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L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes/02

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L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 90 (p. 631-657).
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L'ELOQUENCE
POLITIQUE ET JUDICIAIRE
A ATHENES

GORGIAS ET LES SOPHISTES.

I. Histoire de la littérature grecque jusqu’à Alexandre le Grand, par Ottfried Muller, traduite, annotée et précédée d’une étude sur Ottfried Muller, par M. K. Hillebrand, 2 vol. in-8° ; Paris. — II. Demosthenes und seine Zeit, von Arnold Schœfer, 4 vol. in-8° ; Leipzig. — III. Des caractères de l’atticisme dans l’éloquence de Lysias, par M. Jules Girard, in-8° ; Paris. — IV. Le discours d’Isocrate sur l’Antidosis, traduit en français pour la première fois par M. A Cartelier, avec une introduction par M. Ernest Havet, grand in-8° ; Paris.

Gorgias et les sophistes.

Athènes, vers le milieu du Ve siècle, avait admiré en Périclès son premier orateur. La parole de Périclès n’avait pas encore été recueillie par l’écriture, comme le sera, pour être transmise à la postérité, celle d’un Démosthène ou d’un Cicéron ; mais elle avait exercé sur les esprits une influence durable, elle les avait marqués d’une empreinte qui devait subsister autant que l’indépendance même d’Athènes. Les hommes d’état qui l’avaient précédé, les Miltiade, les Aristide, les Thémistocle, les Cimon, avaient valu surtout par leurs actes, par les batailles qu’ils avaient gagnées, par les résolutions qu’ils avaient inspirées, par les alliances qu’ils avaient conclues. Ce qui éleva Périclès au-dessus d’eux tous, ce fut le compte qu’il se rendit de l’œuvre qu’il avait entreprise, ce fut le talent avec lequel il en exposa les conditions à ses concitoyens, et leur en fit comprendre la noblesse [1]. Avant lui, Athènes avait fait de grandes choses ; mais elle les avait faites sous la pression des circonstances et comme au jour le jour, sans trop savoir où la menaient l’élan de sa jeunesse, les faveurs de la fortune et la sagacité des chefs qu’elle s’était donnés. Ceux-ci, tout entiers à la pensée de résoudre les difficultés du moment, n’avaient fait qu’entrevoir et que deviner par instans le but éloigné de tant d’efforts. Périclès le premier eut une vue d’ensemble, un système, un idéal. Avec lui et par lui, Athènes prit conscience d’elle-même, de son génie, de ses destinées. C’est donc à juste titre que le nom de Périclès est resté attaché au siècle qui le vit naître ; Périclès gouverne alors Athènes, et Athènes marche à la tête de la Grèce.

Ce qu’il y a de particulier dans la situation de ce grand homme, c’est qu’il clôt une période et qu’il en commence une autre ; il nous apparaît comme une haute et fière statue dressée sur la frontière de deux mondes. Derrière lui, c’est la Grèce d’Homère et d’Hésiode, d’Archiloque et d’Alcée, de Pindare et d’Eschyle, la Grèce spontanée et poétique, dont le drame athénien est l’épanouissement suprême ; l’épopée et l’idylle alexandrine ne seront que des fleurs d’arrière-saison et des plantes de serre chaude, au feuillage élégant et au parfum délicat, mais dépourvues de cette vigueur et de ces riches couleurs que peuvent seuls donner la pleine terre, la brise et le soleil. De l’autre côté, — et c’est là ce que Périclès montre du geste et du regard, — nous avons la Grèce arrivée à l’âge de la réflexion, la Grèce de la prose, de l’histoire, de l’éloquence politique, de la philosophie, de la science. Nous devons nous renfermer ici dans notre cadre, l’étude de la parole appliquée aux débats de la place publique et des tribunaux ; mais dans ces limites mêmes on pourra suivre tout le mouvement de l’esprit grec. Pendant que Périclès offre à la Grèce le premier type de l’orateur gouvernant par sa parole une cité libre, ailleurs on ébauche la théorie de l’éloquence et du raisonnement. La rhétorique naît en Sicile, la dialectique dans la Grande-Grèce. Bientôt après viennent des esprits étendus et souples qui, comme Gorgias, sont à la fois rhétoriciens et dialecticiens. Athènes est leur principal rendez-vous ; mais ils parcourent la Grèce tout entière, et ils exercent une grande influence sur les plus distingués de leurs contemporains. Ce sont eux que, depuis Platon, on appelle d’ordinaire les sophistes. Ce terme, comme l’indique son étymologie, désignait d’abord tous ceux qui cherchaient à en savoir plus que le vulgaire, à être habiles dans un art quelconque, dans un ordre de connaissances tant soit peu relevé. Hérodote l’applique à Solon et à Pythagore, pour lesquels il professe la plus haute estime ; un siècle plus tard, Eschine l’emploiera, sans aucune intention de blâme ou de raillerie, en parlant de Socrate. Il avait pourtant pris déjà, sous la plume de Platon, un sens plus spécial ; le philosophe l’avait réservé pour des gens qui n’étaient, selon lui, que de faux savans et de faux sages, et cette nuance méprisante est devenue plus marquée encore quand le mot a passé dans notre langue. La suite de cette étude montrera jusqu’à quel point sont justifiées les attaques de Platon ; cependant, tout en faisant d’avance des réserves à ce sujet, je ne m’en conformerai pas moins à l’usage, et je désignerai sous ce titre le groupe dont Gorgias est le plus brillant et le plus célèbre représentant.


I

On connaît le mythe charmant de la nymphe Aréthuse et de l’Alphée, son amant malheureux. La claire fontaine de Syracuse et le beau fleuve arcadien, séparés par l’espace, allaient, nous disent les poètes, au-devant l’un de l’autre sous les flots de la mer d’Ionie, et finissaient par mêler leur onde. Sous cette aimable légende se cache une vérité historique. De toutes les villes grecques de la Sicile, ce fut Syracuse qui sut conserver avec la mère-patrie les rapports les plus étroits, qui se mêla le plus à ses affaires, qui s’associa le mieux à ses efforts et à ses travaux dans l’ordre des choses de l’esprit. Sélinonte tomba de bonne heure sous l’influence carthaginoise ; sans les intéressans débris de ses édifices, on n’en saurait plus aujourd’hui que le nom. Agrigente a plus fait : elle ne figure pas seulement par ses belles ruines dans l’histoire des arts plastiques, elle est la patrie de cet Empédocle dont la gloire égala presque celle de Pythagore ; mais Syracuse a été bien autrement féconde. Ne parlons pas des encouragemens accordés aux poètes par ses princes, les Gélon et les Hiéron ; ces faveurs coûtent presque toujours quelque chose à la dignité des écrivains, le génie y perd plus qu’il n’y gagne. Ce qui est incontestable, c’est la part prise par Syracuse à l’élaboration de la prose grecque ; c’est que plus tard Syracuse donne à la Grèce vieillissante son dernier grand poète, Théocrite, et son plus illustre mathématicien, Archimède.

Après la mort de Hiéron, ce souverain intelligent et magnifique, mais soupçonneux et cruel, qu’avaient chanté Pindare, Simonide, Épicharme et Bacchylide, la tyrannie avait été, vers 465, abolie à Syracuse, et toutes les cités de l’île avaient suivi l’exemple que leur offrait une ville dont déjà elles avaient appris à reconnaître la prépondérance. Partout les despotes, qui ne pouvaient plus s’appuyer sur les princes syracusains, avaient été chassés ou s’étaient retirés avec leurs mercenaires, et on avait établi des gouvernemens plus ou moins démocratiques. Nous manquons de détails sur toutes ces constitutions, et sur celle même de Syracuse. Ce que nous distinguons à travers les renseignemens à la fois maigres et confus qui nous ont été conservés surtout par le Sicilien Diodore, c’est que le nouveau régime n’alla pas sans de longues agitations. La dynastie tombée, avec ses victoires sur les autres cités siciliennes et sur les Carthaginois, avec ses triomphes dans les grands jeux de la Grèce, avec les éloges que lui avait prodigués la voix retentissante des poètes, avait laissé des souvenirs et conservé un prestige que plus d’un ambitieux tenta d’exploiter ; par les droits civiques qu’elle avait conférés à ses mercenaires, par les maisons et les terres dont elle les avait gratifiés aux dépens des citoyens, elle avait créé des intérêts rivaux que sa chute laissait en face les uns des autres, irrités du passé ou inquiets de l’avenir. De là bien des périls, bien des menaces contre lesquelles la démocratie naissante sentit le besoin de se protéger. Une des précautions qu’elle prit à cet effet, ce fut l’institution du pétalisme, qui, par les services que l’on en attendait, comme par la forme même du mot, rappelle l’ostracisme athénien. La différence était que l’on inscrivait sur une feuille, petalon, et non sur une coquille ou un tesson, ostracon, le nom du citoyen dangereux que l’on voulait écarter. Ainsi furent prononcées des sentences d’exil assez nombreuses pour qu’au bout d’un certain temps le peuple ne crût plus avoir besoin de cette arme redoutable : le pétalisme fut aboli.

Le talent de la parole devait jouer un grand rôle dans ces luttes où était engagée la personne des principaux chefs, et qui pouvaient toujours aboutir à des arrêts de bannissement. Vers la même époque, les procès civils ne fournissaient pas une moindre matière à l’éloquence. Sous les tyrans, c’était le bon plaisir du prince qui terminait tous les différends ; il s’agissait non de plaider, mais de plaire. Un des premiers actes de la démocratie à Syracuse, comme dans les autres cités siciliennes, dut être de constituer des tribunaux populaires analogues à ceux d’Athènes, de grands jurys dont les membres étaient, d’une manière ou d’une autre, pris parmi les citoyens. C’est ce que nous aurait permis de supposer la pratique constante des démocraties grecques, qui cherchaient là une de leurs plus sûres garanties ; c’est ce que confirme d’ailleurs une phrase de Cicéron traduite d’Aristote. L’auteur de la Politique atteste qu’après l’expulsion des tyrans tous les intérêts lésés portèrent devant les tribunaux leurs revendications et leurs plaintes. De nombreux habitans avaient été enlevés à leurs cités natales et transportés par la force dans d’autres, que ces princes voulaient agrandir ou qu’ils fondaient dans des endroits déserts ; d’anciens citoyens avaient été dépossédés et privés de leurs droits, des émigrans, des soldats, avaient reçu des domaines et des titres de bourgeoisie. On devine de combien de questions d’état et de propriété les cours furent saisies aussitôt qu’il y eut des juges à Syracuse.

Débats politiques conduisant à l’exil du chef de l’un des partis, débats judiciaires où il s’agissait pour les uns de recouvrer la fortune et la situation perdues, pour les autres de garder ce qu’ils étaient venus chercher de bien loin en quittant leur patrie sans esprit de retour, ou ce qu’ils avaient conquis au prix de leur sang dans les batailles, tout concourait donc à rendre l’éloquence utile ; et même nécessaire, à en donner le goût, à en favoriser l’essor. Ces progrès n’étaient pas moins aidés et appelés par le caractère national, tel que l’avaient fait de nombreux mélanges de races et tel qu’il se révèle à nous quand commence à se dessiner le rôle de la Sicile. Cette contrée avait reçu d’abord des colons ioniens, des Chalcidiens et surtout des Doriens ; mais la Grèce avait ensuite, à différentes reprises et des points les plus divers, envoyé à la Sicile bien des aventuriers qui s’y étaient établis, bien des colons nouveaux ; enfin une certaine quantité d’indigènes, Sicanes et Sicules, avaient réussi en plus d’un lieu à pénétrer dans les interstices de la société grecque et à s’allier par le sang aux colons helléniques. Ne parlons que de Syracuse, celle des villes siciliennes que nous connaissons le moins imparfaitement. Elle était dorienne d’origine, et pourtant elle ne ressemblait guère à Sparte ou à Cnosse. C’est surtout à Athènes que fait songer Syracuse avec son goût pour la parole publique et son orageuse démocratie. Ici rien de cette solidité un peu lourde, rien de cette gravité un peu tendue que l’on s’accorde à considérer comme l’apanage de la race dorienne ; tout au contraire une légèreté joyeuse et bruyante, une vivacité passionnée, une élasticité d’esprit et de caractère, qui avaient frappé les Romains, mis de bonne heure en rapport avec les Siciliens par le commerce d’abord, puis bientôt après par les guerres contre Carthage. « Les Siciliens, observe Cicéron à propos des origines de la rhétorique, c’est une race dont la nature a aiguisé l’esprit, et qu’elle a faite pour la discussion et la dispute. » Et ailleurs, en parlant de ces mêmes hommes, « ils ne sont jamais, dit-il, en un si mauvais pas qu’ils ne trouvent quelque mot spirituel et ingénieux. » Il est toute une partie de l’art oratoire, celle que Démosthène plaçait si haut, l’action, où les Siciliens d’autrefois, s’ils ressemblaient à leurs descendans, devaient réussir d’emblée et comme d’instinct. Je me souviens de l’impression que j’éprouvai, il y a quelques années, à Palerme. C’était au mois de juillet ; de midi à quatre heures, la ville dormait, toutes les persiennes étaient fermées. Vers quatre heures, les fenêtres se rouvraient, au moins du côté de la rue qui était déjà dans l’ombre, et les femmes s’y montraient. En même temps les promeneurs commençaient à circuler ; ils s’arrêtaient sous les balcons, ils engageaient des conversations où la parole jouait un moindre rôle que le geste, que le mouvement des lèvres, des yeux et des sourcils, que toute la personne et toute la physionomie. Du rez-de-chaussée au troisième ou quatrième étage, parmi tout le bruit de la ville, les interlocuteurs, qui ne criaient point, ne pouvaient guère entendre la voix les uns des autres ; cependant ils se comprenaient, et je les comprenais presque, tant cette pantomime était animée, tant ces yeux étaient expressifs. Dans tout Napolitain aussi il y a un acteur ; mais cet acteur est surtout un bouffon, proche parent du Maccus et du Bucco de l’antique atellane campanienne, ainsi que du Pulcinella, qui à San-Carlino égaie encore la foule par ses lazzis et sa verve gouailleuse. Il y a chez le Sicilien quelque chose de plus sérieux, de plus exalté, de plus passionné. Depuis le Ve siècle avant notre ère, à travers bien des révolutions apparentes, il a changé de religion, de langue et de costume, non de caractère. Pour ce qui est du geste et du débit, les premiers maîtres qui tentèrent de faire la théorie de l’éloquence durent donc trouver des élèves merveilleusement préparés ; ils n’eurent même qu’à regarder autour d’eux, à ériger en règle et en précepte ce que la nature suggérait à tous ceux qui prenaient la parole en public pour soutenir leurs intérêts ou faire triompher leur parti.

Ce qui était plus important et plus difficile que de régler la main et la voix de l’orateur, c’était de diriger son esprit, de lui indiquer comment il convient de disposer et de grouper ses pensées, comment on doit modifier son langage et changer toute la couleur du discours suivant le but que l’on veut atteindre ou les auditeurs auxquels on s’adresse. Tout homme qui a souvent parlé en public a fait à ce sujet des observations dont il se sert pour son propre usage ; il s’agissait d’étendre aux autres le profit de cette expérience, d’obtenir qu’elle ne s’enfermât point dans l’individu et ne pérît pas avec lui, qu’elle se condensât et se résumât en un certain nombre de préceptes classés par ordre, faciles à transmettre et à retenir. En un mot, de la pratique il fallait passer à la théorie, de l’empirisme à l’art. Les premiers pas dans cette voie paraissent avoir été faits par le Syracusain Corax. Déjà fort estimé du tyran Hiéron, Corax acquit une grande réputation, après l’établissement de la démocratie, comme orateur politique à la tribune, comme avocat devant les tribunaux. Dans le cours de sa longue carrière, il avait été amené à beaucoup réfléchir sur la méthode que doit suivre, sur les conditions auxquelles doit satisfaire quiconque aspire à persuader. L’importance que prenait alors la parole publique, à Syracuse comme dans les autres cités siciliennes, lui donna l’idée de communiquer le fruit de ses remarques aux jeunes gens avides des succès qu’assurait l’éloquence. De là sortit une espèce de manuel aujourd’hui perdu, mais dont l’existence nous est attestée par Aristote ; il était intitulé Art de la rhétorique, titre que reçurent ensuite tous les autres traités analogues. On sous-entendait même d’ordinaire pour aller plus vite le mot de rhétorique. Ainsi un autre Syracusain, élève, puis rival de Corax, Tisias, se fit connaître également et comme orateur et comme auteur d’un manuel, de même Gorgias bientôt après. Dans les écoles, en citant ces ouvrages, on disait l’art de Corax, celui de Tisias, celui de Gorgias.

Le livre de Corax, rapide esquisse de théories qui avec le temps deviendront si étendues et si compliquées, était fort court ; si nous le possédions, il nous rebuterait sans doute par sa sécheresse. Il ne nous en est même pas parvenu un seul fragment ; pourtant on sait qu’il distinguait déjà dans le discours différentes parties, et qu’il insistait sur le proème (προοίμον) ou exorde ; il lui assignait le rôle de disposer favorablement les auditeurs et de gagner dès l’abord leur bienveillance. Ce qui mérite au nom de Corax l’honneur de ne point être oublié, c’est qu’il inaugura des études où l’antiquité grecque et romaine dépensa une patience et une subtilité infinies, c’est que son manuel est le premier ouvrage de ce genre qui ait paru en Grèce, ou, pour mieux dire, dans le monde ancien. Il ne semble pas qu’aucune des civilisations qui ont précédé la civilisation grecque, et dont elle a profité à certains égards, ait eu même l’idée de soumettre à cette analyse la parole humaine considérée comme un instrument de discussion et de persuasion, comme l’épée et le bouclier de tout citoyen qui veut compter dans la cité, et qui ne déserte point, par indifférence ou lâcheté, les luttes de la politique et du barreau. Plus tard, la rhétorique pourra être cultivée par habitude et comme distraction d’esprit dans des temps de servitude et d’abaissement- moral, tels que la domination macédonienne et l’empire romain ; mais elle n’a pu naître que sous un régime de publicité, elle est la fille légitime de la liberté et de la démocratie.


II

Pendant que la Sicile et Syracuse ébauchent ainsi la rhétorique, sur un autre point de cette même Grèce occidentale, en Italie, à Élée, colonie phocéenne, un groupe d’un caractère tout différent, à la tête duquel marchent des philosophes idéalistes, Xénophane et Parménide, étudiait de son côté, avec d’autres préoccupations que les rhéteurs, les procédés et les démarches de l’esprit humain. La méthode dont on lui attribue l’invention reçut le nom d’art du dialogue, ou, pour prendre la forme abrégée qui a passé dans notre langue, de dialectique. Avec Platon et dans son école, ce terme désignera une certaine marche logique par laquelle l’esprit, partant des phénomènes multiples de la nature, s’élève, comme de degré en degré, jusqu’au nécessaire, à l’éternel, à l’absolu ; mais à l’origine ce mot de dialectique a une signification moins déterminée. Pour faire comprendre quelle idée y attachaient les premiers qui l’ont mis en usage, il faut revenir sur l’histoire de la philosophie grecque avant les éléates.

« S’étonner, dit Platon, c’est le commencement de la philosophie. » Les Ioniens, cette brillante avant-garde de la Grèce, ces fils aînés de son génie auxquels elle avait dû l’épopée, furent aussi les premiers à éprouver en face de l’univers ce sentiment de surprise et d’admiration, cette curiosité qu’irritent, au lieu de la décourager, les limites mêmes de nos facultés et de notre courte vie. Sans doute, comme Jouffroy l’a montré dans des pages célèbres, il n’est point d’âme, quelque simple qu’elle soit, où ne se pose à certaines heures le problème de la destinée humaine, de l’origine et de la fin des choses ; mais chez presque tous les hommes ce n’est là qu’un désir d’un instant, qu’une vague et passagère aspiration. Partout, dès que notre espèce s’est élevée au-dessus de la bestialité, il s’est rencontré des esprits que ces hautes questions passionnaient ; seulement pendant de longs âges, chez les peuples même les mieux doués, les réponses des sages ne se produisirent que sous la forme religieuse, sous le voile du symbole et du mythe. L’imagination était la faculté dominante ; toutes les forces dont notre intelligence commençait à distinguer le rôle et à étudier le jeu, toutes les lois qu’elle devinait, l’imagination les personnifiait en des êtres semblables à l’homme, mais plus grands et plus beaux, moins faibles et moins éphémères. Tout était merveille et miracle, intervention de volantes puissantes et capricieuses ; toute conception, tout enseignement prenait le caractère d’une révélation. C’est aux Grecs d’Asie que revient l’honneur d’avoir, vers la fin du VIIe siècle, tenté d’affranchir la pensée en la dégageant de l’imagination et du sentiment. Ils ont commencé une révolution qui aujourd’hui même, ; après plus de vingt-cinq siècles, n’est pas encore achevée. Ce sont les sages de l’Ionie qui ont eu la première idée de ce que nous appelons d’un mot qu’il est inutile d’expliquer, la science.

Ce fut aux mathématiques, à l’astronomie, à la physique générale, que s’appliqua tout d’abord l’intelligence, quand elle tenta de classer les notions acquises par l’expérience, de soumettre les phénomènes à une observation régulière, de s’étudier elle-même et d’étudier le monde. Elle arriva bien, dès le début, à établir certaines théories, solides fondemens de l’édifice que devait construire l’avenir : elle fit certaines découvertes qui, vu l’imperfection de la méthode et des instrumens, témoignent d’une finesse et d’une pénétration singulière ; mais il n’était pas possible que la pensée, dans son premier élan et son premier orgueil, se résignât à la tâche, en apparence ingrate et stérile, de noter, de coordonner des faits, et d’en tirer des lois. Elle devait se laisser tenter par le plaisir d’imaginer de brillantes hypothèses, de franchir ainsi d’un vol hardi les limites encore si étroites de ses connaissances positives. Aujourd’hui le savant qui mérite ce nom travaille à montrer comment se passent les choses, et renonce à se demander pourquoi elles sont ainsi, il se refuse à entrer dans les questions d’origine et de fin ; mais les première venus dans la carrière pouvaient-ils observer une méthode à laquelle, de notre temps même, bien des esprits sont encore infidèles ? Ils procédèrent donc sans cesse par intuition, et, comme pour la forme de la terre et pour son mouvement propre, ils devinèrent parfois ce qui ne devait être démontré que bien des siècles plus tard. Chacun d’eux eut son système sur l’origine du monde, et en chercha le principe, la cause, dans tel ou tel élément, Thalès dans l’eau, Anaximène dans l’air, Héraclite dans le feu.

C’était donc dans le monde sensible que se renfermèrent les physiologues ioniens, comme les appela l’antiquité. Le dernier représentant de cette école, Anaxagore, devait, il est vrai, chercher le principe suprême en dehors de la matière, dans ce qu’il appelait l’intelligence ; mais il n’avait pas encore écrit, quand se produisit une première protestation contre la physique ionienne. Le signal de cette réaction fut donné par Xénophane de Colophon, un de ces émigrés que la conquête médique conduisit sur les rivages de la Grande-Grèce ou Grèce italienne. Xénophane, qui avait débuté par la poésie élégiaque, ne fit d’ailleurs qu’ébaucher le système qui reçut de son élève, Parménide d’Élée, sinon plus de clarté, au moins plus de cohésion et de force.

Au lieu de partir des données de l’expérience et de remonter des phénomènes à la cause, les éléates débutaient par la notion de l’être pur, de l’absolu ; leur doctrine, qui a vivement frappé Platon et tous les historiens de la philosophie, paraît avoir été une sorte de panthéisme idéaliste également hostile au sensualisme des physiciens d’Ionie et à l’anthropomorphisme de la religion vulgaire. Pour exprimer l’espèce de ravissement que faisait éprouver à leur esprit la contemplation de cette substance unique et immuable qui seule existe et seule fait la matière de la science, Xénophane et Parménide, qui l’un et l’autre, à ce qu’il semble, n’écrivirent qu’en vers, trouvèrent des images d’une beauté et d’une hardiesse singulières ; les quelques fragmens qui nous en restent nous donnent la plus haute idée de la sincérité de leur enthousiasme et de la puissance de leur génie. A en juger d’après ses rares débris, le poème de Parménide, intitulé, suivant l’usage, De la nature, est une des pertes les plus regrettables que nous ayons faites dans le grand naufrage de l’antiquité.

Dans la doctrine des éléates, comme dans tout système analogue, la difficulté, c’était de redescendre de cette idée de l’être, qui, prise dans toute sa rigueur, exclut le devenir et le périr ; c’était de revenir à cette nature phénoménale dont la réalité peut être niée par la théorie, mais s’impose à nous dans la pratique. Dans la seconde partie de son poème, Parménide avait cherché à rapprocher autant que possible l’opinion, qui ne se fonde que sur les impressions des sens, du savoir vrai, qui a sa source dans la raison ; mais, pas plus qu’aucun autre métaphysicien, il n’avait dû réussir à résoudre un problème qui, par la manière même dont il est posé, est et restera toujours insoluble. Ce fut donc sur ce point que durent porter surtout les objections des adversaires. Afin de soutenir la lutte, les disciples du maître, Mélissos de Samos et Zenon d’Élée, imaginèrent de prendre l’offensive ; en partant de la doctrine de l’un et tout, c’est-à-dire de l’unité absolue, ils cherchèrent à démontrer à quelles absurdités et à quelles contradictions aboutissaient les idées de variété et de mouvement. Sans songer que l’on eût pu retourner leur thèse, ils dépensèrent dans cet effort une sagacité et une subtilité qui firent l’admiration de leurs contemporains. La poésie se serait mal prêtée à ce travail de discussion et de négation ; l’un et l’autre écrivirent en prose ionienne. Zénon surtout acquit une grande réputation, à laquelle mit le dernier sceau le’ séjour prolongé qu’il fit en plusieurs fois à Athènes. On innove peu en métaphysique ; il est plus d’un argument de Zénon que les sceptiques et les idéalistes modernes se sont bornés à reproduire en en rajeunissant légèrement l’apparence et le tour.

Une partie tout au moins des écrits de Zénon paraît avoir eu déjà cette forme du dialogue dont se serviront au siècle suivant tous les socratiques ; en tout cas, il excellait dans la controverse orale. C’est ce qui attirait autour de lui, pendant les divers séjours qu’il fit à Athènes, à la fois les spéculatifs curieux de métaphysique, comme Socrate, et les politiques, comme Callias et Périclès, désireux de s’assouplir l’esprit en cette sorte de gymnastique intellectuelle. On venait écouter la conversation qui s’engageait entre Zénon et l’un des assistans. Que le philosophe posât les questions le premier ou qu’il se fît interroger, qu’il établît hardiment au début les principes qu’il voulait démontrer ou qu’il affectât l’ignorance comme Socrate, il devenait bientôt évident pour les auditeurs qu’il conduisait son interlocuteur, du moins qu’il ne se laissait diriger par celui-ci que vers un but qu’il s’était fixé d’avance. La réflexion et la pratique avaient mis à sa disposition plusieurs séries d’argumens, les uns affirmatifs, les autres, en plus grand nombre, critiques et négatifs. A travers d’apparens détours, il reprenait toujours la suite de son raisonnement, il rentrait dans la voie qu’il s’était tracée. C’est ainsi que dans un assaut un maître d’armes, après avoir étudié le jeu de son adversaire, sait l’amener par des feintes là où il l’attend, et lui porter les coups qu’il a le mieux en main.

D’un bout à l’autre du monde grec, vers le milieu du Ve siècle, on prend un singulier plaisir à ce jeu de l’esprit, à cette sorte d’escrime. Partout on s’intéresse à ces analyses logiques où un résultat inattendu surgit tout d’un coup au terme d’une longue suite de questions, de définitions, de distinctions dont on ne devinait pas d’abord le sens et l’utilité. Il y a un vif agrément dans les surprises que l’esprit se prépare ainsi à lui-même ; vous pouvez vous en faire quelque idée, si vous avez jamais cherché et trouvé par les méthodes algébriques la solution d’un problème de géométrie. Les argumentations de nos scolastiques du moyen âge rappellent bien aussi, à certains égards, les discussions des dialecticiens grecs ; mais il y a des différences dont il faut tenir grand compte. Ainsi le raisonnement scolastique prenait pour point de départ des formules qu’il empruntait à une philosophie antérieure, et il était obligé d’aboutir à une doctrine qui ne fût pas en contradiction avec les dogmes de la fois Son élan, tout hardi qu’il fût par momens, était contenu par deux autorités, celle d’un Aristote plus ou moins apocryphe, celle de l’église, juge suprême de la vérité. Aucune barrière, aucun lien, n’arrêtent l’essor de la pensée grecque ; elle s’est tout d’abord affranchie des préjugés vulgaires et de la théologie polythéiste, qu’elle confond sous le nom dédaigneux de l’opinion : cette théologie, elle affecte de l’ignorer, comme les sages ioniens, ou bien, comme les éléates, elle l’attaque de front, malgré ses mécontentemens gros de menaces. Ce qu’elle prétend fonder, c’est la science. Pour y parvenir, il n’est point de région de la connaissance qu’elle ne tente d’explorer avec l’audace ingénue et l’entrain de la jeunesse.

Ce qui rend la nuance encore plus sensible, c’est que les langues dont on se sert de part et d’autre ne se ressemblent guère. Les Abailard, les Albert le Grand, les saint Thomas d’Aquin, n’ont, pour traduire leurs, idées, qu’un idiome créé par une race et une civilisation, autres que celles dont ils sont les fils. Ils font violence à l’instrument qu’ils emploient, ils bouleversent la grammaire et le vocabulaire du latin classique ; ils créent des formes nouvelles, des mots nouveaux. Aussi ces termes, qui ne sont pas nés de l’usage et des besoins de la vie, gardent-ils toujours quelque chose d’artificiel et de lourd ; ils ne seraient pas compris hors de l’école, ils composent une nomenclature et non une langue. Tout au contraire les premiers logiciens grecs se servent d’un idiome qui possède une liberté illimitée de formation et de dérivation ; ce qu’ils entreprennent, c’est d’achever par la réflexion l’œuvre de la raison spontanée, c’est de définir les termes de la langue courante, sincère et naïve expression du génie de leur peuple. Comme. M. Jourdain, la Grèce avait jusqu’alors « fait de la prose sans le savoir. » Ainsi que le personnage de la comédie, elle s’essaie, avec ses premiers maîtres de philosophie à répéter, en s’observant elle-même, les opérations qu’elle avait d’abord accomplies d’instinct et d’inspiration ; elle veut comprendre ce qu’elle dit quand elle prononce tous ces mots, cause, substance, qualité, quantité, mouvement, etc., qui correspondent aux catégories universelles de l’intelligence. A cet effet, elle explique, elle définit, elle distingue, elle oppose les idées par couples ou les groupe par classes. Cela devient pour elle, un divertissement dont elle ne se lasse pas ; elle se prend ainsi à perdre un peu de vue le but qu’elle croit poursuivre, et à être moins curieuse de la vérité que distraite et amusée par les détours du chemin. Surprise et heureuse de se trouver si habile, elle s’oublie à admirer pour lui-même le mécanisme du raisonnement. Tel l’adolescent auquel on donne sa première montre ; il est moins occupé d’y regarder l’heure que d’observer les battemens du balancier, la marche des roues et des aiguilles, la combinaison des engrenages. Vingt fois par jour il ouvre la boîte et parfois même il ne résiste pas à l’envie de démonter la machine et de travailler à en rassembler les pièces.

Il y a donc dans tout cela quelque enfantillage, et quand on lit un dialogue de Platon, bien souvent, on se défend mal d’une certaine impatience ; il semble que, pour établir telle, ou telle distinction, tel ou tel principe auquel tient l’auteur, deux mots auraient suffi. C’est que depuis lors le sens des termes abstraits a été à peu près fixé ; c’est que les problèmes ont été, sinon tous résolus, au moins posés d’une manière plus précise ; c’est que, de place en place, ont été marqués des points de repère dont les distances respectives sont connues, de tous ceux qui s’occupent de ces matières. Il n’en est pas moins vrai que, dans ces exercices auxquels l’ont soumis les premiers dialecticiens, l’esprit grec, au moment où il débute dans la carrière scientifique, a trouvé un utile emploi de ses forces et de sa curiosité. C’est ainsi, dit Platon dans le Parménide et dans le Cratyle, que l’on apprend « à faire le tour d’une question, » à « y entrer et à en sortir par différens côtés, à voir devant et derrière soi. »

Ce fut donc alors que l’on vit apparaître dans la société grecque deux groupes d’hommes dont le nom même n’était connu ni des contemporains de Solon, ni de ceux de Clisthène et d’Aristide ; je veux parler des rhétoriciens et des dialecticiens. Comme toutes les grandes créations du génie grec, ces deux nouveautés, la rhétorique et la dialectique, avaient eu d’humbles débuts ; pas plus que l’épopée, l’ode, le drame ou l’histoire, la Grèce ne les avait empruntées à ses voisins, mais elle les avait tirées de son propre fonds. C’était sous l’action de stimulans locaux et non d’influences extérieures qu’elles étaient nées, et qu’elles avaient pris une rapide croissance.

Ces deux enseignemens s’adressent à deux familles d’esprits, à deux classes toutes différentes. Les leçons du rhéteur sont surtout recherchées par les ambitieux, par les jeunes gens riches qui veulent devenir puissans par la parole. Ce que le rhéteur promet, c’est de rendre ses disciples « capables de persuader par leurs discours les juges dans les tribunaux, les sénateurs dans le sénat, le peuple dans les assemblées, en un mot tous ceux qui composent une réunion politique. » Cependant il est des esprits actifs et curieux qui ne se sentent pas le goût ou la force d’entrer dans la vie publique. A ceux-là, la dialectique offre un plaisir d’un ordre très raffiné : c’est un genre de conversation tout particulier qui tient le milieu entre les libres causeries des banquets antiques ou des modernes salons et ces argumentations en forme qu’institueront plus tard les écoles des philosophes. Ces discussions ne peuvent s’engager qu’entre gens instruits et cultivés ; elles éveillent et excitent l’intelligence bien plus vivement que la méditation solitaire. Elles offrent à la fois la joie de la découverte et l’animation du débat oratoire : c’est la recherche de la vérité, la spéculation, avec ce que lui donnent de plus attachant cette lutte contre l’adversaire et les satisfactions d’amour-propre que l’on en attend.

Séparés dès le début, ces deux arts le resteront quand le travail successif de plusieurs générations les aura développés et perfectionnés. Dans le cours du siècle suivant, les disciples de Socrate, héritiers des dialecticiens d’Élée, et les rhéteurs de l’école d’Isocrate, successeurs de Corax et de Tisias, auront les uns pour les autres peu de sympathie et d’estime. On sait quel arrêt sévère Platon prononce dans le Gorgias contre la rhétorique ; il n’y voit qu’une simple routine, ouvrière de corruption et de mensonge. Il y a pourtant un moment, avant que les théories de ces deux arts aient pris une forme plus compliquée et plus savante, où certains esprits réunissent ces deux études, et s’approprient à la fois les procédés de la rhétorique et ceux de la dialectique. Leur prétention, c’est de confondre en un seul l’art de présenter le vraisemblable et l’art de découvrir le vrai. Par la prestigieuse habileté avec laquelle ils mêlent ces deux méthodes, ils séduisent et éblouissent d’abord la Grèce tout entière. Toujours également prêts à discuter et à disserter, qu’il s’agisse de métaphysique, de morale ou de politique, ils acquièrent une réputation et une situation hors ligne. De tous ceux qui suivirent cette voie, le plus célèbre par les éloges de ses admirateurs comme par les attaques de Platon, c’est Gorgias. Autour de lui se pressent des rivaux et des élèves dont chacun a sa physionomie particulière ; mais Gorgias n’en reste pas moins par son talent et sa haute fortune le vrai maître du chœur, le vrai chef de l’école.


III

Gorgias naquit dans les premières années du Ve siècle, à Léontini, petite ville sicilienne située non loin de Syracuse, qui tint presque constamment dans sa dépendance cette faible voisine. Le jeune homme quitta cette étroite patrie ; il n’y aurait trouvé ni assez de ressources pour former son talent, ni assez d’occasions de le faire briller. Ce fut dans les grandes cités de la Sicile qu’il alla chercher d’abord des maîtres, puis bientôt un auditoire et de fructueux applaudissemens. Comme nous l’attestent des témoignages dont quelques-uns sont presque contemporains, il fréquenta Empédocle à Agrigente et Tisias à Syracuse. Tisias n’était qu’un avocat et un rhéteur, tandis que dans Empédocle l’antiquité a surtout admiré un philosophe, rival de Pythagore, d’Héraclite et de Parménide, l’auteur d’un poème sur la nature, que Lucrèce a souvent imité, et dont il parle avec enthousiasme. Dès le premier jour, Gorgias subit ainsi une double influence ; en lui vinrent se réunir deux courans qui jusqu’alors avaient coulé chacun de leur côté, et qui devaient ensuite séparer leurs eaux pour ne plus se rejoindre.

Ce serait, si l’on avait le loisir de s’y arrêter, une intéressante figure à étudier que celle de cet Empédocle, l’esprit le plus élevé et le plus puissant qu’ait produit la Sicile. Il est contemporain d’Anaxagore, et il ne précède guère que d’une génération Socrate, deux personnages qui apparaissent posés sur le terrain solide de l’histoire et éclairés de son plein jour ; Empédocle au contraire, comme un autre Pythagore, ne se laisse entrevoir qu’à travers le nuage doré de la légende. Dès le temps d’Aristote, de Théophraste et de Timée, qui avaient écrit sa biographie, tant de fables s’étaient attachées à son nom qu’il était déjà bien difficile d’en dégager les quelques faits authentiques qui s’y trouvaient mêlés. Ce que prouvent tous ces récits, c’est la profonde impression que le génie et la science d’Empédocle avaient produite sur ses compatriotes ; moins initiés que les Ioniens aux recherches fécondes des physiciens demeurés plus simples, plus religieux, plus crédules, les Doriens de Sicile avaient vu des prodiges dans les grands travaux publics qui, sur le conseil d’Empédocle, avaient transformé les environs de Sélinonte et d’Agrigente. Des cures heureuses opérées par lui au milieu de gens encore étrangers à toute notion de thérapeutique n’avaient pas moins frappé les esprits. C’était donc pour le peuple un magicien ; on lui prêtait le don des miracles. La vérité est qu’Empédocle, par ses études et ses méditations, était arrivé à déterminer certaines lois naturelles, à en pressentir et à en deviner d’autres : ainsi son hypothèse sur l’origine des montagnes par l’action d’un foyer interne semble avoir été comme une première ébauche de la célèbre théorie moderne qu’a fait prévaloir M. Élie de Beaumont. On ne sait pas s’il avait exposé un système de politique ; mais l’influence qu’il exerce sur les cités doriennes de Sicile nous donne une aussi haute idée de son caractère que de son intelligence. Ennemi de la tyrannie, il ne veut pas pour lui-même du pouvoir que lui aurait volontiers déféré le respect universel ; en même temps il se préserve d’une erreur vers laquelle ont de tout temps incliné les idéalistes, et où est tombée presque toute l’école socratique : il ne rêve pas une oligarchie entre les mains de qui seraient concentrées toute richesse, toute sagesse et toute autorité. Bien au contraire, il délivre Agrigente de l’aristocratie des mille, et concourt à y substituer une démocratie modérée. Un char magnifique, traîné par quatre mules, l’amenait, raconte-t-on, sur la place publique, et là, par l’ascendant de sa parole grave, mesurée, qui retentissait au milieu du silence, il calmait les âmes et y rétablissait l’harmonie qu’avaient troublée les haines de parti. Lorsqu’en 444 presque toutes les tribus helléniques se concertent pour fonder Thurium sur l’emplacement de Sybaris détruite, Empédocle s’associe par sa présence à l’entreprise ; peut-être contribua-t-il à régler la constitution de la cité nouvelle, qui comptait l’historien Hérodote parmi ses premiers habitans.

Des renseignemens de valeur très inégale attribuent à Empédocle une part dans l’invention et les premiers progrès de la rhétorique. Il y a là, si je ne me trompe, un malentendu auquel a donné lieu le fait bien avéré de relations suivies entre Empédocle et Gorgias. Le dialogue platonicien qui porte le nom de Gorgias avait fait de ce personnage le représentant et le patron même de la rhétorique ; on en a conclu sans autre examen que, si Empédocle avait enseigné quelque chose à Gorgias, ce ne pouvait être que la rhétorique. On aurait dû pourtant faire une observation, c’est que dans un passage du dialogue où Gorgias, selon Diogène Laërte, témoignait de ses rapports avec Empédocle, il est question non pas de rhétorique, mais d’opérations magiques auxquelles le disciple aurait assisté près du maître. Il ne paraît pas douteux qu’Empédocle ait parlé en public ; seulement c’était dans d’autres circonstances et d’un autre ton qu’un Corax et un Tisias. Comme nous l’indique une tradition que confirment certains des fragmens conservés de ses poèmes, l’éloquence d’Empédocle était surtout celle d’un révélateur, d’un prophète inspiré ; on l’écoutait comme un oracle. Il n’y a point là de place pour ces habiletés et pour ces observations que suggèrent à l’orateur les luttes judiciaires et politiques. La tournure de ce génie, épris des plus hauts problèmes, occupé à sonder les mystères de la nature, le sépare de ces avocats qui songèrent les premiers à tirer de leur propre expérience toute une série de règles et de conseils, La rhétorique est née surtout dans les cours de justice, où se discutent les questions les plus variées, où il faut prendre tous les tons, où on a en face de soi un adversaire toujours prêt à vous prendre en défaut, où l’honneur, la vie et la fortune sont engagés dans chaque débat ; elle est fille de la pratique et du métier.

C’est donc par d’autres côtés que Gorgias profita du commerce d’Empédocle. Sans adopter son système, dont nous ne pouvons ici entreprendre même une rapide analyse, il s’initia auprès de lui aux spéculations et aux hypothèses des philosophes antérieurs. A certains égards, par ses théories de physique générale et par le rôle qu’il assigne aux quatre élémens, Empédocle se rattache aux physiologues ioniens ; par ses idées sur la métempsycose, sur la chute des âmes, sur la discipline morale qui peut les relever et les faire remonter jusqu’à la dignité divine, il tient de Pythagore. Enfin, quand il affirmait l’éternité de l’être en dépit de toutes les apparences contraires, quand il niait que les mots naissance et mort eussent un sens, il se rapprochait des éléates, si bien que Zénon commenta, dit-on, son poème. Dans ce cercle, Gorgias prit connaissance de toutes ces doctrines et des argumens au moyen desquels on attaquait et on défendait chacune d’elles ; il fit là son éducation de dialecticien. Orateur, inventeur du discours d’apparat, il écrivit en prose ; mais cette prose garda toujours un rhythme, une couleur poétique, qui s’expliquent en partie par l’impression qu’avaient produite sur l’esprit du jeune homme le poète mystique d’Agrigente et l’éclat de ses images grandioses et hardies. Enfin Gorgias, quand il paraissait dans une assemblée, prévenait tout d’abord les esprits par sa haute stature et l’élégante richesse de son costume, par la beauté de sa voix et la noblesse de son action. Dans cette sorte de mise en scène où il excellait, n’y a-t-il pas un souvenir de l’effet que produisait sur le peuple d’Agrigente ou de Sélinonte, dans les grandes occasions, l’arrivée d’Empédocle, dominant la foule du haut de son char, vêtu de la longue robe de pourpre, le front ceint de la couronne, les yeux ardens et inspirés ? Seulement ce qui chez Empédocle tenait à la personne même, et n’en était que l’expression sincère, avait tourné chez Gorgias au calcul, à l’artifice théâtral.

Empédocle exerça donc sur la forme du talent de Gorgias une influence réelle et durable ; au fond, il y avait entre ces deux esprits bien plus de différences que de rapports. Gorgias n’avait pas la sainte curiosité, la passion du vrai. Son but, c’était le succès, sa véritable vocation, la rhétorique. Le maître dont il relève surtout, dont il fut le brillant successeur, c’est Tisias. Eut-il, comme celui-ci, sa période d’activité pratique, fut-il avocat et orateur politique ? C’est ce que nous ignorons. Ce qui est certain, c’est que, vers le commencement de la guerre du Péloponèse, Gorgias jouissait déjà en Sicile d’une grande réputation. En 427, les Léontins, serrés de près par leurs puissans voisins de Syracuse, se décidèrent à implorer le secours d’Athènes, qui avait déjà plusieurs fois laissé percer le désir d’intervenir dans les affaires ce la Sicile. Gorgias consentit à couvrir ses concitoyens du prestige de son talent ; il fut placé à la tête des envoyés qui partirent pour Athènes. On obtint l’envoi d’une escadre commandée par Lachès, et chargée de soutenir les Ioniens de Sicile ; mais le moment n’était pas encore venu où Athènes devait s’engager dans une lutte à fond contre Syracuse et les cités doriennes : on se borna de part et d’autre à une petite guerre assez mollement conduite et mêlée de négociations. L’importance de cette ambassade est ailleurs : ce fut un véritable événement littéraire. Par l’impression qu’elle fit et les souvenirs qu’elle laissa, elle peut se comparer à la mission que remplirent à Rome, du temps de Caton, en l’année 156 avant notre ère, le stoïcien Diogène, le péripatéticien Critolaos et l’académicien Carnéade. Ce que Carnéade et ses collègues représentèrent à Rome, ce fut bien plutôt la philosophie grecque que les chétifs intérêts d’Athènes dans une mesquine querelle de frontière ; de même ce que Gorgias vint apporter à Athènes, ce fut moins une politique et une alliance que le goût de la nouvelle éloquence sicilienne. Gorgias émerveilla Athènes, qui pourtant, par la culture et le raffinement de l’esprit, n’avait rien à envier aux cités de la Sicile et de la Grande-Grèce. Après avoir charmé tout le peuple sur le Pnyx, l’ambassadeur dut donner des séances dans des maisons privées, se faire professeur de dialectique et de rhétorique. Les riches se disputèrent ses leçons, que l’on payait à la fois par une somptueuse hospitalité et par une somme d’argent qui variait suivant la fortune de l’élève. Depuis ce moment, Gorgias, prenant goût à des succès dont sa vanité et sa bourse s’accommodaient également, fit en Grèce de fréquens séjours, et y passa presque tout le reste d’une vie qui paraît s’être prolongée au-delà de cent ans. Il revint souvent à Athènes, où se trouvaient les plus fins connaisseurs, ceux dont les suffrages consacraient le mieux une réputation, comme font aujourd’hui, pour un artiste ou un chanteur, les applaudissemens de Paris ; mais il ne se fixa nulle part. Comme celle du conférencier moderne, la vie du sophiste ancien était une vie de voyages ; il trouvait plaisir et profit à promener de ville en ville sa brillante éloquence et le cortège des disciples qui le suivaient. Démocrates ambitieux, aristocrates jaloux de relever par l’éclat du talent le lustre de leur naissance et de leur richesse, tous rivalisaient à qui le retiendrait le plus longtemps. Nulle part la réception ne fut plus magnifique et il ne résida plus volontiers que chez ces princes thessaliens, les Aleuades de Larisse, qui, vers la fin du siècle précédent, avaient été les hôtes de Pindare. Aussi Gorgias paraît-il avoir aimé la Thessalie et y avoir exercé une certaine influence. On devine, à quelques mots ironiques de Platon, que la mode s’en mêla. Ces esprits un peu lourds et un peu endormis s’éveillèrent ; il ne suffit plus aux jeunes nobles thessaliens d’avoir le renom de hardis cavaliers et d’intrépides buveurs, ils s’essayèrent à l’éloquence, et, comme le Ménon qui discute avec Socrate dans le dialogue auquel il a donné son nom, ils se piquèrent de philosophie. Ce ne fut d’ailleurs là qu’un engouement passager. En dépit de ces tentatives, les Thessaliens, comme les Epirotes, restèrent toujours à demi barbares et, à tout prendre, moins voisins des Grecs que des Macédoniens et des Illyriens, dont ils les séparaient.

Comment Gorgias agit-il sur les esprits, et quelle idée faut-il se faire de ce que nous avons appelé, faute d’un terme plus juste, son enseignement ? C’est là une question à laquelle permettent de répondre d’une part les dialogues socratiques, tels que nous les lisons dans Xénophon et dans Platon, de l’autre les titres conservés de plusieurs écrits de Gorgias. Il ne faut se figurer ici rien qui ressemble aux cours érudits de nos professeurs modernes, ou même aux leçons que firent plus tard dans le Lycée Aristote, et Théophraste. Une méthode sévèrement didactique suppose une science faite ou qui se croit faite. Au début, durant toute la période de l’invention, pendant que la science s’ébauche, la manière dont on la communique se ressent des capricieuses allures et des bonds de l’esprit. Celui-ci est sollicité à la fois par toute sorte de tentations ; il court les aventures, il prend à travers champs, et le maître entraîne avec lui l’élève dans cette poursuite, qui a, comme une espèce de chasse, ses hasards, ses déceptions et ses bonnes fortunes. Le meilleur mode de transmission, celui qui associe le mieux le disciple aux recherches du sage, c’est alors la conversation, cette espèce de conversation d’un genre tout particulier que nous avons essayé de définir à propos des premiers dialecticiens. C’était donc ainsi que procédait le plus souvent Gorgias. Une fois que, dans la cour ou le jardin de quelque riche demeure, les curieux s’étaient groupés autour du sophiste, celui-ci, comme dit Platon dans le Ménon, « se mettait à la disposition de quiconque voulait l’interroger. » Alors un des assistans posait une question : il demandait par exemple « ce que c’est que la rhétorique et ce qu’elle promet à ceux qui l’étudient, » ou bien « si la vertu, au lieu d’être, comme beaucoup le pensent, un don de nature, se laisse enseigner et s’apprend comme la peinture et la musique. » L’entretien s’engageait. Tantôt le maître restait assis sur un siège élevé, espèce de trône autour duquel les auditeurs, serrés sur des bancs et des escabeaux, se rangeaient en cercle ; tantôt il marchait tout en parlant, et on le suivait en tâchant de se tenir aussi près de lui que possible pour ne rien perdre de ses paroles. « Quand nous fûmes entrés, dit Socrate dans un de ces prologues qui sont des chefs-d’œuvre, nous aperçûmes Protagoras, qui se promenait dans l’avant-portique ; sur la même ligne étaient d’un côté Callias, fils d’Hipponicos, et son frère utérin, Paralos, fils de Périclès, et Charmidès, fils de Glaucon ; de l’autre côté, Xanthippe, l’autre fils de Périclès, et Philippide, fils de Philomélès, et Antimœros de Mende, le plus fameux disciple de Protagoras, et qui aspire à être sophiste. Derrière eux marchait une troupe de gens qui écoutaient la conversation ; la plupart paraissaient des étrangers que Protagoras mène toujours avec lui dans toutes les villes où il passe, les entraînant par la douceur de sa voix comme Orphée. Il y avait quelques-uns de nos compatriotes parmi eux. J’eus vraiment un singulier plaisir à voir avec quelle discrétion cette belle troupe prenait garde de ne point se trouver devant Protagoras, et avec quel soin, dès que Protagoras retournait sur ses pas avec sa compagnie, elle s’ouvrait devant lui, se rangeait de chaque côté dans le plus bel ordre et se remettait toujours derrière lui avec respect. »

Dans-ce même dialogue, où Platon a réuni et mis en scène tous les principaux émules de Gorgias, on voit un autre groupe entourer le lit sur lequel est paresseusement étendu, « tout enveloppé de peaux et de couvertures, » le vieux Prodicos de Céos. Peut-être ce jour-là, pendant toute la matinée, avait-il soufflé une de ces aigres bises du nord qui en novembre et en mars font grelotter les Athéniens sous leurs manteaux, et leur jettent au visage des tourbillons de poussière.

Pour ce qui est de la manière dont étaient conduits ces entretiens, nous renvoyons aux dialogues qui portent les noms des plus célèbres sophistes du temps, au Gorgias, au Protagoras, etc. Platon, comme Pascal dans les Provinciales, possède à un trop haut degré le talent dramatique et l’art de la mise en scène pour n’avoir pas imité aussi fidèlement que possible leurs procédés et leurs allures. Il a même eu soin de conserver à chacun sa physionomie particulière et le tour original de son esprit et de son langage. La différence dont il convient d’ailleurs de tenir grand compte, c’est que chez Platon c’est Socrate qui a le beau rôle, tandis que les sophistes, là où ils trônaient, avaient bien soin de se le réserver. C’est Socrate qui les embarrasse et les réfute, qui les contraint à des réponses qu’ils font à leur corps défendant ; au milieu de leurs disciples, c’étaient eux qui réduisaient leur interlocuteur à ces mêmes extrémités : ils s’arrangeaient toujours pour avoir le dernier mot. Il y a de plus à rappeler que la pensée a chez Platon une élévation où n’atteignirent jamais ni Gorgias ni aucun de ses rivaux.

Mais Gorgias n’était pas tout entier dans ces discussions et ces conversations. Il ne suffisait pas de rompre les jeunes gens à la controverse ; il fallait leur apprendre à traiter un sujet, à se tirer d’une harangue. Gorgias avait exposé les préceptes dans un art ou manuel de rhétorique dont il ne nous est rien parvenu. Il est probable que cet opuscule ne différait que par un peu plus d’étendue et de développement des traités de Corax et de Tisias ; mais il n’est point de leçon qui vaille l’exemple : le maître avait voulu offrir des modèles qui montrassent ce que l’on gagnait à suivre ses conseils. Dans ces grandes fêtes nationales où toute la Grèce était représentée, il prononça des discours qui excitèrent une vive admiration. L’Olympique date sans doute de la courte période de trêve et de repos qui sépare la paix de Nicias de l’expédition de Sicile. Gorgias y exhortait les Grecs à abjurer leurs haines, à s’unir pour tourner leurs forces contre l’éternel ennemi, contre le barbare. C’est la thèse que reprendront Lysias et Isocrate ; elle devient, jusqu’aux conquêtes d’Alexandre, un des lieux-communs de la rhétorique. Nous ignorons le sujet du discours pythique ; il valut à son auteur, assure Philostrate, une statue dressée tout près de cet autel d’Apollon devant lequel l’orateur s’était placé pour parler à la foule. Ou ne sait rien non plus de l’Eloge des Eléens, que mentionne Aristote. Le seul de ces ouvrages dont quelques phrases nous aient été conservées, c’est l’Oraison funèbre. Il ne faut point y voir un discours qui ait été réellement prononcé, comme l’oraison funèbre de Périclès ou celle d’Hypéride, en l’honneur des morts de telle ou telle campagne. Gorgias n’avait point qualité pour parler, comme ces orateurs, dans le Céramique, au nom de la cité, en face de la cendre des soldats morts pour la patrie. Il ne s’était point associé de cœur, comme le fera bientôt un autre Sicilien, Lysias, à la fortune et aux épreuves d’Athènes ; une seule chose lui importait, le bien dire : c’était un virtuose de la parole. Dans cette harangue dont Athènes eut la primeur il ne s’est donc proposé qu’une chose, prouver quel parti le talent pouvait tirer de ces cérémonies que consacrait l’usage attique. Ses louanges s’adressent à tous ceux qui, sur divers champs de bataille, sont tombés pour la défense de la cité ; il exalte surtout ceux qui ont péri dans les guerres médiques, et il montre combien les victoires remportées sur les barbares l’emportent sur celles où d’autres Grecs ont été les vaincus. C’étaient là des idées qu’il avait déjà développées dans son Olympique ; Isocrate exécutera aussi plus d’une variation sur ce thème. Quant aux deux discours qui figurent dans nos recueils sous le nom de Gorgias, on est d’accord aujourd’hui pour n’y voir que de médiocres pastiches dus à quelque rhéteur de l’époque romaine : ils ont pour titre l’un Eloge d’Hélène, l’autre Défense de Palamède.

On voit par cette énumération que tous les discours de Gorgias rentrent dans le genre que los Grecs ont appelé épideictique, mot que nos manuels, trompés par le terme employé dans les rhétoriques latines, ont mal à propos rendu par démonstratif. Le vrai sens de ce mot, c’est discours d’apparat, discours destiné non point à faire voter une loi ou gagner un procès, mais à montrer, à faire briller le talent de l’orateur. Ce qui dans nos usages s’en rapproche le plus, ce sont nos éloges, nos discours académiques ; ce que nous nommons le genre académique est, à très peu de chose près, l’épideictique des Grecs. Gorgias et Isocrate sont des académiciens nés quelques siècles trop tôt, avant que les académies fussent inventées ; à Paris, ils se seraient appelés Balzac et Voiture.

Ces discours que Gorgias avait prononcés en public, dans des occasions solennelles, il les répétait sans doute dans le cercle de ses disciples ; il leur en expliquait les beautés, et leur en faisait apprendre les plus brillans morceaux. Ces jeunes gens s’essayaient sur des sujets analogues ; il les écoutait, leur signalait leurs fautes, et leur indiquait comment ils auraient dû s’y prendre. Le premier, dit-on, il enseigna à traiter les lieux-communs, c’est-à-dire à développer certaines idées générales qui, par leur nature même, appartiennent à toutes les causes. On a beaucoup médit des lieux-communs ; mais ces critiques et ces plaintes ne reposent que sur un malentendu. Il est impossible de traiter une question quelconque, qu’il s’agisse de politique, de droit, de morale ou de littérature, sans avoir recours à un lieu-commun. Il y a en effet de certaines séries de jugemens qui ont été suggérés à l’esprit par l’expérience dès qu’il a commencé à réfléchir : ils ne sauraient changer qu’avec les catégories mêmes de l’entendement et les lois du monde extérieur ; ils forment le fonds permanent où puisent et puiseront toujours toutes les opinions et toutes les doctrines. Le difficile, c’est de s’approprier, par ce que l’on y met de sa personne, ce que l’on emprunte à ce patrimoine sans maître, c’est d’adapter ces vérités universelles à un cas particulier, c’est de les teindre des couleurs de son âme et de sa passion. A ce prix seulement, on est original, on compte parmi les grands orateurs ou les grands écrivains. Gorgias et les sophistes n’ont pas eu cette gloire ; mais ils n’en ont pas moins fait une œuvre utile quand ils ont signalé l’importance des idées générales, quand ils ont montré comment il convient d’en user pour donner au discours de la force et de la solidité.

Gorgias se piquait de philosophie : c’est ce qui le distingue, lui et son école, des purs rhétoriciens comme il y en avait eu avant, comme il y en aura après les sophistes. Ceux qui, tout en négligeant la philosophie, ont l’ambition d’acquérir une instruction étendue et variée, il les comparait aux prétendans de Pénélope qui aspirent à la main de la reine, mais qui commencent par séduire ses suivantes. De Gorgias et des principaux sophistes, on a conservé des thèses doctrinales qui portent sur la question de la méthode et sur celle de la valeur et des limites de nos connaissances.

Les sophistes s’accordent en général pour admettre que l’on doit renoncer à toute vraie science, à toute affirmation sur la réalité objective des choses. Ils sont subjectivistes, comme on dirait en Allemagne ; pour parler français, nous ’dirons que leur système n’est qu’une forme ingénieuse du scepticisme. Cette tendance s’explique par l’histoire antérieure de la philosophie. L’école ionienne avait multiplié les hypothèses physiques et cosmogoniques. Les éléates, dédaignant l’étude des phénomènes, avaient tenté d’atteindre tout d’abord la substance absolue : le dernier mot de leur dialectique avait été la négation du changement, du mouvement, de la vie. Protagoras d’Abdère et Gorgias, chacun de son côté, tentèrent de réagir contre ces ambitions, contre ces conséquences extrêmes, que désavouait le bon sens. « L’homme est la mesure de tout, » disait Protagoras. Quant à Gorgias, il exposa sa doctrine dans un écrit dont Aristote nous a conservé une succincte analyse. Il était intitulé De la nature ou du non-être. Ce titre même, emprunté, sauf l’addition de la particule négative, aux éléates, indiquait bien les visées polémiques de Gorgias. Celui-ci posait en effet en principe et cherchait à prouver d’abord que rien n’est ; si quelque chose est, continuait-il, ce quelque chose ne peut être connu. Enfin, si quelque chose est et ne peut être connu, on ne saurait le communiquer par la parole. Ce qui se cache derrière ces subtiles formules, c’est cette affirmation, irréfutable en un certain sens, que toute vérité a un caractère relatif. On ne devait pas s’en tenir là : en partant de ces prémisses, on devait en venir à déclarer que ce n’était pas l’esprit humain, dans ce qu’il a de permanent et de partout semblable à lui-même, qui est la mesure de la vérité, mais que c’est l’esprit de chaque homme en particulier, que la vérité n’est pas seulement relative, mais individuelle. En vertu de la loi qui veut que toute doctrine finisse par être poussée jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, les disciples firent le pas, franchirent les limites devant lesquelles le maître aurait reculé. On voit d’ici les dangers que de pareilles théories font courir à la morale : il n’y a plus de bien et de mal que ce qui est agréable et utile ou ce qui est désagréable et nuisible à l’individu. Il est naturel de passer de là à l’application, et de soutenir, comme le fait Calliclès dans le Gorgias, que les lois n’ont aucun droit au respect des hommes vraiment intelligens et émancipés des préjugés vulgaires, qu’elles ont été inventées par les faibles pour leur servir d’abri et de protection, que le plus fort ne fait qu’user de son droit quand il force les autres hommes à satisfaire ses passions et à servir ses intérêts. La rhétorique est l’instrument le plus fort dont il puisse s’aider pour atteindre ce résultat. Rien n’est vrai : il s’agit donc seulement de prêter à une opinion toutes les apparences de la vérité, de la faire paraître momentanément vraie. Ce talent de persuader à la foule tout ce que l’orateur est intéressé à lui faire croire, on l’acquiert à prix d’argent auprès des sophistes ; voilà pourquoi tous les ambitieux se pressent alors auprès de ces maîtres, et voilà aussi par quel lien les doctrines philosophiques d’un Gorgias et d’un Protagoras aboutissent à proclamer la souveraineté de la rhétorique, maîtresse de l’opinion et dispensatrice de tous les biens terrestres. A Athènes, vers cette époque, il y a tout un groupe d’hommes qui transportent ces doctrines dans la politique : ils réunissent tous à un singulier raffinement de l’esprit une ambition sans scrupules, un goût effréné de toutes les jouissances et une rare perversité morale. Il nous suffira de citer Alcibiade et un personnage curieux que nous rencontrerons encore sur notre chemin, Critias, l’oncle de Platon et le plus cruel de ceux que l’on a appelés les trente tyrans.

Il serait injuste d’accuser les sophistes d’avoir, de propos délibéré, corrompu leurs contemporains. Il ne semble point que leur vie privée ait prêté à de graves reproches, ni que leurs ennemis mêmes les aient accusés d’autres vices que d’une excessive vanité et d’un goût trop marqué pour l’argent et pour le luxe. Quant aux conséquences immorales de leurs doctrines, ils ne paraissent point les avoir aperçues, ou tout au moins plusieurs d’entre eux semblent-ils avoir été préoccupés d’y échapper en sauvegardant, fût-ce aux dépens de la logique, les droits de la justice et de la vertu. La réaction sceptique dont ils donnent le signal était peut-être d’ailleurs inévitable après les témérités d’une science dépourvue de méthode. Au moment où les anciens dogmes perdaient leur efficacité bienfaisante et en attendant qu’une haute philosophie morale fût née avec Socrate, il devait y avoir une période d’anarchie intellectuelle et de critique à outrance, pendant laquelle les notions les plus nécessaires seraient toutes discutées et ébranlées jusque dans leurs fondemens.

En tout cas, les services rendus par les sophistes à l’esprit grec, à ! a prose grecque sont incontestables. Traitant à la fois les sujets philosophiques et ceux qui rentraient dans le cadre de la rhétorique, ils commencèrent cette culture savante de la prose qui devait aboutir à la perfection d’un Platon et d’un Démosthène. Chacun d’eux y travaillait à sa manière. Les sophistes de la Grèce continentale songèrent surtout à la justesse, ceux de la Sicile à la beauté du langage.

Protagoras, en même temps que par la hardiesse de ses opinions philosophiques il effrayait l’orthodoxie polythéiste et se faisait bannir d’Athènes, s’adonnait aussi à des recherches de correction grammaticale. Prodicos s’appliquait à des études sur la signification exacte et l’usage des mots, ainsi que sur la distinction des synonymes. Dans ses propres discours, il s’arrêtait pour marquer ces nuances et ces différences, comme on le voit par le spirituel pastiche que Platon fait de son style dans le Protagoras. Prodicos excellait également à revêtir de tous les ornemens du langage des lieux-communs de morale ; il est le premier auteur de cette belle fiction « d’Hercule entre le vice et la vertu » que nous connaissons par l’imitation que Cicéron nous en a laissée.

Quant à Gorgias, ce qu’il cherche surtout, c’est la pompe oratoire, c’est l’élégance brillante et parée. Le style oratoire avait jusqu’alors gardé à Athènes le caractère qui frappe dans la sculpture attique antérieure à Phidias, une certaine fermeté sobre et un peu maigre où l’imagination et la passion se dissimulaient de parti-pris ; mais à mesure que cette société s’enrichit, s’instruit et se raffine, ce qui lui suffisait autrefois cesse de la satisfaire : elle poursuit, dans les lettres comme dans les arts, un autre idéal, elle cherche, elle veut trouver, dans les œuvres de ses statuaires et de ses peintres, comme sur la scène du théâtre de Bacchus et à la tribune du Pnyx, quelque chose de plus complexe, de plus animé et de plus coloré. C’est à ce besoin que répond Gorgias vers le temps même où, malgré les protestations des Athéniens de la vieille roche, Euripide commence à faire applaudir ses inventions romanesques et son pathétique qui remue et trouble les âmes. Gorgias vint à propos ; c’est ce qui explique son rapide, son immense succès.

Si courts qu’ils soient, les fragmens que nous possédons, rapprochés des indications que nous devons aux critiques anciens, nous expliquent comment les Athéniens furent séduits et charmés, sans pourtant nous faire beaucoup regretter la perte des discours auxquels ils prirent tant de plaisir. Le fond de toutes ces compositions semble avoir eu assez peu d’intérêt ; indifférent par système et niant qu’il y eût rien de vrai, l’écrivain devait bien moins tenir aux choses qu’à la manière de les dire. Le style de Gorgias accuse d’ailleurs un travail si minutieux, si patient, que tout son effort devait s’y épuiser ; tout entier au souci de la forme, il ne pouvait beaucoup se préoccuper des idées, et les plus communes étaient celles qu’il aurait le plus de mérite à relever par les agrémens de sa diction.

Cette diction, il s’attache à lui donner une couleur poétique, qui plus tard, quand les grands écrivains d’Athènes auront fixé la langue de la prose, choquera les gens de goût ; au contraire, pour le moment, on y trouve du charme. C’est que la poésie avait de beaucoup précédé la prose ; elle avait suffi à la Grèce pendant de longs siècles, et c’est elle qui avait fait l’éducation de son esprit et de ses oreilles, elle qui alors encore était la première institutrice de la jeunesse : il semblait que la poésie seule fût capable de parler à l’imagination et de lui donner de vives jouissances. Voilà pourquoi Gorgias s’en tient aussi près que possible. Il emploie de préférence des termes poétiques ; il multiplie les métaphores hardies, il crée des composés étranges et des alliances de mots comme les aimaient l’ode et le dithyrambe. Ce n’est pas seulement par le choix des termes qu’il prétend rivaliser avec la poésie ; il veut, pour que l’illusion soit plus complète, garder quelque chose de la cadence et du rhythme des vers. A cette fin, il impose à la prose une construction symétrique dont aucune traduction, quelque soignée qu’elle fût, ne saurait donner l’idée. Pour s’en rendre compte, il faut avoir recours au fragment de l’Oraison funèbre et aux imitations que d’autres rhéteurs ont faites du style de Gorgias. Tantôt les phrases sont d’égale longueur, tantôt les mots s’y correspondent dans le même ordre ; elles contiennent des mots composés d’élémens analogues qui se répondent d’un membre à l’autre, elles se terminent, l’une après l’autre, par une cadence semblable et par des sons qui font la même impression sur l’oreille. L’antithèse, cela va sans dire, est une des figures qui reviennent le plus souvent dans cette prose où tout semble tiré au cordeau. Ce style, où sont combinés avec une industrieuse patience tous les effets que nous venons d’énumérer, n’est ni de la prose ni de la poésie ; c’est quelque chose qui tient à la fois de toutes les deux. Les disciples de Gorgias renchérirent encore sur lui. On cite surtout Polos d’Agrigente, qui faisait la chasse aux assonances, et Alcidamas, dont Aristote critique l’afféterie.

Les Athéniens avaient l’esprit trop sain pour être longtemps dupes de ces fausses beautés. On revint vite de ce premier engouement. Pour porter ces mots poétiques, il aurait fallu une chaleur de passion, une originalité, qui manquaient à Gorgias. Les progrès de l’éloquence judiciaire et politique, chaque jour plus préoccupée de parler avec netteté et précision la langue des affaires, firent sentir les défauts de cette diction artificielle et laborieuse. En lisant Thucydide, en écoutant Socrate et Platon, on s’aperçut que le fonds était bien pauvre dans ces discours jadis si admirés, et que ces brillans parleurs manquaient d’idées, ou n’en avaient que de médiocres et de communes. On en vint ainsi à prendre pour le type du mauvais goût ce que l’on avait un moment si fort applaudi ; le verbe gorgiazein, parler comme Gorgias, désigna l’emphatique et le boursouflé.

Il n’en demeure pas moins vrai que les sophistes représentent une phase importante du travail intellectuel de la Grèce, et que ceux même qui, comme Platon, les ont le plus vivement attaqués ont subi jusqu’à un certain point leur influence et profité de leur effort. Sans doute il eût été fâcheux que la Grèce persistât longtemps dans la voie où ils l’avaient engagée ; mais leur scepticisme critique, en montrant la vanité des hypothèses où s’était complu la philosophie antérieure, ne provoque-t-il pas à son tour ce grand mouvement de l’école socratique, d’où sortiront les hautes doctrines morales de Platon, d’Aristote et de Zénon ? Par l’usage simultané qu’ils ont fait des procédés de la rhétorique et de la dialectique, n’ont-ils pas beaucoup contribué à assouplir l’esprit grec, à fixer le sens des termes abstraits, à préparer ainsi les matériaux de la langue que parleront des génies comme Thucydide, Platon et Aristote ? L’enflure même d’un Gorgias n’a pas été sans apprendre, quelque chose à ceux qui sont venus après lui, comme celle d’un Balzac a profité à Descartes et à Pascal. Gorgias et Balzac ont l’un et l’autre dépassé le but, mais ils ont eu le mérite de l’indiquer : ils ont fait sentir à quelle noblesse soutenue, à quelle perfection savante pouvait aspirer la prose, qui, chez les écrivains ioniens, dont Hérodote est le dernier et le plus grand, comme chez nos auteurs du XVIe siècle, garde toujours quelque chose d’inégal et de lâché, et rappelle trop la conversation avec son laisser-aller, ses répétitions et ses caprices.

Ce n’est pas un médiocre honneur pour Gorgias, Protagoras, Prodicos et leurs élèves que d’avoir pris une telle part à l’élaboration de cette prose attique qui, comme instrument d’analyse et de civilisation, n’aura de rivale au monde que la prose française. Il convenait donc d’étudier les sophistes avec quelque soin, de bien distinguer les prétentions qu’ils affichaient et les services réels qu’ils ont pu rendre. Platon les a traités comme un autre écrivain de la même famille, Pascal, a traité les jésuites ; l’un et l’autre, par la puissance de leur ironie, ont réussi à faire du nom même de leurs adversaires une mortelle injure. Le procès, dans les deux cas, mérite peut-être d’être révisé, ou tout au moins y a-t-il lieu à plaider les circonstances atténuantes ; mais il faut se garder en même temps de tenter une de ces réactions à outrance, une de ces réhabilitations qui ne servent qu’à faire briller l’esprit de leurs auteurs. Ce n’est que sur la nuance et le détail qu’ont pu se tromper le génie et la conscience d’un Platon et d’un Pascal ; ils ont pu dépasser l’exacte mesure et ne pas tenir compte à tel ou tel accusé d’excuses plausibles qui le rendaient moins coupable ; mais ils n’ont pas calomnié et condamné des innocens.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er novembre.