L’Élevage des chevaux de luxe

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L’élevage des chevaux de luxe
F. Musany

Revue des Deux Mondes tome 111, 1892


Personne n’ignore que notre industrie chevaline est loin de répondre actuellement aux besoins du pays. La remonte a les plus grandes difficultés à trouver les chevaux qui lui sont nécessaires, et c’est à l’étranger, en Angleterre surtout, que nos marchands vont chercher à grands frais les bêtes de luxe destinées au service des riches amateurs.

Aucun pays pourtant ne convient mieux que le nôtre à cette production. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à se rappeler ce qui existait autrefois : chevaux boulonnais, normands, percherons, bretons, vendéens, navarrins, tarbéens, bigourdans, auvergnats, limousins, nivernais, du Morvan, lorrains, etc., etc., telles étaient, du nord au sud, de l’ouest à l’est de la France, les races qui, préservées avec soin de tout mélange, conservaient de génération en génération les qualités qu’elles tenaient de leur origine. Depuis que les terres plus divisées sont passées aux mains de propriétaires nouveaux, que l’utile influence des haras a été maintes fois contrecarrée, que les chemins de fer ont facilité de plus en plus les communications et les transports, toutes nos anciennes races se sont inévitablement confondues entre elles. Il serait d’autant plus puéril d’essayer aujourd’hui de les reconstituer, comme le conseillent quelques hippologues, que rien ne saurait empêcher de nouveaux mélanges de se produire continuellement et que, d’ailleurs, les chevaux qui ont été le plus justement estimés à une époque déjà reculée étaient loin de valoir nos bons demi-sang d’aujourd’hui. L’institution moderne des courses, malgré des règlemens défectueux dont nous avons souvent signalé les dangers pour l’avenir, a exercé en effet une très heureuse influence en faisant rechercher dans les animaux des qualités supérieures d’origine, de conformation et de vitesse qui ont été obtenues par la sélection. De bonne heure, nous avons suivi les Anglais dans cette voie ; aussi possédons-nous actuellement des pur-sang au moins aussi bons que les leurs, et nos trotteurs, dont la race est de création toute récente, peuvent-ils lutter déjà avec ceux de Russie et d’Amérique.

Malheureusement, on n’a pas su jusqu’ici tirer tout le parti qu’il faudrait de ces richesses nouvelles. On a de plus en plus sacrifié chez le pur-sang toutes les autres qualités à la vitesse, et l’on a ainsi obtenu des reproducteurs trop grêles, par conséquent plus ou moins incapables d’améliorer nos races de service. Quant à celles-ci, on s’inspire encore d’idées d’un autre âge : on croit que chaque contrée doit produire aujourd’hui comme autrefois un type particulier ; on ne voit pas que ces types étaient dus aux seuls reproducteurs et que, les causes ayant changé, les effets ne sauraient être les mêmes. Et c’est parce que l’élevage n’est pas dirigé comme il devrait l’être, qu’il est si peu rémunérateur.

Le seul enseignement qu’il faut tirer, selon nous, de l’étude des anciennes races, c’est que dans presque toute la France on peut élever avec succès les chevaux de selle, qui actuellement sont si rares ; quant à la qualité de ces chevaux, elle dépend uniquement des croisemens et des accouplemens et des soins qu’on donnera aux jeunes animaux.

Si l’on a peu à peu renoncé à cet élevage autrefois florissant, cela vient surtout de ce que les Normands, qui ont adopté les premiers les idées modernes venues d’Angleterre, ont rapidement obtenu des résultats qui ont découragé les éleveurs des autres contrées. Ceux-ci se sont laissé persuader que le sol et le climat de la Normandie convenaient seuls ou, du moins, convenaient beaucoup mieux que les leurs à cet élevage, tandis qu’en réalité ils avaient seulement à souffrir eux-mêmes de l’éloignement de Paris et de l’Angleterre où les bons chevaux trouvent promptement des acquéreurs, et aussi de la difficulté de trouver des hommes d’écurie aussi habiles dans leur métier que ceux qu’on trouve en Normandie. Ils ont alors renoncé à la lutte et se sont mis à élever du bétail et des chevaux de culture, au lieu de produire le cheval de luxe, qui pourtant, si le sol exerçait l’influence qu’on dit, devrait acquérir partout ailleurs qu’en Normandie bien plus de qualité puisque, d’après les spécialistes, les herbages de l’est, du centre et du midi poussent moins à la lymphe et donnent plus de vigueur que ceux du nord et du nord-ouest.

A la cause de découragement que nous Tenons de mentionner, il faut encore ajouter les dissertations fâcheuses d’écrivains plus ou moins hommes de cheval, sur les difficultés et les risques énormes de l’élevage, les frais qu’il entraîne, etc. La vérité est que ceux qui y apporteraient des soins intelligens, indispensables en somme à toute exploitation, augmenteraient promptement leur fortune en même temps que celle du pays.

La population chevaline de la France, dont le chiffre s’élève à environ trois millions de têtes, est sans doute suffisante quant à présent ; mais la qualité des chevaux, des chevaux de selle surtout, est généralement mauvaise, et c’est pour cela qu’ils ne se vendent pas avantageusement. Cette infériorité provient de l’inexpérience des éleveurs, qui livrent encore à la reproduction des jumens très défectueuses, et du peu de soins qu’on donne partout aux poulains. Depuis plus de quinze ans, nous avons visité bien des établissemens d’élevage, grands et petits. Si nous nous bornions à tracer le tableau de ce que nous avons vu dans les uns comme dans les autres, on pourrait nous taxer d’exagération ; mais il est des documens dont l’exactitude n’est guère contestable : la Photographie hippique donnait, dans son numéro de janvier 1890, les portraits de jumens de pur-sang dans l’herbage, en Normandie. Les bêtes, dans un état de gestation avancé, manquent de chair, ont le poil terne, la crinière et la queue incultes ; il est facile de voir qu’elles ne mangent pas d’avoine et ne sont pas pansées. Dans ces conditions, le système musculaire et tous les organes s’affaiblissent, et les produits à naître doivent inévitablement s’en ressentir. Le même numéro de la même publication donnait la photographie d’un étalon de pur-sang arabe fort beau, mais beaucoup trop gras, empâté de partout comme tous les étalons qui peuplent nos haras. Les véritables lois de l’hygiène sont dans les deux cas également méconnues. Ce n’est pas ainsi que doivent être nourris et soignés les animaux sur lesquels on compte pour améliorer les races. Si, nous substituant à la nature, nous voulons produire des chevaux aptes à des travaux qu’ils ne font pas à l’état sauvage, il est indispensable que nous leur donnions des soins, une alimentation et un exercice réglés en conséquence. Il y a donc, nous le répétons, d’importantes réformes à apporter à ce qui se fait actuellement. L’exemple toutefois ne peut venir que de quelques grands éleveurs, d’abord parce que c’est eux qui ont le plus d’intérêt à faire les dépenses nécessaires pour éviter des accidens et des maladies d’autant plus préjudiciables que les animaux qu’ils possèdent ont plus de valeur, ensuite parce que d’importans centres de production peuvent seuls attirer l’attention des acheteurs de la France et de l’étranger.

Pour faire prospérer un établissement d’élevage tel que nous le comprenons, trois choses sont surtout nécessaires : 1° le directeur doit être homme de cheval et surveiller constamment ce qui se passe ; 2° l’installation et l’outillage ne doivent rien laisser à désirer ; 3° il faut savoir choisir les étalons et les poulinières.


I

Le véritable homme de cheval est celui qui connaît théoriquement et pratiquement tout ce qui a rapport au cheval : physiologie, élevage, hygiène, maréchalerie, harnachement, équitation de manège et de course, attelage, etc. Certes, il ne peut guère exceller dans toutes ces connaissances, mais il ne doit être étranger à aucune. Il faut encore qu’il aime le cheval et qu’il l’apprécie plus pour sa beauté et ses qualités que pour l’argent qu’il peut rapporter. Qu’on ne considère pas ceci comme une rêverie : rien au contraire ne se rapporte d’une manière pins pratique au sujet que nous traitons. En effet, l’éleveur qui se contenterait de fabriquer sa marchandise sans être guidé par la connaissance et par l’amour du beau ne ferait que des chevaux quelconques, le plus souvent médiocres, et ne pourrait en tirer de grands bénéfices, tandis que celui dont les chevaux seront beaux et bons, les plus beaux et les meilleurs possible, peut être certain que ses produits seront recherchés et se vendront très cher.

La plupart de nos éleveurs français ne sont pas assez hommes de cheval ou même ne le sont pas du tout. Parmi les plus renommés, beaucoup n’ont jamais pratiqué l’équitation et se figurent qu’elle ne peut leur être d’aucune utilité, tandis qu’au contraire, quelque expérience qu’on ait acquise, quelques études qu’on ait faites sur les races, les croisemens, etc., on ne peut juger vraiment le cheval, même le cheval d’attelage, si l’on n’est assez cavalier pour sentir comment il se meut. Ce qui fait la supériorité des éleveurs anglais, c’est précisément que tous montent à cheval et connaissent, pour s’en servir, la marchandise qu’ils vendent. Il faut donc que l’équitation se répande chez nous comme en Angleterre. Dans les villes, c’est un luxe qui coûte ; pour les éleveurs, c’est une nécessité et une économie : sachant les moyens qu’il faut employer pour monter des chevaux de bonne origine, ils comprendront mieux les précautions qui sont nécessaires pour les élever et verront s’aplanir devant eux les obstacles qui jusqu’ici les ont effrayés.

Notre équitation française, illustrée par tant de grands maîtres et qui pourtant a bien failli sombrer devant celle des jockeys anglais, a repris enfin aux yeux de tous le premier rang qui lui a toujours appartenu. Sans être chauvin, il est bien permis de dire que c’est parmi nos officiers de cavalerie et nos sportsmen français que se trouvent les premiers cavaliers du monde, parce qu’à la hardiesse, à l’élégance, à la souplesse inhérentes à notre race, ils joignent la connaissance des principes inébranlablement fondés par notre vieille école.

Il serait donc plus facile chez nous que partout ailleurs de former, par un bon enseignement, des hommes capables de monter les jeunes chevaux de manière à développer leurs moyens, sans en abuser comme font la plupart des jockeys, surtout des jockeys de trot dont la brutalité égale la maladresse et ruine promptement les meilleurs animaux.

Le chef d’un établissement d’élevage doit exercer une surveillance continuelle sur tous les services de l’exploitation qu’il dirige et s’occuper spécialement, en outre, soit des écuries, soit du dressage ou de l’entraînement. Il faut, non-seulement qu’il connaisse le nombre exact de son personnel et de ses chevaux, — que quelques-uns ignorent, — mais encore qu’ils puissent trouver facilement et promptement chaque homme et chaque cheval, qu’il les passe fréquemment en revue ainsi que les prairies, les écuries et tout le matériel, qu’il examine la santé des poulinières, les transformations successives que subissent les poulains pendant leur croissance, leur appétit, leurs allures, l’état de leurs membres et toute leur manière d’être, autant de choses actuellement fort négligées par les éleveurs.

De vieilles légendes ont répandu la croyance que les jeunes animaux laissés libres en tout temps, exposés à toutes les variations de température, brossés par le vent, lavés par la pluie, ne trouvant même qu’à grand’peine une nourriture insuffisante, deviennent plus sobres, plus robustes, plus résistans. Il se peut que chez les animaux sauvages, nés au hasard, il se produise ainsi une sorte de sélection naturelle, les faibles ne tardant pas à succomber, les forts résistant seuls à d’aussi dures épreuves. Il est possible aussi que ceux qui y résistent n’en sortent pas complètement indemnes et que ce soit même une des causes de la disparition de bien des espèces. En tout cas, ce n’est point de cette manière que doivent être élevés les animaux domestiques. L’intérêt des propriétaires leur commande tout d’abord de choisir des reproducteurs tels que les produits soient doués en naissant de toutes les qualités voulues ; ensuite, tout en cherchant sans cesse à accroître ces qualités, de tirer le meilleur parti possible de tous les produits selon les aptitudes de chacun, d’éviter les pertes occasionnées par les maladies et les accidens. Il faut donc soustraire les jeunes chevaux aux rigueurs très pernicieuses de la température en les rentrant dans de bonnes écuries, ce qui permet de juger chaque fois leur état général de santé, de les examiner en détail, de leur donner les soins nécessaires de pansage, une nourriture de bonne qualité, et de réussir souvent par ces moyens à rendre robustes les plus délicats.

Même s’il était prouvé que vivant constamment en plein air les animaux fussent moins sujets à se refroidir, à contracter certaines maladies, il ne serait pas moins vrai que, lorsqu’ils deviennent malades, on a bien peu de chances de s’en apercevoir à temps. De plus, les poulains élevés de la sorte, bien loin d’être endurcis, sont mous en sortant du pré, ont besoin d’un véritable acclimatement et d’une lente préparation avant d’entrer en service, sont plus sensibles à la transition d’une écurie chaude à l’air vif du dehors, aux refroidissemens après le travail. C’est à ces changemens qu’il faut les accoutumer dès leur naissance en simplifiant le plus possible toutes les mesures d’hygiène, mais en ne négligeant aucune de celles qui sont indispensables et particulièrement en séchant toujours avec le plus grand soin les animaux qui ont été mouillés par la pluie ou par la transpiration. Le pansage a toujours été considéré par tous les hippologues comme aussi nécessaire à la santé du cheval en service que la nourriture même. Nous savons par expérience que, pour les hommes, les frictions au gant de crin, faites chaque matin sur tout le corps jusqu’à ce que la peau rougisse, sont un excellent moyen d’entretenir la santé et d’éviter bien des maladies, peut-être même la contagion en temps d’épidémie, parce qu’en activant la circulation elles favorisent toutes les fonctions vitales, notamment celles des organes respiratoires, préviennent ou dissipent les congestions, combattent surtout les refroidissemens et facilitent sans doute l’absorption et l’élimination de tous les principes morbides. C’est, croyons-nous, parce que ces frictions, sous forme de pansage, sont faites tous les jours tant bien que mal aux chevaux en service, qu’ils résistent mieux que nous aux fatigues et aux intempéries et sont plus rarement malades. Nous pensons que les mêmes soins sont tout aussi nécessaires, sinon davantage, pendant les jeunes années, qu’on peut, en réglant convenablement l’exercice, l’alimentation et l’hygiène, fortifier les organes encore en formation, modifier les tempéramens et la santé et préparer pour l’avenir des chevaux pour ainsi dire inusables si l’on sait attendre leur complet développement avant de les astreindre à un travail pénible. Ce dernier point est essentiel. Or, rien de cela n’est pratiqué, bien plus, ne peut être pratiqué avec l’organisation actuelle de l’élevage et des courses. Nous posons comme une vérité qui ne sera contredite, croyons-nous, par aucun zoologiste, aucun vétérinaire, bien que la plupart des sportsmen ne veuillent point l’admettre, qu’il est impossible de juger exactement la qualité d’un cheval de trois ans. Or les courses ne nous montrent que des chevaux de deux et de trois ans, et c’est parmi ces chevaux que sont choisis les étalons. On voit que ce n’est que par hasard qu’on peut distinguer dans le nombre quelques animaux de mérite et qu’il est avant tout nécessaire de faire des réformes importantes dans la réglementation des courses si l’on veut qu’elles atteignent le but pour lequel elles ont été créées et qui est leur seule raison d’être aux yeux des hommes sérieux. En voulant porter un jugement sur des chevaux trop jeunes et en leur imposant trop tôt un travail au-dessus de leurs forces, on rejette constamment comme mauvais des animaux qui seraient plus tard devenus bien supérieurs, si l’on avait su les ménager, à ceux qu’on acclame pour leurs victoires sur les hippodromes. La nature a voulu que la croissance du cheval ne fût pas accomplie avant l’âge de cinq ans. En vain a-t-on essayé d’avancer l’époque fixée par elle : l’ossature ne peut être formée, les organes avoir atteint leur complet développement et tous les tissus une force de résistance suffisante pour le travail avant même que la seconde dentition soit normalement achevée. A maintes reprises, les hippologues de France et d’Angleterre l’ont proclamé. Jusqu’ici la passion aveugle du jeu a été la plus forte. Mais une révolution s’impose. Attendrons-nous encore que les Anglais tirent les premiers quand nous pourrions prendre l’avance sur eux par de sages règlemens ? Il est d’ailleurs d’observation constante que les êtres les plus lents à se former sont aussi ceux qui vivent le plus longtemps, qui, par conséquent, lorsqu’il s’agit d’animaux domestiques, peuvent rendre les plus durables et les plus profitables services. Si donc il était possible, ce que rien jusqu’ici ne permet de supposer, de créer une race de chevaux plus précoces que les autres, ces chevaux ne seraient pas ceux qu’il faudrait préférer pour l’amélioration des races utiles. Reconnaissons l’erreur qui a été commise, et, en laissant aux chevaux de pur-sang le temps de se développer, en les soumettant à des épreuves plus judicieusement dirigées, en choisissant parmi eux, comme reproducteurs, ceux qui ont vraiment le plus de mérite, nous verrons bientôt de la source encore vive, mais déjà bien près d’être épuisée, couler des flots abondans qui, habilement conduits, répandront de tous côtés la richesse.

Tant que les règlemens des courses ne seront pas changés, les propriétaires et les entraîneurs devraient du moins apporter une extrême attention à l’état de leurs poulains afin de les bien connaître, de juger quand ils sont prêts pour le travail et à quel travail ils sont aptes et de ne faire courir que ceux qui peuvent avec le moins d’inconvéniens prendre part à la lutte.

Dans les grands établissemens d’élevage, la direction est partagée entre l’entraîneur et le stud-groom, qui, malgré leur longue pratique et leur bonne volonté, n’ont pas les qualités nécessaires pour remplir leurs importantes fonctions et livrent tout à l’empirisme. Lorsqu’on interroge, par exemple, n’importe quel stud-groom sur la ration d’avoine que reçoit chaque poulain, il répond invariablement qu’on ne compte pas, « qu’on leur en donne autant qu’ils en veulent » et, en effet, si l’on assiste à la distribution, on peut constater qu’il en est ainsi… au moins ce jour-là. Il est aisé de s’imaginer d’après cela ce que doit être la note à payer par le propriétaire et quel avantage il y aurait pour lui et pour les animaux à ce que les rations fussent mesurées plus exactement. Si vous demandez au même stud-groom pourquoi l’on ne fait pas le pansage aux poulains, il vous répondra, non sans quelque pitié pour votre ignorance, que, si on le leur faisait, ils s’enrhumeraient dans les prés, dépériraient. Des hippologues ont même adopté cette manière de voir. N’est-il pas vraiment curieux qu’à la fin du XIXe siècle on professe encore de semblables opinions qui datent sans doute de l’époque lointaine où les vétérinaires enseignaient que le « vertigo, mal très dangereux, vient d’un ver qui prend naissance dans la queue et monte le long de l’épine du dos jusqu’à la tête ; » — « que, pour combattre les tranchées, il est bon de prendre une taupe de la main gauche, de la faire mourir dans la main, puis de frotter le ventre du cheval avec cette main mystérieuse, » et autres choses semblables ?

Quant aux jockeys, ils n’ont aucune notion des principes mêmes de l’équitation ; on les a mis de bonne heure à cheval et, ayant acquis, n’importe comment, de la solidité et de la hardiesse, ils se figurent être des cavaliers bien supérieurs à tous les maîtres de tous les temps. Ils arrivent même à le faire croire. En réalité, ils ne sauraient employer, ne les ayant jamais appris, les moyens qui conviennent pour dresser les jeunes chevaux. Cette ignorance peut seule du reste faire excuser les abus qu’ils commettent tous les jours, car ils sont incapables de comprendre et de sentir ce que peuvent ou ne peuvent pas faire les animaux qu’ils montent.

Pour être à la hauteur de leurs fonctions, il ne suffît pas que ceux qui dirigent un établissement d’élevage possèdent l’expérience qu’on acquiert par la pratique d’un métier ; il faut encore que leur intelligence ait été cultivée de bonne heure, qu’ils aient reçu une instruction première suffisante pour les mettre à même d’étudier avec fruit bien des choses que sans cela ils ignoreront toujours et de se tenir au courant de toutes les connaissances, — elles sont nombreuses et variées, — qui concernent leur profession.


II

La surveillance continuelle et intelligente dont nous avons parlé ne peut exister actuellement et n’existe en effet nulle part, faute d’une installation convenable.

Il faut d’abord que les prairies soient divisées en petits enclos d’un hectare environ, bien fermés et séparés entre eux par des allées permettant au propriétaire ou au directeur et à ses employés de circuler facilement partout et de visiter promptement tous les chevaux, qui doivent être classés avec ordre, comme des marchandises en magasin.

On prétend que les chevaux, surtout ceux dont on veut obtenir plus tard des allures rapides, ont besoin de vastes étendues pour que leurs mouvemens se développent en toute liberté. Nous n’hésitons pas à dire que ce système n’a que des inconvéniens. Ce n’est pas parce que les prairies seront vastes que les chevaux y prendront plus d’exercice, au contraire. Le plus souvent, ils se tiennent tous ensemble ou par groupes aux mêmes endroits, mangeant paisiblement, s’éloignant à peine de quelques pas, quelque fois se rapprochant pour se frotter l’un contre l’autre faute de pansage, caresses qui se terminent habituellement par un échange de coups de dents et de coups de pied ; rarement ils prennent un galop qui jamais ne dure bien longtemps ; si on les chasse, ils vont à cent mètres, puis s’arrêtent jusqu’à ce qu’on les ait rejoints et ainsi de suite, faisant courir l’homme qui les poursuit beaucoup plus qu’ils ne courent eux-mêmes. Lorsque parfois une cause quelconque les excite davantage, on les voit galoper en tas, avec des pétarades, puis ils s’arrêtent, quelques-uns éclopés, à l’une de leurs places accoutumées et se remettent à paître. L’exercice qu’ils prennent ainsi est donc fort insignifiant et beaucoup plus nuisible que profitable. Le sol sur lequel ils vivent souffre beaucoup de n’être pas entretenu comme il faudrait : l’herbe est tondue à certains endroits à ras de terre, tandis qu’ailleurs, où elle est tout aussi bonne, elle meurt sur pied sans que les animaux y touchent ; pendant les mauvais temps elle est déracinée par les chevaux piétinant tous à la même place ; partout où ceux-ci passent, ils laissent des trous qui deviennent fort dangereux lorsque le sol se durcit, et il est à peu près impossible de remédiera tous ces inconvéniens, car on ne peut visiter de telles étendues, et il ne serait pas prudent d’entrer avec des instrumens dans les prairies pendant que les animaux y sont ; on ne peut pas non plus les rentrer tous ensemble quand le temps est mauvais, ni même courir après eux à de longues distances pour les examiner.

Dans de petites prairies au contraire, il serait très facile au chef de dressage ou au stud-groom de passer presque chaque jour avec un fouet pour faire trotter et galoper les poulains, leur donner un exercice qui fortifierait déjà leurs membres et leurs poumons et permettrait de juger leurs aptitudes. Les animaux se trouvant dispersés par très petits groupes, il y aurait bien moins de risques d’accidens et de maladies ; le sol serait moins défoncé ; on pourrait aisément boucher les trous à certaines heures, laisser reposer à tour de rôle chaque prairie pour la herser, niveler, fumer, y mettre des bœufs ou des moutons ; l’herbe serait beaucoup plus abondante, de meilleure qualité et ne se perdrait pas.

Les prairies étant divisées comme nous l’avons dût, il faut encore avoir des écuries suffisantes pour pouvoir y rentrer tous les chevaux quand on le juge nécessaire, car il n’est pas admissible qu’on possède un plus grand nombre d’animaux qu’on n’en peut loger. Ces écuries, avec greniers et chambres de grooms, doivent être placées de distance en distance à proximité des prairies, de manière à rendre le service très facile et à éviter la contagion des maladies, de manière aussi qu’on puisse y distribuer l’avoine régulièrement sans qu’elle soit gaspillée et se rendre exactement compte de ce que chaque cheval mange.

Qu’on ne prétende pas qu’une pareille installation coûterait trop cher. En réalité, si l’on n’a pas encore adopté le système que nous préconisons, c’est uniquement parce que l’on a peine à s’affranchir de la routine. Les dépenses ne seraient nullement supérieures à celles que font tous les négocians intelligens pour mettre en ordre et conserver en bon état des marchandises bien moins précieuses. On pourrait facilement entretenir cinq ou six chevaux sur chaque hectare de pré, ce qui serait une énorme économie, puisque actuellement on ne met guère qu’un cheval par hectare ; la plus grande partie des terrains abandonnés jusqu’ici aux animaux serait occupée avec beaucoup plus de profit par des fermes qui produiraient tout ce qui est nécessaire à la nourriture des hommes et des bêtes.

Nous avons discuté ces questions, non avec des éleveurs de chevaux, trop disposés à croire qu’il n’y a rien à changer à leur manière d’opérer, mais avec des fermiers instruits et expérimentés, des cultivateurs cultivant eux-mêmes leurs terres, et ils nous ont dit que nous étions entièrement dans le vrai au sujet des économies et des bénéfices qu’on pourrait réaliser par les moyens que nous indiquons, que c’est ainsi, en effet, que l’élevage devrait être pratiqué. Des calculs détaillés que nous avons faits avec eux, il résulte que pour un élevage de 120 chevaux, il faudrait 185 hectares, dont 25 en prairies, 10 en terrain d’exercice et d’entraînement et 150 en culture, ce qui permettrait à la ferme de subvenir entièrement à ses propres besoins et à ceux de l’élevage en réalisant de son côté un bénéfice annuel de 7,000 francs.

Si les grands établissemens d’élevage avaient une installation convenable pour faire au moins quelques expériences, on reconnaîtrait bientôt qu’il y a un grand avantage à faire rentrer les chevaux tous les soirs en toutes saisons et aussi dans la journée par les grandes chaleurs et les mauvais temps pour leur faire le pansage, visiter leurs membres, remédier en temps utile aux défauts d’aplomb, aux maladies, etc., et que les animaux acquerraient ainsi beaucoup plus de valeur.

Quand il est temps de commencer le dressage, il faut que la direction en soit confiée à des hommes capables : « Il y avait autrefois, dit La Guérinière, des personnes préposées pour exercer les poulains au sortir des haras, lorsqu’ils étaient encore sauvages. On les appelait cavalcadours de bardelle [1] ; on les choisissait parmi ceux qui avaient le plus de patience, d’industrie, de hardiesse et de diligence, la perfection de ces qualités n’étant pas si nécessaire pour les chevaux qui ont déjà été montés ; ils accoutumaient les jeunes chevaux à souffrir qu’on les approchât dans l’écurie, à se laisser lever les quatre pieds, toucher de la main, à souffrir la bride, la selle, la croupière, les sangles, etc. Ils les assuraient et les rendaient doux au montoir. Ils n’employaient jamais la rigueur ni la force qu’auparavant ils n’eussent essayé les plus doux moyens dont ils pussent s’aviser et, par cette ingénieuse patience, ils rendaient un jeune cheval familier et ami de l’homme, lui conservaient la vigueur et le courage, le rendaient sage et obéissant aux premières règles. Si l’on imitait à présent la conduite de ces anciens amateurs, on verrait moins de chevaux estropiés, ruinés, rebours, roides et vicieux. »

Depuis que l’illustre créateur de la science hippique moderne a donné ces sages instructions, on n’en a guère profité, et les entraîneurs anglais, en voulant s’affranchir de toutes les théories qui s’étaient si lentement dégagées des travaux des maîtres, nous ont presque ramenés à la routine des siècles barbares. Non-seulement il est d’usage aujourd’hui que les jeunes chevaux soient dressés par des hommes d’écurie dénués de tout savoir en équitation, ou même par des lads, c’est-à-dire par de jeunes garçons encore plus inhabiles, mais quelques-uns de nos maîtres modernes, s’inspirant de ces pratiques, enseignent que le rôle du dresseur, de l’écuyer, n’est pas de débourrer les poulains, que cela est l’affaire des palefreniers. Pour nous, comme pour La Guérinière, cette première partie du dressage est la plus délicate et la plus importante, et doit être confiée aux cavaliers les plus expérimentés.

Nous considérons comme très nécessaire d’avoir dans un établissement d’élevage bien organisé des manèges fermés et couverts où l’on puisse de bonne heure exercer les poulains par les mauvais temps, non pour leur faire faire un travail d’école, mais pour les rendre familiers, les promener à la main après leur avoir mis sur le dos d’abord un surfaix, puis une selle, puis, sur celle-ci, dans des poches assujetties de chaque côté, des lames de plomb, afin de les préparer, progressivement et sans danger pour leurs articulations, à supporter plus tard le poids du cavalier ; cette simple gymnastique qui est la première phase de l’entraînement évitera plus tard toutes les défenses et permettra de supprimer le travail à la longe, si préjudiciable quand il. n’est pas dirigé par des hommes habiles, dont le nombre est assez rare ; enfin, ce n’est que dans un manège fermé qu’on peut facilement triompher sans brutalité de toutes les résistances, les premières fois qu’on monte un jeune cheval.


III

La Revue des haras publiait encore dernièrement un article intitulé : « L’élève du cheval, » dans lequel l’auteur, tout en reconnaissant l’influence, — difficilement contestable, — du père et de la mère sur le sujet qu’ils produisent, dit que, d’un autre côté, « l’influence de l’alimentation est telle qu’en dépit des reproducteurs on obtient parfois de grandes améliorations chez les produits les plus imparfaits, de même que les meilleurs produits peuvent s’abâtardir par le fait même d’une mauvaise nourriture ; .. que l’avoine agit souvent bien plus puissamment sur la taille des poulains que le père et la mère qui les ont créés. » Un peu plus loin, le même écrivain ajoute : « qu’après les actions réciproques des parens et de la nourriture viennent les actions non moins puissantes du sol et du climat ; que cette influence est tellement grande chez les poulains que, transportés de bonne heure d’un pays dans un autre, ils perdent bientôt le cachet qu’ils apportent pour prendre celui de la race au milieu de laquelle ils vivent. » Le baron d’Étreillis, soutenant la même thèse, était même allé jusqu’à dire que, « en supposant l’anéantissement complet de tous les chevaux existant actuellement dans la plaine de Tarbes et leur remplacement par autant de têtes de chevaux normands, ceux-ci deviendraient, à la suite d’un nombre d’années impossible à préciser, semblables à ceux qu’ils auraient remplacés. »

Assurément, ces opinions acceptées par beaucoup d’éleveurs et même par l’administration des haras, — qui pourtant en revient un peu aujourd’hui, croyons-nous, — sont justes dans une certaine mesure. Il est certain que l’influence du père et de la mère, celle de l’alimentation, et enfin celle du sol et du climat ont toutes trois une importance relative. Mais le degré d’importance qui appartient à chacune dans un pays comme le nôtre est-il bien indiqué par les auteurs que nous venons de citer et par la plupart des écrivains hippiques ? Nous croyons pour notre part que les hommes de cheval interprètent mal les théories savantes sur lesquelles ils prétendent ici s’appuyer. Les naturalistes ont pu constater, chez certaines espèces d’animaux importées de très loin et dont on a changé presque complètement les conditions d’existence et la nourriture, des modifications sensibles. Il se pourrait que ces modifications ne fussent pas exactement ce qu’eux-mêmes ont pensé ; que, par exemple, certains êtres transportés sous un ciel très différent de celui sous lequel ils sont nés fussent seulement condamnés à dépérir, puis à s’éteindre, leurs organes n’étant pas faits pour supporter les conditions de leur vie nouvelle ; que, chez d’autres ayant pu vivre et se reproduire, la peau changeât de couleur, perdit dans les pays chauds ses longs poils tandis que ceux-ci s’allongent dans les pays froids, etc., sans que pour cela la structure ni les organes principaux subissent véritablement aucune transformation. Quoi qu’il en soit, nous ne nous permettrons pas de discuter des faits que nous n’avons pas nous-même examinés. Nous ne parlerons donc que des chevaux. Or tout ce qu’on a écrit pour montrer qu’ils se transforment en passant d’un sol sur un autre ne nous paraît fondé que sur des observations dénuées de toute valeur scientifique, et l’on n’a jamais fait, que nous sachions, d’expériences concluantes. Les chevaux et les jumens arabes qu’on a transportés dans le nord, en France et en Angleterre, ont pu donner quelques produits plus grands qu’eux, mais ces cas isolés ne sauraient démontrer d’une manière générale que le climat de la Franco ou de l’Angleterre accroisse la taille des chevaux arabes, laquelle n’est d’ailleurs pas invariable à quelques centimètres près dans les pays d’origine de ces animaux. Les mêmes écrivains qui mentionnent ces faits reconnaissent d’autre part, — et chacun peut cette fois constater journellement l’exactitude de la remarque, — « que les chevaux arabes conservent sous tous les climats les caractères qui leur sont propres. » Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut montrer nulle part une famille de pur-sang arabe dont la taille ait été augmentée. Partout où on les a importés, en France, en Angleterre, en Russie, on s’en est servi pour améliorer les races indigènes et, s’ils ont donné des produits plus grands qu’eux, c’est manifestement parce qu’on les a accouplés à des jumens de grande taille. Lorsqu’on a ainsi recours à des croisemens entre races indigènes et races exotiques et que le sang des premiers pères s’allie assez bien avec celui des premières mères pour que les produits réussissent, il est tout naturel que ceux-ci se modifient, acquièrent telles ou telles qualités ; et c’est ainsi qu’on peut améliorer une race ou plutôt créer une race nouvelle. Quant aux modifications qu’on dit avoir constatées dans la descendance d’animaux acclimatés, nous croyons que, s’il n’y a pas eu de croisemens voulus ou accidentels, elles sont beaucoup plus apparentes que réelles, n’atteignent que la superficie du corps, la longueur et la couleur des poils et ne vont pas au-delà de la couche de graisse qui disparaît vite dès que les animaux sortant des herbages sont assujettis au travail. Il ne faut pas oublier, lorsqu’il s’agit de chevaux, qu’après deux ou trois années passées dans les prairies, années pendant lesquelles il est d’ailleurs facile de suppléer dans un sens ou dans un autre à l’insuffisance, comme quantité ou comme qualité, de la nourriture que les animaux trouvent sur le sol, l’alimentation à l’écurie, l’exercice, les soins de l’homme, qui sont à peu près les mêmes partout, exercent une influence capable d’amoindrir considérablement et même de neutraliser celle du sol et du climat.

Pour nous, la conformation et les aptitudes physiques sont toujours données par l’étalon et par la jument et se transmettent d’une manière constante selon les lois de l’hérédité et de l’atavisme ; le sol et le climat n’ont qu’une influence très secondaire, bien moindre même que celle de l’alimentation, et nous n’admettons pas que, dans l’étendue surtout d’un pays comme la France, les différences de sol et de climat puissent être assez sensibles pour dominer l’influence du père et de la mère et modifier chez les produits autre chose que le tempérament et l’état de santé. Il est pour nous hors de doute qu’avec des soins intelligens on peut élever en France, partout où l’herbe pousse, le cheval de pur-sang, le cheval de demi-sang et le cheval de trait sans qu’aucun d’eux perde les qualités qu’il doit à ses ancêtres. Nous pouvons affirmer que tous les chevaux de ces trois types dont l’origine nous a été déclarée et qu’il nous a été donné d’observer dans les concours et chez les propriétaires sur différens points de la France très éloignés les uns des autres, nous ont paru avoir conservé tous les caractères de leur race et n’avoir rien perdu ni gagné à être élevés dans telle ou telle contrée. Ce qui confirme encore notre opinion, c’est que les chevaux achetés en Angleterre et chez nous et transportés jusqu’en Amérique ne se transforment pas.

Nous pensons ne pouvoir trop nous élever contre cette exagération de l’influence du sol et du climat sur l’élevage de nos chevaux, car il en résulte que les éleveurs, comptant sur les grandes qualités de certains herbages, continuent à employer pour la reproduction des jumens mauvaises ou médiocres et négligent de donner de l’avoine à leurs poulains. Or ce qu’il faut qu’on sache bien, c’est que le cheval est et reste ce que l’ont fait son père et sa mère et que, s’il est possible par l’alimentation, les soins et l’exercice de développer ses aptitudes naturelles, rien ne peut lui donner celles qu’il n’a pas. Au lieu de faire des dépenses, même minimes, d’entretien sur des chevaux de mauvaise origine, il est beaucoup plus sûr et plus économique de faire naître de bons produits qui ne coûtent pas plus cher à bien nourrir, qui coûtent même moins cher et ont toujours plus de valeur.

Les haras fournissent les pères, qui généralement sont bons, qui, tout au moins, sont les meilleurs que nous possédions actuellement. C’est donc surtout le choix des mères qui doit préoccuper les éleveurs, et ils y doivent apporter la plus grande attention, car la mère transmet à ses descendans ses qualités et ses défauts physiques au moins aussi sûrement que le père. Chez tous les produits que nous avons examinés, les deux influences nous ont paru se manifester également sans qu’il fût possible de dire sur quelle partie du corps l’une ou l’autre agit plus particulièrement, il semble plutôt qu’elles se confondent dans toutes les parties. Du reste, dans les bons accouplemens, le père et la mère ne s’éloignant pas d’un même type, en admettant que, par exemple, l’avant-main du poulain tienne de l’étalon et l’arrière-main de la jument, il n’y aura rien de disparate dans l’ensemble. Quand on obtient des produits dits décousus, cela vient sans doute de ce que le père et la mère étaient de modèles trop différens. On ne sait toutefois rien de bien positif sur tout cela, et pourtant les physiologistes pourraient aujourd’hui étudier cette question chez les animaux d’après des documens précis, puisque, d’une part, les origines sont établies par les cartes de naissance et que, d’autre part, les photographies des pères, des mères et de leurs produits peuvent fournir d’excellens moyens de démonstration.

Du reste, quelles que soient les règles qu’on pourra donner pour les accouplemens, l’application de ces règles restera toujours pour les éleveurs une question de coup d’œil, de « sentiment équestre » résultant d’une aptitude naturelle développée et dirigée par l’étude et par l’expérience.

L’influence de la consanguinité entre les reproducteurs a été très discutée. Nous n’avons pas qualité pour nous prononcer scientifiquement à ce sujet, mais nous sommes porté à croire que les inconvéniens qu’on a souvent reconnus, de même que les avantages qu’on a quelquefois signalés viennent plutôt de la similitude ou de la différence des tempéramens que de la parenté elle-même. D’après les observations que nous avons faites sur un certain nombre de chevaux et sur beaucoup de chiens, nous pensons que les Anglais abusent des accouplemens consanguins qu’ils appellent breeding in-and-in. Ils prétendent ainsi développer plus vite certaines qualités, et, en effet, ils y réussissent, mais l’excès de ces qualités entraîne des défauts, devient lui-même un défaut, puisqu’il rompt le juste équilibre des fonctions vitales. Le même danger existe, croyons-nous, lorsqu’on accouple deux individus étrangers l’un à l’autre, mais de même tempérament, et peut retarder, sinon compromettre, les progrès de l’élevage.

Or, lorsqu’il s’agit de choisir un étalon ou une poulinière, on s’occupe beaucoup de ses performances, un peu de sa conformation et pas du tout de son tempérament. Nous plaçant au seul point de vue de l’amélioration des produits, nous pensons qu’il y a, là encore, une question de physiologie sur laquelle on ne saurait trop appeler l’attention de l’administration des haras et celle des éleveurs et qui mérite d’être étudiée par les vétérinaires qui y trouveraient sans doute l’explication de nombreux cas de méchanceté, de rétiveté, etc., qu’on attribue faussement à des causes morales et qui, selon nous, sont purement pathologiques.

Le cheval arabe, aujourd’hui bien dégénéré, a servi à former une race, celle des chevaux de pur-sang, qui lui est bien supérieure comme taille, comme vitesse, et qui ne doit ses défauts, — irritabilité nerveuse, ossature moins développée, puissance musculaire et résistance à la fatigue moindres, — qu’aux mauvais accouplemens, à une sélection faite uniquement en vue de la vitesse sous un poids léger. De même, si des croisemens entre étalons de pur-sang et jumens de service ont mal réussi, cela tient surtout au mauvais choix des jumens, dont la conformation s’éloignait trop du type cherché, que leur état de santé, leur âge avancé, etc., rendaient plus ou moins impropres à la reproduction. C’est à ces causes qu’il faut attribuer le manque de qualité et de distinction de la plupart de nos trotteurs. Mais le croisement du pur-sang avec des jumens de demi-sang et le même croisement « à l’envers » donnent infailliblement des produits très améliorés. Ce n’est pas ces croisemens qui sont mauvais en eux-mêmes, mais les croisemens mal faits.

L’étalon arabe, lorsqu’on peut s’en procurer de bons, est incontestablement l’améliorateur par excellence si on lui donne des jumens ayant déjà de belles lignes et de la taille. On a souvent dit, et nous avons cru nous-même autrefois, que ses produits sont généralement plus grands que lui, mais nous sommes revenu de cette opinion ; nous croyons aujourd’hui que son rôle se borne à harmoniser les formes et à donner de la densité aux tissus, et que les chevaux issus de lui sont généralement médiocres, surtout comme taille, lorsque la mère est elle-même petite et de race commune. On peut toutefois se servir de l’étalon arabe pour un premier croisement en vue d’améliorer ensuite les produits par l’étalon de pur-sang anglais ou de demi-sang.

Si les courses, ainsi que nous l’avons dit plus haut, ne permettent pas actuellement de juger les meilleurs chevaux, elles donnent cependant des indications dont il est bon de tenir compte, — avec beaucoup de réserve, — et elles ont du moins cet important résultat de faire produire des pur-sang et des trotteurs qui, sans elles, auraient bientôt disparu. Le grand tort qu’on a, c’est de s’en rapporter beaucoup trop aux prix gagnés lorsqu’il s’agit de choisir des reproducteurs. Et cette critique s’adresse non-seulement aux éleveurs au sujet des poulinières, mais encore au gouvernement pour les étalons. L’origine des animaux étant connue, c’est surtout leurs allures et leur conformation qu’il faut examiner au moment des achats et leur tempérament pour les accouplemens, non la vitesse qu’ils ont pu donner tel ou tel jour. La vitesse, en effet, est la conséquence toute naturelle de la conformation, de la nourriture et de l’entraînement ; elle est, d’ailleurs, essentiellement variable selon l’état de santé de l’animal, la manière dont il est conduit et mille autres circonstances accidentelles. Les étalons et les poulinières bien conformés et marchant bien, quand même ils n’auraient pas eu de grands succès dans les courses, seront bien plus propres à produire des chevaux de premier ordre et de première vitesse que ceux qui pécheront par des défauts de conformation, des tares graves ou des allures défectueuses.

Ceci nous amène à dire un mot des tares. Voyant qu’il est très difficile de trouver des chevaux de pur-sang non tarés, les hommes de sport prétendent aujourd’hui qu’il n’y a pas lieu de s’en inquiéter et qu’il faut seulement juger le cheval d’après « la manière dont il marche. » Cette opinion ne manquerait pas de justesse et serait même très pratique, car la nature des mouvemens révèle précisément l’existence des tares graves et des défauts de conformation : mais il faudrait alors examiner les allures au point de vue de la régularité, et malheureusement, depuis quelques années, les maîtres ès-locomotion eux-mêmes, pour des querelles de clocher, semblent se plaire à embrouiller de plus en plus leurs théories à ce sujet. Il faudrait, dans l’examen des reproducteurs, s’en tenir strictement aux définitions classiques bien connues du pas, du trot et du galop. Toutes les lois que les allures ne sont pas conformes à ces définitions, c’est qu’il y a quelque défaut physique. Si l’on ne veut considérer que la vitesse dont un cheval est capable, sans s’occuper autrement de la « manière dont il marche, » il est certain qu’on ne pourra faire un bon choix ; quant à la vitesse même qui aura été obtenue en course, où les allures sont souvent forcées, elle ne saurait être transmissible par hérédité.

La véritable origine de beaucoup de tares est encore peu connue. Nous croyons que la similitude des tempéramens du père et de la mère contribue puissamment à leur transmission. D’un autre côté, comme elles apparaissent rarement avant que l’animal commence à travailler, il est incontestable qu’elles sont dues bien souvent au travail excessif et prématuré auquel les chevaux de course surtout sont astreints. Aussi, tous les hommes de sport devraient-ils se ranger à l’avis unanime des hippologues et des vétérinaires, et demander qu’on ne fît plus courir les chevaux aussi jeunes ; on pourrait alors sans inconvénient élever beaucoup les poids ; les chevaux capables de porter un fort poids sont en effet les seuls qui conviennent, principalement en vue de la production des chevaux de guerre, et c’est pour cela aussi que les courses au trot montées peuvent seules fournir au gouvernement de bons étalons de demi-sang, à la condition toutefois que, au moins au moment de l’achat, on exige la parfaite régularité de l’allure, c’est-à-dire le trot en deux temps, tous les autres étant absolument défectueux. Par ces moyens, on exclurait bientôt des haras tous les animaux tarés et ceux qui manquent de force.

Si la race de pur-sang doit un jour disparaître, — ce dont il n’est guère permis de douter, — elle ne pourra être remplacée que par celle des demi-sang d’aujourd’hui ayant atteint plus de distinction et parmi lesquels on choisira pour reproducteurs les plus parfaits comme origine, conformation et allures. C’est vers ce but que doivent tendre dès maintenant nos efforts, et nous croyons que pour l’atteindre, il serait fort utile d’inscrire à l’avenir au stud-book du pur-sang tous les chevaux et jumens qui, ayant eu pendant quatre générations successives un ancêtre de pur-sang, pourraient justifier de 31/32 de sang. Ainsi, nous aurions indéfiniment une race de chevaux se renouvelant sans cesse et toujours perfectible, se rapprochant, selon les besoins, de tel ou tel idéal que tout homme de cheval peut concevoir. Cet idéal, autrefois, c’était le cheval arabe grandi, le cheval de selle plus distingué, avec des allures plus rapides, et c’est ainsi qu’on a créé le pur-sang anglais ; aujourd’hui c’est le pur-sang plus étoffé, plus robuste, régénéré par d’habiles croisemens avec des races plus communes auxquelles il donnera son élégance de formes et son énergie.


IV

Nous avons intitulé cette étude : l’Élevage des chevaux de luxe et nous avons dit qu’elle s’adresse surtout aux riches propriétaires, qui seuls peuvent donner à notre production l’élan et la direction qui lui manquent. En effet, ce n’est pas en faisant des chevaux pour l’armée que les éleveurs peuvent espérer gagner beaucoup d’argent, et l’on aura beau les y pousser, ils resteront sourds à tous les appels et ils auront raison. La prétention de la remonte d’écrémer notre population chevaline pour les prix qu’elle peut offrir serait tout à fait exorbitante. Ce que les éleveurs doivent s’efforcer de produire, c’est le cheval de luxe et l’étalon qui atteignent des prix très élevés. Mais ceux qui ne possèdent que peu de chevaux ne pourraient réussir ; alors même qu’ils auraient de temps en temps quelques animaux remarquables, ils seraient presque toujours obligés de les vendre bien au-dessous de leur valeur, faute de débouchés. Au contraire, de grands établissemens réunissant d’un seul coup les plus belles poulinières, produisant un grand nombre de chevaux de premier ordre, faisant connaître dans les concours et par la publicité leur élevage exceptionnel, verraient certainement venir à eux un grand nombre d’acheteurs de tous les pays. Or, on sait que les très bons chevaux se vendent couramment en Amérique de 50,000 à 100,000 francs, et atteignent jusqu’à 150, 200 et 250,000 francs.

Si nous prenions en France l’initiative d’une nouvelle réglementation des courses, si les chevaux ne passaient pas à l’entraînement avant l’âge de quatre ans, notre production serait bientôt supérieure à celle des autres pays. Les Américains, qui font si intelligemment de grandes dépenses pour leur élevage, mais qui commettent de grosses erreurs en ne recherchant chez leurs chevaux que la vitesse et en négligeant les courses au trot montées pour les courses attelées, s’empresseraient de recourir à nos produits pour améliorer les leurs.

L’exemple une fois donné, nos moindres cultivateurs ne manqueraient pas de le suivre, dès qu’ils en connaîtraient les résultats, surtout lorsqu’ils verraient que dans les grands domaines on divise les prairies, et que, par conséquent, ils peuvent eux-mêmes, par les moyens que nous avons indiqués, élever sur quelques hectares de terre un nombre relativement considérable de chevaux. S’ils ne pouvaient donner à ces animaux des soins aussi réguliers que dans les grands établissemens, ils essaieraient du moins de se rapprocher le plus possible des modèles qu’ils auraient sous les yeux ; au besoin ils vendraient leurs poulains dès le sevrage aux grands éleveurs, et ceux-ci exerceraient la plus utile influence sur la production de tout le pays, en dirigeant le choix des étalons et des poulinières, et en exigeant les cartes d’origine de tous les poulains qu’ils achèteraient.

Qui peut le plus peut le moins. Il est évident que, lorsqu’il y aura chez nous abondance de chevaux de luxe, la remonte ne sera pas embarrassée pour trouver sur notre territoire un nombre plus que suffisant d’animaux de bonne origine et bien élevés, et comme ces animaux seront ceux que les marchands auront dédaignés, elle n’aura pas à les payer plus cher que ceux d’aujourd’hui qui valent beaucoup moins.

Ce qui est certain, c’est que notre sol et notre climat sont des plus favorables à l’élevage du cheval et qu’au point de vue du sport nous sommes aussi avancés que les Anglais et les Américains. Si, profitant de l’enseignement de nos anciens, nous savons l’approprier aux exigences actuelles, il nous est facile de donner à notre élevage une direction nouvelle et de surpasser tous nos rivaux. La France peut et doit produire les meilleurs chevaux du monde comme elle produit les meilleurs vins, et non-seulement subvenir à ses propres besoins, mais fournir à ceux des autres pays et trouver dans cette industrie une source de grandes richesses qui la rendraient doublement redoutable au point de vue militaire.

Pour cela, il ne manque que quelques hommes résolus et persévérans, ayant foi dans les saines doctrines, disposés à tout diriger par eux-mêmes, à prendre de préférence comme chefs d’écurie et comme grooms, au lieu d’Anglais attachés à des pratiques routinières, de simples paysans français auxquels ils apprendront leur métier. La tâche est noble et séduisante.

Mais il faut aussi ranimer chez nous le goût du cheval. Nous joignons donc notre voix à celle de tous les maîtres illustres qui nous ont précédé, pour demander au gouvernement de favoriser le plus possible l’équitation et de relever aux yeux de tous, comme il convient, les hommes de mérite qui l’enseignent.


F. MUSANY.


  1. Bardelle, selle faite de grosse toile et de bourre.