L’Éléphant blanc

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 84-85).


FABLE XI

L’Éléphant blanc


Dans certains pays de l’Asie
    On révère les éléphants,
        Surtout les blancs.
    Un palais est leur écurie,
    On les sert dans des vases d’or ;
Tout homme à leur aspect s’incline vers la terre,
    Et les peuples se font la guerre
    Pour s’enlever ce beau trésor.
Un de ces éléphants, grand penseur, bonne tête,
Voulut savoir un jour d’un de ses conducteurs
    Ce qui lui valoit tant d’honneurs,
Puisqu’au fond, comme un autre, il n’étoit qu’une bête.
« Ah ! répond le cornac, c’est trop d’humilité ;
     L’on connoît votre dignité,
Et toute l’Inde sait qu’au sortir de la vie
Les âmes des héros qu’a chéris la patrie
     S’en vont habiter quelque temps
     Dans les corps des éléphants blancs.
Nos talapoins l’ont dit, ainsi la chose est sûre. »
     --Quoi ! vous nous croyez des héros ?
—Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos,

Jouissant dans les bois des biens de la nature ?
—Oui, Seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir :
     Car on t’a trompé, je t’assure ;
     Et, si tu veux y réfléchir,
     Tu verras bientôt l’imposture :
     Nous sommes fiers & caressants ;
     Modérés quoique tout puissants ;
     On ne nous voit point faire injure
A plus foible que nous ; l’amour dans notre cœur
     Reçoit des lois de la pudeur ;
     Malgré la faveur où nous sommes,
Les honneurs n’ont jamais altéré nos vertus :
     Quelles preuves faut-il de plus ?
     Comment nous croyez-vous des hommes ?