L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 57 (p. 197-233).
◄  I
III  ►

II.

LE CONCORDAT.


I. Mémoires du cardinal Consalvi. — II. Papiers inédits.


I

Au conclave de Venise, Consalvi avait joué un rôle volontairement effacé [1], pas aussi effacé cependant qu’il nous le donne à entendre dans ses mémoires. Par modestie ou par convenance, le secrétaire du sacré-collège n’a pas jugé à propos de tout dire. Les cardinaux italiens, bons juges en ces matières, ont toujours pensé qu’à l’ombre des portiques de Saint-George, pendant les ennuyeux loisirs du conclave, une pieuse et discrète liaison, telles que les cloîtres en voient parfois éclore, s’était formée entre Chiaramonti et son futur secrétaire d’état. Suivant eux, Consalvi, sans le consulter, presque sans le prévenir, comme plus tard aussi sans s’en vanter, aurait fait une douce violence à son ami en préparant malgré lui, et pour ainsi dire à son insu, son exaltation au siège de Saint-Pierre. Toujours est-il qu’à partir de ce moment, sans qu’aucun nuage même passager vînt jamais la troubler, leur intimité resta toujours parfaite. Entre le souverain pontife et son ministre, la communauté des sentimens et des vues devint telle qu’on a peine désormais à les distinguer l’un de l’autre. Pour s’expliquer Pie VII, il faut donc avoir d’abord bien compris Consalvi. Ensemble ils forment comme un pape en deux substances. Le pape extérieur, Consalvi, a tenu la plus grande place dans les négociations relatives au concordat. A Paris, sur le théâtre de l’action, par sa digne attitude, par sa conduite ferme et douce vis-à-vis du premier consul, par ses façons d’agir avec les autres négociateurs, l’habile délégué du saint-père a plus que son maître lui-même contribué au succès de l’importante transaction que nous entreprenons de raconter. C’est pourquoi nos lecteurs nous pardonneront sans doute la nécessité où nous sommes de leur faire faire un peu plus ample connaissance avec un si gracieux personnage. Aussi bien un certain effort est nécessaire pour se bien représenter, en l’an de grâce 1865, dans notre France impériale et démocratique, la figure que faisait de l’autre côté des monts au milieu de la société italienne du siècle dernier un cardinal resté libre de toute espèce de lien ecclésiastique, et que rien, par exemple, n’empêchait de se marier, ce que la plupart avaient grand soin d’expliquer aux dames. Il y a toujours eu plus de chemin qu’on ne pense de Paris à Rome. Les voies ferrées, en abrégeant matériellement les distances, n’ont pas, il s’en faut, effacé encore toutes les différences. Elles auront, nous le craignons, plus vite réussi à transpercer l’épais rideau des Alpes qu’à soulever le voile léger qui nous dérobe quelques-uns des traits les plus caractéristiques de nos proches amis les Italiens. La situation créée chez nous pour les hommes d’église par le mouvement politique et social de 89 nous gêne un peu pour admettre sans quelque étonnement, voisin peut-être du scandale, les conditions d’existence autrement larges et faciles qui ont toujours été, qui sont encore celles du clergé en Italie et particulièrement à Rome. Chez nous, depuis la révolution française, le sacerdoce catholique se recrute, s’instruit et vit à part. Il a garde de se mêler au monde, et le monde non plus ne le presse point trop de se mêler à lui. Certes les prêtres distingués, aimables et recherchés ne manquent point dans nos diocèses. Un tact sûr et délicat les avertit toutefois que leurs plus fervens amis seraient étonnés de les voir prendre part au-delà d’une certaine mesure bien restreinte, soit aux plaisirs les plus innocens, soit aux affaires les plus indispensables. Libre à eux de juger aussi sévèrement qu’ils voudront cette société qu’ils ont à peine eu l’occasion d’entrevoir. S’ils la maudissent du haut de la chaire, elle ne le prendra pas en mauvaise part. Une seule défense leur est tacitement signifiée : celle de s’y plaire et d’y plaire. Ah ! que nous voilà loin de Rome et du cardinal Consalvi !

Consalvi était né à Rome le 8 juin 1757. Son véritable nom était Brunacci. Les Brunacci étaient l’une des familles les plus anciennes et les plus considérables de Pise. Le grand-père du cardinal, Grégoire Brunacci, avait quitté le nom et les armes de ses ancêtres, en acceptant l’héritage d’un Consalvi, son parent, de condition distinguée, mais n’appartenant point à la noblesse romaine. En Italie, une origine plus ou moins ancienne n’était point à cette époque chose indifférente. Plus d’une fois le futur ministre de Pie VII entendit la jalousie ou l’ignorance signaler à plaisir la nouveauté de sa famille ; ce fut l’un des traits de son caractère de ne s’en être jamais aucunement soucié. « Persuadé, dit-il, que la plus précieuse noblesse est celle du cœur et des actions, » il lui suffisait de savoir qu’il était bien un Brunacci, non pas un Consalvi. L’idée ne lui vint point de profiter plus tard de son élévation pour réclamer sa véritable descendance. Les commencemens de Consalvi furent parfaitement modestes. Il eut pour premier protecteur le petit-fils de Jacques II, Charles Stuart, duc d’York, évêque de Frascati. Le royal prétendant à la couronne d’Angleterre habitait alors la villa Muti. C’est près de là et sous ses yeux pour ainsi dire que fut élevé Consalvi. Son heureuse jeunesse s’écoula dans le séminaire de Frascati, momentanément retiré par le cardinal des mains des jésuites, mais que les révérends pères possèdent de nouveau aujourd’hui, sur les vertes collines qui s’étendent entre les riantes terrasses de la villa Aldobrandini et les sombres ombrages de la forêt de Grotta-Ferrata. Au sortir du séminaire, Consalvi entra sans prendre les ordres dans la carrière de la prélature. Il y fut doucement soutenu et poussé, d’abord par l’affection toujours croissante pour lui du duc d’York, mais aussi et surtout par son mérite déjà évident et ses agrémens tout personnels. Il serait long, difficile peut-être, d’expliquer à des lecteurs français la nature des emplois assez divers qu’occupa Consalvi. Seront-ils par exemple très avancés si nous leur apprenons qu’il fut successivement camérier secret du pape Pie VI ou prélat di mantettone', prélat domestique, référendaire de la signature, ponente del buon governo, secrétaire de l’hospice de Saint-Michel, votante della segnatura, puis enfin, en 1792, auditeur de rote ? Cette dernière place avait seule une véritable importance. Elle plaisait surtout à Consalvi parce qu’elle devait le mener lentement, mais certainement, au cardinalat, sans avoir à mendier jamais, — il a hâte de nous le dire, — la bienveillance de qui que ce fût. La modération dans ses désirs de fortune, le soin jaloux et constant de sa dignité personnelle, telles paraissent avoir été les qualités qui distinguèrent tout d’abord le jeune auditeur de rote. Dans cette cour moitié cléricale, moitié laïque, où tant de voies sont ouvertes qui peuvent servir à faire plus rapidement son chemin, Consalvi mettait une sorte de point d’honneur à ne s’écarter en nulle circonstance, et si peu que ce fût, des règles qui forment le code particulier de l’honnêteté mondaine. Des conseils qu’il avait reçus du pieux cardinal Negrini, l’un des amis de sa famille, il avait principalement retenu celui-ci : « il ne faut jamais rien demander, ne jamais faire sa cour pour avancer, mais s’arranger de manière à franchir tous les obstacles par l’accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne réputation. » En matière d’argent, sa délicatesse allait jusqu’à l’ombrage : c’était le seul excès qu’il se passât. Désigné par le cardinal d’York pour être son exécuteur fiduciaire, Consalvi ne consentit à recevoir de lui cette preuve de confiance qu’après avoir fait effacer du testament les clauses qui lui étaient profitables. On le vit toujours refuser obstinément les petits cadeaux et les menus bénéfices qui sont en Italie l’apanage accoutumé des gens en place. Cet homme si près regardant pour lui-même était d’ailleurs à l’égard des autres de la plus facile humeur, doux, accueillant et d’une bonne grâce recherchée dans le commerce de la vie. Loin de lui l’idée d’afficher aucune sauvage austérité : il ne songe pas à se défendre d’un goût extrême pour les voyages. Les honnêtes distractions n’ont rien qui l’effraie. Les arts parlent fortement à son imagination ; mais la conversation des femmes aimables lui semble particulièrement attrayante. A Rome, rien de moins extraordinaire pour un prélat. Pourquoi s’en cacherait-il ? On devine que le désir de ne point déplaire à celles qui sont l’élite de leur sexe n’a pas été étranger à sa jeunesse ; leur gracieux souvenir occupe encore son âge mûr : plusieurs sont nommées par lui dans ses mémoires. C’est sans aucun embarras qu’il nous parle de sa tendre affection pour une jeune princesse Ruspoli, morte à l’âge de dix-huit ans. « Elle était un miroir de toutes les vertus, et non moins agréable que sage. Sans doute le Seigneur, s’écrie-t-il avec tristesse vingt-neuf ans après cette perte douloureusement sentie, sans doute le Seigneur a voulu éprouver par un si grand chagrin la sensibilité trop ardente de mon cœur. » Dans toute cette première portion de sa vie, qui s’écoule calme, parfaitement réglée, presque heureuse, jusqu’à la veille des grands événemens qui vont bouleverser d’abord l’Italie et bientôt après la capitale du monde catholique, Consalvi nous apparaît comme un type fin et charmant de ce que dans-cette ancienne société près de disparaître on appelait jadis « un parfait galant homme. » Chose singulière de la part de quelqu’un si habile à charmer et si propre à manier les hommes, Consalvi s’était obstinément appliqué jusqu’alors à décliner toute charge entraînant la moindre responsabilité. Parmi les signes de plus en plus marqués de la faveur du souverain pontife, aucun ne l’avait tant flatté que l’assurance, donnée en badinant par Pie VI, qu’il l’emploierait toujours al tavolino, e non in bottega¸ c’est-à-dire qu’il se proposait de l’engager exclusivement dans la carrière des emplois de bureau ou de magistrature, mais non point dans celle des affaires d’état et de l’administration proprement dite. Pie VI s’était pourtant trop avancé, et les nécessités du temps l’obligèrent bientôt à conférer à Consalvi épouvanté la redoutable mission de remplacer le président des armes ; autrement dit, le pauvre auditeur de rote était, sous le nom de prélat-assesseur à la congrégation militaire, inopinément transformé en ministre de la guerre, et cela en 1796, c’est-à-dire à la veille du jour où les troupes de Bonaparte allaient envahir le territoire pontifical. Consalvi se trouvait entrer en fonctions juste après la signature du traité de Tolentino, qui coûtait 30 millions au saint-père. A lui revenait cette besogne, la plus ordinaire, mais non la plus facile pour le chef des armées papales, d’avoir à licencier les troupes qu’on n’avait même pas encore achevé d’organiser.

A peine y avait-il réussi qu’une plus lourde responsabilité venait s’abattre sur sa tête. Le meurtre du général français Duphot, suscité par ses imprudentes excitations contre le gouvernement papal, provoqua toutes les colères du directoire et servit de prétexte à l’occupation militaire de la ville éternelle. Berthier dirigeait l’expédition. Naturellement les affiliés des clubs romains lui désignèrent le prélat assesseur de la congrégation des armes comme le plus dangereux des réactionnaires, et Consalvi fut, à ce titre, enfermé sous bonne garde au château Saint-Ange. Cette précaution ne fut pas encore jugée suffisante ; au bout de deux mois, l’ordre arriva de Paris d’expédier au plus vite à Civita-Vecchia le chef des anciennes armées papales et de le faire embarquer sans délai pour Cayenne avec quelques cardinaux et prélats également suspects. A Civita-Vecchia, il se trouva toutefois qu’il ne s’agissait plus de Cayenne, mais seulement d’être transporté hors du territoire romain avec défense d’y rentrer sous peine de mort. Toute l’ambition de Consalvi était de se rendre le plus tôt possible auprès de Pie VI, récemment enlevé de ses états et depuis lors étroitement gardé dans la chartreuse de Florence. Il demanda instamment à être conduit à Livourne. Cependant à cette première mention de Cayenne ses amis de Rome, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, avaient été pris d’une terrible frayeur. Grâce à leurs prières, bien contraires à ses désirs, le captif fut ramené à Rome et réintégré dans son ancien logement. Une seule personne se réjouissait publiquement de ce retour, c’était le commandant français du fort Saint-Ange, lequel n’avait pu s’empêcher de pleurer quand on l’avait séparé de son prisonnier. Qu’allait-on faire maintenant de Consalvi ? Il n’était point possible de le retenir seul quand déjà ses compagnons étaient mis en liberté. On décida qu’il serait dirigé sur Naples par la frontière de Terracine. Cela ne faisait point l’affaire des révolutionnaires romains. Les plus violens insistaient pour que l’ancien assesseur de la congrégation militaire fût promené sur un âne et battu de verges au milieu des rues de la capitale. On ne pouvait moins faire pour célébrer d’une façon convenable le triomphe de la nouvelle république, et un si beau spectacle devait assurément réjouir le cœur des véritables patriotes. Consalvi en eut un instant toute la peur. Le chef des troupes françaises, le général Gouvion Saint-Cyr, le préserva de cette avanie. Il ne put lui éviter toutefois le désagrément d’être reconduit jusqu’à Terracine en compagnie de dix-huit galériens [2]. A Terracine, nouvel embarras. Ainsi que Consalvi l’avait prévu, des ordres étaient donnés à la frontière napolitaine pour ne laisser pénétrer dans le royaume aucun des déportés de la république romaine. Au poste de la douane, l’ancien ministre de Pie VI et son escorte de galériens furent reçus, la baïonnette en avant, par les soldats des Deux-Siciles. Les galériens se jetèrent à la montagne. Force fut à Consalvi de retourner à Terracine. Qu’allait-il devenir ? On ne voulait pas l’admettre à Naples ; à Rome, on ne voulait pas le garder, et encore moins lui permettre de se rendre en Toscane auprès du pape. Le cardinal duc d’York, en s’adressant au ministre napolitain Acton, qui était Anglais de nation, parvint, au bout de deux mois, à tirer son ami de cette impasse.

Consalvi, rapproché de son ancien protecteur, le cardinal d’York, bien accueilli du roi et de la reine, ne pouvait souhaiter de résidence plus agréable que Naples, ni de plus conforme à ses goûts. Cela même l’en éloigna : il se sentait appelé ailleurs. A ses yeux, sa place était auprès de son souverain, le malheureux Pie VI. Tel était chez lui le vif sentiment de ce qu’il considérait comme une affaire de convenance et d’honneur, qu’il n’hésita point à s’autoriser d’une prétendue invitation de son oncle, le cardinal Carandini, à venir le rejoindre à Vicence. Semblables prétextes étaient alors nécessaires aux hommes considérables de l’église pour quitter la capitale des Deux-Siciles. Le roi Ferdinand tenait à les garder tous auprès de lui en vue de la réunion d’un prochain conclave, rendu assez probable par le déplorable état de santé du captif de la chartreuse de Florence. Ce fut donc en fugitif que Consalvi débarqua à Livourne. Il ne dut pas employer de moindres stratagèmes pour arriver jusqu’auprès du saint-père, déjà presque mourant. Pie VI aurait vivement désiré le garder près de lui. Quelle consolation pour lui et quel secours que l’aimable société d’un fidèle serviteur ! On ne pouvait connaître Consalvi sans l’aimer, et Pie VI le chérissait plus que personne. Les autorités italiennes du grand-duché de Toscane, surveillées et contraintes par les agens du directoire français, ne permirent point ce rapprochement. Elles signifièrent à l’ancien secrétaire de la congrégation des armes d’avoir à quitter les états du grand-duc. Dans une seconde entrevue, pleine d’émotion, de tendresse et de larmes, Consalvi reçut à genoux les tendres conseils du pape, sa bénédiction suprême, avec ses instructions secrètes pour son neveu, le cardinal Braschi, et pour le doyen du sacré-collège, le cardinal Albani, réfugiés tous deux à Venise.

Nous avons dit, à propos du conclave, comment à la mort de Pie VI les membres du sacré-collège, sans entente préalable, se trouvèrent tous à peu près d’accord pour choisir comme secrétaire le prélat qui avait eu l’honneur de recueillir de sa bouche même les dernières confidences du défunt pape. Consalvi nous assure en ses mémoires, et d’un ton propre à mériter confiance, qu’il n’avait pas souhaité cette place. Il nous raconte avec non moins de détails les efforts qu’il tenta, après la fin du conclave, pour dissuader Pie VII de le nommer pro-secrétaire d’état. Ce même effroi de la responsabilité, qui lui avait tant fait redouter sous Pie VI la présidence de la congrégation militaire, exerçait de nouveau sur lui tout son empire. Reprendre simplement ses anciennes fonctions d’auditeur, telle était, répète-t-il souvent, son unique ambition. Lorsque, réintégré dans ses états, le souverain pontife avertit enfin l’habile collaborateur dont il ne pouvait plus se passer de se préparer à recevoir le chapeau de cardinal et à prendre officiellement possession de la secrétairerie d’état, il ne rencontra de sa part qu’hésitations, scrupules et refus persistans. A Rome, non plus qu’ailleurs, semblables refus ne sont pas éternels. Parce que Consalvi finit par céder, il serait injuste de supposer qu’il n’ait pas été, comme tant d’autres en pareille occurrence, parfaitement sincère dans ses premières répugnances. Quoi qu’il en soit, il pratiqua cette fois encore dans toute sa rigueur la règle étroite qu’il s’était imposée de n’accepter aucun présent. Avec quel empressement les Romains, toujours prompts à se ménager la faveur des puissans, n’auraient-ils pas offert de riches cadeaux à l’heureux privilégié qu’ils voyaient dans un même jour décoré de la pourpre et promu au premier poste de l’état ? « Je ne puis me dissimuler, dit Consalvi, ce que j’aurais amassé dans cette circonstance, si je l’avais voulu ; » mais sa réputation lui était plus chère que la richesse ; il était avide surtout de bonne renommée. Un simple anneau donné par un ami fut le seul présent qu’il consentit à recevoir.

Ce crayon de la vie de Consalvi suffit, nous l’espérons, à faire à peu près connaître celui que le saint-père venait, avec un instinct des plus sagaces, non-seulement de placer à la tête de son gouvernement, mais d’associer par sa confiance absolue à l’intime direction de son difficile pontificat. Hâtons-nous d’ajouter que, par un heureux hasard, Pie VII et son ministre se complétaient merveilleusement l’un l’autre. L’ancien évêque d’Imola, auteur de la curieuse homélie, si tolérante et presque philosophique, dont nous avons parlé au début de cette étude, franchement rallié, après le traité de Campo-Formio, au gouvernement de la république cispadane, se recommandait de lui-même, et par tous ses antécédens, à la faveur de cette portion du public italien que n’effarouchait pas trop l’invasion au-delà des Alpes des idées modernes. Le désavantage du pieux et doux pontife était d’avoir, avant son exaltation, trop vécu en simple bénédictin dans son cloître et dans son diocèse, de n’avoir guère fréquenté le monde et de connaître médiocrement les hommes. Plus aimable que ferme, possédé d’une immense envie de bien faire et de l’incessant besoin de plaire, enclin par nature à supposer chez les autres tous les généreux sentimens dont il était animé lui-même, Pie VII était à la fois capable de se créer d’étranges illusions et de se troubler amèrement quand il en découvrait le néant. Bien différent était son secrétaire d’état. Par ses antécédens comme par le fond même de ses opinions, Consalvi appartenait au parti qui, en Italie comme ailleurs, avait résisté tant qu’il avait pu aux tendances révolutionnaires de cette époque. Son patron le cardinal-duc d’York l’avait introduit dans l’intime société de mesdames tantes du roi Louis XVI, lorsque ces pieuses fugitives étaient venues chercher un asile à Rome. Il avait été pour elles non-seulement un guide agréable au milieu des curiosités de la ville éternelle, mais un conseiller très écouté et très utile. Cette relation en avait amena d’autres avec Louis XVIII et les hommes de l’émigration française. Toutes ces liaisons de société avant même que, par sa place de président des armes, il ne fût entré dans le vif des affaires, avaient donc rangé le principal ministre du nouveau pape dans un groupe politique un peu différent de celui auquel semblait appartenir le souverain lui-même. A Rome, tout le monde se rappelait combien, dans la malheureuse affaire de l’assassinat du général Duphot, la sage conduite et la digne attitude de Consalvi avaient contrasté avec les maladroites faiblesses de son chef, le cardinal Doria. Les gens bien intentionnés se prenaient donc à espérer que de cette diversité d’origine et de tendance il résulterait pour l’église les plus heureux résultats. Au besoin, le courage éprouvé de Consalvi, sa parfaite connaissance des hommes et des choses, viendraient suppléer à l’inexpérience du saint pontife. Il y avait pourtant entre eux, par de certains côtés, une surprenante parité. L’aménité de leurs manières était égale, différenciée seulement et par la position et par l’âge, plus onctueuse et plus paternelle chez Pie VII, plus pénétrante et plus mondaine chez son ministre. Pour Consalvi, cette courtoisie des formes et du langage n’était pas seulement un agrément ; à l’occasion, elle devenait une arme. On disait de lui qu’il était insinuant comme un parfum. Dans les cercles de Home, où l’on excelle à donner aux gens des surnoms qui les peignent à eux seuls, on l’appelait la sirène. « Par toutes ces qualités, dit M. Crétineau-Joly dans son introduction, Consalvi était l’homme de la situation. L’Italie entière le saluait comme le digne héritier de tous ces immortels génies de la politique romaine, moitié cygnes, moitié renards, qui ont plus fait de conquêtes par la parole que les batailleurs avec leur épée. » N’en déplaise à M. Crétineau-Joly, et quoique l’expression soit heureuse, il n’y avait rien du renard dans Consalvi ; il était tout cygne, noble et doux, souple, mais fier, tel qu’il fallait pour traiter, sans trop de désavantage, avec le plus grand homme de son temps, qui avait seulement le tort de vouloir appliquer aux paisibles transactions de la diplomatie les allures violentes des camps et les ruses hardies de la guerre. L’opposition des natures et la différence des procédés étaient dans cette rencontre singulière avec un si redoutable adversaire la condition même du succès. C’est précisément parce que, pour défendre les intérêts dont il était chargé, Consalvi a dû s’aider uniquement de sa douceur d’esprit, de son talent magique de persuader et de plaire, que nous avons dû nous arrêter avec quelque complaisance sur les qualités personnelles du négociateur italien. Il est temps maintenant, pour compléter notre récit, de le quitter un instant et de nous occuper de celui qui fixait alors uniquement les regards du monde entier ; nous voulons parler du premier consul.

II

Bonaparte avait passé le Petit-Saint-Bernard vers le milieu du mois de mai, c’est-à-dire. au moment même où Pie VII, par son encyclique du 20 mai 1800, faisait part à tous les évêques de la chrétienté de son exaltation au trône de saint. Pierre. Il était entré le 3 juin à Milan, quelques jours avant le départ du nouveau pontife pour la petite ville de Pesaro. Le chef des armées françaises, accouru de Paris pour livrer dans le champ clos de l’Italie une dernière bataille aux Autrichiens, était trop habile pour n’appeler point comme toujours les ressources de la politique au secours de ses profondes combinaisons militaires. Cette fois encore, comme dans ses premières campagnes de l’autre côté des Alpes, il entendait bien s’aider du puissant levier de l’opinion publique. Seulement, soit que le cours du temps eût modifié ses idées, soit plutôt que tant de succès obtenus lui rendissent plus facile de donner libre cours à ses véritables tendances, la nature de son langage était bien changée. Les proclamations maintenant adressées à ses soldats et aux populations italiennes pouvaient à bon droit surprendre les esprits qui se rappelaient celles dont il avait en 1796, lors de la première invasion républicaine, inondé toutes les villes de la Lombardie, de la Vénétie et des Romagnes. Dans les pièces émanées du quartier-général du premier consul, la religion tenait désormais la place principale. A peine entré dans la capitale du duché de Milan, Bonaparte n’a rien de plus pressé que d’ordonner un Te Deum afin de célébrer, dit-il dans le bulletin de l’armée, la délivrance de l’Italie des hérétiques et des infidèles. C’est là un sujet qui lui tient au cœur. Il ne peut pardonner aux Autrichiens de s’être servis des vaisseaux du Grand-Turc pour ravitailler Venise, et des secours de sa majesté britannique pour bloquer Gênes. « Les prêtres mêmes, écrit-il aux consuls de la république, sont très mécontens de voir les hérétiques anglais et les infidèles musulmans profaner le territoire de la catholique Italie [3]. » Le 5 juin, prêt à quitter Milan pour aller offrir le combat à Mêlas, il croit opportun d’adresser publiquement aux curés de la ville une allocution dont l’intention évidente ne peut être l’objet d’aucun doute. Les termes en sont trop curieux, ils peignent trop bien les vues du premier consul pour qu’il ne soit pas utile de la rapporter en partie.

« J’ai désiré vous voir tous rassemblés ici afin d’avoir la satisfaction de vous faire connaître par moi-même les sentimens qui m’animent au sujet de la religion catholique, apostolique et romaine. Persuadé que cette religion est la seule qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien ordonnée et affermir les bases d’un gouvernement, je vous assure que je m’appliquerai à la protéger et à la défendre dans tous les temps et par tous les moyens. Je vous regarde comme mes plus chers amis ; je vous déclare que j’envisagerai comme perturbateur du repos public et ennemi du bien commun et que je saurai punir comme tel, de la manière la plus rigoureuse et la plus éclatante, et même, s’il le faut, de la peine de mort, quiconque fera la moindre insulte à notre commune religion ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées. Mon intention est que la religion chrétienne, catholique et romaine soit conservée dans son entier, qu’elle soit publiquement exercée, et qu’elle jouisse de cet exercice public avec une liberté aussi pleine, aussi étendue, aussi inviolable qu’à l’époque où j’entrai pour la première fois dans ces heureuses contrées. Tous les changemens qui arrivèrent alors, principalement dans la discipline, se firent contre mon inclination et ma façon de penser. Simple agent d’un gouvernement qui ne se souciait en aucune sorte de la religion catholique, je ne pus alors empêcher tous les désordres qu’il voulait exciter à tout prix à dessein de la renverser. Actuellement que je suis muni d’un plein pouvoir, je suis décidé, à mettre en œuvre tous les moyens que je croirai les plus convenables pour assurer et garantir cette religion… La France, instruite par ses malheurs, a ouvert enfin les yeux ; elle a reconnu que la religion catholique était comme une ancre qui pouvait seule la fixer dans ses agitations, et la sauver des efforts de la tempête ; elle l’a en conséquence rappelée dans son sein. Je ne puis disconvenir que j’ai beaucoup contribué à cette belle œuvre. Je vous certifie qu’on a rouvert les églises en France, que la religion catholique y reprend son ancien éclat, et que le peuple voit avec respect ses sacrés pasteurs qui reviennent pleins de zèle au milieu de leurs troupeaux abandonnés… Quand je pourrai m’aboucher avec le nouveau pape, j’espère que j’aurai le bonheur de lever tous les obstacles qui pourraient s’opposer encore à l’entière réconciliation de la France avec le chef de l’église… J’approuverai qu’on fasse part au public, par la voie de l’impression, des sentimens qui m’animent, afin que mes dispositions soient connues non-seulement en Italie et en France, mais encore dans toute l’Europe [4]. »


On devine aisément l’effet produit sur l’auditoire par de pareilles paroles tombées de ces lèvres plus habituées à dicter de brefs commandemens à de vaillans officiers sur les champs de bataille qu’à rassurer par de pieuses promesses de pauvres prêtres tremblans au fond de leurs sacristies. Le retentissement en fut immense, et tel que l’orateur lui-même l’avait souhaité. Qui se souciait alors de s’informer si au Caire, dans la société des ulémas, le même général n’avait point parlé de la religion du prophète à peu près dans les mêmes termes qui lui servaient à vanter celle du Christ [5] ? Parmi ses anciens compagnons de l’expédition d’Égypte, qu’il avait si souvent entretenus de la beauté du Coran, dans le groupe de ses aides de camp à qui naguère il avait imposé de longues stations à la sainte mosquée d’El-Azhar, un assez petit nombre seulement se permettaient encore, dans le particulier, quelques discrètes plaisanteries, ou plutôt des demi sourires de plus en plus comprimés, que le respect croissant n’allait pas tarder à glacer bientôt sur tous les visages. Ces oppositions individuelles n’étaient pas faites en tout cas pour arrêter le vainqueur de Marengo. Ce fut donc sans embarras d’aucune sorte, après la complète défaite des Autrichiens et le glorieux armistice imposé à Mélas, qu’escorté de son état-major, sans se soucier autrement, — ce sont ses expressions, -— de ce qu’en penseraient les athées de Paris, le premier consul se rendit en grande cérémonie à la métropole de Milan pour faire bénir par le clergé de cette ville ses drapeaux victorieux. Aussi bien il était conduit à cette manifestation solennelle de ses nouveaux sentimens par des considérations qui dépassaient singulièrement le milieu même dont il était en ce moment entouré. Nul doute qu’en rendant cet hommage à la religion catholique son intention ne fût d’agir sur l’opinion de la France, beaucoup plus encore que sur celle de l’Italie. Comme toujours, sa vive imagination devançait les temps ; il ne suffisait pas à cet infatigable esprit de prendre au jour le jour les mesures les plus propres à assurer dans le présent le succès de ses habiles combinaisons. Par une secrète impulsion de son ardente nature, involontairement et comme à son insu, il était sans cesse en train de se frayer les voies vers un plus prodigieux avenir. Profiter de toutes les occasions, ne jamais s’arrêter ni reculer d’un pas, pousser devant soi sa fortune aussi loin qu’elle pourra aller, s’acheminer par des routes sûres, précises et parfaitement calculées d’avance vers un but qui n’a, lui, rien de fixe que sa grandeur même, telle était alors (faut-il dire telle fut toujours ?) la seule règle de conduite de Napoléon Ier. Pour qui sait lire et comprendre sa correspondance des années 1800 et 1801, rien de plus curieux que de surprendre sur le vif cette existence en partie double, menée de front avec une égale intensité. On dirait deux êtres parfaitement distincts en une seule et même personne. D’abord apparaît l’homme d’action appliquant à sa tâche quotidienne des facultés si positives, si pénétrantes et si pratiques, qu’on le dirait uniquement appliqué à la contemplation du présent quart d’heure ; mars prenez garde, voici que tout à coup surgit derrière lui ou plutôt loin, bien loin en avant, un autre personnage qui n’a plus les yeux fixés que sur les futurs contingens d’une mystérieuse destinée. Chose plus étrange encore, quand on pence qu’il s’agit de ce passé maître dans la connaissance des hommes, des choses de ce bas monde, et dans l’art de s’en servir, si un conflit s’élève entre ces deux génies opposés qui semblent s’être disputé sa vie entière, c’est toujours au second que de préférence il obéira. Dans cette circonstance, point de supposition gratuite. Parcourez, si vous en doutez, les pièces nombreuses qui se succèdent aussitôt après la violente exécution opérée à main armée le 18 brumaire contre les corps constitués de l’état, vous y verrez percer à chaque page chez le premier consul une constante préoccupation, celle d’aller frapper quelque part au dehors sur les ennemis de la pairie un coup non moins retentissant que celui qu’il vient de porter au dedans contre ses adversaires. Il lui faut à tout prix faire prochainement consacrer par l’admiration des uns et par la crainte de tous les autres la situation nouvellement conquise. C’est ainsi qu’absorbé en apparence par les soins multiples que semble réclamer de lui la mise en œuvre de la constitution passablement compliquée de l’an VIII, il n’en prépare pas moins avec une fiévreuse ardeur et une prédilection bien marquée tous les élémens de sa prochaine campagne d’Italie. A peine les a-t-il tous réunis sous sa main, à peine les Alpes sont-elles franchies et Milan envahi, que, sur désormais de son succès, vainqueur par avance de Mélas et déjà maître en idée de l’Italie, son esprit passe de nouveau les monts et revole vers Paris. C’est des affaires de France qu’il est surtout occupé. La partie commencée n’est pas encore finie qu’il se hâte d’en reprendre une autre. Les bénéfices de celle qu’il est en train de gagner formeront l’enjeu de celle qu’il brûle d’entamer, et les trophées de Marengo, destinés à légitimer le consulat à temps, n’auront tout leur prix que s’ils jalonnent la route qui doit conduire au consulat à vie et à l’empire.

Ne soyons pas trop surpris, ni surtout scandalisés, si nous voyons le premier consul, frappé de l’utilité du concours que lui ont prêté, moyennant certaines avances, le clergé et les catholiques italiens, songer aussitôt au grand profit qu’en France il pourra tirer d’une semblable alliance pour mener à bien l’entreprise nouvelle, dont le succès ne lui importe pas mains actuellement que tout à l’heure la défaite des Autrichiens. C’est une puérilité et une injustice de reprocher aux ambitieux la satisfaction intéressée qu’ils s’efforcent de donner aux aspirations légitimes des peuples dont ils recherchent les suffrage. A vrai dire, il est bien rare qu’à un moment donné, ces génies soi-disant impassibles n’aient point ressenti eux-mêmes la bienfaisante action des sentimens généreux qu’ils ont excellé à satisfaire. Quelle a été la part de l’impulsion involontaire, irréfléchie, désintéressée, et quelle la part du calcul personnel, des considérations humaines et des visées purement égoïstes ? Cela regarde uniquement leur conscience, et l’affaire est à régler devant un tribunal plus infaillible que celui de l’histoire. Comment et par quels degrés s’opère la transformation ? C’est le droit et l’intérêt des contemporains d’y regarder de très près, et c’est notre devoir après eux de tâcher de nous en rendre un compte aussi exact que possible. Napoléon, le plus grand homme des temps modernes, en compromis, puis aux prises avec la religion, la plus grande chose de tous les temps, voilà un spectacle qui vaut la peine qu’on s’y arrête.

L’allocution adressée aux curés de Milan huit jours avant Marengo avait été imprimée et distribuée à profusion dans toutes les villes du Piémont et de la Lombardie. On peut, sans s’avancer beaucoup, supposer que plusieurs exemplaires durent prendre, comme d’eux-mêmes, le chemin de Rome. Hors les phrases gracieuses prononcées à l’endroit du nouveau pontife, le premier consul n’avait encore tenté aucune ouverture de ce côté. Après la conclusion de l’armistice qui lui livrait tout le nord de l’Italie, il fit un pas de plus. Le cardinal Martiniana, avec lequel il s’était entretenu à son passage à Verceil, fut chargé de faire savoir au saint-père que le chef des armées françaises désirait entrer en négociations pour arranger les affaires religieuses de la France, et qu’à cet effet il demandait que Pie VII envoyât à Turin Mgr Spina, archevêque in partibus de Corinthe. Bonaparte, à son retour d’Égypte, débarquant à Fréjus pour se rendre à Paris, avait passé par Valence et entrevu ce prélat, qui était resté près de Pie VI jusqu’au moment de sa mort. Cette rencontre fortuite paraît avoir seule décidé en cette circonstance la préférence du général français. Quoi qu’il en soit, la cour de Rome n’hésita point. Elle s’était tenue jusque-là dans la plus grande réserve. « Le pape, dit Consalvi, se confiant à la Providence et résigné à toutes ses volontés, attendait les événemens, sans daigner faire une seule démarche pour pénétrer les intentions du vainqueur à son égard. » Néanmoins, après avoir reçu avec autant de surprise que de joie cette communication inattendue, le saint-père ne balança pas à répondre « à une demande qui avait pour objet de rétablir les affaires de la religion dans un pays où l’esprit révolutionnaire l’avait presque étouffée. » Mgr Spina fut donc dirigé sur Turin avec ordre d’entendre et de rapporter, con ordine di sentir e di riferire ; mais déjà le vainqueur de Marengo n’était plus à Turin : il ne s’y était arrêté qu’un jour à peine, et tout de suite avait repris la route du Mont-Cenis. Au lieu de la personne du premier consul, Spina trouva dans cette ville l’avis d’avoir à se rendre à Paris, où il était immédiatement attendu.

D’après le rang de celui qui le donnait et la manière dont il était signifié, cet avis valait un ordre. Consalvi soupçonne même, avec assez de raison, que le premier consul n’avait jamais eu l’intention de s’aboucher à Turin avec Mgr Spina. Demander tout d’abord à Pie VII d’accréditer le premier un représentant à Paris, c’était beaucoup pour commencer. D’un autre côté, quel triomphe, et pour ses secrets desseins quel appui, s’il pouvait montrer aux Parisiens émerveillés un envoyé du pape confondu dans la foule de ceux qui sollicitaient aux Tuileries l’honneur de l’entretenir des grandes affaires du moment ! Bonaparte avait donc imaginé cette ruse tant soit peu italienne. Avec une finesse non moins italienne, la cour de Rome l’avait deviné, et s’y prêtait sans paraître s’en douter, parce que cela servait aussi ses intérêts ; Après un moment de légère hésitation, et muni, pour plus de précaution, de l’assistance d’un savant théologien piémontais, le père Caselli, général des servîtes, Mgr Spina se mit à suivre Bonaparte. Il arrivait à Paris vers le milieu de juillet.

Les pourparlers commencèrent, aussitôt. Est-il besoin d’avertir qu’en cette circonstance comme toujours le premier consul avait résolu de ne s’en rapporter qu’à lui-même ? Il entendait rester de son côté l’unique négociateur. Des motifs particuliers l’engageaient à tenir à l’écart d’une si importante transaction son propre ministre des affaires extérieures, celui-là même dont il prenait à cette époque le plus volontiers les conseils dans tout ce qui regardait les rapports de la France nouvelle avec la vieille Europe. En sa qualité d’ancien évêque, M. de Talleyrand lui était en effet doublement suspect. Avec sa méfiance accoutumée, il craignait de le trouver, ou mal disposé pour une église dont il s’était publiquement séparé, ou trop porté aux complaisances, s’il voulait faire régulariser par elle sa rentrée dans le siècle. M. de Talleyrand devinait à demi-mot la pensée de son chef. Tranquille, indifférent, et, comme à son ordinaire, légèrement railleur, il acceptait parfaitement de se renfermer aussi longtemps qu’on voudrait dans son rôle purement officiel, et se gardait bien d’offrir des avis qu’on ne lui demandait pas. Il fallait cependant des tiers pour traiter les questions de détail. Le premier consul fit-choix, parmi les laïques et dans le sein du conseil d’état, de MM. Portalis, Cretet et Bigot de Préameneu. L’intervention d’un ecclésiastique, homme pratique et du métier, n’était pas moins indispensable. Il se décida en faveur de l’abbé Bernier. Le rôle de l’abbé Bernier, plus tard évêque d’Orléans, a été si considérable dans cette affaire qu’il devient nécessaire de dire un mot de ses antécédens.

Bonaparte avait fait la connaissance de l’abbé Dernier, curé de Saint-Laud, avant sa dernière campagne d’Italie, à l’époque où, pour la mieux préparer, il s’était efforcé de pacifier les provinces de l’ouest. Déjà nous avons eu l’occasion d’expliquer comment, après le 18 brumaire, la direction donnée à la guerre civile avait été profondément modifiée par le premier consul. Nous avons cité ses proclamations pleines de respect pour la religion si chère aux populations de la Vendée et les instructions adressées aux généraux Brune et d’Hédouville, afin de leur recommander de se ménager la faveur du clergé catholique, tout-puissant dans ces contrées. Ce plan si sage remontait à une date déjà ancienne. Avant d’être mis à exécution par Bonaparte, il avait déjà été secrètement élaboré, mais sans beaucoup d’espérance, au fond de la Bretagne, entre l’abbé Bernier et quelques obscurs commissaires de la république française. L’avènement au pouvoir d’un homme aussi maître de l’opinion que l’était alors le premier consul le rendait désormais praticable. Aussi, dès que Bonaparte fut installé aux Tuileries, l’habile curé de Saint-Laud eut soin de faire partout répéter que le moment était venu d’agir, et que, si l’on s’adressait à lui, il répondait de tout [6].

L’abbé Bernier, en donnant cette assurance, n’exagérait en rien l’étendue réelle de son action sur ses compatriotes de l’ouest. Dès le début de l’insurrection vendéenne, cette action avait été prépondérante. Autant que les appels aux armes de leurs seigneurs, les pieuses prédications du simple curé de Saint Laud avaient contribué à soulever de toutes parts les paysans du Bocage. Aux jours de bataille, sa parole vive et toute populaire avait, plus que celle d’aucun de leurs chefs les plus aimés, servi à exalter les courages. Quand, après les premiers triomphes, était venus l’heure des revers, il n’avait pas montré moins de résolution et d’habileté. C’était lui qui, par ses vigoureuses exhortations, par ses démarches infatigables, mais surtout en prêchant d’exemple, avait le plus contribué à soutenir les espérances et à prévenir les défections. A ces rares qualités, l’abbé Bernier joignait toutefois de fâcheux défauts : ses ennemis lui reprochaient d’être ambitieux, défiant, difficile à vivre, et de vouloir à tout prix dominer partout. Il avait joué un rôle funeste dans les querelles intérieures qui n’avaient point tardé à diviser entre eux les chefs de l’insurrection. L’obscurité de sa naissance et ses inclinations personnelles avaient naturellement porté le curé du pauvre village de Saint-Laud à rechercher la sympathie des classes inférieures de la Vendée de préférence à la faveur des gentilshommes qui leur servaient de commandans. Aux yeux de ces derniers, il passait pour être mécontent et jaloux de leur influence. Cependant, comme son concours était indispensable, ils n’avaient point cessé d’employer sa prodigieuse activité tantôt à organiser autant que possible l’administration des divers corps de l’armée royaliste, tantôt à écrire leurs proclamations, le plus souvent à correspondre avec les princes émigrés et leurs partisans à l’étranger. Bernier était l’homme de plume du parti, son conseiller principal, son unique diplomate, partant possesseur de tous ses secrets. Après la mort des La Rochejaquelein et des Lescure, lorsque la Vendée se souleva sous l’impulsion combinée de Charette, de Bertrand de Marigny et de Stofflet, l’importance personnelle de Bernier grandit encore. Il chercha à devenir le chef de ce triumvirat. Charette, à qui le curé de Saint-Laud offrit ses services, s’attira sa haine pour les avoir refusés. Les allures indépendantes et quasi féodales de Marigny lui avaient toujours répugné ; mais il parvint à se rendre maître absolu de l’esprit du garde-chasse Stofflet. D’après les témoignages du temps, ce fut lui qui, par ses obsessions, arracha au tribunal militaire la condamnation à mort de Marigny et plus tard au malheureux Stofflet l’ordre de le fusiller. Lorsque cette dernière prise d’armes de la Vendée expirante eut définitivement échoué, Bernier, pendant quelque temps, se tint à peu près tranquille. Il ne voulut s’associer en aucune façon au mouvement de 1799. Bien avant cette époque, on l’avait déjà vu entrer en pourparlers avec le général Hoche, et celui-ci, sans montrer beaucoup d’estime pour le curé de Saint-Laud, sembla dès lors, fonder les plus grandes espérances sur son intervention [7]

Cette conduits d’un homme qui, lassé de la guerre civile, cherche non-seulement à s’en retirer, mais à pacifier les contrées qu’il a contribué à jeter dans les voies de la résistance année, n’a rien en soi de blâmable ; elle a même droit à de justes éloges, à une condition toutefois : c’est d’avoir été uniquement inspirée par l’amour du bien public. Il est nécessaire que le passage d’un parti à un autre s’opère avec franchise et netteté, et qu’il ne puisse être imputé à la poursuite d’un but égoïste et d’un avantage particulier. Malheureusement pour la mémoire de l’abbé Bernier, il est aujourd’hui avéré qu’au moment même où il témoignait, vers la fin de 1795, au général Hoche l’envie d’abandonner le parti royaliste, ses sollicitations étaient plus ardentes que jamais pour obtenir des princes émigrés une nouvelle marque de leur confiance, et peu de temps après (23 février 1796) il recevait d’eux le titre d’agent général près des puissances belligérantes. Même tactique en 1799. Bernier, déjà décidé à traiter avec le premier consul de la soumission de la Vendée, avait, au mois de novembre, dépêche un de ses affidés à Londres pour se faire envoyer des pouvoirs encore plus amples que ceux naguère accordés à l’ancien agent général, et c’est muni d’une commission signée parle comte d’Artois qu’à la conférence de Montfaucon il avait, le 18 janvier 1800, fait mettre bas les armes à tous les insurgés de la rive gauche de la Loire. En conseillant à ses amis de se soumettre au nouveau gouvernement, l’abbé Bernier ne se fit pas faute de leur affirmer que le général Bonaparte ne travaillait que pour les Bourbons, et que, nouveau Monk, il allait bientôt leur rendre l’héritage de leurs ancêtres. Au fond, il n’en croyait rien. Hors les simples paysans qui s’en rapportaient aveuglément à sa parole, personne n’en fut dupe en Vendée. La situation de Bernier devint donc de plus en plus compromise. C’est pourquoi il obtint du général d’Hédouville d’être conduit à Paris. A peine débarqué, il eut hâte de se mettre en rapport avec le premier consul, qui tout de suite le goûta beaucoup. La correspondance que nous avons sous les yeux témoigne qu’à partir de ce moment l’abbé Bernier se voua tout entier, corps et âme, à la fortune de son nouveau protecteur. Telle était la personne qu’avait choisie Bonaparte pour lui servir de principal intermédiaire dans les négociations avec Mgr Spina.

Cependant l’affaire du concordat ne devait pas se traiter uniquement à Paris, mais aussi à Rome, et là par d’autres mains et dans des dispositions différentes. Des conférences de l’abbé Bernier avec l’envoyé du saint-siège, il n’était sorti que projets d’arrangemens déclarés par le pape absolument inadmissibles, parce qu’ils étaient, nous dit Consalvi, tout à fait opposés aux maximes fondamentales de la religion et aux lois les plus sacrées de l’église. Heureusement pour le saint-père, dans le même moment où il lui adressait des demandes si malsonnantes, le premier consul envoyait à Rome un homme qui était particulièrement agréable à cette cour. M. Cacault, chargé d’aller reprendre auprès du gouvernement pontifical son ancienne position de ministre de France, était, comme l’abbé Bernier, moitié Breton, moitié Vendéen ; mais là cessait toute la ressemblance. Autrefois employé au ministère des affaires étrangères sous la vieille monarchie, M. Cacault, quoique rallié aux idées du temps, avait conservé toutes les traditions du métier. Volontiers il s’appelait lui-même un révolutionnaire corrigé. Lorsqu’il avait pris congé du premier consul, celui-ci lui avait dit pour dernière instruction : « N’oubliez pas de traiter le pape comme s’il avait deux cent mille hommes à ses ordres. » M. Cacault commentait de son mieux dans des conversations à Rome ces paroles du chef nouveau de la France. Plein de vénération pour Pie VII et d’amitié pour Consalvi, dont il avait vite subi le charme, il s’appliquait à les rassurer tous deux, à leur donner confiance, à leur expliquer l’état des choses à Paris, la disposition des esprits français, et surtout le caractère extraordinaire de celui avec lequel ils avaient à traiter. Non moins conciliant et non moins habile avec son propre gouvernement, il s’efforçait par ses dépêches de faire comprendre et de rendre acceptables à l’impétueux premier consul les allures lentes, les procédés timides, les scrupules infinis de la cour romaine. Rien de plus curieux, pour qui a, comme nous, les pièces sous les yeux, que de constater cette singulière interversion des rôles. C’est l’ancien curé royaliste, c’est l’abbé Bernier, qui d’ordinaire dénonce au général Bonaparte, en termes peu mesurés et parfois insultans, les retards de l’église romaine et les prétextes dont elle se couvre pour ne pas lui donner une satisfaction immédiate ; c’est lui qui accepte la mission de signifier rudement au cardinal Consalvi que tout délai lui sera personnellement imputé, qu’on l’envisagera comme une rupture, et que la conséquence en sera l’occupation immédiate des états romains. Vis-à-vis du premier consul, il ne procède que par protestations de dévouement et d’absolue obéissance. Jamais la moindre observation, nul effort pour adoucir ses exigences ; l’immolation est complète. « Quand vous serez satisfait, nous le serons tous, » écrit-il à son impérieux correspondant [8]. C’est au contraire M. Cacault, c’est l’ancien signataire du traité de Tolentino qui lui prêche la modération et la patience.

Malheureusement les conseils de Bernier étaient les plus conformes à la nature irritable du premier consul. Ennuyé de se laisser malgré lui entraîner dans ce qu’il appelait de misérables querelles de dogmes, Bonaparte signifia tout à coup à M. Cacault l’ordre de quitter Rome, si dans cinq jours le concordat projeté à Paris n’était pas agréé par le pape. Le ministre de France fut en même temps chargé d’avenir le saint-père qu’une plus longue persistance dans les moyens dilatoires produirait de déplorables conséquences autant pour la religion que pour la domination temporelle. Et de peur que la portée de cette dernière menace ne fût pas suffisamment saisie à Rome, les instructions de M. Cacault l’obligeaient à se rendre à Florence auprès du général Murat, commandant en chef de l’armée d’Italie.

Qu’on s’imagine l’effet produit par cette terrible mise en demeure. Une bombe éclatant dans le sanctuaire n’aurait pas causé plus d’effroi à Pie VII. Il s’était cru à la veille de la paix, puis tout à coup, du jour au lendemain, voici la guerre et toutes ses horreurs. Dans le camp des révolutionnaires romains, l’émotion aussi était extrême, mais toute à la joie et à l’espérance. Bonaparte allait donc rompre avec le saint-siège, comme avait fait naguère le directoire. Les soldats français ne pouvaient manquer de bientôt reparaître, et l’on verrait revenir avec eux les beaux jours de la république romaine. Seul, le ministre de France sut garder au milieu de cette épreuve toute sa présence d’esprit, et sa conduite judicieuse fit assez connaître quel immense service un agent habile et courageux peut à l’occasion, sans s’écarter de la ligne du devoir, rendre à son gouvernement qui s’égare. M. Cacault, en demandant officiellement ses passeports, comme il en avait reçu l’ordre, ne chercha même pas à persuader à Pie VII de céder au premier consul. Il le savait résolu à supporter n’importe quelle calomnie, y compris même. la perte de sa souveraineté temporelle, qu’on avait menacée d’une manière expresse. Il sentait parfaitement que, sommé aussi brutalement, le saint-père ne pouvait céder sans compromettre non-seulement sa dignité personnelle, mais la cause même de l’église. Voici le biais ingénieux dont s’était avisé M. Cacault, et qu’il développa successivement à Consalvi et à Pie VII dans un langage plein de bon sens, d’esprit et de verve originale. Ses ordres étaient formels ; il lui fallait donc quitter Rome. Nul doute que son départ ne fournit, aux malintentionnés un prétexte de troubles et peut-être de révolution. Là était le danger. Il y avait pourtant un moyen de le conjurer. Il fallait que le cardinal Consalvi, partant pour Paris, montât dans la même voiture qui allait le conduire lui-même à Florence. A voir ainsi voyager ensemble le secrétaire d’état de sa sainteté et le ministre de France, les gens des clubs comprendraient que les deux gouvernemens n’étaient pas, après tout, si fort brouillés ensemble. L’action personnelle et directe de Consalvi sur le premier consul était chose indispensable, car rien ne l’épouvantait autant, disait expressément M. Cacault, que le caractère de cet homme qui ne se laissait jamais persuader. Il avait fait, pour son compte, d’inutiles efforts. L’aimable et persuasif ami de Pie VII pourrait seul opérer un pareil miracle. La conduite de l’empereur d’Autriche devait d’ailleurs éclairer la cour de Rome. Il n’avait pas hésité à envoyer son premier ministre, le comte de Cobentzel, conférer directement avec le premier consul. Quant à lui Cacault, il le connaissait assez pour répondre que rien ne devait tant chatouiller son orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier ministre de sa sainteté. « Après tout, ne craignez rien, continuait-il en insistant plus vivement auprès du pape ; n’est-ce pas l’homme qui m’a dit de vous traiter comme si vous commandiez à deux cent mille soldats ? Apparemment il s’en voit le double autour de lui, car il ne parle plus, j’en conviens, sur le pied de l’égalité ; mais, s’il se donne cet avantage, une noble confiance vous le rendra. Privez-vous de Consalvi quelques mois, il vous reviendra plus habile. » Et comme Pie VII hésitait encore : « Très saint-père, reprenait M. Cacault, il faut que Consalvi parte à l’instant, et qu’il porte votre réponse. Il manœuvrera à Paris avec la puissance que vous lui donnerez d’ici. J’ai cinquante-neuf ans, j’ai vu bien des affaires depuis les états de Bretagne, qui étaient bien les états les plus difficiles à gouverner. Croyez-moi, quelque chose de plus fort que la froide raison, un instinct me conseille, un de ces instincts de bête, si l’on veut, mais qui ne trompent jamais. Et puis quel inconvénient ? On vous accuse. Vous paraissez en quelque sorte vous-même. Qu’est-ce ? qu’a-t-on dit ? On veut un concordat religieux ; nous venons au-devant, nous l’apportons : le voilà ! »

Attendri jusqu’à verser des larmes, Pie VII se décida en effet à laisser son secrétaire d’état partir pour Paris. Ce ne fut pas sans trouble que Consalvi quitta Rome. Monté, comme il était convenu, dans la voiture de M. Cacault, il prenait plaisir à le nommer lui-même aux populations étonnées. « Tenez, disait-il le plus souvent aux groupes qui se formaient sur la route autour des maisons de poste, tenez, voici M. le ministre de Fiance qui voyage avec moi. » A Florence, il voulut s’arrêter pour voir Murat. Cette redoutable armée d’Italie, aperçue à l’horizon comme un nuage menaçant, empêchait à Rome tous les cardinaux de dormir. Consalvi, reçu avec toute sorte d’affection empressée par le commandant en chef, eut la satisfaction de pouvoir assurer sa cour que le général Murat n’avait reçu de Paris aucun ordre à exécuter pour le moment. C’était un soulagement. Il ne pouvait toutefois songer sans une grande crainte à la prochaine entrevue qu’il allait avoir avec celui que, dans ses conversations familières, il avait entendu M. Cacault appeler parfois « l’homme terrible. » Peu de jours avant son départ pour Paris, Consalvi avait eu le tort de donner libre cours à l’expression de cette épouvante un peu enfantine en écrivant au chevalier Acton un billet intime qui, pour son malheur, était venu à la connaissance du ministre de France à Naples. « Le bien de la religion veut une victime, disait Consalvi au ministre du roi Ferdinand. Je vais voir le premier consul ; je marche au martyre : la volonté de Dieu soit accomplie ! » M. Cacault n’ignorait pas cette imprudence de son ami, et craignait, non sans raison, qu’elle n’indisposât Bonaparte contre lui. Frappé en outre du malaise d’esprit et des inquiétudes de toute sorte qu’il avait remarqués chez son compagnon de route. désireux de lui rendre sa mission moins difficile, le ministre de France prit sur lui d’adresser de Florence au premier consul une lettre personnelle et familière pour excuser près de lui le cardinal et bien expliquer le caractère de l’envoyé du saint-siège. « C’est, lui disait-il, un prélat gâté par trop d’hommages, qui n’a jamais couru de dangers, qui ne soupçonne pas encore d’autre horizon que Venise, qui sait sa Rome par cœur, et le reste, s’il y a autre chose encore, très peu. N’humiliez pas trop Consalvi, ajoutait M. Cacault. Prenez garde au parti qu’un homme aussi habile que lui, malgré ses peurs, dont il revient, saurait tirer de sa propre faute ; ne le mettez pas sur le chemin de la ruse. Abordez ses vertus avec les vôtres. Vous êtes grands tous les deux, chacun de vous à sa manièrent seulement dans d’autres proportions. Enfin, enfin, puisque vous voulez, je ne comptais pas le dire, mais il faut achever. Supposez qu’un Mattei eût dit cela ? qui pourrait lui en savoir mauvais gré ? Notre Consalvi pense peut-être avoir ses raisons. Il était monsignor sull’armi quand on a tué Duphot, et il se croit le soldat qui a tiré sur le général. Les patriotes le lui ont tant dit qu’il le jurerait sur les quatre Évangiles… » On ne pouvait mieux dire. Deux voies s’ouvraient en effet devant le premier consul, et M. Cacault n’avait point tort de lui recommander la douceur et les ménagemens avec Consalvi plutôt que le retour aux procédés d’intimidation qui venaient d’échouer si complètement à Rome. On va voir pourtant si ces sages conseils furent d’abord écoutés.

Le secrétaire d’état de Pie VII, arrivé en toute hâte dans la capitale de la république française, était allé descendre dans un modeste hôtel que Mgr Spina occupait en compagnie du père Caselli. A peine installé, il recevait la visite de l’abbé Bernier. Consalvi chargea l’abbé de s’informer quel jour et à quel moment il pourrait être reçu par le premier consul, et dans quel costume il devrait se présenter, car les prêtres ne portaient pas encore publiquement à Paris l’habit ecclésiastique. Peu de temps après, l’abbé Bernier revenait avec cette réponse : « que le premier consul recevrait Consalvi dans la matinée même, à deux heures après midi ; quant au costume, il devait venir en cardinal le plus qu’il lui serait possible. » Cette hâte ne laissait pas que d’ajouter au trouble du secrétaire d’état de sa sainteté, car elle ne lui permettait pas de prendre langue et de remédier à son ignorance de la situation, qui, dit-il, était complète. L’invitation de se mettre en cardinal le plus qu’il lui serait possible l’embarrassait moins. Quoiqu’il eût parfaitement compris que le premier consul souhaitait qu’il se rendît aux Tuileries en grande pourpre, il réfléchit que les cardinaux ne devaient, d’après l’étiquette pontificale, porter ce costume que devant le pape. C’était par abus seulement que des membres du sacré collège avaient paru ainsi vêtus à la cour des souverains dont ils n’étaient pas les sujets. Il résolut donc de n’aller à l’audience qu’en habit noir, avec les bas cependant, la barrette et le collet rouges, ainsi que les cardinaux sont ordinairement hors de chez eux, quand ils ne sont pas en fonctions.

A l’heure convenue, le maître des cérémonies vint prendre Consalvi et le conduisit au palais des Tuileries. On l’avait à dessein fait entrer par un côté silencieux et désert du palais, et le même personnage, en le priant d’attendre qu’il eût donné avis de son arrivée, le laissa seul dans une pièce du rez-de-chaussée d’où l’on n’avait aucune vue, où nul bruit du dehors ne se faisait entendre. Quelle ne fut donc pas la surprise de Consalvi, lorsque le maître des cérémonies, lui indiquant du geste une petite porte qui donnait sur le vestibule du grand escalier, l’introduisit dans une immense pièce toute remplie de monde ! « Mon étonnement, nous raconte Consalvi en se servant d’une comparaison qui n’a rien que de naturel dans la bouche d’un cardinal italien, fut pareil à celui que fait éprouver au théâtre un changement subit de décoration, lorsque d’une chaumière, d’une prison ou d’un bois on passe au spectacle éblouissant de la cour la plus nombreuse et la plus magnifique. » Ainsi que l’apprit plus tard le ministre de Pie VII, c’était jour de parade aux Tuileries. La parade se renouvelait de quinzaine en quinzaine. Les trois consuls y assistaient, ainsi que tous les corps de l’état, c’est-à-dire le sénat, le tribunat et le corps législatif, les dignitaires du palais, les ministres, les généraux, tous les fonctionnaires de la république, et un nombre immense de troupes et de spectateurs. « Le premier consul avait trouvé à propos, continue le cardinal, de me faire aller à l’audience pour la première fois dans cette solennelle occasion, afin de me donner sans doute une grande idée de sa puissance, de me frapper d’étonnement et peut-être de crainte. Il ne sera pas difficile d’imaginer qu’une personne arrivée à Paris la nuit précédente, sans être avertie, sans rien savoir des usages, des coutumes et des dispositions de ceux devant lesquels elle paraissait, et qui était regardée en quelque sorte comme responsable du mauvais résultat des négociations poursuivies jusqu’alors, dut, à la vue d’un tel appareil aussi imposant qu’imprévu, ressentir, non-seulement une émotion profonde, mais aussi un trop visible embarras. » Ignorant absolument cette circonstance de la revue des troupes, Consalvi ne pouvait manquer d’imaginer que toute cette multitude qui emplissait le vestibule et l’escalier était accourue pour assister par curiosité à son entrevue avec le premier consul. Le tapage assourdissant des tambours battant aux champs sur les plus hautes marches de l’escalier, ces antichambres qu’il lui fallait traverser toutes remplies de personnages richement empanachés, comme c’était la mode au temps du consulat, ces salons splendides où son guide l’introduisit parmi les grands dignitaires de l’état, tous faciles à reconnaître par leurs somptueux costumes, tant de bruit, tant d’éclat, au lieu et place de la conversation en tête-à-tête à laquelle il s’était attendu, tout cela pénétrait le pauvre Consalvi d’une confusion toujours croissante.

A l’extrémité d’une dernière galerie, un nouveau personnage s’approcha de lui, le salua sans dire mot, et, tout en boitant légèrement, le conduisit jusqu’à une pièce voisine. C’était M. de Talleyrand. Consalvi reprit un instant courage, espérant qu’il allait enfin être introduit dans le cabinet de Bonaparte ; mais quel ne fut pas son désappointement lorsque, la porte s’ouvrant, il aperçut en face de lui, dans un vaste salon, une multitude de graves figures disposées comme pour un coup de théâtre ! En avant se tenaient, détachées et isolées, trois personnes qui n’étaient autres que les trois consuls de la république. Celui du milieu fit quelques pas vers Consalvi, qui avait déjà pressenti le premier consul, conjecture bientôt confirmée à ses yeux par l’attitude de M. de Talleyrand. A peine le ministre des affaires extérieures, toujours à ses côtés, avait-il terminé la cérémonie de la présentation, que, sans vouloir écouter les complimens d’usage, Bonaparte prit incontinent la parole, et d’un ton bref : « Je sais, dit-il à Consalvi, le motif de votre voyage en France. Je veux que l’on ouvre immédiatement les conférences. Je vous laisse cinq jours de temps, et je vous préviens que si, à l’expiration du cinquième jour, les négociations ne sont pas terminées, vous devrez retourner à Rome, attendu que, quant à moi, j’ai pris mon parti pour une telle hypothèse ! »

Ces paroles, les premières que Consalvi ait entendues de la bouche du premier consul, avaient été dites d’un air qui n’avait rien d’affable ni de brusque. Au fond, malgré les avis de M. Cacault, c’était encore cette même sommation faite à bref délai qui à coup sûr sentait plus le guerrier que le négociateur. Consalvi n’en fut nullement décontenancé. Du même ton, mais avec une nuance de déférence bien marquée, il répondit que l’envoi par sa sainteté de son principal ministre à Paris était une preuve de l’intérêt que Pie VII mettait à la conclusion d’un concordat avec la France ; quant à lui, il se flattait de l’espoir d’être assez heureux pour le terminer dans l’espace de temps que souhaitait le premier consul. Soit qu’il eût été satisfait de cette réponse, soit qu’après avoir témoigné avec une certaine hauteur de sa volonté d’en finir promptement, Bonaparte fût bien aise de se laisser voir à son interlocuteur par de plus aimables côtés, il entra subitement en matière, et pendant plus d’une demi-heure, dans la même attitude et devant tout le monde, il se mit à parler sur le concordat, sur le saint-siège, sur la religion, sur l’état actuel des négociations, et même sur les articles rejetés, avec une abondance et une véhémence inexprimables, sans colère toutefois ni dureté dans le langage.


III

Notre dessein n’est pas de tracer ici l’historique détaillé des négociations du concordat : M. Thiers les a racontées avec sa clarté ordinaire et une parfaite exactitude. Nous nous proposons la tâche plus modeste de mettre en relief les circonstances pour ainsi dire extérieures de cette affaire, et de révéler certains incidens passablement curieux, qui ne sont point indignes de l’histoire, car ils servent à peindre d’après nature, à représenter avec les traits qui lui sont propres, et sous sa véritable physionomie, à ce moment décisif de sa vie, l’homme extraordinaire qui s’apprêtait à sceller alors d’un nom déjà fameux l’acte le plus considérable qu’il lui ait peut-être été donné d’accomplir.

Ainsi que Consalvi en avait été prévenu, les conférences s’ouvrirent dès le lendemain de son audience. Elles eurent lieu dans le petit hôtel où était descendu le secrétaire de sa sainteté, qui se fit toujours assister de Mgr Spina et du théologien Caselli. L’abbé Bernier se présenta seul de la part du premier consul, et débuta par demander à Consalvi de développer dans un mémoire écrit les raisons qui avaient déterminé le saint-père à refuser le projet de concordat envoyé de Paris. Il paraît que cette première pièce émanée de la plume diplomatique de Consalvi n’eut pas grand succès. M. de Talleyrand, qui la reçut des mains de l’abbé Bernier pour la transmettre au premier consul, en rendit compte avec mépris, comme d’un instrument qui était de nature à faire reculer plutôt qu’avancer la négociation. De part et d’autre, on était loin de s’entendre. Avec une rare sagacité, prévoyant les difficultés de la lutte qui l’attendait à Paris, Consalvi s’était fait remettre par le pape, avant de quitter Rome, l’ordre écrit et formel de ne se départir en aucune façon des principes qui avaient servi de base au projet de concordat arrêté dans la congrégation de cardinaux sous la présidence du saint-père. Il était autorisé à concéder quelques points secondaires, mais à la condition qu’ils ne touchassent en rien aux maximes de la religion. L’embarras était de trouver une rédaction nouvelle qui conciliât autant que possible les exigences du premier consul et les scrupules de Pie VII. L’abbé Bernier assurait qu’il ne pouvait rien décider par lui-même, obligé qu’il était d’en référer chaque jour au général Bonaparte. Quant à Consalvi, il ne lui fut jamais permis d’envoyer un courrier pour informer ou consulter le pape, sous le prétexte qu’on devait nécessairement conclure le lendemain. En fait, les conférences durèrent vingt-cinq jours. Le secrétaire d’état de sa sainteté se plaignait beaucoup qu’on ne fît rien pour lui rendre ces négociations moins amères. — L’église ne faisait pas seulement, disait-il, les plus énormes sacrifices d’argent, de territoire, de prérogatives et de droits ; elle avait en outre renoncé à mettre en avant, dans ces discussions, aucun objet temporel. — Jamais en effet Consalvi ne parla en son nom, soit du recouvrement des provinces perdues, soit d’aucune réparation pour les maux incalculables que l’église avait soufferts. Cependant ni cet évident esprit de conciliation, ni ce désintéressement absolu, ni l’empressement à lui donner toutes les satisfactions possibles ne purent décider le premier consul à se relâcher de ses premières prétentions. Afin de faire comprendre à Consalvi que, s’il n’arrivait pas à s’entendre avec le saint-siège, il pourrait bien se retourner de quelque autre côté, le premier consul avait donné aux évêques constitutionnels et aux prêtres assermentés, que d’ailleurs il ne goûtait guère, la permission de tenir à ce moment même un concile à Paris. Consalvi, trop habile pour s’en plaindre, et qui d’ailleurs avait pris le parti d’ignorer absolument l’existence de ce concile, sentait toute la portée de cette menace. Il était plein de troubles et d’angoisses, car, pour le saint-siège et pour lui, le prix de tant de sacrifices qui leur paraissaient si grands, la compensation à tant de concessions qui leur faisaient l’effet d’être excessives, c’était la certitude de l’extinction totale du schisme et la promesse que leur donnait le premier consul, si le concordat était signé, d’abandonner le clergé constitutionnel de la façon la plus solennelle et la plus authentique. Jusqu’au dernier moment, l’envoyé du saint-siège ne se considéra jamais comme assuré de mener à bien l’œuvre difficile dont il était chargé. Décidé à ne pas s’écarter d’une ligne des instructions qu’il avait reçues, effrayé surtout du caractère de celui qu’il appelle dans ses mémoires l’homme à la spontanéité réfléchie et le régulateur des destinées communes, il semble avoir plus d’une fois douté de la réussite définitive.

En cela, il se trompait. Bonaparte était beaucoup plus décidé à conclure qu’il ne lui convenait de le laisser voir. Il voulait seulement, comme à son ordinaire dans toutes les transactions qu’il a signées, se faire donner le plus possible et n’accorder presque rien en échange. Lorsqu’avec sa parfaite connaissance des hommes il eut, dans deux ou trois conférences personnelles avec Consalvi, reconnu jusqu’où il pourrait conduire le ministre de Pie VII et quelles limites celui-ci ne dépasserait jamais, son parti fut pris, car il apercevait plus clairement que qui que ce soit le parti que, pour sa fortune, il pourrait tirer du concordat. Les témoignages abondent sur les dispositions qui animaient alors le premier consul ; elles étaient restées à Paris telles que nous les avons déjà signalées dans son allocution aux curés de Milan. Pour lui, la religion, est un instrument politique, un moyen particulier et plus efficace qu’un autre de dominer les esprits et de se les attacher. On ne saurait sans injustice l’accuser d’athéisme. « C’est à l’intelligence, a dit très bien M. Thiers, qu’il appartient de reconnaître l’intelligence dans l’univers, et un grand esprit est plus capable qu’un petit de voir un Dieu à travers ses œuvres. Parfois ce vague sentiment de l’ordre admirable de la création se traduisait chez lui en paroles, émues, lorsque par exemple, se promenant le soir dans le parc de la Malmaison avec un membre de son conseil d’état, il lui disait : « Je ne crois pas aux religions… Mais l’idée d’un Dieu !… » Et levant ses mains vers le ciel étoile : « Qui est-ce qui a fait tout cela ? » Par momens les souvenirs de sa jeunesse et les habitudes de sa première éducation reprenaient quelque empire sur son imagination. Il parlait alors avec attendrissement de l’effet que, dans le silence de la nature, produisait sur lui le son de la cloche de la petite église de Rueil. C’étaient là pourtant de bien fugitives sensations. Il n’en garde le souvenir, il n’y attache d’importance qu’à cause du jour qu’elles lui fournissent sur l’influence toute-puissante que doivent exercer sur les autres des impressions auxquelles lui-même, n’a pu se soustraire. S’il se propose de leur donner satisfaction, c’est surtout pour en profiter et s’en servir. Toutes ses conversations le montrent en proie à cette unique préoccupation. A M. de Bourrienne, son camarade d’enfance, il dit : « Vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres. » A M. de Lafayette, qui, prévoyant ses desseins, lui demande en badinant si la signature du concordat n’est pas le prélude de la cérémonie du sacre, il se contente de répondre : « Nous verrons, nous verrons. »

Avec ses plus intimes conseillers, il discutait l’affaire gravement, à fond et sous toutes ses faces ; mais ce sont les raisons d’intérêt pratique et d’utilité immédiate, ce sont les avantages à retirer d’une intime alliance avec la religion catholique qui tiennent évidemment le premier rang dans son esprit. Passant en revue, selon son habitude, les différens partis à prendre, il n’a point de peine à leur démontrer que ce serait une duperie de s’entendre avec les évêques et les prêtres constitutionnels. Leur influence est en baisse ; ils ne lui apporteraient aucune force. Tout au plus peut-on en menacer Consalvi. Se mettre à la tête d’une église séparée, se faire pape, lui, l’homme de guerre portant l’épée et les éperons, c’était tout simplement impossible. Voulait-on qu’il se rendit odieux comme Robespierre ou ridicule comme Laréveillère-Lepeaux ? Protestantiser la France ? On en parlait bien aisément. Tout n’était pas possible en France, quoi qu’on dît, et lui-même ne pouvait rien que dans le sens de ses aspirations véritables. Le catholicisme était la vieille religion du pays. Une moitié de la France au moins resterait catholique, et l’on aurait des querelles et des déchiremens interminables. Il fallait une religion au peuple ; il fallait que cette religion fut dans la main du gouvernement. « Cinquante évêques, disait-il, émigrés et soldés par l’Angleterre conduisent aujourd’hui le clergé français. Il faut détruire leur influence. L’autorité du pape est nécessaire pour cela. Il les destitue ou leur fait donner leur démission. On déclare que, la religion catholique étant celle de la majorité des Français, on doit en organiser l’exercice. Le premier consul nomme les cinquante évêques, le pape les institue. Il nomme les curés ; l’état les salarie. Ils prêtent serment ; on déporte les prêtres qui ne se soumettent pas, et l’on défère aux supérieurs ceux qui prêchent contre le gouvernement… Après tout, les gens éclairés ne se soulèveront pas contre le catholicisme : ils sont indifférens. Je m’épargne donc de grandes contrariétés dans l’intérieur, et je puis par le moyen du pape au dehors… Mais là il s’arrêta court [9]. »

Telle était bien en effet, expliquée dans le bref et vif langage du premier consul, toute l’économie du concordat que l’abbé Bernier venait d’être enfin autorisé à signer avec le cardinal Consalvi. On voit ici, par son propre témoignage, quelle satisfaction cette importante transaction donnait dans le présent au nouveau chef du gouvernement français. On découvre même quel profit plus considérable encore il espérait en tirer dans l’avenir. Cependant il lui avait bien fallu, pour la terminer, faire quelques concessions aux scrupules reconnus insurmontables du secrétaire d’état de Pie VII. L’idée seule de ces concessions lui était insupportable. N’y aurait-il pas moyen de les mettre à néant, de reprendre en secret, n’importe à quel prix ; ce qu’on avait solennellement accordé ? C’est cette dernière tentative, inopinément révélée dans ses moindres détails par Consalvi, qu’il nous reste à raconter. Elle est certainement l’une des plus singulières à noter parmi les procédés peu avouables dont s’est jamais avisée la diplomatie la moins scrupuleuse.

C’est le 13 juillet que le premier consul avait fait déclarer au cardinal Consalvi par l’abbé Bernier qu’il acceptait tous les articles discutés. Il ne restait donc plus qu’à en dresser deux copies authentiques. L’abbé Bernier était charge de s’informer si le secrétaire d’état de sa sainteté entendait signer seul, auquel cas le premier consul, déjà fort attentif à mettre en avant les membres de sa famille dans toutes les occasions qui pouvaient leur donner du relief et de la popularité, se préparait à désigner son frère Joseph pour signer au nom de la France. Si le cardinal comptait s’associer d’autres personnes pour la signature, il était prié de les indiquer, afin que le gouvernement français pût en choisir lui-même un nombre égal et de pareille importance. Consalvi nomma Mgr Spina et le théologien Caselli. Dans la matinée du jour suivant, l’abbé Bernier vint annoncer que le premier consul avait nommé le conseiller d’état Cretet pour être l’égal du prélat Spina, et lui-même, l’abbé Bernier, pour faire pendant au père Caselli. Il ajouta qu’il ne lui semblait pas décent de procéder à un acte aussi important que l’échange des signatures dans un lieu public comme était l’hôtel où résidait le secrétaire d’état de sa sainteté ; il lui proposait donc, et c’était le désir du premier consul, de le conduire chez le citoyen Joseph, comme on disait alors, où s’accomplirait cette formalité. « Nous en finirons dans un quart d’heure, ajouta l’abbé, n’ayant rien autre chose à faire qu’à donner six signatures, lesquelles, y compris les félicitations, ne demanderont pas un temps si long ; » puis il finit en montrant au cardinal le Moniteur du jour, par lequel le gouvernement faisait connaître au public (qu’on note cette circonstance) la conclusion du concordat. On l’y annonçait dans ces termes : « Le cardinal Consalvi a réussi dans l’objet qui l’a amené à Paris. » Le jour suivant était le 14 juillet, où se célébrait la plus grande fête patriotique de France. L’intention du premier consul, toujours d’après l’abbé Bernier, était donc de proclamer, dans un dîner public de plus de trois cents couverts, l’heureuse nouvelle de la signature de ce solennel traité, qui surpassait de beaucoup, par le rétablissement de la religion, l’importance du concordat passé entre François Ier et Léon X.

A quatre heures précises, comme il était convenu, l’abbé Bernier arriva en effet, un rouleau de papier à la main, qu’il dit être la copie du concordat à signer ; Consalvi prit sa copie, et l’on se rendit chez Joseph. L’accueil du frère de Bonaparte au cardinal fut des plus courtois. Comme Bernier, il répéta : « Nous en finirons vite, n’ayant rien autre chose à faire que de signer, puisque tout est terminé. » Après quelques prétentions à signer le premier mises d’abord en avant par Joseph, puis retirées de fort bonne grâce, on mit la main à l’œuvre, et Consalvi tenait déjà la plume, quand il vit l’abbé Bernier, tirant de son rouleau la copie qu’il avait apportée, la lui offrir comme pour la faire signer sans examen. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, jetant machinalement les yeux sur les premiers mots, il en vint à s’apercevoir que ce traité n’était en aucune façon celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux et qui avait été accepté par le premier consul ! C’était un autre concordat tout différent. Non-seulement cet exemplaire contenait le premier projet que le pape avait refusé d’accepter ; mais on l’avait encore modifié en plusieurs endroits, on y avait même inséré certains articles déjà nombre de fois rejetés par la cour de Rome comme entièrement inadmissibles. Grand fut l’émoi de Consalvi en s’apercevant d’un si incroyable procédé ; et tout de suite il déclara nettement qu’à aucun prix il ne pouvait accepter une rédaction contraire à tout ce dont on était précédemment contenu. L’étonnement de Joseph ne parut pas moins grand que le sien. Il arrivait de la campagne ; le premier consul lui avait dit que tout était réglé et arrêté d’avance. Il ne savait rien du fond de l’affaire, et s’était cru appelé pour légaliser des conventions admises déjà de part et d’autre. Tout cela paraissait dit de la meilleure foi du monde. L’autre personnage officiel, Cretet, en affirmait autant ; il protestait ne rien savoir au monde et ne pouvoir admettre les assertions de Consalvi sur la différence des rédactions, jusqu’à ce qu’on l’eût démontrée par la confrontation des deux copies. Bernier seul gardait un silence étudié. Sommé enfin par le cardinal de vouloir bien s’expliquer sur une chose qu’il savait si pertinemment, il avoua d’un air confus que c’était bien la vérité, « mais ; continua-t-il en balbutiant, le premier consul l’avait ainsi ordonné en l’assurant qu’on est toujours maître de changer tant qu’on n’a pas signé. D’ailleurs, toutes réflexions faites, il exige ces articles parce qu’il n’est pas content des stipulations arrêtées. »

On devine combien il était facile à Consalvi de combattre une pareille théorie : il la repoussa avec indignation ; mais ce dont il se montra surtout blessé, c’est du mode employé et de la surprise qu’on lui avait faite. De nouveau il protesta résolument qu’il n’accepterait jamais l’acte qu’on lut présentait, et qui était expressément contraire aux volontés du pape. Sur ces paroles, Joseph intervint, II appuya sur les conséquences fâcheuses d’une rupture de la négociation. Il fallait tout essayer pour s’entendre et commencer ce jour-là même séance tenante ; cela était indispensable à cause de l’annonce mise dans les journaux et de la proclamation de la conclusion du concordat qui devait être faite au grand dîner du lendemain. « Il n’est pas difficile d’imaginer à quel degré d’indignation et de fureur (ce furent ses paroles textuelles) s’emporterait un caractère qui ne cédait à aucun obstacle comme celui de son frère, s’il devait paraître aux yeux du public avoir inséré dans ses propres journaux une faussé nouvelle sur un sujet d’une telle importance. »

Joseph suppliait donc le cardinal de tenter au moins, et cela immédiatement, un accommodement quelconque. Consalvi, touché des raisons qu’avait fait valoir le frère du premier consul et charmé de son air de sincérité parfaite, consentit à recommencer un nouveau travail, à la condition toutefois qu’on prendrait pour base le plan de concordat qu’il avait apporté lui-même, et non point la copie fautive de l’abbé Bernier. Ainsi fut fait. Il était cinq heures de l’après-midi, et la discussion s’ouvrit immédiatement. Ni les domestiques n’avaient été renvoyés, ni les voitures dételées, parce que de part et d’autre on espérait en finir promptement. Cependant toute la nuit s’y passa sans trêve ni repos, et le débat se prolongea jusqu’au lendemain à midi. Consalvi, qui paraît avoir gardé l’impression la plus pénible de ces dix-neuf heures de discussion continue et acharnée, nous assure qu’il ne saurait énumérer les terribles assauts qu’il eut à soutenir. A midi environ, toutes les questions agitées étaient à peu près résolues. Une seule restait sur laquelle Consalvi ne pouvait absolument, disait-il, donner satisfaction au premier consul ; car cela dépassait ses pouvoirs ; mais il proposait de l’omettre et d’en laisser au pape la décision ultérieure. Cela fut ainsi arrêté, et vers une heure Joseph partit pour les Tuileries sans cacher qu’il craignait d’en rapporter une réponse peu favorable.

Il revenait en effet, peu de temps après, révélant par son visage la tristesse de son âme. Le premier consul, en apprenant ce qui était arrivé, était entré, dit-il, dans la plus violente fureur. Dans l’impétuosité de sa colère, il avait commencé par déchirer en cent morceaux la feuille du concordat, puis à la longue, à force de raisons souvent répétées, de sollicitations et de prières instantes, il avait avec une indicible répugnance accepté tous les articles convenus ; mais, à l’égard de celui laissé en réserve, il était finalement resté aussi inflexible qu’irrité. « Bref, il avait terminé l’entretien, ajouta Joseph, en le chargeant de dire au cardinal Consalvi que lui, Bonaparte, voulait absolument cet article tel qu’il l’avait fait rédiger dans l’exemplaire apporté par l’abbé Bernier. Ainsi le cardinal n’avait qu’un de ces deux partis à prendre, ou admettre cet article tel qu’il était et signer le concordat, ou rompre toute négociation, car il était décidé pour son compte, et dans le grand repas de cette journée, il entendait absolument annoncer ou la conclusion, ou la rupture de l’affaire. »

L’après-midi était maintenant assez avancée. Quelques heures restaient à peine à passer entre le moment où cette dernière sommation lui était si rudement signifiée et celui où devait avoir lieu ce pompeux dîner auquel, pour surcroît de malheur, le pauvre secrétaire d’état du saint-père était tenu d’assister. Ni Joseph, ni l’abbé Bernier, ni le conseiller d’état Cretet ne s’épargnèrent à lui faire sentir quelle responsabilité il assumait sur sa tête et à quelle réception il s’allait exposer de la part d’un homme tel que le premier consul. « J’éprouvais les angoisses de la mort, nous dit Consalvi ; mais mon devoir l’emporta, et avec l’aide du ciel je ne le trahis point. »

Une demi-heure plus tard, Consalvi et ses deux compagnons arrivaient aux Tuileries. Tous les salons étaient pleins de ce même monde qu’il y avait, à sa grande surprise, rencontré déjà le jour de son arrivée. La plus grande partie de l’entourage officiel des consuls, presque tous les grands fonctionnaires de l’état, les principaux généraux et en particulier les aides-de-camp du général Bonaparte, les hommes admis dans son intimité, les femmes même dont il faisait sa société habituelle, n’étaient, on le sait, rien moins que bien disposés à cette époque pour les idées qui attendaient de la conclusion du concordat une satisfaction particulière. Ce n’était point la coutume du nouveau chef du gouvernement français, dans les grandes résolutions qu’il avait à prendre, de se laisser en rien influencer par les sentimens de ceux au milieu desquels il vivait. Son coup d’œil portait plus loin, et sa volonté se déterminait par des motifs sur lesquels l’inclination d’autrui avait bien peu de prise. Cette fois pourtant il ne lui déplaisait pas de montrer à ces personnages, la plupart ou indifférens ou sceptiques, quelques-uns athées de profession, qui lui faisaient cortège, à quel point il était loin, quoi qu’on en ait dit, de céder à un entraînement puéril vers ces croyances religieuses qui passaient dans la belle compagnie du temps pour une marque certaine de faiblesse d’esprit. La passion du moment, le calcul, un certain besoin de se venger de celui qui le tenait en échec, qui sait ? un dernier espoir peut-être de le vaincre en lui faisant une scène publique, tout concourait dans ce moment à agiter violemment le premier consul. Ce fut donc le visage enflammé et du ton le plus élevé et le plus dédaigneux qu’apercevant Consalvi : « Eh bien ! monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre ! Soit. Je n’ai pas besoin de Rome. Je n’ai pas besoin du pape. Si Henri VIII, qui n’avait pas la vingtième partie de ma puissance, a su changer la religion de son pays, bien plus le saurais-je faire et le pourrais-je, moi ! En changeant la religion, je la changerai dans presque toute l’Europe, partout où s’étend l’influence de mon pouvoir. Rome s’apercevra des pertes qu’elle aura faites. Elle les pleurera, mais il n’y aura plus de remède. Vous pouvez partir : c’est ce qu’il vous reste de mieux à faire. Vous avez voulu rompre,… eh bien ! soit, puisque vous l’avez voulu. Quand partez-vous ?… — Après dîner, général, » répliqua Consalvi d’un ton calme.

Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il regarda fixement son interlocuteur, qui, profitant de son étonnement, essaya doucement d’expliquer qu’il n’était pas libre ni d’outrepasser ses pouvoirs ni de transiger sur des points contraires aux maximes que professait le saint-siège. Mettant le doigt sur la véritable difficulté, celle qui avec Bonaparte, depuis le commencement de sa carrière jusqu’à la fin, ne cessa jamais d’être dans les matières religieuses l’obstacle invincible, il essaya d’expliquer à cet homme qui non-seulement embrassait dans sa compréhension, mais devinait toutes choses, il essaya, dis-je, de lui faire admettre qu’il y avait telle chose que la conscience, et que dans les affaires ecclésiastiques on ne pouvait pourtant pas faire ce qu’on faisait dans les affaires temporelles en certains cas extrêmes. — Et puis, ajouta-t-il doucement, il n’était pas juste de prétendre qu’il eût cherché à rompre du côté du pape, puisqu’on s’était mis d’accord sur tous les articles à la réserve d’un seul. Pour celui-là, il avait demandé qu’on consultât le saint-père, et ses propres commissaires à lui n’avaient pas rejeté cette proposition. Nous ne savons rien de l’effet produit par cette douce réponse de Consalvi sur le groupe de curieux qui environnait les deux interlocuteurs. Sur Bonaparte lui-même, elle n’en produisit ou du moins parut n’en produire aucun. « Ce n’était pas sa manière de laisser rien d’imparfait. Il lui fallait le tout, ou rien. » Consalvi de répéter qu’il n’avait pas de pouvoirs pour accorder cet article. Bonaparte reprit très vivement qu’il l’exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins ni de plus. « En ce cas, je ne le signerai jamais. — C’est bien pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que je considère l’affaire comme rompue. Rome s’en apercevra, et versera des larmes de sang sur cette rupture. » Telle fut la fin de la conversation.

Après dîner, Consalvi eut un autre assaut à soutenir. C’était le comte de Cobentzel, ministre d’Autriche, qui s’était chargé de le lui livrer. Rien de plus curieux dans l’histoire des rapports de l’Autriche moderne avec la France sortie de la révolution que de la voir de temps à autre, quand un pouvoir redoutable est solidement organisé à Paris, s’épuiser en obligeans efforts pour accommoder doucement au cou des autres un joug qui doit ensuite retomber bien autrement pesant sur sa propre tête. M. de Cobentzel, consterné de ce qu’il avait entendu, ne faillit point à jouer en cette circonstance, avec un zèle singulier, un rôle qui paraît devoir devenir de plus en plus familier aux diplomates de son pays. Reprenant le thème effrayant de la France rendue protestante, ce thème dont Bonaparte faisait si bonne justice avec ses familiers, il ne dépeignit que trop éloquemment, dit Consalvi, les conséquences qui ne pouvaient manquer d’en résulter pour la religion, pour l’état, pour l’Europe. Cependant le comte de Cobentzel était au mieux avec Joseph, bien disposé lui-même, comme nous l’avons dit. C’était un véritable bomme de cour, plein de politesse, d’esprit et de bonne grâce. Il manœuvra si bien après le dîner, que le premier consul, non sans quelque résistance, finit par accorder qu’une dernière conférence aurait lieu pour voir s’il y aurait moyen d’arranger les choses ; mais si on se séparait sans conclure, la rupture devait être regardée comme définitive, et le cardinal pouvait partir. Du reste, et ce furent ses dernières paroles au comte de Cobentzel et à Consalvi, il voulait absolument que l’article en question restât tel quel ; il n’y admettrait aucun changement, et là-dessus il leur tourna le dos.

Un rendez-vous fut donc pris pour le lendemain à midi chez Joseph. A quoi bon une nouvelle conférence pour arriver à une conciliation, se disait Consalvi, puisque d’avance le premier consul se refusait au moindre changement ? Cela impliquait contradiction. Cependant la bonne volonté du frère du premier consul était évidente. Peut-être avait-il de secrètes instructions. En tout cas, c’était son devoir de se prêter à tout ce qui était possible. Le plus dur pour Consalvi fut de découvrir que dans la question controversée ses propres collègues étaient tout disposés à l’abandonner. Il leur fit toutefois promettre qu’ils soutiendraient, d’accord avec lui, la lutte sur les principes, et qu’ils ne céderaient qu’à la dernière extrémité. L’article en discussion était le premier du concordat, celui qui regardait la publicité de l’exercice du culte. En principe, le gouvernement français l’accordait. Il y mettait cette restriction, que l’exercice du culte aurait lieu conformément aux règlemens de police. Cela paraissait raisonnable en soi. Consalvi n’acceptait pas la restriction, ou plutôt, car c’était un homme sensé, il demandait à ajouter une restriction à la restriction elle-même. Il voulait qu’il fût dit que ces règlemens de police seraient uniquement de la nature de ceux que réclame la tranquillité publique. Cela, le premier consul ne voulait pas le mettre au traité, car il avait ses projets, qu’ont révélés plus tard les articles organiques. De part et d’autre on disputa beaucoup, sans se mettre d’accord. « Ou vous êtes de bonne foi, finit par dire Consalvi, en affirmant que le motif qui force le gouvernement à imposer au culte catholique la restriction de se conformer aux règlemens de police est le besoin impérieux du maintien de la tranquillité publique, et alors pourquoi ne pas le dire dans l’article lui-même ? ou bien il y a d’autres raisons, qu’on n’avoue point, à cette restriction, qu’à dessein on veut laisser vague et indéfinie, et j’ai alors le droit de craindre que le gouvernement n’entende assujettir ainsi l’église à ses volontés. »

C’est pourquoi il résistait à cette prétention. On était fort perplexe. A la proposition de rapporter l’état des choses au premier consul, Joseph répondit : « Je connais trop mon frère pour n’être pas assuré d’avance que, s’il est consulté sur ce point, il se refusera à l’addition demandée par le cardinal. L’unique moyen de la lui faire recevoir, quoique je ne promette pas de réussir, c’est de lui porter la chose toute faite. Je veux le bien, par conséquent la conclusion du concordat, et je me crois obligé de dire loyalement ce que je pense. » Il fallait donc signer dans cette même soirée. Quant à l’indignation que pourrait en concevoir le premier consul, c’était lui, comme son frère, qui pouvait s’y exposer avec le moins de danger. Cette déclaration mit fin à la discussion, mais non point encore à la séance. On se mit à dresser deux copies des articles adoptés. Il était minuit quand ce travail fut fini. Joseph, en prenant congé du cardinal, lui donna à entendre que, somme toute, il espérait, la chose étant faite, que son frère ne voudrait pas la défaire, à quoi Consalvi répondit que, dans le cas d’un refus, il ne signerait pas l’article pur et simple, et qu’il partirait, quoi qu’il pût advenir.

Le lendemain, Joseph fit savoir au cardinal Consalvi que le premier consul avait été très courroucé de l’article amendé, qu’il avait d’abord refusé de l’approuver à aucun prix, mais qu’enfin, grâce à ses instances et à ses peines infinies, grâce surtout à de plus sérieuses réflexions sur les conséquences de la rupture, son frère, après une longue méditation et un long silence (que les faits postérieurs expliquent suffisamment), avait accepté le texte amendé de l’article et ordonné qu’on fît part de cette résolution au ministre du saint-père.

Ainsi finirent les laborieuses négociations du concordat. Le premier consul les avait inaugurées par un essai d’intimidation ; la ruse était venue plus tard. Ni l’intimidation ni la ruse ne lui avaient suffi pour se faire du premier coup cette part du lion qu’il aimait à s’attribuer en toutes choses. De là une légère humeur : mais ce qui était différé n’était pas perdu. Déjà même il préparait dans sa tête les moyens de reprendre, et au-delà, le terrain qu’il avait dû momentanément abandonner. Somme toute, il était content. Consalvi l’était aussi. Tous deux avaient raison, et le public en général partageait leur satisfaction. La sensation fut immense dans Paris et dans toute la France quand on apprit qu’un traité venait d’être signé sur les matières religieuses entre l’homme qui disposait des destinées de la république française et le chef de l’église de Rome. Quant à l’effet immédiat et pratique qui en résulta pour le plus grand bien de la religion catholique, il y a des appréciations exagérées et contraires dont il faut savoir également se garder. Le général Bonaparte avait trop embelli les choses lorsqu’une année auparavant il avait fait passer devant les yeux ravis des curés de Milan le tableau d’une France redevenue tout à coup chrétienne, et partout empressée à courir pieusement au-devant de ses anciens pasteurs rendus à son amour. Si de telles scènes avaient effectivement eu lieu dans quelques rares contrées, la vérité n’en était pas moins qu’il régnait en fait de cultes, dans la plupart des grandes villes, des chefs-lieux de départemens, des petites bourgades, et surtout dans les communes rurales de France, le plus inextricable désordre. Changemens continuels, obscurité intentionnelle dans la législation, contradiction évidente entre le droit reconnu à chaque individu de manifester sa croyance comme il l’entendait et le pouvoir remis aux autorités locales de réglementer l’exercice extérieur des cultes, c’était un dédale d’incohérences. Cependant, la liberté étant après tout le point de départ et le mouvement de retour vers les idées religieuses étant réel, sincère et doué à ce moment d’une vitalité singulière, le vieux culte national, le culte de l’église catholique, apostolique et romaine, celui que le concordat déclarait être le culte de la grande majorité des citoyens français, en avait profité plus qu’aucun autre, et ses ministres, rentrés de l’exil ou sortis des retraites où ils avaient dû cacher leurs têtes, s’étaient montrés partout à la hauteur de leur tâche. Ils n’avaient pas attendu la convention passée avec le pape pour reprendre leur mission. C’est donc calomnier presque ces saints prêtres, c’est leur enlever leurs plus beaux titres à la vénération publique, c’est méconnaître étrangement les faits que d’aller répéter aujourd’hui, en puisant des phrases toutes faites dans les harangues officielles du temps, qu’en signant le concordat, Bonaparte releva les autels abattus. Les autels étaient déjà relevés. Une statistique administrative de l’époque constate que le culte était rétabli dans quarante mille communes. La conséquence véritablement importante du concordat, c’était la reconstitution, entreprise de compte à demi avec celui qui réédifiait alors toutes choses, de la puissante hiérarchie de l’église catholique. Cette église, reconstituée et soldée par lui, allait avoir à se préoccuper désormais beaucoup moins des sentimens de l’opinion publique et beaucoup plus de la volonté de l’état. A première vue, la différence ne lui semblait pas bien grande à elle-même, et de fait elle ne l’était guère, car ces deux grandes puissances marchaient alors ensemble. Les premiers fruits de l’alliance qui lui était offerte étaient d’ailleurs fort loin de lui déplaire. A peine la conclusion du concordat fut-elle devenue probable, que, sur une demande de l’abbé Bernier, le premier consul avait prié les évêques constitutionnels de ne pas prolonger le concile qu’il les avait autorisés à tenir. Ils s’étaient séparés sans plainte et de bonne grâce. Le concordat signé, et sans avoir besoin, nous le croyons, d’y être excité par personne, il fit savoir le 6 août au ministre de la police, Fouché, « qu’il eût à faire connaître aux journalistes, tant politiques que littéraires, qu’ils devaient s’abstenir de parler de tout ce qui pouvait concerner la religion, ses ministres et ses cultes divers [10]. » Cette recommandation adressée aux journalistes était aux yeux du premier consul comme le post-scriptum indispensable du concordat. Après avoir rétabli l’ordre, il prescrivait maintenant le silence. L’ordre et le silence durèrent, comme il l’avait voulu ; la suite de ce travail fera malheureusement voir qu’ils ne suffirent point à maintenir l’accord entre les contractans.


O. D’HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue du 1er avril.
  2. Pour combler un oubli du cardinal et afin de rester juste envers tout le monde jusque dans les moindres détails, ne craignons pas d’avouer qu’après la restauration du gouvernement pontifical le traitement indigne dont Consalvi avait été menacé fut effectivement appliqué a deux hommes considérables du parti révolutionnaire. La populace de la ville éternelle eut le plaisir de voir les sbires de la police pontificale promener à âne par les rues, en les frappant de coups de lanière, MM. Mattei et Zaccaleoni, les deux derniers consuls de la république romaine.
  3. Correspondance de l’empereur Napoléon Ier, t. VI, p. 336-337.
  4. Correspondance de l’empereur Napoléon Ier, t. VI, p. 339, 340, 341.
  5. Voyez l’historique de la campagne d’Égypte dicté au général Bertrand.
  6.  »… Faites entendre sous main que je puis beaucoup dans le revirement qui se prépare. Je suis disposé à seconder les vues du nouveau gouvernement. Parlez et faites parler, afin que mon nom retentisse. Les difficultés ne sont pas aussi insurmontables qu’on semble le croire. J’ai la confiance des paysans que je n’ai pas compromis dans cette dernière tentative ; celle des chefs ne me fera pas défaut. Qu’on me fasse des propositions, qu’on vienne à moi, car vous sentez bien que je veux avoir la main forcée ; c’est même dans l’intérêt du gouvernement. Agissez donc comme si nous étions totalement inconnus l’un à l’autre. Une fois entré en pourparlers, vous verrez comme je mènerai la barque. » (Lettre de l’abbé Bernier à Martin Duboys, l’un de ses agens à Paris, 3 décembre 1799.)
  7.  »… L’abbé Bernier est un prêtre comme il nous en faudrait vingt ici. Il juge les choses de haut, et n’a pas l’air de tenir beaucoup au parti royaliste, qui s’en va… Dans une circonstance difficile, je pense que le gouvernement pourrait compter sur son ambition encore plus que sur son zèle. » (Lettre de Hoche, décembre 1795.)
  8. Lettres de l’abbé Bernier au général Bonaparte, 24-30 floréal, 30 prairial an IX.
  9. Mémoires sur le Consulat, par un ancien conseiller d’état (Thibaudeau).
  10. Correspondance de l’empereur Napoléon, t. VII, p. 215.