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L’Égypte sous le gouvernement d’Ismaïl-Pacha

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Revue des Deux Mondes tome 16, 1876
Paul Merruau

L’Égypte sous le gouvernement d’Ismaïl-Pacha


L'EGYPTE
SOUS LE GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-PACHA


I

Les événemens survenus en Turquie auront-ils une influence sur le gouvernement de l’Égypte ? Oui, sans doute, si la mort d’Abdul-Aziz et l’avènement de Mourad V ont une portée plus haute qu’une simple révolution de palais. Une réforme sérieuse en Turquie réagirait probablement sur l’administration égyptienne, car Ismaïl-Pacha n’est point indépendant, et, plus la Turquie est faible, plus elle tient à conserver l’intégralité de ses droits. La province d’Égypte est une partie principale de l’empire ; elle ne coûte rien et rapporte beaucoup. Elle est peuplée d’habitans naturellement dociles et laborieux. Elle fournit au besoin de bons soldats. Enfin elle est en communauté de religion avec Constantinople, toutes considérations propres à resserrer les liens qui l’unissent à la Turquie au profit exclusif de celle-ci.

Si la direction supérieure du gouvernement métropolitain se fait plus vivement sentir au Caire, devra-t-on s’en féliciter ? Les Égyptiens peuvent avoir une condition pire. Peuvent-ils en espérer une meilleure ? Pour répondre à cette question, il faut récapituler et étudier les actes principaux de l’administration de l’Égypte pendant les quinze dernières années, car l’avènement du chef actuel de cette province date déjà du 18 janvier 1862. Ce n’est pas un examen facile assurément, le gouvernement de l’Égypte n’ayant à rendre compte à personne de son administration intérieure, n’ayant point une politique publique à exposer et à soutenir, n’ayant subi jusqu’à présent aucun contrôle sérieux, ne dressant qu’un budget arbitraire, sans obligation de se renfermer dans les crédits ouverts ou d’appliquer réellement les dépenses à ces crédits, enfin ne supportant, disons mieux, ne comprenant pas l’existence d’une presse quelconque, sinon pour l’enregistrement des communications officielles. Ces obscurités sont augmentées par les réticences ordinaires de la politique orientale, dont les détours sont passés en proverbe. Pour s’y guider, toutes les lumières de l’impartialité, du désintéressement et de la bonne foi sont à peine suffisantes. A chaque pas, l’on se demande si l’on est aux prises avec une réalité ou si l’on est le jouet d’une illusion. Les faits sont-ils seulement des apparences ? Les raisons qu’on en donne ouvertement servent-elles seulement à dissimuler des motifs inavoués ? En écoutant les hommes du gouvernement, n’est-on pas dans le doute de leur faire injure par trop de défiance ou de leur prêter à rire par trop de crédulité ? Faut-il prendre au sérieux certains actes inexpliqués et difficiles à comprendre ou les considérer comme accomplis uniquement en vue de donner le change à l’Europe ? Embarrassante alternative ! L’histoire, privée des fils conducteurs de la presse et des documens administratifs, en est réduite à tâtonner dans un dédale où il est presque impossible de discerner le droit chemin. Aussi est-elle tenue à beaucoup de réserve et de ménagemens pour éviter toute injustice, car mieux vaut innocenter un coupable que condamner un innocent.

Le gouvernement d’Ismaïl s’est donné dès l’origine beaucoup de mouvement. L’Europe en a cherché curieusement le motif. Les Égyptiens ne demandaient pas cette agitation. L’administration a pris un rôle de réformateur. On en a été surpris et l’on a douté de la sincérité et de la durée de cette métamorphose. On s’est dit tout de suite qu’elle procédait, par voie indirecte, à des fins inconnues. Lorsqu’elle a obtenu un semblant de réussite, chacun s’est demandé s’il fallait la féliciter de son succès, ou si les félicitations ne seraient pas une ironie. Au fond, il a semblé qu’elle payait ses triomphes beaucoup plus cher qu’ils ne paraissaient valoir. C’est ainsi qu’on a jugé ses principaux actes : la suppression de la corvée, la concession au vice-roi de l’hérédité directe de ses descendans, celle du titre honorifique de khédive, la réforme judiciaire,, la réforme financière. Le gouvernement de l’Égypte n’eût-il pas été mieux inspiré en administrant cette province dans le statu quo d’un absolutisme éclairé et humain ?

Quand Ismaîl est arrivé à la vice-royauté, les avenues de son trône de vassal étaient encombrées de morts illustres. Ces catastrophes auxquelles il était resté certainement étranger en avaient rendu l’accès et les premiers pas difficiles : Toussoum, Ibrahim, Ismaîl, Mohammed-Saïd, tous les quatre fils de Méhémet-Ali, étaient morts jeunes : Ibrahim, le vainqueur de Nézib, atteint de phthisie ; Ismaïl, brûlé vif dans une expédition au Soudan ; Mohammed-Saïd, emporté en quelques jours à l’âge de moins de quarante ans ; Abbas-Pacha, fils de Toussoum, étranglé dans son palais ; Achmet, frère aîné du vice-roi actuel, noyé dans le Nil par un accident de chemin de fer. Le trouble de ces événemens successifs fut augmenté aussitôt après l’avènement d’Ismaïl par un incident imprévu qui força le gouvernement nouveau à se prononcer plutôt qu’il ne l’aurait souhaité, entre l’Orient et l’Europe, en faveur de la civilisation et du christianisme.

Le vice-roi précédent, Mohammed-Saïd, était exempt de préjugés religieux : bon musulman, il ne partageait pas les haines irréconciliables de ses coreligionnaires ; ses ministres étaient Turcs ; ses cliens préférés, ses familiers étaient Européens. La vieille Turquie en ressentait un grand scandale. Exclue des emplois, elle attendait l’avènement d’Ismaïl comme le signal d’un retour au pouvoir. Ce prince, sans excès de zèle, n’avait pas pu décourager complètement cette espérance, car un héritier présomptif est toujours censé de l’opposition. Quand sonna l’heure de sa vice-royauté, les vieux Turcs s’exaltèrent ; leur ambition impatiente ranima le feu de la foi ; ils poussèrent le commun des croyans à une sorte d’insurrection contre la colonie européenne. A leur instigation, trois soldats fanatisés maltraitèrent sans provocation un Français dont la cause fut immédiatement prise en main par notre consul d’Alexandrie. Réparation fut demandée. Le gouvernement local, quoique innocent du méfait, hésita ; ce fut un tort, car cette irrésolution ne satisfit personne. Les coupables furent pourtant dégradés publiquement et exilés ; ils s’en tiraient à peu de frais et devaient s’estimer heureux d’avoir évité les coups de courbache, c’est-à-dire le knout égyptien. Donc le parti chrétien se considéra comme offensé, et le parti turc fut mécontent. Méhémet-Ali ne prenait pas tant de précautions malheureuses, le jour où il faisait charger à grands coups de canne, par sa police, le convoi d’un fidèle croyant qui, après son décès, refusait de traverser le quartier franc pour gagner sa dernière demeure. Les porteurs l’avaient posé à terre, à l’entrée du mouski, disant que leur mort ne voulait pas avancer dans la crainte d’être souillé par le contact impur des giaours. Le grand-pacha rectifia les idées posthumes de ce dévot musulman et lui rendit le mouvement à coups de bâton sur le dos des porteurs ! C’est qu’il avait l’esprit bien supérieur et bien libre de toute attache religieuse qui aurait gêné sa juste ambition. Mais depuis lors, — à l’exception d’Ibrahim et de Saïd, ses fils, — les gouverneurs de l’Égypte ont subi les Européens plutôt qu’ils ne les ont aimés.

Comment s’en étonnerait-on ? Le mahométisme et le christianisme ne sont-ils pas inconciliables ? Le despotisme oriental peut-il adopter sincèrement une civilisation dont l’effet est de le dépouiller d’une partie de ses prérogatives ? La polygamie humiliera-t-elle volontiers son principe devant la règle de l’union chrétienne avec une femme unique et libre ? La religion basée sur les jouissances matérielles promises au vrai croyant est-elle compatible avec les seules félicités immatérielles que puissent ambitionner les disciples de Jésus-Christ ? Non, certes. Entre mahométans et chrétiens, le contact est admis comme indispensable, mais ne va jamais jusqu’à une amitié vraie, laquelle ne peut exister sans réserve. En Égypte, comme dans les autres pays musulmans, on peut reconnaître la nécessité de supporter les infidèles et de vivre à côté d’eux, mais sans aucune sympathie. Tout froisse en eux, et leur supériorité même, œuvre du démon, n’est pas le moindre motif de répulsion, bien qu’on l’utilise et qu’on en abuse au besoin sans scrupule. Ces sentimens sont mitigés, dans les régions élevées, par l’habitude du monde et les devoirs d’une certaine impartialité ; mais ils existent. Ils existent en Algérie, comme en Égypte et en Turquie, et, de quelque manière qu’on envisage les choses, il faut se persuader qu’entre musulmans et chrétiens il n’y a jamais que la force. Tous les voyageurs attentifs ont cent fois constaté ce fait et ils ont pu lire autour d’eux dans tous les regards la malveillance à peine dissimulée.

L’épreuve que le gouvernement du Caire venait de subir et le désir d’éviter le renouvellement d’incidens du même genre lui inspira l’idée d’adopter un principe politique, en apparence irréprochable, méritoire même, mais qui fut qualifié d’expédient. Ce principe nouveau, inattendu en Égypte, c’étaient les intérêts du peuple égyptien, le bonheur du peuple égyptien. Ce fut une trouvaille, et la colonie européenne, en supposant qu’elle eût des réclamations à produire, ne pouvait manquer d’avoir bouche close quand on lui opposerait « le bonheur du peuple égyptien ! » En vain pourrait-elle se demander : où est le peuple en Égypte ? On n’y voit que des paysans réduits par le fait en servage. N’importe ! par cette adresse de langage, les Européens furent avertis qu’ils ne devaient plus prétendre à une sollicitude particulière. Un concurrent surgissait, invincible et impalpable : « le bonheur du peuple ! » Prétexte trompeur de la cupidité et de l’ambition dans tous les pays du monde !

On le fit bien voir lorsqu’il s’agit, l’année suivante, des intérêts compromis de la société du canal de Suez. La concession de ces travaux avait été accordée par Mohammed-Saïd ; le capital était souscrit ; les travaux commencés, il n’y avait plus à lever qu’une difficulté : l’autorisation de la Porte. Cette autorisation avait été réservée comme une simple formalité. On s’en servit comme d’un moyen de ruiner l’entreprise. Le gouvernement égyptien méditait-il réellement d’en arriver à cette extrémité ? C’eût été de sa part une grande maladresse, car il y eût perdu beaucoup d’argent et beaucoup de renommée ; mais ce but était certainement celui de l’Angleterre, à laquelle il ne faut plus rien reprocher, puisqu’elle a reconnu son tort.

On avait adopté la combinaison suivante. On croyait alors qu’il était impossible d’accomplir en Égypte un travail considérable, surtout un travail de terrassement, autrement qu’à force de bras. C’était la tradition justifiée par l’histoire, depuis la plus haute antiquité jusqu’au règne de Méhémet-Ali, qui fit creuser le canal Mamoudieh par les fellahs. Les moyens mécaniques inventés par nos ingénieurs semblaient inapplicables dans un pays séparé de l’Europe par toute l’étendue de la Méditerranée et privée de ce genre d’industrie. Avant la création de la marine à vapeur, les communications avec l’Égypte étaient lentes et de longue durée. Le transport de machines industrielles était très difficile et très coûteux. Il avait donc été convenu que le canal serait creusé de mains d’hommes, et Mohammed-Saïd avait promis de consacrer à ce travail de quinze à vingt mille fellahs qui se succéderaient de mois en mois et que la compagnie du canal rétribuerait à raison de un franc par jour. Un grand fossé à creuser de Port-Saïd à Suez, sans écluses, sans aucun travail d’art, n’était pas une œuvre au-dessus de l’intelligence ou des forces des Égyptiens. Mohammed-Saïd avait réduit son armée, et il dirigeait ses recrues sur les chantiers du canal. On ne consultait pas leur goût ; mais si leurs préférences avaient été demandées, on peut affirmer avec certitude qu’entre la pioche et le fusil, entre l’école gratuite du peloton et le service rétribué de la compagnie, ils auraient opté pour la compagnie et pour la pioche. Aussi Mohammed-Saïd n’avait pas hésité à tenir ses engagemens en fournissant aux ateliers du canal les contingens nécessaires. Il n’avait pas attendu l’assentiment que la Porte tardait à donner. Il avait le mérite de garder le sentiment de son illustre origine. Fils de Méhémet-Ali, frère d’Ibrahim-Pacha, il avait le respect de cette parenté glorieuse. Il croyait témoigner ce respect en conservant intact ce que les traités de 1841 lui avaient laissé d’indépendance. L’autorisation du sultan tardant à venir, il s’était arrangé, non pour s’en passer, mais pour l’attendre sans inconvénient en laissant les travaux suivre leur cours.

Mais l’adversaire avait calculé qu’il suffirait probablement de priver la compagnie des ouvriers indigènes pour l’empêcher d’accomplir son œuvre. C’est ici que la théorie du « bonheur du peuple égyptien » eut son plein et entier effet. On déclara que la corvée égyptienne était incompatible avec ce bonheur, et la Porte fit savoir qu’elle ne pouvait autoriser une pratique si contraire aux droits de l’homme et du citoyen. C’était un beau thème pour des avocats. En Égypte, on savait d’avance qu’on pouvait compter sur leur amplification et leur faconde. Il se pouvait bien qu’ils n’eussent pas la moindre notion des mœurs de l’Égypte et de la condition des Égyptiens ; mais à coup sûr on les savait ferrés sur les principes de 89, cela suffisait pour qu’on obtînt leur concours et qu’ils méritassent d’opulens honoraires. On savait aussi qu’en France on se paie volontiers d’idées creuses et de mots sonores. On se préparait à profiter de ce faible.

Nous vîmes donc un jour arriver à Paris un délégué du gouvernement vice-royal, diplomate intelligent, habile à exploiter les faiblesses humaines. Il proposait la réduction des contingens de corvée à 6,000 hommes. On aurait pu lui objecter qu’il faisait bon marché de son principe. La corvée était-elle haïssable, il fallait l’abolir, et le nombre en ce cas « ne faisait rien à l’affaire ; » mais ses larmes et ses procédés de séduction furent si étourdissans qu’il ne laissa pas le temps de la réflexion. L’intérêt et le bonheur du peuple furent ses principales cordes, mais il en fit résonner bien d’autres. Il s’insinua dans la presse, il y fit des prosélytes, et bientôt nous assistâmes à un étrange spectacle. Il y eut en France, au détriment d’intérêts français, un patriotisme égyptien, un libéralisme égyptien et des influences égyptiennes. Nous eûmes : consultations pour le vice-roi, procès pour le vice-roi, émeute de journaux pour la même cause, lesquels ne prirent pas toujours la peine de préparer leur évolution, soulèvement de diplomates qui payèrent même de leur position ce zèle extraordinaire.

Quel était le secret de cette affaire ? Pourquoi tant de bruit et tant de dépenses ? La vérité peut se résumer en quelques mots : les Anglais voulaient la ruine de l’entreprise, le sultan voulait satisfaire les Anglais ; le vice-roi voulait se réserver les bras de ses sujets pour la culture de ses immenses domaines. La justice française voyait bien les fils de la comédie, mais pouvait-elle se prononcer en faveur du travail obligatoire ? Pouvait-elle refuser à un prince les moyens d’alléger les prétendues souffrances de son peuple ? Elle rendit un verdict en sa faveur, et le complot était sur le point de réussir, quand M. de Lesseps prit la résolution hardie de refuser nettement les hommes de corvée et de les remplacer par le travail mécanique. Il réclamait une indemnité ! et comment la lui refuser ? Le gouvernement français appuyait cette juste demande. Ce fut un coup de théâtre. L’intrigue, habilement ourdie, fut déjouée, et le trésor égyptien fut invité à payer une indemnité de 124 millions. En y ajoutant la dépense de la lutte, chacun comprit que le sacrifice à subir par le gouvernement de l’Égypte était hors de proportion avec les avantages de sa victoire. On se demanda si réellement l’abolition de la corvée en était le prix. Un acte d’humanité ne saurait se payer trop cher ; mais l’humanité était-elle intéressée dans cette affaire, la première qui ait signalé l’apparition du nouveau gouvernement égyptien sur la scène politique ? Les gens défians crurent découvrir la raison de sa conduite dans son intérêt particulier. Le vice-roi d’Égypte possède personnellement la huitième partie des terres du pays, et, pendant la durée de son gouvernement, il n’a cessé d’accroître cette fortune territoriale, nous dirons par quelle douceur mêlée de force. Agriculteur et commerçant habile, disposant de capitaux considérables, il a su, par une intelligente exploitation, réaliser des bénéfices énormes. Les cultures industrielles, celle du coton spécialement pendant la guerre d’Amérique, ont enrichi son trésor. L’occasion de s’y livrer, opportunément saisie, a démontré les aptitudes de l’opulent propriétaire. Des cargaisons de produits, expédiées d’Égypte au bon moment et toute affaire cessante, même au moyen du séquestre momentané des chemins de fer, ont fait affluer au Caire des sommes très importantes ; mais pour entretenir le cours de ce Pactole, les ouvriers agricoles devaient continuer à retourner, à semer, planter et arroser les terres du vice-roi. Quelqu’un est-il convaincu que la corvée ait jamais été étrangère à leurs services ? Dans quelle proportion participaient-ils aux bénéfices de l’exploitation ? Leur sort différait-il beaucoup de celui d’esclaves attachés à la terre ? Voyait-on sur les immenses domaines de son altesse des fermiers, des valets de ferme, des ouvriers payés à la journée ? Non, dirait-on. La constitution de la société en Égypte ne comporte pas ces classes. D’accord, mais n’aurait-on pas dû faire la lumière sur ce point, décrire exactement et définir les rapports existant entre le réformateur et les corvéables, dire comment ceux-ci avaient été élevés à la dignité et aux privilèges d’hommes libres ? On eût apaisé les protestations de la conscience publique ; on eût prouvé la sincérité des revendications, et surtout on eût démontré ce qui importait le plus : l’amélioration véritable du sort de la population agricole. Il y a encore aujourd’hui des sceptiques qui ne croient pas à la suppression du travail obligatoire et gratuit en Égypte. La corvée rémunérée était, disent-ils, d’un mauvais exemple pour les cultivateurs égyptiens, soumis au travail forcé et gratuit, particulièrement sur les terres des grands propriétaires. Il fallait le faire cesser. Tel aurait été le but de la campagne dirigée contre le canal de Suez par l’habile général de son altesse, Nubar, qui n’était pas encore pacha. Est-ce vrai ? est-ce faux ? Le doute malheureusement subsiste. Qui trompe-t-on ? demandent les incrédules. Il y aurait un moyen de faire tomber les écailles de leurs yeux : ce serait de démontrer que les fellahs sont libres partout, même sur les grands domaines, qu’ils ne sont jamais assujettis au travail sans salaire, au profit d’aucun personnage, qu’ils ne sont point corvéables, ni taillables à merci. Démonstration difficile ! En attendant, cette partie de la constitution égyptienne reste dans une obscurité inquiétante pour le bonheur du peuple, inquiétante pour la bonne renommée du gouvernement.

Les prétentions du vice-roi étant admises, les contrats avec la compagnie du canal annulés, la Porte satisfaite, il ne restait plus qu’à faire les comptes. Avait-on seulement remporté une victoire à la Pyrrhus ? Les avantages obtenus compensaient-ils la peine et les dépenses ? On a fait récemment le bilan de la dette égyptienne. Les sommes payées à l’entreprise du canal ont été alignées comme une excuse des embarras financiers de l’Égypte. M. de Lesseps a rectifié ces calculs. Le vice-roi, dit-il, a fait une bonne affaire, et voici son raisonnement. Lorsque le gouvernement égyptien acheta 177,642 actions, elles furent payées au capital nominal, c’est-à-dire 500 francs l’une, soit en tout 88,821,000 francs. Ces actions valent au cours récent de la Bourse à peu près 130 millions de fr. Est-il juste d’attribuer à une telle opération le déficit du trésor vice-royal ? Il a plu à ce gouvernement de céder à l’Angleterre ces actions pour une somme ronde de 100 millions, et comme elles étaient dépourvues d’une partie de leurs coupons, aliénés pour d’autres besoins, il a fait un très grand bénéfice. C’est donc à d’autres causes qu’il convient d’attribuer la pénurie du trésor. A l’époque de la sentence arbitrale que le gouvernement avait imprudemment suscitée, l’avenir du canal de Suez était encore incertain. L’entreprise, exposée à de si rudes assauts, venait à peine d’être relevée d’une crise terrible par l’énergie de son fondateur. Il ne fallait pas être aussi intelligent que le pacha pour comprendre l’utilité de faire désormais cause commune avec la compagnie. Le moindre avantage de cette politique c’était sinon de rentrer dans son argent, du moins d’en sauver les intérêts. Ismaïl accepta donc définitivement et de bonne grâce l’existence de cette société, et il s’arrangea pour bien vivre avec elle.

Cette grosse affaire étant réglée, le gouvernement du Caire s’occupa d’une réforme intérieure dont la portée ne pouvait d’abord être bien comprise. Il s’agissait de la création d’un Conseil de délégués des populations égyptiennes. Quel était le but de cette innovation imitée de l’Occident ? Voulait-on donner une satisfaction sans conséquence à l’opinion des peuples les plus avancés en civilisation ? Allait-on voir fonctionner un parlement, lutter des partis, imposer un ministère d’opposition au vice-roi dans le pays du monde le plus absolu ? Pourquoi dissimuler la vérité ? Ce conseil des délégués fut considéré généralement comme une plaisanterie. On se dit qu’après tout son altesse pouvait bien se passer la fantaisie d’avoir des délégués, puisqu’il pouvait se donner celle de les faire bâtonner. Il faut être juste. Le vice-roi leur octroya les plus grands privilèges, et la loi électorale qu’il édicta fut une des plus sages et des plus libérales. Elle était digne de servir de modèle à tous les pays du monde sans aucune exception. L’article 2 disait que, pour être éligible, il fallait être honnête, loyal et capable. Le vice-roi avait vécu en Europe ; il prenait ses précautions. L’article 4 exigeait que l’élu « eût des moyens d’existence. » L’article 5 rayait d’avance de la liste des éligibles « les hommes condamnés à une peine infamante. » Enfin les militaires étaient tenus en dehors du parlement. Cette institution égyptienne aurait pu être enviée dans d’autres pays de suffrage universel. Rien n’était omis de ce qui pouvait garantir la moralité des élections. D’abord la validité en était examinée par une commission du conseil auquel il était interdit d’avoir deux poids et deux mesures selon que des amis ou des contradicteurs étaient en cause. Enfin le vice-roi s’était réservé, par l’article 14, le droit de délivrer à chaque délégué un brevet constatant sa nomination pour trois ans.

Il n’était pas question d’honoraires dans ce décret. Les délégués avaient-ils bien compris le motif du dérangement qu’on leur imposait ? Ils le prirent sans doute pour une application de la corvée non rémunérée. En sujets bien avisés, ils ne firent entendre aucun murmure. Le gouvernement leur présenta d’abord deux propositions connexes. Il leur demanda « de faciliter l’exécution des grands travaux d’utilité publique » et en outre « de fixer les époques de l’année où les impôts devraient être payés. » La première proposition demandait donc de l’argent ; la seconde exprimait le désir de savoir quand on ferait le versement. Les délégués purent commencer à entrevoir le but de leur réunion beaucoup moins illusoire qu’on ne l’avait d’abord supposé.

Le 18 juillet 1871, l’assemblée reçut communication d’un budget pour l’année finissant au 10 septembre 1872. Les recettes, comprenant un impôt foncier, une dîme sur les dattiers, un impôt personnel et des patentes, des droits analogues à ceux de l’enregistrement, plus les recettes des douanes, des chemins de fer appartenant à l’état, et autres chapitres, s’élevaient à 1,458,729 bourses [1]. Les dépenses, y compris le service de la dette publique, ne dépassaient pas 1,283,829 bourses. Il en résultait un excédant de recettes de 174,899 bourses (22 millions de francs). Dans une situation si prospère, comment le gouvernement de l’Égypte a-t-il été amené à ses embarras financiers en moins de trois années ? Cette comparaison suffit pour donner la valeur de la discussion, de l’examen et du contrôle institués par la création du Conseil des délégués. Il n’a certes jamais donné d’ennui à l’administration, et il a laissé arriver tout doucement le pays jusqu’au bord de la faillite, sans hasarder le moindre avertissement ou se permettre la moindre remontrance. Il lui appartenait peut-être, en qualité de délégué des populations, de réclamer une indemnité promise à des habitans de villages récemment dépouillés de leurs terres. Les paysans égyptiens ne sont pas propriétaires ; ils tiennent leurs champs en location, et ils en vendent, avant maturité, la récolte sur pied à vil prix. Si peu que ce soit, pensent-ils, c’est autant de gagné sur le fisc. Les fellahs ressemblent aux Juifs du moyen âge qui se faisaient pauvres pour échapper aux exactions. Mohammed-Saïd-Pacha, le plus généreux des hommes, généreux jusqu’à la prodigalité, avait été touché de leur détresse, et leur avait concédé la propriété de terres libres autour de certains villages, afin de leur inspirer le goût des améliorations et de l’épargne. Le nouveau gouvernement les expropria, promettant aux uns le remboursement et amenant les autres par la persuasion à le supplier de prendre leurs terres. Le but de cette persuasion était facile à deviner. Quoique Ismaïl-Pacha soit un prince humain et nullement tyrannique, quoique les voies de douceur soient celles qu’il préfère, il est toujours bien difficile à un pauvre fellah de lui résister. Il n’y a pas en Égypte de meunier assez osé pour refuser son moulin au roi de Prusse. Quant aux indemnités de rachat, une fois l’expropriation accomplie, il n’en avait plus été question. Un Turc très éclairé, mais d’ancienne école, surpris de tous les biais de l’administration, s’était écrié dans le conseil des ministres : « A quoi bon toutes ces tergiversations ? Si l’on veut une terre, qu’on la prenne. Méhémet-Ali n’y mettait pas tant de façons. » Le conseil des délégués des populations n’aurait-il pas pu prendre en main la cause des expropriés et rappeler leurs droits ? C’eût été une sorte de protestation contre sa fabuleuse inutilité. Si humble qu’eût été sa requête, elle eût au moins prouvé son existence ; mais il n’a démontré que sa complète insignifiance. Aussi n’est-il plus question de la décevante institution des délégués. Ils peuvent s’assembler ou se séparer sans exciter la moindre attention. L’une des premières garanties récemment promises aux créanciers du gouvernement égyptien, dans les décrets consacrés au paiement arriéré de la dette, consiste à soumettre désormais, non au « conseil des délégués, » ce qui semblerait dérisoire, le budget de l’année, mais de le présenter à un conseil supérieur du trésor, composé de cinq Européens et d’un nombre égal de sujets indigènes, Cette disposition contient l’aveu implicite de l’impuissance et du discrédit profonds où sont tombés les « délégués de la population. »


II.

Une mesure vraiment politique, et dont les conséquences pourront être durables, est celle qu’a prise le vice-roi lorsqu’il a sollicité à Constantinople l’hérédité directe pour ses enfans. L’ordre de succession dans la famille de Méhémet-Ali a été réglé par le traité de 1841. Cet instrument diplomatique est resté l’un des actes les plus iniques de la politique contemporaine, dicté par la force au service des intérêts les moins avouables. L’Angleterre a « tiré les marrons du feu » pour la Russie, en mettant obstacle à la régénération de l’empire ottoman, que Méhémet-Ali pouvait seul accomplir. Avec la lettre des traités qui consacrent l’indépendance de cet empire, elle a tué l’esprit de ces mêmes traités. La Russie, en prêtant les mains à cette fausse politique qui a lâché la proie pour l’ombre, est restée dans son rôle d’adversaire de l’empire ottoman, et son gouvernement a satisfait en même temps l’antipathie puérile de Nicolas contre la dynastie de juillet en France. L’Angleterre contentait aussi des sentimens jaloux heureusement dissipés. Comme il arrive souvent dans le monde, ces petites causes eurent de grands effets. Méhémet-Ali fut découragé ; Ibrahim-Pacha fut chassé de la Syrie et l’Angleterre trompée sur les suites du coup mortel qu’elle venait de porter à l’empire dans la fausse pensée d’en sauvegarder l’intégrité, aida le faible suzerain de Consiantinople à mettre le pied sur la gorge de son redoutable vassal. Ce fut le triomphe complet de la Russie, et l’Angleterre en fut convaincue trop tard, lorsque, douze ans après, elle se vit face à face en Crimée avec son ancienne alliée de 1841 et qu’elle dut s’empresser de laisser prendre à la France une revanche digne d’elle en lui donnant l’occasion de couvrir de sa protection l’armée britannique, menacée vingt fois d’être jetée à la mer par sa complice de la guerre contre le régénérateur de l’Égypte.

Le sultan régla la succession de Méhémet-Ali selon l’usage ottoman en réservant seulement au fils du grand-pacha, l’illustre Ibrahim, la vice-royauté après la mort de son père. Ce fut une exception. Le firman rendu à Constantinople le 18 février 1841, afin de consacrer les droits héréditaires de la dynastie en Égypte, détermina en termes précis les conditions de la succession au trône vice-royal : « désormais, quand le poste de gouverneur de l’Égypte sera vacant, ce poste écherra en ligne droite, de l’aîné à l’aîné, dans la race musulmane, parmi les fils et petit-fils. »

Méhémet-Ali ne daigna pas en demander davantage. Succombant bientôt sous l’envie et l’injustice coalisées, voyant la ruine de ses projets et de ses espérances, parvenu à la fin d’une carrière où les événemens avaient surexcité ses facultés éminentes au-delà de toute mesure, cet homme, parvenu à la limite étroite qui sépare le génie de la déraison, dépassa cette limite et mourut dans des accès de folie. Comme nous l’avons dit, son successeur Ibrahim ne lui survécut pas longtemps. La mort ne lui laissa pas le temps de prouver qu’il eût été administrateur aussi habile que bon général d’armée ; son décès ouvrit l’ère de la succession indirecte réglée par le firman du sultan. Ce ne fut pas le fils d’Ibrahim, ce fut son neveu, Abbas-Pacha, qui lui succéda comme étant le plus âgé de la famille. Cette disposition de la loi mahométane a, dit-on, pour but de réserver l’exercice du pouvoir aux hommes faits et d’éviter le péril des régences dans des contrées où la mère, souvent de condition servile, garde, dans son élévation à la dignité maternelle, le caractère indélébile de cette basse condition et ne peut d’ailleurs exercer aucune autorité à cause de son sexe. Le législateur musulman s’est proposé, paraît-il, de réserver le gouvernement des peuples à ceux qui, par leur maturité, en sont présumés seuls capables ; mais il a manqué son but. L’hérédité directe est indiquée par la nature ; ce principe a les mêmes bases et les mêmes conséquences que la transmission directe de la propriété de père en fils. Nul ne travaille, n’épargne et n’augmente son bien en vue d’en faire profiter des collatéraux. C’est du moins l’exception ; au contraire chacun considère comme chose naturelle la transmission de sa fortune à ses enfans, et n’hésite guère à s’imposer même des privations pour l’accroissement de leur futur héritage. Les princes musulmans éprouvent le même sentiment. Comment seraient-ils tourmentés du désir d’améliorer la condition de leurs sujets afin de transmettre à leur successeur un état heureux, prospère et des finances florissantes, si ce successeur doit être quelque collatéral antipathique, peut-être hostile ? Ils sont donc surtout préoccupés du soin de grossir leur fortune personnelle, dont ils ont la libre disposition en faveur de leurs enfans. La loi musulmane est donc doublement mauvaise, puisqu’elle porte le souverain à négliger l’état et à rançonner les sujets. Elle a de plus consacré une exception au lieu d’un principe. On se fait en Europe une idée très fausse de la condition et du caractère des femmes en Orient. Il en est de serviles dans les harems, et certes les maîtres usent de ces femmes, mais à peu près comme un Européen userait d’une servante, non sans exciter des orages à l’intérieur de sa maison. La règle est d’épouser les femmes de naissance distinguée, et celles-ci, quoique placées dans une condition inférieure d’après la loi de Mahomet, ont une éducation relativement bonne, complétée souvent par une élévation de caractère et une dignité naturelles qui sont de tous les pays et de toutes les religions. Ces personnes de distinction sont très capables d’élever leurs fils, de leur donner de saines notions du juste et de l’injuste, du droit et du devoir ; si légalement elles sont inhabiles à exercer une tutelle politique, elles sont aptes dans l’intérieur à modérer le caractère du souverain mineur, à exercer sur ses actes une influence salutaire. L’influence des princesses musulmanes devrait donc être la règle, comme celle des esclaves du harem doit être l’exception. Il est certain que la conduite des souverains est plus importante que les lois qui leur sont faites. Ismaïl-Pacha, par exemple, qui n’a point de goût pour les désordres des harems, avait les meilleures raisons d’obtenir, en faveur de ses enfans, qu’on dérogeât aux usages en matière de succession. Un personnel nombreux de femmes de toutes conditions est un apanage de la dignité des princes orientaux ; mais en Orient comme en Europe le caractère des hommes peut les garantir de la débauche, dont les occasions à Paris et à Berlin ne sont pas moins fréquentes qu’au Caire ou à Constantinople.

Le vœu d’Ismaïl-Pacha devait être accueilli favorablement dans cette dernière ville, ou il rencontrait une connivence secrète ; Abdul-Aziz ne pouvait se montrer indifférent à une requête qui l’intéressait lui-même, tant c’est chose naturelle de transmettre son héritage à ses enfans ! Mais le gouverneur de l’Égypte avait un auxiliaire irrésistible, c’était sa richesse. Le ministère ottoman vit dans sa demande une belle occasion de l’alléger d’une partie de sa richesse et fit sonner bien haut la valeur du privilège qu’il était trop heureux d’accorder, car cette faveur devenait un précédent qu’on pourrait invoquer plus tard. On fit observer au pacha que, le firman de 1841 ayant été combiné avec les puissances, un nouvel accord entre elles était indispensable pour la modification de cet acte organique. Or les puissances n’avaient aucune objection à faire, et, si l’on consulta les ambassades, ce fut uniquement pour la forme. Le changement demandé avait un caractère social et religieux, et n’intéressait pas la politique étrangère. On a dit qu’Ismaïl, pour obtenir l’hérédité directe, avait calomnié ses parens et les avait accusés de conspirer contre le sultan. Il n’a pas eu besoin de ce subterfuge. Un seul argument pouvait lever toutes les difficultés. Le prince, vice-roi, ne l’ignorait certes pas. La seule question à débattre était le montant de la somme. Naturellement Ismaïl devait s’efforcer d’atteindre son but au meilleur marché possible. Les ministres d’Abdul-Aziz, au contraire, élevaient très haut leurs prétentions. On s’entendit enfin, et le vice-roi promit de porter à 150,000 bourses le tribut de 80,000 bourses qu’il avait à payer annuellement. Cette transaction et cet engagement furent rendus publics ; mais le silence fut gardé sur les autres libéralités du prince. Seul il sait à quel prix a été obtenue la concession demandée. Chacun de ses voyages à Constantinople a été l’occasion de générosités du même genre. C’était le moyen de se faire des amis dans une cour où le vice-roi s’est distingué par une fidélité peut-être trop cordiale aux traités faits contre le chef de son illustre famille. N’importe ! Ismaïl-Pacha, pour arriver à ses fins, ne regarda pas à l’argent. Les prodigalités ne sont point dans son caractère, mais il n’a jamais hésité à s’y livrer quand il les a jugées nécessaires à l’accomplissement de ses desseins. En cette circonstance, il a payé largement sa fantaisie, ou plutôt ce sont les créanciers de la Turquie et de l’Égypte qui en ont fait les frais, ceux de Turquie n’ayant nullement profité des largesses de l’Égypte, qui n’ont point empêché leur ruine, et ceux d’Égypte ayant souffert de générosités évidemment trop coûteuses.

Voilà donc Ismaïl en possession d’une vice-royauté héréditaire, après avoir conquis par la diplomatie ce que Méhémet-Ali, son grand-père, n’avait jamais pu conquérir par l’épée ; mais que d’argent semé sur ses pas ! Sa route en était pavée. De l’argent pour essayer de ruiner l’entreprise du canal de Suez ; de l’argent pour réparer le mal et l’indemniser de ses pertes ; de l’argent pour racheter inutilement des terrains déserts et sans culture ; de l’argent pour la poste, pour les douanes, pour un canal d’eau douce, pour une propriété fertile sur les bords de ce canal : dépenses faciles à éviter, à la seule condition de rester calme, de garder le statu quo et d’attendre tout du temps ; de l’argent pour don de joyeux avènement lors de la réception de l’investiture à Constantinople ; de l’argent pour s’y ménager des influences et y préparer l’exil d’un frère détesté, Moustapha-Fazil, et d’un oncle gênant, Halim-Pacha ; de l’argent pour les exproprier de leurs biens ; de l’argent pour construire un palais à Constantinople ; de l’argent partout, à tous et toujours.

Ismaïl obtint l’hérédité directe de père, en fils au mois de mai de l’année 1866. Ce n’était pas encore le but complet de ses désirs. Il poursuivait la chimère d’une sorte d’indépendance, et l’argent, comme il avait pu s’en convaincre, est un agent si puissant, que, même après les événemens de 1841, il ne désespérait pas d’atteindre pacifiquement l’objet de cette ambition. On le vit partir de nouveau pour Constantinople. Il en revint orné du titre de khédive, qualification inusitée qui étonne les oreilles européennes et n’est guère intelligible au nord de la Méditerranée. L’histoire n’en fait pas souvent mention, et nous fûmes tous surpris qu’on y attachât tant de prix en Égypte. Les courtisans au Caire nous instruisirent en donnant au vice-roi, quand il reparut dans la province, le titre de souverain, et des brochures furent publiées en France où il recevait le titre d’Ismaïl Ier. Si nous étions versés dans l’étude des délicatesses de la langue turque, nous pourrions préciser la signification et la portée du mot khédive ; on peut le traduire par « souverain, » mais il ne comprend dans ce cas rien de plus qu’un titre honorifique et n’a jamais entraîné dans la pensée des ministres de la Porte aucune souveraineté réelle, aucune sorte d’indépendance, aucun droit dépassant les limites du firman adressé à Méhémet-Ali le 18 février 1841. Nous en aurons la preuve dans une lettre du grand-vizir Aali-Pacba, publiée en 1869, car le gouvernement du Caire ne se serait pas contenté de jouir d’une nouvelle dignité improductive, et il comptait tirer parti de celle dont l’investiture lui avait coûté si cher.

La fin de l’année 1869 avait été fixée pour l’inauguration du canal de Suez. Toutes les monarchies de l’Europe annonçaient l’intention de prendre part à cette fête de l’industrie et de s’y faire représenter. C’était l’occasion de connaître la valeur du titre nouvellement conféré au vice-roi. Pouvait-il s’en prévaloir pour entrer en relations directes avec les souverains étrangers ? C’est ce qu’on ne savait pas encore. Ismaïl partit pour l’Europe. Son altesse vint directement d’Alexandrie à Corfou et pria le roi des Hellènes d’assister aux fêtes de l’inauguration. Il s’adressait d’abord à un souverain dont la situation était secondaire dans l’ordre des monarchies. La Porte ne s’en émut pas immédiatement ; mais lorsque la même invitation eut été faite à d’autres souverains, successivement visités par son altesse, le gouvernement ottoman prit l’alarme. Aali-Pacha écrivit aussitôt ce qui suit : « Votre altesse est trop éclairée pour qu’on ait besoin de lui rappeler que l’invitation d’un souverain indépendant à un pays étranger doit se faire par le souverain indépendant du pays qui invite. Le contraire touche aussi bien à la dignité de l’invité qu’aux droits du souverain territorial. Donc la forme adoptée dans cette question par votre altesse se trouve sur tous les points contraire et au respect du aux droits sacrés de notre souverain et aux égards nécessaires aux augustes princes qu’elle s’est proposé d’inviter. »

La remontrance était dure ; mais, était-on bien fondé à parler sur ce ton dans la capitale de l’empire ottoman ? Était-il permis de ne laisser rien subsister des droits nouveaux qu’au Caire on avait pu croire acquis avec le titre de khédive et qu’on n’avait pas obtenus d’une bienveillance désintéressée ? Quoi qu’il en soit, le vice-roi, s’il éprouva du désappointement, en trouva l’antidote dans l’empressement des souverains aux cérémonies de l’inauguration du canal. Le spectacle de leur entrée à Port-Saïd fut de ceux qu’on ne voit pas deux fois. Ce spectacle était magnifique et grandiose, non pas seulement à cause de la pompe déployée par les souverains au milieu de leur entourage, mais surtout par la merveille d’industrie qui servait de cadre à ce tableau.

Pendant la traversée d’Alexandrie à Port-Saïd, l’œil s’était fixé, en longeant le rivage, sur des plages basses, sablonneuses, dépourvues de toute végétation, sur un horizon de sables jaunes s’étendant à perte de vue. Pas un monticule, pas un arbre à l’intérieur. Le sable rouge, alternant avec le sable jaune, et quelque tamarix, un arbrisseau sans feuilles vertes, vivant avec l’aspect d’une plante morte, lançant au hasard et laissant ramper des rameaux d’une maigreur de bois sec. Pas une falaise le long de la mer, pas une herbe, même grise et brûlée, et partout, aussi haut que montait l’horizon, la solitude absolue. Tout à coup, au détour d’un cap, s’ouvre un vaste bassin d’eau bleue, entouré d’ateliers et de magasins, plein de vie et de mouvement, hérissé de mâts où flottaient de gais pavillons. De tous côtés sur les bords reposaient, comme de gigantesques animaux, les plus puissantes machines qui aient jamais été inventées pour la construction des jetées et pour les excavations de canaux dans le monde entier : dragues et grues colossales, locomotives, rails et pierres de vingt mille kilogrammes fabriquées avec du sable et du ciment. Quand les yachts princiers s’élevèrent sur la dernière vague qui leur cachait l’entrée du port, il sembla qu’un rideau tombait sur un théâtre où l’humanité dans la plénitude de ses facultés les plus brillantes était représentée. Rien de plus noble, de plus émouvant que ce contraste d’une activité féconde dans le séjour de la stérilité et de la mort. Cette victoire de l’homme sur le désert donnait un sentiment d’orgueil légitime, élevait les cœurs, en démontrant la supériorité de notre race et le souffle divin qui l’anime. Dans cette scène grandiose, les personnages, même les plus éminens, étaient effacés. Pourtant ils portaient avec eux la majesté des peuples de leurs empires ; ils assistaient, au nom et comme représentai du monde civilisé, à cette fête du génie humain. A ce titre, les casques couronnés, les diadèmes resplendissans sur les fronts, les épées sonnant au côté, les uniformes éclatans des uns, sévères et menaçans des autres, les cortèges de courtisans et de dames d’honneur, les toilettes brillant au soleil égyptien de novembre ? les musiques militaires et les vivats alternant avec l’harmonie du canon, tout cet ensemble, ce concours de toutes les puissances de la nature, de l’art et des grandeurs humaines étaient bien faits pour laisser dans l’esprit une impression durable.

Ismaïl dut être satisfait ; mais quelle occasion de dépenses ! Les bals se succédèrent entre autres divertissemens. Il y en eut au Caire, il y en eut abord des navires, il y en eut dans l’isthme, où son altesse avait ordonné la construction d’un palais. Cet édifice était très vaste, pourvu d’un riche mobilier où l’on voyait prodigués la soie, l’or, les peintures éclatantes. Un souper splendide y fut servi pour des centaines de convives, Les vins coulaient à flots dans ce repas offert par un gouvernement mahométan. Le monde entier avait été invité, et la mauvaise humeur du ministère turc fut comme noyée dans l’unanimité de satisfaction de cette foule si bien traitée et hébergée par la munificence vice-royale depuis son départ d’Europe. Les invités se séparèrent au jour, et de ce moment le palais fut abandonné et commença à tomber en ruine. Ils donnèrent en Europe une idée extraordinaire des richesses dont pouvait disposer le gouvernement égyptien, et contribuèrent sans doute à encourager la souscription aux emprunts futurs de ce gouvernement. Quant à la compagnie de Suez, elle n’avait qu’à décliner la responsabilité de ces magnificences, qui passaient, comme on dit, par-dessus sa tête ; c’est ce qu’elle fit.

L’éclat des cours, le contact de la majesté souveraine, exaltèrent sans doute les imaginations au Caire, car depuis cette brillante époque on y vit se succéder les cérémonies les plus magnifiques. Lors du mariage d’une princesse, la population mélangée de cette ville assista, non sans une profonde surprise, à des démonstrations auxquelles les cortèges de féeries sur nos théâtres ne pouvaient être avantageusement comparées. On y vit, chose inouïe, une armée de valets vêtus de la plus riche livrée, une livrée copiée très fidèlement sur celle des gens de la maison de Louis XIV ! Se figure-t-on des Arabes, des mahométans, le chef couvert d’une ample perruque poudrée à blanc ! Ces pauvres gens ne furent sans doute pas les moins étonnés de leur métamorphose. Cette cérémonie d’un goût douteux, mais certainement fort coûteuse, fut suivie d’une autre fantaisie beaucoup plus dispendieuse encore. Quand un fils de famille en France court à sa ruine définitive, il protège les arts, commandite des théâtres et devient le patron des corps de ballets. Le gouvernement du pays ne refusa pas cette distraction à l’Égypte. A la veille d’une suspension de paiemens et lorsqu’il était déjà facile de la prévoir, un théâtre subventionné fut construit au Caire ; un opéra fut demandé à un compositeur justement célèbre. On eut sur les bords du Nil la primeur de cette œuvre. On s’y donna le luxe de nous en permettre l’emprunt. Paris eut l’honneur de recevoir du Caire le plus délicat de ses divertissemens. Autrefois les compositeurs et les artistes venaient demander aux Parisiens la renommée qui d’ici rayonnait dans toute l’Europe ; c’est en Afrique cette fois, aux limites du désert et en pays demi-civilisé, qu’il fallut la chercher. L’Italie n’eut plus besoin de la France : Italia fara da se. Le gouvernement d’Égypte eut à Paris un agent chargé d’engager les célébrités féminines de nos petits théâtres. Comme contraste avec l’opéra de Verdi, le vice-roi s’intéressa aux opéras que M. Richard Wagner doit faire représenter prochainement à Bayreuth ; il donna 10,000 francs pour contribuer à l’éclat de cette solennité allemande.


III

Nous voici arrivés à l’un des actes les plus sages et les plus utiles de l’administration vice-royale. Nous voulons parler de la réforme judiciaire, laquelle a été certainement conçue en vue du « bonheur » général du peuple égyptien, car il ne paraît pas jusqu’à présent qu’elle ait fonctionné de manière à assurer le bonheur particulier du gouvernement. La pensée d’Ismaïl-Pacha, pensée vraiment digne d’un souverain, était de soustraire son pays au conflit de juridictions qui annulait l’exercice de la justice et la rendait illusoire. L’appliquer aux sujets égyptiens, rien n’était plus aisé. Les cadis l’administraient régulièrement, l’irrégularité et, faut-il le dire, la prévarication étant la règle en pays musulman. Mais en Égypte la question se compliquait de la présence d’un très grand nombre d’Européens. Dans tous les centres de population du pays, une colonie, composée surtout de Français, d’Anglais, d’Italiens et de Grecs, vit, s’agite, se livre à l’industrie, au commerce, à la banque, vend, achète, spécule, recourt au crédit, contracte, transige et se livre à tous les actes de la vie civile. Il en résulte d’incessantes contestations, et la justice, la justice civile surtout, est continuellement invoquée. D’un autre côté, l’affluence des étrangers qui vont chercher fortune à Alexandrie n’y amène pas la société la plus recommandable. Un grand nombre d’entre eux sont des déclassés de la pire espèce : les uns perdus d’honneur et de débauche, les autres brouillés avec les tribunaux de leurs pays : banqueroutiers, gens de sac et de corde, piliers de tripots, aventuriers prêts à tout faire. Les coups de couteau ne sont pas rares dans le pays, et l’on cite des vols à main armée, en plein jour, accomplis avec une audace inouïe et couverts d’une impunité plus extraordinaire encore. Quant à la classe plus civilisée, qui ne donne pas dans ces excès et sait éviter de se compromettre avec les lois, l’une de ses plus fructueuses industries, qui échappait à la justice, était l’exploitation des indemnités vice-royales. L’habileté consistait à attirer le vice-roi dans le piège d’une concession, d’une commande de fourniture, et de lui réclamer ensuite la plus grosse somme possible en compensation d’un préjudice imaginaire. Cette spéculation était fort en honneur au temps de Mohammed-Saïd-Pacha, dont la libéralité dédaigneuse se laissait volontairement tromper. On l’a fort pratiquée sous le gouvernement d’Ismaïl, moins facile à exploiter, et ce subterfuge est aujourd’hui à peu près éventé. Il y a donc résisté, et pourtant telles ont été les rusés de ces coureurs de fortune, qui, chassés du palais par la porte, y rentrent par la fenêtre, que, d’après les déclarations mêmes du ministre des affaires étrangères de son altesse, le gouvernement égyptien avait du payer dans les quatre années précédentes une succession d’indemnités montant ensemble à 72 millions.

Cette peinture exacte d’une partie de la colonie étrangère en Égypte contraste avec le tableau des négocians qui y font réelle, ment le commerce, des banquiers qui y font la banque, des industriels qui ne sont pas des chevaliers d’industrie. Il y en a sans doute, mais les fortunes dans ce pays ont été si rapides, le taux de l’intérêt si élevé, l’absence de tout contrôle si complète et les administrateurs des deniers de l’état si nonchalans, que l’opinion publique, à tort ou à raison, a toujours attaché un certain discrédit à des opérations financières et commerciales dont le succès lui a paru trop prompt et trop brillant. Qu’on juge si dans une telle société l’administration de la justice pouvait rester à l’état de sinécure ! Jamais pourtant, dans aucun pays, elle n’avait été plus désarmée.

On sait qu’en vertu des traités appelés « capitulations, » les sujets français, dès le temps de François Ier ont obtenu dans les échelles du Levant le privilège d’être jugés d’après leurs lois, par leurs consuls. Ces traités avaient été signés dans un dessein politique : il s’agissait d’un échange de bons procédés constatant le rapprochement des deux puissances qui, seules, contenaient la maison d’Autriche, alors prépondérante. Ces deux puissances étaient la France et la Turquie. Le nombre des résidens dans les comptoirs du Levant soumis au sultan était alors très faible : c’étaient des agens de compagnies marseillaises, parqués avec leurs familles sur des terrains enclos de murs, espèces de factoreries semblables à celles de la Chine ou du Japon. Ces résidens n’étaient que tolérés au sein d’une société hostile ; ils n’y pouvaient avoir aucune influence, Le privilège d’y vivre sous les lois de leur pays était sans intérêt pour le gouvernement. Qu’importaient dans une monarchie pleine de grandeur et de force, comme celle des Soliman et des Amurat, les immunités concédées à quelques familles de raïas ? Du reste, ces commerçans étaient si peu nombreux que, dans l’empire ottoman, on s’apercevait à peine de leur présence. Les premières « capitulations » conclues par le roi François Ier furent renouvelées sous les règnes suivans, y compris celui de Louis XVI. A cette époque, la population française établie dans les échelles du Levant et jouissant du bénéfice de ces traités, ne comprenait pas plus d’un millier d’individus. La protection que l’ancienne monarchie étendait à tous les intérêts français, même de peu d’importance, est sensible ici surtout à cause de ce nombre infime des résidons. Au fond, cette protection et les privilèges maintenus étaient très précieux. La Turquie entrait déjà dans une période de décadence, mais le fanatisme turc suivait plutôt une progression ascendante. La justice musulmane n’a jamais été très éclairée. Recourir à ses lumières pour l’interprétation de lois étrangères dont elle n’avait aucune notion, c’eût été livrer les plaideurs à l’ignorance, au mauvais vouloir, aux effets de la captation. Si la France avait abandonné aux procédés plus que sommaires de cette justice les étrangers accusés de délits ou de crimes, elle les eût exposés au supplice d’une détention arbitraire, inhumaine, sans règle ni mesure, aux arrêts d’une justice sans garantie. Toute sécurité eût été enlevée aux intérêts fondés dans les comptoirs du Levant. Les biens et la vie des colons eussent été livrés en proie à la haine, à la cupidité, aux plus mauvais sentimens. Sous ce rapport, les « capitulations » étaient non pas seulement des actes de bonne politique, mais des traités contribuant au développement du commerce de la France.

Il en résultait que les procès civils étaient soumis aux consuls et que les procès criminels étaient déférés aux mêmes autorités consulaires. Tant que le nombre des étrangers fut insignifiant, ces procédés n’eurent pas d’inconvénient. Avec le temps, la situation changea. Au lieu d’un millier de commerçans tous connus, tous cautionnés par des maisons recommandables, la Turquie vit s’abattre sur son territoire un flot de population que la mer y jeta comme une écume dont l’agitation et les méfaits furent pour l’empire une cause perpétuelle de trouble. Les capitulations, qui d’abord étaient purement protectrices, devinrent offensives. L’existence de cette juridiction consulaire fut un affront pour la souveraineté territoriale, elle contribuait à l’affaiblissement et à la déconsidération de l’empire ; elle y encourageait le crime et en provoquait l’impunité en soustrayant les criminels à toute répression. Le privilège dérivant des capitulations avait donc pris des proportions imprévues résultant du développement même de la population qui en jouissait. Il tendait à devenir règle commune et finissait par constituer un état dans l’état : situation intolérable dont le vice-roi d’Égypte demanda à sortir, car sa province était particulièrement affectée par le mal, puisque la population des Européens y a augmenté à vue d’œil. Cette population comprend en Égypte aujourd’hui plus de 200,000 individus lorsqu’en 1836 elle était à peine de 3,000 âmes. Son niveau moral indique quel torrent de délits, de crimes elle a apporté dans le pays. Dans l’intérêt du bon ordre et pour dégager sa responsabilité, le gouvernement égyptien avait le devoir de demander la réforme des capitulations. Ce devoir était impérieux dans l’intérêt même de la colonie européenne. Qu’on en juge :

Un crime était commis publiquement, effrontément, au grand jour. La police locale arrêtait le coupable et devait se borner à le conduire à son consul. Celui-ci instruisait l’affaire, envoyait les pièces en Europe et embarquait l’accusé ; mais un procès criminel nécessite des témoignages verbaux, une enquête. La conscience des juges, en Europe est scrupuleuse ; ils ne condamnent point sans preuves, au moins sans preuves morales. Un dossier ne suffisait jamais pour former leur conviction. L’accusé était donc acquitté la plupart du temps, et il revenait en Égypte pour braver ses victimes, insulter la justice et commettre de nouveaux méfaits.

Passons aux litiges civils, que les capitulations rendaient inextricables. Ces traités étaient devenus fort élastiques. Consentis d’abord en faveur des seuls sujets français, on en avait étendu le bénéfice aux autres peuples, chaque gouvernement ayant réclamé le traitement « de la nation la plus favorisée. » Les consuls se faisaient un point d’honneur d’en exagérer les immunités. Ainsi, dans l’origine, ces fonctionnaires devaient se borner à juger les contestations entre sujets du même pays ; mais dès qu’un de leurs compatriotes était impliqué dans un procès, ils en revendiquaient la connaissance. Les habitans du pays se soumettaient volontiers à cet empiétement, qui avait l’avantage de les enlever à leurs juges naturels. Il n’en était pas de même des étrangers. Chacun d’eux déclinait toute compétence autre que celle de son consul, de sorte qu’un effet de commerce souscrit par un Français, endossé par un Anglais et un Belge au profit d’un Autrichien, pouvait conduire les. parties devant quatre juridictions différentes et donner lieu à autant d’arrêts contradictoires. Inutile de chercher à démontrer les vices de cette institution judiciaire, qui sont évidens : le moindre était d’aboutir à des dénis de justice et d’entretenir ainsi des élémens indestructibles de désordre. Ismaïl-Pacha prit l’initiative des réclamations à faire pour obtenir l’abolition de ces abus. Ce fut l’acte le plus louable de son administration. On vit donc reparaître dans toutes les capitales l’homme des missions difficiles, le négociateur ordinaire de son altesse, qui de nouveau remplit toute l’Europe de son agitation diplomatique. On entendit répéter de tous côtés les mots de réforme judiciaire en Égypte, et ceux-là mêmes qui n’en comprenaient pas le sens n’auraient pas été fâchés qu’on l’accordât pour n’en plus entendre parler.

Tel ne fut pas le sentiment du ministère ottoman, bien qu’il n’eût pas d’objection particulière à opposer ; mais, indifférent au fond, il fut très sensible à la forme et il s’empressa de protester. « Votre altesse, écrivit-il, sait mieux que personne que, sauf les quelques privilèges établis en sa faveur, l’Égypte ne diffère en rien des autres provinces de l’empire, et que son administration ne peut entretenir des relations officielles directes avec les puissances étrangères… Les voyages continuels en Europe du personnage qui prend le nom et le titre de ministre des affaires étrangères de l’Égypte, dans le dessein d’obtenir, en faveur de celle-ci, le changement des traités, et de nouer à cet effet des négociations directes avec les puissances,… constituent autant de faits attentatoires aux droits de la Sublime-Porte. »

Les droits de la Sublime-Porte pouvaient-ils donc être tels qu’ils missent obstacle à une réforme honorable pour l’empire, utile à ses sujets et indispensable en Égypte ? Le vice-roi n’aurait-il pas été fondé à justifier son initiative par l’inertie même de l’administration souveraine ? Mais les faibles sont toujours susceptibles parce que la conscience de leur faiblesse les porte à supposer facilement qu’on veut leur faire tort. Le vice-roi réussit encore à dissiper les ombrages de l’administration ottomane. Des empiétemens de ce genre sont toujours très difficilement combattus, parce qu’ils sont fondés sur la raison, la justice et le désir de bien faire. Aussi le gouvernement anglais, quoique champion ordinaire des droits du sultan, fut-il le premier à donner son assentiment aux propositions du vice-roi. Lord Stanley, qui était alors ministre secrétaire d’état au foreign office, notifia cet assentiment au consul-général d’Angleterre à Alexandrie en termes très remarquables. Sa seigneurie disait dans sa dépêche au colonel Staunton que, par les capitulations, on n’avait jamais « prétendu priver le gouvernement local de juridiction sur les étrangers en toutes matières pour lesquelles ils se trouvaient en collision avec les lois du souverain territorial. On y avait simplement réservé aux étrangers, comme protection contre l’arbitraire des tribunaux locaux, un certain droit de concours et de surveillance qui pût agir comme un frein contre les abus. »

Cette attitude contribua puissamment au succès définitif de la mission du personnage qui « prenait le nom et le titre de ministre des affaires étrangères de l’Égypte. » Les fonctionnaires orientaux sont toujours agréablement surpris quand, en Europe, les gouvernemens prennent leurs fonctions au sérieux, et il n’est pas sans exemple qu’ils en aient conçu quelquefois une véritable reconnaissance. Aussi le gouvernement anglais n’a-t-il jamais manqué d’informations sûres touchant les affaires de l’Égypte, et lorsque plus tard des négociations furent ouvertes pour l’achat des 176,000 actions du canal de Suez, on connut exactement au foreign office le moment précis où l’intervention du chancelier de l’échiquier était devenue opportune et devait réussir. Du reste on eut à se féliciter, dans le monde entier, de ce dénoûment. Ce fut là fin d’un procès interminable, — « l’Angleterre contre le canal de Suez, » — Un de ces procès qui durent des siècles et menacent de s’éterniser. Les parties opposées furent transformées en associées, les gouvernemens délivrés des menaces de litiges continuellement suspendues sur leurs têtes, et les intérêts sérieux engagés dans cette entreprise faite de bonne foi, décidément mis à l’abri de nouvelles atteintes.

Pour en revenir à la réforme judiciaire, on sait qu’elle a fini par se faire accepter partout, et qu’elle fonctionne en ce moment au grand soulagement des justiciables. Des tribunaux mixtes, composés de magistrats instruits et intègres, prononcent en ce moment des arrêts dont la compétence et l’équité sont jusqu’à présent incontestables. La justice est rendue au nom du souverain territorial. Rien de plus juste. C’est une grande satisfaction donnée à la dignité et â l’amour-propre, d’ailleurs légitime, de l’autorité Ottomane. Est-ce tout ? Cette autorité aura-t-elle jamais â se repentir d’avoir ainsi, comme on dit vulgairement, « rogné ses propres ongles ? » Voilà que l’Europe â pris un nouveau pied en Orient, avec ses codes, ses lois, et la rigoureuse impartialité de ses tribunaux. Comment l’arbitraire et l’absolutisme s’entendront-ils avec ce voisin incommode ? Ne s’excluent-ils pas l’un l’autre ? Il fut un temps où les précédens vice-rois de redoutaient nullement l’intervention de quelques agens européens. Ils se croyaient sûrs de leur concours ; au prix de certains égards, ils bénéficiaient presque toujours de leur intervention, qui les allégeait d’ailleurs de toute responsabilité. Mais ces temps-là sont passés. Les tribunaux récemment institués paraissent être de ceux « qui rendent des arrêts et non pas des services. » Et les nouveaux magistrats semblent disposés à se montrer d’autant plus inaccessibles aux influences, qu’ils ont à préserver leur dignité de toute supposition injurieuse et calomniatrice. Ils ont d’ailleurs une grande mission, celle de créer la justice juste en Orient ! Nous les croyons parfaitement résolus à n’y point faiblir. Aussi qu’est-il arrivé ? C’est que déjà cette magistrature acclamée et bénie par les petits se trouve en dissentiment avec les grands et notamment avec le gouvernement du Caire.

Le litige est intéressant à plus d’un titre et mérite que nous nous y arrêtions un instant. On sait en quel état sont les finances égyptiennes. Le pays est fort obéré. Comment ne le serait-il pas ? On a pu, dans le courant de cette étude, voir s’accumuler les causes de déficit et prévoir l’extrémité où l’Égypte devait fatalement arriver, comme la Turquie, savoir à une interruption de paiement. Croyait-on pouvoir l’éviter ? C’est possible ; les Turcs sont si fatalistes ! Jusqu’au dernier moment, l’Égypte faucha son blé en herbe. Les emprunts se succédèrent avec autant d’obstination et d’aveuglement que la confiance des prêteurs. Emprunt en 1862 ; nouvel emprunt en 1864, en 1866, en 1867, 1868, 1870 et 1873 ; en tout sept appels aux capitaux de l’Europe, montant ensemble à 2 milliards selon les uns, et à 2 milliards 275 millions d’après les autres ; une partie de ces emprunts avaient été faits au nom de l’état, une autre hypothéquée sur la daïra, c’est-à-dire sur l’ensemble des propriétés particulières du vice-roi. Or quelle différence entre l’état et la daira ? Aucune, puisque le vice-roi confond entre ses mains tous les pouvoirs et tous les revenus. C’est lui qui décrète l’impôt, qui contracte les obligations au nom du trésor public, l’endette, et encaisse. C’est bien ainsi que le gouvernement égyptien comprenait la situation. Il l’a prouvé par les faits et les actes qui vont suivre. Cependant, le produit des emprunts ayant été épuisé, ce gouvernement ne cessait d’émettre des bons du trésor : opération détestable dans un pays où le taux de l’intérêt est très élevé. Donc il a dépensé beaucoup, mais 2 milliards sont une somme énorme ! Qu’a-t-on fait de tant d’argent ? Nous ne voulons pas nous arrêter aux suppositions qu’on n’a pas épargnées au gouvernement du Caire, et qui ont assigné aux embarras du trésor égyptien des causes improbables, suggérées sans doute par la révélation du mystère des finances turques, que le sultan détrôné accumulait, dit-on, dans sa caisse personnelle. L’hérédité directe semble avoir détruit les seuls motifs avouables d’un tel détournement en Égypte, les vice-rois n’ayant plus aucune raison d’augmenter leur fortune particulière, eux dont les enfans auront un jour entre les mains toutes les finances du pays.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement d’Ismaïl-Pacha ayant été contraint de cesser ses paiemens, au moins par mesure provisoire, les créanciers de la daïra se crurent d’abord à l’abri de ce désastre. Illusion bien naïve ! La daïra fut comprise dans la débâcle du budget de l’état ; les créanciers personnels ne furent pas mieux traités que les créanciers publics. Du reste l’impartialité fut complète. La dette flottante ne fut pas plus heureuse que la dette consolidée. Les bons du trésor échouèrent, comme tout le reste, dans le courant qui entraînait la dette personnelle avec la dette publique. Il n’est pire colère que celle des désespérés. Acculés dans une impasse, les porteurs de titres de la daïra sortirent des gonds, et, profitant de l’installation des nouveaux tribunaux, ils actionnèrent le vice-roi et demandèrent la saisie de ses propriétés particulières. Pour la première fois, le gouvernement s’aperçut qu’il existe une différence entre les revenus de l’état et ceux du chef de l’état. Il fallut parer le coup, car les juges ne semblaient nullement disposés à transiger avec ce qu’ils regarderaient comme leur devoir. Mais saisir la daïra ! quelle extrémité !

Le gouvernement s’adressa à l’Europe et, dans sa détresse, lui demanda le secours de ses lumières et de sa moralité financière. Des médecins spéciaux se présentèrent venant d’Angleterre, de France, d’Italie, et chacun proposa son remède. Ils s’accordèrent à peu près sur l’hygiène à prescrire au malade : la régularité, l’honnêteté et l’économie. Mais les créanciers de la daïra n’en continuaient pas moins leurs poursuites. Affolé par la peur, on devient impitoyable ! Que fit l’administration ? Elle rendit un décret par lequel la dette de la daïra fut confondue avec la dette de l’état. On qualifia cette mesure du titre de « unification de la dette. » Le mot étant trouvé, la chose fut considérée comme accomplie ; mais il fut impossible de faire comprendre le mérite de cette opération aux créanciers de la daïra. Ils persistèrent à réclamer le gage de leur créance, dans la croyance obstinée que son altesse paierait plutôt que de consentir au séquestre de ses biens. C’était dire qu’elle en avait les moyens, et cette supposition était inadmissible. A vrai dire, ces prêteurs n’ont eu que ce qu’ils méritaient ; ils ont été séduits par l’appât d’intérêts usuraires, et volontairement ils ont couru les risques qu’entraînent les prêts à usure. A ce jeu, s’ils ont perdu, qui les plaindrait ? Leur situation n’est pas plus intéressante que celle des créanciers de la Turquie. Prêter à des gouvernemens sans contrôle, sans responsabilité, sans garanties, c’est s’exposer à toutes les éventualités ! L’avidité ne raisonne pas ; c’est une passion aveugle qui croit toujours pouvoir se soustraire aux conséquences de ses entraînemens. Lorsqu’elles se produisent, elle se récrie, mais nul n’est sensible à ses lamentations. Cependant les engagemens même onéreux sont des engagemens : en Europe ils ont un caractère sacré. Il fut un temps où le négociant qui se voyait obligé d’y manquer se soustrayait par la mort à cette honte même imméritée, même causée par des hasards malheureux. Aujourd’hui l’on n’a plus, cette extrême susceptibilité, mais il est encore de règle qu’un gouvernement ne peut manquer à ses obligations sans mettre sa dignité et son honneur en péril. Que serait-ce, s’il cherchait à frustrer ses créanciers de leur gage au moyen d’un subterfuge ?

Le décret du 11 mai 1876 qui prononça l’unification de la dette donna aux créanciers du gouvernement égyptien des garanties au moins morales. Il instituait un contrôle sérieux, sous le titre de « Conseil suprême du trésor, » composé mi-partie d’Européens et d’indigènes. Ce conseil doit présider à la formation du budget, à la perception et à l’emploi des revenus affectés au paiement de la dette, à la formation et à l’examen des comptes, et certainement l’élément européen introduit dans ce conseil donnera aux créanciers des garanties. D’où vient qu’ils ne se sont pas montrés rassurés ? C’est que le conseil suprême du trésor, constitué par la seule volonté du chef de l’état, pourra être destitué par cette même volonté ; c’est que son existence et l’efficacité de ses attributions dépendront entièrement de l’arbitraire ; c’est qu’il n’y a dans ces gouvernemens d’Orient aucun pouvoir modérateur capable de résister au souverain. Les porteurs de titres de la daïra se sont donc demandé si le conseil du trésor existerait, s’il resterait libre d’exercer ses pouvoirs, si ses avis seraient longtemps écoutés et suivis. En attendant, ils n’ont pas voulu se dessaisir de leur hypothèque ; ils s’y attachent comme les gens qui se noient s’attachent à un bâton flottant. Leur instance ayant été introduite devant le tribunal réformé, la question était de savoir s’il se déclarerait incompétent. Vaine espérance ! Les juges ont retenu l’affaire, et c’est ici que le gouvernement égyptien a ressenti l’effet de la réforme judiciaire qu’il avait tant souhaitée et pour laquelle le ministre des affaires étrangères, véritable Juif errant de la diplomatie égyptienne, a parcouru toute l’Europe. C’est le revers de la médaille ; mais la justice est ainsi : on ne peut pas l’invoquer pour les autres et n’en tenir soi-même aucun compte. Patere legem quam ipse fecisti. On a dit que l’administration égyptienne saurait s’y soustraire ! Et comment le pourrait-elle ? La conscience de juges intègres est plus forte que toutes les armées. Les 10t000 hommes qu’Ismaïl-Pacha a déployés, il y a deux ans, contre M. de Lesseps pour le forcer à se soumettre à une diminution des droits de passage par le canal n’ont point empêché les protestations déjà compagnie. Ils seraient également impuissans contre des magistrats armés de l’autorité suprême de la vraie justice.

Le gouvernement n’a pas épargné les insinuations menaçantes : il a déclaré que personne ne prêterait la main à l’exécution des arrêts du tribunal. Les juges ont répondu que, s’il en était ainsi, le premier paquebot partant pour l’Europe les recevrait à bord. Et les deux parties gardent leur position, l’une disant : « Je n’exécuterai pas votre jugement, » l’autre répliquant : « Si vous ne l’exécutez pas, nous quittons l’Égypte. » En désespoir de cause, le gouvernement vice-royal vient de s’adresser encore une fois à l’Europe. Une circulaire aux consuls explique les motifs de sa résistance. À son avis, le tribunal aurait commis un excès de pouvoir parce qu’il met en question une « prérogative souveraine dans ce qui constitue son essence : la puissance législative. » Or quelle différence y a-t-il en Égypte entre la puissance executive et la puissance législative ? Aucune. Selon le cas, le gouvernement est exécutif ou législatif ; il lui suffit d’avoir besoin d’être l’un ou l’autre. C’est un simple changement d’habit.

Cette considération détruit tous les sophismes. Il importe peu de prévoir la fin de ce différend. L’Europe ne peut pas plus que l’Égypte dicter ou réformer les décisions des magistrats. Le parti le meilleur serait de s’entendre. Les créanciers de son altesse ont un gage, mais le vice-roi n’est pas disposé à leur en faire abandon. Il ne servirait de rien de se renvoyer des accusations de mauvaise volonté ou de mauvaise foi, et quand on aurait prouvé que le gouvernement d’Ismaïl-Pacha n’a pas tenu ses engagemens, on ne serait pas plus avancé. Le gouvernement égyptien montre l’intention de régulariser ses finances, il prend des mesures qui peuvent réaliser cette intention. Tenons-lui compte de sa bonne volonté, accordons lui terme et délai. On offre une consolidation générale de la dette entière avec un intérêt de 7 pour 100 et une bonification dans certaines conditions particulières. On prend une échéance fixe au mois de janvier 1877 pour le paiement d’un premier coupon ; cette combinaison est rassurante, surtout si le conseil suprême du trésor dont nous avons parlé est réellement investi d’une surveillance sérieuse. L’Égypte est une féconde nourrice : qu’on ménage ses ressources, qu’on cesse de l’épuiser, et bientôt elle aura réparé ses forces. La bonne administration de la justice et la bonne administration des finances peuvent être garanties désormais parce qu’elles sont remises entre les mains d’Européens. C’est là qu’est le salut. En prenant ces mesures héroïques qui limitent son autorité absolue, le vice-roi a prouvé qu’il comprenait l’étendue de ses devoirs et qu’il est digne, malgré des erreurs inhérentes à un pouvoir irresponsable, de succéder au glorieux fondateur de la dynastie égyptienne.


Paul Merruau.

  1. Une bourse vaut 500 piastres ; la piastre représente 25 centimes et une fraction.