L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)/08

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VIII.

RETRAITE DU CARDINAL CONSALVI.


I. Mémoires du cardinal Consalvi. — II. Œuvres complètes du cardinal Pacca. — III. Correspondance du cardinal Caprara. — IV. Correspondance de Napoléon ier. — V. Dépêches diplomatiques et documens inédits français et étrangers, etc.


I

M. Jackson, comme nous l’avons dit [1], avait résolu de quitter Rome dans les premiers jours de mars 1806. Si le cardinal secrétaire d’état, en ménageant avec tant d’à-propos l’éloignement volontaire de l’envoyé britannique, s’était flatté de procurer une sorte de trêve dans les pressantes réclamations dont le Vatican était assailli par le gouvernement français, son attente fut cruellement déçue. Le cardinal Fesch ne lui accorda aucun répit. Le 2 mars, c’est-à-dire le jour même où il était confidentiellement informé de la détermination de M. Jackson, l’ambassadeur de France se hâta d’adresser une note officielle au ministre de sa sainteté afin de lui demander au nom de l’empereur : 1° l’expulsion des Russes, Anglais, Suédois et Sardes de Rome et de l’état romain ; 2° l’interdiction des ports aux bâtimens anglais, russes et suédois [2]. Il n’y avait dans cette précipitation du cardinal Fesch à exécuter les ordres venus de Paris nulle animosité particulière contre la cour de Rome, et pas la moindre envie de se rendre personnellement désagréable au saint-père. Nous croyons volontiers avec les biographes du cardinal qu’il eût mieux aimé n’avoir pas à s’acquitter d’une semblable commission. En sa qualité de prêtre et de prince de l’église, l’oncle de l’empereur était loin de partager toutes les doctrines parfois peu orthodoxes de son neveu. Rien n’empêche de supposer qu’en cette occasion comme dans beaucoup d’autres il ne les désapprouvât même formellement. On pourrait presque le conclure du silence absolu que, dans la société romaine et devant ses collègues du corps diplomatique, le cardinal Fesch garda obstinément sur la teneur de ses instructions ainsi que de l’entière discrétion qu’il imposa sur ce sujet aux membres du clergé français qui faisaient partie de sa légation [3] ; mais, s’il lui était loisible de se taire publiquement sur les intentions du chef de l’empire français, il n’eût pas été sans inconvénient et sans danger pour lui de regarder comme non avenus les ordres positifs qu’il avait reçus. Le soin que, dans sa correspondance particulière, Napoléon avait pris de le rendre personnellement responsable du succès des démarches qu’il était chargé de faire à Rome contribuait aussi beaucoup à détourner le cardinal de l’envie d’ajourner ou de modifier si peu que ce fût l’exécution des volontés impériales. Il ne semble pas y avoir songé un moment ; loin de là, il saisit avec une extrême ardeur cette occasion de rendre de plus en plus incommode et de plus en plus fâcheuse la situation de Consalvi à l’égard du souverain de la France. Au lieu d’atténuer les exigences qu’il avait mission de signifier au saint-siège, le cardinal les produisit dans toute leur exagération, et pour les appuyer se servit ou à peu près dans sa note officielle des propres termes employés par Napoléon. Sentant bien toutefois qu’il y a là des propositions difficilement acceptables pour le chef de la catholicité, il met quelque étude à les revêtir d’une forme aussi ecclésiastique que possible. Après avoir au début expliqué par des raisons purement stratégiques et militaires pourquoi il importe tant à l’empereur de fermer à ses ennemis l’accès de l’Italie entière, Fesch prend successivement le ton de la diplomatie, puis le langage figuratif et sacré de la chaire afin de mieux persuader le Vatican. « Votre Eminence ne saurait, écrit-il, contester au soussigné qu’il est de l’intérêt de Rome de se tenir étroitement liée à la puissance qui rattache toutes celles du midi européen et qui est le centre du domaine de la catholicité. Sa sainteté devrait-elle sacrifier la généralité en considération de quelques membres épars du catholicisme ? Devrait-elle laisser ébranler les colonnes de l’église pour donner son attention à des œuvres extérieures presque abandonnées, ruinées de tous côtés, à des greniers de paille où à peine trouvera-t-on quelques bons grains, à des demeures de serpens prêts à la dévorer ? Que n’a-t-elle pas à craindre des Russes et des Anglais… ? [4] »

Quoi qu’il en soit, la brusque remise au cardinal secrétaire d’état de cette dépêche, dont l’accent était, comme on le voit, passablement mélangé, donnait désormais un caractère officiel et public à des prétentions qui n’avaient encore été portées à la connaissance du Vatican que par des voies confidentielles et privées. Un pas immense était franchi, dont Consalvi mesurait mieux que personne les inévitables conséquences. « Bonaparte s’était enfin décidé à démasquer ses batteries et à produire solennellement, écrit Consalvi dans ses mémoires, des idées qu’il n’avait jamais laissé entrevoir, même au saint père [5]… » Il prétendait imposer au saint-siège et au patrimoine de l’église un véritable vasselage et les regarder comme feudataires de son empire. « C’était arracher, continue le secrétaire d’état, à la souveraineté du pape cette liberté et cette indépendance dont les pontifes jouissaient depuis les siècles les plus reculés… Nous vîmes tous que, loin d’admettre la neutralité du saint-siège, Bonaparte entendait même l’obliger, à titre de feudataire et de vassal, à prendre fait et cause à la suite de la France dans n’importe quelle guerre qui s’engagerait plus tard. Il exigeait que le pape reconnût pour ses ennemis les ennemis de la France,… et il imposait ce système comme permanent. Le saint-siège aurait été ainsi forcé de participer à n’importe quelle guerre, juste ou injuste, et de se voir du matin au soir attaqué par l’Autriche, par l’Espagne, par toutes les autres puissances catholiques ou non catholiques. L’intérêt de la religion et l’équité démontraient que le saint-père ne devait pas offenser ou aigrir ces derniers états. Or qui donc aurait ainsi pesé sur le souverain pontife pour le brouiller à son gré avec l’Europe entière ? Quoi ! la seule ambition ou l’avidité de la France aurait eu le droit de dépouiller le saint-père de son titre de père commun des fidèles et d’obliger le représentant d’un Dieu, de paix et le chef de la religion à semer partout la désolation et la ruine en maintenant dans un perpétuel état de guerre les peuples soumis à la tiare [6] ! »

Ces paroles indignées, que nous empruntons au cardinal qui dirigeait alors les conseils du Vatican, témoignent assez à quel point il était alors peu disposé à donner satisfaction aux demandes que l’ambassadeur de France venait de présenter au nom de son gouvernement. Consalvi n’avait point à craindre que Pie VII se montrât dans cette circonstance plus faible que son ministre ; mais il savait parfaitement que dans cette grave affaire l’effort principal du gouvernement français était dirigé contre lui. Il comprenait d’avance que l’empereur à Paris et son ambassadeur à Rome avaient surtout pour but de faire retomber sur lui la responsabilité du refus et tout le poids de leur mauvaise humeur. C’est pourquoi, la lutte une fois engagée, malgré les efforts qu’il n’avait cessé de faire pour tâcher de l’éviter, il résolut de la soutenir avec un redoublement de prudence et de modération. Non-seulement il affecta de s’effacer autant que possible, mais il engagea Pie VII à ne prendre de lui-même aucun parti avant d’avoir, sans étalage et sans bruit, provoqué, sur un si grave sujet une mûre délibération. Il lui semblait que le chef de la catholicité mettrait de plus en plus le bon droit de son côté et se créerait une situation inattaquable, s’il ne donnait de réponse définitive qu’après avoir, dans une forme discrète et toutefois suffisamment solennelle, sollicité les avis de ses conseillers naturels, les membres du sacré-collège. Ce plan de conduite, si habile à la fois et si sage, qui convenait si bien à la modestie naturelle du souverain pontife alors assis sur le siège de saint Pierre, était en outre parfaitement conforme aux traditions séculaires du Vatican. N’en déplaise aux prôneurs du pouvoir absolu, qui rêvent de le voir s’établir partout et principalement dans l’église, c’est une doctrine née d’hier, d’origine essentiellement révolutionnaire et démocratique, celle qui prétend s’en remettre aux lumières et à la volonté d’un seul de la solution des grandes affaires politiques ou religieuses qui intéressent les vastes agglomérations humaines. Les gouvernemens d’ancien régime étaient beaucoup plus qu’ils ne s’en doutent ou qu’il ne leur convient de l’avouer des gouvernemens d’autorité pondérée, qui admettaient et souvent provoquaient la manifestation des sentimens de ceux-là mêmes dont ils réclamaient ensuite l’entière obéissance. Dans les matières religieuses, l’église elle-même ne suivait pas jadis d’autres règles. Ni les papes à Rome ni les évêques dans leurs diocèses ne prétendaient tout décider et tout régler de leur propre mouvement sans consultation et sans accord préalable. Déjà à l’époque du couronnement Pie VII avait trouvé convenable de provoquer la libre expression des vues de la plupart des cardinaux sur la convenance de son voyage à Paris. La décision qu’il s’agissait de prendre en ce moment était plus importante encore, car elle touchait aux choses mêmes de la foi catholique, et mettait directement en cause la conscience du père commun des fidèles. « En effet le chef de l’église, remarque Consalvi (et tel était aussi le sentiment de Pie VII), ne peut aliéner son indépendance sans qu’aussitôt la religion n’en souffre cruellement en tous lieux… Décidé à répondre à Napoléon avec la plus entière franchise et à défendre l’indépendance et la liberté du saint-siège, ainsi qu’il y était tenu par son devoir et par ses sermens, Pie VII savait combien il serait dangereux pour cette indépendance et cette liberté de se servir de mots douteux ou trop mesurés en s’adressant à l’homme qui avait mis en avant de si étranges doctrines, et qui tirerait avantage de la moindre syllabe pour s’empresser de les déclarer admises et reconnues [7]. » La difficulté de la réponse à faire rendait ainsi d’autant plus nécessaire de recourir à l’assistance des membres du sacré-collège. Pie VII résolut de les convoquer tous.

Au lendemain du jour où il avait reçu la dépêche du cardinal. Fesch, c’est-à-dire le 3 mars 1806, le secrétaire d’état lui écrivit que c’était l’intention de sa sainteté de s’entendre directement avec sa majesté impériale sur l’objet de la note qui lui avait été remise la veille [8] ; mais cette détermination étant de nature à blesser le cardinal Fesch, qui sans doute s’était flatté de traiter lui-même cette question avec Pie VII, le cardinal Consalvi n’hésita point à se rendre de sa personne à la légation française pour lui expliquer plus au long la marche que Pie VII comptait suivre et comment les choses allaient se passer. Il lui exposa que dans une affaire de si grande importance le saint-père, avant de répondre à la lettre de l’empereur, désirait recueillir les opinions de tous les cardinaux, qu’il se proposait de réunir autour de lui. Il ne s’agissait que d’une simple congrégation et non d’un consistoire proprement dit, car dans un consistoire il faudrait convoquer le cardinal Fesch lui-même comme membre du sacré-collège, ce qui n’était point possible, puisqu’en sa présence la discussion ne serait pas libre. Jamais prince en effet, soumettant à son conseil la discussion d’une prétention élevée par une puissance étrangère, n’avait autorisé l’ambassadeur de cette cour à assister de sa personne à une séance de cette nature. Il n’y avait pas exemple qu’aucun souverain eût réclamé chose pareille. La lettre écrite par l’empereur au saint-père et la propre dépêche du cardinal Fesch seraient communiquées sous le sceau du secret à chacun des membres du sacré-collège. Si le cardinal Fesch désirait écrire ou parler aux cardinaux pendant les trois jours qui précéderaient la réunion, il en était parfaitement le maître. Sa manière de voir étant d’ailleurs parfaitement connue du pape, son intervention personnelle dans l’assemblée en question n’était nullement nécessaire. A cette communication du secrétaire d’état de sa sainteté, le cardinal Fesch, qui devait plus tard se plaindre si amèrement d’avoir été tenu à l’écart, ne fit d’abord aucune objection. Il répondit qu’il comprenait très bien qu’en sa qualité, de ministre de France il ne pouvait assister à un conseil tenu pour délibérer sur l’acceptation ou le refus d’une demande faite par la France. Écrire aux cardinaux lui semblait inutile, pourvu qu’on leur communiquât la lettre de l’empereur, qui disait tout. Il préférait d’ailleurs s’entretenir de vive voix avec les membres du sacré-collège… Il y avait parmi eux un Français, le cardinal de Bayanne. Serait-il convoqué ? Le cardinal Consalvi prit le soin de faire remarquer que ce prince de l’église n’étant pas ambassadeur, il ne serait pas exclu de la réunion projetée [9]. L’ensemble de cette communication parut satisfaire entièrement le cardinal Fesch.

Au jour indiqué, le 6 mars 1806, la congrégation s’assembla devant le pape. Le ministre du saint-siège donna lecture de toutes les pièces relatives à l’affaire en question ainsi que de la lettre de l’empereur au sujet de laquelle on réclamait l’avis des cardinaux. On leur distribua ensuite une série de questions sur la lettre impériale, dont copie leur fut en même temps remise. Afin de laisser aux membres du sacré-collège le temps de bien réfléchir à une affaire si délicate, on les avertit qu’ils seraient de nouveau réunis deux jours plus tard dans une nouvelle congrégation. Ils devaient y apporter leurs décisions, mises par écrit. Pendant ces quarante-huit heures, l’ambassadeur de France eut encore la faculté de s’entretenir autant qu’il voudrait avec les membres du sacré-collège.

A cette seconde réunion, les cardinaux se trouvèrent au nombre de trente environ. Un seul vote fut favorable aux demandes de l’empereur Napoléon, c’était celui du cardinal de Bayanne. Tous les autres cardinaux estimèrent qu’il fallait sauvegarder à tout prix l’indépendance du saint-siège, parce qu’elle était intimement liée au bien de la religion (troppo strettamente commessa col bene della religione) ; « on devait donc répondre sans tergiverser et avec la plus grande netteté. » Le cardinal Consalvi avait parlé dans ce sens, mais seulement lorsque son tour était venu. Quant au pape, il avait gardé le silence jusqu’à la fin de la congrégation de peur d’influencer aucun vote. Lorsque les cardinaux eurent achevé d’opiner, élevant la voix à son tour, le pape se rangea à l’avis du sacré-collège. D’un accord unanime, on chargea le secrétaire d’état de rédiger la réponse à faire à Napoléon. Ce fut donc lui qui l’inspira ; mais, à la lire en son entier, il est difficile de ne pas supposer que Pie VII y mit aussi la main. La lettre du pape est trop longue pour qu’il soit possible de la reproduire intégralement. Elle est d’un autre côté empreinte d’un tel accent de modération, de bonne foi et de dignité, elle est si importante par elle-même, elle jette un jour si complet sur les véritables dispositions du saint pontife, qu’il est nécessaire d’en citer au moins les principaux passages. Après avoir exprimé combien il avait été surpris à la lecture des doctrines et des insinuations émises dans les lettres qu’il avait reçues de l’empereur, Pie VII disait qu’il a se sentirait coupable de la plus indigne faiblesse, s’il négligeait d’opposer aux demandes qui lui étaient faites, aux principes qui étaient mis en avant, aux plaintes proférées contre lui, les réponses qui lui étaient dictées par le sentiment profond de la justice, de la vérité et de l’innocence. »


« Nous devons à Dieu, à l’église et à nous-mêmes, continuait le saint-père, nous devons à l’attachement que nous professons pour votre majesté, nous devons à sa gloire, qui nous est à cœur comme à elle-même, un langage libre et sincère, tel qu’il convient à la candeur de notre caractère et aux devoirs de notre ministère… Nous avons eu et nous aurons toujours pour votre majesté les plus grands égards ; mais nous ne pouvons cependant ni nous prêter aux choses absolument contraires aux obligations qui résultent inévitablement de notre double caractère de prince et de pontife, ni dissimuler les vérités dont notre conscience est intimement convaincue, ni enfin accéder à des exigences qui se trouvent en opposition directe avec le serment que nous avons prêté, à la face du Tout-Puissant et devant ses autels, de maintenir intacte à travers les siècles la garde du patrimoine de l’église romaine… Votre majesté veut que nous chassions de nos états tous les Russes, Anglais et Suédois et tous les agens du roi de Sardaigne, et que nous fermions nos ports aux bâtimens de ces trois nations, c’est-à-dire qu’elle exige que, renonçant à la paix dont nous jouissions, nous nous placions à l’égard de ces puissances dans un état de guerre et d’hostilité ouverte. Que votre majesté nous permette de le lui dire avec une parfaite sincérité, ce n’est pas en vue de nos intérêts temporels, c’est en raison des devoirs les plus essentiels et les plus inséparables de notre caractère que nous nous trouvons dans l’impossibilité d’adhérer à cette demande. Nous, vicaire de ce Verbe éternel, qui est non pas le Dieu de la discorde, mais celui de la concorde et de la paix, qui vint au monde, suivant l’expression de l’apôtre, pour mettre fin aux inimitiés de ce monde, comment nous serait-il possible de nous écarter du précepte de notre divin maître, et de nous mettre en opposition avec la mission à laquelle il nous a appelés. Ce n’est pas notre volonté, c’est celle de Dieu qui nous prescrit le devoir de la paix envers tous, sans distinction de catholiques ou d’hérétiques, de ceux qui sont proches ou éloignés de nous, de ceux dont nous pouvons espérer quelque bien ou redouter beaucoup de mal… Si, comme le dit votre majesté, nous ne devons pas entrer dans le dédale de la politique, dont en effet nous nous sommes tenu et nous tiendrons toujours éloigné, combien plus ne devons-nous pas nous abstenir de prendre part aux malheurs d’une guerre qui n’a pour cause que des sujets politiques, dans laquelle la religion n’est pas attaquée, et où se trouve même impliquée une puissance catholique ! La seule nécessité de repousser une agression hostile ou de défendre la religion en péril a pu fournir à nos prédécesseurs un motif légitime pour sortir de l’état de paix. Si par faiblesse humaine quelqu’un d’eux s’est affranchi de ces maximes, sa conduite, nous le disons franchement, ne saurait jamais servir d’exemple à la nôtre. »


Pie VII expliquait ensuite avec le même bon sens et la même douceur que chasser de ses états les sujets des puissances hérétiques qui étaient en guerre avec l’empereur et leur fermer ses ports, c’était provoquer la rupture infaillible des communications journalières qui existaient entre le saint-siège et les catholiques qui vivaient sous la domination de ces cours.


« La force irrésistible des événemens humains amenait parfois cette fatale interruption de rapports entre le chef de l’église et quelques-uns de ses membres les plus fidèles. C’était une calamité dont gémissait alors profondément l’église ; mais si lui-même en devenait la cause, quelle ne serait pas l’amertume de ses remords, et comment réprimer la voix intérieure de sa conscience, qui lui reprocherait éternellement une faute aussi impardonnable ? Les catholiques qui vivent dans les pays hérétiques ne sont pas d’ailleurs en petit nombre. Pouvons-nous abandonner tant d’âmes fidèles, s’écriait douloureusement Pie VII, lorsqu’il nous est ordonné par l’Évangile de tout faire pour la recherche d’une seule ? Il y en a des millions dans l’empire russe, il y en a des millions et des millions dans les régions soumises à l’Angleterre ; ils y jouissent du libre exercice de leur religion ; ils y sont protégés. Nous ne saurions prévoir ce qui arriverait si les souverains de ces états se voyaient tout à coup provoqués par un acte d’hostilité aussi prononcé que le seraient l’expulsion de leurs sujets et la fermeture de nos ports. Leur ressentiment serait d’autant plus violent qu’il leur paraîtrait plus juste, et pour nous qui l’aurions provoqué sans avoir éprouvé aucune injure de leur part, quelle responsabilité d’avoir amené l’interdiction du culte en ces pays, la ruine des saintes missions, la stagnation de toutes les affaires spirituelles ! Malheur incalculable pour la religion et pour le catholicisme, malheur dont il faudrait nous accuser nous-même, et dont nous aurions à rendre un compte sévère devant le tribunal de Dieu ! »


Parmi les griefs contenus dans la lettre de l’empereur, aucun n’avait été plus sensible au cœur du saint-père que celui par lequel l’heureux vainqueur d’Austerlitz avait jugé à propos de mettre en opposition, on se rappelle dans quels termes, la promptitude avec laquelle il savait prendre ses résolutions et la lenteur ordinaire de la cour de Rome dans l’expédition des affaires ecclésiastiques, principalement celle qu’elle avait mise à régler les affaires qui regardaient l’Allemagne. Pie VII n’oublie pas de répondre à ce reproche, avec quelle douceur, on va le voir :


« Votre majesté nous aurait épargné la tristesse de son blâme, si elle avait bien voulu réfléchir que ces matières ne peuvent absolument point se passer de la maturité des conseils, et que dans ces discussions on ne peut employer cette rapidité dont sont susceptibles les affaires temporelles. Votre majesté précise cette accusation en l’appliquant aux affaires ecclésiastiques d’Allemagne… Elle nous dît que, pour des intérêts mondains et pour de vaines prérogatives de la tiare, on laisse périr des âmes. Nous recevons comme venant de la main du Très-Haut l’humiliante amertume du reproche que votre majesté a voulu nous faire. Dieu et le monde nous sont témoins si des intérêts mondains et de vaines prérogatives ont guidé notre conduite… »


Le pape expliquait ensuite avec une infinie douceur et quelque apparence de raison que les bouleversemens territoriaux produits par le rescrit de Ratisbonne étaient la cause première de ces retards inévitables. Il ne pouvait enfin s’empêcher de remarquer, mais sans aucune aigreur, que l’organisation, déjà si difficile, des églises d’Allemagne, avait dû être ajournée, et se trouvait en ce moment plus compliquée que jamais par suite de la guerre récente et des nouveaux changemens que l’empereur lui-même avait apportés dans ces pays. La touchante résignation et la patience toute chrétienne avec laquelle Pie VII se défendait contre des imputations cruelles qu’il ne croyait pas avoir en aucune façon méritées faisaient place à d’autres sentimens lorsqu’il avait, comme pontife et comme souverain temporel, à réfuter les singulières maximes du nouveau Charlemagne. le ton de sa réponse, sans jamais sortir des bornes de la plus extrême modération, s’animait alors d’un accent inattendu de fermeté princière et de fierté sacerdotale.


« Votre majesté établit comme principe qu’elle est l’empereur de Rome. Nous lui répondrons avec une franchise tout apostolique que le pape, devenu souverain de Rome depuis un nombre de siècles si considérable qu’aucune autre souveraineté sur la terre ne se peut vanter de remonter plus loin dans l’histoire, ne reconnaît point et n’a jamais reconnu chez lui aucune puissance qui lui fût supérieure. Nous ajouterons qu’aucun empereur n’a jamais eu le moindre droit sur Rome. Votre majesté est infiniment grande ; elle a été élue, couronnée, consacrée, reconnue empereur des Français, mais non pas empereur de Rome. Il n’existe pas d’empereur de Rome, il ne peut pas en exister sans que le souverain pontife soit dépouillé de l’autorité souveraine qu’il exerce à Rome. Nous savons bien qu’il existe un empereur des Romains, mais c’est un titre électif, purement honorifique, reconnu par toute l’Europe et par votre majesté elle-même comme appartenant à l’empereur d’Allemagne et qui ne peut être porté par deux souverains à la fois… Votre majesté nous dit que nos rapports avec elle doivent être ceux qui ont existé entre nos prédécesseurs et Charlemagne. Charlemagne trouva Rome dans les mains des papes. Il reconnut et confirma sans réserve leurs domaines et les augmenta par de nouvelles donations ; mais il ne prétendit jamais exercer aucune suprématie sur les papes, à ne les considérer même que comme simples princes temporels. Jamais il n’exigea d’eux aucune dépendance ou sujétion quelconque… Finalement dix siècles se sont écoulés depuis les temps de Charlemagne, qui rendent inutile de remonter à une plus antique origine… Nous sommes donc placé dans la nécessité de faire observer à votre majesté que les principes qu’elle a avancés ne se peuvent soutenir. Il nous est encore moins possible d’adhérer aux conséquences qu’elle en veut tirer… Nous ne saurions, par exemple, admettre la thèse par laquelle votre majesté pose en fait que nous devons avoir pour elle les mêmes égards dans le temporel que votre majesté aura pour nous dans le spirituel. L’étendue donnée à cette proposition dénature entièrement et détruit l’essence même de ces deux pouvoirs. Les objets spirituels n’admettent pas en effet de simples égards. Ils ne dérivent pas des principes humains et des relations politiques, qui sont susceptibles de plus ou de moins d’extension. Ils relèvent du droit divin, ils sont d’une essence supérieure et transcendante qui ne supporte aucune comparaison avec les objets temporels. Un souverain catholique n’est tel que parce qu’il professe de se conformer aux décisions du chef visible de l’église et de le reconnaître comme le maître de la vérité et le seul vicaire de Dieu sur la terre. Il ne peut donc y avoir ni identité ni égalité entre les relations spirituelles d’un souverain catholique avec le chef de la hiérarchie et les relations d’un souverain temporel avec un autre… La seconde conséquence que votre majesté veut tirer de ces principes, c’est d’établir que tous ses ennemis doivent nécessairement devenir aussi nos ennemis. Cette doctrine est absolument contraire au caractère de notre mission divine, qui ne connaît point l’inimitié, pas même envers ceux qui se sont malheureusement séparés du centre de l’unité, et nous ne saurions y souscrire sans rompre le lien de la commune paternité qui existe entre les souverains pontifes et tous les souverains qui sont dans le giron de l’église, car d’après la proposition même de votre majesté chaque fois qu’une puissance catholique serait en guerre, il nous faudrait la traiter aussi en ennemie. » Après avoir ainsi opposé aux ambitieuses théories de son impérial correspondant les doctrines traditionnelles du saint-siège, contestables peut-être pour tout autre, mais plus difficiles à réfuter pour celui qui revendiquait avec ostentation la qualité de restaurateur de la religion catholique et de fils aîné de l’église, Pie VII renouvelait à Napoléon les témoignages de sa sincère et constante affection.


« Nous le répétons, disait-il, nous sommes et nous serons toujours fermement disposé à montrer à votre majesté les plus grands égards, lorsqu’ils seront compatibles avec notre qualité de chef de la religion et avec l’indépendance de notre souveraineté, à laquelle il ne nous appartient pas de renoncer ni seulement de déroger… Que votre majesté considère nos raisons sous toutes leurs faces, et nous sommes sûr que dans la profondeur de ses vues elle en reconnaîtra toute la force… Animée comme elle est de l’esprit de la religion, pour le bien de laquelle elle professe un zèle si louable,.. vengeur et défenseur de l’église, elle ne saurait, sans se mettre en contradiction avec elle-même, exiger que nom adoptions des principes par lesquels notre indépendance temporelle, si avantageuse à notre mission spirituelle, arriverait à être entièrement détruite… Que votre majesté se rappelle notre conduite à son égard… Les faits n’ont pas besoin d’être cités ; ils sont connus de l’Europe entière ; ils y ont produit l’universelle conviction de notre partialité décidée pour votre majesté. Lorsqu’il lui est si complètement impossible de douter de nos dispositions favorables à son égard, comment la générosité de son âme ne répugnerait-elle pas à la pensée de faire violence à notre volonté. Nous reconnaissons que le rétablissement de la religion en France est dû à votre majesté ; nous savons tout ce qu’on peut espérer d’elle… Au milieu de tant de tribulations qui nous accablent, nous n’avons d’autre soutien que la droiture de nos intentions, la confiance que nous inspire la justice de notre cause, et surtout l’espoir que l’affection filiale de votre majesté répondra à l’effusion de notre tendresse paternelle ; .. mais si nous nous étions trompé, si le cœur de votre majesté ne devait pas être touché par nos paroles, nous souffrirons avec une résignation évangélique tout ce qui pourra nous arriver. Nous nous soumettrons à toute espèce de calamité et l’accepterons comme venant de Dieu… Nous affronterons toutes les adversités de cette vie plutôt que de nous rendre indigne de notre ministère en déviant de la ligne que notre conscience nous a tracée. Votre majesté, au commencement de son règne, a réparé en grande partie les maux que l’église avait soufferts en France. Elle ne voudra pas appesantir aujourd’hui sa main sur le chef de l’église universelle. Elle écoutera cet esprit de sagesse et de prudence qui la distingue, et qui lui a déjà fait reconnaître que la prospérité des gouvernemens et le repos des peuples sont inséparablement unis au bien de la religion et à la dignité de son chef. Ce même esprit conduira votre majesté à alléger nos peines et à nous rendre un peu de la tranquillité que nous avons perdue. Enfin nous voulons croire qu’elle n’oubliera pas tout à fait qu’à ce moment où nous nous trouvons à Rome en proie à tant et de si affreux chagrins, une année ne s’est pas encore écoulée depuis que nous avons quitté Paris.

« Nous lui donnons de tout notre cœur notre bénédiction paternelle [10]. »


Nos lecteurs, après avoir vu passer ainsi sous leurs yeux les communications personnelles directement échangées entre l’empereur et le pape au début du grave dissentiment qui depuis lors n’a fait que s’aigrir, et devait amener plus tard une rupture définitive, peuvent maintenant se rendre un compte exact des dispositions qu’y apportait chacun d’eux. Ce qu’ils auront peine à s’imaginer, c’est que la lettre de Pie VII, dont nous avons reproduit les plus importans fragmens, excita non-seulement la colère de l’empereur, mais son indignation la plus vive. Cette indignation était-elle bien réelle ou ne fut-elle que simulée ? Cela serait difficile à dire ; peut-être n’est-il pas interdit de supposer que, redevenu de sang-froid et se jugeant plus tard lui-même avec un esprit supérieur à sa passion, Napoléon aura vite compris qu’il était tant soit peu sorti de son rôle en soulevant imprudemment ces grandes thèses historiques et dogmatiques, et que, dans la controverse qui s’en était suivie, l’avantage n’était pas toujours resté de son côté. Ce qui rendrait notre hypothèse assez probable, c’est le parti qu’il prit incontinent de cesser complètement la correspondance qu’il avait lui-même entamée sans doute avec l’espoir d’amener ainsi plus facilement le pape à ses fins. M. de Talleyrand, chargé d’expliquer dans ses dépêches officielles le silence que l’empereur entend garder désormais, en donne un motif singulier, qui semble dénué de fondement, et uniquement destiné à blesser profondément le saint père. Par une susceptibilité inattendue, qui ne prouve, à notre sens, que son embarras et l’ennui que lui a causé la publicité donnée à ses lettres si peu mesurées, Napoléon n’hésite pas à traiter d’abus de confiance la communication qui en a été faite aux membres du sacré-collège ; il y voit même « un calcul profond, une nouvelle et noire perfidie du cardinal Consalvi. »

« La modération de l’empereur, écrit M. de Talleyrand, peu de jours après la réception de la réponse du saint-père, n’a fait qu’enhardir les agens de l’influence étrangère, qui n’ont pas craint de conseiller et de persuader au saint-père de donner communication des lettres qu’il avait reçues de sa majesté. L’empereur est désormais averti de ne pas prendre dans ses propres sentimens la règle de sa conduite à l’égard des princes dont la situation et les dangers peuvent l’intéresser, et dorénavant il fera traiter par ses ministres toutes les affaires que, par des sentimens d’affection, il aimait à traiter lui-même ; mais sa majesté ne s’attendait pas que l’exemple d’un abus de confiance de souverain à souverain lui serait donné par le saint-père [11]. »

A Rome, la mauvaise humeur du cardinal Fesch n’avait pas été moins grande. Lorsqu’au sortir de la congrégation des cardinaux le ministre secrétaire d’état lui annonça la détermination prise par le saint-père, l’ambassadeur de France s’en montra « indigné et désolé [12]. » Le cardinal Fesch ne pouvait toutefois attribuer à son ressentiment la même origine qu’au courroux de l’empereur. C’était lui qui avait insisté pour qu’on fît connaître au sacré-collège les demandes de l’empereur dans les termes mêmes par lesquels il les avait signifiées au saint-père. Il avait d’abord commencé par accuser Consalvi de n’avoir soumis aux cardinaux que des questions qui pouvaient être captieusement posées ; c’était la lettre elle-même avec ses propres termes qui devait être mise sous les yeux de la congrégation. Le secrétaire d’état n’avait fait que céder à ces désirs ; mais voici tout à coup, comme le remarque Consalvi dans ses mémoires, que « ce qui avait plu à l’ambassadeur et ce qu’il avait lui-même ordonné était regardé comme un crime par l’empereur. La plainte était injuste, car le sacré-collège était le conseil-né du pape. Jamais il n’a été défendu à un souverain de communiquer à ses conseillers privés les pièces qu’il croit utiles à l’examen des questions qu’il soumet à leurs lumières. » Quant à la discrétion, il n’y a pas de conseil qui la garde mieux, remarque toujours Consalvi, que celui des cardinaux. « On a l’habitude de les mettre au courant des affaires les plus graves et les plus importantes sous le secret du saint-office, secret le plus rigoureux et le plus inviolable de tous. On ne leur avait parlé de la lettre impériale qu’avec infiniment de mystère ; on leur avait même défendu d’en souffler mot à leurs théologiens, afin que le secret restât exclusivement entre cardinaux [13]. »

Le cardinal Fesch n’ignorait aucun de ces détails, mais il voulait avoir, lui aussi, ses griefs personnels, purement imaginaires, et s’en plaindre avec éclat. Il reprocha au ministre du saint-siège de ne l’avoir pas invité à se rendre à la congrégation pour délibérer avec ses collègues du sacré-collège. Il fallut lui rappeler qu’il avait été lui-même le premier à reconnaître que cela n’était pas possible. Il trouva fort mauvais alors qu’on ne lui eût pas communiqué les pièces soumises à la délibération du sacré-collège. Le secrétaire d’état lui fit remarquer que ces pièces n’étaient autres que sa propre dépêche et les lettres de l’empereur transmises par lui au saint-père ; il en avait donc une entière connaissance. Fesch était obligé d’en convenir, mais il répliquait qu’on lui avait manqué d’égards en ne les lui adressant pas officiellement comme aux membres de la congrégation. C’étaient là d’assez pauvres arguties. Consalvi lui faisant sentir qu’il avait tort d’y recourir et d’inventer après coup des torts qu’on n’avait pas eus envers lui ; Fesch, dans un moment de franchise, ne put s’empêcher de s’écrier « qu’il était bien obligé d’agir ainsi, sans quoi il ferait trop mauvaise figure auprès de son gouvernement. » La situation du ministre de France était d’autant plus incommode en effet, et son irritation d’autant plus grande en ce moment qu’il avait eu assez peu de clairvoyance, ou, pour mieux dire, assez de confiance en lui-même et dans son action personnelle sur le sacré-collège pour espérer au début un tout autre résultat. Il l’avait même presque annoncé à Paris. Depuis le jour où, partageant à son tour les préventions de son oncle, qu’il avait d’abord si vertement blâmées, Napoléon s’était mis à dénoncer Consalvi au saint-père, le cardinal Fesch n’avait plus douté d’obtenir bientôt de façon ou d’autre la chute d’un ministre qui lui était devenu personnellement antipathique. Ainsi que nous l’avons déjà plusieurs fois constaté afin de lui rendre, malgré ses emportemens de conduite, la justice qui lui est due, l’ancien chanoine d’Ajaccio, dans sa situation nouvelle, était au fond resté fidèle à tous les sentimens qui constituent le véritable prêtre. Comme tel, il avait en maintes occasions, particulièrement à propos des Légations, pris en secret parti pour le saint-père contre son propre neveu. Sa conscience ecclésiastique avait grand’peine à approuver, au moins dans la forme qui leur avait été donnée à Paris, les impérieuses exigences qu’il était, comme ambassadeur, chargé de soutenir à Rome. Il les avait toutefois non-seulement produites, mais défendues avec cette véhémence et cette obstination qui lui étaient habituelles, encouragé surtout par l’idée que le succès de ces demandes ne pouvait manquer d’entraîner la retraite de Consalvi. Consalvi tombé, le cardinal Fesch, confiant comme tous les membres de la famille Bonaparte dans l’ascendant de ses facultés personnelles, se faisait fort d’établir facilement son crédit sur l’esprit des membres du sacré-collège, sur celui du saint-père lui-même. Il arrangerait alors toutes choses pour le mieux au grand profit de l’empire et de l’église elle-même. Ces dispositions malveillantes de Fesch à son égard étaient depuis longtemps connues du secrétaire d’état. Déjà même il avait essayé d’en amortir l’effet en s’adressant à M. de Talleyrand, avec lequel il était entré en relations et presque en amitié pendant le temps de son séjour à Paris. Dans sa missive confidentielle, Consalvi a grand soin d’expliquer fort au long l’origine, les motifs et les progrès de l’inimitié que lui portait le ministre de France à Rome. Comme il pensait sans doute avec raison que sa lettre, toute privée qu’elle fût, serait vraisemblablement mise sous les yeux de Napoléon, il n’a garde de laisser échapper cette occasion de parer autant que possible aux coups qui lui étaient portés de Paris ; c’est pourquoi il rappelle avec insistance les sentimens de partialité envers la France et d’admiration pour son glorieux chef dont il a jadis fourni les preuves, et qui, assure-t-il, ne cessaient point de diriger encore aujourd’hui toute sa conduite.


« Ce n’est pas au ministre des relations extérieures que j’écris, mais à M. de Talleyrand, qui m’honore, je m’en flatte, de sa confiance et de son amitié… Pardonnez sa franchise à un cœur blessé dans ses sentimens les plus chers, et permettez-moi de vous dire que depuis l’époque du voyage de sa sainteté à Paris je suis devenu l’être le plus odieux à Mgr le cardinal Fesch. Ce voyage n’a pas été l’ouvrage de celui qui a voulu s’en donner le mérite en France. Il aurait été décidé en vingt jours au lieu de six mois, si on l’eût négocié avec tout autre que le cardinal Fesch. Jamais il n’aurait eu lieu, si la patience de celui que le ministre de France poursuit de sa haine ne fût arrivée vis-à-vis de lui jusqu’à la lâcheté en endurant des traitemens qu’un homme d’honneur n’est justifié d’avoir souffert que par l’envie que j’avais de ne point faire manquer une affaire aussi considérable. Ce voyage n’a été que l’effet de la bonne volonté du saint-père, de mes soins, de ma sollicitude, de ma prévoyance et de mon courage à écarter et à vaincre tous les obstacles. Ce voyage, tout le monde à Rome et ailleurs le regarde comme mon second ouvrage après le concordat. Eh bien ! qui pourrait le croire ? c’est ce voyage qui a été la cause fatale du changement de son éminence vis-à-vis de moi. Tous les égards que j’ai eus pour lui avant cette époque, tous ceux que depuis je n’ai pas cessé de lui témoigner, toutes mes attentions, toutes mes politesses, oserais-je le dire, faveurs, condescendances, tout a été inutile. Le cardinal n’a plus voulu considérer en moi qu’un homme qui, dans cette occasion, avait écouté de ses oreilles, vu de ses yeux des actes de violence, des paroles, des scènes que son éminence voudrait bien n’avoir pas à se reprocher, un homme enfin, faut-il prononcer le mot ? vis-à-vis duquel il a lieu de rougir. Par ces raisons-là, il désire maintenant culbuter celui qu’il ne croit pas capable d’oublier, en quoi cependant il a bien tort. D’autres motifs s’ajoutent encore à ceux-ci pour rendre invincible sa haine contre moi ; mais je ne dois ni ne veux les détailler…… On se demande partout ici : Où sont-ils les temps heureux de M. Cacault pendant lesquels éclataient de toutes parts la bonne foi, la confiance réciproque et l’union la plus étroite des deux gouvernemens ? La France s’est-elle trouvée mécontente de ce qui s’est passé entre elle et le Vatican dans ces temps-là ? N’est-ce pas à Rome le même pape et le même ministre qu’alors ? D’où peut-il venir que ceux-ci aient pu changer leurs sentimens envers la France après s’être au contraire attachés à elle par des liens plus étroits, à savoir le concordat et le voyage du saint père à Paris ?… Les hommes les plus perdus dans l’opinion publique l’emportent aujourd’hui sur le gouvernement de sa sainteté et sur son ministère. Ce gouvernement est pourtant celui qui a donné à toute l’Europe l’exemple le plus frappant de l’oubli du passé, de la modération, de la douceur, de l’attachement à la France le plus sincère et le plus amical, jusqu’à être cité en exemple à tous les autres. Quel ministre que celui qui a fait le concordat, et qui, en le faisant, a uni toutefois sa cause à celle de la France, car il faudrait n’avoir pas le sens commun pour ne pas comprendre cela ! En disant celui qui a fait le concordat, je pourrais m’arrêter là, car j’aurais tout dit ; mais je veux ajouter : celui qui a usé de toute son influence pour que le saint-père vint en France. Oui, excellence, que l’on interroge tous ceux que l’on voudra, et la vérité saura paraître… J’ai voulu verser mes amertumes dans le sein de votre excellence. Je lui laisse à imaginer combien sa sainteté, qui est instruite de cette lettre, est elle-même affectée, après son voyage en France, de voir se produire des effets si contraires à son attente ; sa patience vis-à-vis le cardinal Fesch commence à se lasser [14].


Quant à la patience du cardinal Consalvi, elle était, comme on le voit, à peu près à bout. Il résulte en effet non-seulement de cette lettre écrite avant les derniers événemens, mais des Mémoires du cardinal Consalvi, qu’à l’époque où éclata ce grave différend, la brouille entre l’ambassadeur de France et le ministre du pape était depuis longtemps déjà avérée et publique. Elle en était venue à ce point que Rome entière en était informée. Le cardinal Fesch, au vu et su de tout le monde, se gardait tant qu’il pouvait d’aller chez le ministre du saint-siège ; quand il le rencontrait, il évitait de lui parler et parfois de le saluer. Sans mesure en toutes choses, il n’avait rien eu de plus pressé que de se lier intimement avec les ennemis cachés ou patens de Consalvi, de prendre leurs conseils et d’entrer dans toutes leurs intrigues pour lui faire quitter plus tôt le ministère. Tandis qu’il passait sa vie dans l’intérieur d’une famille romaine dont le chef par soif de lucre et la femme par vanité, nous dit Consalvi, s’étaient mis à la tête de la cabale, il s’étonnait et même il trouvait scandaleux que le frère d’un ministre du pape fût reçu sur le pied de l’intimité chez Lucien Bonaparte. L’ambassadeur cependant, loin d’être brouillé avec son neveu Lucien, avait presque épousé son parti. Tout lui était grief, et les incidens les plus vulgaires lui servaient de prétexte pour soulever sans choix de continuelles disputes avec la cour de Rome, dans l’espoir que sous le nombre redoublé des griefs Consalvi finirait par succomber. C’est ainsi que deux Italiens portant la cocarde française ayant à la suite de quelque dispute assassiné sur la place Navone un marchand de pastèques, le cardinal Fesch avait imaginé de passer à ce sujet une note foudroyante au secrétaire d’état de sa sainteté. Ce fait si fréquent à Rome d’une rixe entre gens du peuple suivie de coups de couteau y était tout à coup érigé en une machination épouvantable. Le cardinal Fesch, écrivant au pape, lie craignait pas de lui donner à entendre que son ministre, toujours désireux de rendre la France odieuse à Rome, avait autorisé ce meurtre pour soulever la plèbe romaine, et l’avait fait tout exprès commettre par deux individus porteurs de notre cocarde. Pie VII avait été blessé jusqu’au fond du cœur de cette indigne accusation si légèrement portée contre le serviteur éprouvé qui possédait son estime et son affection. Lorsqu’on était allé aux informations, il avait été reconnu que les deux meurtriers étaient des Italiens qui arboraient la cocarde française parce qu’ils étaient employés au service de Lucien. Or peu de temps auparavant Consalvi avait précisément réclamé auprès du ministre de France contre l’abus que se permettaient les personnes de sa nation en donnant la cocarde française à des personnes qui n’avaient nul droit de la porter, et d’avance il avait signalé les inconvéniens qui pouvaient en résulter. Toute cette affaire devenait assez ridicule ; mais le cardinal Fesch avait débuté par en faire le plus grand bruit tant à Paris qu’à Rome. Consalvi de son côté avait profondément ressenti l’injure, qui lui avait été adressée. A la note du ministre de France, il avait, répondu par une dépêche également officielle, repoussant avec dédain ce qu’il appelait une imputation calomnieuse et demandant des passeports pour un courrier qu’il allait immédiatement expédier à Paris. Le cardinal Fesch comprit alors qu’il avait été trop loin : il refusa les passeports ; en même temps il retira sa première note, ou du moins il en écrivit une seconde atténuant les expressions dont il s’était servi et donnant à peu près satisfaction au cardinal Consalvi. La dispute toute personnelle qui avait surgi entre le ministre de sa sainteté et l’ambassadeur de France fut pour le moment tant bien que mal assoupie. Elle n’avait pas tourné à l’avantage du cardinal Fesch : il s’était mis lui-même dans la plus fausse position ; il avait dû, pour en sortir, faire presque à lui seul les frais d’une réconciliation plâtrée. Son ressentiment contre le ministre du pape s’en trouvait en réalité considérablement augmenté.

Les personnes qui ont pris part aux affaires savent par expérience combien les susceptibilités particulières des ministres étrangers peuvent ajouter de complications fâcheuses aux rapports des cours qui ont à débattre entre elles les plus graves intérêts publics. Il ne serait cependant pas juste de trop atténuer en cette occasion la responsabilité de l’empereur en aggravant démesurément celle de son impétueux ambassadeur, et ce serait commettre une grande méprise historique que de mettre uniquement à la charge du cardinal Fesch l’aigreur croissante qui allait envenimer de plus en plus les rapports déjà si difficiles de l’empire avec l’église romaine. Napoléon n’était pas homme à épouser à la légère les querelles de qui que ce soit, encore moins celles de son oncle, qui s’en faisait beaucoup, et sur le compte duquel il était loin d’entretenir aucune illusion. L’entraînement auquel cédait le chef du gouvernement français n’avait rien de puéril ni de mesquin comme les emportemens du cardinal : c’était celui d’un orgueil démesuré et d’une insatiable ambition ; mais ni l’orgueil ni l’ambition ne l’avaient encore rendu aveugle en ses desseins. Personne mieux que lui ne savait alors ce qu’il voulait, et personne n’était plus habile à calculer ses pas, à mesurer d’avance la force et la portée des coups qu’il entendait frapper. C’est pourquoi, lorsqu’il avait résolu de ne plus s’adresser directement lui-même au pape, il s’était bien gardé de choisir désormais son oncle pour intermédiaire habituel avec le Vatican. Il sentait que le cardinal Fesch malgré ses violences était bien disposé au fond pour la cour de Rome ; il n’avait pas d’ailleurs assez de confiance dans la rectitude de sa tenue, dans la modération de son langage, dans l’habileté de sa rédaction diplomatique. Au point où les choses en étaient venues, et disposé déjà à prendre contre le saint-père des mesures militaires de plus en plus rigoureuses, il prévoyait que la présence d’un ambassadeur ecclésiastique cesserait bientôt d’être tenable à Rome ; dans sa pensée, il lui avait même donné à l’avance un successeur laïque. De leur côte, le saint-père et Consalvi, depuis l’éclat des dernières scènes, montraient peu d’envie de traiter avec le prélat. Ils gardaient à son endroit tous les dehors convenables, mais ils ne lui parlaient plus qu’en cas de nécessité absolue des affaires pendantes. Officiellement le cardinal Fesch continua de rester quelque temps encore le représentant de la France à Rome. Comme par le passé, il reçut régulièrement par le canal du ministre des affaires étrangères communication des volontés et des ordres de l’empereur. Il ne cessa pas surtout d’écrire, suivant son habitude, de longues dépêches pleines d’acrimonie contre le cardinal Consalvi. Ce qui se passait à Rome sous ses yeux, les faits même les plus insignifians y étaient représentés sous le jour le plus fâcheux. Sans aucun mauvais dessein ou plutôt contre sa véritable inclination, mais par suite de sa haine incurable contre le secrétaire d’état de sa sainteté, Fesch, dépourvu de toute véritable influence sur la marche des affaires, n’en contribuait pas moins à avancer fatalement l’époque d’une rupture, qu’en sa qualité de prince de l’église et de prêtre convaincu il fut le premier à déplorer lorsqu’elle vint plus tard à éclater. Cet effacement personnel du cardinal Fesch n’était donc point destiné à faire cesser la dangereuse controverse maintenant engagée entre l’empereur et le pape. Elle devait se poursuivre aussi vive que jamais. A Rome comme à Paris, le fond en restait le même ; elle allait seulement changer un peu de forme et passer en d’autres mains.


II

Du moment où Pie VII ne se souciait plus de traiter avec le gouvernement impérial par le canal de l’ambassadeur de France, il était forcément obligé d’employer le plus souvent l’intermédiaire de son légat, le cardinal Caprara. L’empereur de son côté, ne voulant plus écrire au pape et n’ayant pas grande confiance dans son oncle, était aussi conduit à recourir habituellement à la même voie. C’était donc le représentant du saint-siège à Paris qui, en recevant les communications officielles du ministre des affaires extérieures de France, était à la fois chargé de lui adresser celles du Vatican. Il semble à première vue que de cette forme nouvelle donnée aux relations quotidiennes des deux cours il aurait dû résulter qu’un plus grand rôle, une part d’influence plus considérable, allaient échoir aux personnes directement mêlées à cette grave négociation, c’est-à-dire à M. de Talleyrand et surtout au cardinal Caprara. Il n’en fut rien. Les choses restèrent ce qu’elles étaient auparavant. Napoléon à Paris, Consalvi à Rome, quels que fussent les agens dont ils se servaient, entendaient bien tous deux ne pas cesser de tenir en main tous les fils de la négociation ; ils n’avaient même ni l’un ni l’autre renoncé à tout diriger et à tout conduire, non pas seulement d’une façon générale, mais dans tous les détails qui en vaudraient la peine. Entre eux était le duel, nullement entre leurs seconds. Entre leurs seconds d’ailleurs, quelle différence ! L’avantage n’était point certainement du côté du cardinal secrétaire d’état. Caprara, au moment dont il s’agit, était plus que jamais à la merci du gouvernement auprès duquel il était accrédité. Pie VII venait d’avoir la preuve que, dans des circonstances récentes et très graves qui regardaient les instructions spirituelles à donner au clergé de France et dont nous aurons à parler plus tard, son représentant à Paris, afin de complaire à Napoléon, avait pris sur lui de transgresser ouvertement ses instructions les plus formelles. A la fascination que le glorieux chef de l’empire français exerçait depuis longtemps sur l’imagination du faible prélat romain, un autre genre de séduction était venu s’ajouter dans ces derniers temps, dont l’origine était moins noble : c’était en effet à l’aide de la munificence impériale que le cardinal avait pu se tirer des embarras financiers où l’avaient jeté un certain laisser-aller et le goût de tenir à Paris un très grand train de maison. Tel était le peu de confiance du saint-père et de son ministre dans les dispositions du représentant qu’ils étaient bien malgré eux obligés de maintenir à Paris, qu’ils n’osaient plus s’en remettre à lui de la rédaction des notes qu’il avait à passer au gouvernement français. Au lieu d’instructions détaillées et précises, comme en pareilles occasions les chancelleries d’état ont coutume d’en envoyer à leurs ministres au dehors, le Vatican adressait au cardinal Caprara des dépêches toutes faites qu’il était censé adresser de lui-même au ministre des relations extérieures du gouvernement français et qu’il n’avait plus qu’à signer. Ces notes, le légat, effrayé de leur teneur, les remettait presqu’en tremblant, et sa correspondance avec sa cour laisse trop apercevoir que, s’il les appuyait de sa parole, c’était du bout des lèvres, afin surtout de dégager sa responsabilité, et presque pour la forme. L’attitude du légat à Paris ne nuisait pas seulement au saint-siège par la mollesse qu’il mettait à défendre les intérêts dont il était chargé, elle avait pour le Vatican un plus fâcheux inconvénient : elle donnait à supposer à l’empereur que cette disposition servile d’un membre du sacré-collège devait être commune à la majorité de ses collègues italiens. Elle le confirmait dans la funeste pensée que par la pression et les menaces il viendrait aisément à bout de la résistance de l’église romaine, et qu’aux jours de l’épreuve définitive les plus hauts dignitaires ecclésiastiques seraient les premiers à peser de tout leur poids sur le saint-père pour lui arracher les concessions nécessaires et l’obliger à se séparer de son récalcitrant ministre. Ainsi le cardinal Caprara, sans être, non plus que le cardinal Fesch, animé d’aucune mauvaise intention, et justement parce qu’il était au contraire aussi docile et faible que le ministre de France à Rome était intraitable et obstiné, rendait, lui aussi, les plus mauvais services à la cause du saint-siège. Consalvi ne pouvait pas en effet rencontrer un plus inutile et plus compromettant auxiliaire.

Il en était tout autrement pour l’empereur de M. de Talleyrand. Son ministre des relations extérieures était à coup sûr l’homme du temps dont l’entremise lui pouvait être la plus précieuse dans les démêlés avec l’église. En sa qualité d’ancien évêque, M. de Talleyrand, quoique rendu au siècle et n’ayant rien gardé de l’esprit de son ancien état, savait mieux que personne comment il fallait s’y prendre avec les membres du clergé. Napoléon venait de l’employer avec grand avantage dans les négociations qui avaient précédé et suivi la paix de Presbourg. Il était en ce moment plein de confiance en lui. M. de Talleyrand, heureux de la faveur que lui témoignait le grand homme qui présidait aux destinées de la France, faveur d’ailleurs si méritée par les services qu’il rendait alors, avait en même temps trop de liberté de jugement pour ne pas discerner les fautes de conduite et trop de tact pour n’être pas choqué des violences de forme auxquels cet impétueux souverain, affranchi de toute entrave, se laissait déjà si facilement entraîner. Redresser l’empereur, nul n’y songeait ; il n’était guère redressable. M. de Talleyrand était trop avisé et trop bon courtisan pour prétendre à rien de semblable. Ce à quoi s’appliquait avec soin, le ministre des relations extérieures, ce à quoi il excellait merveilleusement, c’était non pas à changer le fond, mais à modifier, quand il le pouvait, légèrement il est vrai, mais souvent de la manière la plus habile, l’expression et quelquefois le ton même des communications qu’il était chargé de faire aux cours étrangères. Ses dépêches étaient habituellement comme empreintes du génie particulier à celui qui les lui avait inspirées. Elles reproduisaient volontiers et presque littéralement les paroles fortes et colorées dont l’empereur aimait à se servir ; cependant les aspérités trop rudes ou les violences trop malséantes en avaient à peu près disparu. Napoléon se retrouvait lui-même avec un certain plaisir fidèlement rendu, point changé, à peine corrigé, avec les saillies originales qui lui étaient propres, mais finement adoucies ou dignement ennoblies dans toutes les pièces officielles que M. de Talleyrand rédigeait par son ordre. Cette rare qualité de son ministre des relations extérieures, qui consistait à conserver le thème primitif en transposant un peu la note, à donner le tour le plus heureux ou, si l’on veut, le moins fâcheux à la manifestation impérieuse des volontés désormais indiscutables qu’il avait mission de signifier aux puissances étrangères, l’empereur la lui a toujours invariablement reconnue, même au temps de leur brouille définitive. « Jamais je ne remplacerai M. de Talleyrand, disait-il lorsque, séparé de lui, il lui fallut avoir recours à la plume de M. de Champagny, duc de Cadore, ou de M. Maret, duc de Bassano. Ces gens-là n’ont pas vécu dans le grand monde de l’ancienne cour ; ils ne savent pas me faire parler devant l’Europe. » M. de Talleyrand, si habile à faire parler l’empereur, n’était pas maître toutefois de le faire parler autrement que celui-ci ne voulait ; c’est pourquoi les communications officielles qu’il était chargé de transmettre au cardinal Caprara conservaient encore, quoi qu’il en eût, beaucoup de leur primitive rudesse [15].

La première note du ministre des affaires étrangères au légat avait été une courte réponse faite à la lettre adressée par le saint-père à l’empereur à la suite de la congrégation des cardinaux qui avait été tenue le 8 mars 1806. Nous en avons déjà cité le début. Elle maintenait officiellement les exigences que Napoléon avait le premier mises en avant dans sa lettre du 15 février. Cependant il n’y était pas positivement question de la fermeture des ports romains aux ennemis de la France, demande que le cardinal Fesch avait été précédemment chargé de transmettre au Vatican. M. de Talleyrand insistait surtout sur le renvoi des ministres des cours étrangères qui nous étaient hostiles.


« Le soussigné a l’ordre exprès, disait-il, de déclarer à son éminence le légat, que sa majesté est déterminée à ne pas souffrir que dans aucune partie de l’Italie il y ait un ministre d’une puissance avec laquelle la France est en guerre, et que si les gouvernemens des différens souverains de l’Italie ne prennent point des mesures sévères et sûres pour y établir une police telle que les ennemis de la France ne puissent rien tramer contre les armées françaises, elle-même se croira autorisée et contrainte à y suppléer.

« Le soussigné croit de plus qu’il est de son devoir d’observer que toute machination qui tendrait à inspirer de l’inquiétude aux peuples de Rome et de l’état ecclésiastique, et à troubler de quelque manière que ce soit l’ordre et la tranquillité qui règnent dans ce pays, aboutirait à des résultats entièrement opposés à celui que les instigateurs de ces désordres se flatteraient d’en obtenir. Le soussigné croit superflu de faire remarquer à son éminence que l’objet des observations qui précèdent et toutes les conséquences qui pourraient résulter de la bonne ou de la mauvaise conduite de la cour de Rome sont absolument étrangères aux intérêts de la religion dans tout ce qui est relatif aux principes et aux devoirs spirituels. Sa majesté se fera toujours une loi sacrée de tenir à la croyance et à la pratique générale de l’église, mais elle est persuadée que dans cette stricte observation des règles religieuses elle reste indépendante et libre à l’égard du maintien des droits politiques et de la disposition temporelle des biens de la terre [16]. »


Ce fut le cardinal-légat Caprara qu’on chargea de répliquer à la note de M. de Talleyrand du 18 avril ; il a grand soin d’expliquer que cette réponse n’est pas son œuvre, et qu’il a reçu de son gouvernement l’ordre de la présenter ainsi. Nous ne la reproduirons pas textuellement ; elle est assez longue, et se borne à développer avec plus d’étendue les principes précédemment posés dans la lettre confidentielle du saint-père à l’empereur en date du 21 mars.


« Sa sainteté, disait le cardinal, parlant au nom du Vatican et non point au sien propre, sa sainteté voit avec peine que l’empereur, malgré la supériorité de son intelligence, n’ait pu s’expliquer l’esprit qui anime le saint-père et découvrir les motifs du système qu’il a adopté… Rien de politique, rien d’humain n’a eu et ne pouvait avoir part à la conduite qui lui est reprochée. Le saint-père ne saurait diriger ses actions d’après les simples rapports de la souveraineté temporelle. Il ne peut s’affranchir des devoirs importans que lui impose la qualité de vicaire de Jésus-Christ, de chef suprême de l’église, de pasteur universel du troupeau catholique et de père commun des fidèles. Cette qualité constitue la différence qui existe entre lui et les autres princes séculiers, et les devoirs qui en dérivent le privent de la faculté de suivre les principes d’après lesquels ces princes sont maîtres de régler leur conduite politique. »


Après avoir soutenu cette thèse par les mêmes raisons que Pie VII avait déjà fait personnellement valoir, après avoir rappelé combien, dans toutes les circonstances où sa conscience religieuse ne le lui avait pas formellement interdit, le souverain pontife avait été empressé à complaire à l’empereur des Français, la note du cardinal Caprara abordait l’hypothèse où, pour le punir d’une conduite uniquement conseillée par l’intérêt de la religion, l’empereur, ainsi qu’en menaçait la lettre de son ministre des relations extérieures, se déciderait à violer les droits temporels du saint-siège. Le légat s’efforçait d’établir que la spoliation du temporel des papes ne pouvait, quoi qu’en eût dit M. de Talleyrand, être regardée comme étrangère aux intérêts du catholicisme.


« Il faut réfléchir, ajoutait-il, au tort incalculable qui en rejaillirait sur cette religion elle-même, si en privant son chef de sa souveraineté temporelle on la privait ainsi des avantages que cette souveraineté procure au saint-père, à sa libre influence, à sa communication nécessaire avec toutes les nations et tous les individus qui professent la religion du Christ.

« Quand pour comble d’adversité le saint-père verrait se réaliser les menaces dont on veut l’effrayer, lié par ses sermens et par l’intérêt de la religion, il ne pourrait jamais renoncer aux droits de son siège. Il espère toutefois dans le secours du Seigneur et dans la droiture éclairée de sa majesté pour n’être pas réduit à cette triste extrémité ; mais si par les desseins impénétrables de Dieu il arrivait que la même main qui a relevé en France les autels et rétabli le libre exercice du culte s’appesantît sur son chef, le saint-père saura le souffrir en punition de ses péchés. Il aimera mieux succomber victime de ses devoirs avec le sentiment de son innocence que de se soustraire à la tempête en trahissant ses obligations et la voix de sa conscience. Sa constance et la cause de son sacrifice lui mériteront la miséricorde divine, qui ne s’étendra pas moins sur lui que sur ses sujets. Le monde entier et la postérité sauront que le vicaire de Jésus-Christ ne s’est pas rendu indigne de son caractère sacré. Dans ses malheurs, il trouvera au moins quelque consolation à penser avec l’univers entier que toute sa conduite vis-à-vis de la France n’avait pas mérité un pareil traitement. »


Suivant un usage de la cour de Rome qui n’excédait pas son droit, mais qui dans cette occasion manquait peut-être d’opportunité, la note pontificale ne laissait point passer cette occasion d’énumérer avec une modération tranquille, mais avec une insistante persévérance, les réclamations et les griefs qu’elle croyait avoir elle-même à faire valoir contre le gouvernement français. Elle rappelait les articles organiques publiés subrepticement avec le concordat français, et comme s’ils en faisaient partie ; les décrets du vice-président Melzi abrogeant de leur autorité propre les clauses convenues en commun du concordat italien ; elle se plaignait de la publication du code Napoléon en Italie et des mesures prises dans les provinces de ce pays pour détruire la plupart des anciens établissemens ecclésiastiques. Le ton général de cette dépêche, évidemment libellée par le cardinal Consalvi, était d’ailleurs grave et mesurée Dans des termes réfléchis et pesés, elle opposait aux exigences péremptoires du gouvernement français les principes dont le Vatican entendait de son côté ne se point départir, et que depuis en effet il n’a jamais abandonnés. Par ce document officiel, comme par la note de M. de Talleyrand, qu’elle s’appliquait à réfuter, la nature des différends qui séparaient les deux gouvernemens était nettement accusée. De part et d’autre, les argumens ne varièrent plus beaucoup ; mais des incidens fâcheux ne tardèrent pas à surgir, qui étaient destinés à aigrir considérablement la vivacité de la controverse engagée entre les deux chancelleries.

Le cardinal Fesch, demeuré à peu près inactif à Rome et toujours désireux d’accroître les embarras de Consalvi, employait les loisirs qui lui étaient faits à remplir sa correspondance de continuelles dénonciations contre les actes du ministre qu’il voulait à tout prix faire tomber du pouvoir. Il ne regardait pas à représenter sous les plus noires couleurs les plus simples mesures prises par la secrétairerie d’état. Afin de subvenir à la détresse croissante du trésor, le gouvernement pontifical avait, par un récent décret, mis à la charge des Romains un impôt provisoire destiné à solder diverses dépenses extraordinaires, parmi lesquelles étaient comprises celles qu’occasionnait le passage continuel des troupes impériales à travers le territoire du saint-siège. Là-dessus le cardinal Fesch n’avait pas craint d’écrire à Paris que ce nouvel impôt avait été inventé uniquement pour faire accroire au peuple de Rome qu’il était condamné à payer la nourriture des soldats français, et qu’on s’efforçait d’en rendre la levée aussi vexatoire que possible afin d’en faire rejaillir d’autant plus de haine contre la France. Dans une autre dépêche, l’oncle de l’empereur dénonçait peu de jours après le prétendu rassemblement à Rome d’un grand nombre de chefs de bande, rassemblement qui ne pouvait sans doute avoir lieu sans l’aveu du gouvernement, et qui révélait de sa part les plus sinistres projets formés contre la sûreté des soldats français qui allaient rejoindre isolément leur corps. Malheureusement pour le cardinal Fesch, ces faits, qui attirèrent aussitôt à la cour de Rome deux notes très vives du ministre des relations extérieures, n’avaient jamais existé que dans l’imagination du ministre de France. Il ne fut pas difficile à Consalvi de les faire officiellement démentir par le légat à Paris. Au sujet de l’impôt extraordinaire, il lui avait suffi d’envoyer un exemplaire du décret incriminé. Bien loin d’avoir voulu, par ce décret, exciter les sujets du pape contre les Français, le ministre du saint-siège avait poussé la précaution jusqu’à insérer dans son préambule des expressions honorables et gracieuses pour le gouvernement de l’empereur. Parmi les motifs qui obligeaient le saint-père à demander à ses peuples ce subside momentané, il avait eu soin de mettre en première ligne ceux qui avaient nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire du côté de Livourne, les dégâts causés par un débordement du Tibre et d’autres frais extraordinaires ; ce n’était qu’après avoir cité toutes ces causes de dépenses que le préambule du décret parlait enfin des frais qu’avait entraînés le passage des troupes françaises. Il y était dit avec la plus grande précision qu’il ne s’agissait en cette occasion que d’un prêt dont le remboursement était assuré, la France ayant promis de restituer les dépenses faites pour son armée.. Le cardinal Consalvi n’avait pas plus de peine à établir, par les termes mêmes du décret, que cette imposition ou plutôt ce prêt avait été prélevé non pas sur toutes les classes de la population, mais seulement sur la classe aisée des propriétaires de terres [17] ; il se trouvait enfin que c’était le général Lemarrois, commandant d’Ancône, qui, le premier, avait mis en avant l’idée de recourir à cet impôt. Ainsi tombaient à plat les premières allégations du cardinal Fesch, car tout était irrécusable dans les détails fournis par le cardinal Consalvi au légat, tandis que rien n’était au contraire moins fondé que les affirmations par lesquelles l’empereur soutenait ne plus devoir un seul écu au trésor pontifical. A Rome, la légation française était de meilleure foi, et ne pouvait s’empêcher de reconnaître que le saint-père était en avance d’une somme de 1,500,000 piastres environ, somme bien lourde alors pour ses finances [18].

Relativement à l’accusation de souffrir à Rome des rassemblemens de bandes qui, de connivence avec le gouvernement, se proposeraient d’assassiner les soldats français isolés, le cardinal Consalvi ne la pouvait repousser sans une certaine émotion indignée.


« L’empereur, s’écriait-il, a été trompé par de faux rapports… A l’assertion que les chefs de bandes et les hommes qui se sont fait connaître par des actes de violence ou même des assassinats non-seulement vivent à Rome dans l’impunité, mais y sont ouvertement protégés, le saint-père répond, avec cette fermeté qui résulte de l’évidence des faits qui sont sous ses yeux, que cette calomnie est la plus odieuse de toutes celles par lesquelles on a essayé de surprendre la religion de sa majesté et de l’indisposer contre le gouvernement pontifical. Pas un seul des individus dont on veut parler n’est à Rome. Il défie les auteurs de ces imputations aussi vagues que méchantes d’en faire connaître un seul. On les a déjà infructueusement sommés de faire connaître un de ces prétendus chefs. Ils ne l’ont pas pu, ils ne le pourront jamais, le saint-père en est sûr, parce que les individus désignés se gardent bien de venir à Rome, où ils ne seraient pas longtemps sans être reconnus [19]. »


Le fiscal de Rome, appelé Barberi, personnage obscur qui vivait dans l’intimité de Consalvi, avait été particulièrement désigné par le cardinal Fesch comme étant le protecteur avéré des brigands ; ce rôle paraissait lui revenir d’autant plus naturellement, d’après le dire de l’ombrageux ministre de France, que cet homme avait été autrefois, assurait-il, l’un des auteurs du meurtre de Duphot. Il y avait là une étrange confusion de noms qu’avait amenée la légèreté de Fesch. Le ministre du pape avait eu d’abord quelque peine à la démêler. « Mon Dieu ! écrivait-il plus tard au cardinal Caprara, combien ce pauvre Barberi va être étonné ! Il mourra certainement de peur, s’il apprend que l’ambassadeur de France l’a seulement soupçonné d’avoir eu part à l’affaire de Duphot ! »

Sans être bien graves en elles-mêmes, et quoique victorieusement réfutées par Consalvi, ces injustes accusations ne laissaient pas que de rendre plus aigres les rapports entre les deux cours. L’empereur en effet se souciait assez peu des réponses faites aux notes de M. de Talleyrand. Il tenait à conserver tous ses griefs fondés ou non contre le Vatican, et les assurances, quelles qu’elles fussent, d’un ministre qu’il avait résolu de renverser n’avaient plus le don de le convaincre. Un nouveau sujet de discorde ne tarda point d’ailleurs à éclater ; celui-là prenait son origine dans les affaires du royaume de Naples, qui désormais allaient ajouter leurs difficultés propres à celles déjà si considérables de la discussion pendante entre Paris et Rome.


III

Joseph, devenu à peu près maître de toute la partie continentale du royaume des Deux-Siciles, avait officiellement reçu de son frère le titre de roi de Naples. Le 23 avril 1806, le cardinal Fesch avait notifié cet avènement au ministre de sa sainteté ; La communication du ministre de France était rédigée de ce style hautain et passablement déclamatoire dans lequel se complaisait alors la diplomatie impériale ; les termes en étaient calculés de façon à inquiéter et à blesser la cour de Rome.


« Le trône de Naples ayant vaqué à la suite d’une peine encourue par la plus scandaleuse perfidie dont les annales des peuples aient jamais fait mention, et sa majesté s’étant trouvée dans la nécessité de soustraire ce pays et l’Italie entière aux fureurs d’une cour insensée, elle a jugé convenable à sa dignité de confier la destinée de ce pays qu’elle chérit à un prince de sa maison. Le soussigné ne doute pas que le gouvernement pontifical ne voie dans cet heureux événement une nouvelle garantie du système d’ordre, de justice, de consistance, qu’elle a toujours eu à cœur d’établir dans tous les lieux qui sont soumis à son influence, et ne reçoive cette communication comme un nouveau gage des sentimens d’amitié qu’elle se plaît en toute occasion à manifester à sa sainteté [20]. »


Par cette communication, le cardinal Fesch ne demandait pas au Vatican d’une façon officielle la reconnaissance du nouveau roi de Naples ; il avait plutôt l’air de l’attendre de la libre adhésion du saint-père. le ton comminatoire et presque ironique de cette note, évidemment envoyée toute faite de Paris, ne pouvait qu’être péniblement ressenti par la cour de Rome ; Consalvi y fit quelques jours après, par ordre du saint-père, une courte réponse qui ne manqua pas d’exciter chez l’empereur un véritable accès d’indignation et de colère. Dans la note adressée au cardinal Fesch et qui n’avait que quelques lignes, le secrétaire d’état du saint-siège se bornait à rappeler « les rapports qui depuis tant de siècles avaient toujours existé entre le saint-père et la couronne de Naples, rapports, disait Consalvi, qui ont été constamment observés, nommément dans les cas de conquêtes, non-seulement lors de l’établissement d’une nouvelle dynastie, mais aussi au commencement de chaque nouveau règne, rapports qui ne sauraient échapper à la justice et à la pénétration de sa majesté impériale [21]. »


Quels qu’aient été les motifs qui décidèrent Pie VII et son ministre à rappeler en cette délicate circonstance les droits de vassalité que depuis des temps fort reculés le saint-siège prétendait exercer sur la couronne de Naples, nous croyons qu’ils furent malheureusement inspirés en y faisant cette trop claire allusion. Ils ne consultèrent point assez cette fois l’esprit de modération et de prudence qui n’avait point cessé de présider à leurs rapports antérieurs avec le redoutable chef de l’empire français. Napoléon était le dernier souverain auquel il fût à propos d’opposer une pareille fin de non-recevoir ; elle n’était pas d’ailleurs en elle-même heureusement choisie. Le saint-père avait eu jusque-là pour lui, dans la querelle maintenant engagée, non-seulement l’antique droit des gens, non-seulement l’éternel bon sens et la stricte équité, mais aussi le sentiment public qui, dans nos temps modernes, prend toujours volontiers le parti du plus faible contre le plus fort et de l’opprimé contre son oppresseur. Aussi longtemps qu’en sa qualité de chef de la religion catholique Pie VII se bornait à défendre énergiquement contre les exigences de l’empereur Napoléon les droits qui lui paraissaient en conscience indispensables au maintien de son indépendance spirituelle, il intéressait à sa cause sans distinction d’opinions toutes les âmes fières et généreuses. Il compromettait un peu cet avantage le jour où il ressuscitait sans nécessité une prétention discutable et surannée qui n’avait trait qu’à ses droits de prince temporel. Peut-être Pie VII s’y crut-il obligé. Telle est en effet la condition, malheureuse suivant nous, faite par les circonstances aux souverains pontifes qu’en vertu de leur double nature de princes temporels et de chefs d’une auguste religion il leur arrive souvent de sentir de très bonne foi leur conscience pareillement engagée et presqu’au même titre intéressée dans des questions qui sont pourtant d’une nature toute différente et de valeur bien inégale. Le mélange, volontaire ou non, la confusion en tout cas inévitable qui, par leur fait et leur consentement, s’établit entre des objets si complètement dissemblables, ne leur a guère profité dans le passé, et leur sera de plus en plus nuisible dans l’avenir. Il en fut ainsi, ce nous semble, au moment qui nous occupe. Si le ministre de sa sainteté, au lieu d’évoquer des droits anciens, s’était rejeté sur les circonstances présentes, si, avec les habiles ménagemens dont il était capable, il s’était simplement efforcé d’expliquer à l’empereur comment les vieilles relations d’amitié qui le liaient à l’ancienne famille royale de Naples rendaient difficile au saint-père de reconnaître immédiatement les changemens survenus dans ce pays, nous sommes bien loin d’assurer que Napoléon eût accepté sans déplaisir ou sans mauvaise humeur les excuses du saint-siège. Il est probable toutefois que ces atermoiemens n’auraient pas provoqué de sa part les acerbes et injurieuses récriminations auxquelles donna lieu la question intempestive soulevée par la note de Consalvi. Le ministre de sa sainteté avait, contre son ordinaire, donné quelque prise sur lui en suscitant cette irritante question. Avec quelle ardeur l’empereur ne se jette-t-il pas aussitôt dans la voie qui lui est imprudemment ouverte !


« Faites connaître à la cour de Rome, écrit-il à M. de Talleyrand dans un projet de note que son ministre des relations extérieures a considérablement atténué en le transmettant au cardinal Caprara, faites-lui connaître que je n’ai pu voir qu’avec une extrême surprise la note du cardinal Consalvi en date du 26 avril, par laquelle ce cardinal prétend soumettre la couronne de Naples aux soi-disant droits du saint-siège….. Sa majesté ne cherche pas dans l’histoire à connaître s’il est vrai que dans des temps d’ignorance la cour de Rome ait usurpé le droit de donner des couronnes et des droits temporels aux princes de la terre ; mais si l’on trouvait que dans d’autres siècles la cour de Rome a détrôné des souverains, a prêché des croisades, interdit des royaumes entiers, on rencontrerait aussi que les papes ont toujours considéré leur temporel comme ressortissant des empereurs français, et la cour de Rome ne prétend pas sans doute que Charlemagne ait reçu d’elle l’investiture de son royaume…


M. de Talleyrand était en même temps chargé de demander péremptoirement la reconnaissance pure et simple du royaume de Naples. A défaut de cette reconnaissance, sa majesté ne reconnaîtra plus le pape comme prince temporel…


« Que veut la secrétairerie d’état de Rome ? quel esprit de vertige s’est donc emparé d’elle ? et quelle conduite que celle que des hommes profondément méchans et ineptes lui font tenir depuis longtemps ! Il faut le dire, le saint-siège est las du pouvoir temporel… Si cela continue, ajoute l’empereur dans une sorte de post-scriptum, je ferai enlever Consalvi de Rome, et le rendrai responsable de ce qu’il veut faire, parce qu’il est évidemment acheté par les Anglais. Il verra si j’ai la force de soutenir ma couronne impériale, — appuyez sur ce mot impériale et non royale, et sur ce que les relations du pape avec moi doivent être celles de ses prédécesseurs avec les empereurs d’Occident [22]… »


Il n’était pas dans les habitudes de Napoléon de menacer sans frapper, il était bien plutôt dans ses habitudes de frapper avant d’avoir menacé. C’est pourquoi, pour plus de sûreté, il avait dès le 6 mai donné ordre à son frère, le nouveau roi de Naples, de faire occuper Civita-Vecchia. Dans toutes les opérations militaires, Napoléon faisait un grand cas de la promptitude et du secret. Quand il avait recours à la force, un peu de ruse ne lui répugnait pas à employer, même à l’égard d’une puissance aussi faible que l’était la cour de Rome. Il avait donc pris le soin d’indiquer lui-même à son frère comment il lui fallait procéder. « Ces régimens (deux régimens, l’un de cavalerie, l’autre d’infanterie, distraits de l’armée napolitaine), ces régimens marcheront comme pour retourner en Étrurie, et à la hauteur de Civita-Vecchia ils entreront dans la place et en prendront possession pour intercepter toute communication avec la mer. Le général qui commandera ces régimens s’adressera au vice-roi (le prince Eugène), qui lui expédiera des instructions… Il ne faut aucune proclamation en entrant à Civita-Vecchia ; tout doit être de fait [23]. »

Ce fut, comme Napoléon l’avait voulu, par l’acte brutal de la prise de possession que le saint-père et son ministre apprirent en effet les nouvelles exigences de l’empereur à l’égard de Civita-Vecchia. On peut juger de l’émotion produite sur eux par cette invasion à main armée d’un ville située à si peu de distance de la capitale des états romains. Consalvi se hâta de protester par une note adressée le 11 juin à la légation française à Rome [24]. Par ordre du pape, il adressait en même temps une circulaire aux nonces accrédités près des cours étrangères. Cette circulaire avait surtout pour but de bien établir que l’occupation de Civita-Vecchia, comme celle d’Ancône, de Fano, de Sinigaglia, de Pesaro et autres lieux, avait eu lieu à force ouverte et contre le gré du gouvernement pontifical [25]. C’était la constante préoccupation du pape de ne pas laisser un instant supposer qu’il avait tacitement consenti à la violence qui lui était faite et renoncé par conséquent, en réalité sinon en droit, à sa neutralité, préoccupation d’autant plus naturelle de sa part que la modération dont il avait fait preuve et sa patiente douceur envers l’empereur des Français avaient injustement accrédité en plus d’un lieu l’opinion qu’au fond il était d’accord avec son prétendu oppresseur, et que sa résistance apparente était un jeu joué et convenu d’avance entre eux.

Une dernière surprise plus pénible encore attendait Pie VII et Consalvi. Elle leur fut donnée par la lecture d’un décret inséré au Moniteur et qui annonçait que l’empereur avait disposé des districts de Bénévent et de Ponte-Corvo en faveur de M. de Talleyrand et du maréchal Bernadotte. Une autre mesure avait précédé ces témoignages de la colère impériale. Le cardinal Fesch avait été brusquement rappelé de Rome, et un laïque, M. Alquier, ancien représentant de la république française à Naples, était provisoirement appelé à le remplacer. Il n’était point malaisé de comprendre ce que signifiaient toutes ces décisions prises ab irato par Napoléon, et signifiées coup sur coup au saint-père. Pie VII ne s’y laissa pas tromper un seul instant ; il sut aussitôt à quoi s’en tenir, n’accordant qu’une assez médiocre confiance aux notes venues de Paris, notes rédigées par M. de Talleyrand, soutenues des assurances du cardinal Caprara, et qui, sans doute afin de prolonger des illusions rendues désormais impossibles, s’efforçaient d’attribuer à ces actes de la volonté impériale des motifs qu’en vérité ils ne comportaient guère. C’est ainsi que, notifiant au saint-père le rappel du cardinal Fesch à Paris, Napoléon représentait sa présence comme devenue nécessaire dans son diocèse de France [26]. S’il avait mis la main sur Bénévent et Ponte-Corvo, c’était dans l’intérêt du pape, assurait le ministre des relations extérieures, « sa majesté ayant souvent observé que ces deux pays, enclavés dans le royaume de Naples, étaient un sujet habituel de difficultés entre cette cour et le saint-siège[27]. »

Voilà quelles étaient les raisons officiellement produites. Les véritables intentions, qu’elles déguisaient assez mal, ne seront de notre part l’objet d’aucune vaine hypothèse. Elles sont à cette même époque très clairement déduites dans la correspondance de Napoléon. « Je vous ai rappelé de Rome, écrit-il au cardinal Fesch le 16 mai, parce qu’il n’est plus de ma dignité que vous restiez dans une cour aussi mal conduite et qui prend tellement à tâche de me contrarier que je serai tôt ou tard obligé de la punir [28]. » Au roi de Naples il mande le 5 juin : « La conduite de Rome est marquée au coin de la folie. J’ai voulu lui faire sentir par un premier coup (la prise de possession de Bénévent et de Ponte-Corvo) ce qu’elle avait à craindre de moi [29]. » Quant aux menaces contre Consalvi, elles redoublent de violence. « Voyez le pape et dites-lui, mande l’empereur à son oncle, dites-lui bien que la note du cardinal Consalvi m’a fortement indisposé, que cet homme, par bêtise ou par trahison, veut perdre les états temporels du saint-siège, et qu’il y réussira [30]. » Plus tard, c’est à M. de Talleyrand qu’il ordonne de faire entendre par M. Alquier au cardinal Consalvi « qu’aucune de ses démarches n’échappe à l’empereur, et qu’il les suit de l’œil. A la première chose qu’il fera, il en répondra sur sa tête, et je le ferai arrêter au milieu de Rome [31]. » On le voit, l’emportement de l’empereur était monté à son comble. Cet emportement lui faisait-il au moins illusion sur la perfidie et la violence des moyens qu’il mettait en usage pour donner satisfaction à sa passion ? Ce serait pour lui une sorte d’excuse ; cette excuse, l’empereur n’en veut point. Il a tout fait de sang-froid et de propos délibéré. De lui-même il qualifie sa conduite par une épithète que la modération de nos jugemens sur sa personne nous aurait empêché d’employer, si elle ne sortait de sa propre bouche. Dans la lettre adressée à son oncle, que nous avons déjà citée et qui doit d’après ses intentions rester profondément secrète, nous trouvons cette prudente, mais effrontée recommandation : « si vous demeurez à Rome, laissez faire à Alquier tout ce qui sera odieux et restez neutre [32]. Évidemment, lorsque l’empereur se servait de pareilles paroles, les actes de violence étaient proches ; on le pressentait à Rome, et l’émotion y était indicible.

Chez le saint-père, le trouble d’âme était plus profond et plus douloureux que chez le secrétaire d’état. Ainsi que Consalvi, Pie VII était parfaitement décidé à résister, coûte que coûte, aux menaçantes injonctions de l’empereur ; mais il sentait tristement que sa résistance, toujours imputée au zélé serviteur qui était en même temps pour lui un véritable ami, compromettrait de plus en plus la sûreté personnelle de son ministre. De la légation romaine à Paris, il ne venait aucun aide au saint-père. Le cardinal Caprara, au lieu d’approuver les refus qu’on opposait à Rome aux exigences de l’empereur, prêchait ouvertement la plus complète soumission à ses volontés, quelles qu’elles fussent. Le pape se trompait, suivant lui, en s’imaginant que son devoir lui commandait de repousser des concessions auxquelles la faiblesse matérielle de sa très précaire souveraineté temporelle ne lui permettait pas de résister efficacement ; c’était un cas de force majeure, il fallait avant tout rester sur ses pieds : c’était là son expression favorite. Les catholiques français les plus sages, les évêques les plus autorisés, tous ceux qui étaient les plus attachés au saint-siège, étaient ouvertement d’avis que la cour de Rome devait céder ; ils le lui répétaient tous les jours. La responsabilité spirituelle du père commun des fidèles n’était pas engagée à se mettre en travers des événemens dont il ne pouvait arrêter le cours. Les puissances étrangères ne lui en sauraient pas le moindre gré ; c’était se sacrifier en pure perte pour elles et sans aucune nécessité de conscience [33]. Tel n’était pas du tout le sentiment du saint-père : il croyait sa conscience directement engagée à ne pas rompre de son fait, par un acte émané du prince temporel et qui lui serait imposé par des considérations également toutes temporelles, les relations spirituelles qu’il était, comme chef de l’église et comme père commun des fidèles, tenu d’entretenir avec toutes les âmes qui professaient la foi catholique. Il écrivait dans ce sens au cardinal Caprara [34], s’efforçant de redresser son erreur, le gourmandant doucement de sa pusillanimité, mais surtout afin de mettre son représentant à Paris à même de convaincre l’empereur des sincères angoisses qui, en cette circonstance douloureuse, déchiraient le cœur du chef de la catholicité. Les considérations que le cardinal Consalvi s’efforçait de son côté de faire valoir pendant cette dernière phase d’un débat qui ne pouvait plus désormais se prolonger longtemps étaient d’une autre nature, toutes pratiques pour ainsi dire et d’un manifeste bon sens.

« L’empereur, disait-il, possède en fait, quoique nous lui contestions le droit, Ancône, Sinigaglia, Pesaro, Fano, sur l’Adriatique, Civita-Vecchia et Ostie (dont il s’était plus récemment emparé), sur les rivages de la Méditerranée. Cette possession de toutes nos côtes le met à même de déjouer militairement toutes les tentatives de ses ennemis. Il a les avantages de souveraineté ; que ne s’en contente-t-il ? » Il ajoutait cette autre vérité non moins incontestable : « si la prépondérance actuelle de la France se maintient pendant des siècles, elle ne cessera point de faire, comme à présent, tout ce qu’elle voudra dans le très faible état pontifical. Il n’est besoin pour cela d’aucun pacte. Si au contraire elle venait à perdre cette suprématie momentanée, tout pacte serait rompu du jour où son prestige s’évanouirait [35]. »

C’était la raison même qui parlait par la bouche de Consalvi ; mais l’empereur n’écoutait plus la raison, « Il ne se contentait plus d’obtenir la chose qu’il désirait, remarque judicieusement le cardinal secrétaire d’état, il ambitionnait encore davantage. Il luttait pour l’apparence autant que pour la réalité. Il fallait que le saint-siège cédât non-seulement à ses exigences, mais encore qu’il acceptât et qu’il reconnût ses principes. Cela, le saint-père ne le pouvait faire en conscience, et certainement il ne le ferait pas. »

L’heure était venue pour le saint-siège ou de céder ou de périr, heure prévue depuis le commencement du débat par Pie VII et son ministre. Cependant il y avait encore aux yeux de Consalvi un moyen, sinon d’écarter définitivement, au moins d’éloigner quant au présent le danger d’une chute probablement inévitable : c’était que le saint-père voulût bien lui permettre de quitter la secrétairerie d’état. Il n’avait pas cessé de le lui demander depuis le jour où l’empereur, épousant tout à coup la haine passionnée de son oncle, avait presque fait du renvoi du ministre de sa sainteté la condition de sa réconciliation avec la cour de Rome. Pie VII n’avait jamais voulu se prêter à un pareil accommodement. Il lui avait semblé qu’il ne pouvait l’accepter sans manquer à sa dignité comme souverain et à l’affection qu’il portait à son très zélé et très aimé serviteur. Il avait contraint Consalvi de rester à son poste. Il ne voulait pas, disait-il, donner cette marque de condescendance et de faiblesse lorsque de si graves questions s’agitaient entre l’empereur et lui. S’il commençait en effet à témoigner quelque frayeur, Napoléon se flatterait certainement de le faire également céder sur tout le reste de ses prétentions [36].

Ces raisons étaient fortes, et Consalvi avait dû obéir. Maintenant il lui semblait au contraire qu’il abuserait des bontés du pape, s’il consentait à s’éterniser au ministère. Sa retraite ouvrirait peut-être l’unique chance qui restât de sauvegarder les droits du saint-siège. Le pape était plus que jamais décidé à faire une réponse défavorable aux demandes impériales ; il n’était guère douteux qu’en apprenant son refus Napoléon se laisserait aller à quelque accès d’épouvantable colère. Peut-être son ressentiment s’apaiserait-il toutefois un peu, s’il apprenait en même temps que le saint-père lui avait enfin fait le sacrifice d’un ministre qui lui était devenu personnellement odieux. Il y avait de plus à son éloignement des affaires cet avantage, qu’il obligerait le chef du gouvernement français à reconnaître que les refus persistans du saint-père ne lui avaient pas été inspirés par l’influence de son secrétaire d’état, et que Pie VII se décidait et agissait par lui-même. Qui sait si Napoléon, désespérant de triompher du saint-père lui-même, ne ferait pas alors un pas en arrière ? Il le pouvait du moins et sans crainte de s’humilier. Pie VII céda avec tristesse aux instantes prières de Consalvi. Il lui en coûtait beaucoup de se priver des avis d’un conseiller si sage, si habile, si particulièrement dévoué à sa personne ; il s’y résolut néanmoins. Aussi bien le saint-père, malgré sa modestie et sa douceur, commençait à se lasser de lire incessamment dans toutes les dépêches émanées de Paris qu’on le considérait comme placé à tout jamais sous l’influence exclusive de son secrétaire d’état. « Est-que que ces gens-là, s’échappait-il à dire quelquefois, veulent à toute force me faire passer pour une poupée (fantoccino) ; je leur ferai bien voir qu’il n’en est rien. » A ce point de vue, il ne déplaisait pas absolument à Pie VII de changer son secrétaire d’état, quoiqu’il demeurât au fond du cœur toujours rempli pour lui d’une tendresse véritable et presque passionnée.

Tandis que la résolution de ce prochain changement s’arrêtait définitivement entre Pie VII et Consalvi, le cardinal Fesch, s’apprêtant à quitter Rome, demanda, comme il est d’usage, la faveur d’une audience particulière afin de prendre officiellement congé du saint-père. Les dispositions de l’ambassadeur de France, nous l’avons maintes fois répété, n’étaient rien moins qu’hostiles à la cause de la cour de Rome. Comme prince de l’église, il était loin d’approuver entièrement les théories excessives récemment mises en avant par son ambitieux neveu sur la subordination nécessaire du chef de la catholicité à l’égard d’un pouvoir purement temporel ; mais un certain guignon, provenant de l’irascibilité de son caractère, paraît s’être toujours attaché, quoi qu’il en eût et du commencement jusqu’à la fin, aux démarches les mieux intentionnées du malencontreux cardinal. Une scène des plus violentes signala sa dernière entrevue avec Pie VII.


« Je pars pour Paris, avait dit en entrant l’ambassadeur de l’empereur, et je prie votre sainteté de me donner ses commissions. — Nous n’en avons pas à vous donner, dit le saint-père ; nous vous chargeons seulement de dire à l’empereur que, quoiqu’il nous maltraite beaucoup, nous lui demeurons fort attaché ainsi qu’à la nation française. Répétez-lui que nous ne voulons entrer dans aucune considération, que nous voulons être indépendant, parce que nous sommes souverain ; s’il nous fait violence, nous protesterons à la face de l’Europe, et nous ferons usage des moyens temporels et spirituels que Dieu a mis entre nos mains. — Votre sainteté, reprit le cardinal, devrait se rappeler qu’elle n’a pas le droit de faire usage de l’autorité spirituelle dans les affaires présentes de la France avec Rome [37]. » A ces mots, qui lui parurent la négation absolue des droits de la tiare, Pie VII demanda d’un ton très élevé au cardinal Fesch où il prenait une pareille opinion. Fesch s’empressa de citer l’autorité des conciles, supérieure, suivant lui, à celle des papes. Alors commença entre les deux interlocuteurs une controverse théologique si vive, si animée, que M. Alquier, amené par le cardinal Fesch pour être présenté au pape en sa qualité de chargé d’affaires de la légation, eut hâte de s’esquiver de la salle d’audience. Il avait peur, disait-il, que son chef hiérarchique, en l’interpellant, comme sans doute il n’y aurait pas manqué, ne le mît dès le premier jour hors de toute mesure pour conférer plus tard avec le souverain pontife et essayer sur son esprit les voies de la conciliation [38].

Pie VII et le cardinal, s’étaient quittés, comme on peut s’y attendre, sans être tombés d’accord. L’oncle de l’empereur partit de Rome peu de jours après dans un état de grande excitation, aussi satisfait de lui-même qu’il était mécontent des autres, n’ayant pas voulu faire la moindre politesse au cardinal secrétaire d’état, refusant à l’agent qui allait le remplacer la communication des instructions qu’il avait reçues de sa cour et de la correspondance à laquelle elles avaient donné lieu [39]. Dans un pareil état des choses, Pie VII et le cardinal Consalvi pensèrent avec raison qu’il leur importait extrêmement de mettre la plus grande correction dans tous leurs procédés. Pour plus de solennité, et afin de lui faire partager la responsabilité des décisions qui restaient à prendre, ils se décidèrent à convoquer de nouveau la congrégation de cardinaux qu’ils avaient déjà précédemment réunie. On poussa le scrupule jusqu’à leur communiquer consciencieusement les dépêches que le cardinal Caprara écrivait chaque jour de Paris afin de recommander plus que jamais une entière résignation et la plus prompte obéissance aux volontés de l’empereur. Un profond mystère leur fut aussi instamment recommandé.


« On leur imposa le secret rigoureux du saint-office, dit Consalvi, avec défense de parler à personne, pas même à leurs auditeurs théologiens. Notre but était de ne rien laisser transpirer de ce qui se passerait dans cette assemblée, et jamais en effet rien n’en transpira… Nous agissions ainsi afin de ne pas blesser l’empereur, mais aussi dans une intention politique. On espérait faciliter à Napoléon le moyen de revenir sur ses demandes, que le public ignorait encore. On considérait qu’avec son caractère et son audacieuse opiniâtreté il s’acharnerait à les soutenir et à n’en point démordre, comme on dit, si le public était initié à ce secret. Bonaparte alors n’aurait jamais voulu avoir la honte de céder, car c’est ainsi qu’il désignait le pas qu’il aurait dû faire en arrière. Nous préférâmes renoncer à la vaine gloire que notre résistance nous aurait acquise auprès des cours étrangères afin d’obtenir le solide avantage de voir reculer l’empereur. Sa résipiscence nous paraissait impossible, si l’on ne cachait pas à la fois à l’Europe et ses exigences et les refus que nous leur opposions [40]. »


L’avis que les cardinaux avaient à émettre dans cette seconde congrégation était de la plus importante gravité, car les dernières communications de la légation française à Rome et celles que le cardinal-légat recevait journellement de M. de Talleyrand à Paris ne permettaient plus l’ombre d’un doute. Il était clair que de la décision qui allait être prise dépendait le sort du pouvoir temporel du pape. Les cardinaux opinèrent comme ils l’avaient déjà fait précédemment. Ils refusèrent d’admettre les principes posés par l’empereur et les conséquences qu’il voulait en tirer. Tel fut aussi l’avis de Consalvi et celui du pape, qui, cette fois encore, parla le dernier, pour laisser aux opinions toute liberté de se produire. Les réponses qui suivirent cette délibération furent très longues et très pénibles à composer, assure le cardinal secrétaire d’état ; mais elles ne furent, ajoute-t-il avec une certaine fierté, ni faibles ni ambiguës. Cela est vrai. Nous ne les reproduirons pas toutefois en entier parce que le fond des argumens ne diffère pas et ne pouvait guère différer beaucoup de ceux présentés dans les notes que nous avons, en partie du moins, précédemment citées. La note, en date du 14 juin 1806, qui avait été, comme toutes les autres, rédigée à Rome et que le cardinal Caprara fut chargé de remettre à M. de Talleyrand, se terminait par de chaleureux témoignages d’affection envers Napoléon. « Sa sainteté veut se persuader qu’elle trouvera toujours dans sa majesté l’empereur des Français cette même bienveillance et ce même attachement filial que, par sa tendresse paternelle et par les grands égards qu’elle lui a toujours témoignés, elle s’est toujours fait une étude particulière de mériter en tout ce qui lui a été possible. Si, par l’impénétrable volonté de Dieu, le malheur, du saint-père, qu’il sent s’accroître journellement, parvenait à ce point que ses prières ne trouvassent plus d’accès au cœur de sa majesté, il n’éprouvera pas au moins le remords d’avoir manqué à ce qu’il doit à Dieu, à ses obligations les plus sacrées, au saint-siège et à la postérité [41]. »

Le même courrier qui portait cette objurgation de Pie VII, indirectement adressée au chef du gouvernement français, lui apportait aussi la nouvelle de la démission du cardinal Consalvi. Le cardinal secrétaire d’état l’annonçait lui-même au légat.


« Certainement, disait-il dans sa dépêche confidentielle au cardinal Caprara, la dernière qu’il ait écrite comme ministre de sa sainteté, certainement si, lorsque je négociais le concordat à Paris, quelqu’un m’avait dit que sous peu de temps j’apparaîtrais au gouvernement français sous l’aspect d’un ennemi, j’aurais cru rêver. Mon caractère, mes principes, ma qualité, toute ma conduite connue du public, me dispensent de me justifier. Je déclare solennellement sur mon honneur (et toutes mes actions ont prouvé combien il m’est cher) que mes adversaires m’ont indignement calomnié et que je suis entièrement innocent… Cependant je ne puis ni ne dois, étant considéré par le gouvernement français sous de si fausses couleurs, conserver un poste dans lequel non-seulement je ne saurais plus être utile, mais où je pourrais devenir la cause, quoique innocente, de très graves inconvéniens. Je suis trop attaché au saint-siège, à mon souverain, à mon bienfaiteur et à mon pays pour ne pas me considérer comme obligé d’écarter par ma retraite les maux qui pourraient résulter de ma présence… Sa sainteté a agréé ma démission… Le saint-père, en s’y décidant, a eu pour objet de satisfaire l’empereur et de lui donner une preuve de son désir de conserver la bonne harmonie avec son gouvernement en écartant tout ce qui pouvait la compromettre. Je vais céder immédiatement mon poste à mon successeur, et je me retirerai complètement des affaires… Je désire de votre éminence une seule grâce, à laquelle mon honneur est intéressé, c’est qu’elle veuille bien saisir les occasions favorables qui pourraient se présenter pour faire connaître mon innocence et obtenir qu’on me rende justice. Cette faveur excitera toute ma reconnaissance [42]. »


Napoléon avait, nous le croyons, travaillé contre lui-même en obligeant Consalvi à quitter la secrétairerie d’état. Il est toujours bon, même pour des adversaires, que les places considérables et la conduite des grandes affaires soient remises aux plus habiles, surtout lorsque ces habiles sont en même temps des hommes consciencieux et modérés. Cette faute d’avoir écarté des conseils du saint-père, le ministre le plus capable, Napoléon eut le mérite, disons même le courage, rare chez lui, de la reconnaître publiquement, et cela devant Consalvi lui-même ; mais en 1811 il n’était plus temps de la réparer. La série précipitée des mesures acerbes qui avait alors confiné le saint-père à Savone avait fatalement amené une situation dont Napoléon lui-même n’était plus entièrement le maître. Dans les circonstances où il lui aurait été profitable d’être circonspect et modéré, il n’avait pas su l’être. Resté encore tout-puissant pendant de longues années, mais de plus en plus lancé dans de téméraires et périlleuses entreprises, le chef de l’empire français ne devait plus rencontrer cette heureuse coïncidence des événemens où, sans se diminuer en rien, il aurait dépendu de lui de transiger honorablement avec le chef de l’église romaine. Les occasions ainsi perdues ne se retrouvent jamais. En 1806, l’empereur ne songea pas un instant à saisir celle qui lui était si heureusement et si généreusement offerte. Il en fut pour lui de la démission volontaire du cardinal Consalvi comme il en avait été de l’éloignement spontané de M. Jakson. Il ne daigna même pas s’en apercevoir. Ce sera notre triste tâche d’avoir à raconter comment, par suite des violences redoublées de l’empereur et malgré l’inaltérable douceur de Pie VII, les choses en vinrent bientôt entre eux à toute extrémité. Cependant, avant de montrer Napoléon s’emparant de la ville de Rome par surprise et mettant inopinément sa main hardie sur le chef inoffensif de la catholicité, les nécessités de notre sujet veulent que nous repassions pour un moment de ce côté des Alpes. Nous aurions négligé, un des plus curieux sujets de réflexion, que ce récit puisse offrir à l’attention de nos lecteurs, si nous ne leur montrions d’abord de quelle façon le souverain qui se préparait à faire intervenir la force brutale dans ses débats avec le saint-père comprenait à la même époque son rôle de protecteur de la religion en France, et la nature de ses relations avec le clergé et les catholiques de son empire. Ce sera l’objet de notre prochaine étude.


D’HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue du Ier juillet.
  2. Note du cardinal Fesch au cardinal Consalvi. Rome, 2 mars 1806.
  3. Vie du cardinal Fesch, par l’abbé Lyonnet, t. II, p. 4.
  4. Note du cardinal Fesch au cardinal Consalvi, 2 mars 1806.
  5. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 423.
  6. Id., ibid., p. 423, 424, 425.
  7. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 429.
  8. Dépêche du cardinal Consalvi au cardinal Fesch, 3 mars 1806.
  9. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p, 433.
  10. Lettre du pape Pie VII à l’empereur Napoléon, 21 mars 1806.
  11. Note de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, au cardinal, Caprara, 18 avril 1806.
  12. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 434.
  13. Id., Ibid., p. 440.
  14. Lettre confidentielle du cardinal Consalvi à M. de Talleyrand. Vie du pape Pie VII, par M. Artaud, t. II, p, 107.
  15. Les personnes qui seraient curieuses de comparer la teneur des instructions données par l’empereur à M. de Talleyrand avec la teneur même des notes signées en effet par le ministre des relations extérieures n’ont qu’à lire, à la date du 26 avril et du 16 mai 1806, les projets de notes qui font partie de la correspondance de l’empereur et les dépêches de M. de Talleyrand en date du 28 avril et du 19 mai de la même année. Voici un exemple parlant de lui-même. Napoléon écrit : « L’empereur n’a pu que reconnaître l’extrême impéritie et la mauvaise volonté de la cour de Rome… » M. de Talleyrand, sans y beaucoup changer, modifie ainsi l’expression du même reproche : « Sa majesté avait lieu de croire les ministres de la cour de Rome assez éclairés et assez bienveillans… »
    Puisque nous rencontrons de nouveau le nom de M. de Talleyrand, nous en profiterons pour dire que des circonstances venues récemment à notre connaissance rendent assez douteuse l’existence réelle de la note dont nous avons parlé dans l’étude qui a paru dans le numéro du 1er janvier de la Revue, note par laquelle M. de Talleyrand aurait conseillé à l’empereur l’exécution du duc d’Enghien. Il est en effet avéré qu’un secrétaire de M. de Talleyrand, avec lequel il s’est brouillé pendant les dernières années de sa vie, était arrivé à imiter si parfaitement son écriture, qu’il a pu en maintes occasions, du vivant de M. Talleyrand, mais surtout depuis sa mort, montrer à beaucoup des contemporains et des amis du prince une certaine quantité de lettres dans lesquelles, avec une rare habileté, il avait intercalé des passages de nature à nuire à la réputation de celui qui lui avait accordé sa confiance. La fraude qui a trompé tant de gens a depuis été parfaitement établis et hautement reconnue par le coupable lui-même. Il est donc possible et il paraît même probable, à cause de la netteté et de la violence des expressions dont M. de Talleyrand aurait bien su se garder en pareille occasion, que cette pièce, à laquelle nous avons prêté trop de créance et qui avait été acceptée comme authentique par des juges extrêmement compétens, peut être mise au nombre de celles qui doivent être tenues en très grande suspicion.
  16. Note de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, au cardinal Caprara, légat du pape à Paris, 18 avril 1806.
  17. Note du cardinal Caprara à M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures (derniers jours d’avril ou premiers jours de mai 1806).
  18. « Le cardinal Consalvi m’a dit que les dépenses occasionnées par nos troupes s’élèvent déjà à 1,400,000 piastres, somme qui s’accroissait chaque jour de 4 ou 5,000 piastres pour l’entretien de la garnison d’Ancône, etc… Je répondis que je croyais que la France avait remboursé les avances faites ou donné du moins des à-compte. Le secrétaire d’état me protesta qu’on n’avait absolument rien donné, et je ne peux pas dissimuler que cette assertion m’a été confirmée par le cardinal Fesch. » — Dépêche de M. Alquier, 17 mai 1806.
  19. Note du cardinal Caprara en réponse a la note de M. de Talleyrand en date du 30 avril 1806.
  20. Note du cardinal Fesch au cardinal Consalvi, 23 avril 1806.
  21. Note du cardinal Consalvi au cardinal Fesch, 26 avril 1806.
  22. Note à présenter au cardinal Caprara, 16 mai 1806, insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier, t. XII, p. 374.
  23. Lettre de l’empereur au roi de Naples, le 6 mai 1806. — Tome XII, p. 354 de la Correspondance de Napoléon Ier.
  24. Note du cardinal Consalvi à M. Alquier, 11 juin 1806.
  25. Note remise par les nonces du pape près les différentes cours, même date.
  26. Lettre de l’empereur au pape, 18 avril 1806. (Cette lettre n’a pas été insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier.)
  27. Note de M. Alquier au cardinal Consalvi, 17 juin 1806.
  28. Lettre de l’empereur au cardinal Fesch, 16 mai 1806. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XII, p. 375.
  29. Lettre de l’empereur au roi de Naples, 5 juin 1805, t. XII, p. 432.
  30. Lettre de l’empereur au cardinal Fesch, du 16 mai 1806.
  31. Lettre de l’empereur à M. de Talleyrand, 26 mai 1806. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XII, p. 402.
  32. Lettre du 16 mai 1806.
  33. Dépêche du cardinal Caprara au cardinal Consalvi, du 5 avril 1806. «… Depuis le 1er jour de sa mission, le cardinal-légat remplissait ses dépêches de toutes les arguties possibles pour engager le pape à souscrire aux volontés de l’empereur. » — Mémoires de Consalvi, t. II, p. 448-449.
  34. Lettre du pape au cardinal Caprara, 13 juin 1806.
  35. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 446. — Dépêche du cardinal Consalvi au cardinal Caprara, 23 mai 1806, 24 mars 1806, 14, 16 et 17 juin 1806.
  36. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 475.
  37. Dépêche de M. Alquier à M. de Talleyrand, 17 mai 1806. — Nous prenons cette version du dialogue entre le saint-père et le ministre de France dans la dépêche de M. Alquier. Les choses sont un peu différemment racontées dans les dépêches du cardinal Consalvi au cardinal Caprara des 23, 24 et 28 mai 1808, et d’une façon qui est naturellement plus défavorable au cardinal Fesch ; mais, conformément à notre habitude, nous préférons appuyer notre récit sur des documens qui, par leur origine même et par la nature des opinions connues de ceux qui les produisent, sont d’autant plus irréfutables.
  38. Dépêches de M. Alquier du 17 mai 1806.
  39. « Le cardinal Fesch ne croit pas pouvoir me communiquer ni instructions ni la correspondance à laquelle elles ont donné lieu. » (M. Alquier à M. de Talleyrand, 17 mars 1806.)
  40. Mémoires du cardinal Consalvi, t. II, p. 449.
  41. Note du cardinal Caprara à M. de Talleyrand, 14 juin.
  42. Dépêche particulière du cardinal Consalvi au cardinal Caprara, 17 juin 1806.