L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)/21

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L’Église romaine et les Négociations du Concordat (1800-1814)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 80 (p. 600-637).
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XXI.

NÉGOCIATIONS À SAVONE ET TRANSLATION DU PAPE À FONTAINEBLEAU.
PREMIÈRE PARTIE.


I. Mémoires du cardinal Consalvi. — II. Œuvres complètes du cardinal Pacca. — III. Correspondance du cardinal Caprara. — IV. Correspondance de Napoléon ier. — V. Dépêches diplomatiques et documens inédits français et étrangers, etc.


I

Ainsi que nous avons tâché de l’expliquer dans notre précédente étude, l’empereur craignait beaucoup de faire naître quelque schisme au sein de l’église de France ; cela n’aurait pu que nuire à son pouvoir. Il avait donc été conduit à désirer comme il désirait toutes choses, c’est-à-dire très vivement, qu’un accord final pût s’établir entre le concile et le pape. Nous avons vu de quelle façon, après avoir essayé d’amener doucement les membres de l’assemblée à ses vues, il avait tout à coup, par l’arrestation inattendue de trois d’entre eux, réussi à imposer complètement ses volontés aux quatre-vingt-quatre prélats réunis le 5 août 1811 dans les salles de l’archevêché de Paris. Il s’agissait maintenant pour lui d’en user avec le chef de la catholicité comme il venait de le faire avec les membres du concile. Le théâtre de la lutte était seul changé, les procédés devaient rester les mêmes. Au début, la ruse et la feinte seraient de préférence employées ; si ces moyens ne suffisaient pas, Napoléon n’hésiterait point, pour en finir, à recourir à la violence. Les négociations entamées avec le pape à Savone, et suivies de la transportation de celui-ci à Fontainebleau, n’ont pas duré moins de sept mois, des premiers jours de septembre 1811 jusqu’à la fin de février 1812. A peine cependant les écrivains ecclésiastiques ont-ils soufflé mot des scènes étranges où furent alors mêlés cinq cardinaux et les principaux membres de l’épiscopat français. C’est notre devoir, à l’aide de leur correspondance, pour ainsi dire quotidienne, que nous avons sous les yeux, de suppléer au silence obstinément gardé par M. de Barral dans ses Fragmens historiques, par l’abbé de Pradt dans ses Quatre Concordats, silence trop explicable dont, par un mutuel accord, les partisans de l’empire et ceux de la papauté n’ont pas encore, consenti à se départir.

Parmi les reproches immérités qui pourraient être adressés à la mémoire de Napoléon Ier, le plus injuste serait à coup sûr celui d’avoir jamais négligé de prendre les précautions les plus minutieuses pour arriver plus sûrement à ses fins. Cette fois l’empereur, il faut en convenir, se surpassa lui-même. De tout ce que les curieuses dépêches de M. de Chabrol lui avaient fait connaître sur l’état d’esprit de son malheureux prisonnier, Napoléon avait surtout retenu ceci, que Pie VII se plaignait d’être privé de conseils et de ne pouvoir prendre sur lui de résoudre avec une suffisante sécurité de conscience les graves questions qui lui étaient soumises. Au dire même des prélats les plus dévoués à la cause impériale, la réclamation du saint-père, ainsi réduite, faisait à tout le clergé catholique l’effet d’être parfaitement fondée. — Un tout récent exemple avait d’ailleurs démontré clairement à l’empereur combien il était à redouter que le pape fût incapable de persévérer longtemps dans les résolutions qui lui seraient arrachées pendant les heures d’angoisse de sa captivité. L’habile préfet de Montenotte avait eu l’art de faire comprendre à Napoléon qu’il ne fallait pas compter beaucoup sur des engagemens ainsi acceptés de guerre lasse, dont l’apparence était assez fâcheuse, et qui couraient risque d’être aussitôt rétractés que consentis. Dans l’intérêt même de l’empereur, pour agir efficacement sur l’opinion des fidèles, pour calmer les scrupules du saint-père et le fixer irrévocablement, il était opportun de laisser arriver près de lui, au moins pour un moment, une partie de ses conseillers naturels, c’est-à-dire quelques membres du sacré-collège. L’empereur en sentait la convenance ; mais comment s’y prendre et à quels choix s’arrêter ? Envoyer à Savone les cardinaux italiens dépouillés de leur pourpre qui étaient pour le quart d’heure détenus dans d’obscurs chefs-lieux de département sous la sévère surveillance de la police française, cela était peut-être bien dangereux. Il était à craindre que ces compatriotes de Pie VII, qui avaient souffert pour sa cause, qui avaient montré tant de zèle pour ses droits, tant de dévoûment pour sa personne, ne l’encourageassent à prolonger une résistance à laquelle il n’était déjà que trop disposé. D’un autre côté, on ne pouvait décemment lui offrir de s’en rapporter pour toute ressource aux avis des cardinaux français, si directement placés sous l’influence du gouvernement impérial.

Une sorte de moyen terme se présenta naturellement à l’esprit de l’empereur. Il résolut de s’adresser à ceux des cardinaux italiens qu’il avait trouvés de plus facile composition dans l’affaire de son mariage avec l’archiduchesse Marie-Louise. Ils végétaient alors assez tristement à Paris, peu recherchés de la belle société, isolés même dans les salons officiels, qu’ils fréquentaient uniquement, et regrettant de toute leur âme les funestes divisions qui s’étaient élevées entre l’empire et le saint-siège. Ces différends avaient dérangé les plus chères habitudes d’une vie devenue pour eux presque insupportable depuis le jour où ils avaient été violemment transportés loin des murs de la paisible cité pontificale. C’étaient là pour l’empereur de précieux auxiliaires. Décidé à se servir de leur influence personnelle pour agir sur les résolutions du saint-père, Napoléon n’avait pas toutefois en eux une entière confiance. Il ne pouvait oublier que les prélats naguère députés auprès de Pie VII à Savone s’étaient laissé attendrir, et que la plupart avaient fini par se ranger presque du parti de la victime contre son persécuteur. Il y avait donc des précautions à prendre, et, pour avoir l’esprit complètement en repos, il serait opportun de mettre quelques conditions préalables au départ des conseillers officieux qui étaient censés prêter le secours de leurs lumières à la conscience troublée du souverain pontife. Les conditions dont s’avisa l’empereur furent si étranges que, si elles n’étaient pas consignées tout au long dans des pièces malheureusement irrécusables, nous n’aurions jamais cru qu’il eût été possible à un chef d’état de les imaginer et à des cardinaux d’y souscrire. Ce fut le ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, qui, en vertu des instructions détaillées qu’il avait reçues de son maître, fut chargé de mener la négociation. Son succès fut complet. Il eut l’habileté de se faire demander par écrit et comme une grâce très particulière par les membres du sacré-collège sur lesquels était tombé le choix de Napoléon la permission de se rendre personnellement près de Pie VII, afin de s’employer au rapprochement si désirable du saint-siège et de l’état [1]. De la part des cardinaux, nulle méprise possible sur la nature des services qu’on attendait d’eux, car le ministre des cultes leur avait d’avance intégralement communiqué les instructions impériales qui allaient être remises aux prélats députés. Ces instructions leur enjoignaient expressément de n’accueillir aucune modification, si légère qu’elle fût, soit dans l’esprit, soit dans la forme, au décret rendu par le concile. Ce qu’on voulait d’eux, c’était l’engagement formel de répéter incessamment au pape qu’il ne pouvait rien faire de mieux que d’accepter, sans se permettre d’y rien changer, le texte entier du décret, et cet engagement si extraordinaire, les futurs conseillers de Pie VII n’hésitèrent point à le prendre verbalement et par écrit [2]. On tombe véritablement des nues et l’on se sent pénétré de tristesse quand on rencontre de si déplorables exemples donnés de si haut par de pareils personnages. A défaut des avertissemens de leur conscience, il semble que la position qu’ils occupaient dans la hiérarchie sacrée de leur église aurait dû les prémunir contre le scandale d’une si coupable défaillance ; mais il y a des époques lugubres où, de proche en proche, de degré en degré, une sorte de contagion morale aussi irrésistible qu’indéfinissable s’en va poussant partout ses ravages. C’est alors que l’on voit ceux-là mêmes qui devraient garder avec un soin jaloux. le trésor de sentimens et d’idées qui forment le plus glorieux patrimoine de l’espèce humaine succomber aux atteintes du mal qui a commencé par sévir au-dessous d’eux. En des temps ordinaires, à propos d’affaires purement politiques, quel homme d’état, nous ne disons pas scrupuleux, mais seulement honnête, quel diplomate, si versé qu’on le suppose dans les habiletés de son métier, pourvu qu’il eût conservé le point d’honneur de la droiture mondaine, aurait consenti à jouer à l’égard d’un souverain étranger le rôle que dans cette négociation, où la religion était si directement intéressée, des princes de l’église avaient, non pas accepté, mais offert d’aller remplir auprès du chef de leur foi [3] ?

Les membres du sacré-collège qu’avait choisis Napoléon n’étaient point d’ailleurs les premiers venus parmi leurs collègues, et leurs noms, déjà connus du public et des fidèles, étaient tout à fait propres à dérouter les conjectures que l’on aurait pu être tenté de hasarder sur le but probable de leur mission. Dugnami était ce cardinal, espagnol qui, logé au palais du Quirinal, avait partagé avec Pacca l’honneur d’assister de sa personne, dans la nuit du 10 juillet 1810, à l’enlèvement du saint-père. Roverella, né à Césène comme son compatriote Pie VII, avait toujours joui en Italie d’une bonne réputation, et passait de l’autre côté des monts pour un théologien habile. Fabrice Ruffo, qui n’affichait aucune prétention de ce genre, s’était surtout rendu fameux par la bravoure qu’il avait déployée dans les montagnes de la Calabre à la tête d’un corps d’insurgés napolitains dont il s’était constitué le général, et auquel il avait donné le nom d’armée de la foi. Ses prouesses militaires en faveur de la dynastie des Bourbons des Deux-Siciles le faisaient généralement considérer comme un partisan très décidé de la cause pontificale. Le cardinal de Bayanne était cet ancien auditeur de rote que, par un témoignage de confiance aussi touchant qu’excessif, Pie VII avait naguère adjoint, quoique Français, à son légat Caprara, afin de suivre à Paris les orageuses négociations qui précédèrent de si peu l’occupation définitive de la ville de Rome. Tels étaient les antécédens des membres du sacré-collège qui n’avaient pas hésité à solliciter la mission d’aller, comme d’eux-mêmes, offrir au malheureux pontife détenu à Savone leur assistance menteuse et des conseils soi-disant désintéressés, mais dont la teneur avait été d’avance convenue avec son tout-puissant geôlier. Ajoutons que cette indigne comédie devait se prolonger longtemps. Qui le croirait ? ceux qui s’en étaient distribué les rôles trouvèrent le courage de les soutenir intrépidement pendant des mois entiers. Ce n’est pas tout. Il y avait en ce moment, oublié au fond de l’Italie, un archevêque in partibus d’Édesse, M. Bertalozzi, qu’on n’avait même point songé à faire venir au concile. M. Bertalozzi était un ancien aumônier de Pie VII, très aimé de ce pontife, qui lui avait de tout temps témoigné beaucoup de confiance, particulièrement en ce qui regardait la direction de sa conscience personnelle et les résolutions à prendre dans les matières ecclésiastiques. Instruit de ces circonstances particulières, l’empereur avait fait savoir à M. Bertalozzi, par l’intermédiaire du prince Eugène, qu’il eût à se rendre immédiatement à Paris, où sa présence était nécessaire ; mais, chose singulière, soit qu’il eût oublié de révoquer des ordres antérieurs, soit qu’il entrât dans les desseins de Napoléon, comme l’a supposé M. Carletti [4], de jeter une salutaire épouvante dans l’esprit du prélat qu’il se proposait d’employer comme l’agent le plus utile auprès du saint-père, M. Bertalozzi n’entra en France que pour être aussitôt arrêté par la gendarmerie et conduit de brigade en brigade dans les prisons de Paris [5]. Quand, après quelques excuses sur une regrettable méprise dont il eut toute sa vie grand’ peine à se remettre, on offrit tout à coup à l’archevêque d’Édesse d’aller, en qualité de conseil, retrouver le pape à Savone, personne n’était plus que cet ancien confesseur de Pie VII intimement persuadé que le chef de la catholicité n’avait dorénavant rien de mieux à faire que de mettre fin le plus tôt possible à des différends qui pouvaient produire de si affreuses conséquences. Ainsi flanqués de leur nouvel auxiliaire, les cardinaux se mirent séparément en route pour Savone, où ils étaient tous arrivés vers la fin d’août 1811.

D’autres ecclésiastiques allaient bientôt les suivre. C’étaient les évêques qui devaient, au nom de leurs collègues de France et d’Italie, s’efforcer d’obtenir de Pie VII la ratification du décret rendu par le concile national. L’équité, la logique, les simples convenances même, auraient voulu que les députés chargés de défendre auprès du chef de l’église les résolutions de la docte assemblée eussent été désignés par elle. Il ne paraît pas qu’elle ait seulement osé y songer, et l’empereur s’était réservé le droit de choisir, pour remplir cette tâche délicate, les membres de l’épiscopat qui avaient toujours montré le plus grand empressement à faire tout ce qui dépendait d’eux afin de lui complaire. Le choix du chef de l’état s’était fixé sur les archevêques de Tours et de Malines, sur le patriarche de Venise et sur les évêques de Feltre et de Plaisance [6]. Plus tard, il leur avait adjoint, pour rendre cette députation plus solennelle encore, les évêques de Pavie, de Trêves et d’Évreux [7]. Ces prélats — est-il bien nécessaire de le répéter ? — n’avaient reçu aucune instruction spéciale de la part du concile. Ils emportaient seulement une sorte de lettre de créance générale datée du 19 août qui avait été signée par quatre-vingt-trois évêques à la suite de la séance du 5 août, et une missive particulière que le cardinal Fesch adressait en son propre nom à Pie VII. Ces communications se renfermaient dans des termes restés à dessein très vagues, ce qu’expliquaient trop bien les circonstances du moment [8]. Elles ne pouvaient servir à guider en quoi que ce soit les démarches des membres de la députation épiscopale. L’empereur s’était exclusivement chargé de ce soin, et c’était de lui seul qu’ils devaient tenir leur mandat. Au moment où Napoléon rédigeait les instructions qu’allaient emporter les évêques envoyés par lui près du pape, ses dispositions n’étaient rien moins que favorables à la cause de l’église ; comme il lui arrivait d’ordinaire, le récent triomphe qu’il venait de remporter au sein du concile avait démesurément exalté son orgueil. Il était décidé à profiter de ce qu’il appelait sa victoire pour pousser jusqu’au bout tous ses avantages, et ceux qu’il lui plaisait de considérer maintenant en ennemis ne devaient s’attendre de sa part à aucun ménagement. Les témoignages de la mauvaise volonté qui l’animait alors à l’égard du clergé abondent de toutes parts.. M. Regnauld de Saint-Jean-d’Angely lui était peu à peu devenu presque suspect à cause de sa modération. Il honorait maintenant de sa confiance particulière M. Merlin, qu’il savait plein d’ombrages à l’égard des prêtres, et lui-même s’occupait des moyens de les placer de plus en plus sous son joug. C’est ainsi que nous le voyons s’adresser directement à cette époque au grand-juge afin de savoir si le code pénal renferme des articles assez sévères pour réprimer efficacement les excès des ecclésiastiques, et témoigner une véritable satisfaction quand il a reçu l’assurance que sous ce rapport le code pénal ne laisse absolument rien à désirer [9]. Il se plaint en même temps avec colère à son ministre des cultes de ce qui se passe dans certaines parties de l’empire, notamment à Bois-le-Duc, où des vicaires apostoliques se sont permis d’exercer sans son autorisation des fonctions religieuses. « Je ferais plutôt fermer les églises d’Amsterdam et du Brabant hollandais que de souffrir des vicaires apostoliques. Il me paraîtrait en effet préférable, ne craint pas d’ajouter ce chef d’état qui revendiquait alors hautement le droit de nommer sans la participation du pape à tous les diocèses de France et d’Italie, il me paraîtrait préférable de n’avoir pas de culte en ces pays à en avoir un dirigé par des agens du pape sans l’intermédiaire de l’évêché… [10]. »

Les instructions qu’il entendait remettre aux évêques qui allaient partir pour Savone ne pouvaient point ne pas se ressentir de la violente irritation à laquelle l’empereur se trouvait alors en proie. Cependant il ordonna par précaution à M. Bigot de Préameneu d’en discuter préalablement les clauses avec eux. Rien de moins ménagé que les expressions dont il se sert en cette occasion pour leur faire connaître ses volontés. «… Le décret du concile comprendra tous les évêchés de l’empire, même l’évêché de Rome. Toute réserve que le pape ferait pour l’évêché de Rome, je ne l’accepterai ni n’y mettrai d’opposition ; mais pour tout évêché autre que celui de Rome je ne pourrais en admettre, cela romprait l’unité de mon empire. Bois-le-Duc, Munster, la Toscane, l’Illyrie, tous les évêchés environnant Rome, doivent être compris dans le décret, hors l’évêché de Rome… Mon intention n’est pas d’avoir à Rome un beaucoup plus grand nombre d’évêchés que dans les autres parties de mon empire. Ainsi non-seulement je ne reviendrai pas sur ceux qui sont supprimés, mais je suis dans l’intention de m’entendre avec le pape pour en supprimer d’autres. En France, il y a un évêque par cinq cent mille âmes ; à Rome, j’aurai un évêque pour cent mille âmes, ce qui fera pour les deux départemens six ou sept évêchés. Le pape n’a rien à voir aux limites temporelles de mes états. Tout pays qui se trouverait réuni à la France sera soumis au décret ; l’Illyrie et Corfou sont compris dans ces principes. Si mes états acquéraient un accroissement du côté de l’Espagne ou d’un autre côté, ces pays s’y trouveraient compris de fait [11]. »

Pendant les conférences qu’ils eurent avec le ministre des cultes, les évêques soulevèrent à peine quelques timides objections contre les étranges instructions de l’empereur. Ils firent seulement, avec d’infinies précautions de langage, remarquer à M. Bigot qu’on les placerait dans la plus fausse situation vis-à-vis de tous les fidèles de leur église, si dans les instructions qui allaient leur être remises on disait en termes exprès que le décret du concile devrait comprendre l’évêché même de Rome. Cela était, aux yeux de la foi, une déclaration véritablement monstrueuse et tout à fait impossible à signifier à un pape. Sur ce point unique, dont M. Bigot de Préameneu fut obligé de tomber d’accord avec eux, Napoléon consentit à rabattre un peu de ses premières exigences. Sur tout le reste, il demeura inflexible. «… L’approbation du pape doit être pure et simple, lisons-nous en effet dans les instructions impériales définitivement remises aux évêques ; le décret s’étend sur tous les évêchés de notre royaume d’Italie, dont Ancône, Urbino et Fermo font partie… Vous vous refuserez de recevoir l’approbation du pape, si le pape veut la donner avec des réserves, hormis celles qui regarderaient l’évêché de Rome, qui n’est point compris dans le décret. Nous n’admettrons non plus aucune constitution ni bulle desquelles il résulterait que le pape rejetterait en son nom ce qu’a fait le concile… Nous approuverons le décret du concile à condition qu’il n’aura éprouvé ni modification, ni restriction, ni réserve quelconque, et qu’il sera purement et simplement accepté par sa sainteté, à défaut de quoi vous déclarerez que nous sommes rentrés dans l’ordre commun de l’église, et que l’institution canonique est dévolue au métropolitain sans l’intervention du pape, comme il était d’usage avant le concordat de François Ier et de Léon X… Nous comptons sur votre zèle pour la religion, pour notre service et pour le bien de votre pays. Ne montrez aucune faiblesse ; n’acceptez rien que nous n’accepterions pas et qui serait contraire à la teneur des présentes, ce qui embarrasserait les affaires au lieu de les arranger et de les simplifier [12]. » Ces instructions données aux évêques, M. Bigot avait eu ordre, comme nous l’avons déjà indiqué, de les communiquer intégralement aux cardinaux, afin qu’ils ne fussent point admis à prétendre un jour qu’ils n’avaient pas connu dans toute leur étendue la nature des sacrifices qu’ils s’étaient engagés à conseiller au saint-père. Les choses ainsi combinées, cardinaux et évêques partirent à peu près en même temps pour Savone, mais par des voies différentes, afin sans doute de ne pas laisser soupçonner à Pie VII l’accord secret qu’on avait d’avance pris soin d’organiser entre eux et contre lui. Avant de raconter les phases diverses d’une négociation entamée sous ces singuliers auspices, il faut nous reporter aux dépêches de M. de Chabrol pour faire connaître dans quel état de santé et d’esprit se trouvait alors le malheureux captif, que l’empereur et ses associés se flattaient d’enserrer dans les étroits réseaux d’une trame si habilement ourdie.


II

Depuis le 20 mai 1811, c’est-à-dire depuis le jour où les prélats français qu’il allait bientôt revoir avaient quitté Savone, emportant avec eux cette ébauche de traité qui lui avait fait passer tant de nuits sans sommeil et causé un si grand trouble d’esprit, Pie VII était soudainement rentré dans une complète solitude. Si, comme nous nous plaisons à le croire, quoique rien n’en fasse foi, on lui avait rendu ses livres ordinaires de piété, du papier, des plumes, son encrier et son Office de la Vierge, on n’avait encore autorisé aucun de ses anciens serviteurs à retourner près de lui. Le commandant Lagorse avait toujours pour instructions de faire bonne garde autour de sa demeure. Tout le personnel italien qui l’avait suivi après sa sortie de Rome restait dispersé soit dans la prison d’état de Fénestrelle, soit dans d’autres forteresses impériales. Napoléon ne lui avait laissé, et pour cause, que le docteur Porta, dont les visites journalières profitaient encore plus à l’habile préfet de Montenotte qu’au souverain pontife lui-même. Exactement informé de l’état de santé et des dispositions d’esprit de Pie VII, M. de Chabrol venait seul rompre de temps en temps la monotonie d’une si triste existence en apportant à son prisonnier les nouvelles de Paris qu’il jugeait à propos de lui donner. Son application principale consistait à commenter alors en style de fonctionnaire public les augustes paroles tombées des lèvres du chef de l’empire. « J’ai présenté mes devoirs ce matin au pape, écrit-il à M. Bigot de Préameneu à la date du 15 juillet 1811. Il m’a d’abord entretenu de la cessation des convulsions qui l’avaient affecté précédemment. La conversation est insensiblement tombée sur le sujet du concile. Il m’a demandé si j’en savais quelque chose. Je lui ai dit que ses décisions paraîtraient toutes à la fois, que jusque-là le public ne devait pas, ce me semble, s’en occuper, et que rien ne paraissait d’ailleurs dans les journaux. J’ai ajouté que le discours de sa majesté à l’ouverture du corps législatif avait ouvert une voie dont je serais bien étonné que le saint-siège ne profitât pas un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’il était évidemment convenable que le chef de l’église fût placé près du centre des affaires de la chrétienté, et que ce n’était nullement un exemple inouï, puisque Rome avait été préférée au séjour de la terre-sainte dès l’origine de la foi [13]. » Ces objurgations de M. de Chabrol n’avaient pas obtenu grand succès auprès du saint-père ; il y avait répliqué par l’apparition de Jésus-Christ à saint Pierre sur la voie Tiburtine, répondant à son disciple qui lui demandait : « Seigneur, où allez-vous ? — — Je vais à Rome, pour y être crucifié de nouveau. » — « Ne pouvant soutenir plus longtemps, continue M. de Chabrol, des idées aussi extraordinaires, j’ai dit qu’il fallait laisser les croisades et les chroniques apocryphes du XIIIe siècle pour s’en tenir à des choses plus réelles et plus adaptées à notre temps. » Partant de cette donnée, M. de Chabrol s’était efforcé de faire sentir au pape « quel avantage ce serait pour la religion catholique, et pour son chef quel mérite et quelle gloire de veiller à Paris aux intérêts de la religion pendant que le second Charlemagne veillerait de son côté aux intérêts de l’empire en le secondant. Ne serait-ce pas là un des moyens que de toute éternité la Providence avait choisis pour établir l’église universelle et faire partout triompher la foi ?… Comment, au milieu des circonstances extraordinaires dont elle était environnée, sa sainteté ne comprenait-elle pas qu’elle était comme appelée d’en haut pour remplir un rôle si magnifique ? » Pie VII, demeurant toujours froid, se contenta de répondre « que, si cela était, il sentirait certainement une vocation, mais qu’il n’apercevait rien de semblable. Qui pourrait dire si ce n’était pas lui, M. de Chabrol, qui se trompait ? car, tout bien considéré, peut-être y avait-il de l’avantage pour la religion dans la contrainte et la persécution. Il y avait alors moins de chrétiens à la vérité ; mais ils étaient meilleurs et plus zélés. » Entendant le saint-père émettre de si singulières maximes, le préfet de Montenotte avait grand’peine à s’empêcher de le considérer comme un petit esprit, véritablement incapable de s’élever jusqu’à la hauteur des vues sublimes de l’empereur. « J’ai quitté le pape, dit-il en terminant sa lettre, bien surpris de voir dans quel ordre de faits et d’idées il va chercher des exemples pour sa conduite et des appuis pour sa manière de voir. Telle est cependant, je vous assure, l’exacte vérité [14]. »

Un mois après cette conversation, juste au moment où les cardinaux désignés par l’empereur allaient se mettre en route pour Savone, M. de Chabrol se croyait en mesure d’annoncer au ministre des cultes que les dispositions de Pie VII semblaient s’améliorer un peu. « Il est constant, écrit-il à la date du 23 août, qu’il désire entrevoir une issue aux affaires de l’église. Aujourd’hui, après avoir montré de la gaîté dans un entretien assez long que j’ai eu avec lui, il est encore revenu sur le sujet du concile avec l’intention évidente d’apprendre quelque chose de moi [15]. » Si le pape était curieux de savoir ce qui s’était passé dans le sein des congrégations tenues par les évêques convoqués à Notre-Dame, le préfet de Montenotte n’était nullement porté à le lui faire connaître. En était-il bien informé lui-même ? Cela est douteux. En tout cas, il résulte de sa correspondance qu’il prit soin de se renfermer toujours dans des affirmations générales et très vagues, qui, si elles n’étaient pas absolument contraires à la vérité, étaient à coup sûr calculées de façon à ne rien apprendre au saint-père de ce qu’il ne devait pas savoir. Au lieu de renseignemens, c’étaient plutôt des conseils que le préfet de Montenotte entendait offrir à son interlocuteur. « J’ai tâché d’appeler toute sa confiance sur les résolutions du clergé de l’empire… Je me suis efforcé de fixer son opinion sur les idées raisonnables qu’il avait précédemment émises. Je lui ai dit qu’il n’avait encore rien paru des résolutions des pères du concile, mais qu’elles seraient connues sans doute à la fin de la session. Je ne saurais donc trop l’engager à abandonner la défiance qu’il montrait pour une détermination qui viendrait de lui seul, et à terminer à la fois tous ses maux et ceux de l’église. Il n’y avait pas un bon esprit dans la catholicité qui ne pensât de la même manière. Plus que personne, je pouvais aisément en juger par mes relations avec le dehors et le lui garantir avec sincérité [16]. »

Quelques jours plus tard, à la veille même de l’arrivée, imprévue pour lui comme pour le saint-père, des cardinaux et des évêques envoyés de Paris par l’empereur, M. de Chabrol continuait à entretenir M. Bigot de Préameneu des anxiétés croissantes du souverain pontife. « Il paraît, d’après diverses questions que fait de temps à autre le pape, soit à son médecin, soit aux gens de sa maison, qu’il commence à souhaiter vivement d’apprendre quelques nouvelles relatives aux affaires qui le concernent, et que l’incertitude de sa position commence à lui peser. » Instruit de cet état d’esprit de Pie VII, le préfet de Montenotte ne manque pas de se rendre immédiatement chez lui ; mais, à sa grande surprise, il trouve Pie VII, en apparence du moins, fort calme. «… Il m’a dit qu’il était habitué à se maintenir dans un état de tranquillité d’esprit qui le mettait à même d’attendre tout le temps qu’il faudrait ; mais ce n’est pas là, continue M. de Chabrol, ce qui résulte des discours de son médecin. » C’est pourquoi, fort des secrètes confidences de cet infidèle serviteur du pape, M. de Chabrol met aussitôt la conversation sur le concile. En prenant soin de ne donner, comme à l’ordinaire, à Pie VII que des informations plus propres à exciter son désir d’apprendre quelque chose qu’à le satisfaire, il s’attache surtout à l’incliner d’avance vers les résolutions qu’il sait conformes aux volontés de l’empereur. « Il n’y avait encore rien de connu au sujet du concile. On voyait seulement par les journaux qu’il y avait des congrégations. Les résultats n’en seraient sans doute publiés que lorsque tout serait terminé. Certainement le pape s’empresserait alors de seconder les résolutions prises par le clergé de France pour la pacification et pour le bien de l’église [17]. »

Ainsi, au moment où il allait être sommé de se prononcer sur le décret émané du concile tenu à Paris, Pie VII était tenu dans la plus complète ignorance de ce qui s’était passé dans cette solennelle assemblée. Si le préfet de Montenotte ne l’en avait pas instruit, c’est peut-être, comme nous le supposions tout à l’heure, qu’il l’ignorait complètement lui-même ; mais les cardinaux envoyés pour servir de conseils au pape, mais les évêques chargés de traiter avec lui, ceux-là savaient tout, ceux-là pouvaient tout révéler. Ne semble-t-il pas que le premier devoir de ces dignitaires de l’église fût de dire au moins quelque chose au chef de leur foi des scrupules opiniâtres qui avaient si longtemps arrêté les pères du concile. A défaut des obligations plus étroites qui résultaient pour eux de leur caractère ecclésiastique, n’étaient-ils pas tenus par les règles ordinaires de la simple honnêteté d’avouer que la grande majorité des prélats avait commencé par se déclarer incompétente dans cette épineuse affaire de l’institution canonique ? De quel droit osaient-ils prendre sur eux de dissimuler au souverain pontife qu’à la suite d’une première décision contraire aux volontés de Napoléon trois de leurs collègues avaient été jetés dans le donjon de Vincennes, que le concile avait été dissous, puis de nouveau convoqué ? De leur part, quelle indignité de ne pas confesser au pape que le décret maintenant soumis à la sanction pontificale avait été adopté à la sourdine, sans discussion préalable, par une assemblée violemment mutilée et patiemment séduite ! De tels aveux auraient trop coûté à leur amour-propre. Ils auraient eu l’inconvénient d’encourager les velléités de résistance de Pie VII. Ces prélats préférèrent s’en abstenir, et restèrent, ainsi que M. de Chabrol, enfermés dans un commode et impénétrable silence. Par une sorte de convention tacite, préfet, cardinaux, prélats et jusqu’à cet ancien aumônier qui avait possédé l’intime confiance de Pie VII se trouvèrent merveilleusement d’accord. Tous comprirent qu’il fallait laisser ignorer au pape que le concile avait été sur le point d’aller solliciter en corps sa mise en liberté. Tous s’entendirent pour lui cacher que des prélats considérables, ses plus courageux défenseurs, expiaient dans des cachots le tort d’avoir plaidé trop vivement sa cause. Ils s’appliquèrent au contraire à représenter incessamment le clergé français comme blâmant d’une voix unanime l’attitude gardée jusqu’alors par le chef de la catholicité. Pourquoi d’ailleurs insister ? Le simple exposé des faits va suffire à mettre en relief ce qu’il y avait de repoussant dans l’emploi de ces astucieux procédés.

Le cardinal de Bayanne et l’archevêque d’Edesse, M. Bertalozzi, arrivèrent les premiers à Savone, à la date du 29 août 1811. M. de Chabrol, qui avait tant de fois demandé qu’on accordât des conseils au pape, se montra enchanté de leur venue. Il n’était rien qu’il n’attendît de l’intervention de ces deux personnages et particulièrement du rôle que l’on allait pouvoir si utilement faire jouer à l’archevêque d’Édesse. M. Bertalozzi, comme l’avisé préfet de Montenotte s’en aperçut tout aussitôt, était encore sous le coup de la terreur indicible que lui avait laissée sa récente arrestation. « Il se montre intimement convaincu, écrit M. de Chabrol, que le bien de la religion exige que toute discussion soit terminée le plus vite possible par l’adoption des délibérations du concile national, et l’on peut juger par ses élans qu’il ne cesse de prier pour que les choses prennent cette heureuse issue. Le cardinal de Bayanne, saisissant avec habileté l’occasion de faire prononcer cet excellent homme, lui a demandé s’il n’était pas vrai que la délibération pût être acceptée dans toute sa teneur, et M. Bertalozzi a répondu : On le peut. Ce raisonnement a été poussé plus loin, et le cardinal lui a demandé si en pareil cas ce n’était pas un devoir de faire tout ce qu’il était possible de faire. Il a dit alors : On le peut et on le doit. Voilà son opinion [18]. »

Ce début de l’archevêque d’Édesse plut tellement à M. de Chabrol, qu’avec son habituelle sagacité il mit aussitôt en lui ses plus fortes espérances. « On agit en ce moment auprès de M. Bertalozzi. Ce digne homme, depuis qu’il est ici, n’a dit autre chose, sinon : speriamo ! Iddio ayutara ; puis : ubbidienza al governo ! Nous lui envoyons le docteur Porta et quelques gens du pays. Le premier a soin de lui répéter souvent qu’il est retenu ici depuis deux ans. Il conjure M. Bertalozzi de le délivrer, et lui affirme qu’il le peut. Celui-ci lui a répondu : speranza ! pregiamo Dio ! paroles insignifiantes dans sa bouche, suivant le docteur Porta… On remarque toutefois que sa présence fait beaucoup d’impression sur le pape [19]. » En effet, quand il avait été pour la première fois introduit auprès de Pie VII captif, M. Bertalozzi avait montré une très vive émotion et beaucoup pleuré [20]. « C’est peut-être, écrit à ce sujet le préfet de Montenotte, le moyen le plus sûr d’agir sur l’esprit du pape. Il peut certainement faire beaucoup par les prières et les larmes. Le médecin du pape le verra, et je le cultiverai moi-même assidûment [21]. »

M. de Chabrol n’était pas moins content du cardinal de Bayanne. Ce membre du sacré-collège lui paraissait avoir été d’autant plus heureusement choisi qu’il avait jadis déconseillé les mesures violentes auxquelles on avait voulu porter la cour de Rome. Dès cette première audience où son compagnon de route, M. Bertalozzi, avait versé des pleurs si abondans et poussé des soupirs si efficaces, le cardinal de Bayanne avait parlé au pape, écrit M. de Chabrol, « avec l’énergie d’une opinion franchement prononcée… Ce n’est pas un résultat insignifiant, ajoute le préfet de Montenotte, que l’opinion de deux hommes de confiance se prononçant immédiatement et dans le moment où, étant encore isolés, leur avis a toute sa force morale, et ne peut être attribué à l’effet d’une délibération commune. » Après s’être occupé de faire loger M. Bertalozzi de manière qu’il ne pût jamais entrer chez le saint-père sans passer par les appartemens du gouverneur du palais, qui n’était autre que le commandant de gendarmerie Lagorse, l’habile préfet de Montenotte s’entendit également avec le même personnage, qui est, dit-il, plein d’intelligence, afin que le second conseiller du saint-père, qui montrait tant de zèle pour l’empereur, pût être toujours introduit « quand il le faudrait. Il serait même convenable, poursuit M. de Chabrol, qui possède évidemment le don de penser à tout, il serait convenable que ceux qui ne seraient point aussi certains que lui, ne parussent jamais seuls chez le pape, et il serait possible d’arranger cela sans affectation [22]. »

Peu de jours après survinrent à leur tour les cardinaux Dugnami et Ruffo. Ils avaient été dès le lendemain de leur arrivée admis auprès du pape, qui, sans rien rétracter de ses bonnes dispositions antérieures, mit toutefois en avant certaines restrictions qu’il n’avait pas jusqu’alors spécialement indiquées. Il leur dit, entre autres choses, « qu’il avait réfléchi à l’acte du concile que lui avaient déjà présenté leurs collègues arrivés avant eux à Savone, mais qu’il ne pouvait rien décider parce qu’il n’était pas libre, mais prisonnier [23]. » Le préfet de Montenotte se montre dans sa correspondance prodigieusement étonné de ce que des membres du sacré-collège aussi éclairés que les cardinaux Dugnami et Ruffo aient paru admettre un instant dans leur esprit cette difficulté, « qui n’est, dit-il, qu’un incident. » — « Qu’est-ce, en effet, que le pape entend par sa liberté après s’être tenu dans sa maison pendant un an et demi, pressé inutilement d’en sortir, sachant qu’il le pouvait, et que tous ceux qui désiraient le voir étaient libres d’approcher de son palais. Je doute qu’il attache un sens bien précis à ce mot, et, s’il le fait, c’est le retour à Rome, le rappel des cardinaux, la restitution de la daterie et de la pénitencerie dont il veut parler, toutes choses évidemment absurdes dans les circonstances actuelles [24]. »

Les deux cardinaux s’étant timidement hasardés à entretenir le soir même le préfet de Montenotte du désir qu’ils auraient de voir le pape libre, ne fût-ce que pour donner plus d’autorité au traité qu’il s’agissait de conclure avec lui, celui-ci n’épargna aucun effort pour les convaincre qu’ils faisaient tout à fait fausse route. « Je leur ai fait valoir avec prudence, écrit-il à M. Bigot de Préameneu, une partie des considérations que je viens de vous exposer. Je leur ai soutenu que dans le fait le pape était libre, s’il voulait l’être ; mais son intention semblait être de se réserver le droit de se plaindre. Cependant son palais n’avait point d’autre apparence que celle qui environne toujours l’habitation du prince. Les gardes que ces messieurs voyaient aux portes n’étaient point là comme une force, car la force était fort inutile sous un gouvernement aussi ferme que celui de sa majesté. » Le cardinal Ruffo s’était assez vite rendu à de si bonnes raisons ; mais le cardinal Dugnami leur opposa une plus longue résistance. Quelques nuages s’élevaient apparemment dans son esprit lorsqu’il venait à penser que ces sentinelles qui jour et nuit veillaient avec tant de précautions autour de la demeure du saint-père, afin de lui rendre, disait M. de Chabrol, les honneurs dus à un souverain, ne relevaient nullement de lui, mais y avaient été placés par les ordres directs du commandant de gendarmerie Lagorse, et n’obéissaient qu’à sa consigne. « Le cardinal Dugnami, s’écrie douloureusement le préfet de Montenotte, serait prêt à perdre cent fois la trace pour s’attacher à des incidens. Il est loin d’avoir le tact et la perspicacité du cardinal de Bayanne, ainsi que le caractère décidé du cardinal Ruffo. Le soir encore, il est revenu à la charge, et alors je lui ai démontré clairement que ce n’était point du tout la question, qu’il s’agissait d’une adhésion à un acte, qu’avant tout il paraissait convenable qu’on se prononçât à cet égard. Le pape avait maintenant un conseil, et pouvait se former une opinion tout aussi bien que s’il habitait le palais même du Vatican. C’était aux membres de ce conseil à éloigner des incidens qui pouvaient être considérés comme des chicanes, et tendraient à tout gâter. J’ai dû employer ce terme, quoique fort dans cette circonstance. Le cardinal Dugnami avait parlé le matin même de faire une démarche relative à la liberté du pape ; je l’en ai fait détourner par le cardinal de Bayanne, persuadé que je suis qu’il vaudrait beaucoup mieux en pareil cas que le gouvernement fît de lui-même cette concession spontanée. Une demande incidemment accordée en entraînerait beaucoup d’autres avec des gens accoutumés à tourner cent fois autour de l’objet avant de l’attaquer [25]. » Dans cette même dépêche, et comme s’il tenait à bien établir par ses propres paroles la flagrante fausseté des allégations qu’il venait d’émettre au sujet de la prétendue liberté du pape, le préfet de Montenotte ajoute « que, pour son compte, il ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’on permît au pape de sortir et de donner des bénédictions, si cela devait trancher le nœud des difficultés actuelles… Nous sommes assez maîtres de la population pour que cette faveur puisse être donnée ou retirée sans péril ; mais il faudrait qu’elle vînt d’un mouvement spontané du gouvernement, crainte des demandes qui se multiplieraient bientôt dans un conseil nombreux. »

M. de Chabrol se donnait pour bien plus satisfait du cardinal Ruffo. Ce dernier n’avait aucune objection aux projets de l’empereur ; il témoignait seulement l’inquiétude que Pie VII n’en soulevât beaucoup à cause de l’extrême délicatesse de sa conscience. « Le serment au sujet de la conservation intégrale des états de l’église était si fort qu’il craignait que le pape ne voulût jamais entrer en composition sur ce point. — Quel est après tout ce serment ? répliquait le préfet de Montenotte ; il ressemble à celui d’un religieux qui se laisserait brûler dans son couvent pour conserver son vœu de clôture. » Quoique M. de Chabrol levât les épaules à cette seule idée, le cardinal Ruffo continuait à penser que Pie VII pourrait peut-être bien considérer la chose sous un autre aspect. Au reste, ils ne disputèrent pas longtemps, car l’ancien chef de l’armée de la foi avait d’autres préoccupations en tête. Pour le distraire conformément à ses goûts bien connus, M. de Chabrol, avait songé à faire venir exprès pour lui une troupe d’ingénieurs et de militaires [26]. Laissant le plus souvent à ses collègues du sacré-collège le soin de discuter les questions purement canoniques, le cardinal Ruffo se mit dès le lendemain de son arrivée à parcourir avec cette compagnie de son choix tout le littoral et toutes les montagnes des environs. L’objet principal de ses études pendant les longs mois qu’il dut passer près du saint-père fut de se rendre stratégiquement compte de la façon dont il faudrait, le cas échéant, attaquer ou défendre cette position de Savone. Si on l’avait laissé faire, il y aurait élevé des retranchemens. Sur ces entrefaites, le cardinal Doria, évêque de Gênes, qui n’avait point été tout d’abord porté sur la liste dressée par l’empereur, était venu de son côté offrir son concours aux membres de la députation. Peu s’en fallut, tant était grande la liberté dont jouissait Pie VII, que le commandant Lagorse ne se refusât à l’admettre à l’audience pontificale, et ce ne fut pas sans quelque peine que ses collègues arrachèrent pour lui cette faveur au trop rigide gouverneur [27]. Le cardinal Roverella, dont le pape avait parlé plusieurs fois avec affection, étant survenu lui-même animé d’intentions toutes semblables à celles qu’avaient déjà manifestées les autres membres du sacré-collège, la confiance de M. de Chabrol dans le succès définitif de la négociation s’en accrut beaucoup. Il ne restait plus désormais qu’à attendre l’arrivée des évêques envoyés par le concile et par l’empereur ; on chercherait alors les moyens de résoudre par un commun effort les difficultés pendantes. D’après le cardinal Roverella, le plus sûr était « de les attaquer indirectement. » C’était aussi l’avis de M. de Chabrol, et nous allons voir qu’il ne s’y épargna point.

III

Les évêques députés par Napoléon auprès de Pie VII étaient tous rendus à Savone le 2 septembre 1811. Ils avaient été dès le lendemain admis à l’audience du saint-père, qui les reçut avec une grande affabilité. « Sa santé nous paraît très bonne, écrit l’archevêque de Tours. Il avait un air d’ouverture et de gaîté qui nous a paru de bon augure [28]. « Il ne pouvait être question d’affaires dans cette première entrevue. En recevant des évêques la lettre du concile et celle qui lui avait été particulièrement adressée par le cardinal Fesch, Pie VII leur dit simplement qu’il avait déjà eu par les cardinaux connaissance du décret. « C’était une grande affaire, un peu compliquée, qui intéressait la paix de l’église, et digne par conséquent de la plus sérieuse attention. Il protesta qu’il recevrait très volontiers, ensemble ou séparément, les membres de la députation chaque fois qu’ils en manifesteraient le désir. » Cette dernière assurance, donnée avec une aimable cordialité, charma surtout M. de Barral, « car une discussion entre neuf personnes, mande-t-il à M. Bigot, est nécessairement vague et reste souvent peu fructueuse, au lieu que huit personnes disant séparément la même chose, et sous des formes toujours convenables, mais un peu diverses, font plus aisément partager leur conviction. » M. de Barral avait donc grand espoir de réussir. Cependant il avait parfaitement compris, d’après un court entretien qu’il s’était empressé de nouer avec M. Bertalozzi, que les principales difficultés surgiraient à propos de l’article 2 du décret. « Autant que j’en ai pu juger, disait avec perspicacité l’archevêque de Tours, ce qui trouble le plus sa sainteté, c’est que d’un coté l’empereur a dit ne vouloir pas s’obliger à reconnaître la spoliation de la souveraineté temporelle de Rome, tandis que de l’autre sa majesté veut que le pape reconnaisse que la nomination des évêques romains appartient, à titre de souverain, au chef de l’empire français. Voilà, comme je l’avais prévu, le nœud de la grande difficulté, de la seule qui nous reste à résoudre [29]. » Ces appréhensions de M. de Barral n’étaient pas sans fondement. M. de Chabrol les partageait. « Le pape, écrit-il de son côté à M. Bigot, m’a paru un peu agité. Il n’a pas dormi, et je lui ai trouvé un air moins gai que de coutume, quoique assez calme… Il a remis la conversation sur les idées que je lui avais déjà développées dans ma visite précédente et m’a témoigné le désir de tout terminer, mais une conscience ombrageuse… Il m’a dit que les cardinaux qui lui avaient été envoyés étaient sans doute prévenus et choisis [30]. » Le préfet de Montenotte rejeta de bien haut une idée aussi fausse. « Il assura Pie VII qu’ils étaient au contraire ses amis les plus chauds et les plus dévoués… Nous savons par son médecin qu’il souhaite que les cardinaux lui parlent d’une manière plus ouverte et avec plus d’abandon. Nous profitons de cette circonstance pour encourager ceux qui sont portés à trop de retenue. »

De la correspondance de l’archevêque de Tours, il résulte que les membres du sacré-collège, malgré leur retenue ou plutôt, croyons-nous, à cause de cette retenue qui semblait excessive au préfet de Montenotte, avaient conquis peu à peu un certain ascendant sur le saint-père. Le cardinal Roverella, en sa qualité de canoniste ultra-montain, était volontiers consulté par Pie VII ; mais le cardinal de Bayanne, au dire de M. de Barral, possédait de préférence à tout autre la confiance du souverain pontife à cause de sa capacité et de sa franchise. « Pour celui-là, continue l’archevêque de Tours, nous n’avons pas besoin de le catéchiser. Il est à nous, il pense juste. Il connaît à la fois le terrain de Paris et celui de Savone. Il sera très utile. Nous sommes contens des autres cardinaux, et nous les travaillons au surplus autant qu’il est possible. L’archevêque de Malines ne s’y oublie pas, et nous ne lui voudrions qu’un peu plus de moelleux dans les formes oratoires… Quant au préfet, il continue à faire merveille, non-seulement avec nous, qu’il reçoit d’une façon charmante, mais avec le pape chaque fois qu’il le voit. Il ne se mêle pas de faire le docteur ; mais il lui dit des choses si raisonnables, si bien adaptées à sa position et toutefois si fortes malgré la douceur et le moelleux qui le caractérisent, que, chaque fois qu’il revient d’auprès du pape, il le laisse plus affermi dans ses dispositions conciliantes. Enfin nous avons beaucoup d’espoir du succès, et votre excellence peut être bien assurée que nous ne négligerons rien pour l’assurer [31]. »

Lorsque des personnages si considérables, et quelques-uns si habiles, mettaient tant de soins à s’entendre pour conspirer ensemble (suivant une expression de M. de Chabrol) contre les scrupules trop souvent renaissans du saint-père, il devenait en effet probable qu’ils finiraient par en triompher. Pour rester en apparence dans le rôle qu’ils avaient accepté de jouer auprès de Pie VII, les membres du sacré-collège affectaient de se tenir dans une grande réserve à l’égard des prélats envoyés par l’empereur à Savone et de ne pas s’ouvrir à eux sur leurs opinions. Ce fut donc à la suite d’un entretien du commandant de gendarmerie Lagorse avec l’archevêque d’Édesse que les évêques apprirent que l’avis des cardinaux qui servaient de conseil officiel au pape serait décidément favorable à l’arrangement souhaité par le gouvernement français [32]. Bientôt ces messieurs reçurent de la bouche même de sa sainteté « l’assurance qu’on tâcherait d’ajuster tout cela pour le mieux [33]. » Quant au fond, le pape se proposait d’agréer la substance des articles du décret. a cet effet, il rédigerait un bref qu’il avait l’intention de communiquer d’avance aux députés, afin que ceux-ci fussent en état de présenter leurs observations, s’ils en avaient à faire. C’était là un pas immense. M. de Barral et ses collègues en sentirent immédiatement la portée. « Cette première affaire arrangée, écrit avec joie l’archevêque de Tours, les autres prendront sur-le-champ une bonne tournure… J’ai vu l’archevêque d’Édesse, et, sans parler encore de nos instructions précises et par écrit, je lui ai dit que le bref ne devait pas admettre de réserves ou tendre à faire oublier, méconnaître, même passer sous silence l’autorité du concile, ce qui ne s’accorderait ni avec la dignité de l’empereur, qui l’avait convoqué, ni avec les intentions du concile lui-même. M. Bertalozzi a senti tout cela ; il a promis de le faire sentir soit au pape soit aux cardinaux. Nous les verrons ce soir à ce sujet [34]. »

Les choses se passèrent en effet comme le pape l’avait annoncé et comme M. de Barral l’avait si fort souhaité. Pie VII, dans une conférence qu’il tint avec les cardinaux, leur exposa successivement les objections qui s’offraient à son esprit et que ses conseillers, bien préparés d’avance, s’efforcèrent d’aplanir à l’instant même. Au fur et à mesure que, par leur habile intervention, ils en écartaient quelques-unes, « le saint-père, dit M. de Chabrol, se montrait infiniment soulagé… » Quand toutes les difficultés furent ainsi définitivement résolues, il témoigna la joie d’un enfant qui se trouve délivré d’un grand chagrin [35]… Sa physionomie, un peu sombre au commencement, avait repris avant la fin de la séance l’air tranquille et la douce sérénité qui la caractérisaient [36]. Le préfet de Montenotte était ravi de ce résultat et de la façon dont s’étaient comportés tous les cardinaux, auprès desquels il s’était si souvent et si heureusement entremis. « Le cardinal Roverella a bien soutenu l’idée que je m’étais faite de lui, écrit-il ; il a constamment maintenu son ascendant, et tranché les choses comme un homme accoutumé à soumettre des décisions à l’approbation de son chef. Dugnami a également très bien parlé et satisfait entièrement M. de Bayanne. Les autres ont marché dans le même sens. » Avec sa clairvoyance ordinaire, le préfet de Montenotte ouvrit après cette première conférence l’avis qu’il serait maintenant à propos d’accorder quelque temps au pape pour tout terminer. « Il est, écrit-il, accoutumé à toutes les lenteurs de la cour de Rome, et le meilleur est de ne le point presser sur ce point, afin de lui laisser l’idée qu’il a agi avec maturité. » Les évêques français, qui commençaient à s’ennuyer de leur séjour à Savone, avaient un peu moins de patience. Ils trouvaient que le cardinal Roverella, chargé, avec le concours de l’archevêque d’Édesse, de rédiger le bref, y mettait beaucoup de temps. M. de Barral mandait à M. de Préameneu que les porporati « avaient peu l’habitude de ces sortes de rédaction. S’ils eussent pris le parti de s’adresser à nous, il y a apparence qu’entre l’évêque de Nantes et moi, M. de Trêves et les autres, nous leur aurions épargné bien du travail et bien de l’inquiétude ; mais il y a une espèce de punctilio qui veut qu’à moins d’être employé dans ces affaires d’une manière très subordonnée il faut être habillé de rouge. Le violet ne suffit pas [37]. »

Le bref en question fut enfin terminé et communiqué aux évêques le 11 septembre 1811. « Ce que je puis en dire dès aujourd’hui sommairement, écrit M. de Barral au ministre des cultes, c’est que les cinq articles décrétés par le concile y sont relatés textuellement et mot pour mot… Ils sont pleinement approuvés et confirmés par le pape, sans réserve ni restriction. Deux fois il y est fait mention de l’empereur, à propos de l’envoi des deux députations et dans le style ordinaire qui avait lieu avant tous les événemens des dernières années. Une troisième fois, en finissant, le saint-père y exprime ses vœux et ses prières pour le bonheur de sa majesté. Je pense que sous ce rapport votre excellence en sera pleinement satisfaite, et qu’il ne déplaira point à l’empereur [38]. » Les observations auxquelles la rédaction pouvait donner lieu étaient plutôt de forme, au dire de l’archevêque de Barral lui-même, et se rapportaient à des expressions dont le sens était peut-être un peu ambigu. A son avis, le plus fort était fait. « Dans le moment même où je vous écris, l’évêque de Trêves est occupé à chambrer l’archevêque d’Édesse, qui lui-même est parfaitement disposé. Ce soir, nous verrons les cardinaux de Bayanne et Roverella, qui sont les deux chevilles ouvrières [39]. »

Les changemens que M. de Barral et ses collègues désiraient introduire dans la rédaction du bref, quoique peu nombreux et sans grave importance quant au fond des choses, n’étaient pas toutefois sans signification. Pie VII ne voulut ni les accepter ni les rejeter complètement. Il en admit quelques-uns et repoussa les autres. On tomba vite et aisément d’accord. « Le pape nous a dit à ce sujet, écrit M. de Bayanne, qu’il ne voulait pas se damner, quoi qu’il en coûte, mais qu’il n’était rien qu’il ne fît pour l’empereur quand sa conscience n’aurait rien à lui reprocher. Cependant, même avec de bonnes raisons, il n’est pas toujours facile de calmer cette conscience si timorée [40]. » Comme il était aisé de le prévoir, le trouble moral que lui avaient causé tant d’épineuses résolutions à prendre avait agi de nouveau sur les nerfs de Pie VII. « Sa santé, sans être tout à fait mauvaise, écrivait M. de Barral le 15 septembre, n’est pas non plus fort bonne. Il dort peu, quelquefois point du tout. Plus le terme qui doit mettre fin à ses délibérations approche, plus il est agité au moral, et, comme de raison, le physique s’en ressent [41]. »

Trois jours après, le 18 septembre 1811, les hésitations du pape avaient pris fin. Lorsque l’évêque de Plaisance se rendit chez lui ce jour-là, d’assez bon matin, il le trouva mettant la dernière main aux corrections demandées par les prélats français. Pie VII engagea la conversation sur le bref, et fit valoir le désir qu’il avait toujours montré de pacifier les affaires de l’église. L’évêque de Plaisance répondit que ses collègues avaient surtout remarqué avec un extrême plaisir la manière pleine d’affection dont il avait parlé de sa majesté dans le bref, et qu’on voyait facilement qu’il était toujours père. « Alors, en riant d’une manière vraiment aimable, le saint-père m’a dit en parlant de sa majesté : Le fils est un peu mutin, mais toujours fils [42]. » Le surlendemain 20 septembre, les prélats envoyés à Savone étaient en mesure d’informer le cardinal Fesch qu’ils venaient d’obtenir de sa sainteté l’approbation sans aucune réserve et la confirmation pure et simple du décret du concile qu’ils avaient été chargés de lui présenter. « Cette approbation est en forme de bref adressé aux cardinaux, archevêques et évêques assemblés à Paris. Nous n’y voyons rien qui paraisse devoir souffrir des difficultés, à quelque examen qu’il soit soumis, et si quelques expressions demandaient à être expliquées à sa majesté, personne ne pourrait le faire avec plus de succès que votre altesse… » Les auteurs de cette lettre témoignaient l’espérance que l’ancien président du concile voudrait profiter d’une si heureuse occasion pour solliciter auprès de l’empereur Napoléon un adoucissement dans la situation du souverain pontife. « Si sa majesté est contente de nous, disaient en terminant ces messieurs, nous recevrons en apprenant cette bonne nouvelle le témoignage le plus touchant qu’elle puisse nous donner de sa satisfaction [43]. »

Tandis que les hauts dignitaires de l’église qui venaient de mener à bien ces arrangemens avec le saint-père témoignaient ainsi de leur complète satisfaction, Pie VII laissait voir de son côté des sentimens tout semblables. A l’accord si heureusement établi succédèrent, comme il arrive d’ordinaire, les mutuels épanchemens. De part et d’autre, on se mit à parler des sujets qu’on n’avait pas osé aborder aussi longtemps qu’on s’était tenu sur le pied d’une réciproque défiance. Dès le 5 septembre, le cardinal de Bayanne, dans une lettre confidentielle à M. Bigot de Préameneu, lui avait dit : « Je crois entrevoir qu’après la confirmation du décret mes collègues feront tous leurs efforts pour persuader au saint-père de demander la permission de retourner à Rome, moyennant la renonciation au pouvoir temporel. Ils ne croient pas être au monde, s’ils sont hors des murs de Rome, et le pape, qui a aussi sa bonne part de ce sentiment, pourra bien se prêter à leurs intentions et faire tout ce que voudra l’empereur pour revoir la cara Roma [44]. » Le cardinal de Bayanne ne s’était point mépris sur les intentions de ses collègues ; il s’était un peu exagéré toutefois les sacrifices que Pie VII serait disposé à faire, le cas échéant, pour revoir sa cara Roma. Au fond et pour lui-même, le saint-père n’attachait pas beaucoup d’importance au pouvoir temporel ; mais il était retenu par le souvenir du serment qu’il avait prêté en montant sur le trône pontifical, serment dont les termes étaient, au dire du cardinal Ruffo, si précis et si forts. A peine son bref avait-il été définitivement expédié que le pape voulut s’exprimer lui-même sur un point qui n’avait jamais cessé d’occuper toutes les pensées, tant à Paris pendant les délibérations du concile qu’à Savone pendant la durée des négociations, quoique ni à Paris ni à Savone le mot de pouvoir Temporel n’eût été officiellement prononcé. Nous prendrons la liberté d’appeler sur les paroles dont Pie VII s’est servi en cette circonstance l’attention de tous les esprits réfléchis. On était au 22 septembre 1811, c’est-à-dire deux jours après la signature du bref. « Hier nous allâmes en corps de députation, écrit M. de Barral, remercier sa sainteté de son bref. Elle nous accueillit avec bonté, comme à son ordinaire. Elle nous dit qu’un point bien important à la discipline de l’église venait d’être changé pour toujours ; elle nous parla de l’espoir que les affaires de l’église prendraient une meilleure tournure, et prononça quelques mots affectueux sur sa majesté, sur sa prudence, sur sa piété, qui l’engageait à protéger l’église ; puis il restreignit sa phrase au spirituel, répétant en italien : il temporale,… il temporale,… sans rien ajouter davantage [45]. » S’apercevant bientôt qu’il parlait dans la langue dont il se servait le plus volontiers pour exprimer ses intimes pensées, mais qui n’était pas comprise de tous les assistans, il reprit presque tout de suite en français : « Le temporel,… le temporel,… ah ! si le temporel dépendait de moi, si j’étais le maître d’en disposer, je le prendrais volontiers et j’irais le poser sur le bureau de l’empereur pour qu’il en fasse tout ce qu’il voudra. » Cela fut dit d’un ton angélique et qui nous émut tous. La conversation prit ensuite une tournure moins sérieuse, et le pape continua de se montrer aimable [46]. »

M. de Chabrol, qui s’était tenu un peu à l’écart de la négociation dès qu’il avait vu le saint-père aussi favorablement disposé, n’était pas moins enchanté que les cardinaux et les évêques de l’heureuse issue qu’elle avait eue. Sortant alors de son abstention volontaire, il vint à son tour chez Pie VII pour le féliciter aussi, mais surtout pour le décider à écrire directement à l’empereur des Français, et à confier la rédaction de sa lettre au cardinal de Bayanne.


« Dès les premiers momens, MM. les cardinaux et toute la députation, écrit le préfet de Montenotte, avaient parlé de la nécessité d’engager le pape à écrire à sa majesté, afin de le porter à un rapprochement sincère. Le pape a été amené insensiblement à cette idée ; mais je regretterais beaucoup que le cardinal de Bayanne ne fût pas chargé de la rédaction. Après avoir causé avec lui longtemps sur ce point, je me suis rendu chez le pape. J’ai été accueilli avec une confiance qui m’a mis à même d’entrer promptement en matière. J’ai dit au saint-père que son rapprochement avec sa majesté était aussi honorable pour lui qu’avantageux au bien de l’église, et que maintenant il fallait qu’il fût total. Tout retour sur le passé serait, dans les circonstances, aussi contraire à la marche naturelle du cœur humain qu’à la saine politique. Ayant ouï parler de l’intention où il était d’écrire une lettre à sa majesté, j’espérais qu’il voudrait bien écouter mon opinion à ce sujet avec la même bonté dont il m’avait donné tant de preuves. Je pensais donc que cette lettre devait laisser de côté toute prétention et tout intérêt autre que celui de la religion, et être remplie du seul désir de remédier aux maux de l’église. Elle ne devait donc contenir aucune allusion au passé ; elle devait être au contraire écrite avec cette charité de l’Évangile qui était dans son cœur. J’ai vu tout de suite que le pape me savait gré de cette ouverture, et que mon insinuation était peut-être nécessaire. Je dois rendre cette justice au pape, qu’il désire sur toute chose une réconciliation entière. Il est seulement retenu par le sentiment de ce qu’il appelle la dignité de l’église, qui ne vient pas entièrement de son propre fonds. Je lui ai fait sentir que la dignité était dans la démarche et non pas dans les mots, qui, aux yeux de l’histoire, ont par eux-mêmes peu d’importance… Il m’a répondu qu’il y réfléchirait mûrement, qu’il était un peu fatigué des jours passés, et que dans le reste de la journée il aurait probablement un peu plus de repos… J’ai laissé le pape dans de bonnes dispositions et le cardinal de Bayanne, à qui j’ai rendu compte de cet entretien, le croit à demi gagné [47]. »


M. de Chabrol ne se trompait point. Pie VII prit en effet le parti d’écrire directement et de sa propre main à l’empereur ; mais il préféra faire lui-même sa lettre, et n’en voulut point charger le cardinal de Bayanne. Elle était d’ailleurs conforme d’un bout à l’autre à ce que lui avait indiqué le préfet de Montenotte. Non-seulement Pie VII s’y abstint de toute allusion, si éloignée qu’elle pût être, aux différends qu’il supposait maintenant apaisés ; mais il mit une sorte d’affectation à revenir de lui-même à ce ton d’affection cordiale et admirative qui avait marqué d’un cachet si particulier les premières correspondances échangées jadis avec le chef de l’empire français.


«… Par notre lettre expédiée en forme de bref et délivrée au moyen de notre aumônier, des archevêques et évêques de la députation, votre majesté verra, disait-il, ce que nous avons fait pour obvier aux maux de l’église, et nous nous tenons à l’avance assuré de la satisfaction de votre majesté. Pour nous qui, sans aucun mérite de notre part, avons été par la seule bonté de Dieu placé sur la chaire de saint Pierre, et constitué chef des fidèles avec mission de paître et de gouverner l’église universelle, nous tremblons à l’idée du compte sévère que le Très-Haut exigera un jour de nous au sujet de l’exercice de notre ministère apostolique. Dieu seul sait combien de larmes et de soupirs nous a coûtés cette pensée, et avec quelle effusion d’amour nous voudrions exprimer à votre majesté les sentimens de notre cœur ; mais les discours sont devenus inutiles depuis le jour où des cardinaux, des archevêques et des évêques sont arrivés près de nous avec l’agrément de votre majesté. Leur seule venue nous a fait concevoir les meilleures espérances, et nous y prenons d’autant plus de confiance que le Seigneur, qui a rendu votre majesté si puissante, et lui a mis en main l’épée pour la défense et le soutien de la sainte église, fera aussi que votre majesté, par des faits dignes de sa grandeur, voudra prévenir nos désirs et diriger vers l’honneur de Dieu, au plus grand avantage du catholicisme et du siège de Rome, cette gloire temporelle et éternelle de votre majesté pour laquelle nous ne cessons d’adresser l’es vœux les plus fervens au souverain distributeur de toute félicité. Animé d’une si belle confiance, nous augurons que votre majesté jouira toujours de la plus grande prospérité, et dans l’épanchement de notre âme, élevant les mains vers le Dieu de paix, nous l’implorons pour qu’il répande sur votre majesté ses lumières, ses secours célestes avec l’abondance entière de ses bénédictions [48]. »


Pie VII avait remis cette lettre toute cachetée à M. de Chabrol ; mais il n’avait point fait mystère de ce qu’elle contenait. Quand le préfet de Montenotte et les prélats eurent connaissance des termes dans lesquels le saint-père venait de s’adresser au chef de l’empire français, ils témoignèrent une joie indicible. Tous les vœux des membres de la députation étaient exaucés, et le succès dépassait leurs plus belles espérances. Non-seulement le saint-père avait approuvé le décret du concile en l’insérant textuellement et mot pour mot dans son bref, mais il avait de lui-même renouvelé le premier avec Napoléon ces rapports affectueux et confidentiels qui, dans leur conviction, avaient naguère tant profité à l’église. De beaux jours allaient donc se lever de nouveau pour elle. A coup sûr, celui-là aurait singulièrement surpris les cardinaux, les archevêques, les évêques et M. de Chabrol lui-même, qui serait venu leur dire à ce moment que Napoléon était assez peu satisfait de la besogne qu’ils venaient d’accomplir, et qu’il avait déjà pris le parti de ne pas accepter le bref du pape et de laisser sa lettre sans réponse. Cette détermination, si inattendue pour le préfet de Montenotte et pour tous, les graves personnages ecclésiastiques alors établis à Savone, provenait d’un ensemble de circonstances qui se rattachaient à là politique générale de l’empereur, et qui nécessitent à cause de cela quelques explications.

IV

Depuis quelque temps déjà, la pensée de l’empereur s’était peu à peu distraite des affaires de l’église de France pour se porter tout entière sur les préparatifs de sa prochaine expédition de Russie. Le moment était en effet arrivé où allait se vérifier la curieuse prophétie faite par Cambacérès au préfet de police de l’empire, M. Pasquier, lorsqu’il lui avait annoncé que le mariage de Napoléon avec une fille de l’empereur François le conduirait promptement à la guerre contre le tsar Alexandre. Le 15 août 1811, jour de la Saint-Napoléon, c’est-à-dire à l’époque même où il était en train de rédiger pour les évêques envoyés à Savone les instructions que nous avons citées tout à l’heure, l’empereur n’avait pas hésité à faire en pleine cour des Tuileries au ministre de Russie, le prince Kourakin, cette scène singulière dont M. Thiers nous a si bien raconté jusqu’aux moindres détails. De tels éclats, quand l’empereur s’y laissait aller, signifiaient presque toujours que son parti était pris de rompre avec la puissance contre laquelle il se les permettait. Ce fut le cas cette fois. Au fond de son âme, il avait déjà, au milieu de l’été de 1811, résolu la guerre contre la Russie ; il lui convenait seulement de la retarder jusqu’au printemps prochain. Qu’on veuille bien ne pas l’oublier ! la guerre, la guerre poussée à toute extrémité, la guerre avec ses promesses de gloire et ses espérances de domination, c’était l’élément pour ainsi dire naturel où se mouvaient dans leur complète aisance les incomparables facultés de ce joueur effréné dont le génie se complaisait à dénouer toutes les questions, quelles qu’elles fussent, sur les champs de bataille, parce que sur ce terrain il se tenait pour assuré que jamais la fortune n’oserait se montrer infidèle. Quand ce vaste horizon de combats à livrer, de victoires à remporter, de paix triomphantes à dicter à l’ennemi, s’offrait à l’imagination du conquérant insatiable, et sollicitait ses regards vers les décevantes perspectives d’un avenir aussi prodigieux qu’indéfini, tout le reste était aussitôt oublié, ou du moins dédaigneusement rejeté à l’arrière-plan. L’illustre historien du consulat et de l’empire nous a, comme à son ordinaire, excellemment rendu la disposition d’esprit de Napoléon à cette époque de sa vie, lorsqu’il dit : « Toutes les questions matérielles, morales, politiques, militaires, se résumaient alors pour lui dans une seule, celle de la grande guerre du nord. Vainqueur une dernière fois de la Russie, qui semblait seule, sinon à lui tenir tête, du moins à contester quelques-unes de ses volontés, il abattrait en elle tous les genres d’opposition, publics ou cachés, qu’il rencontrait encore en Europe. Que serait alors ce pauvre prêtre prisonnier qui voulait lui disputer Rome ? Rien, ou presque rien, et l’église, comme elle avait fait tant de fois, reconnaîtrait la puissance de césar [49]. » La remarque de M. Thiers est vraie jusqu’à la dernière rigueur, et notre tâche principale va justement consister à établir, par des détails circonstanciés qui ne pouvaient trouver place dans le dessin général de ce grand monument historique, la parfaite justesse de cette appréciation.

Napoléon était parti de Compiègne le 18 septembre pour visiter le nord de la France, les ports de la Hollande et préparer dans ces dernières contrées, récemment réunies à l’empire, ses futurs moyens d’attaque contre la Russie, quand lui arriva tout à coup la nouvelle de l’accord conclu à Savone avec le saint-père. Son éloignement entraînait un retard forcé dans la réponse qu’attendaient avec tant d’impatience M. de Barral et ses collègues. En apprenant que ses lettres avaient dû aller chercher l’empereur jusque sur les bords du Zuiderzée, l’archevêque de Tours, tout d’abord consterné, ne put se défendre d’un amer pressentiment. « Le départ de l’empereur ne nous a pas seulement surpris, mais stupéfiés, écrit-il à M. Bigot de Préameneu. Au moment précis où notre correspondance allait prendre une lueur d’intérêt, et lorsque nous espérions quelque réponse favorable, la gazette arrive, et annonce que de longtemps nous ne pourrons recevoir aucun ordre de sa majesté. Or, quand elle est absente, son ministre se tait ; c’est la règle. De sorte que nous voilà condamnés à l’inaction et presque au silence [50]. »

Napoléon avait reçu à Flessingue le bref et la lettre du saint-père. Le bref ne le satisfaisait point, ou du moins il était bien décidé à n’en paraître point satisfait. Quant à la lettre, comme il ne lui semblait pas convenable de rendre au pape des injures en retour de ses témoignages d’affection, il avait résolu de n’y pas répondre et de la considérer comme non avenue. Cette idée de mettre le pape en liberté, dont ses négociateurs avaient eu l’imprudence de lui parler, comme de la meilleure récompense qu’ils pouvaient recevoir pour les services qu’ils se figuraient avoir rendus, c’était pure folie ; il ne pouvait en être question. Donner le moindre témoignage de satisfaction aux dignitaires de l’église qu’il avait expédiés à Savone pour y défendre ses intérêts de souverain, l’empereur n’y songea pas davantage. C’eût été convenir qu’il se félicitait de l’arrangement qu’ils venaient de conclure avec Pie VII. Il s’en garderait bien, car, s’il entrait dans ses desseins de se servir du bref du pape pour faire immédiatement donner l’institution canonique aux évêques nommés par lui aux sièges vacans de l’empire, il entendait quand il en aurait ainsi tiré l’avantage qui lui importait le plus, ne pas le laisser reconnaître dans sa teneur actuelle par son conseil d’état ; c’était son intention bien arrêtée de se conduire en tout comme si rien de sérieux ne s’était passé à Savone. Une pensée de sympathie et de pitié, si fugitive qu’elle fût, traversa-t-elle un instant l’esprit de Napoléon, en songeant à la condition du pontife dont il venait de recevoir une lettre si affectueuse, et qui, après avoir généreusement concédé tout ce qu’on lui avait demandé, n’en allait pas moins continuer à végéter tristement dans la solitude de son étroite prison de Savone ? Nous ne le croyons point. En tout cas, nulle trace de ce sentiment ne se découvre dans toute la correspondance de l’empereur. Ce qu’on y aperçoit au contraire avec surprise, c’est l’expression d’une joie non dissimulée à l’idée que, si les choses sont convenablement conduites, il arrivera, somme toute, que le pape, après la signature de son bref, se trouvera réduit à une condition bien pire qu’auparavant. Nous n’inventons rien. Cette attitude de l’empereur est si étrange et si triste à noter que nous comprenons plus que jamais la nécessité d’appuyer notre récit sur les preuves les plus irrécusables. Nous les emprunterons aux aveux sortis de sa bouche et consignés dans sa correspondance officiellement publiée, ou dans d’autres lettres qui, pour n’avoir pas trouvé place dans la collection sortie des presses de l’imprimerie impériale, n’en sont pas moins d’une indiscutable authenticité [51].

La première des communications, que le ministre des cultes reçut de Napoléon au sujet du bref pontifical, lui parvint par l’intermédiaire de M. Daru. Cet intègre et judicieux serviteur, que le chef de l’empire avait emmené en Hollande afin de se rendre un compte exact des ressources militaires de ce pays, remplissait près de lui pendant cette excursion les fonctions de secrétaire d’état [52]. « Sa majesté me donne l’ordre d’annoncer à votre excellence, écrit M. Daru, qu’elle reçoit le bref du pape, mais sans traduction. Elle m’a chargé de la lui faire. Elle ne peut pas résoudre une affaire de cette importance sans avoir entendu son conseil. C’est donc une affaire qui durera encore quelque temps, et cependant nous voilà au 1er octobre… Sa majesté, considérant la saison avancée et l’âge des prélats qui sont présentement à Paris, les autorise à retourner dans leurs diocèses… L’empereur juge convenable que votre excellence ne dise pas d’abord qu’elle a reçu le bref, mais qu’elle se borne à annoncer que les députés envoyés à Savone lui ont donné de telles assurances des dispositions du pape qu’il n’est pas possible de conserver aucun doute sur l’issue de cette affaire. Cette marche aura l’avantage de débarrasser du concile et de laisser l’empereur maître d’agir selon les circonstances… Trois jours après que vous aurez licencié le concile, et quand plusieurs de ses membres seront partis, l’intention de sa majesté est que vous remettiez à son éminence le cardinal Fesch les deux lettres ci-jointes. L’une est du pape, l’autre des députés. L’empereur en a pris connaissance, et y a remarqué avec étonnement que le pape fait dépendre l’institution canonique des évêques du retour des cardinaux ; M. le cardinal doit en conséquence écrire au pape pour le déterminer à donner l’institution aux évêques, attendu qu’ils sont nommés depuis plus de six mois. Votre excellence voudra bien de son côté écrire aux évêques députés à Savone qu’aussitôt qu’ils auront fait expédier l’institution des évêques…, ils aient à revenir sur-le-champ à Paris, et au cas où le pape se refuserait à donner cette institution sans délai, votre excellence leur ordonnera de partir de Savone et d’être à Paris pour l’époque du retour de l’empereur, c’est-à-dire avant le 20 octobre, parce que, le concile s’étant séparé, la députation se trouve par cela même finie. Vous ne leur dissimulerez pas qu’il pourrait bien y avoir des objections contre la publication du bref en France… Sa majesté recommande à votre excellence d’avoir bien soin qu’on ne mette rien dans les journaux sur cette affaire [53]. »

Quarante-huit heures plus tard, l’empereur revenait de nouveau à la charge. « Je vous envoie, écrit-il à son ministre des cultes, l’original du bref du pape. Gardez-le, sans le communiquer à qui que ce soit… Je désire que les évêques se trouvent à mon arrivée à Paris, afin de voir le parti qu’il y aura à prendre. Il me semble que le meilleur serait celui-ci : regarder le bref comme non avenu (puisqu’il est adressé aux évêques, cela ne me regarde pas), et publier comme loi de l’état le premier décret du concile national, par lequel il se déclare compétent, et le second, en ordonnant leur insertion au Bulletin des lois pour les rendre obligatoires. Quant au bref, il serait envoyé aux évêques pour leur gouverne, sans aucune publicité. Cependant un bref ne peut pas être envoyé sans avoir été enregistré au conseil d’état. Il faut donc que le conseil enregistre celui-ci. Il fera, s’il y a lieu, les réserves nécessaires pour conserver les privilèges de l’église gallicane ; mais puisque le pape, au lieu de ratifier purement et simplement le décret du concile, a fait un bref comme il a voulu, il me semble que je dois y ajouter ce qui me convient [54]. Aussi je publierai un décret rendu en conseil d’état où sera rapporté mot pour mot le décret du concile, décret dans lequel on ne fera pas mention qu’il doit être soumis au pape… Il est convenable que vous m’écriviez sur ce projet. Surtout il faut le tenir secret et gagner du temps jusqu’à mon arrivée… J’attends que le pape fasse des démarches ultérieures. Vous pourriez cependant montrer le bref à la commission après lui avoir fait jurer le secret, afin qu’elle puisse faire des recherches et préparer le travail [55]… »

Le 6 octobre suivant l’empereur n’avait rien changé dans ses desseins. « Vous avez bien fait, écrit-il derechef à M. Bigot, d’exiger que tous les évêques, même ceux qui n’avaient pas de bulles, rentrassent dans leurs diocèses et que personne ne restât à Paris. N’y souffrez la présence d’aucun d’eux. Renvoyez également mes aumôniers… Envoyez-moi les lettres à signer pour lés différens sièges vacans, afin de voir si le pape veut ou non donner l’institution à mes évêques. Faites connaître aux députés que je ne répondrai à aucune lettre, que je ne prendrai aucune décision que lorsque mes évêques auront leurs bulles. Je suis trop vieux et trop accoutumé aux ruses italiennes pour me laisser duper par eux. Les évêques doivent insister là-dessus avec la plus grande force. Je ne recevrai même pas la députation, si elle ne rapporte les bulles d’institution de tous mes évêques. Je n’enverra le bref au conseil d’état que lorsque tous l’es diocèses vacans auront leurs bulles. Il faut que la députation des évêques vous envoie un procès-verbal constatant qu’ils ont notifié au pape que le décret s’applique à tous les évêchés de l’empire, dont les états romains font partie [56]. » Le 26 octobre, c’était un nouveau message, non moins impératif, daté de Rotterdam et mêlé de quelques reproches adressés à son ministre des cultes. « Je vous ai prescrit de faire partir pour leurs diocèses tous les évêques indistinctement ; je vois cependant que plusieurs sont encore à Paris, entre autre l’évêque de Saint-Flour, auquel vous avez même dit que vous aviez reçu des bulles du pape. Je vous recommande encore de ne rien dire et de faire partir tout le monde (j’en excepte cependant les évêques de la commission), de ne donner aucune bulle, et de garder le plus profond secret sur toutes les affaires ecclésiastiques [57]. » Le même jour, l’empereur adresse une dernière lettre, celle-là bien plus explicite, et qui dévoile sans réticence tout l’ensemble de son plan de conduite à l’égard du saint-père. Malgré cela, cette lettre ne se trouve point dans la correspondance officiellement imprimée. La voici tout entière :


« Je reçois votre lettre du 21 octobre avec le projet de décret qui y est joint. Je pense que ce décret ne serait pas propre à rétablir la paix, qu’il serait plus convenable de publier les deux décrets du concile comme lois de l’état, et de rejeter la publication du bref pour que les passages improuvés en soient retranchés. Il faut par un décret partir de l’approbation des décrets du concile, et les proclamer comme lois de l’état, et en même temps émettre un avis du conseil d’état portant que le bref du pape ne peut être publié comme contenant des articles contraires à nos libertés, et que ce bref ne sera publié qu’autant qu’on en supprimera les mots ***. Le bref sera ensuite renvoyé au pape avec une lettre de vous à l’un des cardinaux ou même à Bertalozzi, et il faudra bien que le pape en passe par là. Le bref revenant pur et simple, on le publiera alors purement et simplement. Cela donnera la sanction à tout, et lèvera toutes les difficultés ; mais il serait maladroit de publier un bref avec des réserves. Ce serait perpétuer les divisions. La vérité est que l’église est dans une crise. Que l’on attende six mois ou même un an, il faut qu’elle en sorte. Il faut traiter la matière dans cet esprit. Avant que le pape soit instruit des difficultés et des empêchemens que le conseil d’état mettra à la publication du bref, on aura soin qu’il institue tous les évêchés vacans. — Dès ce moment, les décrets du concile seront publiés comme loi de l’état, et les évêques seront institués. Le pape ne pourra obtenir l’arrangement de ses affaires, passer outre, ni exercer aucune juridiction spirituelle, qu’il n’ait approuvé les décrets du concile, et sa position sera empirée d’autant plus qu’il aura institué tous les évêques, qu’il verra les décrets publiés et faisant loi, et que cela éloigne nécessairement ses affaires de bien des années. Vous voyez que dans ces affaires il faut marcher avec circonspection. Je vous recommande le plus grand secret. Il ne faut rien dire au cardinal Fesch, aux évêques de la députation ni à qui que ce soit. Il sera même bon que le dénoûment vienne du conseil d’état, et soit unanime. Il sera aussi utile qu’il y ait un mémoire bien fait là-dessus, distribué au conseil d’état, qui dise qu’admettre les prétentions du pape, ce serait détruire le droit commun, etc. [58].


Voilà dans sa prodigieuse ingénuité, et signé de sa propre main, l’honnête programme que traçait à son ministre des cultes le souverain qui tout à l’heure se méfiait si fort des pièges qui lui étaient tendus par les ruses italiennes. Non, quoi qu’en ait dit Napoléon, ce n’est pas lui qui risquait d’être dupe en cette affaire. Il avait trop bien pris toutes ses précautions. Pie VII, qui, lui, ne redoutait pas de surprise parce qu’il n’en avait préparé aucune, était si loin de deviner dans quelles embûches on voulait l’attirer, qu’il s’empressa de donner sans défiance les bulles d’institution qui lui étaient demandées. Si quelques retards avaient eu lieu, ils provenaient uniquement de l’état où l’empereur avait réduit le saint-père en arrachant violemment d’auprès de sa personne tout l’entourage ecclésiastique auquel revenait naturellement le soin d’accomplir une pareille besogne. « On s’occupe dans la maison du pape, écrit M. de Chabrol, de l’expédition des bulles qui ont été réclamées. Le défaut d’habitude pour la rédaction de cette sorte d’écrits est la seule cause qui en retarde la remise [59]. » Maintenant que, par cet octroi empressé des bulles nécessaires à l’institution de ceux que Napoléon appelait ses évêques, Pie VII avait donné si ample satisfaction au chef de l’empire, il fallait à toute force que celui-ci, pour garder le bénéfice de son mécontentement, trouvât moyen de mettre en avant quelques nouvelles exigences auxquelles, malgré toute sa bonne volonté, la conscience de son prisonnier ne lui permît pas d’accéder. Les incidens qui marquèrent ce nouveau démêlé entre Pie VII et Napoléon ont été si singuliers et sont si peu connus que nous sommes obligé d’en remettre le récit à notre prochaine étude.


D’HAUSSONVILLE.


Au moment où nous achevions de corriger les épreuves des pages qu’on vient de lire, on nous a remis le premier volume d’un ouvrage que le public accueillera certainement avec curiosité. Il a pour titre : Histoire des deux concordats de la république française et de la république italienne, conclus en 1801 et 1803 entre Napoléon et le saint-siège. Le révérend père Theiner, préfet des archives du Vatican, consulteur de diverses congrégations, etc., l’a solennellement dédié, en hommage de sincère et respectueuse amitié, à M. Faugère, directeur des archives et de la chancellerie au ministère des affaires étrangères à Paris. Rien de plus officiel par conséquent que cette publication, et, sous un certain rapport, rien de plus nouveau. Jusqu’à présent, les gardiens des archives du Vatican avaient en effet montré la plus extrême répugnance à laisser prendre connaissance à qui que ce fût des précieux documens qu’ils possèdent. Le père Theiner vient de prendre, en ce qui le concerne, une généreuse initiative en faisant imprimer, non pas à Rome, mais en France même, tant de pièces intéressantes qui ne semblaient pas destinées à voir le jour, et les amis de la vérité doivent lui en savoir un gré infini. Il a fait mieux : il n’a pas craint de se transporter à Paris, afin, nous dit-il dans sa préface, « de puiser dans les riches dépôts historiques qui s’y trouvent les renseignemens et les témoignages propres à remplir les lacunes de son ouvrage. » Empressé d’aller au-devant de je ne sais quelles fâcheuses préoccupations qui le tourmentent et dont nous ne nous rendons pas bien compte, le pieux auteur commence par établir que « sa position et son caractère le mettent, grâce à Dieu, à l’abri de tout soupçon de partialité et d’intérêts humains. La Prusse est ma patrie, dit-il, et nous sommes étranger à la France. De plus, ministre du sanctuaire malgré notre indignité, quel autre mobile que le pur amour de l’église, de la vérité, de la justice, aurait pu nous guider dans ce travail ? Nous l’affirmons, avec cette assurance qu’inspire le témoignage d’une conscience nette, nous n’avons subi aucune influence, et toute tentative de ce genre eût été repoussée avec dédain, sinon avec indignation. »

Après ce préambule parfaitement inutile, car il est impossible de deviner pourquoi quelqu’un se serait plu à soupçonner le savant directeur des archives pontificales d’obéir à d’autres mobiles que l’impulsion spontanée de sa conscience, le père Theiner, venant enfin au fait, veut bien nous dire quel but il s’est proposé. Il a voulu mettre le public en garde contre les Mémoires du cardinal Consalvi, « qui ont été rédigés sous l’impression d’une amertume et d’une irritation morale trop visibles… La moralité même du caractère de ce cardinal a été compromise par la publication de ses mémoires, dont l’acrimonie et la partialité trop manifestées contrastent étrangement avec les appréciations calmes et modérées de ses dépêches… Et pourtant ces mémoires écrits ab irato., — ce sont les expressions du révérend père, — forment l’unique base de l’ouvrage de M. le comte d’Haussonville, l’Église romaine et le premier empire. »

Il ne nous appartient en aucune façon de défendre la réputation jusqu’à présent si respectée de l’éminent secrétaire d’état, qui était en même temps l’ami le plus dévoué de Pie VII, contre les sévérités inattendues de l’archiviste auquel Pie IX a confié la garde des trésors diplomatiques du Vatican. Il y a tout lieu de penser que l’aimable mémoire de Consalvi restera chère encore, malgré les attaques du père Theiner, à l’immense majorité des catholiques. Dût notre supposition le surprendre beaucoup, nous croyons même que cette irritation morale qu’il blâme si fort chez le cardinal, sans doute parce qu’en semblables circonstances il ne l’eût éprouvée à aucun degré et que la raison ne lui en apparaît point, ces mêmes catholiques sont assez disposés à la trouver simple, naturelle, à tout le moins assez excusable de la part d’un prince de l’église violemment enlevé de Rome, gardé à vue et espionné dans sa prison de Reims (ce sont les termes mêmes du père Theiner) dans le moment où son ami et son maître, le chef de la catholicité, était, lui aussi, gardé à vue et espionné dans sa prison de Savone. Nous irons plus loin ? Si le père Theiner n’était pas Prussien, comme il a soin de le constater, peut-être se serait-il douté qu’en dépit de ses prodigieux efforts il aurait quelque peine, dans un pays comme le nôtre, à faire passer l’abbé Bernier pour un digne prêtre ; et le cardinal Caprara pour le plus parfait des légats. S’il n’était même complètement étranger, à ce qu’il paraît, aux affaires intérieures et pour ainsi dire intimes du clergé français, s’il n’était pas de ces terribles défenseurs qui, par gaucherie, nuisent à leur cliens et obligent, quoi qu’ils en aient, les gens rassis à révéler ce qu’ils auraient préféré taire, mais ce qui est malheureusement connu des ecclésiastiques bien informés, il saurait que son héros, l’abbé Bernier, est mort la rage au cœur parce que Pie VII et l’empereur, qui l’appréciaient ce qu’il valait, l’avaient tous deux jugé indigne de recevoir la pourpre. Il n’ignorerait pas enfin que le cardinal Caprara, son ambassadeur modèle, a terminé ses jours dans une sorte d’imbécillité sénile, méprisé de tous, après avoir refusé de se rendre à Rome pour partager le sort de ses collègues les membres du sacré-collège, après avoir accepté de l’empereur le siège de Milan et le paiement de ses dettes, juste au moment où le souverain pontife, son maître, était enfermé plus étroitement que jamais dans sa prison de Savone. Voilà les hommes qui ont la sympathie d’un directeur des archives du Vatican ! Voilà les exemples édifians qu’il propose à l’imitation des clergés de France et d’Italie, de préférence à ceux du cardinal Consalvi, qu’il dénigre, et de l’abbé Émery, qu’il nomme à peine, parce que tous deux ont eu le tort, impardonnable à ses yeux, d’avoir trop peu de complaisance pour l’empereur et trop de compassion pour Pie VII.

Quant à mon tort, à moi, c’est d’avoir uniquement fondé mon récit sur le témoignage d’un personnage aussi peu digne de créance que le cardinal Consalvi ; ce tort, il paraît que je l’ai beaucoup aggravé en allant chercher la véritable pensée du secrétaire d’état et du serviteur dévoué de Pie VII, plutôt dans les mémoires qu’il a laissés que dans les dépêches qu’il a écrites. Le père Theiner a fait à ce sujet la plus surprenante des découvertes. D’après lui, il est infiniment probable qu’occupé à négocier le concordat avec Napoléon dans les circonstances que chacun sait, Consalvi, le prudent Consalvi n’a jamais hésité à tout dire à sa cour par la poste, à lui mander ingénument, sans réticences, par les courriers du premier consul, tout ce qui se passait à Paris, à lui faire part, avec une ouverture pleine de candeur, de ses plus intimes impressions sur les affaires qu’il traitait et sur les personnes avec lesquelles il les traitait. Ce que plus tard il a mis dans ses mémoires, c’était au contraire des sentimens de convention, un langage d’apprêt, propos sans valeur d’un cardinal malheureux d’être dépouillé de sa pourpre, irrité outre mesure d’avoir été mis sous la surveillance de la haute police, ainsi que son souverain temporel, le chef de sa foi. Des gens avisés comme le père Theiner se méfient de pareils témoignages. Les belles dépêches officielles dûment enregistrées, parlez-lui de cela : voilà où gît la vérité. Si elles sont confidentielles, il commence à s’en défier. Si par hasard elles sont produites par d’autres que ceux qui devraient naturellement les produire, et qui peut-être auraient intérêt à ce qu’elles ne fussent pas du tout produites, alors le révérend père Theiner n’en tient nul compte, n’en parle même pas ; c’est comme si elles n’existaient point.

Telle n’est pas notre méthode. C’est pourquoi nous prendrons la liberté de faire observer au père Theiner que nous n’avons pas, quoi qu’il en dise, écrit uniquement d’après les mémoires du cardinal Consalvi, il s’en faut de beaucoup ; nous avons aussi écrit d’après les œuvres complètes d’un autre prince de l’église, le cardinal Pacca, qui a été lui-même secrétaire d’état de sa sainteté. Plus que Consalvi, le cardinal Pacca s’est, il est vrai, montré « moralement irrité » de sa détention à Fénestrelle, et surtout de celle du pape à Savone. Faut-il à cause de cela le récuser ? Tous les ecclésiastiques qui ont jadis été moralement irrités contre l’empereur à cause de la captivité de Pie VII sont-ils aussi récusables ? Aujourd’hui même ne serait-on admis à parler pertinemment des anciennes querelles de l’église romaine et du premier empire qu’à la condition de ne se sentir aucune irritation morale à l’égard du terrible soldat qui a déployé tant de violence et de ruses contre le malheureux prisonnier ? En Prusse, cela est peut-être possible ; mais que le révérend père Theiner veuille bien nous croire, en France, ce ne sont pas seulement les catholiques, ce sont les honnêtes gens de toutes les croyances et de toutes les opinions qui auraient grand’peine à se maintenir dans cette magnifique impartialité entre l’oppresseur et l’opprimé. Je n’aperçois que dom Guéranger, souvent cité par le père Theiner, qui puisse s’élever avec lui à ces impassibles hauteurs. Pour tout dire, je doute même qu’il leur fût donné à tous deux de s’y maintenir longtemps, s’ils pouvaient se décider à prendre connaissance de la véritable correspondance de Napoléon Ier, c’est-à-dire non pas seulement des lettres publiées à l’imprimerie impériale, quoiqu’elles soient déjà passablement instructives, mais de celles plus probantes et plus explicites que j’ai déjà produites, que je produirai encore, et que personne, ils peuvent en être assurés, ne démentira jamais.

A ce sujet, puisque le père Theiner a le goût de publier des dépêches officielles, puisqu’il a fait partager ce goût à son ami, M. le directeur des archives étrangères, à ce point que ces messieurs échangent réciproquement, pour les publier, les documens dont ils ont la garde, qu’il me permette de lui dire qu’il est beaucoup plus encore qu’il ne se l’imagine l’obligé de M. Faugère. Ces documens qu’il publie aujourd’hui, je les connais en effet depuis longtemps ; j’en ai demandé la communication à M. le marquis de Moustier et à M. Faugère lui-même, qui venait justement d’être nommé à la place qu’il occupe présentement. Après bien des remises, bien des hésitations, j’ai enfin reçu un billet très courtois de M. de Moustier, daté du 27 février 1867, par lequel ce ministre voulait bien me faire savoir qu’à son très grand regret un récent règlement lui interdisait absolument d’ouvrir à personne les archives de son département ; c’est donc un règlement, et un règlement tout récent, qui a été mis de côté en faveur de M. Theiner. Cela est d’autant plus flatteur pour lui qu’au temps où j’avais l’honneur d’appartenir au ministère des affaires étrangères il était de tradition de ne pas accorder à des étrangers, en matière de communication de pièces, ce qui était refusé aux nationaux. Il paraît que cela est changé. Je n’ai pas qualité pour m’en plaindre. Cela ne me regarde pas ; il y a peut-être des raisons que j’ignore. Je me bornerai à exprimer un vœu qui sera probablement celui du public. Puisqu’au Vatican, puisqu’aux archives des affaires étrangères les deux directeurs ont été pris d’un si bel amour de la publicité, puisqu’ils s’entendent si cordialement pour nous communiquer inopinément des pièces dont tout le monde serait heureux de tirer quelque profit, de grâce qu’ils nous donnent tout. Donner et retenir ne vaut. Qu’ils ne fassent donc point comme la commission officiellement nommée pour imprimer la correspondance de l’empereur Napoléon Ier, laquelle publie ce qui lui convient et supprime ce qui lui déplaît. S’ils avaient fait de même, nous ne serions pas, malgré l’abondance des pièces mises au jour par le père Theiner, beaucoup plus avancés dans la voie un peu tortueuse qui mène à la découverte de la vérité.


D’H.

  1. « Sire, j’ai l’honneur de mettre sous les yeux de votre majesté les lettres qui viennent de m’être adressées par les cardinaux Ruffo, Dugnami, Roverella et de Bayanne, par lesquelles ils font la demande de se rendre à Savone, en m’exprimant qu’il est dans leur sentiment que le pape doit approuver le décret rendu par le concile. Le cardinal, de Bayanne m’a dit confidentiellement qu’il ne croyait pas le cardinal della Porta propre à cette affaire. Il me l’a peint comme un homme tellement borné qu’il serait même très difficile de lui faire entendre de quoi il s’agit, et, s’il a d’ailleurs, comme on doit le présumer, des préjugés, il pourrait nuire plutôt que servir à l’intérêt de l’église et du pape… » — M. Bigot de Préameneu à l’empereur, 7 août 1811.
  2. « Messieurs. les cardinaux Dugnami, Roverella, Ruffo et de Bayanne, vous avez demandé à sa majesté la permission de vous rendre à Savone. Sa majesté m’a donné l’ordre de vous communiquer les instructions données aux évêques, et de vous faire connaître que, si vous êtes de l’opinion que le pape doive ainsi arranger les affaires dont il est mention dans ces instructions, elle autorise votre voyage à Savone, et que vous pouvez partir incontinent. Je vous ai donné cette communication, et vous m’avez protesté qu’il est dans votre sentiment que le saint-père doit, pour le bien de l’église, accepter les arrangemens dont il s’agit, et que vous ferez auprès de sa sainteté tout ce qui dépendra devons pour l’y déterminer. Sa majesté désire qu’arrivés à Savone vous n’écriviez à qui que ce soit, et que vous ne soyez l’intermédiaire d’aucune affaire auprès du pape. Si le pape adhère au décret du concile, vous pouvez rester à Savone pour lui servir de conseils dans les affaires ultérieures et les arrangemens qui suivront. Si le pape refuse son approbation, vous reviendrez tout de suite à Paris. » (Le ministre des cultes de France aux cardinaux Dugnami, Roverella, Ruffo et de Bayanne 19 août 1811.
  3. « C’est avec la rougeur sur le front et avec la douleur dans l’âme que je me décide à soulever le voile qui couvre une action de mes collègues faite pour imprimer à leur mémoire une véritable tache ; mais il faut que l’univers connaisse les basses intrigues qu’employa le gouvernement français pour arracher au pape des concessions préjudiciables au saint-siège, afin qu’à l’avenir on ne puisse pas s’en prévaloir contre les papes. Au départ des cardinaux, le bruit courut dans Paris qu’ils avaient laissé à l’empereur, sur ses instances, la promesse écrite et revêtue de leur signature individuelle d’employer tout leur crédit auprès du pape pour le faire condescendre à ses désirs… Les bons catholiques doutèrent d’abord de la vérité de ces bruits ; il leur était difficile de croire que des cardinaux respectables eussent pu, oubliant leurs sermens solennels, commettre un acte, je n’oserai pas dire de prévarication, mais au moins d’une faiblesse impardonnable… » — Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. Ier, p. 300
  4. Vie de M. Carletti, évêque de Montepulciano, tome XII des mémoires de l’abbé Baraldi. Modène.
  5. « Monsieur le comte, en exécution des ordres de sa majesté, j’avais fait arrêter M. Bertalozzi, archevêque in partibus d’Édesse, qui était parti de Lugo, où il résidait, pour venir à Paris. J’ai l’honneur de prévenir votre excellence que, d’après l’autorisation de sa majesté, je viens de faire mettre en liberté ce prélat, qui était détenu à Paris. Il a justifié qu’il ne se rendait ici que pour obéir aux ordres de son altesse le prince vice-roi d’Italie, ordres qui lui avaient été notifiés par le ministre des cultes de ce royaume, » (Le ministre de la police au ministre des cultes, 27 juillet 1811.)
  6. Lettre de l’empereur à M. Bigot de Préameneu, 16 août 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 408.
  7. Lettre de l’empereur à M. Bigot de Préameneu, 17 août 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 415. — La lettre de l’empereur nomme l’évêque de Paris ; mais cela, est une erreur évidente qui aura échappé à l’attention des éditeurs de cette publication officielle.
  8. Nous trouvons le chanoine de Smet bien sévère lorsqu’il dit qu’on pourrait regarder la lettre des évêques, qui est d’ailleurs fort connue, ayant été publiée dans des Fragmens de M. de Barral, « comme un monument d’hypocrisie et de bassesse. » Les évêques du concile de Paris s’étaient mis par faiblesse dans la plus fausse position, et leur lettre s’en ressent, cela est certain ; mais l’appréciation du chanoine flamand n’en est pas moins bien dure.
  9. « Votre majesté a chargé la commission qu’elle a nommée pour s’occuper d’un projet de décret relatif à l’institution canonique d’examiner si le code pénal contenait les moyens de répression suffisans contre les excès des ecclésiastiques, surtout contre les mandemens séditieux et incendiaires qui tendraient à troubler la tranquillité de l’état, ou même à diffamer et à déshonorer des familles et des particuliers… Le code pénal ne laisse rien à désirer. » — Extrait du second rapport du grand-juge, août 1811.
  10. Lettre de l’empereur au comte Bigot de Préameneu, Saint-Cloud, 16 août 1811 » — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 408.
  11. Lettre de l’empereur au comte Bigot de Préameneu, ministre des cultes, Saint-Cloud, 16 août 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 408.
  12. Instructions pour MM. les évêques députés près du pape à Savone, Saint-Cloud, 17 août 1811. — Correspondance de Napoléon Ier t. XXII, p. 418, d’après la minute. — Archives de l’empire.
  13. Lettre de M. de Chabrol à M. Bigot, ministre des cultes, 15 juillet 1811.
  14. Lettre de M. de Chabrol à M. Bigot, ministre des cultes, 15 juillet 1811.
  15. Ibid, 23 août 1811.
  16. Ibid.
  17. M. de Chabrol à M. Bigot de Préameneu, 26 août 1811.
  18. Lettre de M. de Chabrol à M. Bigot, ministre des cultes, 30 août 1811.
  19. M. de Chabrol à M. Bigot, ministre des cultes, 2 septembre.
  20. « M. Bertalozzi a fort bien parlé au pape en pleurant par émotion, — émotion que le pape a partagée sans pleurer toutefois, et moi-même je n’en étais pas exempt. » Lettre du cardinal de Bayanne à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 30 août 1811.
  21. M. de Chabrol à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 1er septembre 1811
  22. Ibid., 2 septembre 1811.
  23. M. de Chabrol à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 2 septembre 1811.
  24. Ibid, 1er septembre 1811.
  25. M. de Chabrol à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 1er septembre 1811.
  26. « M. le cardinal Ruffo paraît s’accommoder de ma maison ; j’ai toujours pour lui des militaires et des ingénieurs, qu’il préfère aux théologiens. » M. de Chabrol a M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 2 septembre 1811.
  27. « Le cardinal Doria ne m’avait pas été annoncé par votre excellence. Une lettre du cardinal Fesch dont il était porteur et la parole qu’il a donnée d’avoir écrit à l’empereur dans le sens qui lui avait été indiqué ont paru à ses collègues un double titre pour partager le libre accès qu’ils ont auprès du pape. J’aurais désiré un ordre positif de votre excellence ; mais comme votre lettre me prescrit de me conformer à tout ce que feront ces messieurs, j’ai cru devoir déférer de bonne grâce au désir qu’ils m’ont exprimé… » M. Lagorse à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 2 septembre 1811.
  28. Lettre de l’archevêque de Tours à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 3 septembre 1821. — Il existe quelques relations manuscrites, entre autres des papiers gardés à l’archevêché de Tours, d’où il semblerait résulter que le pape aurait fait au début un accueil assez froid et même presque sévère aux évêques, et qu’il leur aurait reproché à mots couverts leur attitude pendant la durée du concile. Cette version est erronée. Non-seulement les dépêches écrites de Savone par les cardinaux, les évêques et le préfet de Montenotte la démentent absolument ; mais il ne faut pas oublier que le pape ne savait alors le premier mot ni de ce qui s’était passé dans les délibérations intérieures de cette assemblée, ni de la conduite qu’y avaient tenue les prélats envoyés auprès de sa personne. Ce sont là, comme il arrive trop souvent, des détails racontés après coup par des gens mal informés.
  29. Ibid.
  30. Lettre de M. de Chabrol a M. Bigot de Préameneu, 4 septembre 1811.
  31. Lettre de M. de Barral, archevêque de Tours, à M. Bigot, ministre des cultes, 5 septembre 1811.
  32. «… Il paraît, par un entretien qu’a eu le commandant du palais avec l’archevêque d’Édesse, que l’avis des cardinaux est extrêmement favorable pour conclure au gré de l’empereur et du vôtre… » — Lettre de M. de Barral à M. Bigot de Préameneu, 6 septembre 1811.
  33. Ibid.
  34. Ibid.
  35. Ibid.
  36. Lettre de M. de Barral à M. Bigot de Préameneu, 8 septembre 1811.
  37. M. de Barral à M. Bigot de Préameneu, 10 septembre 1811.
  38. Ibid., 12 septembre 1811.
  39. Lettre de M. de Barral à M. Bigot de Préameneu, 12 septembre 1811.
  40. Le cardinal de Bayanne au ministre des cultes, 13 septembre 1811.
  41. L’archevêque de Tours au ministre des cultes, 15 septembre 1811.
  42. Lettre de l’évêque de Plaisance à M. Bigot de Préameneu, 18 septembre 1811.
  43. Lettre au cardinal Fesch revêtue de la signature des cardinaux, archevêques et évêques envoyés près du pape à Savone, 20 septembre 1811.
  44. Lettre confidentielle du cardinal de Bayanne à M. Bigot de Préameneu. Savone, 8 septembre 1811.
  45. Lettre de l’archevêque de Tours au ministre des cultes. Savone, 22 septembre 1811.
  46. Ibid.
  47. Lettre de M. de Chabrol à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 20 septembre 1811.
  48. Lettre du pape Pie VII à son impériale et royale majesté l’empereur Napoléon Ier ; Savone, 23 septembre 1811.
  49. M. Thiers, l’Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XIII, p. 178.
  50. Lettre de M. de Barral à M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes, 30 septembre 1811.
  51. Depuis que ce travail est commencé, nous avons déjà été dans le cas de produire un certain nombre de lettres de l’empereur qui n’ont pas été insérées à leur date dans la publication officielle. Pourquoi ces lettres, dont quelques-unes ne sont pas sans importance, ont-elles été omises dans un recueil qui a été donné au public comme contenant tous les documens qu’il avait intérêt à connaître ? Il est impossible de le deviner.
  52. M. le comte Daru à M. le comte Bigot de Préameneu, 28 septembre 1811. — La lettre commence par ces mots : « Monsieur le comte, j’ai l’honneur d’adresser à votre excellence une lettre que sa majesté vient de me dicter. »
  53. Lettre de l’empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, dictée à M. le comte Daru. Flessingue, 28 septembre 1811. (Cette lettre n’est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier.
  54. Nos lecteurs ne doivent pas oublier que cotte assertion n’est pas du tout fondée : Le bref avait été préalablement communiqué aux envoyés de l’empereur, qui avaient fait contre la rédaction primitive plusieurs objections dont le pape avait tenu compte, et les prélats, chargés des pouvoirs de l’empereur, l’avaient en définitive complètement accepté.
  55. Lettre de l’empereur au comte Bigot de Préameneu, Anvers, 30 septembre 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 494.
  56. Lettre de l’empereur au comte Bigot de Préameneu, Gorcum, 6 octobre 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 501.
  57. Lettre de l’empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Rotterdam, 26 octobre 1811. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XXII, p. 330
  58. Lettre de l’empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, 26 octobre 1811. (Cette lettre n’est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon Ier.)
  59. M. de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 12 octobre 1811.