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L’Égypte sous le gouvernement de Mohammed-Saïd-Pacha

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L’Égypte sous le gouvernement de Mohammed-Saïd-Pacha
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 11 (p. 323-366).
L'EGYPTE
SOUS
LE GOUVERNEMENT DE SAÏD-PACHA



L’Europe occidentale attache un grand prix à l’intégrité de l’empire ottoman. Elle vient de faire un effort suprême ; elle a prodigué ses trésors et son sang pour sauver cet empire, attaqué par un puissant voisin. La cause si vaillamment défendue a pu trouver dans le principe les opinions partagées. Aujourd’hui, en France et en Angleterre surtout, elle ne peut plus être envisagée que sous un seul et même aspect. Les sacrifices qu’elle nous a imposés l’ont grandie, nous l’ont rendue chère, et l’ont mise en quelque sorte au-dessus de toute discussion : seulement il est bien entendu que l’empire ottoman doit s’aider lui-même, et ce n’est que par une transformation, chaque jour plus complète, qu’il se mettra en mesure de maîtriser ses destinées sans avoir à faire de constans appels à l’Europe.

Cette œuvre de transformation a été commencée heureusement depuis près d’un demi-siècle déjà ; elle a été entreprise à la fois au nord et au midi de l’empire par deux hommes dont les noms seront toujours honorés dans les annales de la Turquie. L’un de ces hommes était le sultan Mahmoud, l’autre le pacha d’Égypte Méhémet-Ali. Quand ils prirent en main simultanément la réforme des institutions de l’Orient, la Turquie et l’Égypte étaient en pleine dissolution. Leurs efforts n’ont pas été infructueux ; on dirait que le vieil arbre veut reverdir. Il y a certainement beaucoup à faire encore pour lui rendre la vigueur, il renferme toujours bien des élémens de corruption et de mort ; mais les héritiers de Mahmoud et de Méhémet-Ali paraissent comprendre l’étendue de la tâche qui leur est confiée : ils semblent décidés à poursuivre l’œuvre réformatrice, et l’Europe ne saurait leur refuser ni ses encouragemens ni ses éloges. Un récent séjour en Égypte nous a permis d’étudier un des aspects de la réforme orientale, celui auquel est attaché le nom de Méhémet-Ali, et dont l’Europe ne s’est peut-être pas assez préoccupée depuis la mort de ce prince. Nous voudrions montrer ce que trois années d’un bon gouvernement peuvent faire pour la prospérité d’un pays obligé à la fois de réformer ses mœurs et ses institutions. La question mériterait à tous égards d’être examinée, quand même nous n’aurions pas à signaler là un des élémens du grand problème de la transformation de la Turquie. La réforme égyptienne a dû embrasser trois ordres de faits : l’administration d’abord, puis le système de la propriété, enfin le développement de la vie intellectuelle et des forces productives du pays. C’est dans cette triple direction aussi que se sont portées les recherches dont se grouperont ici les principaux résultats.


I

Le hatti-chérif de 1841, qui assurait à Méhémet-Ali et à ses descendans le gouvernement héréditaire de l’Égypte, a détaché de ce gouvernement les provinces conquises par les armes du vice-roi, c’est-à-dire l’Arabie et la Syrie. L’Égypte proprement dite forme la totalité de l’apanage que les puissances, après le traité de 1840, ont réservé à la famille de Méhémet-Ali, sous la suzeraineté de la Porte. Toutefois le même hatli-chérif y a joint les provinces de l’intérieur, la Nubie, le Kordofan, le Sennaar, et autres pays situés aux environs du point de jonction du Nil-Bleu et du Nil-Blanc avec le fleuve qui traverse l’Égypte et qui la féconde. Tel est le territoire sur lequel s’étend aujourd’hui l’autorité du pacha d’Égypte, et que, dans les dernières années de son règne, Méhémet-Ali a divisé en soixante-quatre départemens, sans comprendre les provinces du Soudan et abstraction faite du Caire, de Damiette et de Rosette, qui devaient être administrées à part.

La vie d’un chef d’état est bien courte, surtout quand il s’agit de fonder un empire. Méhémet-Ali n’eût-il fait cependant que conquérir l’hérédité pour ses descendans, c’eût été déjà beaucoup, car il assurait ainsi à l’Égypte la continuité d’un gouvernement qui est identifié à ses destinées et qui ne peut manquer de prendre intérêt à sa prospérité. Autre chose est une espèce de souveraineté héréditaire, autre chose une succession de gouverneurs qui ne songent qu’à leur intérêt personnel pendant leur court passage à la tête de l’administration d’un pays. L’Égypte, plus qu’aucun autre peut-être, sait ce que vaut le gouvernement des proconsuls.

Malheureusement, une fois l’hérédité obtenue, Méhémet-Ali crut sa tâche accomplie. Dès que les traités de 1841 eurent décidé du sort de l’Égypte et limité le pouvoir du vice-roi, Méhémet-Ali laissa tomber une à une toutes les institutions qu’il avait empruntées à la civilisation occidentale. C’est qu’il n’avait jamais aimé cette civilisation pour elle-même. Il l’avait moins adoptée en vue de changer le sort du peuple égyptien, que pour favoriser ses desseins politiques. Il s’en était servi surtout comme d’un instrument de conquête. Le successeur immédiat de Méhémet-Ali, son petit-fils, Abbas-Pacha, qui tint le sceptre de l’Égypte comme héritier direct d’Ibrahim-Pacha, à qui cette succession devait d’abord échoir, prit, comme Méhémet-Ali, assez peu de souci du bonheur des Égyptiens. Il n’y avait en lui aucune étincelle de la noble ambition de son prédécesseur, aucune trace de son génie. Aussi ne montra-t-il nul désir de favoriser le progrès et d’introduire aucune réforme. Ce fut un vrai prince de l’ancien Orient. Défiant, sombre, insoucieux des destinées du pays que Dieu avait confié à ses soins, Abbas aimait à se retirer dans le secret de ses palais et à s’isoler au milieu de ses gardes, pour vivre de cette vie des despotes ombrageux et voluptueux de l’Orient, où le sang se mêle à l’orgie. Le palais Bar-el-Béda, qu’il a fait construire sur la route de Suez, en plein désert ! — un palais sans eau, qui se dresse dans la solitude, comme le muet témoin d’une existence inutile, souillée, et d’une mort tragique, — frappe le voyageur à la fois d’étonnement et d’une sorte de crainte. L’imagination se représente cet édifice hanté par l’esprit inquiet et énervé de son fondateur, un cœur trop peu énergique pour avoir fait beaucoup de mal, un esprit trop inculte pour avoir fait aucun bien. Heureusement pour l’Égypte, Abbas-Pacha était faible dans ses rapports avec les puissances européennes, et les représentans de ces puissances purent constamment tenir en échec son hostilité sourde contre la civilisation occidentale ; tutelle utile quand elle s’exerce sur un prince tel qu’Abbas-Pacha, mais qui devient tracassière et funeste quand elle prétend intervenir dans l’administration d’un souverain actif, éclairé, animé d’intentions libérales, comme le vice-roi aujourd’hui régnant.

Mohammed-Saïd, le successeur d’Abbas-Pacha, est né en 1822, neuf ans après Abbas, son neveu. Ce prince a été élevé en Égypte par des professeurs français. Un orientaliste distingué, qui n’a jamais quitté son élève et qui est devenu son secrétaire des commandemens, M. Kœnig, a le mérite non-seulement de l’avoir instruit dans toutes les branches de connaissances qui convenaient à son rang, mais d’avoir encore développé en lui le goût de la civilisation européenne et les sentimens élevés dont il a fait preuve depuis son avènement. Méhémet-Ali destinait son fils Saïd à la marine. L’éducation du jeune prince comprit donc non-seulement l’étude des langues européennes, mais aussi les mathématiques et la navigation. En 1838, un écrivain qui ne pouvait prévoir que Mohammed-Saïd régnerait jamais sur l’Égypte disait, en parlant de ce prince : « Son éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est depuis l’origine au commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une aptitude singulière. Entouré à son bord d’enfans de son âge, tous pris dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples des Égyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent pendant toutes ses expéditions des compagnons vaillans et fidèles. » Mohammed-Saïd n’a pas eu cependant le même avantage que l’illustre souverain à qui on le comparait. Ce qu’il y a au contraire de plus sensible en Égypte, c’est l’insuffisance du nombre des hommes assez éclairés et assez intelligens pour seconder un prince tel que lui. Déjà Méhémet-Ali avait eu plus d’une occasion de regretter ce défaut de concours, provenant chez les uns d’un esprit de résistance au moins passive à toute espèce de réforme, chez les autres du manque de capacité. Mohammed-Saïd, à part quelques exceptions remarquables, est à peine mieux partagé, et il est obligé, comme son père, non-seulement de concevoir, mais d’exécuter presque seul le bien qu’il veut faire.

Quand il arriva au pouvoir, Saïd-Pacha trouva l’œuvre de civilisation commencée par son père fort compromise, en pleine décadence. Il dut la reprendre en sous-œuvre. Les temps d’ailleurs étaient changés : il ne s’agissait plus de conquérir un royaume, de fonder une dynastie, mais de continuer une grande réforme intérieure. Son attention se porta d’abord sur l’organisation administrative établie par Méhémet-Ali. Mohammed-Saïd ne la modifia pas sensiblement, il fit mieux : sans changer essentiellement les attributions des fonctionnaires, il s’appliqua à les empêcher d’en faire un mauvais usage. Certes beaucoup d’abus subsistent en Égypte, mais beaucoup aussi ont été réformés. La pensée qui a dicté ces améliorations a été de mettre autant que possible le gouvernement suprême, c’est-à-dire le souverain lui-même, en contact avec ses sujets, de manière à les faire profiter directement de ses bonnes intentions.

Le fonctionnaire qui entravait principalement l’action directe du pouvoir central était le gouverneur de province ou moudyr. À l’exception du droit de vie et de mort, qui appartenait au souverain, le moudyr exerçait dans les limites de son gouvernement une autorité presque sans bornes et tout arbitraire. La plupart de ces agens supérieurs étaient ignorans, inhumains et corrompus. Leur administration ne tendait qu’à un double but : conserver la faveur du vice-roi en lui dissimulant les vices de leur administration, et augmenter leur fortune par tous les moyens. La prospérité du pays, le bien-être des habitans, l’assainissement du territoire, l’entretien des canaux, les travaux des routes, n’étaient point l’affaire des moudyrs ; ils ne s’en préoccupaient nullement. Fournir les hommes demandés pour le recrutement de l’armée, faire rentrer à tout prix les contributions, c’est à quoi se bornait la sollicitude de ces gouverneurs. Depuis la mort de Méhémet-Ali, cet état de choses ne s’était pas amélioré, bien au contraire. Les moudyrs avaient conservé des traditions de violence, d’oppression et de rapine ; ils étaient demeurés peu accessibles aux idées d’amélioration et de progrès. Mohammed-Saïd était donc exposé à voir ses intentions méconnues, ses ordres éludés, ou exécutés incomplètement et avec répugnance. Il a résolument rompu cette entrave : la charge de moudyr a été supprimée. Quand l’état n’y aurait gagné que de mettre un terme à des malversations scandaleuses, cette mesure serait parfaitement justifiée.

En passant des moudyrs aux fonctionnaires inférieurs, l’autorité prenait un caractère plus despotique encore. En fait d’oppression, la plus élevée est toujours la meilleure. La tyrannie qui est en contact journalier avec la population, et qui intervient dans les moindres détails de la vie de chacun, est la plus insupportable de toutes. Le cheik-el-beled, ou chef de village, étant le dernier des tyrans auxquels obéissaient les habitans, était donc aussi le plus malfaisant. Sous le règne de Méhémet-Ali, tout se faisait par son intermédiaire. Le vice-roi avait-il besoin de soldats, l’ordre de lever des hommes était transmis par les moudyrs aux chefs des villages, et ceux-ci désignaient sans contrôle et sans appel les fellahs qui devaient marcher pour rejoindre le drapeau : pouvoir exorbitant dans un pays où la corruption règne comme le fruit naturel d’une longue oppression ! Ceux que le cheik-el-beled désignait pour le service militaire étaient surtout ceux qui ne pouvaient pas payer pour en être exemptés. Il va sans dire que les fils des cheiks échappaient toujours à la nécessité de porter le mousquet. De même, quand il s’agissait de presser le recouvrement des impôts, le cheik-el-beled indiquait ceux qui devaient être principalement poursuivis, ceux qui devaient abandonner au fisc leurs bestiaux, unique propriété du fellah, dernière ressource pour la culture de son champ. La cupidité, l’inimitié, toutes les mauvaises passions trouvaient à se satisfaire par l’exercice d’une telle autorité. Les habitans les plus aisés, ceux qui, moyennant finance, savaient se concilier les bonnes grâces du cheik étaient traités avec le plus d’indulgence. Mêmes abus quand il s’agissait des corvées d’hommes, des emprunts de chevaux, d’ânes, de chameaux, de bestiaux demandés par le gouvernement. Le cheik choisissait les hommes ; il disait où l’on devait prendre les animaux. Bref, il était sultan dans son village, et comment n’aurait-il pas abusé de ce pouvoir absolu dans un pays où l’autorité s’est montrée tyrannique à tous les degrés de la hiérarchie depuis les temps les plus reculés ? Quelques cheiks se distinguèrent sans doute par un esprit de justice au moins relatif : ils s’intéressaient à la prospérité de leurs villages, ils prenaient à cœur les intérêts des habitans, mais c’était le très petit nombre.

Mohammed-Saïd a réduit ces fonctionnaires au rôle qui leur convient. Pour le recrutement, il a substitué à la désignation arbitraire du cheik le tour de rôle réglé d’après les relevés des naissances ; poulies contributions, il a rendu également toute exaction impossible en faisant établir des registres où chaque contribuable est inscrit pour une somme déterminée. Il a enfin aboli les corvées et enlevé aux cheiks le privilège de vexer le paysan en lui prenant son cheval, son chameau ou son bœuf pour le service du gouvernement.

Après avoir ainsi réformé le système administratif dans les provinces, il fallait reconstituer le gouvernement central même sur des bases toutes nouvelles. Le vice-roi a pris un généreux plaisir à limiter lui-même l’exercice de son pouvoir absolu, à faire contrôler publiquement l’usage des revenus de l’Égypte, dont la loi du pays lui attribue la libre et entière disposition. Il a donc créé un conseil d’état qui discute les décrets d’intérêt général avant qu’ils soient présentés à sa signature ; le pouvoir de cette assemblée est très réel, et dernièrement encore elle a donné une preuve de son indépendance en rejetant un projet qui lui avait été présenté par l’ordre du vice-roi pour la concession d’un privilège de remorquage sur les canaux intérieurs de l’Égypte. Mohammed-Saïd a de plus institué un ministère des finances, où fonctionne une comptabilité sérieuse qui ne souffre ni malversations ni gaspillage.

Au demeurant, l’administration générale de l’Égypte se trouve aujourd’hui constituée ainsi : — trois ministères, le ministère de l’intérieur, le ministère des finances, le ministère de la guerre ; — un conseil d’état, sous le nom de conseil civil, chargé de l’examen des affaires judiciaires et contentieuses et de l’élaboration des règle-mens généraux d’administration ; — des préfets de départemens ou maimours ; — des chefs de villages ou cheiks-el-beled.

On trouve encore trace du désir d’écarter tout intermédiaire inutile entre le souverain et le peuple dans la réforme qu’a subie l’organisation judiciaire. Mohammed-Saïd a voulu faire entrer dans les attributions du gouvernement la nomination des juges, qui appartenait auparavant au grand-cadi. Avant l’avènement de Saïd-Pacha, le sultan désignait le chef de la justice en Égypte, et à son tour celui-ci choisissait les juges qui devaient exercer leurs fonctions sous ses ordres. Comme l’autorité laïque n’a que peu d’action sur les lois civiles et criminelles, puisque la source de ces lois est dans la religion, il s’ensuivait que le service judiciaire était tout à fait en dehors du gouvernement et échappait complètement à son contrôle. Le système adopté donnait d’ailleurs naissance à un abus, le même qui vicie la plupart des institutions en Orient, la vénalité. Le grand-cadi achetait sa nomination à Constantinople, et comme conséquence de ce procédé, il vendait les charges judiciaires à ceux qui désiraient les exercer. Souvent, pour rentrer dans leurs avances, les juges s’entendaient avec les plaideurs. Ce genre de corruption a été attaqué comme les autres. Le vice-roi s’est assuré, en s’adressant à Constantinople, le droit de nommer les juges. L’administration de la justice et le choix des magistrats émanent donc directement de lui, et le scandale des transactions financières qui discréditaient ce service a disparu. S’il s’en fait encore entre juges et accusés, du moins elles sont dissimulées, et elles exposent le coupable à la sévérité du gouvernement, dont il dépend entièrement.

L’organisation du service militaire a été l’objet d’une réforme plus complète et plus importante encore. Ici, loin de continuer la tradition de Méhémet-Ali, il s’agissait de réagir dans une certaine mesure contre elle. L’effectif de l’armée égyptienne sous Méhémet-Ali s’élevait à près de cent soixante mille hommes, chiffre exorbitant en raison de la population du pays. Pour l’obtenir, ce prince faisait opérer des levées en masse dans les villages. Ces recrutemens étaient accompagnés de toute sorte de vexations, de misères et de ruines. Règle générale, dès qu’une levée d’hommes devait être faite dans un village, tous les habitans s’enfuyaient avec leurs enfans. Les uns s’enfonçaient dans le désert, les autres s’allaient cacher dans le dédale souterrain des tombeaux antiques, laissant aux femmes le soin de leur apporter des alimens pendant la nuit. Des soldats arrivaient. Le cheik-el-beled avait à fournir tant d’hommes. Il fallait qu’il les réunît et les présentât, sous peine d’encourir le déplaisir du moudyr et de subir tantôt une peine corporelle, tantôt une amende, mais tout au moins une disgrâce. Il employait donc tous les moyens pour former son contingent. D’abord on enlevait tous ceux des habitans pauvres qui ne craignaient pas de se montrer, pourvu qu’ils payassent un peu de mine et qu’ils ne fussent ni difformes ni hors d’âge. Ensuite on s’adressait aux mères et aux femmes des fugitifs, et quelquefois par de mauvais traitemens on s’efforçait de leur arracher le secret de la retraite de leurs fils et de leurs maris. Enfin on faisait savoir aux déserteurs que, s’ils ne répondaient pas à l’appel, on confisquerait les bestiaux appartenant à leur famille. Cette menace, la plus redoutée de toutes, brisait d’ordinaire toute résistance. Privé en effet des animaux qui labourent son champ et tournent la roue du puits d’arrosage, un cultivateur égyptien est un homme ruiné et affamé.

Quand le nombre de recrues à fournir se trouvait ainsi complété, les soldats les conduisaient devant le gouverneur de la province, qui les faisait examiner par un officier de santé. Enrôlées pour un espace de temps illimité, transportées le plus souvent en Arabie ou en Syrie, exposées à une mortalité effrayante, ces recrues disparaissaient pour toujours du foyer domestique. Une fois parties, il était bien rare qu’on eût de leurs nouvelles, et le plus souvent elles laissaient derrière eux la misère, car leur travail contribuait à faire vivre la famille. Pour éviter les désertions, on les chargeait de liens et d’entraves, et c’était sous bonne escorte, surveillées comme des prisonniers, qu’elles rejoignaient leur drapeau.

Tels sont les moyens par lesquels Méhémet-Ali créa une armée nationale en Égypte. Pour qui connaît le caractère casanier des Égyptiens, si attachés à leur misérable hutte de boue et au Nil, leur fleuve nourricier, il est clair que cette institution du nizam, c’est-à-dire de l’armée régulière recrutée parmi les habitans du pays, est une de celles qui heurtaient le plus directement les inclinations des sujets du pacha. Il s’agissait cette fois de faire le bien des peuples en dépit d’eux-mêmes, car on comprend sans peine la différence qui existe entre une armée nationale et une armée étrangère : l’une est la condition essentielle de tout affranchissement, de toute indépendance, de toute sécurité, de toute prospérité réelles ; l’autre n’est jamais qu’un instrument d’oppression et d’exploitation, à moins pourtant qu’il ne s’agisse d’une armée civilisatrice comme celle de la France en Algérie, celle de l’Angleterre dans l’Inde. Il va sans dire qu’il n’y avait rien de pareil en Égypte avant la création du nizam. L’organisation d’une armée nationale fut donc un service rendu au pays, par Méhémet-Ali, une œuvre de sage politique qu’il faut constater, tout en déplorant la violence des moyens employés pour l’accomplir.

La preuve que la création du nizam a été très méritoire, c’est qu’Abbas-Pacha, ce prince ombrageux, fanatique et cruel, qui, s’il eût vécu, aurait rouvert les portes de l’Égypte à l’ancienne barbarie orientale, n’avait rien eu de plus pressé, après son avènement, que de s’entourer de soldats étrangers. C’étaient des Albanais pour la plupart, milice sans entrailles, agissant dans les domaines du souverain comme en pays conquis, pillant le paysan et exécutant dans les villages les ordres de l’autorité supérieure avec une brutalité intolérable. Il les avait armés de ces pistolets américains qu’on nomme revolvers. Quand ils paraissaient, et qu’on les voyait approcher avec la résolution sinistre qui convenait aux exécuteurs d’une volonté impitoyable, l’effroi s’emparait de tous les esprits. Ils étaient déjà au nombre de six mille, quand Abbas-Pacha termina son règne désastreux, et peu à peu ils se seraient substitués à l’armée égyptienne. C’en était fait alors pour longtemps de l’œuvre de régénération commencée par Méhémet-Ali, et de nouveau l’Égypte retombait dans un abîme d’oppression et d’anarchie. Ce n’eût pas été cependant avec six mille Albanais qu’Abbas-Pacha, s’il eût vécu, aurait pu, comme son successeur, prêter un secours efficace au sultan son suzerain, qu’il aurait pu défendre Silistrie, Eupatoria, et jeter sur la Turquie, par la bataille de Sinope, ce reflet de gloire et de malheur qui a peut-être déterminé l’Europe occidentale à tirer l’épée contre l’agresseur.

Mohammed-Saïd, en arrivant au pouvoir, s’est proposé pour but de conserver à l’armée son caractère de nationalité, mais il s’est attaché aussi à réformer les abus que nous avons signalés soit dans le mode de recrutement, soit dans la durée du temps de service. À peine avait-il hérité de la vice-royauté qu’éclata la guerre d’Orient. Il fallut non-seulement contribuer à la défense de l’empire ottoman par des envois de troupes, mais encore organiser une réserve pour assurer la sécurité à l’intérieur. Le pacha, qui n’a cessé de montrer une sollicitude toute particulière pour l’armée, s’occupa d’abord de réformer le régime des subsistances et des hôpitaux, puis il décida que le temps du service serait court, mais que toute la jeune génération y serait assujettie indistinctement. Sa pensée a été, dès le principe, de faire de l’armée une grande école où, sous l’empire de la règle et de la discipline, les Égyptiens vinssent puiser tour à tour ces notions générales des hommes et des choses qui facilitent la diffusion de la civilisation, et qu’ils n’auraient jamais acquises dans l’enceinte de leurs villages. Nous autres, qui avons vu l’armée française former au sein du pays, troublé par les rêveries les plus malfaisantes, le ferme rempart de l’ordre, le boulevard de la civilisation, nous pouvons comprendre mieux que personne combien une telle pensée est juste.

Avant tout, il fallait cependant travailler à vaincre la répugnance des fellahs pour le service militaire. Ce sentiment s’exalte chez eux jusqu’à la terreur, une terreur vraiment puérile et si grande, qu’on serait parfois tenté de croire que la race égyptienne est dénuée de tout courage. On sait pourtant bien qu’elle est brave ; mais tel est l’effet d’une longue oppression qu’elle replie les âmes sur elles-mêmes, leur ôte toute dignité et ne laisse aucune signification au mot de patriotisme. Mohammed-Saïd s’est appliqué à rendre la condition des soldats non-seulement supportable, mais infiniment préférable à celle du paysan livré à la culture. Leur ordinaire a été amélioré, et ils sont traités presqu’avec luxe. Depuis la paix, le service n’a rien de pénible, la discipline rien d’oppressif. La durée du temps à passer sous les drapeaux n’est pas en moyenne de plus d’une année. En rendant si promptement les jeunes soldats à leurs familles, le vice-roi travaille à détruire cette idée, qu’un homme enrôlé dans l’armée est perdu pour son village et pour ses proches. En revanche, il exige que ses sujets acceptent ce régime sans chercher à se soustraire aux obligations qu’il impose. Mohammed-Saïd ne souffre pas les résistances, il dédaigne les réclamations puériles. Tout Égyptien, sans exception, doit le service militaire, les fils des cheiks comme ceux des simples fellahs, et le pacha, dont personne ne contestera l’humanité, a su déployer à l’occasion une sévérité intelligente contre ceux qui se flattaient d’échapper aux prescriptions de la loi.

Sous Méhémet-Ali, les cheiks, on l’a vu, trouvaient toujours moyen d’exempter leurs enfans. Ce privilège avait un double inconvénient : il plaçait des familles où réside une autorité héréditaire en dehors du mouvement général imprimé au gouvernement du pays par le souverain ; il les laissait loin du centre de la civilisation renaissante en Égypte, livrées à l’ignorance, aux préjugés religieux, et disposées, sans aucun égard pour le progrès des idées, à faire un usage tyrannique et souvent coupable du pouvoir qui leur était confié. En outre, il encourageait et justifiait la répugnance des Égyptiens pour le service militaire en leur montrant cette répugnance partagée par les chefs mêmes de l’administration. Mohammed-Saïd résolut de réformer cet abus, car, s’il l’avait toléré, tous les avantages de son système de recrutement de l’armée eussent été réduits à néant. Il fit venir les cheiks ; il leur exposa ses vues et leur dit : — Voulez-vous que j’enrôle des Albanais ? — Les cheiks, se rappelant la brutalité et les exactions de ces soldats étrangers, se récrièrent. — A Dieu ne plaise, répondirent-ils, qu’un tel fléau vienne encore s’abattre sur nos campagnes ! — Eh bien ! reprit le pacha, puisque vous ne voulez pas que le pays soit gardé par des mercenaires enrôlés au dehors, il faut consentir à le défendre vous-mêmes. — Il leur expliqua ensuite les raisons qu’il avait d’exiger que leurs fils fussent assujettis, comme les autres habitans du pays, à faire le service militaire ; il ajouta qu’à cette condition seule il consentait à ne former en Égypte aucun corps de troupes étrangères, en déclarant d’ailleurs qu’il ferait un exemple terrible de ceux des cheiks qui voudraient soustraire leurs enfans à la vigilance des recruteurs. Les cheiks dirent amen et se retirèrent. Rentrés dans leurs demeures, ils y firent connaître les volontés du vice-roi, et témoignèrent l’intention de les exécuter. Cette nouvelle répandit l’alarme dans leurs gynécées, car même dans ce pays, où l’on peut à peine dire que la famille soit constituée, la pensée de se séparer de leurs enfans est insupportable au cœur des mères. La douleur, dans ces régions méridionales, se répand en cris et en gestes désordonnés. Les femmes, après avoir accablé leurs maris d’injures et leur avoir prodigué les épithètes d’inhumains et de lâches, s’assemblèrent en tumulte, et coururent au palais du vice-roi, qui résidait alors au centre du Delta, dans la ville de Tantah. De la place du palais, où elles exhalèrent leur fureur en cris et en imprécations sauvages contre le vice-roi, les femmes des cheiks se portèrent à une station du chemin de fer d’Alexandrie au Caire, voisine de la ville. Tantah, qui est un centre assez important d’affaires commerciales, possède une gare, où l’on conduit ordinairement les recrues qu’on dirige soit sur Alexandrie, soit sur le Caire. Le chef de station, qui préside forcément à ces départs, fut signalé par une de ces mégères comme « celui qui enlevait leurs enfans sur des voitures de feu. » On se rua sur le malheureux employé, qui eût été mis en pièces s’il n’avait cherché un refuge dans le palais même du vice-roi. Celui-ci eut le bon esprit de laisser le rassemblement féminin se disperser comme il s’était formé ; mais il se promit de saisir la première occasion qui s’offrirait d’user de rigueur contre les cheiks eux-mêmes. Cette occasion ne se fit pas attendre, et quelques cheiks ayant continué de soustraire leurs enfans au service, deux des principaux coupables furent saisis et subirent la peine capitale.

Préoccupé d’adoucir le sort du soldat, le vice-roi a voulu aussi ramener l’effectif de l’armée égyptienne aux proportions strictement indiquées par les besoins du pays. On sait que, d’après le hatti-chérif de 1841, cet effectif a été fixé à 18,000 hommes. Jusqu’à ces derniers temps, ce chiffre avait été constamment dépassé. En reconnaissance des services que l’armée d’Égypte a rendus sur le Danube et en Crimée, le sultan, au mois de juin 1856, avait même permis de porterie nombre des troupes égyptiennes à 30,000 hommes ; mais le vice-roi, loin de profiter de cette autorisation, s’est attaché à diminuer le nombre des soldats sous les armes, tant par esprit d’économie et d’humanité que pour rendre des bras à l’agriculture. Il en est venu à n’avoir plus que 12,000 hommes environ en service actif [1]. Autrefois cette force eût été bien insuffisante pour la garde des provinces et surtout pour la répression du brigandage, auquel se livraient les Bédouins ; aujourd’hui elle répond à toutes ces nécessités, grâce à l’établissement d’un camp retranché placé entre le Nil et le chemin de fer d’Alexandrie à Suez et à portée des lignes télégraphiques. La nouvelle des déprédations que les Bédouins pourraient être tentés de commettre serait portée par la télégraphie électrique [2] au camp de Saydieh avec une très grande rapidité, et soit au moyen de la flottille à vapeur que le vice-roi entretient constamment sur le Nil, soit en se servant du chemin de fer, les forces militaires seraient rendues très promptement à l’endroit où leur présence deviendrait nécessaire.

Il y a des Arabes nomades par centaines de mille en Égypte ; ils vivent dans le désert, mais sur la lisière du pays cultivé. Habiles au maniement de leurs armes, braves et excellens cavaliers, ils étaient adonnés autrefois au pillage. Leur hardiesse était poussée à ce point qu’ils interceptaient le chemin du Caire aux pyramides, et que les voyageurs ne pouvaient aller visiter ces monumens, en vue de la capitale de l’Égypte, sans s’exposer à être dévalisés. Méhémet-Ali entreprit de faire rentrer dans l’ordre ces bandes, qu’aucun autre gouvernement n’avait pu dompter avant lui. Un de ses fils, Ismaël, de cette race albanaise, si énergique, mais si dépourvue de scrupules, qu’en Égypte, amis et ennemis redoutent également, fut chargé de réduire les Bédouins. Le prince disposait d’une forte division toujours prête à monter en selle, et dès qu’il apprenait qu’un parti de ces pillards avait fait une razzia dans un village, sur une caravane ou sur des voyageurs isolés, il partait à toute bride, tombait sur la tribu à laquelle appartenaient les voleurs et la livrait à ses soldats. Ces exécutions, aussi rapides que terribles, jetèrent l’effroi dans l’âme des Bédouins. Pour la première fois ils songèrent à la soumission, et bientôt la nécessité leur en fut si bien démontrée, qu’ils renoncèrent à des habitudes de brigandage enracinées et transmises de génération en génération depuis des siècles. L’Égypte devint alors ce pays paisible où les crimes sont si rares et où les voyageurs sont partout en sûreté. Aujourd’hui les Bédouins sont si parfaitement soumis, qu’on a cru pouvoir leur confier la police du territoire. Leurs tribus sont responsables des crimes commis dans la région où elles sont campées, et elles sont ainsi les premières intéressées à la tranquillité. Toutefois ce bon ordre n’est maintenu parmi elles qu’à la condition qu’elles se sentent toujours sous le coup de représailles. Si le gouvernement cessait de leur faire sentir le frein, elles retomberaient bien vite dans leurs anciens écarts, et la sécurité des habitans et des voyageurs serait de nouveau compromise. Une seule fois depuis son avènement, Saïd-Paclia s’est vu dans l’obligation de réprimer énergiquement des tentatives de déprédation renouvelées par des tribus qui, se méprenant sur le caractère du vice-roi, croyaient pouvoir reprendre leurs anciennes habitudes sans s’exposer au châtiment. Après avoir fait leur coup, les voleurs s’étaient retirés dans le désert. Saïd-Pacha les y a fait poursuivre ; plusieurs ont été pendus, d’autres incarcérés, quelques-uns internés dans la zone des terres cultivées, où, de brigands qu’ils étaient, ils deviendront des habitans utiles au pays commun et des cultivateurs aisés. Cet exemple a éclairé ceux qui avaient pris la modération du vice-roi pour un manque d’énergie, et les velléités de pillage ont été promptement étouffées.

Nous venons de passer en revue les réformes que Mohammed-Saïd a sagement opérées dans l’administration politique, judiciaire et militaire depuis son arrivée au pouvoir. Le peuple égyptien mérite, il faut le dire, la sollicitude dont il est l’objet. On accuse les fellahs d’Égypte d’être une race légère et cupide : il y a du vrai dans ce reproche ; mais ces défauts, qu’il ne faut pas d’ailleurs exagérer, sont compensés par des qualités remarquables, et tiennent peut-être plus à des circonstances regrettables, à l’influence d’un système oppressif par exemple, qu’au génie national. Comment s’étonner qu’un fellah cache son argent, simule la misère, lorsqu’il échappe à peine aux actes de corruption administrative et aux malversations qui étaient autrefois de règle parmi tous les fonctionnaires du gouvernement, et qui faisaient en quelque sorte partie de leurs émolumens ? Certes, quelle que soit la fermeté avec laquelle le vice-roi poursuit la suppression de ces abus, quelle que soit l’efficacité des mesures qu’il a prises pour atteindre ce résultat, ce serait trop dire que d’affirmer qu’il n’en reste plus de traces. C’est déjà beaucoup que la corruption ait appris à rougir ou plutôt à craindre, et qu’elle ait cessé de marcher le front levé. On ne transforme pas les hommes aussi rapidement que les choses. L’influence d’un mauvais régime, qui a duré pendant des milliers d’années, ne s’efface pas en quelques mois. Les fellahs sont restés avides, parce qu’ils ont été trop longtemps misérables. Quand on songe que c’était un point d’honneur parmi eux de ne payer leurs contributions qu’après avoir reçu des centaines de coups de bâton ; quand on sait que, tout mutilés sous l’impitoyable courbache, ils gardaient jusqu’à perte de sentiment, entre leurs dents serrées, la pièce d’argent qui eût mis fin à leur torture, on se dit que la tyrannie de leurs anciens maîtres a dû leur imposer de bien cruelles misères pour qu’ils aient fini par attacher tant de prix à l’argent et qu’ils l’aient défendu avec cette résignation stoïque qui est la force des victimes, et qui leur donne souvent l’avantage sur leurs bourreaux.

Des voyageurs se sont étonnés de rencontrer peu de dignité chez ce peuple. Sans honte, en effet, les indigènes tendent la main et poursuivent l’étranger de leur demande de backshis ; sans se croire dégradés, ils reçoivent un châtiment corporel et rentrent ensuite dans leur famille, qui n’éprouve non plus aucune humiliation. Et comment auraient-ils évité cette dégradation ? comment des populations foulées, pressurées et méprisées durant un si long intervalle de temps, auraient-elles appris à se respecter elles-mêmes ? Saïd-Pacha travaille honorablement à les relever à leurs propres yeux ; mais ce n’est pas l’affaire d’un jour. Si d’ailleurs l’Égyptien est, comme on l’assure, léger et oublieux, il est intelligent, il a la compréhension vive et prompte ; il est actif, pour peu qu’un intérêt sérieux le tire de la nonchalance naturelle aux Orientaux. Sur le champ qu’il cultive, il n’y a pas de travaux si pénibles qui puissent déconcerter sa patience, épuiser sa force, vraiment herculéenne. Pendant des journées entières, il abaisse et élève sans relâche, sous un soleil torride, le levier qui fait mouvoir les seaux destinés à l’arrosage. Il faut le voir charger sur ses épaules des fardeaux énormes, et s’avancer ensuite d’un pas élastique, qui contraste avec la lourde marche de nos porteurs en Europe. Et quand il s’agit de remuer la terre, quel peuple pourrait montrer plus de dextérité et de promptitude ! On cite l’aptitude des Russes pour ce genre de travail, mais les Russes auraient-ils opéré le curage du Mahmoudieh avec la célérité des fellahs, et cela presque sans autre instrument que les mains ?

Un caractère de la population égyptienne qu’il est bon de noter aussi, c’est l’absence de tout fanatisme. La population chrétienne des diverses sectes en Égypte s’élève au moins à 260,000 individus. Il n’y a jamais eu d’intolérance dans ce pays, bien que la religion dominante y ait de fervens adeptes ; mais si les chrétiens n’ont point été persécutés, ils ont été tenus très longtemps dans une situation d’infériorité et presque d’asservissement. Le gouvernement ne proscrivait pas leur croyance, il la regardait seulement comme dégradante, et n’y donnait pas la sanction d’une reconnaissance publique. Méhémet-Ali n’était pas homme à concevoir de tels préjugés : il se servit indistinctement de toutes les capacités qui se révélèrent, sans acception de religion ; toutefois les hauts emplois, sous son règne, furent toujours réservés aux seuls musulmans. La ligne de démarcation que la religion traçait entre les diverses classes de la population n’a réellement été effacée que depuis l’avènement de Saïd-Pacha. Quoique bon musulman, ce prince a l’esprit trop élevé pour concevoir des préjugés violens contre aucune croyance, quelque différente qu’elle soit de la sienne. Juifs, coptes, arméniens, grecs, protestans, latins sont également libres d’exercer leur culte en Égypte, et ils y élèvent des temples. Au Caire, nous avons vu célébrer publiquement l’office divin, d’après le rite catholique, sans trouble, sans gardes, au milieu d’une population gravement curieuse, mais nullement hostile. L’esprit de tolérance du pacha éclate dans une série d’actes qu’il serait trop long de rapporter. Il suffit de dire par exemple que son fils reste confié aux soins d’une femme anglaise. Ajoutons que Mohammed-Saïd a tout récemment accordé des faveurs spéciales aux sœurs de la charité qui sont établies à Alexandrie, où elles se vouent à l’instruction et au soulagement des pauvres. Enfin il a nommé un chrétien gouverneur du Soudan, et il a reconnu récemment le droit qu’ont les soldats égyptiens d’exercer publiquement la religion chrétienne ; il leur a même garanti toute la protection qui leur est due dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux.


II

La réforme opérée par Saïd-Pacha dans le régime de la propriété et de la culture des terres a toute l’importance d’une réforme sociale. À notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un peuple que la propriété. Le désir d’acquérir, de conserver et d’améliorer le bien acquis est un des plus énergiques mobiles de l’activité humaine. En Égypte, pays tout agricole, l’ambition de posséder de la terre doit être ou deviendra certainement un sentiment très vif. Pourquoi les états où le servage existe n’arrivent-ils pas à toute la prospérité que leur promet la richesse de leur sol ? pourquoi les pays cultivés par le travail des esclaves ne jouissent-ils jamais d’une complète sécurité, et pourquoi la moralité de la population est-elle généralement inférieure ? C’est que ces institutions forcent la nature, qui proteste sans cesse au fond de tous les cœurs.

Si c’est un sentiment très développé chez l’homme que sa prédilection pour tout ce qui lui appartient, son indifférence pour tout ce qui est possédé par autrui n’est pas moins grande : ni peines, ni fatigues ne coûtent à un propriétaire pour faire fructifier son champ ; mais lorsqu’il s’agit de cultiver celui d’un autre, tout soin devient pénible. Jusque dans les plus froides régions du nord, où la rigueur de la température fait à l’homme une loi tout hygiénique du mouvement et du travail, les populations réduites en servage se font remarquer par leur apathie. À plus forte raison en Orient, où le climat invite à la paresse, les peuples sont-ils difficilement assujettis à un labeur ardent et assidu, à moins que l’intérêt ne les aiguillonne.

Malheureusement l’Égypte, au temps de Méhémet-Ali, n’était pas en état de supporter une révolution qui l’eût replacée sur ses bases naturelles. Le peuple, par les raisons que nous avons dites, avait été rendu étranger à tous les sentimens qui dirigent les sociétés mieux ordonnées et plus avancées en civilisation. Il ne serait pas venu à l’idée du souverain, malgré son génie, de demander aux Égyptiens autre chose que leur obéissance, car ils n’étaient réellement pas capables de comprendre ses vues et de s’y associer. S’il entrait dans sa pensée qu’ils pourraient s’élever un jour au-dessus de la condition abjecte où les pouvoirs précédens les avaient réduits, cette transformation ne semblait possible que dans un avenir très éloigné. Or Méhémet-Ali ne voulait pas, il ne pouvait pas attendre qu’une révolution se fît dans leurs sentimens. Il avait besoin d’appliquer à ses desseins les inventions modernes, et ne se préoccupait nullement qu’on en comprît ou qu’on n’en comprît pas autour de lui l’utilité. Il lui suffisait que les Egyptiens fussent des instrumens dociles. L’homme qui avait pris en main les destinées de l’Égypte se voyait donc obligé par les événemens d’approprier sans transition à son pays tous les progrès que les nations les plus avancées de l’Europe ont mis des siècles à réaliser.

Fondateur de dynastie, poussé par la guerre dans une carrière politique dont il était impossible de prévoir le but et le terme, Méhémet-Ali n’avait pas le loisir de procéder avec plus de mesure et de réflexion. Il laissa donc les hommes à peu près tels qu’il les avait trouvés, mais il changea profondément la face du pays. Il abandonna au temps, au hasard et à l’influence des améliorations matérielles qu’il introduisait successivement la tâche d’élever ses sujets jusqu’à la hauteur de ses actes et de ses vues. En réalité, le système appliqué par Méhémet-Ali à la propriété n’était guère de nature à hâter cette métamorphose. Loin d’accorder aux Égyptiens la jouissance du droit de propriété, il accapara toutes les propriétés particulières, si bien que, pendant la plus grande partie de son règne, le vice-roi fut le seul et unique propriétaire de toutes les terres en Égypte. À vrai dire, Méhémet-Ali n’avait pas eu beaucoup à faire pour en arriver là. De temps immémorial, les Égyptiens ont été attachés à la glèbe, pour nous servir d’une expression qui s’applique à notre moyen âge. Les pharaons étaient non-seulement souverains, mais propriétaires de l’Égypte : la Genèse en fait foi, et les historiens de l’antiquité confirment son témoignage. Sans entrer dans de longs détails sur les divers gouvernemens de l’Égypte, il nous suffira de rappeler que ces gouvernemens ont toujours maintenu le régime établi dès la plus haute antiquité. Par le fait, ce droit supérieur de propriété n’était pas absolument sans exception. À l’époque de la conquête française, les mamelouks étaient considérés comme propriétaires des terres qu’ils faisaient cultiver à leur profit. Même après la destruction de cette redoutable milice, quand Méhémet-Ali se vit seul maître du pays, les mosquées restèrent propriétaires d’une dotation en terres provenant de legs pieux et destinée à des aumônes, à l’entretien des édifices religieux, des citernes, des écoles publiques. Les cheiks possédaient également une petite partie du sol.

Ce fut pendant son séjour en Arabie que Méhémet-Ali donna l’ordre au kiâya-bey, ou lieutenant qu’il avait laissé en Égypte, de s’emparer de toutes les terres qui appartenaient aux particuliers. Celui-ci obéit, et le 1er février 1814, ce qui restait encore de propriétés foncières entre les mains des établissemens ou des individus fut réuni au domaine du vice-roi. En échange des titres, Méhémet-Ali devait donner l’équivalent des revenus de la propriété. Cet engagement fut-il exactement tenu ? Nous n’oserions en répondre. Dans la poursuite de ses vastes desseins, Méhémet-Ali ne s’arrêtait guère à écouter les réclamations, même justes, de quelques individus lésés, quand elles pouvaient lui faire obstacle. Ce n’était pas davantage par suite d’une vulgaire avidité que ce prince ajoutait ainsi quelques milliers de feddans de terre à ses immenses domaines. Son système de monopole commercial, qu’il croyait sans doute le plus propre à accroître les revenus de l’Égypte, se liait à un système de culture que le vice-roi se réservait de diriger lui-même, et qui comprenait la totalité du sol. Selon les besoins du commerce, qu’il savait prévoir, Méhémet-Ali décidait quelle culture serait spécialement développée chaque année. Tantôt c’était le coton, tantôt l’indigo, tantôt le riz. Des zones entières de terrain étaient dévolues par le pacha à tel ou tel produit, selon des nécessités dont lui seul se rendait compte. Une si vaste exploitation pouvait-elle être entravée par le libre arbitre de quelques habitans qui, possédant des îlots de terrain enclavés dans les propriétés du souverain, auraient protesté contre ses décisions en cultivant des champs de maïs au milieu de territoires plantés en coton ? Unique cultivateur, unique vendeur des produits naturels de l’Égypte, Méhémet-Ali devait forcément être, aussi l’unique propriétaire du sol. En cela d’ailleurs il n’innovait pas, puisqu’il se substituait purement et simplement aux droits du sultan, lequel était désintéressé par le paiement d’un tribut.

Quand Mohammed-Saïd arriva au pouvoir, la condition du paysan égyptien était des plus pénibles : établi sur des terres qui ne lui appartenaient pas, il cultivait des produits dont il ne pouvait pas disposer. Quand la récolte était faite, on en portait le produit dans des magasins où il était examiné et pesé. Une partie servait a acquitter la contribution foncière à laquelle était soumis chaque cultivateur, comme s’il eût été propriétaire de son champ ; le reste était acheté par le gouvernement, qui se chargeait de faire seul le commerce extérieur.

Dans un pays où les agens de l’état eussent été généralement fidèles, un tel système, si monstrueux qu’il paraisse, eût laissé du moins quelque latitude au paysan pour subsister, acquérir des bestiaux, peut-être même faire des épargnes ; mais, il faut le répéter, dans tout l’Orient, ce qu’on rencontre le moins, c’est le désintéressement. La fraude s’opérait sur une large échelle par tous les intermédiaires qui se trouvaient entre le souverain et le cultivateur. Tous les produits que ce dernier apportait dans les magasins de l’état étaient dépréciés par l’agent chargé de les recevoir. On trompait le paysan par une fausse évaluation de la qualité et du prix courant de la denrée, on le trompait encore sur le poids [3]. Il n’y eut donc jamais un pays où la suppression de la propriété fût plus complète. Non-seulement le fellah ne possédait point de terres, mais il n’avait pas la libre disposition des produits qu’il récoltait ; il n’était pas autorisé à les vendre à son gré, il ne lui était pas permis d’en fixer le prix et d’en demander le paiement en espèces.

Comment avec un tel système pouvait-on espérer de stimuler la nonchalance habituelle des habitans et d’exciter leur émulation ? Quel intérêt avaient-ils à étendre leurs cultures, à améliorer leurs champs, à les arroser, à les défendre, au besoin, contre l’inondation ? Méhémet-Ali ne s’en préoccupait pas. Son but était la grandeur du pays, et il y subordonnait le bonheur des habitans. Saïd-Pacha, sachant que l’un ne va pas sans l’autre, a commencé par rendre meilleure la condition de son peuple en établissant un régime transitoire qui devait conduire à la constitution de la propriété particulière en Égypte. Chose qui ne s’était pas vue depuis l’origine de l’histoire, l’Égypte compte aujourd’hui presque autant de quasi-propriétaires qu’elle a de cultivateurs. Dans chaque village, le vice-roi a fait faire une distribution des terres à ceux qui les cultivaient. S’il ne leur a pas abandonné le fonds avec toutes les conséquences que nous attribuons à la propriété en Europe, il leur en livre la surface pour en user selon leur intérêt et à leur gré. Cette distribution a été consignée sur des registres qui font titres pour les cultivateurs. Leurs droits sont si bien établis et reconnus, qu’ils comportent celui d’aliéner ou d’acquérir. Chaque jour, la vente et l’achat des terrains donnent lieu à des transactions très nombreuses. Ce n’est pas exactement encore la propriété, c’est au moins le droit d’user de la terre, droit exclusif pour le cultivateur, et garanti tant que celui-ci paie ses contributions.

Le mode de paiement de ces contributions nécessitait également une réforme. Au temps de Méhémet-Ali, la contribution se payait en nature sur le produit des récoltes ; on sait comment l’impôt se trouvait considérablement augmenté par les fraudes de toute espèce qui se commettaient au détriment des cultivateurs, souvent sans l’aveu du gouvernement et au profit des agens intermédiaires. Ce n’eût été rien encore si le fellah, ruiné par ces abus, ne se fût pas du moins endetté ; mais loin de là ! Les villages, à bien peu d’exceptions près, étaient arriérés dans le paiement des contributions, à ce point qu’il leur eût été impossible de s’acquitter jamais, et que chaque année au contraire s’augmentait le montant de la créance de l’état. Mille causes tendaient à jeter le cultivateur dans la misère. La guerre était une des principales. Elle enlevait les bras les plus jeunes et les plus robustes ; souvent elle ne laissait que des forces insuffisantes pour la culture et pour le travail si important et si pénible de l’arrosage. Les terres étaient négligées ; elles tombaient en friche ; pourtant l’état ne devait rien perdre. L’impôt était établi, non par individu, mais par village. Les habitans étaient solidaires les uns des autres, et quand l’un d’entre eux devenait insolvable, la charge de ses contributions retombait sur tous les autres. Ainsi personne ne savait d’avance le montant de la somme dont il pourrait être redevable avant la fin de l’année.

Le chef du village, le cheik-el-beled, qui avait mission de faire rentrer l’impôt, épuisait, il est vrai, d’ordinaire tous les moyens en son pouvoir pour obliger les vrais débiteurs à payer. Avec ou sans récolte, ils étaient sommés d’acquitter leur quote-part. On vendait leur bétail, on les soumettait aux châtimens corporels, parfois à la prison. Pour y échapper, le fellah, quand il avait vu disparaître ses dernières ressources, s’esquivait nuitamment. Un grand nombre trouvaient un refuge en Syrie avant la conquête de ce pays par Méhémet-Ali ; ce fut même une des causes ou plutôt un des prétextes d’une guerre dans cette province, alors que Méhémet, ayant réclamé l’extradition de ses sujets fugitifs et n’ayant pas obtenu de réponse favorable, fit dire qu’il irait les chercher lui-même.

Des villages entiers se trouvaient dans la même situation que les particuliers. L’impossibilité de payer l’impôt avec l’arriéré les conduisait souvent à la ruine. L’ordre de faire rentrer les contributions était expédié d’Alexandrie, du Caire, ou de la ville d’Arabie qu’occupait le vice-roi. Le gouverneur transmettait l’injonction au fonctionnaire placé immédiatement après lui dans la hiérarchie de l’administration provinciale ; elle arrivait par cette dernière entremise au cheik-el-beled. Chacune de ces autorités était responsable de l’exécution des ordres devant son supérieur immédiat. Les gouverneurs généraux qui avaient le plus d’arriéré dans leurs gouvernemens tombaient en défaveur, et étaient souvent remplacés. Donc le cheik-el-beled assemblait les habitans de son village. Accompagné du seraph ou receveur, il faisait connaître à ses administrés que le gouvernement avait besoin d’argent, et il leur demandait de spécifier la somme qu’ils pouvaient donner. Vainement la plupart des contribuables faisaient-ils observer qu’ils avaient acquitté leurs taxes : on leur répondait que le village était encore débiteur de la contribution des terrains en friche délaissés par les pauvres et les fugitifs. D’ailleurs l’arriéré n’existait-il pas, l’arriéré, véritable tonneau des Danaïdes, gouffre sans fond et toujours béant ? Bref, on en venait vite à la menace. Les anciens se consultaient ; on supputait les ressources de chacun, on offrait une somme. Le cheik-el-beled rejetait bien loin cette proposition comme insuffisante, et le débat ne se terminait que lorsque les habitans avaient doublé, triplé leur offre. Pour fournir cette contribution, les habitans aisés s’étaient appauvris à leur tour, et pourtant il s’en fallait de beaucoup qu’ils eussent réussi à satisfaire le fisc et à libérer le village. Trop souvent une partie des sommes ainsi obtenues au moyen de l’intimidation était détournée en route, et n’entrait pas dans les caisses du pacha. Aussi la dette devenait de jour en jour plus considérable. Par suite, les habitans étaient exposés à des demandes continuelles pour lesquelles on ne consultait que les besoins du trésor, et nullement les convenances des populations et les besoins de la culture. Les villages, placés sans cesse sous la menace de nouvelles poursuites, incapables de se libérer, volés par les fonctionnaires de tout ordre, successivement appauvris, en arrivaient à se dépeupler. Puis, un jour que le chef de canton transmettait au cheik-el-beled une nouvelle demande d’argent, il ne se trouvait plus dans la commune que quelques femmes, quelques vieillards et un bien petit nombre de cultivateurs valides, tous incapables de satisfaire aux demandes du trésor. Alors le cheik-el-beled, terrifié de sa responsabilité, pressentant la disgrâce, le châtiment et la confiscation, profitait à son tour de la nuit pour disparaître. Combien de centres de population sont ainsi tombés en ruines après la dispersion de la plupart de leurs habitans ! Non pas que tous fussent réduits à une telle extrémité : il y en avait de plus favorisés ; mais la plaie de l’arriéré, qui faisait périr les uns, n’épargnait pas complètement les autres, et la dette des départemens, à la mort de Méhémet-Ali, s’élevait à un chiffre énorme.

On sait que le règne d’Abbas-Pacha ne modifia point cette situation ; mais le premier soin de Mohammed-Saïd à son avènement a été d’apporter à ce mal extrême un remède radical. Il fit d’abord table rase de tout le passé. Il accorda remise entière aux villages de tout l’arriéré des contributions, et il ne s’en tint pas là. Son but était de rendre plus prospère la condition du peuple, de régulariser la perception des impôts et d’encourager l’agriculture. Il renonça au monopole, et par conséquent aux contributions en nature. Chacun devant avoir désormais la faculté de vendre ses produits à son gré, c’est-à-dire de les échanger contre de l’argent, Mohammed-Saïd décréta le paiement des impôts en numéraire. C’était une révolution économique qui entraînait avec elle une véritable révolution sociale. La possession de l’argent est un commencement d’émancipation. Quand cesse chez un peuple en servage le mode barbare des échanges en nature, on peut dire que ce peuple a fait un grand pas dans la voie de la civilisation. Quand il s’y joint le droit de propriété, la faculté d’acheter et de vendre librement, la possibilité de s’enrichir, on peut dire que ce même peuple est mis hors de page. Il dépend de lui de prendre parmi les nations civilisées le rang qui convient à son caractère et à ses aptitudes.

Toutefois il y avait à ménager une transition. Ce n’était pas après de longues années d’un régime tout différent que les cultivateurs égyptiens pouvaient se trouver immédiatement en mesure de profiter du bienfait qui leur était accordé. La plupart, même parmi ceux qui jouissaient d’une aisance comparative, n’avaient pas d’argent. Avant qu’ils se fussent procuré du numéraire pour acquitter l’impôt, il fallait qu’un intervalle de temps se fût écoulé pendant lequel ils eussent produit une récolte, qu’ils l’eussent vendue, et qu’ils en eussent obtenu le paiement. Mohammed-Saïd avait prévu la difficulté, et il y avait d’avance porté remède avec une honorable sollicitude. D’après ses ordres, des délais ou même des remises d’impôt pendant une année ont été accordés aux villages qui n’étaient pas en état de se mettre immédiatement au niveau du régime nouvellement inauguré. Depuis lors, la contribution rentre régulièrement et sans peine dans les caisses publiques. La population régnicole est généralement industrieuse et économe. Elle a bien vite compris les avantages que le vice-roi lui faisait ; elle s’est mise sur-le-champ en mesure d’en profiter. Le prince s’est montré d’ailleurs administrateur plein de prévoyance. Abandon d’arriéré, remises d’impôts, dégrèvemens de toute sorte seront bien vite compensés et au-delà par le développement des cultures. La régularité des recettes donne déjà au trésor la certitude d’un revenu sur lequel il n’était pas possible de compter à l’époque de désordre et de déficit qu’avaient amenée les malversations et l’arriéré. Les malversations, du moins en cette matière, ne sont plus praticables, puisque le montant total des recettes à opérer est connu, et que la rentrée en doit être faite aux époques fixées. Quant à l’arriéré, il n’y en a plus. D’un autre côté, les terres qui étaient tombées en friche sont remises en culture ; la population ne cherche plus dans l’émigration un refuge contre des exactions qui étaient inévitables avec le précédent système. La perception a été réglée autant que possible d’après le mode usité en France. Le cheik-el-beled reste à peu près étranger à ce service, qui se fait au moyen de receveurs. Les cotes étant établies par avance et personnelles à chaque cultivateur, l’intermédiaire du chef de village est devenu inutile ; les taxes se paient mensuellement, et de la sorte les retards ne sont jamais assez considérables pour grever les cultivateurs d’un arriéré dont ils ne puissent aisément se délivrer. Du reste, s’il arrivait que, par suite de maladies, de négligence, d’épizooties, tel ou tel habitant d’un village fût hors d’état de payer sa contribution dans l’année, il pourrait vendre sa portion de terre, et il ne manque pas en ce moment de gens en Égypte qui ont de l’argent pour s’agrandir. En résumé, l’arriéré que Saïd-Pacha a sacrifié, et sacrifié sans réserve aucune, puisqu’il a jeté au feu tous les papiers qui y étaient relatifs, s’élevait à 80 millions de piastres ; c’était le sixième à peu près de ce que produisait annuellement le myry ou impôt foncier sous Méhémet-Ali.

Cependant là ne s’est pas bornée la générosité de ce gouvernement réformateur. Dans l’intérêt de la liberté commerciale, il a aboli les octrois et les douanes intérieures. Ces impôts étaient une autre source de vexations et une nouvelle entrave pour l’industrie des habitans. Les élémens nous manquent pour établir ici ce que rapportaient à Méhémet-Ali et à son successeur Abbas les douanes intérieures. Ce qu’on peut affirmer, c’est que la douane de Deraouy, près d’Assouan, qui était la plus pernicieuse, puisque son produit principal était le droit sur les nègres esclaves qu’on amenait de l’intérieur, donnait autrefois un revenu moyen de 250 bourses ou 31,250 francs. L’abolition de l’esclavage, décrétée par Méhémet-Ali et réalisée par Saïd-Pacha, a fait cesser les importations de nègres, et par conséquent la douane de Deraouy est tombée d’elle-même. Les autres douanes intérieures ont été supprimées. Le revenu qu’elles produisaient n’était d’ailleurs pas très considérable. Les octrois avaient plus d’importance. On devait payer un douzième ad valorem à l’entrée des villes. Cette taxe, déjà très forte, était de beaucoup augmentée par suite du mode de perception. Le gouvernement la cédait à des apaltateurs, sorte de fermiers-généraux, qui se chargeaient d’en opérer le recouvrement. Leur avidité était grande et presque sans frein. On ne payait pas le droit à la porte de la ville, au moment où, la marchandise reconnue, les quantités vérifiées, la somme à prélever déterminée, l’importateur est encore libre de se soustraire à un impôt qui lui paraît trop élevé en renonçant à franchir l’entrée. On acquittait les taxes à l’intérieur, alors que la marchandise, ayant été introduite dans la ville et ne pouvant plus échapper au droit, se trouvait à la merci de l’apaltateur. Tous les genres de fraude, d’arbitraire étaient employés pour tirer du contribuable beaucoup plus qu’il ne devait. En réalité, les marchandises, au lieu du douzième, payaient le quart et même le tiers de leur valeur. Les apaltateurs s’enrichissaient ; l’impôt, tout exorbitant et vexatoire qu’on l’avait rendu, ne produisait que fort peu ; le commerce était entravé.

Il fallait, ou bien réformer le système de perception, ou supprimer l’impôt même. C’est à ce dernier parti que le vice-roi s’est définitivement arrêté. En changeant le mode de recouvrement de l’impôt, en substituant la perception en argent à la perception en nature, le vice-roi décrétait, par le fait, l’abolition du monopole qu’avait exercé Méhémet-Ali, et l’affranchissement de la culture et du commerce. Du moment qu’on exigeait de l’habitant le paiement de ses contributions en espèces, il fallait de toute nécessité le laisser libre d’échanger ses produits contre de l’argent. Dans la pensée de Saïd-Pacha, les deux réformes étaient la conséquence l’une de l’autre. Il les a opérées simultanément.

Nous ne reviendrons pas sur les abus du monopole tel que l’avait organisé Méhémet-Ali. Ce système, a été souvent exposé, et nous en avons rappelé les principaux traits. Le pacha en tirait un revenu considérable ; mais le monopole entraînait la ruine infaillible des cultivateurs, il eût fini même par les condamner à la famine, si les fellahs n’avaient pas été habitués à une grande frugalité, et si leurs besoins n’avaient pas été très faciles à satisfaire. Un paysan égyptien peut vivre sans dépenser plus de dix centimes par jour. La prodigieuse fertilité du sol, l’étendue des terres cultivables, contribuaient d’ailleurs à maintenir à flot les cultivateurs les plus industrieux ; mais il est incontestable que, sous un pareil régime, la population ne pouvait qu’être très misérable.

Quant au but principal que poursuivait le vice-roi, et qui était de faire rendre à l’Égypte autant de produits agricoles qu’elle en pouvait donner eu égard à la population, il était complètement atteint. En effet, des terres laissées jusqu’alors sans culture étaient ensemencées ; des produits négligés sous le gouvernement des mameloucks reparaissaient sur les marchés ; le cultivateur, n’importe sous l’empire de quelle influence, recommençait à travailler au-delà de ce qu’il fallait pour suffire aux besoins de chaque jour. L’Europe apprenait à compter sur l’Égypte pour compléter ses approvisionnemens en blés, graine de lin, sésame, cotons, etc. Le gouvernement du pays voyait ses revenus s’accroître considérablement. L’Égypte reprenait sa place dans le monde. Les états européens tournaient les yeux de ce côté quand ils avaient à calculer les chances de renaissance et de durée de l’empire ottoman. Ce fut l’âge d’or des négocians européens établis à Alexandrie. Ceux qui purent se mettre bien en cour firent des bénéfices énormes en achetant au pacha les marchandises à un prix déjà fort avantageux pour celui-ci, mais bien inférieur encore à la valeur qu’elles atteignaient sur les marchés d’Angleterre, de France et d’Autriche. D’après ce que nous avons dit du mode de perception des impôts et d’évaluation des récoltes versées par les cultivateurs dans les magasins du gouvernement, on comprend que des produits livrés ainsi à vil prix pouvaient supporter deux ventes : celle du pacha aux spéculateurs, celle des spéculateurs au commerce d’Europe, et laisser encore aux uns et aux autres un bénéfice considérable.

Les choses allèrent ainsi jusqu’en 1838. À cette époque, un traité fut signé entre les puissances européennes et l’empire ottoman. D’après ce traité, il fut convenu que chacun désormais pourrait trafiquer librement dans toutes les possessions relevant de la puissance turque, à la condition de payer un droit de sortie qui fut fixé à 12 pour 100 de la valeur. Cette convention s’étendait implicitement à l’Égypte et ne tendait à rien moins qu’au renversement complet du système de monopole en vigueur dans les états de Méhémet-Ali ; mais le vieux pacha n’était pas homme à renoncer si vite à un régime qui enrichissait son gouvernement. Précisément à cette époque il préparait son armée pour le grand coup qu’elle devait frapper en Syrie, sous la conduite d’Ibrahim. Ce n’était donc pas le moment de compromettre les finances du pays, ou du moins de diminuer ses revenus. Il tourna la difficulté. Il allégua que, les fellahs n’ayant pas d’argent pour payer les contributions, il se voyait encore dans la nécessité de percevoir l’impôt en nature. Ce mode de paiement le mettait dans l’obligation de continuer à recevoir les produits dans les magasins et à les vendre ; seulement il fit une concession à l’esprit du traité en ne les vendant plus à l’amiable. Cette concession n’était qu’apparente ; le pacha continuait à s’entendre avec des négociant ; il leur vendait, pour un prix fixé à l’avance, les produits dont il disposait. On faisait alors un simulacre d’enchères publiques. Les négocians, qui avaient des arrangemens secrets avec le vice-roi, poussaient les enchères assez haut pour écarter tous les concurrens : les produits leur étaient donc adjugés ; mais le prix restait tel qu’il avait été réglé entre eux et le pacha. Méhémet-Ali évitait ainsi les hasards de l’adjudication publique, tout en ayant l’air de la subir.

Abbas-Pacha, non moins que son grand-père, était partisan du monopole ; mais sa politique était plus vulgaire et plus timide. D’ailleurs, dès qu’un pays commence à prospérer, dès que l’activité productive s’y est développée, n’importe par quel moyen, la liberté d’acheter et de vendre lui devient aussi nécessaire que l’air aux plantes, la pente aux fleuves. Cette loi est d’autant plus forte que la puissance commerciale d’un pays est plus grande. L’Angleterre en fournit un éclatant exemple, puisqu’ayant commencé par mettre son industrie et son commerce sous la tutelle d’un système protecteur des plus rigoureux, elle en est arrivée au libre échange. L’édifice du monopole n’étant plus, sous Abbas-Pacha, surveillé avec la même autorité que sous le gouvernement de son prédécesseur, le commerce s’agita dans ses entraves ; il profita de toutes les issues pour chercher l’air et la lumière. Le traité de 1838 l’y aida puissamment. Ainsi, malgré l’élévation de l’impôt, malgré les exactions subalternes, les cultivateurs trouvaient le moyen de produire un surplus d’objets d’exportation qui donnait matière à des transactions Libres et directes. Des négocians grecs, français et autres commençaient à expédier des agens dans l’intérieur avec mission d’acheter cet excédant et de l’envoyer à Alexandrie. C’était la naissance d’un commerce qui a pris aujourd’hui une grande extension. Ces opérations ne furent jamais vues d’un bon œil par le successeur immédiat de Méhémet-Ali. Il n’osait les interdire, car l’Europe s’y trouvait mêlée ; mais il les contrariait sous main. Des ordres secrets gênaient tous les mouvemens des agens commerciaux envoyés dans l’intérieur du pays. Les gouverneurs défendaient par exemple de louer des embarcations pour le transport sur le Nil des produits achetés aux cultivateurs. Saïd-Pacha, loin d’imiter la conduite de son prédécesseur, est entré franchement dans la voie de l’émancipation du commerce égyptien. Il a levé toutes les barrières qui pouvaient entraver le développement des transactions. Le régime qu’il a établi peut être exposé en peu de mots : liberté de cultiver les produits que chaque propriétaire, chaque paysan juge devoir donner le plus de bénéfice ; liberté de vendre sa récolte à tout acquéreur, d’en fixer le prix et d’en exiger la contre-valeur en espèces ; liberté de transporter les produits par tous les moyens et par toutes voies ; abolition des douanes intérieures qui entravaient et surchargeaient de frais la circulation des marchandises. Sincèrement adopté et maintenu avec toute la loyauté et la fermeté nécessaires, ce régime a donné des résultats déjà très remarquables.

Depuis 1838, le commerce extérieur d’Alexandrie a suivi une progression constante. L’augmentation a été de 15 pour 100 sur 1838, de 41 pour 100 sur 1839, de 78 pour 100 sur 1840. En 1841, le mouvement commercial du port d’Alexandrie, entrée et sortie, était de 81,173,000 francs. Dix ans plus tard, il s’élève à près de 103 millions de francs. En 1852, il atteint 121 millions de francs ; en 1854, 123,261,964 fr. ; en 1855, 168,301,886 francs ; en 1856, 183,901,913 fr. Ces résultats, déjà fort satisfaisans, sont néanmoins peu de chose auprès de ce qu’on a le droit d’attendre d’une terre aussi fertile que l’Égypte pour peu que l’on continue à laisser les cultivateurs libres de produire et libres d’exporter comme aujourd’hui. Dans cet admirable pays, il n’y a qu’à laisser agir la nature. Le reste va de soi. Un fait du reste peut servir à démontrer le développement considérable qu’a pris l’activité commerciale en Égypte : c’est que la spéculation sur la place d’Alexandrie a déjà les allures fiévreuses qui la caractérisent dans quelques grandes villes de l’Europe. Là, comme sur notre continent, des fortunes s’élèvent et disparaissent avec une rapidité féerique. On achète sur parole des produits dont on ne prend jamais livraison et qu’on cherche à revendre avec bénéfice. Ce bouillonnement à la surface n’empêche pas heureusement que le fleuve ne coule à pleins bords, avec calme et profondeur. Ce que le commerce fait pénétrer chaque jour de bien-être dans l’intérieur de l’Égypte, ce qu’il y répand d’aisance est incalculable. Il y sème aussi des idées d’ordre, de travail ; il y encourage les progrès de la culture. La transformation est si grande, que le commerce intérieur passe déjà dans les mains des habitans du pays, qui finiront par en disposer entièrement. Leur connaissance parfaite des usages locaux, leur sobriété, leur économie sévère rendent leur concurrence très redoutable pour les agens des négocians européens.

Aujourd’hui la plupart des barques chargées de grains, de coton et autres denrées qu’on voit passer sur le canal Mahmoudieh, à destination d’Alexandrie, sont frétées et même conduites par des habitans de l’Égypte qui ont acquis directement ces produits des cultivateurs dans l’intérieur du pays, et qui les livrent aux négocians européens d’Alexandrie avec un bénéfice notable. Ces achats sont toujours payés comptant, en espèces. Des échanges opérés dans de telles conditions sont nécessairement très profitables aux commerçans égyptiens. Pendant mon séjour à Alexandrie, au mois de décembre 1856, un des négocians les mieux placés de cette ville me disait qu’il venait de faire compter, en échange de marchandises, 400 guinées en or (10,000 francs) à l’une de ces femmes indigènes qui marchent pieds nus et sont misérablement vêtues d’une blouse de coton bleu.

Le vice-roi, en assurant de telles ressources au peuple placé sous son autorité, a mérité non-seulement la reconnaissance de ses sujets, mais aussi l’estime de l’Europe. Il n’a d’ailleurs laissé subsister aucune trace du système qu’il s’était, proposé de changer ; il l’a réformé dans toutes ses ramifications. Considérant que la liberté et la rapidité de la circulation sont absolument nécessaires au développement de la production et du commerce, il avait aboli, comme on sait, toutes les douanes intérieures. Il a continué son œuvre en supprimant un autre genre de monopole également très nuisible : c’est celui dont la navigation de la Mer-Rouge était devenue l’objet. Autrefois le gouvernement égyptien avait établi à Suez une règle d’après laquelle les bateaux ne pouvaient sortir du port que par ordre de numéros. Tant que le numéro 1 n’avait pas terminé son chargement ou n’était pas prêt à partir, le numéro 2 était obligé d’attendre, et ainsi de suite. Les expéditeurs de marchandises par la Mer-Rouge, pour peu que l’envoi fût urgent, étaient donc obligés d’en passer par toutes les conditions qu’il plaisait au patron du bateau portant le numéro 1 de leur imposer. Les marchandises avaient ainsi à supporter soit un fret excessif, soit des retards ruineux. Mohammed-Saïd a supprimé ce règlement barbare. Maintenant on charge les bateaux à fret quand on peut, on les expédie quand on veut ; les règlemens du port n’ont rien qui puisse ralentir les mouvemens de la navigation, et le fret, livré à la libre concurrence, a diminué sensiblement.


III

L’œuvre réformatrice qui a donné à l’Égypte un meilleur système d’administration et de propriété se complète par des mesures destinées à développer les aptitudes diverses de la population égyptienne, soit en cultivant son esprit, soit en ouvrant à son activité la carrière des grands travaux industriels.

Quel système d’instruction publique fallait-il adopter en Égypte ? Méhémet-Ali n’avait pas hésité à organiser l’instruction publique de son pays sur le modèle de la nôtre. Il avait nommé un ministre de l’instruction publique et constitué sous la présidence de ce haut fonctionnaire un conseil de l’enseignement. Il avait divisé les écoles en trois groupes : les écoles primaires, où l’on enseignait les élémens de la langue arabe et l’arithmétique ; les écoles préparatoires, où l’on apprenait la langue turque, les mathématiques élémentaires, la géographie, l’histoire, le dessin ; les écoles spéciales, qui étaient celles du génie, dite polytechnique, d’artillerie, de cavalerie, d’infanterie, de médecine, de médecine vétérinaire, d’agriculture, de langues, de musique militaire, d’arts et métiers. Dans la plupart de ces derniers établissemens, l’enseignement comprenait les élémens de la langue française. Plusieurs des écoles fondées par Méhémet-Ali étaient nées sous l’empire de circonstances tout exceptionnelles ; elles ne pouvaient raisonnablement être maintenues après la lutte à laquelle vint mettre fin le hatti-chérif de 1841. Le prince qui entretenait une armée de cent soixante mille hommes avait à préparer tous les moyens de conduire, d’approvisionner et de soigner une réunion d’hommes si considérable : tandis qu’on recrutait des soldats dans le pays, on élevait des officiers dans les écoles, on y formait des médecins ; mais c’eût été folie que de conserver à grands frais de telles institutions, lorsque l’armée avait été réduite à douze mille soldats. Mohammed-Saïd n’a donc pas songé à relever de leur ruine des établissemens purement militaires, tels que l’école du génie, l’école d’artillerie, l’école de cavalerie, l’école d’infanterie. Il a remplacé tous ces établissemens par deux écoles spéciales, l’école d’état-major et l’école militaire, qui suffiront amplement aux besoins d’un effectif sagement réduit.

Il n’en était pas de même de l’école de médecine, fondée par Clot-Bey, et qui, avec le temps, peut doter l’Égypte d’un corps de médecins indigènes, procédant d’une manière régulière d’après les méthodes usitées en Europe. Quant aux médecins européens établis dans le pays, leur science ne profite guère qu’à leurs compatriotes ou à l’aristocratie, car ils ne peuvent avoir aucun accès auprès de la masse des habitans, dont ils ignorent le langage, dont ils froissent involontairement les usages, et à qui ils inspirent, en qualité de chrétiens, une défiance, pour ne pas dire une répugnance, difficile à vaincre. L’école de médecine fut fondée sous Méhémet-Ali, en 1827, à l’hôpital d’Abouzabel et transférée ensuite au Caire. Cet établissement ne fut pas très heureux à sa naissance ; il excita beaucoup de répugnance religieuse, beaucoup de jalousies : on prétendit que l’enseignement y était mal dirigé et à peu près stérile. Des élèves rassemblés un peu au hasard ne pouvaient assurément pas du premier coup former des officiers de santé très capables. Tels qu’ils étaient, ils valaient déjà beaucoup mieux sans doute que les barbares praticiens du pays. Une telle institution ne pouvait évidemment qu’être défectueuse au début ; mais elle avait un grand avenir, et méritait qu’on l’encourageât et qu’on en assurât le maintien.

Méhémet-Ali, après les désappointemens de 1840, eut un mouvement d’humeur contre l’Europe. Les coups de canon tirés contre ses troupes lui semblèrent impolitiques et inintelligens ; ils faisaient brèche à l’édifice de civilisation qu’il avait construit avec des matériaux empruntés à l’Occident. Dans son opinion, c’était comme si les quatre puissances liguées contre l’Égypte eussent tiré contre elles-mêmes et contre l’influence croissante de leurs idées en Orient. Après la conclusion de la paix, il laissa tomber, au milieu de l’indifférence publique, la plupart des établissemens d’instruction, et l’école de médecine fut du nombre. Mohammed-Saïd a tenu à honneur de relever cette école et de la réorganiser. Le 10 septembre 1856, la réouverture de cet utile établissement avait lieu en présence du ministre de l’intérieur, des cheiks-ul-islam et des ulémas, dont l’adhésion était certes fort importante.

Former des officiers pour commander son armée, instruire des Égyptiens dans la pratique de l’art de guérir, voilà donc ce que le vice-roi a jugé le plus urgent. L’étude des lettres lui a paru devoir être réservée pour l’élite des jeunes gens de ses états. Il n’a pas cru convenable d’y appeler ses sujets en masse. Il avait le souvenir des tentatives avortées de son père. Méhémet-Ali avait réuni dans les nombreux établissemens que nous avons cités plus de neuf mille élèves ; mais il n’avait réussi qu’à les plier à une discipline tout extérieure, à laquelle échappait leur esprit. Les familles considéraient l’obligation d’envoyer leurs enfans au collège à peu près du même œil qu’elles envisageaient la nécessité de les diriger sur l’armée. On en a vu qui mutilaient les enfans dans l’espoir qu’ils seraient ensuite regardés comme impropres à entrer dans les établissemens d’instruction publique, et pourtant les élèves étaient bien logés, bien nourris, et même payés ! Il existe encore néanmoins, au Caire notamment, des écoles secondaires fréquentées par un nombre restreint de jeunes gens appartenant à l’aristocratie du pays ; mais le vice-roi n’a pas jugé utile de donner de grands développemens à ces institutions, ni de les multiplier. Ce n’est pas à dire que cet état de choses doive durer indéfiniment. La création d’écoles primaires un peu mieux conduites que celles des mosquées serait surtout opportune.

On aime à penser que le vice-roi n’a pas entendu se priver des lumières et des secours qu’assurerait à son gouvernement un corps de jeunes gens spécialement instruits dans les sciences, les arts, et même les lettres. Ainsi s’expliquent le maintien et la réorganisation de l’école égyptienne de Paris. L’idée de fonder ce qu’on a nommé la mission égyptienne, c’est-à-dire une école spéciale de jeunes Égyptiens à Paris, appartient à M. Jomard. Cette suggestion ayant été accueillie avec faveur par Méhémet-Ali, quarante élèves furent envoyés en France, et débarquèrent à Marseille en 1826. Ils furent bientôt suivis de nouveaux condisciples. Appeler des Égyptiens en France, c’est-à-dire soustraire ces jeunes esprits à l’influence d’une société énervée, ignorante, pour les transplanter au centre des lumières, c’était en elle-même une tentative excellente, mais qui demandait pour réussir des efforts persévérans et une direction intelligente. Or le gouvernement de Méhémet-Ali eut un tort : ce fut de ne pas tenir compte des spécialités. Tel élève qui avait étudié la marine fut employé dans l’armée de terre ; tel autre qui avait étudié l’administration fut occupé à traduire des ouvrages militaires. Il en résulta que la mission ne profita pas sensiblement à l’Égypte. Les élèves, déclassés dans leur pays, employés à des travaux auxquels ils ne s’étaient pas crus destinés, ne pouvaient manquer de céder à l’entraînement général ; ils ne tardaient pas à modeler leur conduite sur celle de tous les autres fonctionnaires, à oublier tout ce qu’ils avaient vu, tout ce qu’ils avaient appris, tout ce qu’ils avaient pensé. Pourtant le germe d’une civilisation supérieure ne pouvait manquer de s’étendre avec le nombre des élèves que le gouvernement égyptien n’a pas cessé d’envoyer en France. Bien que cette mission fort coûteuse ait produit peu de résultats jusqu’à ce jour, il est impossible qu’à la longue l’administration du pays n’en tire pas profit [4].

Si le gouvernement égyptien n’a pas réussi encore à organiser un système d’instruction satisfaisant, il a été plus heureux quand il s’est agi de favoriser, par de grands travaux publics, cette renaissance industrielle de l’Égypte, commencée par Méhémet-Ali, et qui peut être regardée comme un des élémens de sa régénération morale. Parmi ces travaux, un des premiers par l’importance des résultats déjà obtenus est sans contredit le chemin de fer qui unit Alexandrie à Suez, et qui d’abord ne devait aller que du Caire à la Mer-Rouge.

Vers l’année 1837, au moment où le chemin de fer de Liverpool venait d’être terminé, le gouvernement anglais fit à Méhémet-Ali des ouvertures pour l’établissement d’une voie ferrée du Caire à Suez. Il est remarquable que la première pensée de ce gouvernement, dès qu’il vit Londres unie au principal port de commerce de la Grande-Bretagne, et avant même de commencer les autres travaux qui devaient plus tard couvrir de railways les îles britanniques, fut d’accélérer par l’Égypte ses communications avec l’Inde. Toujours prêt à encourager toutes les entreprises qui pouvaient seconder son activité réformatrice, Méhémet-Ali, sans plus ample informé, commanda le matériel nécessaire ; mais il eut tout aussitôt à compter avec la politique européenne. La France en particulier ne vit pas sans répugnance un projet qui, d’après les termes de la proposition faite au pacha, pouvait mettre l’Égypte entre les mains des Anglais. Une mesure de prudence que prit alors Méhémet-Ali vint rassurer tous les intérêts. À cette époque, le transit des voyageurs et des marchandises à destination Ou en retour de l’Inde se faisait en barques sur le Nil, en voitures et à dos de chameau. On avait organisé un service de navigation, des relais de bêtes de somme et de chevaux ; on avait établi des stations, des auberges, ou l’équivalent. Enfin, sur tout le parcours d’Alexandrie à Suez, le service de communication était établi d’après le système qui est encore en vigueur sur une partie de la route, entre le Caire et Suez, où les travaux de la voie ferrée ne sont pas achevés. C’était toute une administration, et elle était entièrement entre les mains des Anglais. Le pacha crut convenable de substituer son autorité directe à celle que les agens britanniques exerçaient sur la ligne du transit. Il attendit l’occasion et ne la laissa pas échapper. Le directeur de l’exploitation ayant été trouvé en faute, il désintéressa les agens anglais et leur substitua ses propres employés.

Cependant le projet d’établissement du chemin de fer restait toujours suspendu. Méhémet-Ali avait calculé que ce travail lui coûterait 25 millions du Caire à Suez, et ce parcours ne pouvant offrir d’utilité que pour les communications avec l’Inde, il était permis de prévoir que l’exploitation en serait onéreuse. Il s’appuya sur ces considérations pour ajourner toute réponse à la proposition anglaise. C’est en 1845 qu’il avait pris entre ses mains l’administration du transit, et jusqu’à sa mort, arrivée en 1848, il resta sourd aux instances de l’Angleterre.

Abbas-Pacha, son successeur, craignait les Anglais plus qu’il ne leur était sympathique. Préoccupé surtout de s’assurer la jouissance tranquille de son pouvoir et d’en faire tourner toutes les prérogatives au profit de ses passions, il était l’ennemi des innovations, des améliorations, surtout lorsqu’elles ne devaient avoir cours qu’avec difficulté et à travers le conflit des influences diplomatiques. L’Angleterre ne se découragea pas cependant : elle réitéra ses instances, qui ne furent pas mieux accueillies. C’est alors qu’elle modifia son projet de manière à le rendre plus acceptable. Construire un chemin de fer du Caire à Suez, à travers un désert, c’était travailler trop ouvertement dans des vues purement anglaises et manifester un dédain trop marqué pour l’intérêt du pays auquel on demandait l’exécution de cette voie ; mais établir un railway d’Alexandrie au Caire, à travers les provinces les plus fertiles et les plus peuplées de l’Égypte, c’était tout différent. L’intérêt anglais se dissimulait ici sous celui de la population égyptienne, et la proposition perdait ce caractère d’égoïsme qui d’abord en avait presque justifié le rejet.

Il y eut alors dans la diplomatie en Orient un changement de front très remarquable. Lorsque Méhémet-Ali avait pris la résolution d’éluder les demandes de l’Angleterre, il s’était abrité derrière le gouvernement de Constantinople, et il avait laissé dire que le consentement du sultan était indispensable pour l’exécution d’un tel travail. Naturellement les Anglais avaient protesté contre cette interprétation des traités, parce qu’elle paraissait devoir être soutenue par la France ; ils avaient dit avec beaucoup de raison que ce travail rentrait dans les attributions du prince chargé de l’administration intérieure de l’Égypte ; mais après 1848 l’Angleterre, ayant vu son influence grandir dans les conseils du sultan, profita de la position prépondérante qu’elle était en train d’y acquérir pour peser sur Abbas-Pacha. Lord Stratford de Redcliffe, ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de la Sublime-Porte, reçut l’ordre d’insister auprès du divan pour obtenir qu’il secondât les vues du gouvernement britannique. En effet, le pacha d’Égypte ne tarda pas à recevoir une lettre du sultan par laquelle il était mis en demeure de construire enfin ce chemin de fer dont l’exécution était sollicitée depuis plus de dix ans. Abbas se trouva fort empêché dès-lors entre les sollicitations de l’Angleterre appuyées par la Porte et le veto que la diplomatie française avait prononcé sous le gouvernement de Louis-Philippe. Du reste, comme il penchait beaucoup à ne rien faire, et qu’il ne voulait cependant blesser ni le sultan, ni les Anglais, il envoya à Paris un agent, pensant peut-être provoquer ainsi de nouveaux délais ; mais les temps et la politique étaient changés. Le gouvernement français n’avait plus d’objection contre l’établissement du chemin projeté, et l’agent d’Abbas-Pacha reçut au ministère des affaires étrangères la réponse la moins favorable à ses vues. Manquant désormais de point d’appui pour continuer sa résistance, le gouvernement du pacha dut s’exécuter de bonne grâce.

Un ingénieur anglais fit un premier tracé, qui par le fait ne se trouva pas très praticable, bien que l’auteur eût demandé et obtenu pour prix de son travail la somme énorme de 56,000 livres sterling (1,400,000 francs) et même davantage. Il fallut rectifier le tracé, et l’on s’adressa au même ingénieur, qui réclama une nouvelle rémunération fixée par lui à 16,000 livres sterling (400,000 francs) ; mais cette prétention parut exorbitante, même au consul d’Angleterre, M. Bruce. Ce fonctionnaire, choisi pour arbitre entre le gouvernement égyptien et l’ingénieur britannique, jugea que ce dernier serait très convenablement rétribué, s’il recevait 6,000 livres sterling, somme qui lui fut comptée en effet. En définitive, le chemin de fer d’Alexandrie Il Suez fut exécuté principalement par des ingénieurs égyptiens, ceux que l’ingénieur anglais avait engagés dans les îles britanniques s’étant trouvés généralement incapables de faire ce qu’on appelle les travaux d’art. En 1854, il était fort avancé, lorsqu’à la mort d’Abbas-Pacha Mohammed-Saïd arriva au pouvoir. Moins de deux ans après, le 1er janvier 1857, la voie ferrée d’Alexandrie au Caire était livrée à la circulation. Quelques mots suffiront pour donner une idée des travaux de construction du chemin et des régions qu’il traverse.

Au sortir d’Alexandrie, la voie ferrée longe le lac Maréotis, qui s’étend sur un vaste espace dans le voisinage de la ville. Ce lac, où les Anglais ont introduit l’eau de la mer pendant la guerre contre la France en 1801, était autrefois rempli d’eau vive et contenait une grande quantité de poissons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un immense marais qui dépose une couche de sel. Dès le temps de Méhémet-Ali, il avait été question de rendre cette grande étendue de terrain à la culture. On aurait commencé par l’inonder d’eau douce, qui aurait lavé les terres et y aurait déposé un limon fertile ; mais l’exécution de ce dessein a dû être ajournée. Aussi le voyageur qui s’éloigne d’Alexandrie éprouve-t-il d’abord une impression pénible à la vue de cette plaine inculte, çà et là baignée par une eau stagnante que le vent ride à peine. Cependant cette impression de tristesse s’efface peu à peu devant la verdure qui borde à gauche le canal d’Alexandrie, en vue duquel le chemin de fer se tient jusqu’à Damanhour, située à peu près au tiers de la route d’Alexandrie au Caire. À partir de Damanhour, le chemin de fer incline au sud-est, tandis que le canal remonte vers le nord, et le train court droit au Nil, branche de Rosette, qu’il atteint à Dahari, un peu au-dessus de la ville de Chebreket. À cent pas de la rive, la locomotive s’arrête, on la détache, et on la remplace par de paisibles attelages de bœufs qui conduisent les wagons, d’un pas sur et lent, jusqu’au fleuve, où le train est placé sur un radeau pourvu d’une machine à vapeur. Les voyageurs traversent ainsi le fleuve à bac. De l’autre côté, de nouveaux attelages les conduisent à une locomotive frémissante qui les emporte à travers le fertile pays situé entre les branches de Rosette et de Damiette. Bientôt on arrive à Tantah, ville riche et commerçante, entrepôt de beaucoup de marchandises qui viennent de l’intérieur, lieu de foire où se rendent les spéculateurs et les acheteurs sérieux, les représentans de maisons d’Alexandrie, de Marseille, de Trieste et d’Angleterre. En quittant la station de Tantah, le chemin se dirige presque droit au sud. Il franchit le bras de Damiette au pied d’un magnifique palais dont Abbas-Pacha aimait le séjour, et qui, étant situé à l’angle que forme le fleuve par un brusque détour, domine les plus belles eaux et la plus resplendissante campagne du monde. De là au Caire, il n’y a plus qu’une petite distance.

L’aspect général du pays sur le parcours de la voie ferrée, bien qu’un peu monotone, n’est pas sans intérêt. À une plaine immense, où l’horizon n’est fermé par aucune élévation de terrain, succèdent des champs admirablement cultivés et entrecoupés de mille canaux qui se croisent dans tous les sens, et qu’on pourrait comparer aux mailles d’un filet jeté à terre. Ici s’élèvent des villages composés d’une trentaine de huttes, construites avec de la boue ; là des villes en pierres, surmontées de minarets et de coupoles, abritées çà et là par des bouquets de palmiers. La population est laborieuse, active ; point de ces noirs couchés comme des lézards, le dos au soleil, pendant les heures du travail. Les uns puisent de l’eau pour l’arrosage des terres ; les autres lient des gerbes de maïs. Nous n’avons jamais vu d’habitations humaines donner une imitation plus parfaite d’une ruche en travail que tel ou tel village, aux rues étroites et sinueuses, où notre œil plongeait du haut des wagons, et où il était impossible de signaler la moindre trace d’oisiveté.

Le chemin de fer a été promptement adopté par la population indigène, et c’est un fait curieux à noter que la plus grande partie de ses produits provient du transport des fellahs. Dans le principe, on ne comptait guère sur d’autres revenus sérieux que ceux du transit anglais : voyageurs et marchandises. Au contraire ce sont les fellahs, payant 10 francs aux troisièmes places, qui font le bénéfice principal de l’exploitation. C’est un élément nouveau dans le calcul des revenus probables des entreprises projetées. Il arrivera en Égypte ce qui se produit partout ailleurs : la facilité et la rapidité des communications multiplieront à l’infini les voyages et les échanges. Transport par eau, transport par terre, canaux et voies ferrées, ont désormais dans le pays une clientèle assurée. Par le fait, le chemin de fer, que Méhémet-Ali supposait devoir être à charge à l’état, constitue l’une des ressources du trésor. La première année, il avait produit 30,000 bourses ou 3,750,000 fr. ; la seconde année, la recette s’est élevée à 40,000 bourses ou 5,400,000 francs.

Reste à terminer ce chemin jusqu’à Suez. On sait qu’à part une zone de terres cultivées autour du Caire, le pays est un désert entre cette ville et Suez. Suez est à peu près à la hauteur du Caire, et la route de poste est tracée en droite ligne entre ces deux villes : c’est le plus court chemin ; mais il y avait un double inconvénient à le suivre. D’abord il eût fallu passer à travers des terres cultivées qui, de ce côté et par exception, partent du Caire et forment comme un cap dans le désert. Or les propriétés particulières aux environs de cette ville ont une très grande valeur, et, pour désintéresser les possesseurs, il aurait fallu payer de 15 à 18,000 francs l’hectare. En second lieu, le désert est coupé par une ramification montagneuse du Mokattam, qui s’élève à 300 mètres au-dessus de la mer. La route de poste attaque de front ce point culminant, et le franchit au Gebel-Awebet. L’ingénieur chargé de l’exécution du railway a dû se proposer premièrement de ne point entamer les propriétés, secondement de tourner la difficulté que présentait le Gebel-Awebet, en l’abordant par le point le moins élevé et le plus aisé à franchir.

Au sortir du Caire, le tracé s’élève au nord, contourne les terres cultivées. Il incline ensuite à l’est en suivant le versant septentrional de la croupe montagneuse, tandis que la route de poste longe le pied du versant méridional. Parvenu au Gebel-Awebet, il rencontre un pli de terrain situé à 240 mètres seulement d’élévation, et il s’y engage, tandis qu’à quelques kilomètres au sud la route de poste franchit un col à 60 mètres au-dessus. Le chemin tourne alors droit au sud, et se dirige vers Suez en passant sous le fort d’Agerout. Le développement total de cette voie ferrée sera de 136 kilomètres. Au début, les travaux furent frappés d’une assez grande lenteur. Commencés en septembre 1855 avec quelques centaines d’hommes, les terrassemens n’ont pu être très vivement menés au sortir du Caire, parce que la ligne de terrains cultivés qu’il a fallu nécessairement traverser sur un espace de 5 kilomètres, le plus étroit qui se soit rencontré dans cette direction, n’a pu être ouverte qu’au fur et à mesure de l’enlèvement des récoltes ; puis l’opération a été un moment suspendue par l’entreprise immense du curage du Mahmoudieh et par les fêtes du ramadan. Le premier rail n’a été posé qu’en janvier 1856. Il a servi dès lors pour porter de l’eau, des vivres aux ouvriers, ainsi qu’au transport des matériaux. Au mois de septembre 1856, on n’avait poussé les terrassemens qu’à une distance de 13 kilomètres et posé les rails que jusqu’à 9 kilomètres 1/2. À cette époque, le vice-roi, qui méditait un voyage dans le Soudan, prit les mesures les plus vigoureuses pour hâter la construction du chemin et l’achever, s’il était possible, dans le délai d’une année. L’ingénieur chargé du travail, M. Mouchelet, demandait un effectif régulier et permanent de quatre mille ouvriers. Saïd-Pacha résolut de tripler ce nombre. Les gouverneurs de provinces reçurent l’ordre de réunir leurs contingens et de les conduire en personne sur le terrain. Ces prescriptions furent exécutées. Non-seulement le nombre d’hommes requis fut rassemblé, mais encore on pourvut à tous leurs besoins ; on leur distribua du pain frais qu’une locomotive apportait chaque jour. C’est à ces soins, à cette sollicitude qui s’étendent jusqu’aux plus humbles des sujets qu’on reconnaît un prince vraiment libéral et digne de gouverner. Une fois réunis en nombre suffisant, les ouvriers se mirent à la besogne avec une activité sans égale. Sous ces milliers de bras, la chaussée semblait se mouvoir d’elle-même et s’avançait peu à peu, lentement, mais toujours, comme la lave creusant son lit dans les montagnes. Les terrassiers étaient suivis par les poseurs de rails, qui étendaient sur le sol les lignes de fer avec une vitesse de 1 mètre 20 centimètres par minute, vitesse qui a pu atteindre à certains jours 1 mètre 33 centimètres par minute ou 80 mètres par heure, ce qui équivaut à la pose de 133 paires de rails dans une journée de dix heures de travail. Aussi, dès la fin du premier trimestre de 1857, avait-on achevé de poser les rails sur une longueur de 60 kilomètres. On calculait alors que les intentions du vice-roi auraient reçu leur accomplissement à l’époque qu’il avait fixée lui-même, et qu’avant un an le parcours entier du Caire à Suez serait en pleine activité de circulation. Tout porte à croire que cette prévision ne sera pas trompée.

L’Égypte n’a pas moins besoin de voies navigables que de chemins de fer, et l’entretien des canaux est même pour elle une question vitale. C’est par le moyen de ces artères artificielles qu’on est parvenu à fertiliser de vastes espaces de terrain situés trop loin des rives du fleuve pour recevoir directement le bienfait de ses infiltrations et de ses débordemens. Le canal Mahmoudieh a par exemple toute une histoire qui mérite d’être brièvement racontée.

Ce canal s’ouvre dans la branche de Rosette, près d’un village qu’on nomme Atfeh, et il se dirige, en décrivant de légères courbes, sur Alexandrie, c’est-à-dire au nord-ouest. Il diffère des autres canaux en ce qu’il est utilisé surtout pour la navigation, tandis que les cours d’eau artificiels ont pour principal objet l’irrigation ; L’utilité de ce canal est très grande. Alexandrie étant devenue le principal, sinon l’unique port d’exportation de l’Égypte, et d’ailleurs les bras du fleuve ne donnant que pendant certains mois de l’année accès à des bâtimens d’un faible tonnage, il fallait faire arriver jusqu’à la capitale maritime du pays les produits de l’intérieur par une voie continue et moins dispendieuse que les transports à dos de chameau.

Méhémet-Ali commença le canal Mahmoudieh en 1819 ; plusieurs années furent consacrées à ce travail. On y occupa plus de trois cent mille fellahs. Malheureusement on n’avait pris pour leur bien-être et même pour leur subsistance aucune des précautions qu’exigeait l’humanité ; on n’avait pas formé d’approvisionnemens de vivres sur les lieux. L’eau manqua en maints endroits sur l’étendue de vingt lieues que parcourt le canal ; puis l’excès de fatigue, les mauvais traitemens, engendrèrent des maladies qui emportèrent les ouvriers par milliers. Dans l’espace de dix mois, il en périt environ douze mille, dont les ossemens gisent sous les chemins de halage qu’on avait alors élevés des deux côtés du canal, et qui ont été remplacés récemment par une belle route. Une seule chose étonne, c’est que la mortalité n’ait pas été plus grande encore, alors que tant de négligence et tant de dédain pour la vie humaine avaient signalé cet énorme travail.

Le canal fut fait. Il avait coûté cher : environ 7,500,000 francs, sans compter les hommes sacrifiés ; mais une grande pensée avait été réalisée, un nouvel élément de prospérité était acquis à l’Égypte. Les barques chargées des précieux tributs de l’intérieur arrivaient directement à Alexandrie, à moins pourtant que le fleuve n’eût dépassé, pendant l’inondation, une certaine hauteur, car il fallait en ce cas, pour éviter les ravages qu’eût causés infailliblement le débordement des eaux, fermer l’embouchure du canal avec une digue en terre palissadée, et les embarcations devaient être déchargées et rechargées à bras de l’autre côté de la digue. On alloua aux ouvriers un minime salaire. Pauvres gens ! leur sort eût été allégé même par cette rémunération bien faible, si l’on avait voulu la leur compter en argent ou même en nature ; mais point : on en fit déduction sur les contributions qu’ils avaient à payer, ce qui revient à dire qu’ils n’eurent à peu près aucun salaire.

On sait que le Nil charrie une grande quantité de limon qui, tout en fertilisant les terres, obstrue rapidement le lit des canaux. Le canal d’Alexandrie, auquel Méhémet-Ali avait donné le nom de Mahmoudieh en l’honneur du sultan régnant, ne tarda pas à s’ensabler. Moins de vingt ans après l’exécution, il était tellement chargé de vases et de détritus de toute espèce, que les fonds avaient sensiblement varié. En plusieurs endroits, ils s’élevaient tellement qu’on pouvait prévoir l’époque où les barques échoueraient en le parcourant ; mais les malheurs survenus pendant la construction du canal avaient tellement frappé les esprits, qu’on hésitait à en provoquer de semblables en entreprenant le curage du Mahmoudieh. Il existe encore en Angleterre quelques représentons d’une école politique qui vise à s’emparer un jour de l’Égypte. À l’époque dont nous parlons, ce parti était prépondérant, et il se montrait très hostile à Méhémet-Ali. Il ne lui avait point pardonné d’avoir réorganisé l’Égypte, de l’avoir mise dans une voie d’ordre et de progrès qui garantit son indépendance et forme le meilleur rempart contre l’ambition étrangère. Il se réjouissait fort de la destruction naturelle et lente, mais progressive, du canal Mahmoudieh. Il s’en faisait une arme contre le pacha, mettant en contraste les ambitieux projets qu’on lui prêtait, et contre lesquels s’était faite la coalition de 1840, avec l’impuissance où il était d’accomplir un simple travail d’utilité publique en Égypte même.

Quelque désir qu’ait pu concevoir Méhémet-Ali de relever ce défi, il en fut empêché jusqu’à sa mort, et ce n’est certes pas Abbas-Pacha qui pouvait tenter d’accomplir ce que son aïeul, n’avait pas cru devoir entreprendre. Le canal continua donc à s’envaser, et lorsque Mohammed-Saïd arriva au gouvernement de l’Égypte, le mal était devenu si grand, qu’il fallait nécessairement, ou bien y porter un remède immédiat, ou renoncer à utiliser désormais un ouvrage qui avait coûté tant de peine, tant d’argent et tant de bras. Le vice-roi n’hésita pas ; il décida qu’on opérerait le curage du Mahmoudieh, et que l’entreprise serait exécutée en peu de jours. Mohammed-Saïd disposait d’un élément de succès qui avait manqué à ses prédécesseurs, — la confiance du peuple égyptien et la ferme résolution de la mériter.

Il était important de se hâter. L’opération devait être terminée avant l’époque de la moisson, qui approchait. L’un des ingénieurs du vice-roi, M. Mougel, fut chargé de calculer ce qu’il y avait de matière à remuer pour curer le canal et ce qu’il faudrait de bras pour achever rapidement l’opération. Il supposa l’existence de trois millions de mètres cubes de vase répandus sur les quatre-vingt mille mètres de longueur du canal. Chaque ouvrier devant déplacer un mètre et demi de matière par jour, il fallait soixante-sept mille hommes pour curer le canal en un mois. L’ordre de réunir ce nombre d’ouvriers fut envoyé dans les provinces. Le contingent de chaque localité avait été fixé d’avance, et la part de travail qui revenait à chaque contingent avait été également déterminée. Il était entendu que les ouvriers retourneraient dans leurs foyers dès qu’ils auraient achevé le travail qui leur était assigné. C’était une prime accordée à l’activité. Au lieu de soixante-sept mille hommes, les provinces en envoyèrent cent quinze mille. On avait compris partout la nécessité d’en finir au plus vite. À peine arrivés, les travailleurs se mirent à l’œuvre. Les contingens avaient leur place marquée par des poteaux sur l’espace de vingt lieues où se développe le canal. On leur fit une distribution d’outils : une pioche par cinq hommes. L’un maniait l’instrument, un second chargeait les paniers, les trois autres transportaient en courant le contenu à l’endroit où le vice-roi avait décidé l’établissement d’une route. Chaque matin les ouvriers, sur toute l’étendue de la ligne, recevaient une ration de biscuit frais. En outre, des marchés de comestibles étaient établis à portée des travailleurs. Les temps sont bien changés, et la condition du paysan aussi, depuis le règne de Méhémet-Ali. À la misère a succédé l’abondance. L’argent n’est plus une rareté dans les mains des fellahs. Sous un gouvernement juste, ils ont déterré l’or qu’ils cachaient autrefois si soigneusement ; ils ne craignent plus d’exposer leurs économies au grand jour. Il en est qui font construire de belles maisons, qui achètent des terres et des bestiaux. Rien d’étonnant que l’argent circulât dans les mains des ouvriers employés à curer le canal, et qu’ils fussent en mesure de varier par des achats de vivres l’ordinaire que leur accordait le gouvernement.

Les médecins en chef des provinces de l’Égypte avaient reçu l’ordre de se rendre sur les lieux, accompagnés de leurs aides. On pouvait craindre une épidémie : des cas de choléra avaient été signalés à Alexandrie ; enfin on avait le souvenir de la catastrophe de 1819. Néanmoins, grâce aux sages précautions de l’autorité, le curage du canal fut exécuté en vingt-deux jours, sans qu’on eût perdu un homme, et sans qu’on eût compté plus de cinq malades par mille ouvriers. De plus, une belle route de dix mètres de large avait été construite dans le même espace de temps avec les vases mêmes retirées du canal. Cette route rend aujourd’hui de très grands services.

En définitive, cette opération a prouvé qu’on pouvait employer des centaines de mille hommes à un travail d’utilité publique en Égypte sans qu’il en résultât aucun accident. C’est un précédent qu’il est bon de noter et qui peut servir de réponse à ceux qui gémissent d’avance fort gratuitement sur le sort des fellahs dont les services pourraient être réclamés pour le percement de l’isthme de Suez. L’Égypte a l’habitude des grandes réunions d’hommes formées pour des œuvres pareilles. Il suffit d’interroger l’histoire pour s’assurer que les monumens impérissables du pays sont l’œuvre de populations entières. L’humanité demande seulement qu’on régularise cet usage, qu’on le rende lucratif pour les ouvriers, et c’est ce qui a été fait.

L’opération si importante du curage du Mahmoudieh a été complétée récemment par la formation d’une compagnie de remorquage sur le Nil. L’approvisionnement d’Alexandrie dépendait entièrement de l’arrivage des barques qui descendaient le Nil à la voile. Les vents sont très variables sur ce fleuve ; aussi a-t-on vu des embarcations mettre quinze jours à venir du Caire à Alexandrie, trajet qui peut se faire en trente-six heures. Non-seulement le commerce d’Alexandrie s’est trouvé souvent fort gêné par les retards continuels provenant de ce mode de navigation, mais l’alimentation même de cette ville en a souffert, et l’on a vu les habitans réduits presque à la famine, alors que la culture dans toute la Basse-Égypte avait donné des produits très abondans. Aujourd’hui cette situation a cessé. Une compagnie s’est formée pour exploiter le privilège du remorquage à vapeur, et le vice-roi, en lui concédant pour quinze ans ce privilège très lucratif, a exigé en retour qu’elle concourût à la prospérité de la région baignée par le Nil et le Mahmoudieh par l’exécution de quelques travaux d’une haute utilité pour les propriétaires riverains. Ainsi l’acte de concession impose à la compagnie l’obligation d’établir à la prise d’eau du Mahmoudieh dans le Nil une nouvelle écluse assez large pour donner passage aux bâtimens de toute dimension qui peuvent être employés à la navigation fluviale ; d’installer à l’endroit de cette prise d’eau, c’est-à-dire à Atfeh, un service de pompes à feu au moyen duquel le niveau du canal Mahmoudieh sera toujours maintenu à l’élévation nécessaire ; d’entretenir le fond du canal en état permanent de curage par l’emploi de dragues ; de livrer en tout temps gratuitement assez d’eau aux propriétaires riverains pour maintenir en bon état d’exploitation la zone des terres actuellement cultivées sur les deux bords, et de mettre en outre, moyennant rétribution, à la disposition des mêmes propriétaires l’eau qu’ils voudraient utiliser pour étendre leurs cultures au-delà des limites présentes. Enfin les concessionnaires se sont obligés à fournir au prix de revient, sans aucun bénéfice, l’eau nécessaire à l’alimentation des nouvelles fontaines que le gouvernement jugerait à propos d’établir à Alexandrie. De plus, on a réservé à la compagnie la faculté de construire une écluse à Alexandrie, à l’embouchure du Mahmoudieh. Si ce dernier projet est mis à exécution, les barques venant de l’intérieur pourront passer du canal dans le port et accoster les navires sans rompre charge.

Ainsi la création de la compagnie de remorquage assure l’approvisionnement d’Alexandrie, l’assainissement de cette ville, la promptitude et la régularité des arrivages attendus par le commerce, une économie considérable dans les frais de transport des denrées, la fertilité de terres restées en friche. La concession de ce privilège n’en a pas moins été l’objet d’une protestation assez singulière. Un sujet prussien résidant en Égypte eut l’idée de faire pour son compte le remorquage à vapeur après la formation de la compagnie privilégiée. Il prit l’avis de son consul, M. de Pentz, qui lui donna carte blanche, jugeant sans doute que le vice-roi n’avait pas le droit d’accorder une concession telle que celle du remorquage à vapeur sans avoir obtenu l’assentiment de son suzerain. Le spéculateur prussien envoya donc à l’embouchure du Mahmoudieh deux bateaux à vapeur qui prirent à la remorque une flottille de barques chargées de marchandises et les amenèrent triomphans à Alexandrie. Cette audacieuse tentative ne pouvait pas être renouvelée, et le gouvernement égyptien interdit au sujet prussien de poursuivre son entreprise. Il s’ensuivit une protestation du consul de Prusse, menaçant, de soumettre le différend à la Sublime-Porte, protestation qui devait rester et qui resta sans effet, car elle ne tendait à rien moins qu’à mettre en doute l’autorité que le vice-roi tient des traités internationaux, et qui découle du caractère même de son pouvoir héréditaire. Le projet d’une entreprise de halage sur les canaux qui sillonnent l’Égypte, projet d’ailleurs abandonné, souleva aussi une protestation de l’Angleterre, qui s’étendait à toutes les concessions de privilèges déjà faites par le vice-roi. Cette protestation eut le même sort que celle du consul de Prusse, et on ne comprend guère que l’Angleterre ait pu couvrir un moment de son autorité des principes dont l’application ramène rait l’Égypte au temps des mameloucks.

Après avoir pourvu à l’entretien et à une meilleure exploitation des voies fluviales, Mohammed-Saïd n’aurait rempli qu’une partie de sa tâche, s’il avait négligé la navigation maritime ; mais il ne l’a point omise dans ses plans d’amélioration. Deux projets sont en voie d’exécution. L’un intéresse surtout la marine égyptienne : c’est la création d’un service de cabotage à vapeur sur la Mer-Rouge. L’autre est d’une importance bien supérieure et intéresse l’humanité tout entière : c’est l’ouverture d’un canal à travers l’isthme de Suez.

L’exploitation commerciale des côtes de l’Arabie, le transport lapide et régulier des nombreux pèlerins qui chaque année se rendent à La Mecque, tel est le double objet du privilège accordé par le vice-roi à une compagnie formée pour l’établissement d’un service de cabotage dans la Mer-Rouge. On sait que les bâtimens anglais qui portent la malle des Indes ne font que traverser cette mer. Il appartenait à la principale puissance riveraine d’y faire naître l’activité commerciale. L’avenir de la navigation est immense dans ces parages, encore à peine explorés. En attendant que l’ouverture du canal de Suez y amène toutes les nations, Saïd-Pacha prend bravement le parti d’y promener le drapeau ottoman, et cet emblème ne peut manquer d’inspirer confiance aux peuplades, en grande partie musulmanes, qui habitent les territoires baignés par la Mer-Rouge. En outre, le vice-roi répond victorieusement par cette création à ceux qui ont prétendu que cette mer n’était pas praticable à la navigation ordinaire.

Quant au canal de Suez, nous n’avons point à exposer ici le tracé qui a été définitivement adopté par le pacha d’Égypte [5]. Toutes les questions que soulève au point de vue de l’art et de la science cette grande entreprise ont été l’objet d’études sérieuses et développées dans un rapport publié par une commission d’ingénieurs des principales nations maritimes. Sans nous préoccuper du tracé à suivre, c’est la portée économique et politique de l’opération que nous voulons examiner.

Et d’abord quel sera le produit de l’entreprise ? On a évalué à 3 millions de tonneaux par an la quantité des marchandises qui passeront par le canal pour aller d’Europe en Orient et vice versâ. Ce calcul est établi sur le relevé du mouvement commercial, et l’on a évité à dessein de l’exagérer. Depuis l’époque où ce chiffre a été posé, la valeur des échanges de l’Europe et de l’Amérique du Nord avec les vastes bassins qui s’étendent au-delà du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn a augmenté considérablement. Le concessionnaire, qui avait prévu cette augmentation, supposait qu’elle serait de 100,000 tonneaux par an ; or dès la première année elle s’est élevée à près de 200,000 tonneaux, ce qui prouve que, loin d’enfler le chiffre du produit probable, on l’a laissé au-dessous de la vérité. Puisque le canon va ouvrir en Chine de nouveaux débouchés, ce mouvement d’échanges ne tardera pas à recevoir une plus grande impulsion.

Ce n’est cependant pas la seule source de produit qui soit ouverte à la compagnie. Elle obtient cession de terres actuellement abandonnées que traversera un canal d’eau douce, et qui seront fécondées au moyen de saignées d’irrigation. La vente ou la location de ces terres constituera une partie très notable des revenus de l’entreprise. En réunissant ces divers élémens, on évalue de 30 à 40 millions par an le produit total assuré aux concessionnaires. Or le capital engagé ne doit pas dépasser 200 millions. Comme affaire financière, le percement de l’isthme de Suez serait, dans ces termes, une fort belle opération ; mais il faut l’envisager de plus haut. Une abréviation de trois mille lieues dans la traversée d’Europe aux mers d’Asie ne représente pas seulement une activité commerciale doublée, un fret diminué de moitié, et l’intérêt du capital général augmenté en raison de l’augmentation du nombre des voyages : elle représente surtout une diffusion des lumières et de la civilisation occidentales dans une partie du monde où l’Europe n’a d’accès aujourd’hui que rarement et difficilement ; elle annonce l’émancipation morale et intellectuelle de centaines de millions de créatures humaines. L’Afrique orientale va se trouver sur le passage habituel de la navigation. Le commerce ne tardera pas à exploiter des régions qui lui sont maintenant fermées. Cette Mer-Rouge, qu’on a cherché à représenter comme inhospitalière, sera bientôt sillonnée, fouillée en tous sens, par des bateaux à vapeur. C’est une ère nouvelle qui s’ouvre en Orient.

Serait-il possible que l’intérêt de la Turquie se trouvât en opposition avec cet intérêt général de toutes les populations orientales ? Le canal de Suez ne peut servir à établir l’indépendance de l’Égypte. La position de l’Égypte est réglée par des traités que l’Europe a garantis ; elle ne pourrait changer que par la volonté de toutes les puissances. Ce n’est pas un canal de plus ou de moins qui peut arrêter la marche d’une armée ; mais lorsque ce canal est situé de telle sorte qu’en l’occupant l’Europe se trouve toute placée pour remplir avec une autorité irrésistible le rôle de médiateur, il donne une nouvelle garantie que les traités acceptés par toutes les puissances ne pourraient être révisés, en ce qui touche les rapports du suzerain et de l’état vassal, que du consentement et sous le contrôle des mêmes puissances.

Le gouvernement anglais, dans sa sollicitude pour l’intégrité de l’empire ottoman, ne trouverait-il pas lui-même dans le canal de Suez un puissant auxiliaire pour aider, s’il le fallait, au transport, à l’approvisionnement et à ravitaillement d’une armée turque dans le pays que ce canal doit traverser ? Mohammed-Saïd, loin de considérer le percement de l’isthme de Suez sous le même aspect que le gouvernement anglais, a déclaré qu’il s’opposerait de toutes ses forces à cette entreprise, s’il entretenait secrètement la pensée d’affranchir l’Égypte de la suzeraineté ottomane. En effet, l’obéissance que les musulmans de l’empire doivent au sultan n’est pas seulement politique, mais encore religieuse. C’est parce que ce souverain est en même temps un chef spirituel que son pouvoir est respecté tout autant qu’il est craint par les musulmans. Or ce caractère en quelque sorte pontifical de l’autorité qu’exerce le sultan tient surtout à ce qu’il est le maître de La Mecque, le lieu de pèlerinage des fidèles. Cette possession donne un prestige sacré à sa couronne. La Mecque est aujourd’hui à la merci de l’Égypte, qui peut l’affamer et y porter des troupes par la Mer-Rouge longtemps avant que la Turquie soit en mesure d’y faire arriver des forces. Le pacha d’Égypte qui méditerait de s’affranchir de la Porte tiendrait donc surtout à garder La Mecque sous sa main, car, en l’occupant, il acquerrait des titres à l’obéissance de tous les croyans. Le canal de Suez, en donnant un facile accès dans la Mer-Rouge aux troupes du sultan, contribuera au contraire à fortifier l’autorité du gouvernement turc, qu’il maintient en possession des lieux-saints du mahométisme.

N’est-il pas singulier que le ministère anglais, qui se montre plus jaloux de l’intégrité ottomane que les Ottomans eux-mêmes quand il s’agit du percement de l’isthme de Suez, ait donné tout récemment l’exemple d’une atteinte à cette intégrité par l’occupation de l’île Perim, à l’entrée de la Mer-Rouge ? Cette île est revendiquée par le sultan ; mais, malgré ses réclamations, le gouvernement de la compagnie anglaise fait fortifier l’île Perim. Est-ce là de l’équité, et l’Europe doit-elle attacher une grande importance aux inquiétudes toutes gratuites qui ont été exprimées dans le parlement anglais ? En réalité, on a peine à comprendre que l’Angleterre voie ses intérêts menacés par l’ouverture d’un canal qui abrégerait de trois mille lieues la route qui conduit des ports anglais aux Indes orientales. La révolte des cipayes n’eût-elle pas pris un développement moins redoutable, si l’on avait pu expédier par la voie abrégée de la Mer-Rouge des troupes européennes dans l’Inde dès l’arrivée en Europe des premières nouvelles de l’insurrection ? Au lieu de cet intérêt si clair, si évident, l’Angleterre s’attacherait-elle à des intérêts moins avouables ? Les uns disent que le gouvernement anglais, tenant à conserver par le cap de Bonne-Espérance le monopole du commerce et de la navigation des mers orientales, redoute d’admettre par l’isthme la concurrence des pavillons méditerranéens, même avec la certitude que les commerçans anglais conserveront par cette dernière voie une immense supériorité et verront centupler le mouvement de leur marine. D’autres assurent que le canal, introduisant les vaisseaux de toutes les nations sur le territoire égyptien et créant à toutes un intérêt à la conservation de l’indépendance et de la prospérité de ce pays, ne peut être vu d’un bon œil par un gouvernement qui convoite la possession de l’Égypte, et qui n’aurait pas de meilleurs auxiliaires pour atteindre son but que le renouvellement dans la vallée du Nil de l’ancienne oppression, de l’ancienne misère et de l’ancienne anarchie. Nous aimons à croire qu’aucune de ces suppositions n’est fondée.

L’ouverture de l’isthme de Suez suffirait seule pour illustrer le gouvernement d’un vice-roi d’Égypte. On voit pourtant que ce grand projet n’est pas le seul qui ait occupé Saïd-Pacha depuis son avènement. Administration, propriété, commerce, instruction, travaux publics ont été tour à tour en Égypte l’objet de réformes conçues dans un esprit libéral qui mérite les applaudissemens du monde civilisé. En résumé, c’est l’œuvre de Méhémet-Ali qui se continue aujourd’hui sur les bords du Nil, mais sous la direction d’un prince mieux pénétré de l’esprit de son temps. Il n’y a pas de comparaison à établir entre l’état de l’Égypte à la mort de Méhémet-Ali et sa situation actuelle. Méhémet-Ali n’a pas eu le temps de faire autre chose qu’une ébauche : il avait posé ça et là des assises ; mais la guerre l’a empêché d’élever un édifice solide et durable. Il appartenait à son fils de poursuivre cette œuvre de paix, en profitant de toute l’expérience acquise, et en se gardant de retomber dans les fautes inévitables du début. Commencée au nord et au midi de l’empire ottoman, la réforme aura-t-elle un succès complet ? Sur bien des points, la question reste encore douteuse ; mais ce qui est certain, c’est que l’Égypte est dans de meilleures conditions pour mener à bien cette grande entreprise que le reste des états du sultan. La population, composée de plus de trois millions d’habitans, est homogène et docile ; elle possède un gouvernement dont l’influence morale est partout prépondérante. Que ce gouvernement persiste dans la voie où il marche depuis trois ans, et le succès de la réforme en Égypte paraît assuré.


PAUL MERRUAU.


  1. Par ordre de la Porte, les troupes égyptiennes ont dû récemment prendre le costume des soldats ottomans.
  2. La télégraphie électrique fonctionne sur toute l’étendue du parcours d’Alexandrie au Caire.
  3. Il y avait deux sortes de poids : les uns à l’entrée des produits dans les magasins, les autres à la sortie ; les premiers servaient à peser la récolte présentée, les autres à peser les marchandises qu’on livrait en paiement de la partie de cette récolte achetée par le gouvernement, car le gouvernement payait en nature, et c’était un excellent moyen d’écouler à très haut prix les produits très inférieurs des manufactures que Méhémet-Ali cherchait à créer.
  4. L’école égyptienne compte encore à Paris vingt élèves. Le vice-roi vient de les placer sous la direction d’un conseil d’études qui est très capable de donner à l’école une impulsion féconde.
  5. Voyez sur les divers projets de tracés la Revue des Deux Mondes, livraisons du 15 mars, du 1er mai 1855, et du 1er janvier 1856. Le tracé adopté par le vice-roi est celui de M. de Lesseps.