de fait, l’abrogation de ces immunités par les lois de l’Etat, et sans autoriser ses clercs à prendre volontairement les armes, parce que, « représentans du Christ sur la terre, ils doivent être, comme lui, des modèles de douceur, » elle les autorisa, — d’une autorisation qui était un geste, — à remplir les devoirs militaires que les lois leur imposaient. Les plus âgés, tendant leurs bras sous le poids des brancards ou leur des sous le poids des blessés, n’eurent à verser que leur propre sang ; les plus jeunes, baïonnette au canon, eurent à verser aussi le sang de l’ennemi. L’Église préférait la destinée des premiers. « Y a-t-il moins de générosité, demandait le cardinal Sevin, à mourir le bras désarmé, sans se défendre, qu’à succomber les armes à la main ? » Mais après avoir maintenu que théoriquement l’immunité des clercs est supérieure à toutes les règles humaines, le cardinal disait à ses diocésains : « Il en coûtait aux prêtres, en cet âge où la foi diminue et où ses prescriptions ne sont plus comprises que d’un petit nombre, il leur en coûtait de vous laisser seuls soutenir le poids du combat. Vous les avez jetés dans la mêlée ; vous verrez qu’ils y soutiendront dignement l’honneur de l’Eglise et le drapeau de la France. »

La Pénitencerie maintenait, en principe, que le prêtre qui blesse, que le prêtre qui tue, encourt une « irrégularité » canonique incompatible avec l’administration des sacremens et la célébration de la messe, et qu’après la guerre il devrait recourir à l’autorité compétente pour s’en faire relever. Mais, tant que dureraient les opérations militaires, la Pénitencerie suspendait les effets de cette irrégularité, en permettant au prêtre-soldat de faire office de prêtre. Les consciences sacerdotales étaient dès lors à l’aise, — à l’aise pour se dévouer. « Votre paroisse aujourd’hui, expliquait aux ecclésiastiques de Reims le cardinal Luçon, c’est le régiment, c’est la tranchée, c’est l’ambulance, c’est le cantonnement, c’est le train sanitaire, c’est le dépôt ; aimez-la. Donnez-vous à elle comme à celle que vous avez quittée ; sans cesser d’aimer celle-ci, consacrez-vous à faire du bien à celle-là, avec toute votre foi, avec tout votre cœur… Vous y resterez peut-être. Et nos soldats n’y restent-ils pas ? Ne convient-il pas que la phalange sacerdotale, elle aussi, donne de son sang pour la patrie ? » — « Donnez à vos frères d’armes, insistait de son côté le cardinal Amette, l’exemple d’une constance que rien n’ébranle ni ne lasse. »

On avait, de longues années durant, cherché des méthodes nouvelles, — ou bien anciennes, très anciennes, — pour rétablir le contact entre le prêtre et le peuple ; mais l’Etat, d’avance, sans le vouloir peut-être, avait concerté la plus admirable des méthodes : la mobilisation. « Loin de nous plaindre aujourd’hui de cette violence faite à toutes nos traditions, déclarait le cardinal de Cabrières, nous y voyons une intention providentielle qui mêle plus intimement tous les élémens de la société contemporaine. » La formule : Le prêtre dans sa sacristie, et la formule : Les curés sac au dos, étaient les fruits du même esprit et s’attardaient sur les mêmes lèvres ; mais les hommes proposent et Dieu dispose ; entre les deux programmes de vie qui découlent de ces deux mots d’ordre, il y a contradiction. La première formule isolait le prêtre du peuple, mais la seconde, au contraire, l’y replongeait ; elle inaugurait, quoi qu’on voulût, suivant les mots d’un prêtre du diocèse de Valence, une « camaraderie très spéciale et très savoureuse entre le prêtre et le peuple. »

A la base de cette camaraderie, il y a de la gaieté : personne autant que le prêtre ne rit du danger ; la paix de l’âme, fait joyeux visage à la mort. « Nous voilà baptisés, il ne manque plus que la confirmation, » écrit un missionnaire d’Afrique qui vient de faire connaissance avec les marmites. Un vicaire blessé veut revenir au front pour « faire expier aux Boches l’insulte qu’ils ont faite à son bras ; » un Jésuite éborgné parle de son « locataire Vise à droite, faisant fonction d’œil droit, tombé au champ d’honneur, » et s’écrie avec entrain : « J’ai fait les choses gaillardement, en Jésuite. »

A la longue, et parfois tout de suite, ces prêtres qui se battent prennent goût au métier nouveau. « Je ne donnerais pas ma place pour tout au monde, » note un curé du diocèse de Nevers, qui a le grade de sergent. Tel autre demande des prières « pour qu’une âme guerrière se forme » en lui. « Le général de brigade me trouve le plus poilu de tous les poilus, » raconte fièrement un lieutenant Jésuite. On a vu des prêtres, au dépôt, devancer leur tour de départ, afin de remplacer des pères de familles nombreuses ; on en a vu, sur le front, s’offrir pour des missions périlleuses, aux lieu et place des soldats commandés ; l’attrait du joyeux sacrifice prend ici la saveur d’un acte de charité.

D’aucuns, à vrai dire, sont déconcertés tout d’abord par cette vie nouvelle, et par le langage, et par les allures des camarades : tel ce Père Eudiste, maréchal des logis d’artillerie, qui nous confesse en toute franchise :


Tout fraîchement débarqué de Colombie, les apparences me choquèrent quelque peu. Là-bas, le paysan a par atavisme et par éducation un langage foncièrement chrétien… J’étais bien exposé à prendre trop au sérieux des paroles qui pouvaient me sembler des reliefs d’opinions anticléricales, antîpatriotiques et autres. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mes braves servans valaient infiniment mieux que leurs paroles. Même remarque au point de vue religieux : un peu d’observation attentive, et sous les boutades et les critiques se découvre le chrétien.


Mais lorsque la proximité du peuple a fait ainsi découvrir au prêtre ce christianisme subconscient qui survit au fond de l’âme française, et qui, lors même qu’il n’éclaire plus les intelligences, suscite encore les sacrifices, alors la tranchée se révèle soudainement aux plus timides des prêtres comme un champ d’action ; et leur temps de service, suivant l’expression du cardinal de Cabrières, leur apparaît comme « un temps de mission. » « Mourir après avoir ouvert le ciel à une âme, dit l’un d’eux, c’est la mort que nous rêvons tous, si Dieu nous appelle. » Le rêve s’accomplit, pour le Jésuite Pierre de Daran, avec une plénitude inespérée : ayant quitté sa mission de Madagascar pour être attaché comme adjudant à un régiment colonial, il se trouva sur la Provence au moment où elle coulait : restant jusqu’au bout sur le vaisseau qui périssait, il aida tous ses camarades à mourir, et puis il mourut. Le bien des âmes ramène certains prêtres au front avant que leur permission ne soit expirée. « Pourquoi suis-je prêtre ? écrit l’un d’entre eux. Est-ce que jamais je trouverai une occasion de faire du bien comme celle que j’ai ? Songez que j’ai vu toute ma compagnie à genoux pour recevoir l’absolution avant l’attaque. »

De Gironde, Jésuite, ordonné prêtre le 2 août 1914, et parti le soir même pour les armées, n’obsède ses chefs que pour retourner sans cesse à la ligne de feu : « Raison de mes démarches, écrit-il : l’exemple à donner par un prêtre. » Il sait que l’exemple qu’il donnera aura une répercussion sur les consciences, et que certains jugeront du Christ d’après la conduite que tiendra son serviteur de Gironde. Et qu’il s’agisse d’aller au milieu des balles, près des tranchées de première ligne, panser les camarades blessés, de les charger sur son dos, pour les ramener à l’arrière, ou bien de s’offrir comme patrouilleur pour explorer un bois où peut-être les Allemands sont encore terrés, on sent en lui l’acceptation tranquille, et presque familière, d’une mort qu’il sait être certaine. « Vous allez faire un gradé épatant, » lui dit un jour un capitaine. Et le caporal de Gironde répond d’une voix douce : « Oh ! je serai tué ! » Effectivement, devenu officier, il meurt à Ypres, assistant un blessé. Son action sur les hommes tenait du prodige : « Ah ! de Gironde, disaient-ils, c’est plus qu’un homme, c’est un héros. Jamais on ne saura ce qu’il a fait pour nous. »

Est-ce le subit essor d’une âme guerrière, est-ce le désir de montrer aux hommes le courage d’une âme chrétienne, qui pousse le Lazariste Barbet, caporal brancardier, — « le curé du 4e zouaves, » comme on l’appelait, — à s’élancer à l’assaut d’une tranchée, sans autre arme que son crucifix, et à rallier ainsi les combattans qui fléchissaient ? Un Jésuite, le lieutenant Rivet, professeur à l’Université grégorienne de Rome, stimule ses troupes, au début de l’attaque qui lui coûtera la vie, en leur disant : « Mes enfans, il faut que demain matin je dise ma messe à Douai. » Et ses légionnaires le suivent à l’escalade de la redoute allemande, comme, quelques jours plus tôt, ils entouraient son confessionnal improvisé. « De cette confession et de ce confesseur, écrit un légionnaire, je me souviendrai toute la vie. Quelle douceur, quelle admirable manière de comprendre la vie humaine ! » Son geste de pardon, qui faisait courber les fronts, son geste d’entraînement, qui mobilise les courages, sont pareillement admirés, pareillement aimés, comme deux gestes jumeaux. D’avance, le prêtre accepte la mort, en demandant que son sacrifice soit efficace pour les autres, pour ceux qui resteront. « Notre âme, écrivait, peu de temps avant d’être tué, le jeune frère Ambroise Soudé, Dominicain, sera seule au monde à connaître le ravin où nous aurons roulé. Mais qu’importe si notre âme, emportant avec soi devant Dieu l’idéal très pur de la France, obtient le pardon des Français ! » L’abbé Perreyve voulait que les prêtres concertassent leur mort comme si elle était leur dernière messe, — une messe dans laquelle eux-mêmes s’offriraient, après avoir, au jour le jour, durant toute leur vie sacerdotale, offert le Christ. « Hier soir, écrit le jeune frère Lacour, Mariste, tué comme aspirant, l’invocation : « Cœur de Jésus, obéissant jusqu’à la mort, » me faisait penser, très instinctivement, à notre vie à nous. Ce sera notre consigne, notre devoir, il nous faudra être obéissant jusqu’à la mort. » L’esprit sacerdotal, s’élevant à de telles altitudes, salue la mort comme une sorte de parachèvement de cette ressemblance avec le Christ, à laquelle le prêtre aspire… Et c’est ainsi que des profondeurs mêmes de la pensée mystique a surgi tout d’un coup, sur notre sol de France, le prêtre soldat.

Un des organes étrangers qui, depuis deux ans, ont le mieux mérité de la France et de la vraie civilisation chrétienne, — le Journal de Genève, — publiait, dès le début de 1915, une étude de M. Samuel Rocheblave sur ce nouveau type de héros. « L’histoire nationale, y lisait-on, consacrera ce type, elle l’immortalisera. Quels cadres l’Eglise catholique de France ne fournit-elle pas aux armées de la République, et quels hommes 1 Comme un blessé me le disait hier : Pour le courage, il n’y a rien de tel que les curés. On dirait qu’ils ont le Diable au corps ! »

Le diable au corps, et Dieu dans le cœur : que faut-il de plus, pour un constant tête-à-tête avec la mort ?


II

Lorsqu’on porte la mort en même temps qu’on l’affronte, le péril grise, parfois, plus qu’il n’effraie ; et peut-être faut-il un surcroît d’énergie pour s’exposer au danger, passivement, dans la besogne de brancardier. Mais pour exceller en cette besogne, le sacerdoce chrétien n’a qu’à se souvenir qu’une parabole évangélique a flétri pour les siècles des siècles ce prêtre de l’ancienne loi qui, voyant un blessé sur le bord d’une roule, passa son chemin, et que la compassion du bon laïque de Samarie fut proposée par le Christ comme un exemple. C’est sous la grêle des projectiles que les Samaritains du XXe siècle doivent chercher et soigner la détresse gémissante des blessés.

Ils y vont de bon cœur. « Toutes mes affaires sont en règle, écrivait le P. Gouy, Mariste, tué il y a quelques semaines, — mes affaires matérielles comme mes affaires de conscience. Maintenant, en avant ! Que pourrais-je craindre ? » Il transporte un lieutenant blessé : une balle le terrasse. A lui et à ses pareils, les obus semblent dire : « Fuis, ou tu vas mourir. » Halte là ! riposte Mgr Lobbedey, évêque d’Arras, qui s’y connaît en héroïsme, votre conscience vous dit : « Reste, même s’il faut mourir ! » et les lignes dans lesquelles il glorifie les malheureux mutilés du champ de bataille comme des « images plus frappantes du Christ, » et leurs plaies comme étant ses plaies, et leur douleur comme étant sa douleur, invoquent pour ces mutilations, pour ces plaies et pour cette douleur, toute la tendresse des prêtres, moins encore au nom de leurs devoirs d’infirmiers qu’au nom de leur conscience sacerdotale.

Les hôpitaux de l’arrière, disséminés à travers le pays, réservent aux prêtres infirmiers de moins consolantes besognes. Souvent le « cafard » y règne, compagnon morose des blessures qui se traînent ou des convalescences qui s’attardent. C’est une maladie contagieuse que le « cafard : » elle se guérit soudainement, — comme elle est venue, — par quelques bonnes plaisanteries, parmi lesquelles, parfois, un prêtre ingénieux aspire à « jeter une note surnaturelle. » Mais comme on est loin du front, loin du péril, la note surnaturelle est plus exposée à tomber dans le vide ; et c’est une grande épreuve pour l’infortuné prêtre du service auxiliaire, — homme de peine, en définitive, plutôt qu’infirmier, — qui doit laisser à ses confrères du front la possibilité de devenir des héros et n’avoir, lui, d’autre héroïsme que celui de pardonner aux langues iniques, toujours prêtes à le qualifier d’ « embusqué. » Il y a des heures très dures, où, dans le désœuvrement de l’hôpital ou de la section d’infirmiers, le prêtre se demande ce qu’il fait comme prêtre, et ce qu’il fait comme infirmier. Il s’évade pourtant, Dieu aidant, de ces pénibles malaises, si j’en crois rattachant volume que vient de publier un infirmier, du Havre, M. l’abbé Lenfant, sous le titre : Notes d’un prêtre mobilisé. Les prêtres qui s’ennuient dans les hôpitaux de l’arrière trouveront dans l’exemple de ce confrère d’excellentes méthodes pour cesser de s’ennuyer et recommencer d’être utiles.

Je sais d’ailleurs que, si fécondes soient-elles, ils continueront d’envier les privilégiés qui purent, à la faveur de leur âge et des circonstances, se faire enrôler dans l’aumônerie militaire par le comte Albert de Mun et M. Geoffroy de Grand-maison. Être au front, courir tous les risques, les chercher même pour trouver les âmes, et dans ce cadre tumultueux voir se multiplier avec une richesse inouïe, sans cesse renaissante, les occasions d’agir en prêtre, se mettre à quatre pattes s’il le faut, pour aller confesser là-bas, dans la plaine ensanglantée, le blessé qui se meurt, voilà le partage de l’aumônier.

Frédéric Bouvier, Jésuite, connu du monde savant pour l’organisation des Semaines internationales d’ethnologie religieuse, est tué à Vermandovillers en assistant des blessés ; Albert Perrot, Jésuite, arrive de Chine, au moment de la mobilisation, pour secourir sur les champs de bataille les âmes de France, et mourir lui-même parmi tant de mourans ; Yves Marie Gauthier, Jésuite, aumônier militaire, décoré, cité quatre fois à l’ordre, brave un tir de barrage à Fleury sous Verdun et y succombe ; le philologue Roiron, Jésuite encore, s’expose au même péril à Saint-Hilaire-le-Grand, et recueille la mort ; Frank de Contagnet, Jésuite, revenu de Césarée en Cappadoce pour être l’un des aumôniers de notre expédition d’Orient, est tué à Gallipoli, à l’attaque des tranchées. Ne croyons pas que dans l’attaque l’aumônier joue forcément un rôle passif, et qu’il soit simplement un spectateur qui bénit : son geste d’absolution, qui renouvelle la vie au fond des âmes, excite à braver la mort. Témoin cette admirable citation, du 7 mars 1916, qui commémore tout ensemble l’impulsion donnée par un prêtre et l’un de nos plus brillans succès de l’Argonne :


Le régiment, sous les ordres de son vaillant chef le colonel Macker, a marché à l’attaque comme à la manœuvre, malgré le feu violent de l’artillerie ennemie. Les vagues successives se sont inclinées devant le représentant de Dieu, l’aumônier divisionnaire de Chabrol, dont la main dessinait, sous la mitraille, le signe de la rédemption et de la victoire. Le Bois des Corbeaux a été enlevé d’un merveilleux élan.


Je connaissais et j’aimais cet abbé de Chabrol, qui pour l’Eglise avait fui le monde, qui pour le service paroissial avait fui le mirage flatteur des prélatures romaines ; il se dévouait, corps et âme, aux humbles populations de l’Auvergne, trouvant dans l’élévation de son rang et dans sa dignité de prêtre deux raisons décisives de se faire leur serviteur. Il partit comme aumônier dès le début de la guerre. Il vit les boucheries de Lorraine, et celles de la Somme, et celles de la Belgique ; il fut cinq mois sans coucher dans un lit, plus d’un mois à coucher dans l’herbe, mais cette vie-là lui paraissait « bien attachante ; car on assiste, écrivait-il, à des retours admirables. » Il n’était pas encore content de lui, pourtant… « Je voudrais rendre plus de services à mes hommes, je voudrais surtout faire aimer le bon Dieu davantage, mais pour une œuvre pareille il faudrait être un saint, et je suis loin de l’être. » C’est le propre de la sainteté de s’ignorer ; elle n’existe qu’en s’accusant de ce qui la limite, et ne peut se complaire qu’en Dieu, vers qui la mort la fait monter… Trois citations, et la décoration de la Légion d’honneur, furent pour l’abbé de Chabrol des étapes de gloire, — d’une gloire pour lui trop humaine, et finalement il trouva la mort, qu’il ne cherchait ni ne fuyait.

Entre deux offensives, entre deux menaces de mort, l’aumônier, dans les cantonnemens de l’arrière, connaît parfois d’intimes joies sacerdotales. Je n’en ai trouvé nulle part un écho plus splendide que dans une page où l’abbé Thellier de Poncheville raconte la visite qu’il fit un jour à une compagnie de génie qui depuis trois mois n’avait pas vu de prêtre.


Les sapeurs rient à pleine gorge au seuil d’un logis qui s’intitule Les Increvables… J’entre dans une ancienne écurie de mulets transformée en salle à manger ; l’âne de Bethléem se retrouverait ici dans son étable. Mes pénitens, groupés à l’extérieur, s’approchent de moi l’un après l’autre. « Où c’est que ça se tient ? » me crie l’un d’eux en entrant. Je les guide par la main jusqu’au milieu de la pièce, où nous pouvons nous redresser tant bien que mal sous les chemises qui sèchent, pendues au fil de fer du plafond. La séance du confessionnal est terminée. La porte s’ouvre toute grande cette fois ; une douzaine de soldats s’avancent. Nous retrouvons l’émotion des premiers chrétiens lorsqu’ils se retiraient dans leurs cachettes souterraines pour la fraction du pain. La porte est close. Dehors, les camarades jouent aux cartes dans leurs cagnas. Sur la table encore graisseuse, où ils ont mangé tantôt, une toile détente se déplie, propre comme une nappe. Le souvenir d’Emmaüs s’évoque de lui-même à notre pensée. « Entrez dans notre pauvre abri, Seigneur, et restez avec nous, car il fait sombre sur la route où sont engagés nos pas. » La terre est trop humide pour que nos genoux s’inclinent. Le Maître acceptera que ses disciples le reçoivent debout. Sur mon petit corporal, je dépose la custode. En silence nous adorons. J’invite les communians à s’asseoir sur les bancs de bois plantés de chaque côté. Immobiles, la figure toute grave, les bras croisés, le regard tendu vers le trésor divin, ils m’écoutent. Je leur parle de Notre Seigneur, je parle d’eux à Notre Seigneur. Ils redisent lentement mes invocations. Un nouveau silence : chacun prie à sa manière. Puis je leur distribue mes hosties, allant de l’un à l’autre, autour de la table, ainsi que Jésus dut le faire à la Cène. Ému autant qu’eux-mêmes, je respecte le recueillement profond des visages et des âmes. Peu après, des mots me reviennent aux lèvres, une prière à haute voix qui exprime les pensées de tous. Nous confions à Dieu nos vies, nos familles, nos camarades, la France. Au dehors, de jolies étoiles semblent briller d’allégresse.


Et l’allégresse de l’aumônier répondait à celle des étoiles.


III

Dans les ambulances de la zone des armées, comme dans celles de l’arrière, le dévouement des religieuses se prodiguait. L’atroce bombardement d’Arras coûtait la vie à plusieurs d’entre elles : on les voyait cacher leurs blessés dans les caves et s’en retourner dans les salles éventrées, pour transporter encore les patiens qui restaient. A Saint-Dié, à Pont-à-Mousson, les sœurs de Saint-Charles de Nancy semblaient trop attentives aux plaintes de leurs malades, pour se laisser troubler par la musique des obus, qui cependant ne chômait point. A Gerbeviller, d’où s’étaient éloignés tous les civils, elles restaient « sous un feu incessant et meurtrier, » avec un millier d’hospitalisés, aidant quelques-uns à mourir et beaucoup à survivre. Tout flambait dans Gerbeviller ; et, dans l’immense incendie, sœur Julie avait deux soucis : le tabernacle et ses blessés. « Vous n’avez pas le droit de mettre le feu, » dit-elle à l’officier allemand en lui montrant le pavillon de la Croix-Rouge ; le simple acte de cette religieuse préserva des n’animes les cinq ou six maisons voisines, et ses blessés furent sauvés. Mais là-bas, dans l’église qui brûlait, le Dieu du tabernacle était, lui aussi, un blessé ; la coupe et le couvercle du ciboire étaient traversés par les balles. Sœur Julie courut à l’autel, prit les hosties, communia. Elle devenait le ciboire de toutes ces hosties, et dans une seconde d’amour elle réparait l’offense faite à Dieu par les soldats sacrilèges de la catholique Bavière. Sœur Marie de la Flagellation, à l’hospice d’Harbonnières, sut, au péril de sa vie, dérober à la vue des Allemands les soldats français qui lui étaient confiés, et les fusils de ces soldats : « Nous croyions notre dernière heure arrivée, raconte-t-elle, on priait, on invoquait tous les saints, on installait dans la cour les femmes les plus vieilles pour qu’en entrant les Allemands vissent les vieillards. » Ayant ainsi mobilisé les vieilles femmes pour servir de paravent et tous les saints de sa connaissance pour servir de paratonnerre, sœur Marie de la Flagellation constata que les Allemands avaient des yeux pour ne point voir, et sut, tout proche d’eux, mettre en sûreté les blessés mêmes qu’ils cherchaient. Sœur Ignace, religieuse du Très Saint Sauveur, se réjouissait, en Alsacienne fidèle, de soigner sur terre d’Alsace reconquise, dans son ambulance de Moosch, des blessés français ; elle était « un drapeau autour duquel nous nous serrions tous, » écrit d’elle son médecin-chef. Un jour, un obus passa, qui renversa le drapeau ; mais je ne crois pas que sœur Ignace rêvât après le ciel quelque chose de plus beau qu’un acte de décès rédigé en français par les autorités françaises d’une commune d’Alsace.

Il n’y avait à Clermont-en-Argonne, à la fin d’août 1914, d’autre maison habitée que l’hospice : sœur Gabrielle, des Filles de la Charité, y soignait avec ses Sœurs 42 vieillards, et un petit blessé français qu’elle cachait. L’armée du Kronprinz survint avec des blessés allemands : « Nous serons leurs infirmières, dit sœur Gabrielle, mais respectez la ville. » On le lui promit, et néanmoins les flammes s’élevèrent. Alors sœur Gabrielle, agissant comme l’unique autorité du village abandonné, interpella le colonel : « La parole d’un officier allemand, lui dit-elle, ne vaut pas, décidément, celle d’un officier français. » Et l’Allemand ainsi flagellé mobilisa ses sapeurs pour combattre l’œuvre de ses porteurs de grenades : le feu se ralentit, s’éteignit. En une autre circonstance, sœur Gabrielle sauva la vie à vingt-cinq blessés français, prisonniers. Et puis l’Allemand dut reculer, et pendant de longs mois Clermont-en-Argonne, visité de temps à autre par quelques obus, fut pour nos troupes un grand centre d’hospitalisation.

Mais au début de février 1916, les obus s’acharnèrent : ils visaient Clermont pour gêner le ravitaillement de Verdun. Et sœur Gabrielle dut en quelques heures évacuer tout l’hôpital, ne laissant que sept morts et deux mourans ; les civils aussi partirent. Quant à sœur Gabrielle et ses deux compagnes, on les fit rester, pour garantir au jour le jour les tout premiers soins aux victimes militaires, — parfois six cents par jour, — qu’allait faire le bombardement de la région. Elles restèrent, très heureuses, remerciant Dieu de les avoir envoyées dans cette Argonne où elles avaient une si « belle part. » Vers le milieu de mars, c’est à Froidos, à sept kilomètres en arrière, qu’on les transporta, sans que d’ailleurs elles oubliassent Clermonl, où l’une d’elles, à tour de rôle, était toujours de garde.

A Froidos comme à Clermont, les obus tombaient. « Nous sommes tellement habituées au canon, déclarait sœur Gabrielle, que nous sommes aussi tranquilles, ici, que les opulens bourgeois d’Orléans ou de Tarascon. » Une fois cependant, elle eut, pour un instant, la « frousse ; » et elle l’avouait ; mais tout de suite elle s’expliquait : « Je dois vous dire que cette bonne femme et moi ne sympathisions pas du tout. Une fois n’est pas coutume, j’ai donc eu la frousse. Pourquoi ? Ma jambe gauche me forçait au repos. Les blessés à qui nos sœurs en parlent offrent, qui ses souffrances, qui sa nuit sans sommeil, pour que ce ne soit rien. » Et de fait, les sacrifices des poilus furent pour eux l’occasion d’une nouvelle victoire ; la phlébite redoutée s’éloigna.

A certaines heures, dans ce cadre dénudé de Froidos, elle songeait à la Maison mère, à la chapelle éblouissante de lumières et de fleurs, de chants et de prières. « Quel contraste douloureux avec la pauvre église de Froidos, murs décrépits, vitraux brisés, voûte en ruines et les deux bougies de notre pauvre autel, insuffisantes pour nous permettre de suivre l’office du jour… Des chants… point, sinon le gazouillis des hirondelles qui nichent dans les crevasses des murs et la grosse voix du canon qui tonne toujours. Comme il n’est pas dans mon tempérament d’être morose, je me hâte de mettre un point lumineux dans ce coin sombre : les bancs, un peu vides d’ordinaire, sont remplis aujourd’hui par nos bons poilus. »

Un jour d’avril 1916, le médecin-chef vint dire à sœur Gabrielle que la Croix de guerre lui serait remise le lendemain. « Qu’auriez-vous fait à ma place ? écrivait-elle à la Supérieure générale. Vous vous seriez inclinée en disant : Merci, monsieur le médecin-chef. C’est ce que j’ai fait avec la tête de mon blessé endormi dans les mains ; et, tandis que le pauvre petit restituait copieusement le chloroforme aspiré, nos majors m’adressaient les félicitations d’usage et je continuais à rouler mon pansement. » La croix fut remise, en grande pompe, précédant de quelques mois le ruban rouge, et sœur Gabrielle, s’adressant derechef à la Mère générale, lui disait : « Voilà, ma Très Honorée Mère, votre pauvre fille avec la Croix sur les épaules et sur la poitrine, au côté et dans la poche ! La croix partout ! Il y en a de plus lourdes que d’autres, et avec la grâce de Dieu, le concours de mes excellentes compagnes et vos bonnes prières, j’essaie de les porter le moins mal possible. Si notre Père Duthoit eût été lit, il n’eût pas manqué de me dire : C’est de la terre, tout cela, mais pour la communauté je suis bien content. » Monsieur Vincent eût aimé ces lignes, et cette façon d’accepter avec le même état d’esprit les fatigues et les honneurs, les périls et les pompes, et de trouver parfois les honneurs plus onéreux que les fatigues, et de penser peut-être à part soi, dans le secret de la méditation, que l’attrait des pompes pourrait devenir un plus grand péril que ne l’était la menace des obus.


IV

Citations, croix de guerre, médailles militaires, décorations de la Légion d’honneur, ratifiaient au jour le jour l’héroïsme des prêtres et parfois des religieuses. A l’heure actuelle, le diocèse de Paris compte cinquante-neuf prêtres ou séminaristes titulaires de la croix de guerre, et cinq prêtres décorés, au titre militaire, de la Légion d’honneur. Ceux-là mêmes qui, en tant qu’aumôniers, n’avaient qu’une besogne toute spirituelle, participaient à ces distinctions. L’autorité militaire témoignait ainsi qu’elle considère comme d’efficaces collaborateurs les ministres du culte, qui, sur le front des armées, en pacifiant les consciences, leur enseignent à regarder la mort.

Il y eut d’autres prêtres — ils furent nombreux — que l’hostilité de l’ennemi, et les traitemens qui s’ensuivirent, couvrirent d’une autre gloire, étrangement douloureuse. Les Allemands en veulent aux prêtres, disait un instituteur belge au curé d’Esternay ; et lorsqu’il fut à quatre reprises collé au mur pour être fusillé, lorsqu’il fut mis en tête d’une colonne de marche, face à face avec les balles françaises, lorsque le pain, lorsque l’eau lui furent refusés, le curé d’Esternay vérifia douloureusement l’exactitude du propos. « Nous en avons assez des prêtres français, disaient en Picardie des officiers allemands ; mettez-vous dans le rang. » Et le curé d’Estrées-Deniécourt, le curé de Soyécourt, étaient emmenés sur le front des colonnes, et devaient marcher. Dans le rang aussi, à travers tout un quartier de Saint-Dié, on fit marcher Mgr Foucault, évêque de cette ville, et deux prêtres qui l’accompagnaient, tandis qu’à proximité, l’incendie s’allumait. Cet évêque voulait garder contact avec ses concitoyens menacés ; les troupes allemandes, entre eux et lui, s’essayaient à dresser un mur. Le curé de Saint-Martin, de Laon, passait un mois à la citadelle pour n’avoir pas voilé l’expression de ses espérances patriotiques, et puis on l’emmenait en Allemagne, prisonnier. Pour le curé du Catelet, c’étaient les insultes, les soufflets, les menottes, l’outrageante promenade où sans cesse l’assaillaient les menaces de mort, l’interminable exhibition sous les regards d’une armée qui défilait en le bafouant : ainsi vengeait-on quelques coups de feu tirés par des soldats anglais. Deux chiens, à Guny, avaient aboyé contre les Allemands : le curé et un jeune séminariste devaient s’en aller au camp de Zerbst, pour expier cette discourtoisie. Le doyen de Nesle était arrêté, conduit dans un faubourg où les balles pleuvaient, et puis expédié en Allemagne dans un wagon de marchandises en guise de châtiment pour l’inoffensive ascension de quatre Neslois dans son clocher.

On ramassait chez l’abbé Lahache, curé de La Voivre, une carte d’état-major constellée de petites marques au crayon rouge ; on le saisissait, on le bousculait, on constatait que les troupes allemandes avaient « trouvé dans sa localité des gens qui les avaient desservies ; » on lui signifiait à trois reprises qu’il serait fusillé, et, pendant que, s’étant bandé les yeux, il entonnait son propre Libera, dix balles prussiennes faisaient de lui un martyr, — frère de souffrances et frère de vaillance de ces prêtres martyrs de la Révolution, qu’étudiait volontiers son érudite sollicitude. Pour fusiller deux autres curés de la trouée des Vosges, celui de Lusigny et celui d’Allarmont, des simulacres d’interrogatoires furent à peine nécessaires : on avait besoin du sang d’un prêtre, peut-être, pour se consoler de la chute d’un Zeppelin.

« Vous êtes un assassin, » disaient au curé de Nomény, en Lorraine, les membres d’un conseil de guerre. Ils le condamnaient à être fusillé le lendemain. Le général allemand, le soir même, s’empressait de proclamer devant ses troupes que l’exécution avait eu lieu. « Vous êtes mort à nos yeux, » disait au curé, le lendemain, un factionnaire compatissant ; et le prêtre, officiellement fusillé, était traîné vers Metz comme prisonnier, puis renvoyé dans les lignes françaises. L’Allemand, lors même qu’il ne tue pas, aime, vis-à-vis du prêtre catholique, avoir fait le geste de tuer : le curé de Rosières, coupable d’avoir touché à une horloge, est l’objet d’un faux jugement, d’une fausse parade d’exécution ; et puis on le relâche, mais on lui a fait peur, et l’on rit.

Pastour ! Pastour ! Dans certains régimens, ce seul mot excite la soldatesque. Le Pastour, c’est le représentant de cette civilisation latine que le germanisme méprise, de cette « superstition romaine » contre laquelle le germanisme se flatte d’avoir soulevé la Réforme ; c’est le ministre d’une confession qui n’est pas celle à laquelle affecte de s’apparenter la Kultur allemande. C’en est assez pour que se tendent, vers le visage du Pastour, les poings qui servent la Kultur. L’otage désigné, c’est lui, — lui avant tout autre, toujours lui ; et d’ailleurs, quand l’Allemand ne le désigne pas, il advient que le Pastour se désigne lui-même ; tel fut le cas de l’archiprêtre de Montdidier. « Vous empêchez les gens de venir à nous et vous entretenez le patriotisme : » voilà le grief dont s’armait l’Allemagne contre les prêtres de l’Artois ou de la Champagne ; et la morgue pédante de certains chefs, pour mieux dogmatiser encore, ramassait dans la phraséologie politique certaines formules de suspicion. « Un curé ne doit pas faire de politique, » signifiaient au doyen septuagénaire de Sompuis, avec un accent de jacobins, les officiers qui l’interrogeaient, et sous l’inculpation mensongère d’avoir eu dans son presbytère une installation téléphonique, on le traînait de village en village, abreuvé d’insultes, à tel point, notait un témoin, « qu’on eût dit Jésus-Christ dans sa Passion ; » et le pauvre vieillard, jeté comme une bête qui meurt, souillé de boue, de poussière et d’ordures, finissait par mourir.

Pastour ! Pastour ! Les aumôniers militaires, que leurs fonctions auprès des armées eussent dû rendre doublement sacrés, étaient victimes, à leur tour, des fureurs étranges que ce mot suscitait. Il y en eut deux, en août 1914, qui, dans un village de l’Aisne, séparés un instant des colonnes françaises, tombèrent aux mains de l’ennemi : c’étaient l’abbé Sueur et le P. Véron. Les jours succédaient aux jours, et, sans autre nourriture que des pommes, sans autre boisson qu’un peu d’eau, on les traînait d’étape en étape, sur la route qui menait à Paris, route décevante pour l’orgueil allemand. Mais il y a des déceptions qui se vengent. « C’est la faute à Pastour ! » criait-on. Les bourreaux, en rebroussant chemin, ramenèrent les deux prêtres ; et lorsqu’un soir le P. Véron tomba sur la route, ne pouvant plus avancer, on le jeta sur un tas de cailloux, à demi couvert d’orties. Il agonisait ; l’abbé Sueur obtint pour lui un coin de chambre, où les soldats allemands achevaient de l’insulter. Le lendemain, il mourait d’épuisement et de faim. Il était, depuis un an, l’aumônier de cette Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, qui avait, au lendemain de 1870, révélé à la France l’éloquence et l’âme d’Albert de Mun. Il est dans la destinée de toutes les œuvres qui doivent durer, d’ajouter au martyrologe quelque nom de victime, qui par sa mort achète leur vie. Albert de Mun, s’en allant rejoindre le prêtre qu’à peine il avait eu le temps de pleurer, trouvait dans ce deuil même la certitude que son œuvre vivrait. Où la barbarie sème la mort, Dieu permet que la civilisation chrétienne moissonne la vie.

Il y eut des heures pourtant, où la charité du prêtre, où son courage à souffrir, donnèrent un spectacle qui finissait par dégrossir ces âmes de barbares ; et tout d’un coup en elles, derrière la brute ou derrière le surhomme, — deux termes synonymes en temps de guerre, — l’homme se retrouvait, et l’homme s’émouvait, rendait hommage au Pastour ; peu s’en fallait qu’il ne s’agenouillât. Le curé de Lesbœufs, en Picardie, bénéficia de cette gloire en son cercueil : emmené comme otage au camp de Wittenberg, il était mort là-bas, en soignant les typhiques ; et, tandis que les quinze mille prisonniers du camp rendaient les honneurs à ses dépouilles, sa tombe s’ornait d’une couronne, apportée par ses geôliers.


V

D’être systématiquement rendus responsables pour la résistance des Français, c’était là pour les prêtres un périlleux honneur, que volontairement ils acceptaient. La présence ou la proximité des malheurs publics appelait tous les citoyens, qu’ils eussent ou non des mandats électifs ou des fonctions officielles, à mettre au service de leur coin de terre toutes les ressources de leur courage, ou de leur ingéniosité, ou de leur compétence ; dans les régions envahies, on voyait se dresser, au premier rang parmi ces citoyens utiles, les évêques et les prêtres. La population nancéenne, avant d’être sauvée de l’invasion par le général de Castelnau, avait trouvé dans son vieil évêque, Mgr Turinaz, un de ces maîtres d’énergie qui s’opposent au fléchissement des âmes.

L’atmosphère à Senlis, dans l’après-midi du 2 septembre 1914, était toute chargée de menaces : on fusillait le maire, on voulait brûler la ville. Des habitans, disait-on, avaient tiré du haut du clocher. L’abbé Dourlent, archiprêtre, un instant mandé comme otage, avait eu la permission de retourner dans son presbytère ; mais il en sortit, revint à l’état-major allemand… C’était se livrer, assurément, mais c’était peut-être aussi sauver la ville. Et le salut de la ville valait bien un risque de mort. Il jura que la clef du clocher n’avait pas quitté sa poche, et l’incendie fut contremandé. L’archiprêtre avait, à la dernière minute, empêché que Senlis ne devînt un second Louvain.

Le 3 septembre au matin, Meaux cessait d’être en communication avec la France : un dernier train partait, et deux mille habitans attendaient, d’heure en heure, l’arrivée des Allemands. Ils étaient à peu près sans ressources ; aucun pouvoir civil n’était là, pour organiser leur vie. Mais l’évêque était resté, avec ce génie du commandement, qui sait dominer tous les périls, et qui les écarte. La gare de Meaux, durant le mois d’août, l’avait vu prendre contact, du matin au soir, avec les soldats qui partaient ; sa charité se tournait désormais vers les civils, presque tous indigens, demeurés orphelins dans une ville sans défense. Une journée suffit à Mgr Marbeau, celle du 4 septembre, pour créer à l’hôtel de ville une section d’ordre et de police, une section de salubrité et de voirie, une section des vivres, subsistances et réquisitions ; et, recevant chaque jour les rapports de ces diverses sections, il était à la fois préfet de police, ingénieur de la voirie, contrôleur du ravitaillement. Ainsi régnait l’évêque, et les Allemands n’arrivaient pas ; et tout au contraire, d’heure en heure, survenaient de nombreux blessés pour lesquels l’évêque improvisait des ambulances, des blessés dont les plaies parlaient de souffrance et dont les lèvres parlaient de victoire. Le 9 septembre et les jours qui suivirent ramenèrent dans Meaux les représentans des autorités administratives ; Mgr Marbeau abdiqua, et l’on ne s’étonnera pas que l’évêque qui, dix jours plus tôt, n’était rien au point de vue civil, et qui subitement, parmi ses ouailles anxieuses, était devenu tout, soit, de par leur gratitude, demeuré quelque chose, parce qu’il fut quelqu’un.

Meaux, en dépit des menaces, fut inviolé : Soissons, Châlons-sur-Marne furent, quelques jours durant, des villes conquises, et leurs deux évêques s’en improvisèrent en quelque mesure les défenseurs. Il restait à Soissons, à la fin d’août 1914, quatre conseillers municipaux ; le maire avait démissionné. Mgr Macherez, et M. l’adjoint Muzard, installèrent dans l’Hôtel de Ville un comité pour faire face aux envahisseurs. L’état-major allemand demanda deux otages pour la nuit du 3 au 4 septembre : Mgr Péchenard, évêque de Soissons, s’offrit et fut refusé ; son vicaire général survint et fut accepté. Les Allemands se plaignaient de manquer de logemens, menaçant de châtier la ville : une démarche de l’évêque et de Mme Macherez les apaisa. L’influence de Mgr Péchenard allait croissant ; et la chaire de sa cathédrale redevenait, comme au moyen âge, une façon de tribune publique, d’où chaque jour, en personne, il annonçait les nouvelles, commentait les exigences ennemies, indiquait la conduite à suivre. On se serait cru transporté en plein moyen âge italien, dans l’une de ces villes guelfes, où l’évêque, en face des hordes germaniques, se faisait le défenseur et l’organisateur de ce qui restait de libertés. La voirie, aussi, occupait Mgr Péchenard ; il visitait le quartier Saint-Vaast, devenu malpropre ; il avisait à l’écoulement des eaux. Un prêtre de son séminaire, l’abbé Litierre, servait constamment d’interprète entre le comité de l’Hôtel de ville et les officiers allemands. Puis, au bout de douze jours, les envahisseurs se retirèrent, et la longue série des longs bombardemens commença, au cours desquels, Soissons n’étant plus qu’un désert, l’évêché, avec beaucoup de lenteurs et de regrets, dut se transporter à Château-Thierry.

Au matin du 4 septembre 1914, Châlons s’offrait à l’ennemi comme une proie : ce n’était qu’une question d’heures, il allait entrer. Les trois quarts des habitans avaient disparu ; les administrations avaient déménagé ; le maire les avait suivies. L’adjoint « tenait, » avec quelques conseillers municipaux ; l’évêque « tenait, » avec tous ses prêtres. Le pouvoir religieux et ce qui subsistait du pouvoir civil se rapprochèrent pour sauver la ville. Il y eut à la mairie, dès la première heure de cette journée tragique, une assemblée des hommes d’énergie : l’abbé Laisnez, directeur des œuvres diocésaines, y survint pour donner l’impulsion. Depuis longtemps, il était réputé manieur d’hommes : il avait, au cours des années précédentes, groupé dans la ville toutes les œuvres catholiques, et, dans tout le diocèse, groupé les jeunes gens. Son prestige, au mois d’août, lui avait ouvert à deux battans les portes de l’hôtel de ville : comme délégué de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul, il y pourvoyait aux intérêts des pauvres. Et puis les jours de panique avaient suivi ; il avait organisé la « croisade du séjour ; » les familles qui fuyaient l’avaient vu, parfois, se dresser devant leurs voitures ; dans la nuit du 3 ou 4, jusqu’à deux heures du matin, il était resté debout, pour empêcher que tous les Châlonnais ne quittassent Châlons. Derechef il était debout, au matin du 4, pour fédérer les énergies dont dépendait le sort de la ville. Et pendant que l’adjoint Servas et l’abbé Laisnez improvisaient cette administration nouvelle, Mgr Tissier paraissait à la mairie ; il annonçait du haut du perron que les sous-sols de son évêché, que les sous-sols de son séminaire, s’ouvriraient à la population, en cas de bombardement. Quelques blessés français arrivaient, encore porteurs de leurs armes : ils sentaient l’armée allemande sur leurs talons. L’abbé Laisnez, à la hâte, leur procura le véhicule nécessaire pour s’en aller plus loin, en France… Car, à trois heures de l’après-midi, en cette journée du 4 septembre, Châlons était au pouvoir des Allemands. Le lendemain matin 5, on sut que l’ennemi considérait comme des biens sans maître tous les magasins désertés par leurs propriétaires, et que ces biens allaient être livrés aux soldats. Mais à peine avaient-ils commencé de piller un grand établissement d’approvisionnement, qu’un commerçant surgit, avec des vendeurs et vendeuses de fortune ; et derrière chaque comptoir, l’Allemand, qui voulait prendre, trouvait une main tendue, exigeant qu’il payât. Ce commerçant imprévu n’était autre que l’abbé Laisnez. Les interventions de l’abbé Laisnez avaient limité le pillage ; l’intervention de l’évêque, dans les journées des 6 et 7 septembre, allait libérer la ville épiscopale et le département d’une autre menace. L’intendant général allemand réclamait au département trente millions, à la ville trois millions, à titre d’indemnité de guerre. L’adjoint, un conseiller municipal, un chanoine, étaient responsables sur leurs têtes si cette dernière somme n’était pas acquittée. La commission municipale se retourna vers l’évêque, pour qu’il sauvât ces trois têtes. Sans ambages, il accepta ; il passa par la mairie, pour faire confirmer ses pouvoirs d’intermédiaire ; et puis il s’en fut chez le prince royal de Saxe. Le prince le fit recevoir par l’intendant général, le 7 septembre au matin. En soutane violette, avec des souliers de marche, l’évêque aborda l’intendant : son vicaire général et l’abbé Laisnez l’accompagnaient. Il avait un costume de prélat, et déjà des chaussures d’otage ; il s’attendait à être emmené. Il exposa l’insolvabilité de ses diocésains, la disette des banques, la pauvreté de ses prêtres. Il parla des efforts qu’avait faits le clergé de Châlons pour retenir dans la ville tous ces pauvres gens qu’on voulait pressurer, de l’iniquité qu’il y aurait à exiger certains sacrifices incompatibles avec leur indigence. Quelques heures s’écoulèrent, et l’Allemagne se contenta d’un acompte de 500 000 francs : moyennant cet acompte, les Châlonnais étaient assurés que leurs personnes et leurs biens seraient respectés ; l’évêque et les autorités civiles obtinrent qu’une affiche officielle allemande contresignât cette promesse. Quelques jours plus tard, on put déchirer l’affiche : le samedi 12 septembre, la victoire de la Marne ramenait nos chasseurs dans Châlons. La liturgie diocésaine du dimanche 13 évoquait saint Alpin, qui jadis, sur ce même siège épiscopal, avait bravé les colères d’Attila. Et les phrases latines qui célébraient le vieil évêque retentissaient comme un hommage à l’adresse de son lointain successeur. La gloire de saint Alpin passait jadis pour archaïque ; Mgr Tissier, pour en hériter, n’avait eu qu’à faire tout son devoir.

Tel évêque, tels curés. Un demi-millier d’habitans sur 8 500, c’était là toute la population de Vitry-le-François, et parmi les 8 000 qui s’en étaient allés, figuraient le maire, les adjoints, les conseillers municipaux. Mais l’abbé Nottin, archiprêtre de la ville, était d’autant plus sédentaire qu’il s’agissait d’attendre un péril : l’Association paroissiale catholique, depuis longtemps fondée par ses soins, fut comme le noyau de l’administration nouvelle. L’hôtel de ville était vide : l’abbé Nottin y entra. Cent vingt électeurs restés à Vitry furent convoqués : douze d’entre eux devinrent membres d’une commission municipale, dont le président de l’Association paroissiale catholique dirigeait les délibérations. Les uhlans arrivèrent, cherchèrent des notables : l’archiprêtre et son vicaire étaient là ; on en fit des otages. « Il nous faut aussi des civils, lui signifia-t-on, désignez-les. » Les désigner, c’était peut-être les vouer à la mort : l’archiprêtre refusa. Il pria qu’on le laissât aller chercher deux amis, il revint avec deux membres de l’Association paroissiale catholique. Son vicaire avait dû marcher à travers les rues à la tête des colonnes allemandes ; on lui rendit sa liberté pour qu’il reprit sa place d’otage. Les Allemands avaient désormais quatre têtes sur lesquelles ils pourraient se venger de ce qui leur déplairait dans Vitry.

Et, dans son rôle d’otage, l’abbé Nottin put obtenir que tout pillage, que toute contribution de guerre fussent épargnés à la ville. Il avait cinq cents bouches à nourrir, — bouches de civils, bouches de Français, dont l’armée allemande ne s’occupait point. Ayant su obtenir des Allemands un certain nombre de quintaux de farine, il organisa une boulangerie, créa pour les pauvres un système de bons. « Vous les faites vivre, intervinrent les Allemands ; à vous aussi, de les faire travailler. » Il y avait des rues à désinfecter, des tombes à creuser : l’abbé Nottin et son vicaire réquisitionnèrent les hommes valides, les affectèrent, les payèrent. A force d’enrégimenter la main-d’œuvre, les injonctions de l’archiprêtre s’étendaient aux Allemands eux-mêmes. Une nuit qu’avec ses ouailles il luttait contre un incendie terrible, des pompiers de Munich se trouvaient là, qui regardaient ; il les mobilisa, d’autorité ; ce curé d’une ville occupée commandait à ses vainqueurs. Une quasi investiture officielle ratifia son initiative : en remplacement du maire révoqué, en remplacement du Conseil municipal dissous, une « délégation spéciale » de trois membres fut créée ; elle comprenait l’abbé Nottin, un instituteur, et le président de l’Association catholique paroissiale ; et ce dernier fut nommé président de la délégation. C’est ainsi que Vitry-Ie-François, durant l’effacement du pouvoir civil, put connaître encore les bienfaits d’un gouvernement. Le curé de Vienne-la-Ville, demeuré presque seul dans son petit village, assumait à sa façon les mêmes responsabilités et les mêmes services dont à Vitry l’archiprêtre s’était chargé. Le curé de Loos, en l’absence de la municipalité, organisait une boulangerie municipale. Ailleurs, des besognes toutes civiles étaient confiées aux prêtres par les autorités civiles restées à leurs postes : le vicaire de Bertrimoutier était nommé maire de sa commune par un arrêté du préfet même des Vosges ; le curé d’Etinehem devenait greffier de la mairie ; le curé d’Estrées, de concert avec l’adjoint, organisait une boulangerie. Et lorsque l’abbé Lemire, prêtre et maire d’Hazebrouck, entendait parler de ces lointains confrères, auxquels sa propre intrépidité eût pu servir d’exemple, et qui s’en allaient, eux, du sanctuaire à la mairie pour revenir de la mairie vers le sanctuaire, j’augure qu’il les enviait en même temps qu’il les applaudissait, et qu’il attendait avec une impatiente émotion le geste pontifical qui lui permettrait de rester, à la mairie, devant l’ennemi tout proche, le représentant des Flamands, et de redevenir à l’autel, devant Dieu, leur intercesseur et leur interprète.

A Reims, le cardinal Luçon liait ses destinées à celles de la cathédrale, montant auprès de cette grande martyre une garde impuissante et fidèle. Il ne pouvait rien pour elle, mais il pouvait beaucoup pour les misères de son peuple, et il faisait beaucoup. Dans la cathédrale où de partout les incendies s’allumaient, l’abbé Landrieux, devenu dans la suite évêque de Dijon, veillait et luttait, au risque d’être, peut-être, enseveli par les ruines ; il mettait le trésor en sûreté. Mais son âme de prêtre voulut un autre sauvetage. Il y avait là, sous les voûtes où s’épaississait la fumée, un certain nombre de blessés ennemis, compagnons d’armes des bourreaux de la cathédrale : derrière eux, l’incendie ; devant eux, dans la rue, des fusils chargés qui les guettaient. La colère de la population contre l’incendie qui ravageait la merveilleuse charpente gagnait les chefs et les soldats : ces blessés voulaient sortir du brasier ; ils ne sortiraient pas, ou ils seraient tués. « Vous me tuerez d’abord, » signifia le prêtre ; et, sous sa protection, les blessés purent sortir et s’en aller, sous escorte, à l’hôtel de ville, prisonniers et sauvés.

La ville d’Arras, cette autre condamnée à mort, était fidèlement assistée, dans les convulsions du bombardement, par son évêque, Mgr Lobbedey ; comme partout tombaient les obus, partout il était présent. « Je n’aurais pas voulu que la préfecture fût atteinte seule, j’aurais été jaloux, » disait-il au Président de la République, en lui montrant les brèches faites dans sa demeure épiscopale par l’artillerie de l’ennemi. A certains jours, Mgr Lobbedey s’en allait visiter quelque paroisse de l’extrême front ; et, s’enfonçant dans la cave qui désormais servait d’église, il devenait, pour un matin, l’aumônier militaire d’un coin de secteur ; ou bien il survenait à très peu de distance des lignes allemandes pour bénir trente-sept dépouilles de soldats et cinq dépouilles d’officiers, et sa voix sacerdotale, bravant le fracas de l’artillerie, semblait vouloir réveiller ces victimes pour les inviter à « monter avec le Maître, en cette veille d’Ascension, vers la gloire et la récompense. » A proximité des obus, encore, il organisait une retraite, à Dainville, pour un certain nombre de prêtres infirmiers. Une fois qu’il se trouvait chez les Trappistines de Belval, il rompit leur sévère clôture pour associer aux offices des moniales un groupe de combattans qui revenaient de la tranchée ; et dans ce cadre imprévu, où son autorité d’évêque était seule qualifiée pour les introduire, il trouvait d’émouvans accens pour donner rendez-vous à tous les Français après la victoire, « sur la colline de Lorette reconquise, autour de la petite chapelle ressuscitée, devant l’héroïque forêt des humbles croix de bois, poussées dans le sang des martyrs. » Sur les lèvres de ce prélat, l’éloquence sacrée s’élevait à la hauteur des inexprimables circonstances qui l’inspiraient ; elle commentait les ruines et planait au-dessus d’elles, elle développait les raisons d’espérer et les raisons de pleurer, les raisons d’avoir souffert et les raisons d’accepter, elle commandait l’expiation, elle commandait la vaillance.

A l’exemple de leur évêque, les prêtres d’Arras prodiguaient leur zèle. Ils se faisaient pompiers, ravilailleurs, fossoyeurs, déménageurs. Il en est un, M. de Bonnières, qui chaque matin, même quand pleuvaient les obus, s’en allait avec une baladeuse dans les faubourgs de la ville : il demandait aux soldats les restes de leur ordinaire, et s’en revenait dans Arras, pour en nourrir les indigens. De nouveau, l’après-midi, la baladeuse était mobilisée : toujours conduite par le curé, elle transportait à travers les faubourgs les mobiliers d’ouvriers. Parfois le curé s’arrêtait pour retrouver parmi les décombres, d’après quelques indications, les cachettes où les habitans dispersés avaient déposé leurs plus précieuses ressources. Ainsi régnait-il sur les ruines, leur demandant les secrets qu’elles recelaient. Il s’en allait encore vers d’autres épaves, vers les épiceries, vers les merceries à demi abandonnées ; il procédait à la liquidation amiable des marchandises délaissées. Il était le commissionnaire, l’homme à tout faire et tout à tous.

Soldats de l’Argonne, Meusiens restés au pays, Meusiens réfugiés dans tous les coins de la France, aimaient en Mgr Ginisty, évêque de l’immortel Verdun, le plus vigilant des bienfaiteurs. Tantôt il était au front, encourageant les soldats ; tantôt, dans quelque village de l’arrière, il s’intéressait aux efforts tentés par des femmes, par des vieillards, par de petits enfans, pour faire refleurir sur beaucoup de ruines un peu de vie ; il s’attendrissait sur « le bœuf et l’âne, couple mal assorti, mais combien touchant, qui, d’un commun effort, creusaient le vieux sillon ; » il invoquait la protection de Dieu et la gratitude de la France pour ces laborieuses familles lorraines, « jetant les semences, quand même, dans un sol hâtivement préparé et parfois tout humide encore du sang des combats. » Partout à travers la France sa sollicitude faisait visiter les réfugiés de la Meuse, faisait quêter pour eux, apaisait leur nostalgie, consolidait leurs courages. Et l’un de ses prêtres, le curé d’Etain, dirigeant lui-même l’exode de ses 600 paroissiens, avisait, d’étape en étape, à leur ravitaillement, à leur hospitalisation en Beauce, à leur hospitalisation dans la Gironde.

Car la France avait dû refluer sur elle-même, et la frontière française, après une tragique oscillation entre la Marne et l’Aisne, entre le Parisis et la Picardie, était fixée, pour de longs mois qu’actuellement nos armes abrègent, en deçà des Ardennes, en deçà du Vermandois, en deçà de la Flandre et du Cambrésis. Mais dans ces douloureuses terres de l’au-delà, que cachait la muraille allemande, d’autres prêtres, d’autres évêques souffraient. On sait d’eux peu de chose jusqu’ici. Les ténèbres qui nous enveloppent encore leur deuil ne sont cependant point assez opaques pour nous laisser ignorer qu’à Lille Mgr Charost se conduit au jour le jour en défenseur de la cité. On affirme qu’il sut, dès le début, se faire écouter de la Kommandatur allemande, et que sa dépendance d’otage, volontairement acceptée, donnait à son indépendance d’évêque un surcroît d’éclat. On ajoute que le fonctionnement de la vie municipale trouve en lui un actif auxiliaire et que les misères des prisonniers l’implorent volontiers comme consolateur et souvent comme avocat. Le jour, prochain sans doute, qui libérera les Lillois de leur servitude, les libérera de leur silence. Ils nous diront alors ce que fut cet évêque qui sut comprendre qu’en apparaissant comme otage aux côtés du préfet, du maire, du recteur, il renouvelait devant l’ennemi l’union de l’Église et des forces d’État.


VI

Partout en Franee cette union se réalisait : la place qu’avait prise le cardinal-archevêque de Paris, dès le début de la guerre, dans le Comité du Secours national, témoignait tout à la fois quelle aide l’Eglise tenait à prêter et quelle aide l’opinion attendait de l’Eglise. Les réfugiés des pays envahis trouvaient à Versailles, sous les auspices de l’Action sociale fondée par Mgr Gibier, des chambres non meublées, dont le mobilier, au fur et à mesure qu’ils les occupaient, était fourni par la charité publique. Nombreux étaient les diocèses où les détresses de la guerre provoquaient la fondation de comités catholiques, qui tantôt s’efforçaient, comme à Lyon, d’exercer une action autonome, et tantôt collaboraient à l’œuvre commune de soulagement et de réparation.

L’appel qu’adressait le ministre de la Guerre à l’initiative privée pour assurer à nos blessés des vêtemens chauds en vue de l’hiver suscitait dans le diocèse d’Orléans, dès le mois de septembre 1914, un afflux de dévouemens : l’initiative de Mgr Touchet réclamait des dons en argent, des dons en nature, des travailleuses de bonne volonté, pour l’Œuvre de l’Habit chaud, et son éloquence les obtenait aussitôt. Le pays eût été surpris que l’Église ne donnât pas certaines consignes et n’esquissât pas certains gestes ; ceux qui jadis peut-être eussent été prompts à la renvoyer à ses liturgies et à la soupçonner d’indiscrètes ingérences étaient les premiers à trouver tout naturel que les divers évêques unissent leurs efforts à ceux de l’État, tantôt pour la collecte de l’or, tantôt pour le succès des emprunts nationaux ; et si, par discrétion, par crainte de se mêler des affaires publiques, les évêques s’étaient tus, leur silence eût été blâmé. Le désir qu’on avait de leur collaboration, l’accueil qui la récompensait apparaissaient comme un hommage public au pouvoir que l’Eglise gardait sur les consciences et au bon usage qu’elle faisait de ce pouvoir. « Il s’agit bien de dissentimens religieux, de querelles politiques, de rivalités personnelles ! écrivait le cardinal Sevin. France d’abord ! Unis dans la grandeur du péril, ayant appris à nous connaître et à nous estimer mutuellement, nous nous entendrons mieux demain pour l’équitable solution des graves problèmes que nous agitions hier. » Et le cardinal ajoutait : « A la victoire qui résoudra toutes les difficultés, l’emprunt est nécessaire. Ni la richesse ni le travail ne refuseront de s’y associer. Nous vous le demandons, catholiques, au nom de Dieu et de la France. » On remarquait aussi, dans les conseils de l’Etat, que le même prélat, par une consultation très motivée, donnait à ses prêtres le conseil formel de faire la déclaration des revenus qu’ils tiraient de leur sacerdoce. « En toutes circonstances, insistait-il, et spécialement dans celles où nous sommes, le clergé doit donner l’exemple. » L’homme d’Eglise qui parlait ainsi ne pouvait assurément être suspecté de coquetteries à l’endroit des autorités administratives : son attachement au crédit national, son geste d’adhésion à l’endroit des nouvelles lois fiscales étaient destinés à faire impression parmi les catholiques français, et lorsqu’ils voyaient Mgr Maurin, évêque de Grenoble, futur cardinal-archevêque de Lyon, inviter ses prêtres à se faire collecteurs de l’or, ils sentaient d’une façon plus aiguë le caractère impérieux des suggestions de l’Etat, auxquelles le clergé faisait si activement écho.

Il y avait, hélas ! d’autres catholiques, mal informés des choses de France et plus mal encore de celles d’Allemagne, sur lesquels l’Église de France devait tenter une action : c’étaient les habitans des pays neutres. « La France n’est indifférente à personne, écrivait le cardinal de Cabrières ; on ne peut que l’aimer ou la haïr. » Un comité s’organisa sous la présidence de Mgr Baudrillart, recteur de l’Institut catholique de Paris, pour guider les neutres dans cette option ; puis deux volumes et de nombreuses brochures, publiés en diverses langues, firent connaître hors de nos frontières les traits authentiques de la vraie France et les exactes dispositions du pangermanisme et de la Kultur allemande à l’endroit du catholicisme ; et le voyage de Mgr Baudrillart en Espagne commença de donner le branle au mouvement de sympathie cordiale, éclairée, qui récemment poussait vers Paris quelques-uns des représentans les plus éminens de la pensée espagnole.

Plusieurs évêques, avec leur autorité de pasteurs, s’efforçaient, à leur tour, de dessiller les yeux des catholiques étrangers. Conservant sous le fracas des obus le loisir d’esprit nécessaire à la besogne théologique, Mgr Lobbedey trouvait dans le Syllabus du pape Pie IX la condamnation des maximes de violence au nom desquelles l’Allemagne s’érige au-dessus des lois. « Le droit consiste en un fait matériel, et tous les faits humains ont force de droit, » murmuraient déjà certains philosophes aux oreilles de Pie IX, avant que l’Allemagne de Bismarck, avant que l’Allemagne de Guillaume II, n’eût fait de ce principe sa règle d’action ; et Pie IX les condamnait. Il frappait aussi, du haut de son magistère, d’autres aventuriers de la pensée, qui osaient dire qu’il n’était nullement nécessaire que les lois humaines fussent conformes au droit naturel, et qui, d’avance, légitimaient ainsi les crimes juridiques multipliés par la conquête allemande. « La violation des sermens les plus sacrés, continuaient-ils, et toute action, même criminelle et scélérate et opposée à la loi éternelle, non seulement n’est pas blâmable, mais elle est tout à fait licite et digne des plus grands éloges, quand elle est inspirée par l’amour de la patrie. » Et l’anathème dont Pie IX avait frappé cette cynique formule avait affermi les assises du vieux droit des gens. Mais la Germanie, une fois de plus, se révélait rétive aux avertisse-mens de Rome ; et lorsque le professeur catholique Ebers, lorsque le député catholique Erzberger, glorifiaient au nom de leur patrie la criminelle violation de la neutralité belge, Mgr Lobbedey leur opposait les malédictions de l’Église contre les insulteurs du droit. D’avance, elles s’étaient insurgées contre eux, dans ce Syllabus dont une certaine « conscience moderne » s’était autrefois déclarée surprise, et d’avance elles appuyaient les propres soulèvemens de cette conscience contre la barbarie de la Kultur, — issue d’une philosophie pour laquelle on avait eu de si longues indulgences.

C’est à cette philosophie même que Mgr du Vauroux, évêque d’Agen, et Mgr Chapon, évêque de Nice, demandaient des comptes pour les gestes de l’Allemagne. L’article que Mgr Chapon publiait au Correspondant sur le pangermanisme était l’occasion d’une façon de plébiscite épiscopal ; de presque tous les évêchés de France parvenaient à Nice des adhésions motivées, qui, par leur nombre et par leur poids, marquaient une sorte d’offensive de la hiérarchie française contre une certaine pensée d’outre-Rhin, mauvais arbre désormais jugé d’après ses fruits ; l’acte de l’évêque de Nice acquérait un tel rayonnement, que le verbe de Mgr Dupanloup semblait ressuscité ; et par l’organe de Mgr Chapon c’était, à proprement parler, la théologie traditionnelle qui apportait à la cause des Alliés, à la sainte cause du droit des gens lésé, l’appui de son inflexible rectitude.

La France s’est détachée de l’Eglise, objectaient à nos partisans, dans les pays neutres, certains catholiques qu’avait fourvoyés la propagande allemande ; mais le cardinal Sevin, archevêque de Lyon, prenait à son tour la parole.


Qu’est-ce que la culture allemande, demandait-il, — cette culture qu’on nous imposerait demain, si nous étions vaincus ? Une civilisation qui a pour caractéristique essentielle la rupture d’avec Dieu, la rupture des idées d’avec Dieu, car elle ne les rattache plus à cette cause suprême ; la rupture des mœurs d’avec Dieu, car elle ne connaît d’autre loi que la force. Imagine-t-on rien de plus opposé au catholicisme ? Par la force des choses, la France reprend dans cette lutte de la civilisation allemande avec la civilisation chrétienne la place que quatorze siècles lui ont assignée aux côtés de Jésus-Christ.


Même avant cette lutte, d’ailleurs, ne l’avait-on pas trop diffamée, cette France ? C’est ce que concluait Mgr Mignot, archevêque d’Albi, dans l’une de ses trois lettres sur la guerre : « Si Dieu est négligé par un trop grand nombre, oublié par quelques-uns, méconnu et même nié par d’autres, où est-il aimé avec plus d’intensité, mieux servi qu’en France ? Dans quelle nation trouve-t-on plus de dévouement sous toutes les formes, plus, de sacrifices consentis à la cause divine ? » Et afin de remontrer à certains catholiques des pays neutres l’absurdité politique de leurs sympathies pour la cause germanique, Mgr Mignot continuait :


Parce que, à la suite d’une déplorable erreur politique, le gouvernement français n’a plus, momentanément, de relations officielles avec la Papauté, on voudrait donner l’hégémonie religieuse, confier la défense de l’Église a un souverain qui hait le catholicisme, à un peuple qui crie : les von Rom ! L’empire d’Occident reconstitué deviendrait le Saint Empire Romain protestant ? A quoi songent donc ces grands politiques ? Il ne suffisait pas à l’Église de France de prêcher à ses fidèles leur devoir envers la patrie, et de porter témoignage devant l’étranger du bon renom qu’ils méritaient : ils souhaitaient et recevaient d’elle un autre genre de leçons.

Mgr Touchet, évêque d’Orléans, sentait qu’en présence des terrifians événemens dont l’Europe était à la fois l’ouvrière et le jouet, les âmes, interrogeant Dieu, l’interpellaient sur la guerre., et qu’interrogeant l’Église elles lui demandaient une doctrine ; et la bonté de Dieu, que certains inclinaient à nier, le droit chrétien des gens, que beaucoup ignoraient, réapparaissaient en une lumière nouvelle, dans son Catéchisme de la guerre [1]. Pourquoi la guerre ? questionnaient certaines consciences. « La guerre est toujours une épreuve, — et quelquefois un châtiment, » expliquait en termes nuancés Mgr de Cabrières. Déjà, lorsque d’autres barbares menaçaient la civilisation romaine, les Paul Orose, les Salvien, les saint Augustin, se faisaient les avocats de Dieu en répondant à ce pourquoi. » Pourquoi le mal ? pourquoi la mort ? » Et l’Église de répondre : « Pourquoi le péché ? » Les leçons d’expiation que les âmes doivent, subir lors même qu’elles sont rétives à les accepter, furent développées par l’épiscopat de France. Sous certaines plumes âpres et précises, elles parurent dures à quelques hommes politiques ; d’autres évêques au contraire surent les rendre plus familières et plus doucement persuasives. Les Paroles de guerre de Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, faisaient s’humilier les repentirs et s’exalter les vaillances. Les pages sur la souffrance, que publia le cardinal Amette, comptent parmi les réponses les plus apaisantes que l’Eglise ait jamais offertes à l’angoisse de pensée, suscitée par les angoisses du cœur.

Mgr de Gibergues, évêque de Valence, adaptait aux détresses morales créées par la guerre la consolante vertu des prières coutumières ou des dévotions traditionnelles, Pater, Rosaire, chemin de croix ; les âmes déconcertées réapprenaient que le Christ avait prévu et d’avance pansé toutes ces souffrances, qui d’ailleurs, quelque lourd que fût leur poids, demeureraient toujours inégales aux siennes. Mais ces souffrances avaient des compensations glorieuses, dont l’une s’appelait la victoire de la Marne : Mgr Gibier, évêque de Versailles, la commentait, et guidait avec une exacte précision l’action de grâces française.


L’histoire, disait-il, parlera comme nous du miracle de la Marne. Je m’explique. Le miracle absolu est un acte de la puissance divine qui supplée, supprime ou modifie l’action régulière des causes secondes. Telle n’est pas la victoire de la Marne. Le miracle relatif est un acte de la Providence divine qui dirige les causes secondes et leur fait produire, en certains cas, un résultat imprévu et inexpliqué. Telle est la victoire de la Marne. Malgré toutes les explications stratégiques, il y reste une part de mystère, qui est la part de Dieu.


Ainsi l’Eglise de France élevait-elle la voix pour le soulagement des misères, pour la prédication du devoir national, pour la défense du nom français, et pour donner, enfin, une interprétation religieuse aux événemens tragiques que permettait Dieu. Mais le bruit que faisaient en France et dans le monde ces divers appels de l’Eglise de France était dominé par le retentissement de ses prières, — de ces autres appels qui montaient vers Dieu.


VII

Partout les évêques priaient, faisaient prier. « Pourvu que les civils tiennent ! » disaient là-bas au front nos poilus. Prier, c’est une façon de tenir, — une façon d’autant plus tenace que la prière est plus confiante, plus abandonnée. La foi qui se traduit en prières a la fermeté d’un acte de volonté : elle s’évade de tout découragement, elle repousse comme une impiété les tentations de désespoir. Périodiquement, au cours de la guerre, les évêques prescrivirent à la France des manifestations collectives de foi. Il y en eut une, à Paris, en l’honneur de sainte Geneviève, dans la semaine même où s’engageait la merveilleuse bataille de la Marne ; l’Eglise appelait à la rescousse de nos armées la patronne de Paris, et Charles Péguy, l’auteur de la Tapisserie de sainte Geneviève, eut le temps de pressentir sans doute, avant de tomber mort, que Geneviève venait à la rescousse et que la France vivrait., Lorsque le roi d’Angleterre fixa pour le peuple anglais un jour d’ « humble prière et intercession, » durant lequel Dieu serait spécialement invoqué, l’épiscopat français invita les catholiques de France à coaliser leurs prières avec celles de leurs alliés et à prolonger au pied des autels l’Entente cordiale. Tantôt c’était aux enfans qu’on s’adressait pour qu’ils se fissent écouter du Très-Haut ; et tantôt des cérémonies s’organisaient sur la colline de Montmartre, pour consacrer la France souffrante au Cœur du Dieu qui souffrit. Les psychologues les plus rebelles à toute idée de surnaturel sont devenus, à notre époque, de trop subtils observateurs de l’ « expérience religieuse » pour méconnaître la valeur de l’attitude d’âme que crée la prière et pour refuser à la prière collective un certain rôle dans l’énergétique humaine ; fussent-ils même enclins à croire que les cieux sont déserts, ils maintiendraient encore que, dans cet effort commun des âmes pour confier leurs angoisses et leurs vœux à une Puissance infinie, se révèle et se développe une certaine force sociale bienfaisante pour la terre ; et lors même que l’espoir qui vivifie la prière demeure pour eux une illusion, la maîtrise d’âme que la prière suppose leur paraît une discipline féconde. Les évêques qui ont fait prier la France méritent donc, non seulement la gratitude de ceux qui ont prié, mais la gratitude des autres.

Une de ces prières fit quelque bruit et suscita quelque émoi : ce fut celle du pape Benoît XV pour la paix. Benoît XV, désireux de « faire parler plus haut encore que le fracas des armes la voix de la foi, de l’espérance et de la charité, » voulait que, de tous les points du vaste champ de bataille, s’élevât vers Dieu, murmurée par toutes les lèvres, une formule d’appel. On sentit quelque inquiétude dans les conseils du gouvernement : quelle était cette paix dont le Pape voulait parler ? D’aucuns affectaient de redouter que les âmes françaises ne comprissent mal et qu’une telle prière, au lieu d’apporter un renfort aux armées de la France, ne fût un geste de désarmement. Mais le cardinal-archevêque de Paris était là, interprète respectueusement assidu de la parole pontificale, et toujours prêt à saluer dans le Pape « le grand maître de la prière comme le grand maître de la doctrine. » Tous ses diocésains, ceux des paroisses séculaires et ceux des nombreuses paroisses nouvelles que sut créer en dix ans son admirable activité, apprirent de lui comment le Pape voulait qu’on priât. Disciple de la grande famille sulpicienne, à la fois si romaine et si française, il sut épanouir devant les consciences françaises le sens intégral du langage romain. La prudence pour lui n’est jamais une lenteur, elle est toujours une prévoyance : il sentit la minute critique, où des malentendus pouvaient surgir ; il sut dire aussitôt le mot qui clarifie tout en illuminant tout, et le commentaire archiépiscopal, acte précieux et mémorable, fit loi pour toute la France. L’Etat fit savoir qu’il était rassuré, et la prière des fidèles de France rejoignit celle du Père commun de tous les fidèles, avec la plus confiante docilité ; car ils savaient, désormais que « les inspirations de la charité pontificale étaient d’accord avec les propres vœux de leur patriotisme. » « La paix que le Saint-Père nous invite à implorer de Dieu, insistait le cardinal, n’est pas une paix fausse, précaire, mais une paix vraie, solide et durable qui, selon la parole de nos Saints Livres, est l’œuvre de la justice, la paix qui suppose, qui exige le triomphe et le règne du droit. » Et de toutes les âmes qui avaient l’habitude de prier, et peut-être aussi de quelques autres, montèrent vers Dieu, à la voix du Pape et de l’Eglise de France, d’ardentes instances pour l’avènement d’une pareille paix.

Au mois de septembre 1916, la supplication est devenue plus pressante encore : elle a pris l’aspect d’un vœu, formulé, dans une lettre collective, par tous les évêques de France. Ils veulent, disent-ils dans cette lettre, « faire violence au Ciel en provoquant une manifestation de foi. » Et tous s’engagent à conduire à Lourdes, après la conclusion de la paix, un pèlerinage de leurs diocèses respectifs. La prière nationale est souhaitée par l’Eglise comme une nécessité sociale. Certains évêques ont élevé la voix pour réclamer la participation des pouvoirs publics à l’acte collectif de prière auquel sans cesse l’Eglise convie la France. Non pas qu’ils aspirent à des pompes officielles, toutes de façade, auxquelles manquerait cette spontanéité qui est l’un des élémens de la ferveur et l’une des puissances de la prière ; mais ils jugent souhaitable, en thèse, que l’état des esprits permette aux représentans légaux d’une nation de la représenter jusque devant Dieu. En tout état de cause, la France, aux yeux de l’Eglise de France, est un être qui doit prier : les catholiques qui prient et qui croient a la prière sont convoqués à Lourdes, pour le lendemain de la victoire, par l’unanimité de l’épiscopat ; et tous les évêques sont d’accord pour marquer d’un caractère national cette promesse de pèlerinage, qu’ils accompliront avec le pieux concours des âmes croyantes. Par un tel document, ils affirment, vis-à-vis de leurs ouailles et vis-à-vis des catholiques des pays neutres, la certitude où est l’épiscopat de France d’avoir bientôt des actions de grâces à rendre : c’est aider à la victoire, et c’est même l’accélérer, que de l’escompter avec cette sereine sécurité. Le nom du sanctuaire vers lequel s’ébranlera la France est familier à la piété universelle ; il était même très familier, dans les années qui précédèrent la guerre, à la piété catholique allemande ; et ce nom évoque dans toutes les pensées catholiques, à quelque nationalité qu’elles appartiennent, l’idée d’une certaine trame surnaturelle sur laquelle à travers les siècles s’est déroulée l’histoire de notre France, élue comme terre de miracles par les complaisances divines. A l’arrière-plan du geste épiscopal qui commande la prière française, surgit tout un passé de grâces qui garantit à la France un avenir de grâces ; et pendant qu’au jour le jour l’histoire nationale enregistre l’aide quotidienne que se donne la France, l’épiscopat développe les raisons surnaturelles de compter sur l’aide de Dieu, et de la mériter, et de la célébrer.


Voilà vingt-huit mois que la guerre se prolonge, et depuis vingt-huit mois l’Eglise de France s’est intimement mêlée à la vie du pays, à la vie du front, où l’on se bat, à la vie de l’arrière, où l’on « tient. » Elle est théoriquement séparée de l’État, théoriquement l’Etat l’ignore ; mais ce sont là des abstractions qui, sous la pression des faits, dépouillent quelque chose de leur rigidité. L’Eglise de France, au cours de cette guerre, a pu mesurer elle-même et faire mesurer aux Français la place qu’elle occupe dans la vie nationale. Il a suffi qu’un homme d’État, quels que fussent ses propres sentimens, trouvât et prononçât le mot d’Union sacrée pour que, du jour au lendemain, l’Église, en un certain nombre d’endroits, fût invitée à redevenir la collaboratrice normale de la bienfaisance officielle, et pour qu’ouvertement elle invitât ses fidèles à répondre avec une sollicitude particulièrement docile aux appels fiscaux de l’État. Il y avait quelque péril pour l’Église à paraître s’intéresser aussi activement aux souscriptions des emprunts. Une rumeur cheminait d’après laquelle c’étaient les curés qui avaient fait la guerre, rumeur inique, qu’enrayaient malaisément certains préfets courageux. Les curés, en faisant souscrire, s’exposaient à entendre dire qu’ils cherchaient maintenant à prolonger la guerre : et cela a été dit. Mais cette autre rumeur, qui voulait être infamante et qui n’était qu’infâme, vient d’être couverte par la voix même de l’Etat. « Dans cet emprunt comme dans les précédons, a déclaré M. Ribot, ministre des Finances, le 9 novembre 1916, le clergé français s’est honoré en apportant spontanément, quand le Gouvernement ne lui demandait rien, sa contribution, ainsi que son concours le plus complet et le plus énergique. »

Le témoignage est formel, il atteste le souci permanent qu’eut l’Eglise de France de remplir tout son devoir envers l’État et de conformer, ainsi sa conduite aux exigences de l’Union sacrée. Et sous aucunes plumes peut-être, la nécessité de cette Union et de, son maintien après la guerre n’est affirmée d’une façon plus pressante que sous certaines plumes épiscopales. « L’effrayante mêlée qui confond dans les rangs de l’armée les âges, les aptitudes, les carrières, les fonctions publiques et privées, écrit le cardinal de Cabrières, produira une union, une unité nationale, plus belles, plus puissantes que jamais, et dans lesquelles s’épanouiront à nouveau les qualités qu’il a plu à Dieu de donner à notre race, relevées encore par des ambitions plus nobles et plus généreuses. » Et le cardinal désire que ses prêtres ne craignent pas de « faire entrevoir aux autres Français, dans ce qui se passe en ce moment, l’image de ce que ferait la France, si l’Union sacrée exigée par la guerre, et acceptée si loyalement par tous les bons citoyens, se perpétuait après la paix. »

« L’Union sacrée, dit, de son côté, Mgr Péchenard, évêque de Soissons, s’inspire de la nature elle-même : elle n’est pas autre que celle des enfans d’une même famille. Réjouissons-nous de ce que ce principe fondamental de toute société ait été de nouveau reconnu et acclamé parmi nous. »

L’Église maîtresse d’ordre, d’un ordre fondé par la justice, sait qu’à la faveur d’un tel ordre l’union règne ; et dans les hommages qu’elle rend à l’Union sacrée, il y a plus et mieux qu’une tactique politique du moment, il y a toute une morale sociale, et toute une doctrine séculaire, visant à la concorde civique par l’harmonie des âmes.


GEORGES GOYAU.

  1. Par ailleurs, son éloquence pénétrante, incisive, volontiers empreinte d’une familiarité de bon aloi qui de plain-pied trouve l’accès des âmes, rappelait aux infirmières des hôpitaux, dans des entretiens et dans des lettres devenues publiques, la dignité de leur métier et les vertus qu’exigeait cette dignité.