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L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)/19

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L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 641-665).
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XIX.

LE CONCILE NATIONAL. — DEUXIÈME PARTIE.


I. Mémoires du cardinal Consalvi. — II. Œuvres complètes du cardinal Pacca. — III. Correspondance du cardinal Caprara. — IV. Correspondance de Napoléon ier. — V. Dépêches diplomatiques et documens inédits français et étrangers, etc.


I

« Depuis le commencement des différends entre le pape et Napoléon, on allait de singularités en singularités, remarque l’abbé de Pradt, tant les affaires ecclésiastiques sont épineuses. L’enlèvement et la captivité de Pie VII formaient déjà des scènes bien étranges… Il n’y manquait qu’un concile. On l’eut en juin 1811… Cependant, continue l’archevêque nommé de Malines, la connaissance de l’esprit des faits importe plus que la connaissance des faits eux-mêmes, car là réside la partie vraiment substantielle de l’histoire… » Cette réflexion est fort juste. C’est pourquoi, grâce aux utiles renseignemens qu’a bien voulu fournir ce délié confident des projets de l’empereur, et non moins aidé par les curieuses révélations qui nous sont arrivées du camp opposé au sien, nous voudrions, avant de raconter le détail des délibérations intérieures du concile, expliquer avec autant de précision que possible quelle était, à l’égard du chef de l’état, du clergé et du public de cette époque, la position des prélats solennellement réunis dans cette assemblée, convoquée si fort à l’improviste et non moins brusquement dissoute.

Ainsi que nous l’avons constaté dans notre précédente étude [1], la composition du concile était aussi incomplète qu’irrégulière. En principe, il devait être formé de l’épiscopat des contrées soumises à la domination de l’empereur Napoléon tant en France qu’en Italie et en Allemagne. Alors même que les titulaires de ces sièges auraient tous été appelés à Paris, leur concours dans cette capitale n’aurait pas encore constitué à beaucoup près un concile œcuménique, car jamais on n’a appelé de ce nom que l’assemblée générale de tous les évêques de la chrétienté présidés par le saint-père ou par un de ses légats. Suivant la tradition catholique, aux conciles œcuméniques seuls appartient le droit de prononcer sur les questions de dogme ou de discipline générale. A défaut d’une pareille autorité, les prélats que le tout-puissant maître de la France venait de placer sous la présidence de son oncle le cardinal Fesch pouvaient-ils au moins revendiquer les privilèges encore considérables, quoique beaucoup plus restreints, d’un concile national ? Cela même était assez douteux. En ce qui regardait la France, c’était bien en effet un concile national, car, à l’exception de l’évêque de Séez, contraint de se démettre, tous les prélats de l’empire avaient été régulièrement convoqués. Il n’en avait été ainsi ni pour l’Allemagne ni pour l’Italie. C’était moquerie de considérer le clergé des provinces situées de l’autre côté du Rhin comme dûment représenté dans un concile où il comptait au plus quatre ou cinq évêques. Cela n’était pas beaucoup plus sérieux à l’égard de l’Italie, alors que l’évêque même de Rome, chef suprême de la catholicité, était prisonnier à Savone, et que treize des membres du sacré-collège, dépouillés de leur pourpre, demeuraient placés sous la surveillance de la police impériale. Parmi les prélats des pays d’outre-monts, un peu moins de la moitié avaient été mandés à Paris ; les autres avaient été ou exclus de la liste comme suspects, ou enlevés de force de leurs diocèses pour être transportés sous escorte de gendarmes dans quelques villes de France où l’empereur les retenait encore.

Tout avait donc été nouveau et anormal dans la convocation du concile. Ce qui était non moins fâcheux, la tradition, cette règle de tout temps chère à l’église qui préside d’ordinaire sans nulle contestation au gouvernement des affaires religieuses, ne fournissait aucun précédent qui fût directement applicable aux circonstances du moment. Si les représentans des diocèses de la catholicité entière s’étaient en 1811 rencontrés tous dans les salons de l’archevêché de Paris, ils eussent probablement adopté, non sans quelque embarras peut-être, car elles dataient de plus de deux siècles et demi, les règles qui avaient présidé au dernier concile œcuménique, c’est-à-dire à celui qui fut tenu à Trente en l’année 1545. D’un autre côté, si les évêques de France y avaient été seuls convoqués, ils auraient pu s’aider d’un nombre suffisant de précédens historiques, assez divers, il est vrai, et passablement confus, propres néanmoins à les éclairer sur la marche autrefois suivie en pareille circonstance dans les provinces de l’ancienne Gaule ; mais la réunion simultanée de trois clergés différens, dont un seul, celui de l’empire français, était au grand complet, ne formait pas, à proprement parler, un véritable concile national. Par le nombre et par l’origine étrangère des prélats convoqués, « il était, suivant les expressions de l’abbé de Pradt, beaucoup moins qu’un concile œcuménique, mais aussi beaucoup plus qu’un concile privé national ou autre [2]. » De là mille perplexités pour ceux qui avaient reçu mission de la part de l’empereur de lui indiquer la façon dont il fallait procéder aujourd’hui. On avait bien trouvé, en remontant jusqu’à Charlemagne, dont le nom revenait si fréquemment sur les lèvres de Napoléon et dont les exemples avaient acquis tout à coup une si grande autorité, on avait trouvé, dis-je, un concile composé d’évêques appartenant à diverses nationalités solennellement tenu à Francfort devant le grand empereur d’Occident et pour ainsi dire sous sa présidence. C’était un précédent terriblement ancien, et depuis lors les temps avaient quelque peu changé. En parcourant les parchemins poudreux ramassés dans les trésors de nos vieilles abbayes et que déchiffrait pour eux M. Daunou, le directeur des archives impériales, le ministre des cultes, M. Bigot, et les évêques attachés au parti de la cour n’avaient pas tardé à reconnaître que les assemblées de ces temps reculés avaient été mi-partie religieuses et mi-partie politiques. Non-seulement Charlemagne y avait joué un rôle prépondérant, ce qui n’était pas fait pour effrayer l’empereur ; mais cette intervention avait été directe, patente et toute personnelle, ce qui était un peu plus embarrassant. Les dignitaires du clergé n’y avaient pas seuls figuré. ; les plus hauts personnages de la cour y avaient également été convoqués. Or, s’il eût volontiers, à l’instar de Charlemagne, signé le décret ou, comme on disait alors, le canon portant condamnation apostolique à l’égard d’un certain duc de Tassillon coupable de s’être révolté contre le chef de l’empire, Napoléon se souciait médiocrement de venir siéger, couronne en tête, au beau milieu du parvis de Notre-Dame. Il lui convenait encore moins de s’y présenter introduit par M. de Talleyrand, flanqué à droite et à gauche de MM. Cambacérès et Regnault de Saint- Jean-d’Angely, pour y discuter autant qu’un père du concile toutes les matières théologiques qui seraient soumises à la docte assemblée, et de prendre au besoin la plume, comme l’avait fait son glorieux prédécesseur, afin de ramener dans le chemin de l’orthoxie un certain Elipand, évêque de Tolède, dont la fausse doctrine avait motivé la réunion du concile de Francfort. Si amoureux qu’il fût devenu des souvenirs du bas-empire et du moyen âge, si assuré qu’il pût être, et avec grande raison, du respect de ses sujets et du sérieux mêlé de crainte avec lequel ils étaient disposés à juger tous ses actes, l’empereur avait gardé un trop juste instinct des sentimens des générations auxquelles il appartenait pour vouloir en plein XIXe siècle hasarder une telle épreuve et risquer sa personne dans une pareille mise en scène : son plan était tout autre.

Depuis le jour où de sa main glorieuse il avait posé lui-même sur son front le diadème impérial, les rapports qu’il avait entretenus avec les chefs spirituels des divers diocèses de France avaient fait naître chez Napoléon l’idée, malheureusement trop fondée, que, moyennant un peu d’art et sans trop de frais, il en obtiendrait à peu près ce qu’il voudrait. Il faut ajouter que les conversations intimes et de plus en plus fréquentes qu’en ces derniers temps il avait eues avec les membres des deux commissions ecclésiastiques, particulièrement avec les évêques envoyés en députation près du pape à Savone, n’avaient pas peu contribué à fortifier chez lui une si déplorable conviction. Il était maintenant persuadé que, sans se produire publiquement, ce que l’époque ne comportait guère, en restant pour ainsi dire caché dans les coulisses, il pouvait diriger le concile de 1811 à Paris aussi complètement que le fondateur de la dynastie carlovingienne avait mené celui de Francfort en 794. Cette confiance, que l’événement n’a pas justifiée, les prélats qui fréquentaient les Tuileries l’avaient inconsidérément fait naître dans l’esprit de leur maître en lui répétant sans cesse et de bonne foi qu’il pouvait fermement compter sur l’attachement et la fidélité du clergé français. Il y avait à distinguer dans cette banale formule, dont n’ont jamais cessé d’user les courtisans de toutes les conditions et de tous les siècles. Pour ce qui était de la fidélité, les membres de la commission ne pouvaient s’être avancés trop loin, « carie clergé, défendu par ses principes, était incapable d’y manquer jamais. En allant jusqu’à parler en ce moment de son affection, nous a confessé plus tard l’un de ces évêques, plus clairvoyant que ses collègues, les membres de la commission s’étaient beaucoup avancés… L’anxiété avait gagné le clergé. La séquestration du pape le faisait souffrir, et le détachait beaucoup de celui qui en était l’auteur. L’incertitude, la frayeur, fomentées par les ennemis de l’empire, menaçaient de jeter quelque trouble dans une réunion où les esprits devaient s’échauffer tout naturellement les uns les autres par cela seul qu’ils seraient plus rapprochés. Il était à craindre aussi que des influences détournées, invisibles, ne s’insinuassent parmi eux et ne finissent par les diriger même à leur insu… Placés entre le pape et Napoléon, les évêques penchaient vers le premier de tout le poids de leurs inclinations et de la conformité de leur état. Les malheurs de Pie VII ne pouvaient qu’avoir ajouté à l’attachement et au respect qui sont les sentimens naturels de l’épiscopat à l’égard du souverain pontife, et qui ont toujours fait partie des habitudes de celui de France. D’ailleurs, entre un pape et un prince temporel, surtout quand il est suspect de philosophie, quel clergé balancera jamais ? Quel clergé croira jamais tout à fait au prince qu’il suppose ne pas croire tout à fait en lui ? Napoléon se conduisait en cette occasion comme l’eût fait Louis XIV ; mais il était loin d’être dans la même position [3]. »

Cependant, si Napoléon, ainsi que le remarque judicieusement l’auteur des Quatre Concordats, n’était pas à l’égard des prélats de son empire dans la même situation que le dévot monarque qui n’hésitait pas à prêter ses soldats à l’église catholique afin de l’aider à convertir les protestans, il s’en fallait également de beaucoup que le clergé de 1811, par sa composition et par son esprit, fût semblable à celui de l’ancienne monarchie. La France, sous le règne de Louis XIV, possédait un épiscopat non-seulement fameux par la science et par la juste renommée des Bossuet et des Fénelon, mais aussi très haut placé dans la considération des contemporains par l’illustre origine, par la grande existence territoriale, par l’influence individuelle, et souvent par la fortune personnelle considérable de la plupart de ses membres. Prise en corps, l’église gallicane était alors honorée dans toute la catholicité à cause de son mérite incontesté, de sa notoire indépendance. Dans l’opinion générale, comme à ses propres yeux, elle était véritablement.capable de comprendre, de balancer, de défendre tour à tour avec la même puissance et avec le même succès les droits du prince temporel qui trônait alors à Versailles et ceux du chef spirituel qui résidait à Rome. Combien tout cela était changé, et qu’il était loin d’en être encore ainsi ! Le public le sentait bien, les prélats en avaient conscience ; mais personne ne le savait mieux que le signataire du concordat et le rédacteur des articles organiques. Depuis la signature du contrat synallagmatique passé entre le premier consul et la cour de Rome, par suite de la législation mise alors en vigueur, par suite des habitudes qu’ils avaient laissé prendre au chef de l’état et aux représentans de l’autorité civile, par suite de celles qu’ils avaient contractées eux-mêmes, les évêques, qu’ils l’eussent ou non voulu, étaient devenus, bien plus que sous l’ancien régime et fort au-delà de ce qui était juste, naturel ou seulement convenable, de véritables fonctionnaires publics simplement préposés dans la pensée de Napoléon au gouvernement des choses religieuses. C’était sur ce pied que l’empereur avait résolu d’en agir désormais avec eux, et tel avait bien été le cachet particulier et très marqué que dès le premier jour il avait entendu donner à ses relations officielles avec le concile national. D’avance, il ne faut pas l’oublier, il avait pris soin de régler par lui-même le fond, la forme et les limites des délibérations. N’y voulant pas assister de sa personne, il y avait envoyé les deux ministres des cultes de France et d’Italie, non-seulement pour agir et parler en son nom, mais aussi, suivant ses propres expressions, pour faire la police de l’assemblée, et afin qu’à défaut du maître ils fussent en état d’exercer de visu la surveillance la plus directe et la plus minutieuse sur la manière dont leurs subordonnés, les évêques des deux pays, allaient exercer leur mandat [4]. Ce n’est pas tout. Libre de son temps, que n’absorbait pas, à beaucoup près, la direction lointaine à donner à la guerre d’Espagne, tout entier, pour le moment du moins, aux questions théologiques, qui intéressaient vivement son vif et subtil esprit, causant presque chaque soir dans les salons de Saint-Cloud avec son oncle, le président du concile, avec son premier aumônier, l’archevêque de Malines, de préférence encore avec l’archevêque de Tours et surtout avec l’évêque de Nantes, si fort empressés tous deux à lui faire part de leur science canonique, l’empereur avait de plus en plus arrangé dans sa tête qu’à l’aide de si habiles auxiliaires il lui serait aisé de se rendre le maître absolu du concile. Comme toujours, le cardinal Fesch s’était d’avance porté fort auprès de lui pour tous ses collègues. Il avait clairement donné à entendre qu’il avait si bien préparé les choses qu’en toute occasion l’assemblée lui laisserait par déférence le soin de désigner lui-même les membres de ses diverses commissions. Il ferait attention de n’y admettre que des prélats sûrs et prudens, et parmi eux ceux-là surtout que l’empereur daignait honorer de sa confiance particulière. Ces évêques auraient toute facilité pour s’entendre avec lui chaque jour dans des conférences familières et secrètes. Ils seraient ainsi assurés de ne jamais proposer à leurs collègues que des résolutions déjà débattues en présence du souverain, convenues avec lui, et qui ne risqueraient pas de contrarier ses vues. Tout se passerait, pour ainsi dire, en famille, et de cette façon le Charlemagne des temps modernes, sans avoir été un instant compromis devant un public indifférent ou railleur, et tout en ménageant ostensiblement, s’il s’en rencontrait, les susceptibilités des prélats les plus ombrageux, n’en demeurerait pas moins autant que l’empereur des temps passés le véritable théologien du concile assemblé sous son règne et l’arbitre définitif des questions que, pour la forme seulement, il aurait eu l’air de lui soumettre. La combinaison était admirable. Par malheur, ce dessein si bien conçu avait commencé par recevoir un assez rude échec, lorsque, contre toute probabilité et malgré la prétention, il est vrai, assez vite retirée de leur président, les évêques convoqués à Notre-Dame avaient témoigné la volonté de nommer eux-mêmes au scrutin secret la commission chargée de rédiger l’adresse à l’empereur. Que voulait dire cet acte inattendu, et que fallait-il en conclure ? Était-ce simple inadvertance, ou bien fallait-il y voir une velléité d’opposition ? Cette incertitude allait être à peu près éclaircie par ce qui se passerait dans l’intérieur de la commission de l’adresse, et cela seul donnait quelque intérêt à ses futures délibérations, car il ne s’agissait en aucune façon de répondre encore au message par lequel l’empereur avait clairement posé la question de l’institution canonique. Une autre commission, qui ne se réunit que plus tard, devait remplir cette tâche autrement importante. Dans la pensée de la majorité du concile, les membres qu’ils venaient de choisir n’avaient alors rien de plus à faire qu’à leur apporter un de ces projets d’adresse, conçus en termes respectueux, vagues et généraux, qui servent aux assemblées délibérantes à témoigner de leur respect et de leur reconnaissance pour le prince qui daigne consentir à prendre leurs avis. L’empereur toutefois ne l’entendait pas ainsi. Mécontent de la manière dont les choses avaient jusqu’à présent tourné, plus impatient que raisonnable, comme toujours démesurément pressé d’en venir à ses fins, Napoléon, au lieu de laisser aux esprits le temps de se calmer, au lieu de permettre à cette commission, la première nommée par le concile, de se renfermer dans la facile mission qui lui était tout naturellement assignée, avait résolu de la compromettre à fond dans sa propre cause, en lui faisant tout d’abord professer in extenso et sans réticence l’ensemble des thèses qu’il s’efforçait, depuis plusieurs années déjà, d’opposer aux doctrines de la cour de Rome. Dans cette occasion, l’habile M. Duvoisin, évêque de Nantes, fut, comme on pouvait s’y attendre, l’instrument choisi par Napoléon pour mener à bien un dessein qui ne tarda guère à devenir évident pour tous les membres de la commission de l’adresse.


II

Le vendredi 21 juin, les membres de cette commission étaient assemblés chez le cardinal Fesch. Ils étaient au nombre de sept, non compris le président. C’étaient les archevêques de Ravenne, de Turin et de Tours, les évêques de Nantes, de Troyes, de Gand et de Montpellier ou d’Évreux [5]. Presque à l’ouverture de la séance, M. Duvoisin, évêque de Nantes, tira de sa poche et lut un projet d’adresse qu’il avait rédigé d’avance. Comme la réputation de ce prélat était grande et méritée, personne ne s’étonna qu’il eût pris de lui-même cette initiative. Cependant on s’aperçut bientôt qu’au lieu de contenir simplement, comme il eût été naturel, de purs témoignages de respect et d’attachement pour la dynastie impériale et une sorte d’adhésion générale aux principes du gouvernement, ce qui était dans les vœux de tous, l’adresse proposait de lier d’avance le concile sur tous les points, et n’était rien moins en réalité qu’un véritable traité de théologie d’état : elle abordait successivement toutes les questions alors le plus ardemment controversées, et parlait notamment en termes très accentués de la bulle d’excommunication lancée par Pie VII contre Napoléon. La stupéfaction fut extrême. M. Duvoisin avait à peine fini sa lecture que chacun des membres de la commission se mit à regarder son voisin ; puis, après un moment de silence, les objections les plus diverses s’élevèrent de tous les côtés à la fois.

Étonné à son tour, l’évêque de Nantes, qui ne s’attendait à rien moins qu’à l’effet qui allait suivre ses paroles, répondit assez fièrement que « son travail avait été communiqué à l’empereur, et qu’il avait déjà reçu de lui la plus complète approbation. » Au lieu de la surprise, ce fut l’indignation qui se put lire à ces mots sur tous les visages ; mais cette indignation, il eût été dangereux de l’exprimer trop haut. M. de Broglie, évêque de Gand, tout plein encore du souvenir de la malveillance que lui avait récemment témoignée Napoléon, et qui s’était promis à lui-même de s’effacer autant que possible, ne put toutefois se contenir. Prenant le premier la parole, il confessa ingénument à son collègue que « l’aveu qui venait de sortir de sa bouche le pénétrait de tristesse. Il lui rappela que Bossuet avait jadis hautement réclamé contre Louis XIV, dont une décision prise en conseil avait prescrit aux évêques de lui soumettre leurs mandemens. Le roi, en raison de ses grands mérites et des services qu’il avait rendus à l’église, avait exempté Bossuet de la mesure. Celui-ci avait refusé l’exemption, disant qu’il la voulait pour l’épiscopat français tout entier, et Louis XIV avait retiré son arrêt [6]… » — « D’ailleurs, ajouta M. de Broglie, comment M. de Nantes n’avait-il pas réfléchi qu’il avait ainsi violemment compromis non-seulement les membres de la commission, qui pouvaient songer à modifier son projet d’adresse, mais le concile lui-même, qui avait aussi le droit d’y introduire de notables changemens, et même, si cela lui convenait, de le rejeter entièrement ? Et quelle ne serait pas alors l’irritation du souverain !… » Insistant sur ce que la démarche de M. Duvoisin avait de coupable et d’inouï, car elle mettait les évêques en seconde ligne dans un acte qui les concernait aussi essentiellement, M. de Broglie fit sentir à quel point il était nécessaire que le concile agît, parlât, écrivît lui-même ses adresses ainsi que toutes les autres pièces officielles qui émaneraient de lui, sauf (ce qui restait à examiner) à pressentir ensuite sur le contenu l’opinion du souverain afin de ne pas exciter des orages.

L’évêque de Nantes, un peu troublé de cette apostrophe, essaya de se justifier en se rejetant sur les difficultés des circonstances, en disant qu’il ne fallait pas faire cabrer l’empereur ; mais tous les membres de la commission, justement effrayés sans doute de la situation compromettante où les avait placés l’indiscrétion de leur collègue, appuyèrent vivement l’opinion de M. de Broglie. « M. Duvoisin, confondu alors et comme atterré, demeura couvert de honte, dit la relation manuscrite à laquelle nous empruntons quelques-uns de ces détails, et fut réduit au plus complet silence. » Si nous nous en rapportons au journal de M. de Broglie, les sarcasmes même ne lui furent point épargnés. « Au reste, monseigneur, lui aurait dit le cardinal Fesch, quelque peu jaloux de son crédit à la cour, c’est à vous de présenter nos idées à l’empereur, car il a dit récemment que vous le faisiez bon catholique en lui parlant religion, tandis qu’un autre évêque le ferait protestant. » Nous ne savons si M. de Nantes trouva le compliment très gracieux. « En effet, ajouta aussitôt après l’évêque de Troyes, M. de Boulogne, afin sans doute que son collègue ne pût se tromper sur les sentimens de la commission, vous n’avez pas, monseigneur, de quoi vous vanter beaucoup [7]. » L’incident qui venait de se produire ouvrait évidemment la voie aux récriminations, car dans cette même réunion, l’évêque d’Évreux ayant fait remarquer sans beaucoup d’à-propos que c’étaient les commissions ecclésiastiques dont il faisait partie qui en 1810 et 1811 avaient les premières donné l’idée de convoquer le présent concile, M. de Broglie se hâta de lui demander Il s’il était sûr que ce fût là ce qu’il avait fait de mieux dans sa vie. — A quoi M. de Barrai, archevêque de Tours, avait répondu : Nous avons très bien fait. — Oui, vraiment, ce fut un bel ouvrage, reprit à son tour son collègue de Gand. Pour tirer d’embarras quelques évêques qui pouvaient et qui devaient sans façon se déclarer incompétens, vous avez demandé un concile national, et qu’avez-vous gagné ? Un an de répit ! Mais vous voilà retombés de nouveau plus rudement, et nous tous avec vous, dans une quantité d’embarras qui mettent en péril la cause même de l’église. — Cette fois M. de Tours ne répliqua point [8]. » De si aigres discussions n’avançaient pas beaucoup les affaires. Elles marchaient d’autant moins vite que le concile avait nommé, on ne sait pourquoi, une autre commission qui devait préparer un certain mandement dont les premiers momens passés, il ne fut plus jamais question. Le cardinal Fesch avait voulu que la commission de l’adresse et celle du mandement se réunissent ensemble. A l’une de ces séances, le projet mis en avant par M. Duvoisin fut relu en entier et discuté article par article. M. de Broglie ouvrit l’avis que l’on devait commencer par demander au nom du concile la liberté de Pie VII, et se borner pour tout le reste à des hommages de dévouaient, de fidélité et de respect pour la personne du souverain ; mais il ne fut pas appuyé. Il lui fut répondu, ce qui n’était que trop vrai, que l’empereur voulait autre chose, et que sans cela il se mettrait dans une grande colère. En vain M. de Broglie remontra qu’il y avait des choses plus redoutables encore pour des évêques que la colère du prince, que tout s’était perdu et se perdrait encore de plus en plus par la faiblesse des évêques ; en vain il prédit, et en cela du moins il ne fut pas le seul, que l’adresse, telle qu’elle était rédigée, ne passerait jamais au concile. Les membres de la commission ne voulurent jamais aller aussi loin que l’évêque de Gand ; ils se contentèrent de retrancher du texte primitif une certaine quantité de phrases et d’expressions qu’ils jugeaient malsonnantes. Quant à la question de l’excommunication, longuement et directement traitée dans le projet d’adresse, ils se bornèrent à poser certains principes généraux. De ce travail de révision, de cette cote mal taillée entre l’approbation et la critique, il sortit une pièce assez informe que l’évêque de Nantes avouait ne plus lui plaire du tout. Personne au fond n’en était satisfait, « car, dit notre relation manuscrite, la crainte de se compromettre avec l’empereur avait affaibli beaucoup l’expression des pensées de la majorité de la commission, et lui avait fait conserver beaucoup trop d’une adresse qu’il eût fallu rejeter tout entière [9]. » Quant à M. de Broglie, il déclara que jamais il ne signerait cette adresse.

Pendant tout le temps pris par ces discussions, le concile avait comme chômé, attendant que la commission de l’adresse eût fini son travail. Il se réunit de nouveau dans le courant de la dernière semaine de juin, et tint coup sur coup deux ou trois congrégations générales. Quel accueil les prélats réunis allaient-ils faire au projet assez considérablement modifié de l’évêque de Nantes ? L’attente de cette discussion préoccupait justement l’empereur et les prélats de son parti, car elle ne pouvait manquer de fournir les plus clairs indices sur les véritables dispositions du corps entier de l’épiscopat. Au début de la séance, le cardinal Fesch donna lecture d’une lettre par laquelle le grand-maître des cérémonies le prévenait que l’empereur recevrait le concile le dimanche 30 juin, Un paragraphe de cette lettre disait d’ailleurs expressément que l’adresse sur laquelle les évêques s’apprêtaient à délibérer devait être au préalable communiquée à sa majesté [10]. Ceux qui avaient conseillé cette démarche à double sens, où perçait la menace, à peine déguisée sous l’apparence d’une politesse, connaissaient fort mal à coup sûr le tempérament ordinaire des assemblées délibérantes. Jamais, si grande que soit leur complaisance, elles n’ont aimé qu’on leur mît aussi ouvertement le marché à la main. M. Duvoisin put s’en apercevoir lorsqu’il eut donné connaissance au concile de son projet d’adresse, immédiatement traduit en italien par l’un de ses collègues pour ceux des membres de l’assemblée qui ne comprenaient pas le français. Avant que la lecture n’en fût complètement finie, avant qu’aucune bouche ne se fût ouverte pour l’attaquer ou le défendre, déjà les deux ministres de l’empereur présens aux délibérations du concile avaient pu deviner, rien qu’à regarder l’attitude des quatre-vingt-quinze évêques qu’ils avaient devant eux, à quel point les choses se passeraient autrement cette fois que dans la réunion des sept commissaires de l’adresse. S’il avait naguère été si affecté de l’accueil fait au document qu’il avait avec tant de confiance élaboré de compte à demi avec le chef de l’état, combien M. Duvoisin dut souffrir davantage encore de l’épreuve que subissait alors son malencontreux travail ! Malgré tant de retouches auxquelles il lui avait fallu consentir, le confident de Napoléon put lire dans les yeux de tous les membres du concile la même expression de stupéfaction et de mécontentement qu’il avait déjà entrevue chez les membres de la commission de l’adresse, mais non plus aujourd’hui mélangée de réserve ni de crainte. Après un moment de silence assez long, et qui pesait évidemment à tout le monde, un des prélats se leva brusquement ; c’était l’évêque de Jéricho, M. de Droste, suffragant de Munster, personnage assez peu connu, même de ses collègues, qui se fit en cette occasion, comme malgré lui, l’interprète des sentimens de tous. Sans préparation, sans phrases, sans apprêt, on l’entendit demander avec impétuosité que le concile réclamât avant toutes choses « la liberté du pape. » Un bruit confus où dominait l’approbation couvrit aussitôt ses brèves paroles. Alors, d’une voix belle et forte, avec cet élan de l’âme et du cœur qui, au dire de M. de Broglie, donnait à ses paroles l’accent d’une magnifique éloquence ; « Eh quoi ! messeigneurs, s’écria l’évêque de Chambéry, il n’est pas question de la liberté du pape dans l’adresse qu’on vient de nous lire ! Que faisons-nous donc ici, évêques catholiques réunis dans un concile sans pouvoir même communiquer avec notre chef ? Il faut, oui, il faut que nous demandions à l’empereur la liberté du saint-père. C’est notre droit, c’est aussi notre devoir. Nous le devons non-seulement à nous-mêmes, mais nous le devons aussi aux fidèles de nos diocèses, que dis-je ? à tous les catholiques de l’Europe et du monde entier… N’hésitons pas, allons, il le faut, allons nous jeter tous en corps aux pieds de l’empereur pour obtenir cette indispensable délivrance [11]. » Quel fut l’effet de cette vigoureuse apostrophe, ceux-là seuls peuvent le soupçonner qui ont été personnellement témoins de l’ascendant irrésistible qu’en peu de minutes un orateur peut conquérir sur l’assemblée à laquelle il s’adresse, lorsqu’il sait donner aux sentimens secrets qui en agitent tous les membres une forme vive et saisissante. L’enthousiasme était à son comble, et bientôt il devint évident que la motion de l’évêque de Chambéry, si profondément sympathique à l’immense majorité des prélats, ne pouvait être combattue en face ; personne ne l’essaya.

Pour détourner quelque peu l’entraînement qui menaçait d’emporter le vote de tous ses collègues, l’archevêque nommé de Malines, en tacticien habile qu’il était, s’efforça de soulever au sein du concile une question de dignité, et de faire appel à la susceptibilité des prélats. S’attachant aux derniers mots qui venaient d’être prononcés par l’évêque de Chambéry, il objecta qu’il ne pouvait convenir à un concile d’aller se jeter aux pieds d’un prince, quel qu’il fût. Cette diversion ne lui réussit guère. « Monsieur, repartit vivement l’évêque de Chambéry, je connais, je respecte et je saurai défendre autant que qui que ce soit la dignité épiscopale ; mais, croyez-moi, des évêques peuvent très bien se jeter aux pieds de leur souverain temporel pour obtenir la liberté de leur chef spirituel, et n’est-ce donc pas le cas dans une cause aussi grande de suivre les conseils de l’apôtre qui nous dit : Pressez à temps et à contre-temps, reprenez, suppliez, menacez ? » Puis, s’animant de plus en plus : « Comment, s’écria-t-il, le chapitre de Paris a bien pu demander la grâce de M. d’Astros, l’un de ses membres, et nous n’aurions pas, nous, le courage de demander la liberté du pape ! Et pourquoi l’empereur s’en irriterait-il ? Messeigneurs, la Divinité elle-même consent à être sollicitée, poursuivie, importunée par nos prières ; les souverains sont l’image de Dieu sur la terre, de quel droit se plaindraient-ils, si nous en agissons avec eux comme avec le maître du ciel ? » Ces paroles, prononcées avec une fierté toute pontificale et un accent déchirant, enlevèrent l’assemblée presque entière. Les prélats amis de la cour étaient consternés, et l’un d’eux, se tournant vers son voisin, lui murmura d’une voix basse à l’oreille : « Nous y voilà, comme je l’avais, hélas ! si bien, prévu [12]. » Les pères du concile en eftet ne se possédaient plus. M. d’Aviau, archevêque de Bordeaux, l’archevêque de Turin et l’évêque de Soissons appuient à plusieurs reprises avec beaucoup d’insistance la proposition de leur collègue de Chambéry. Seuls, le cardinal Maury, M. de Pradt et M. d’Osmond, évêque nommé de Florence, hasardent quelques objections, représentant que la liberté du saint-père et tout ce qui le concernait ne faisaient pas l’objet précis de l’adresse. Ces évêques, dont la situation n’était pas tout à fait semblable à celle de leurs collègues, puisqu’ils occupaient des sièges pour lesquels ils n’avaient pas reçu l’institution canonique, ne furent guère écoutés. M. d’Osmond en particulier déplut évidemment à l’immense majorité du concile quand il termina ses observations en rappelant que les grandes assemblées s’étaient le plus souvent mal trouvées d’avoir cédé à des mouvemens d’émotion irréfléchie. Il était grand temps que le cardinal Fesch intervînt.

Jusque-là le président du concile avait laissé passer sans mot dire toutes les paroles enflammées qui venaient de jeter au milieu de l’assemblée une animation aussi extraordinaire. Il était clair qu’il n’avait pas écouté sans plaisir les généreuses protestations des évêques en faveur du pape, et l’élan qui les portait à vouloir immédiatement réclamer sa mise en liberté n’avait pas semblé rencontrer de sa part la moindre désapprobation. Cependant, s’il persistait à se taire, il n’était pas difficile de comprendre qu’un acte des plus significatifs de la part des pères du concile allait bientôt succéder aux paroles prononcées. A voir seulement la contenance de plus en plus embarrassée des deux ministres des cultes de France et d’Italie, le cardinal ne pouvait se dissimuler l’accueil que recevrait aux Tuileries la démarche projetée. Les gestes désespérés de M. Bigot de Préameneu et ses propres souvenirs ne lui permettaient pas d’oublier que l’empereur ne lui avait rien tant recommandé que de veiller rigoureusement à ce que le concile ne se risquât jamais à prendre aucune initiative, et surtout à s’adresser brusquement à lui par la voie des motions d’ordre. Le danger était imminent ; s’il ne voulait perdre tout crédit auprès de son neveu, c’était à lui de le conjurer. Plus habile qu’il ne l’avait été en d’autres circonstances, le cardinal Fesch commença prudemment par déclarer que la proposition émanée de l’évêque de Jéricho, et si dignement soutenue par les évêques de Chambéry, de Soissons, de Turin et de Bordeaux, était au fond du cœur de tous les membres de l’assemblée, et répondait parfaitement à ses propres sentimens. Si le concile ne devait durer que peu de jours, on pourrait sans doute hasarder une semblable démarche ; toutefois, en la faisant, on s’exposerait certainement à exciter la très grande mauvaise humeur du chef de l’état. Peut-être aussi serait-il répondu que le pape n’était nullement prisonnier, et qu’il pouvait sortir de Savone pour aller ailleurs. Le vrai moment de s’exprimer comme il convenait sur ce sujet ne viendrait-il pas avec infiniment plus d’opportunité quand on traiterait la question de l’institution canonique ? Alors surtout, alors seulement, il y aurait lieu de parler à l’empereur de la déplorable situation du saint-père [13].

Ces observations du président du concile, présentées avec beaucoup de ménagement et de douceur, firent à l’évêque de Gand l’effet d’avoir été dictées au cardinal par les meilleures intentions. Elles produisirent probablement la même impression sur le concile lui-même. En tout cas, elles servirent à chacun d’avertissement. Tout le monde, en entendant ces paroles pleines de réserve de l’oncle de l’empereur, comprit de reste combien la soudaine revendication de la liberté du pape avait chance de mécontenter en haut lieu. On se le tint pour dit, et le concile, tout à l’heure plein de feu, devint tout à coup de glace pour la proposition de l’évêque de Jéricho. Avec beaucoup de présence d’esprit, le cardinal Caselli demanda néanmoins que mention fût faite au procès-verbal de l’assentiment unanimement donné en principe par le concile à l’idée de revendiquer la liberté du souverain pontife. Cela fut universellement accepté. M. de Broglie, qui ne pouvait se dissimuler combien il était déjà mal noté à la cour impériale, n’avait pris nulle part à cette discussion. Il s’était imposé la règle de ne se mettre jamais en avant dans les congrégations générales, à moins que les circonstances ne l’exigeassent impérieusement, et quand personne ne se présenterait. C’était sa pensée constante de n’apparaître qu’en seconde ligne. C’est pourquoi, après avoir dans la commission particulière invité le premier ses collègues à réclamer hautement la délivrance du saint-père, il s’était interdit d’appuyer personnellement cette motion quand elle avait été portée devant le concile, s’étant contenté d’échauffer sous main avant l’ouverture de la séance le zèle de tous ses collègues [14]. Assez triste du résultat définitif de ses efforts, mais un peu consolé par l’insertion ainsi glissée au procès-verbal, il ne put s’empêcher de faire remarquer tout bas à son voisin, le cardinal Spina, « qu’après tout la motion n’était qu’ajournée, » se réservant sans doute de la reprendre un jour pour son propre compte.

Quand on eut décidé qu’on continuerait la discussion du projet d’adresse, on s’aperçut qu’un de ces brusques reviremens d’opinion fréquemment remarqués dans toutes les réunions délibérantes, et dont les pères du concile devaient plus d’une fois donner eux-mêmes le spectacle, venait de s’opérer au sein de l’assemblée. Les prélats allaient maintenant se montrer d’autant moins disposés à subir l’influence indirecte du chef de l’état qu’ils venaient de faire preuve à son égard d’une complaisance qui leur avait plus coûté. Les Italiens, qui n’avaient peut-être pas très bien saisi le sens de ce qui venait de se passer, commencèrent l’attaque en réclamant beaucoup de changemens, d’ailleurs assez insignifians, au projet de l’évêque de Nantes. M. de Broglie, voyant la discussion sérieusement engagée, demanda qu’on insérât dans l’adresse le préambule de la déclaration du clergé en 1682. C’était, si nous ne nous trompons, le passage naguère cité par l’abbé Émery en présence de l’empereur dans la solennelle séance du conseil d’état où il avait été appelé peu de temps avant sa mort. Ce préambule de la déclaration contient en effet l’affirmation la plus positive des droits et des privilèges du saint-siège. L’évêque de Gand était suspect d’opposition, et son avis ne fut point soutenu. Peu de temps après, l’évêque d’Angers, M. de Montault, reprit la même motion avec plus de succès, mais sans obtenir encore ce qu’il demandait. Enfin l’archevêque nommé de Florence, M. d’Osmond, développa doucement, en termes également respectueux pour le pouvoir civil et pour le saint-siège, une thèse à peu près identique. Ce prélat ne pouvait, lui, être accusé d’aucune arrière-pensée. Ce qu’il proposait d’emprunter au préambule de la déclaration de 1682 parut convenir si bien aux circonstances que le concile décida immédiatement qu’on l’insérerait dans l’adresse. Plusieurs points de cette même déclaration cités par M. Duvoisin rencontrèrent beaucoup de difficultés. L’évêque de Nantes, toujours sur la brèche, fit de son mieux pour parer aux objections à force de correctifs, mais le plus souvent sans y réussir. Quand vint le paragraphe de l’adresse qui parlait de la bulle d’excommunication, l’orage soulevé domina tous les efforts de l’habile confident de Napoléon, et lui-même comprit qu’il ne pourrait jamais réussir à le faire passer. Déjà, dans le sein de la commission particulière, quelques-uns de ses collègues lui avaient représenté à quel point il était imprudent de réveiller une question assoupie, et combien l’agitation politique que ce réveil causerait dans l’esprit des catholiques, surtout de l’autre côté des monts, serait contraire aux intérêts de l’empereur. Pour écarter leurs objections, l’évêque de Nantes avait dû donner à entendre que tel était bien également son avis, mais qu’il n’avait pas dépendu de lui de garder le silence sur un sujet aussi délicat. L’empereur avait exigé qu’il en parlât. Mis en présence du concile entier et frappé de la formidable opposition qu’il voyait se dresser devant lui, M. Duvoisin perdit courage, et, après un peu d’hésitation, offrit de supprimer le malencontreux paragraphe. Ce fut un soulagement universel.

Justement parce qu’il venait de céder sur un point aussi important, ce qui risquait de mécontenter beaucoup son maître, l’évêque de Nantes tenait d’autant plus à faire accepter plusieurs autres propositions qu’il avait également déduites du troisième article de la déclaration de 1682. La première était celle-ci : « quand une église suit, une discipline approuvée par le saint-siège, un pape ne peut changer ni révoquer ce qu’ont abordé ses prédécesseurs. » Le cardinal Spina, avec beaucoup de calme, mais aussi de précision et de vigueur, se mit à combattre cette doctrine. Pour démontrer que l’assertion était fausse ou du moins n’était plus applicable, il s’appuya sur ce qui s’était passé tout récemment en France de l’aveu et sur la demande de Napoléon lui-même. « Le dernier concordat signé à Paris n’avait-il pas non-seulement détruit la discipline de l’ancienne église gallicane, mais bouleversé du même coup tout l’ordre ecclésiastique qui existait avant la révolution ? » Il était difficile que cette argumentation ne fût pas admise par une assemblée de prélats dont quelques-uns occupaient des sièges que les anciens titulaires réclamaient comme leur appartenant encore en vertu des anciens canons de l’église. Ainsi pris au défaut de la cuirasse, M. Duvoisin dut se rendre ou à peu près, et la proposition primitive fut modifiée en ces termes : « un pape ne peut révoquer ce qu’ont accordé ses prédécesseurs, sinon dans les circonstances extraordinaires et quand les besoins de l’église le demandent. »

Venait ensuite une seconde proposition, déduite, celle-là, du premier article de la même déclaration de 1682, et que M. Duvoisin avait rédigée de la façon suivante : « toute censure de l’église ou de ses ministres prononcée pour affaires temporelles est, ipso facto, nulle et de nul effet. » A l’audition de ce paragraphe, un grand nombre de membres du concile, surtout les prélats italiens, témoignèrent une surprise indignée. Au dire de M. de Broglie, rien n’eût été plus facile que de montrer par des raisonnemens sans réplique la fausseté de cette allégation ; mais, faute de temps, les prélats opposans préférèrent s’en tenir à la voie de l’autorité, c’est-à-dire donner simplement connaissance aux pères du concile des décisions prises en sens contraire par l’église réunie en corps et présidée par son chef spirituel. Déjà l’archevêque de Ravenne donnait à lire à ses voisins le décret du concile de Trente que l’on pouvait raisonnablement opposer à l’opinion de l’évêque de Nantes ; déjà celui-ci se prenait à dire : « Oh ! si le concile de Trente parle ainsi,… » quand le cardinal Maury se leva tout à coup avec l’intention évidente de prononcer un grand discours. La réputation de cet ancien membre de l’assemblée constituante, quoique déjà un peu diminuée auprès de ses collègues, était encore considérable. On écoutait avec beaucoup de curiosité son exorde assez embarrassé et ses distinctions un peu subtiles sur la différence des temps et sur la portée qu’il convient de donner à des sentences dogmatiques susceptibles peut-être de recevoir, suivant les circonstances, des interprétations très différentes, lorsque l’évêque de Gand l’arrêta court en lui disant : « Monseigneur, vous faites un commentaire. Ne serait-il pas plus opportun que vous lisiez tout simplement le texte du décret du concile de Trente ? [15]. » Soit que le texte en question ne lui fût pas suffisamment favorable, soit plutôt que, de longue date habitué à lire sur les visages le sentiment de ceux auxquels il s’adressait, le vieux lutteur qui jadis avait bravé tant de bruyans orages afin de défendre les droits de l’église trouvât ce jour-là une insurmontable difficulté à lutter contre la muette indignation de ses pieux collègues, on le vit se rasseoir soudain pour se renfermer pendant le reste de la séance dans un silence complet. Plus courageux que son collègue de Paris, l’évêque de Nantes s’évertua encore à donner au décret émané du concile de Trente un sens que la majorité paraissait résolue à ne pas lui reconnaître. Son insuccès fut pareil. Le titulaire du siège de Citta-della-Pieve, le seul des prélats romains qui ait assisté au concile, connu d’ailleurs de l’autre côté des monts pour un théologien consommé, commença un troisième discours pour soutenir la même doctrine. Il ne put même pas l’achever, et s’interrompit tout à coup quand il entendit ses compatriotes, le cardinal Spina et l’évêque de Côme, lui crier de leur place que ses propres ouvrages étaient contraires à l’opinion qu’il défendait en ce moment. Les débats devenaient de plus en plus irritans, la confusion même allait s’y mettre, car on retombait forcément dans les questions de doctrine déjà débattues et réglées, lorsque le cardinal Spina remit un peu de calme dans les esprits par une réflexion aussi sage que pratique. « S’appuyant sur le témoignage de tous les évêques d’Italie, qu’il somma de confirmer son dire, il rappela combien ils avaient tous eu de peine à calmer les fidèles de ce royaume au sujet de l’excommunication. Le concile avait eu mille fois raison de n’en vouloir point parler dans son adresse. a quoi servirait cependant cette sagesse, si, à propos d’une proposition incidente et douteuse en elle-même, on allait réveiller maintenant cette formidable question ? Tout serait de nouveau perdu ; on allait de gaîté de cœur rejeter les populations de l’Italie dans des troubles sans fin, si l’on publiait l’adresse avec le paragraphe qu’on discutait en ce moment. » C’était la raison même qui venait de parler par la bouche du cardinal Spina. Les membres de l’assemblée étaient d’ailleurs épuisés de fatigue. Ils décidèrent à la pluralité des voix qu’on bâtonnerait dans le projet d’adresse tout ce qui, de près ou de loin, avait trait à la bulle d’excommunication, et d’un commun accord la suite de la discussion fut remise au lendemain [16].


III

Lorsque les pères du concile se réunirent pour la seconde fois, le 27 juin, afin de continuer la discussion du projet d’adresse, ils pouvaient déjà connaître par leur président, le cardinal Fesch, et par l’évêque de Nantes, qui s’étaient rendus la veille au soir à Saint-Cloud, l’impression ressentie par l’empereur lorsqu’il avait appris ce qui s’était passé dans leur assemblée précédente. Son mécontentement avait d’abord été assez vif, mais il avait été peu à peu calmé par l’assurance que ces messieurs avaient pris sur eux de lui donner que rien n’était encore perdu, et que, somme toute, les choses marcheraient probablement assez bien. De colère contre les personnes, il n’en avait témoigné aucune, soit qu’il n’en ressentît point, soit que, plus maître de lui-même, il jugeât convenable de se montrer patient aussi longtemps qu’aucune résolution définitive n’aurait été prise par le concile. Il y a mieux : quelques complaisans de son entourage s’étant avisés, croyant sans doute faire leur cour, de mal parler devant lui de l’évêque de Chambéry, il ne parut pas approuver du tout leur langage. La démarche généreuse de ce prélat ne déplaisait pas apparemment à cet instinct d’honneur qui d’ordinaire reste toujours si vivace chez les hommes de guerre. « On n’est jamais blâmable, leur répliqua Napoléon assez sèchement, pour demander la liberté de son chef [17]. »

Jusqu’à quel point, l’annonce de ces dispositions du souverain, relativement plus conciliantes qu’on ne s’en était flatté, agit-elle sur les membres de la pieuse assemblée, nous ne saurions le dire bien précisément. Il semble qu’elle donna un peu plus de confiance aux évêques formant ce qu’on appelait alors le parti de l’opposition, quoique cette qualification ne fût, à vrai dire, justifiée ni par les circonstances ni par les véritables sentimens de ceux auxquels elle était appliquée. Ce ne fut même pas du groupe des prélats français qui dans la dernière séance avaient le plus vivement critiqué le projet de M. Duvoisin que partirent les premières attaques. Cette fois, à la surprise générale, les évêques italiens ouvrirent le feu. Ils ne venaient à aucun degré faire acte de parti, car ils étaient la plupart partisans très zélés du gouvernement ; mais on avait tant parlé devant eux de l’église gallicane, de ses maximes, des fameuses déclarations de 1682, qu’ils s’étaient crus obligés de venir exposer à leur tour quelles étaient sur les questions traitées les doctrines particulières à l’église italienne. M. Nava, évêque de Brescia, commença par lire, au nom d’un grand nombre de ses collègues d’outre-monts, un mémoire longuement raisonné contre l’admission des quatre articles et contre les conséquences que M. Duvoisin prétendait en tirer. Il s’appliquait à prouver que la plus grande partie de la catholicité rejetait les principes de l’assemblée de 1682, que ses collègues d’Italie et lui-même avaient continuellement écrit, enseigné et souvent protesté contre ce qu’on appelait les libertés de l’église gallicane. Il leur était par conséquent impossible de signer une adresse qui contiendrait deux des articles de ladite déclaration et les propositions encore plus dangereuses qu’on voulait tirer de ces deux premiers articles. Il cherchait à démontrer qu’il y avait une grave irrégularité et beaucoup d’inconvéniens à introduire dans une adresse à l’empereur des questions qui n’avaient pu être examinées dans les différentes sections, comme l’exigeait expressément le cérémonial traditionnel de tous les conciles. Il termina en exprimant le vœu que tout ce qui avait trait à la doctrine fût retranché du projet d’adresse, et que les matières qui s’y rapportaient fussent toujours préalablement soumises à l’examen de tous les évêques. Se ralliant enfin à l’opinion émise par quelques prélats français, il demanda que l’adresse se bornât à porter au pied du trône les hommages de fidélité et de dévoûment dus au souverain. Cette manifestation inattendue des sentimens du clergé italien étonna d’autant plus tous les auditeurs que l’évêque de Brescia était aumônier de l’empereur pour l’Italie. Les doctrines développées par le savant prélat ressemblaient d’ailleurs bien peu à celles qui avaient rempli les adresses naguère insérées dans le Moniteur, et personne n’en pouvait croire ses oreilles. Au sein de la majorité du concile, la satisfaction fut si grande de voir le secours inespéré qu’apportait aux adversaires du projet d’adresse l’adhésion de tant de prélats sur lesquels on ne comptait guère, que des applaudissemens se firent entendre dans la salle aussitôt que le cardinal Spina eut achevé de donner lecture à ses collègues de la traduction française du mémoire de M. Nava. Le cardinal Maury, très sensible au coup qui venait d’être porté à ses thèses favorites, se plaignit vivement qu’on eût osé, dans un concile composé en si grand nombre de prélats français, battre des mains en entendant soutenir des doctrines qui étaient la négation absolue de toutes les traditions de l’église gallicane. Cela était vrai ; mais telle était l’animation des esprits que les différences antérieures paraissaient maintenant de bien peu de valeur aux membres de cette assemblée qui cherchaient à rallier dans un commun effort gallicans et ultramontains, pour défendre tous ensemble non-seulement l’autorité menacée du saint-siège, mais la liberté et la personne même du chef de la catholicité.

Au signal donné par l’évêque de Brescia, la discussion avait repris de plus belle. Les décrets du concile de Trente furent remis de nouveau sur le tapis en opposition aux articles de la déclaration de 1682. Tout aussitôt la bulle d’excommunication lancée par Pie VII contre l’empereur fut à son tour jetée à la tête des opposans, car c’était le grand cheval de bataille des prélats amis de la cour. Le cardinal Maury, désireux de reprendre une revanche éclatante de son échec de la veille, soutint que le saint-père avait en cette occasion outre-passé ses pouvoirs. Jusqu’alors aucun membre du concile n’avait osé prendre ouvertement la défense de cet acte du souverain pontife, car c’était s’exposer aux plus violentes colères du chef de l’empire français. Pareille considération n’était point faite pour arrêter l’archevêque de Bordeaux, prélat d’un âge avancé et atteint d’une certaine surdité qui l’aurait empêché, même s’il l’eût voulu, de se rendre aux timides remontrances que lui adressaient en ce moment à demi-voix ses plus proches voisins. « Quoi ! s’écria-t-il, le saint-père a, dites-vous, excédé ses pouvoirs ! Vous n’avez donc pas lu le concile de Trente, session XXII, chapitre XI ? N’est-il pas assez formel et précis ? Si quem clericorum aut laicorum quacumque in dignitate, etiam imperiali aut regali prœfulgent, etc. — C’est vrai, repartit le cardinal Maury, un peu stupéfait d’une citation qui le confondait, dit le biographe de M. d’Aviau ; mais il faut s’entendre. C’est lorsqu’il y a faute notoire, crime avéré ; autrement où serait l’indépendance des couronnes ? — Qui prononcera alors, riposte l’archevêque de Bordeaux, sur la culpabilité du fait qui aura provoqué la censure ? — L’opinion, » répondit à son tour l’archevêque nommé de Paris. A ces mots, M. d’Aviau, ne se contenant plus et se levant à demi de son siège, jeta sur la table du bureau, où il siégeait comme l’un des secrétaires de l’assemblée, un exemplaire du concile de Trente ouvert à l’article qui donne aux papes le droit d’excommunier les souverains, de quelque rang qu’ils soient ; puis avec un geste indigné, d’une voix fatiguée, mais vibrante encore malgré sa faiblesse, il s’écria : « Eh bien ! jugez le pape, si vous l’osez, et condamnez l’église, si vous pouvez [18] ! » L’émotion avait gagné tous les membres du concile. L’effet produit fut énorme. « Cette scène, écrivait plus tard l’abbé de Pradt, vivra éternellement dans ma mémoire [19]. »

Le sort du projet d’adresse était de nouveau remis tout entier en question. Profitant de l’avantage que leur donnait l’éloquente sortie de M. d’Aviau, l’évêque de Soissons et quelques-uns de ses collègues essayèrent de faire revenir l’assemblée au vœu exprimé par l’évêque de Brescia, de se borner, suivant l’usage, à des témoignages de fidélité et de dévoûment pour la personne du prince. Cette motion avait grande chance d’être acceptée. Alors, recourant au moyen employé devant les membres de la commission, et qui lui avait déjà si mal réussi, l’évêque de Nantes s’échappa encore à dire que l’empereur connaissait l’adresse, et la voulait telle qu’elle était. Cet aveu, au dire de M. Jauffret, excita de violens murmures [20]. « Une profonde indignation se manifesta dans l’assemblée, dit également le chanoine de Smet, quand elle entendit un langage aussi servile [21]. » Si grande que pût être l’indignation de la plupart des pères du concile, elle n’alla pas jusqu’à les rendre si hardis que de retrancher de l’adresse tous les paragraphes qui leur déplaisaient. Ils se bornèrent à élaguer quelques membres de phrase et à tempérer les expressions trop vives. Après bien des débats, l’évêque de Nantes, qui avait pris tant de peine pour composer cette adresse avec l’agrément et presque sous la dictée de l’empereur, la vit dépecer et mettre en pièces sous ses yeux, article par article, comme le lui avaient d’avance prédit non-seulement M. de Broglie, mais aussi les évêques de Troyes, de Montpellier et le président du concile lui-même [22]. Quand vint le moment de voter, telle qu’elle était sortie des délibérations de l’assemblée, cette pièce devenue passablement informe, le cardinal Maury, gagnant de vitesse l’évêque de Gand, demanda qu’elle ne fût signée que par le président et les secrétaires. Sa motion, dit M. de Broglie, fut acceptée avec une joie universelle. Sauf quelques prélats courageux qui réclamaient sans succès, cette échappatoire convenait en effet à tout le monde et surtout peut-être aux prélats les plus opposans, car elle ne compromettait personne. C’est ainsi que l’adresse fut enfin adoptée, non au scrutin secret ni à la majorité des voix, mais par assis et levé, mode de voter jusqu’alors inouï dans les annales des conciles.

Qu’allait dire l’empereur, et comment recevrait-il cette adresse si différente de celle qu’il avait espéré faire accepter par le concile ? Telle était probablement la question que se posaient les prélats, non sans quelque anxiété, quand ils quittèrent la salle de l’archevêché où venait de se passer cette orageuse séance. Dès le soir même, l’empereur avait été averti par ses confidens des graves modifications qu’avait dû subir un travail auquel il n’avait pas dédaigné de mettre la main. Son mécontentement fut très vif et devint bientôt public. Dès le lendemain 28 juin, il écrivit au ministre des cultes pour lui dire de lui faire connaître en détail les changemens faits à l’adresse que le concile devait lui présenter, et si cette pièce était signée de tous les évêques [23]. Le même jour, il réunissait à Saint-Cloud dans une même conférence M. Bigot, ministre des cultes, et M. Duvoisin. Il ne leur cacha point sa mauvaise humeur. « Les évêques s’étaient bien trompés, s’ils pensaient qu’ils auraient le dernier mot avec lui. » Le samedi 29 juin, il charge en effet l’un de ses ministres de déclarer aux députés de la nation que « le concordat n’existe plus, et que les évêques ne sont assemblés que pour aviser aux moyens de pourvoir aux sièges vacans et à ceux qui viendront à vaquer conformément à ce qui se pratiquait sous Charlemagne [24]. » C’était là un premier signe de colère et comme une sorte d’avertissement donné aux prélats opposans, afin qu’ils ne s’aventurassent point à sortir du cercle dans lequel il entendait les renfermer. Ce n’était pas tout. Cette adresse qu’il avait pris la peine d’inspirer directement lui-même, il ne voulait plus en entendre parler. Il ne lui convenait même plus de recevoir le dimanche suivant le concile, qui devait ce jour-là lui être présenté en corps. Il ne consentait même plus à permettre qu’il se réunît pour discuter soit le mandement dont il était en train de s’occuper, soit tout autre sujet, sans en avoir préalablement reçu l’autorisation, qu’il lui ferait passer, quand cela lui plairait, par son ministre des cultes. Ses discussions étaient aussi oisives que dangereuses. Dorénavant il ne devait plus songer qu’à répondre au message impérial à propos de l’institution canonique, et pour cela Napoléon lui donnait huit jours. Toutes ces mesures ab irato furent prises à l’instant même, et les ordres expédiés en conséquence.

Le samedi 29 au matin parvint aux évêques un billet sans date par lequel le cardinal Fesch les prévenait que la présentation à l’empereur n’aurait pas lieu. Cependant quelques prélats ne se rendirent pas moins, le lendemain dimanche, à la messe impériale. L’empereur affecta de recevoir certains d’entre eux avec beaucoup de hauteur et de dédain, comme s’il n’attachait pas la moindre importance à ce qu’ils pouvaient dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire ; il affecta de traiter les autres avec une bienveillance étudiée. M. Borelli, évêque de Côme, qui joignait une grande simplicité à beaucoup de courage, ayant osé lui donner à entendre qu’il serait convenable d’envoyer une seconde députation au pape, et lui parler avec émotion des souffrances de Pie VII : « Oui, c’est un bon homme, dit négligemment Napoléon. — C’est non-seulement un bon, mais un saint homme, » reprit le prélat. Plusieurs évêques italiens se plaignirent hautement à lui qu’on eût falsifié dans le Moniteur les adresses imposées, il y avait quelques mois, aux chapitres de leur pays. L’effet qu’il avait voulu en tirer étant produit, l’empereur parut se soucier assez médiocrement de leurs plaintes. Après la messe, apercevant dans un des salons un groupe d’évêques qui s’entretenaient des affaires du jour, il s’approcha d’eux et leur dit : « J’ai voulu faire de vous des princes de l’église, c’est à vous de voir si vous n’en serez désormais que les bedeaux. Le pape refuse d’exécuter le concordat ; eh bien ! je ne veux plus du concordat. » M. d’Osmond, archevêque nommé de Florence, qui ne se trouvait pas bien loin de là, s’avança respectueusement et lui dit : « Sire, votre majesté ne déchirera pas de ses propres mains la plus belle page de son histoire. » Napoléon, insistant, répliqua « que les évêques avaient agi comme des lâches. — Non, sire, dit encore M. d’Osmond, car ils ont pris le parti du plus faible. » Cette réponse parut irriter l’empereur, et, faisant entendre à son interlocuteur que ce n’était pas à lui qu’il s’adressait, il lui tourna le dos. Le lendemain, M. d’Osmond recevait la visite de beaucoup de ses collègues, les uns contens, les autres effarouchés du langage qu’il avait tenu à l’empereur. Le cardinal Fesch ne lui dissimula point qu’il lui semblait qu’il était peut-être allé trop loin. « La seule faute que je puisse avoir commise, répondit avec assez d’à-propos M. d’Osmond, c’est d’avoir articulé ce que votre éminence aurait dû dire [25]. »

Napoléon savait très bien ce qu’il faisait quand il tâchait d’agir ainsi fortement sur les prélats, que ces brusques manières avaient alors pour but d’intimider. En effet, la question véritablement importante, celle qui avait motivé la réunion du concile et qui regardait l’institution canonique, demeurait encore à résoudre. Par elle-même, cette question est si grave, et la place qu’elle a tenue dans les délibérations de la docte assemblée est si considérable, que nous la réservons pour notre prochaine étude.


D’HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier.
  2. Histoire des Quatre Concordats, t. II, p. 478.
  3. L’abbé de Pradt, Histoire des Quatre Concordats, t. II, p. 483.
  4. Il est permis de supposer que l’empereur aurait même voulu que ses deux délégués, MM. Bigot de Préameneu et Marescalchi, prissent personnellement part aux délibérations du concile. A la première congrégation générale, M. Bigot, si naturellement réservé, et qui n’était guère disposé à rien prendre sur lui sans instructions positives, essaya de hasarder quelques mots au sujet, il est vrai, d’une question de règlement intérieur. L’étonnement et le scandale furent assez grands parmi les membres du concile. Les plus vifs lui firent remarquer que cela était déjà beaucoup de tolérer sa présence. Les prélats plus particulièrement attachés à l’empire, remarquant l’émotion de leurs collègues, supplièrent alors M. Bigot de ne pas insister, et par le fait ces deux ministres, ; en laissant à l’occasion clairement voir leurs sentimens et tout en s’entretenant parfois à voix basse avec leurs partisans avérés, s’abstinrent désormais de formuler leur opinion à haute voix. — (Journal de M. de Broglie, évêque de Gand, et relation manuscrite du concile de 1811 trouvée dans ses papiers.)
  5. Le scrupule que nous désirons apporter dans les moindres détails de cette étude nous oblige à convenir que nous ne pouvons pas nous porter garans de la parfaite exactitude des listes que nous donnons des membres qui ont composé les différentes commissions du concile, non plus que de la date précise des jours où les différentes congrégations générales ont eu lieu. Les documens particuliers et confidentiels sur lesquels nous travaillons, et qui remontent la plupart à l’époque même du concile, sont, comme il arrive fréquemment, fort vagues au sujet de certains faits positifs qui étaient parfaitement connus des contemporains, et qui dans le moment leur semblaient tout à fait insignifians. Sur les deux points que nous venons de signaler, la composition des commissions particulières et la date des réunions des assemblées générales du concile, les auteurs de quelque autorité, M. Jauffret, M. Picot, le chanoine de Smet, varient un peu. Les actes officiels et les procès-verbaux du concile de 1811, d’ailleurs très brefs, tronqués même, n’ont jamais été publiés intégralement par le gouvernement impérial. Ces papiers sont contenus dans deux cartons assez volumineux conservés aux archives impériales, et que tout le monde peut y consulter ; mais, ainsi que nous l’avons déjà expliqué à nos lecteurs, M. le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l’empereur, contrairement aux facilités qui nous ont été accordées presque partout ailleurs, nous ayant de vive voix annoncé qu’il avait donné les ordres les plus formels pour que rien ne nous fût communiqué dans cet établissement public, il n’a pas dépendu de nous de vérifier ces détails, qui ne changent d’ailleurs rien au fond des choses, sur lesquelles nous croyons posséder tous les renseignemens vraiment précieux.
  6. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  7. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  8. Ibid.
  9. Relation manuscrite du concile national de 1811 trouvée dans les papiers de M. de Broglie, évêque de Gand.
  10. Mémoires sur les affaires ecclésiastiques (M. Jauffret), t. II, p. 443.
  11. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  12. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  13. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  14. Relation manuscrite du concile national trouvée dans les papiers de M. de Broglie, évêque de Gand.
  15. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  16. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand. — Lettre de M. Castelli, insérée dans les mémoires de l’abbé Baraldi, t. XII.
  17. Mémoires historiques de M. Jauffret, t. II, p. 44. — Nous croyons que l’empereur était parfaitement sincère dans cet hommage rendu à l’évêque de Chambéry. Plus tard il avait cessé de l’être, lorsque, dans les conversations tenues et les notes dictées à Sainte-Hélène, il s’est complu à répéter que le concile se serait honoré à ses yeux, s’il avait osé lui demander publiquement la délivrance de Pie VII. Ainsi que nous l’avons constaté par les instructions écrites données à son ministre des cultes, il avait pris toutes les précautions pour que cela fût impossible, et c’était par l’ordre positif de Napoléon que, bien malgré lui et contre son propre sentiment, le cardinal Fesch avait dû faire tout ce qui dépendait de lui pour empêcher cette démarche.
  18. Vie de monseigneur d’Aviau, archevêque de Bordeaux, par l’abbé Lyonnet, t. II, p. 593.
  19. L’abbé de Pradt, Histoire des Quatre Concordats, t. II, p. 494.
  20. M. Jauflret, t. II, p. 444.
  21. Coup d’œil sur l’histoire ecclésiastique, par le chanoine de Smet, p. 228.
  22. Journal de M. de Broglie, évêque de Gand.
  23. Lettre de l’empereur à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 28 juin 1811. (Cette lettre n’est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier.)
  24. Exposé de la situation de l’empire de 1811.
  25. Vie de M. d’Osmond, par l’abbé Guillaume, p. 587.