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L’Énéide (trad. Delille) - I

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VirgileL’Énéide
Traduction en vers de Jacques Delille
Livre I
Livre II





 
  Moi qui, jadis assis sous l’ombrage des hêtres,
Essayai quelques airs sur mes pipeaux champêtres,
Qui depuis, pour les champs désertant les forêts,
Et soumettant la terre aux enfants de Cérès,
La forçai de répondre à leur avide attente ;
Désormais, entonnant la trompette éclatante,
Je chante les combats et ce guerrier pieux
Qui, banni par le sort des champs de ses aïeux,
Et des bords phrygiens, conduit dans l’Ausonie,
Aborda le premier aux champs de Lavinie.
Errant en cent climats, triste jouet des flots,
Longtemps le sort cruel poursuivit ce héros,
Et servit de Junon la haine infatigable.
Que n’imagina point la déesse implacable,
Alors qu’il disputait à cent peuples fameux
Cet asile incertain tant promis à ses dieux,
Et préparait de loin la race ausonienne,

L’empire des Albains et la grandeur romaine !
  Muse, raconte-moi ces grands événements ;
Dis pourquoi de Junon les fiers ressentiments,
Poursuivant en tous lieux le malheureux Enée,
Troublèrent si longtemps la haute destinée
D’un prince magnanime, humain, religieux :
Tant de fiel entre-t-il dans les âmes des dieux.
  A l’opposé du Tibre et des champs d’Ausonie,
Des riches Tyriens heureuse colonie,
Carthage élève aux cieux ses superbes remparts,
Séjour de la fortune et le temple des arts.
Aucun lieu pour Junon n’eut jamais tant de charmes,
Samos lui plaisait moins. C’est là qu’étaient ses armes,
C’est là qu’était son char ; là son superbe espoir
Veut voir la terre entière adorer son pouvoir.
Mais un bruit menaçant vient alarmer son âme :
Un jour doit s’élever, des cendres de Pergame,

Un peuple de sa ville orgueilleux destructeur,
Et du monde conquis vaste dominateur :
Du sort impérieux tel est l’ordre suprême.
Tremblante pour sa gloire, et pour les Grecs qu’elle aime,
Se rappelant encor tous ces fameux combats
Que pour ces Grecs chéris avait livrés son bras,
Une autre injure parle à son âme indignée :
Par un berger troyen sa beauté dédaignée,
L’odieux jugement qui fit rougir son front,
Hébé pour Ganymède essuyant un affront,
Tout l’irrite à la fois, et sa haine bravée
Vit au fond de son cœur profondément gravée.
Aussi, du Latium fermant tous les chemins
Aux vaincus épargnés par les Grecs inhumains,
Sa haine insatiable en tous lieux suit sa proie,
Et défend l’Ausonie aux grands destins de Troie.
L’inflexible destin secondant son orgueil,
De rivage en rivage, et d’écueil en écueil,
Prolongeait leur exil : tant dut coûter de peine

Ce long enfantement de la grandeur romaine !
  Cependant les Troyens, après de longs efforts,
Des champs trinacriens avaient rasé les bords ;

Déjà leurs nefs, perdant l’aspect de la Sicile,
Voguaient à pleine voile, et de l’onde docile
Fendaient d’un cours heureux les bouillons écumants,
Quand la fière Junon, de ses ressentiments
Nourrissant dans son cœur la blessure immortelle,
« Quoi ! sur moi les Troyens l’emporteraient ! dit-elle,
Et de ces fugitifs le misérable roi
Pourrait dans l’Italie aborder malgré moi !
Le destin, me dit-on, s’oppose à ma demande :
Junon doit obéir

quand le destin commande.
Pergame impunément a donc pu m’outrager ?
Seule entre tous les dieux je ne puis me venger ?
O fureur ! Quoi ! Pallas, une simple déesse,
A bien pu foudroyer les vaisseaux de la Grèce ;
Soldats, chefs, matelots, tout périt sous ses yeux :
Pourquoi ? pour quelques torts d’un jeune furieux.
Elle-même, tonnant du milieu des nuages,
Bouleversa les mers, déchaîna les orages,
Dans un noir tourbillon saisit l’infortuné
Qui vomissait des feux de son flanc sillonné,
Et de son corps, lancé sur des roches perçantes,
Attacha les lambeaux à leurs pointes sanglantes !

Et moi, qui marche égale au souverain des cieux,
Moi, l’épouse, la sœur du plus puissant des dieux,
Armant contre un seul peuple et le ciel et la terre,
Vainement je me lasse à lui livrer la guerre.
Suis-je encore Junon ? et qui d’un vain encens
Fera fumer encor mes autels impuissants ? »
  En prononçant ces mots, la déesse en furie
Vers ces antres, d’Eole orageuse patrie,
Précipite son char. Là, sous de vastes monts,
Le dieu tient enchaînés dans leurs gouffres profond
Les vents tumultueux, les tempêtes bruyantes ;
S’agitant de fureur dans leurs prisons tremblantes,
Ils luttent en grondant, ils s’indignent du frein.
Au haut de son rocher, assis le sceptre en main,
Eole leur commande ; il maîtrise, il tempère
Du peuple impétueux l’indocile colère :
S’ils n’étaient retenus, soudain cieux, terre, mers,
Devant eux rouleraient emportés dans les airs.
Aussi, pour réprimer leur fougue vagabonde,
Jupiter leur creusa cette prison profonde,
Entassa des rochers sur cet affreux séjour,
Et leur donna pour maître un roi qui, tour à tour

Irritant par son ordre, ou calmant leurs haleines,
Sût tantôt resserrer, tantôt lâcher les rênes.


Devant lui la déesse abaissant sa hauteur :
  « Roi des vents, lui dit-elle avec un air flatteur,
Vous à qui mon époux, le souverain du monde,
Permit et d’apaiser et de soulever l’onde !
Un peuple que je hais, et qui, malgré Junon,
Ose aux champs des Latins transporter Ilion,
Avec ses dieux vaincus fend les mers d’Etrurie :
Commandez à vos vents de servir ma furie ;
Dispersez sur les mers ou noyez leurs vaisseaux,
Et de leurs corps épars couvrez au loin les eaux.
Douze jeunes beautés ornent ma cour brillante ;
Déiope, la plus jeune et la plus séduisante,
Unie à vos destins par les nœuds les plus doux,
Acquittera les soins que j’exige de vous ;
Et d’Eole à jamais la compagne fidèle
Un jour lui donnera des enfants dignes d’elle.
  — Reine, répond Eole, ordonnez, j’obéis :
A la table des dieux par vous je suis assis ;
Par vous j’ai la faveur du souverain du monde,
Et je commande en maître aux puissances de l’onde ».
  Il

dit : et, du revers de son sceptre divin,
Du mont frappe les flancs : ils s’ouvrent, et soudain
En tourbillons bruyants l’essaim fougueux s’élance,
Trouble l’air, sur les eaux fond avec violence ;
Le rapide Zéphire, et les fiers Aquilons,
Et les vents de l’Afrique, en naufrages féconds,
Tous bouleversent l’onde, et des mers turbulentes
Roulent les vastes flots sur leurs rives tremblantes.
On entend des nochers les tristes hurlements,
Et des câbles froissés les affreux sifflements ;
Sur la face des eaux s’étend la nuit profonde ;
Le jour fuit, l’éclair brille, et le tonnerre gronde ;
Et la terre et le ciel, et la foudre et les flots,
Tout présente la mort aux pâles matelots.
  Enée, à cet aspect, frissonne d’épouvante.
Levant au ciel ses yeux et sa voix suppliante :
« Heureux, trois fois heureux, ô vous qui, sous nos tours
Aux yeux de vos parents terminâtes vos jours !
O des Grecs le plus brave et le plus formidable,
Fils de Tydée hélas ! sous ton bras redoutable,
Dans les champs d’Ilion, les armes à la main,
Que n’ai-je pu finir mon malheureux destin !

Dans ces champs où d’Achille Hector devint la proie,
Où le grand Sarpédon périt aux yeux de Troie,
Où le Xanthe effrayé roule encor dans ses flots
Les casques et les dards, et les corps des héros ! »
  Il dit : l’orage affreux, qu’anime encor Borée,
Siffle et frappe la voile à grand bruit déchirée ;
Les rames en éclats échappent au rameur ;
Le vaisseau tourne au gré des vagues en fureur,
Et présente le flanc au flot qui le tourmente.
Soudain, amoncelée en montagne écumante,
L’onde bondit : les uns, sur la cime des flots,
Demeurent suspendus ; d’autres, au fond des eaux,
Roulent, épouvantés de découvrir la terre.
Aux sables bouillonnants l’onde livre la guerre.
Par le fougueux Autan, rapidement poussés
Contre de vastes rocs, trois vaisseaux sont lancés ;
Trois autres, par 1’Eurus, ô spectacle effroyable !
Sont jetés, enfoncés, enchaînés dans le sable.
Oronte, sur le sien, tel qu’un mont escarpé,
Voit fondre un large flot : par sa chute frappé,
Le pilote tremblant et la tête baissée,
Suit le flot qui retombe ; et l’onde courroucée,

Trois fois sur le vaisseau s’élance à gros bouillons,
L’enveloppe trois fois de ses noirs tourbillons ;
Et, cédant sous leur poids à la vague qui gronde,
La nef tourne, s’abîme et disparaît sous l’onde :
Son mât seul un instant se montre à nos regards.
Alors s’offrent au loin, confusément épars,
Nos armes, nos débris, notre antique opulence,
Et quelques malheureux sur un abîme immense.
Déjà d’Ilionée et du vaillant Abas
L’eau brise le tillac, le vent courbe les mâts ;
Déjà du vieil Alèthe et du fidèle Achate
Le vaisseau fatigué s’ouvre, se brise, éclate,
Et les torrents vainqueurs entrent de tous côtés.
  Cependant de ses flots, sans son ordre agités,
Neptune entend le bruit ; il entend la tempête
Mugir autour d’Enée et gronder sur sa tête ;
Il voit flotter épars les débris d’Ilion,
En devine la cause, et reconnaît Junon.
  Aussitôt, appelant Eurus et le Zéphire,
« Eh quoi ! sans mon aveu, quoi ! dans mon propre empire,
D’une race rebelle enfants audacieux,
Vents, vous osez troubler et la terre et les cieux !

Je devrais... mais des flots il faut calmer la rage ;
Un autre châtiment suivrait un autre outrage.
Fuyez, et courez dire à votre souverain
Que le sort n’a pas mis le trident en sa main,
Que moi seul en ces lieux tiens le sceptre des ondes.
Son empire est au fond de vos roches profondes :
Qu’il y tienne sa cour, et, roi de vos cachots,
Que votre Eole apprenne à respecter mes flots ».
  Il dit : et d’un seul mot il calme les orages,
Ramène le soleil, dissipe les nuages.
Les Tritons, à sa voix, s’efforcent d’arracher
Les vaisseaux suspendus aux pointes du rocher ;
Et lui-même, étendant son sceptre secourable,
Les soulève, leur ouvre un chemin dans le sable,
Calme les airs, sur l’onde établit le repos,
Et de son char léger rase, en volant, les flots.
Ainsi, dans la chaleur d’une émeute soudaine,
Quand d’un peuple irrité le courroux se déchaîne,
Déjà par la fureur tous les bras sont armés,
Déjà volent dans l’air les brandons enflammés ;
Mais d’un sage vieillard si la vue imposante
Dans l’ardeur du tumulte à leurs yeux se présente,

On se tait, on écoute, et ses discours vainqueurs
Gouvernent les esprits et subjuguent les cœurs :
Ainsi tombe la vague ; ainsi des mers profondes
Neptune d’un coup d’œil tranquillise les ondes,
Court, vole, et, sur son char roulant sous un ciel pur,
De la plaine liquide il effleure l’azur.
  Des Troyens cependant, fatigués par l’orage,
Les cris impatients appellent le rivage,
Et pour gagner la rive ils redoublent d’efforts.
Dans un golfe enfoncé, sur de sauvages bords,
S’ouvre un port naturel, défendu par une île,
Dont les bras étendus, brisant l’onde indocile,
Au fond de ce bassin, par deux accès divers,
Ouvrent un long passage aux flots bruyants des mers.
Des deux côtés du port un vaste roc s’avance,
Qui menace les cieux de son sommet immense ;
Balancés par les vents, des bois ceignent son front ;
A ses pieds le flot dort dans un calme profond ;
Et des arbres touffus l’amphithéâtre sombre
Prolonge sur les flots la noirceur de son ombre.
En face un antre frais, sous des rochers pendants,
Fait jaillir une eau douce en ruisseaux abondants ;

Autour règnent des bancs taillés par la nature.
La Naïade se plaît sous cette grotte obscure,
Qui présente à la fois un antre aux matelots,
Une eau pure à la soif, un asile au repos ;
Et, sans qu’un fer mordant par son poids les arrête,
Les vaisseaux protégés y bravent la tempête.
Là volent sur le bord imploré si longtemps
Les Troyens, du naufrage encor tout dégouttants.
La rive les reçoit ; son tutélaire ombrage
Accueille les vaisseaux échappés à l’orage ;
Et le nocher étend, au bord des flots amers,
Ses membres pénétrés du sel piquant des mers.
Entre les mains d’Achate un caillou étincelle ;
Il nourrit d’un bois sec cette flamme nouvelle.
Du fond de leurs vaisseaux ils tirent le froment,
A demi corrompu par l’humide élément.
De Cérès aussitôt le trésor se déploie ;
Le feu sèche leurs grains, et la pierre les broie :

Le banquet se prépare ; on partage aux vaisseaux
Ces aliments sauvés de la fureur des eaux.
  Le héros, cependant, d’un roc gagne la cime,
Et de la mer au loin interroge l’abîme ;
Il cherche les vaisseaux ou leurs débris épars :
Rien ne paraît. Soudain s’offrent à ses regards
Trois cerfs au front superbe, errants dans la campagne ;
Un jeune et long troupeau de loin les accompagne.
Il s’arrête à leur vue, il saisit à l’instant
Et son arc et ses traits, qui sifflent en partant.
Leurs chefs, qu’enorgueillit une ramure altière,
Déjà percés de traits, roulent sur la poussière ;
Puis il poursuit la troupe à travers la forêt :
Sa main lance à chacun l’inévitable trait,
Et ne les quitte pas, dans leur retraite sombre,
Qu’au nombre des vaisseaux il n’égale leur nombre.
Puis il retourne au port, partage son butin.
Pour animer la joie, il ajoute au festin
Un doux nectar mûri par un soleil fertile,
Qu’au départ leur donna le bon roi de Sicile.
Déjà leurs maux cédaient à la douce liqueur ;
Il y joint ce discours, plus puissant sur leur cœur :
«

Compagnons, leur dit-il, relevez vos courages :
L’âme se fortifie au milieu des orages.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que commencent nos maux.
Vous avez éprouvé de plus rudes assauts ;
Ceux-ci, n’en doutez point, s’apaiseront de même.
N’avez-vous pas bravé l’autre de Polyphème ?
N’avez-vous pas naguère entendu sans terreur
Des rochers de Scylla la bruyante fureur ?
Mes amis, bannissons d’inutiles alarmes ;
Un jour ces souvenirs auront pour nous des charmes.
A travers les écueils, le courroux de la mer,
Nous cherchons les beaux lieux promis par Jupiter.
Là nous attend la paix ; là vos yeux, avec joie,
Verront se relever les murailles de Troie.
Vivez, conservez-vous pour les jours de bonheur.
  Il dit, et dans son sein renfermant sa douleur,
La gaîté sur le front, la tristesse dans l’âme,
D’un espoir qu’il n’a pas le héros les enflamme.
Mais la faim presse : alors leur diligente main
Dépouille avec ardeur leur sauvage butin,
Divise par le fer la proie encor vivante,
Enfonce un bois aigu dans la chair palpitante ;

D’autres sur des trépieds placent l’airain bouillant,
Que la flamme rapide embrase en pétillant :
Tout s’apprête ; et ces mets que le ciel leur envoie,
Et les flots d’un vin pur, font circuler la joie.
Le repas achevé, tous, par de longs discours,
De leurs amis perdus redemandent les jours ;
Leurs cœurs sont partagés par l’espoir et la crainte ;
Sont-ils vivants encor ? ou bien, sourds à leur plainte,
Sont-ils déjà couverts des ombres de la mort ?
Surtout le tendre Enée est touché de leur sort :
Au fidèle Gyas, au valeureux Cloanthe
Prodigue ses regrets et sa douleur touchante ;
Tantôt il s’attendrit sur le sort de Lycus,
Et surtout de ses pleurs honore Caïcus.
  Quand Jupiter, du haut de la voûte éthérée,
Contemplant et la terre et la mer azurée,
Et les peuples nombreux dans l’univers épars,
Sur la Lybie enfin arrête ses regards.
Son esprit des humains roulait la destinée,
Lorsque Vénus, sa fille, et la mère d’Enée,
Frémissante, et de pleurs inondant ses beaux yeux :
« Arbitre souverain de l’empire des cieux,

Toi qui, régnant dans l’air, sur la terre et sur l’onde,
Tiens en main et la foudre et les rênes du monde,
Qu’a donc fait mon Enée, et qu’ont fait les Troyens ?
Sauvés par mes secours du fer des Argiens,
Faut-il, pour leur fermer les chemins d’Ausonie,
Que de tout l’univers leur race soit bannie ?
Un jour, du grand Teucer rejetons glorieux,
Les Romains, disiez-vous, régneraient en tous lieux ;
Un jour leur race illustre, en conquérants féconde,
Gouvernerait la terre, assujettirait l’onde.
Vous me l’aviez promis : qui vous a fait changer ?
Hélas ! par cet espoir j’aimais à me venger ;
A nos malheurs passés j’opposais cette joie,
Et Rome adoucissait les désastres de Troie :
Chaque jour cependant reproduit nos malheurs.
Grand roi ! quand mettrez-vous un terme à nos douleurs ?
Anténor, de la Grèce affrontant la furie,
A bien pu pénétrer dans les mers d’Illyrie,
A bien osé franchir ce Timave fameux
Dont l’onde impétueuse, en torrents écumeux,
Par sept bouches sortant et tombant des montagnes,
Court, d’une mer bruyante, inonder les campagnes.

Là lui-même à Padoue, en dépit de Junon,
A son peuple a donné ses armes et son nom ;
Et, confiant sa cendre à sa nouvelle Troie,
Pourra vivre avec gloire, et mourir avec joie.
Et nous, nous, vos enfants, attendus dans les cieux,
Privés de nos vaisseaux par les vents furieux,
Victimes du dépit d’une fière déesse,
Sa main du Latium nous écarte sans cesse !
Grand dieu ! de notre encens est-ce donc là le prix ? »
  A ces mots, souriant à la belle Cypris,
Avec cet air serein qui calme la tempête,
Vers elle doucement il incline la tête,
Sur sa bouche de rose effleure un doux baiser,
Et par ces mots flatteurs se plaît à l’apaiser :
« Non, je ne change point ; mes volontés suprêmes,
Ma fille, en tous les temps demeureront les mêmes.
Vous verrez s’élever ces remparts tant promis ;
Dans le palais des cieux vous verrez votre fils.
Mais, pour mieux vous calmer, je veux de votre Enée,
Suivre dans tout son cours la haute destinée
De ce fils, votre amour, cent combats glorieux
Signaleront bientôt le bras victorieux.

Vainqueur de l’Ausonie, à ses peuples dociles
Il donnera des mœurs, et des lois, et des villes.
Là, tandis que l’état fleurira sous ses lois,
Le printemps aux frimas succédera trois fois.
Assis, après sa mort, sur le trône d’Enée,
Ascagne trente fois verra naître l’année,
Et, de Lavinium aux remparts des Albains,
Portera le premier le berceau des Romains.
Là, durant trois cents ans, sur toute l’Italie,
Régneront vos Troyens, lorsque la jeune Ilie,
Mêlant au sang de Mars le noble sang des rois,
Sera mère en un jour de deux fils à la fois.
D’une louve bientôt, sa nourrice sauvage,
Romule sucera le lait et le courage.
De lui naîtra la gloire et le nom des Romains ;
Voilà ceux que j’ai faits les maîtres des humains.
Leur pouvoir sera craint à l’égal du tonnerre,
Aussi long que les temps, aussi grand que la terre.
Junon même, Junon, qui, troublant l’univers,
Arme encor contre vous l’air, la terre et les mers,
Abjurant son dépit, et déposant sa haine,
Un jour protégera la puissance romaine :

Tel est l’arrêt du sort. Dans le long cours des ans,
Un jour, un jour viendra qu’en tous lieux triomphants,
A la superbe Argos, à la fière Mycènes,
Le sang d’Assaraeus imposera des chaînes ;
Et les fils des vaincus, tout-puissants à leur tour,
Aux enfants des vainqueurs commanderont un jour.
Ce héros qu’aux humains promet la destinée,
Jules, prendra son nom du fils de votre Enée ;
Il domptera la terre ; il s’ouvrira les cieux ;
Et vous-même, à la table où sont assis les dieux,
Le recevrez vainqueur des peuples de l’aurore.
Sous son astre brillant, quels beaux jours vont éclore :
Du métal le plus pur ses jours seront filés.
Je vois la foi, les mœurs, et les arts rappelés ;
De cent verrous d’airain les robustes barrières
Renfermeront de Mars les portes meurtrières ;
La Discorde au-dedans, fille affreuse d’enfer,
Hideuse, y rugira sous cent câbles de fer,
Et, sur l’amas rouillé de lances inhumaines,
De sa bouche sanglante en vain mordra ses chaînes ».
  Ainsi dit Jupiter ; mais il craint que Didon,
Ignorant les destins des enfants d’Ilion,

Ne leur ferme les murs de sa cité nouvelle :
Il lui députe alors son messager fidèle.
Le dieu, d’un vol léger, fend les vagues des airs,
Et bientôt de l’Afrique il atteint les déserts.
Un facile succès couronne son message :
Il parle, il adoucit la superbe Carthage,
De sa puissante reine apprivoise l’orgueil,
Et les Troyens déjà sont sûrs d’un doux accueil.
  Cependant du héros, tandis que tout sommeille,
Mille soins inquiets ont prolongé la veille :
Le jour naissant à peine a blanchi les coteaux,
Il sort, va visiter ces rivages nouveaux.
Sont-ils peuplés d’humains, ou de monstres sauvages ?
A l’abri des rochers, et sous de noirs ombrages,
Il laisse ses vaisseaux, et deux traits à la main,
Suivi du seul Achate, il se fraye un chemin.
Voilà qu’au fond d’un bois se présente sa mère :
Son air, son vêtement, sa démarche légère,
D’une vierge de Sparte offre tous les dehors ;
Ou telle, aux pieds d’Hémus, l’Hèbre voit sur ces bord,
L’Amazone, animant les coursiers qu’elle dresse,
Voler, et de ses flots devancer la vitesse.

Pareil est son habit, pareil est son carquois :
Sa flèche semble attendre un habitant des bois ;
Un souple brodequin compose sa chaussure ;
Au-dessus du genou, les nœuds de sa ceinture
De ses légers habits serrent les plis mouvants,
Et ses cheveux épars flottent au gré des vents.
La première elle approche : « Une de mes compagnes,
Leur dit-elle, avec moi parcourait ces campagnes ;
Je ne vois plus ses pas, je n’entends plus sa voix ;
Sur une peau de lynx elle porte un carquois ;
Peut-être en ce moment, par sa vive poursuite,
D’un sanglier fougueux elle presse la fuite.
Si le hasard l’a fait apparaître à vos yeux,
O jeunes voyageurs ! dites-moi dans quels lieux
Je puis la retrouver ». Enée à la déesse
Répond en peu de mots : « La jeune chasseresse
Que vous nous dépeignez, nous n’avons, dans ces bois,
Ni rencontré ses pas, ni reconnu sa voix.
O vous ! mais de quel nom faut-il qu’on vous appelle ?
Cet air ni cette voix ne sont d’une mortelle.
Oui, cet accent céleste, et cette majesté,
Tout annonce dans vous une divinité,

Une nymphe des bois, ou Diane elle même,
Une sœur de Diane. O déité suprême !
De deux infortunés daignez plaindre le sort !
Un orage cruel nous jeta sur ce bord ;
Ici nous ignorons dans quel climat nous sommes ;
Ici nous ignorons et les lieux et les hommes :
Des honneurs solennels vous paieront vos bienfaits.
 — Ces honneurs, dit Vénus, pour moi ne sont pas faits.
Cet habit, ce carquois, cet arc, cette chaussure,
Sont des filles de Tyr l’ordinaire parure.
De la vaste cité qui frappe vos regards
Les enfants d’Agénor ont bâti les remparts ;
Ces champs sont la Libye ; une race guerrière
Contre ses ennemis en défend la frontière.
La reine de ces lieux est la belle Didon ;
Elle reçut le jour dans la riche Sidon ;
Mais, d’un frère cruel fuyant la barbarie,
Son courage en ces lieux s’est fait une patrie.
L’histoire de ses maux voudrait un long discours,
Je vais, en peu de mots, vous en tracer le cours.
  Par les nœuds de l’hymen, à l’opulent Sichée,
Plus encor par l’amour, Didon fut attachée.

L’hymen l’unit à lui dès ses plus jeunes ans ;
Mais son barbare frère, exemple des tyrans,
Pygmalion, obtint la grandeur souveraine.
Bientôt s’allume entr’eux le flambeau de la haine.
Insatiable d’or, ce monstre furieux,
Sans égard pour sa sœur, sans respect pour les dieux,
Dans le temple en secret immole la victime ;
Et toutefois longtemps il sut cacher son crime,
Et, d’une sœur crédule amusant la douleur,
Longtemps d’un faux espoir il entretint son cœur.
Mais bientôt d’un époux privé de sépulture
Le spectre s’élevant du sein de l’ombre obscure,
Triste, pâle et sanglant, apparut à ses yeux,
Dévoila de sa mort le mystère odieux,
Et cette cour barbare, et l’autel homicide ;
Et, pour l’aider à fuir de ce palais perfide,
De son lâche assassin lui livrant le trésor,
Lui montra sous la terre un immense amas d’or.
Didon, pleine d’effroi, hâte soudain sa fuite :
Ceux qu’une même horreur, ou que la crainte excite,
Attroupés en secret, veulent suivre son sort.
Des vaisseaux étaient prêts à s’éloigner du bord,

Leur troupe s’en saisit ; de leur asile avare
On tire les trésors de ce monstre barbare :
Maîtres de sa richesse, et bravant son courroux,
Ils voguent. Une femme a conduit ces grands coups !
Sur ces bords à leur ville ils cherchaient une place,
Et leur ruse innocente achète autant d’espace
Que la peau d’un taureau, dépouillé par leur main,
Pourrait en s’étendant embrasser de terrain :
Leur ville en prit son nom. Mais, vous, puis-je connaître
De quel sang vous sortez, quels lieux vous ont vu naître,
Où s’adressent vos pas ? » Elle dit. Le héros,
Poussant du fond du cœur de douloureux sanglots :
  « O déesse ! dit-il, si du sort qui m’accable
J’essayais de conter l’histoire lamentable,
Dans ce triste récit j’épuiserais le jour.
Au sortir d’Ilion, notre antique séjour,
(Peut-être d’Ilion vous savez l’infortune),
Traînant de mers en mers une vie importune,
Enfin l’onde en courroux m’a jeté dans ces lieux.
Vous voyez cet Enée, adorateur des dieux,
Connu par ses exploits, connu par ses désastres ;
Mon nom, trop glorieux, a volé jusqu’aux astres.

Emportant les débris et les dieux des Troyens,
Avec eux je cherchais les bords ausoniens.
Berceau de nos aïeux, ces lieux nous redemandent :
La déesse ma mère, et les dieux, le commandent.
Cependant je parcours, fugitif, inconnu,
Des déserts où mon nom n’est jamais parvenu ;
Et d’une déité la fière jalousie
Ferme à mon infortune et l’Europe et l’Asie ».
Le héros poursuivait ce douloureux discours ;
Mais sa mère attendrie en arrête le cours.
  « Oh ! qui que vous soyez, le ciel vous est propice !
De la belle Didon la bonté protectrice
Accueillera vos dieux, et votre peuple, et vous.
Déjà pour vous le ciel m’annonce un sort plus doux
Et si, par mes parents instruite dès l’enfance,
Des augures du ciel j’ai quelque connaissance,
Votre flotte est sauvée, et vos amis perdus
A vos embrassements seront bientôt rendus.
Voulez-vous en juger par de fidèles signes ?
Voyez voler en troupe et s’applaudir ces cygnes :
Tout à l’heure l’oiseau du puissant Jupiter
D’un vol impétueux les poursuivait dans l’air ;

Enfin leur troupe heureuse, échappée à sa serre,
S’abat, ou va bientôt s’abattre sur la terre.
Tels que vous les voyez dans les airs rassemblés,
Et remis de l’effroi qui les avait troublés,
En chantant, battre l’air de leurs ailes bruyantes :
Ainsi vos compagnons et leurs nefs triomphantes
Voguent à pleine voile, et, rendant grâce au sort,
Ils entrent, ou bientôt vont entrer dans le port.
Sur cet augure heureux ne formez aucun doute ;
Avancez seulement, et suivez cette route :
Elle mène à Carthage ». Elle dit : à ces mots,
Elle quitte son fils ; mais aux yeux du héros
Elle offre, en détournant sa tête éblouissante,
D’un cou semé de lis la beauté ravissante :
De ses cheveux divins les parfums précieux
Semblent, en s’exhalant, retourner vers les cieux.
Sa robe, en plis flottants, jusqu’à ses pieds s’abaisse ;
Elle marche, et son port révèle une déesse.
Son fils la reconnaît, et, tandis qu’elle fuit,
De ses yeux, de sa voix, longtemps il la poursuit,
Et, l’œil baigné de pleurs : « Quoi ! toi-même, ô ma mère,
Tu te plais à tromper un fils qui te révère !

Ah ! quand pourra ton fils te presser sur son sein,
Mes yeux fixer tes yeux, ma main serrer ta main ?
N’abuse plus mes sens ; que le fils le plus tendre
Puisse en effet te voir, te parler et t’entendre ! »
Il dit : et vers Carthage il avance à grands pas.
Sa mère cependant ne l’abandonne pas ;
Elle ordonne aussitôt que d’une épaisse nue
Le voile officieux les dérobe à la vue ;
Qu’à l’abri des regards, à l’abri du danger,
Nul ne puisse les voir, ni les interroger.
Sur son char aussitôt la brillante déesse
Revole vers Paphos, lieux charmants où sans cesse
L’encens le plus parfait, les plus nouvelles fleurs
Embaument cent autels de leurs douces odeurs.
  Ils marchent cependant ; déjà leur course agile
Franchit l’étroit sentier qui les mène à la ville ;
L’un et l’autre déjà, d’un pas laborieux,
Gravissaient lentement la hauteur d’où leurs yeux
Embrassent et l’enceinte et les murs de Carthage.
Le héros, étonné, voit cet immense ouvrage ;
Il admire ces tours, ces ports et ces remparts,
Le bruit tumultueux des travaux et des arts,

Des chaumes faisant place à ce séjour superbe,
Des temples s’élevant aux lieux où croissait l’herbe.
Là des rochers pesants roule l’informe poids ;
Ici le soc décrit les enceintes des toits ;
Là pour les dieux s’élève un auguste édifice ;
Là viendra l’innocence invoquer la justice ;
Contre les flots grondants et les vents orageux
Le commerce a ses ports ; le théâtre a ses jeux ;
Et déjà, de la scène ornements magnifiques,
Les marbres africains sont taillés en portiques.
  Au retour du printemps, tel, aux essaims nouveaux,
Leur nouveau roi partage et prescrit leurs travaux :
Sur les eaux, sur les fleurs, tout vole, tout s’empresse ;
Les unes de l’état élèvent la jeunesse ;
D’autres, d’un vol prudent, interrogent le ciel ;
D’autres forment la cire, et pétrissent le miel ;
D’autres viennent porter les tributs des campagnes ;
D’autres de leur fardeau déchargent leurs compagnes.
Celles-ci font la guerre au frelon dévorant.
Tout agit, tout s’emplit d’un nectar odorant.
  « Peuple heureux ! vous voyez s’élever votre ville ;
Et nous, dit le héros, nous cherchons un asile ! »

Il marche cependant, de son voile entouré ;
Et, mêlé dans la foule, il en est ignoré.
Un bois pompeux s’élève au milieu de Carthage,
Qui reçut ses enfants échappés du naufrage :
Là la bêche en fouillant découvrit à leurs yeux
La tête d’un coursier, symbole belliqueux ;
Ce signe fut pour eux le signe de la gloire,
Et Junon à ce gage attacha la victoire.
Didon, au centre obscur du bois majestueux,
Pour Junon bâtissait un temple somptueux :
Plein des plus riches dons, et plein de la déesse,
Des colonnes d’airain annonçaient sa richesse ;
L’airain couvrait le seuil de son parvis divin,
Et les gonds gémissaient sous des portes d’airain.
Là, pour les yeux d’Enée, un objet plein de charmes,
Pour la première fois, vint suspendre ses larmes,
Et fit briller pour lui quelques rayons d’espoir.
Tandis que dans le temple, empressé de tout voir,
En attendant la reine, il admire en silence
La pompe de ces lieux et leur magnificence,
Il voit représentés tous ces fameux revers,
Ces combats dont le bruit a rempli l’univers,

Ce fier Agamemnon, ce Priam si sensible,
Et ce fils de Pélée, à tous les deux terrible.
Il s’arrête, il s’étonne, et, répandant des pleurs,
« Cher Achate ! quel lieu n’est plein de nos malheurs !
Dit-il. Voilà Priam ! Jusque sur ce rivage,
On plaint donc l’infortune, on chérit le courage !
Cher ami, dans ces lieux j’espère un sort plus doux ;
L’éclat de nos malheurs y parlera pour nous ».
Il dit : et, parcourant les longs malheurs de Troie,
Gémissant de douleur, s’attendrissant de joie,
Sur cette vaine image attache ses regards.
Ici, devant Hector, les Grecs fuyaient épars ;
Là les siens, foudroyés par l’aigrette d’Achille,
Devant son char tonnant s’enfonçaient dans leur ville.
Plus loin des flots de sang coulaient à gros bouillons.
Il reconnaît Rhésus, et ses blancs pavillons ;
Il dormait sous sa tente : amené par un traître,
Diomède l’égorge ; et sous leur nouveau maître,
Volent loin de ces bords ses superbes chevaux,
Avant que du Scamandre ils aient goûté les eaux.
Là fuyait désarmé le malheureux Troïle,
Faible enfant dont le bras ose affronter Achille ;

A son char suspendu, les rênes à la main,
Il emporte le dard enfoncé dans son sein ;
D’un long sillon de sang le trait marque la plaine,
Et son front tout poudreux est traîné sur l’arène.
Là les femmes de Troie, avançant lentement,
A Pallas apportaient un riche vêtement,
Se meurtrissant le sein, humblement gémissantes ;
L’habit sacré brillait dans leurs mains suppliantes.
Pallas baissait les yeux, et repoussait leur don.
Là le fils de Thétis, sous les murs d’Ilion,
Avait traîné trois fois Hector dans la poussière,
Et, couvert de son sang, le rendait à son père.
Alors un long soupir s’échappe de son sein,
Quand il voit et le char, et le fer assassin,
Et ces restes chéris, et, de ses mains tremblantes,
Priam du meurtrier pressant les mains sanglantes.
Lui-même il se retrouve au plus fort des combats,
Il voit le noir Memnon de ses ardents climats
Traîner ses noirs guerriers ; il voit Panthésilée,
Terrible, au vol des dards, au choc de la mêlée,
Opposant le croissant d’un léger bouclier,
Sur son sein découvert nouant un baudrier,

Tourner, voler, frapper, signaler sa grande âme,
Et montrer un héros sous l’habit d’une femme.
  Fixé sur ces tableaux, qu’il contemple à loisir,
Le héros s’enivrait d’un douloureux plaisir :
Soudain Didon paraît. Appuis de sa couronne,
De ses jeunes guerriers l’élite l’environne ;
La glace dans ses traits est jointe à la fierté.
Telle, dans tout l’éclat de sa divinité,
Quand Diane paraît, quand ses jeunes compagnes,
Les nymphes des forêts, des vallons, des montagnes,
Sur les hauteurs du Cynthe, au bord de l’Eurotas
Bondissant en cadence, accompagnant ses pas ;
A la tête des chœurs, Diane, au milieu d’elles,
Surpasse en majesté toutes ces immortelles :
Jeune, le front paré de son croissant divin,
Un carquois sur l’épaule, et son arc à la main,
Elle marche ; sa grâce en marchant se déploie,
Et le cœur de Latone en palpite de joie.
Telle marche Didon d’un air majestueux,
Et fend des Tyriens les flots respectueux.
Auprès de la déesse, au milieu de son temple,
Où, sous un riche dais, son peuple la contemple,

Elle s’assied, et là son équitable voix
Dicte ses jugements, et proclame ses lois ;
Dispose également les travaux de Carthage,
Ou par les lois du sort en règle le partage ;
Voit, juge, ordonne tout, et, d’une noble ardeur,
Hâte de ses états la future grandeur.
  Tout à coup, au milieu d’une foule bruyante,
Des étrangers, tendant une main suppliante,
De leurs concitoyens entrent environnés,
Et frappent du héros les regards étonnés.
Il regarde, ô surprise ! ô comble de la joie !
Ce sont ses compagnons que le ciel lui renvoie !
C’était Sergeste, Authée, échappés du trépas.
Il brûle de courir, de voler dans leurs bras ;
Mais la crainte retient sa vive impatience :
Caché dans son nuage, il hésite, il balance ;
Il veut savoir leur sort, veut savoir en quels lieux
Les ont jetés les vents, les ont conduits les dieux ;
Quel sort les a sauvés, ou bien sur quel rivage
Ils ont laissé la flotte échappée au naufrage,
Et quels pressants besoins, quels intérêts nouveaux,
A Carthage ont conduit les chefs de ses vaisseaux.

Didon les fait d’abord admettre en sa présence.
A peine au bruit confus succède le silence,
Celui dont l’âge mûr a mérité leur choix,
Illionée, ainsi fait entendre sa voix :
« Grande reine ! dit-il d’un ton plein de noblesse,
Vous, dont ces murs naissants attestent la sagesse,
Et qui, donnant des mœurs à ce peuple indompté,
Avez au frein des lois asservi sa fierté ;
D’un peuple généreux, que le malheur accable,
Vous voyez devant vous le reste déplorable :
Il vient vous implorer. A peine nos vaisseaux
Echappaient aux fureurs et des vents et des eaux,
Une troupe ennemie, au sortir du naufrage,
A menacé du feu ce qu’épargna l’orage.
O reine ! ouvrez l’oreille à nos cris douloureux ;
Sauvez des innocents, plaignez des malheureux ;
Sachez ce qu’on nous doit en sachant qui nous sommes.
Venons-nous, violant les droits sacrés des hommes,
Porter ici le fer et le feu destructeur ?
Non : tant d’audace, hélas ! ne sied pas au malheur.
Il est un lieu (les Grecs le nomment Hespérie)
Pays riche et peuplé d’une race aguerrie ;
Les fiers Oenotriens l’habitaient autrefois ;

Italus, après eux, le soumit à ses lois,
Et l’Italie enfin est le nom qui lui reste.
Là s’adressaient nos pas, lorsqu’un astre funeste,
Déchaînant la tempête, et courrouçant les eaux,
Parmi d’affreux rochers a jeté nos vaisseaux,
Et, de nos compagnons échappés au naufrage,
A peine un petit nombre a gagné le rivage.
Mais quel peuple barbare habite ces climats ?
A peine sur le bord nous hasardions nos pas,
Sur nous se précipite une foule barbare ;
D’un coin de terre inculte on est pour nous avare,
Et, le fer à la main, on vient nous arracher
L’asile du naufrage et l’abri d’un rocher.
Ah ! si ce peuple affreux brave les lois humaines,
Il est, il est des dieux qui, par de justes peines,
Récompensent le crime, et vengent le malheur !
Un prince nous restait, fameux par sa valeur,
Fameux par ses vertus ; ce prince était Enée.
S’il vit, si quelque dieu veille à sa destinée,
C’est assez : notre espoir va renaître avec lui.
Et vous, dont nos malheurs sollicitent l’appui,

Si vous nous protégez contre la violence,
Je connais sa justice et sa reconnaissance,
Croyez que ces états s’applaudiront un jour
D’avoir par des bienfaits provoqué son amour.
Nous avons des amis, malgré notre infortune :
D’Aceste, des Troyens, l’origine est commune ;
La Sicile, ses ports, ses trésors sont à nous,
Et l’ami des Troyens voudra l’être de vous.
Souffrez qu’en vos forêts notre triste naufrage
Retrouve le secours que nous ravit l’orage.
Si le pieux Enée à nos vœux est rendu,
Si dans les champs latins son peuple est attendu,
Vers ces bords désirés nous suivrons notre course ;
Mais, si ce doux espoir est ravi sans ressource,
O père des Troyens ! si les flots ennemis
Ont englouti tes jours et les jours de ton fils,
Du moins que nous allions chercher dans la Sicile
Les faveurs d’un bon prince et d’un climat fertile ! »
Il dit : et les Troyens, qu’enchante son discours,
D’un murmure flatteur lui prêtent le secours ».
  Didon, les yeux baissés, à leur touchante plainte
Répond en peu de mots : « Bannissez toute crainte ;

De mes naissants états l’impérieux besoin
Me force à ces rigueurs : ma prudence a pris soin
D’entourer de soldats mes nombreuses frontières.
Qui ne connaît Enée et ses vertus guerrières,
Ilion, ses combats, leur long acharnement,
Et du monde ligué le vaste embrasement ?
Vous n’êtes point ici chez un peuple sauvage :
Le soleil de si loin n’éclaire point Carthage.
Soit qu’aux champs de Saturne, aux rivages latins,
Appelés par les dieux, vous suiviez vos destins,
Soit qu’aux champs fraternels de l’heureuse Sicile
Chez un prince allié vous cherchiez un asile,
Comptez sur mes bienfaits, comptez sur mes secours.
Voulez-vous avec moi fixer ici vos jours ?
Les portes que je construis, ces murailles nouvelles,
Tout est à vous. Allez, à ces rives fidèles
Confiez vos vaisseaux, livrez-vous à ma foi :
Troyens ou Tyriens seront égaux pour moi.
Hélas ! et plût au ciel que le même naufrage
Eût conduit votre chef sur le même rivage !
Pour moi, jusqu’aux confins de mes vastes états,
Je vais faire chercher la trace de ses pas :

Peut-être nous saurons quel désert, quelle ville
A ses destins errants ont offert un asile ».
Ainsi parla Didon : attentifs à ces mots,
Bouillant d’impatience, Achate et le héros
Brûlent de se montrer, de briser le nuage.
Achate au chef troyen tient alors ce langage :
« Fils des dieux, vous voyez, vos vaisseaux sont sauvés,
Vos guerriers réunis, vos amis retrouvés :
Un seul manque à nos vœux, malheureuse victime,
Que la mer à nos yeux engloutit dans l’abîme.
Au discours de Vénus jusqu’ici tout répond.
Il dit : et tout à coup le nuage profond
S’entr’ouvre, et dans les airs légèrement s’écoule ;
Il fuit, le héros reste : on s’étonne, et la foule
Admire tant de grâce et tant de majesté.
Vénus même à son fils prodigua la beauté,
Versa sur tous ses traits ce charme heureux qui touche ;
Elle-même en secret, d’un souffle de sa bouche,
Fait luire sur son front, rayonner dans ses yeux,
Ce doux éclat qui fait la jeunesse des dieux,
En boucles fait tomber sa belle chevelure,
Et pour lui de ses dons épuise sa ceinture.

C’est un dieu, c’est son fils. Bien moins resplendissant,
Sort d’une habile main l’ivoire éblouissant ;
Ainsi l’art donne au marbre une beauté nouvelle ;
Ou tel, entouré d’or, le rubis étincelle.
Sa présence imprévue a frappé tous les yeux.
Celui que vous cherchez, dont la faveur des dieux
A conservé les jours, le voici : que de grâces
Ne vous devons-nous pas, ô vous, que nos disgrâces
Ont seule intéressée ! En proie à tant de maux,
Triste jouet des Grecs, de la terre et des eaux,
Lorsque nous n’avons plus, dans notre sort horrible,
Qu’un souvenir affreux, qu’un avenir terrible,
C’est vous dont les bontés à vos sujets chéris
Daignent associer de malheureux proscrits.
Et comment acquitter notre reconnaissance ?
Tous en ont le désir, mais aucun la puissance.
Tous les Troyens épars dans l’univers entier
Ne pourraient de vos soins dignement vous payer.
Tant que du haut des monts la nuit tendra ses voiles
Tant qu’on verra les cieux se parsemer d’étoiles,
Tant que la mer boira les fleuves vagabonds,
Quel que soit mon destin, votre gloire, vos dons,

J’en atteste les dieux, suivront partout Enée ».
Il dit : et d’une main embrasse Ilionée,
Tend l’autre vers Sergeste ; ensuite, ouvre les bras
Au courageux Cloanthe, au valeureux Gyas.
De l’éclat de ses traits Didon reste frappée ;
De ses malheurs, de lui son âme est occupée.
« O noble sang des dieux, que je plains vos revers,
Dit-elle ; quel destin vous jette en ces déserts ?
Brave Enée, êtes-vous, pardonnez ma franchise,
Etes-vous ce héros que du beau sang d’Anchise
Cythérée a fait naître au bord du Simoïs ?
Teucer, je m’en souviens, banni de son pays,
Dans Chypre, alors soumise à notre obéissance,
Vint de Bélus mon père implorer la puissance.
Rempli d’un grand projet, de son état nouveau
Il voulait que Bélus protégeât le berceau.
Dès lors j’ai des Troyens connu toute l’histoire.
Quoique leur ennemi, Teucer vantait leur gloire ;
Il se disait issu de leurs antiques rois ;
Surtout, je m’en souviens, il vantait vos exploits.
Ne balancez donc plus : comme vous fugitive,
Comme vous exilée, enfin sur cette rive

J’ai trouvé le repos ; partagez sa douceur :
Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur ».
Alors dans son palais elle conduit Enée,
Et célèbre aux autels cette grande journée.
  Mais déjà dans le port, par ses soins bienfaisants,
Les Troyens ont revu de superbes présents,
De cent noirs sangliers les hures menaçantes,
Et cent agneaux suivis de leurs mères bêlantes,
Et vingt taureaux choisis, et la douce liqueur
Qui de leurs longs chagrins va consoler leur cœur.
  Cependant le palais est paré pour la fête ;
Un festin magnifique avec pompe s’apprête ;
La pourpre que l’aiguille a brodée à grands frais,
L’argent pur étalé sur de riches buffets,
L’or, où, des rois de Tyr retraçant la mémoire,
L’art a de règne en règne imprimé leur histoire :
Tout du luxe des rois offre la majesté.
  Cependant, pour son fils tendrement agité,
Le héros veut le voir ; il veut qu’en diligence
Achate, secondant sa tendre impatience,

Coure chercher Ascagne, et ramène à ses yeux
De l’espoir des Troyens ce gage précieux.
Il veut que par ses mains soient offerts à la reine
Les restes somptueux de la grandeur troyenne,
Un pompeux vêtement enflé de bosses d’or,
Un riche voile, où l’art, plus magnifique encor,
En flexibles rameaux fait serpenter l’acanthe,
Présent que de Pâris la trop funeste amante
Tint de Léda sa mère, et qui paraît son sein,
Lorsque Pergame, hélas ! vit son fatal hymen.
Il y fait joindre encor le sceptre qu’Ilione
Reçut du vieux Priam, et sa riche couronne
Qui réunit à l’or l’éclat du diamant,
Enfin de son collier le superbe ornement,
Ces trésors arrondis, ces perles que l’aurore
De l’onde orientale autrefois vit éclore :
Il veut ; et son ami court, docile à sa loi,
Remplir les vœux d’un père, et les ordres d’un roi.
  Toutefois, s’alarmant pour un héros qu’elle aime,
Cythérée imagine un nouveau stratagème ;
Elle veut qu’à l’instant le jeune Cupidon,
Sous la forme d’Ascagne, admis près de Didon,

Lui porte ces présents, et, pour son cher Enée,
Embrase tous ses sens d’une ardeur effrénée.
Pour son fils malheureux pleine d’un tendre effroi,
Cette ville suspecte, et ce peuple sans foi,
Junon surtout, Junon, qu’un fier courroux dévore,
Tout l’alarme, et la nuit sa crainte veille encore.
Adressant donc sa voix à l’aîné des Amours :
« O toi, l’honneur, l’appui, le charme de mes jours,
Enfant, vainqueur des dieux, souverain de la terre,
De qui la flèche insulte aux flèches du tonnerre,
Tu vois ton frère aîné assailli de revers,
Victime de Junon, et le jouet des mers ;
Tu le vois, et pour lui partageant ma tendresse,
Cent fois j’ai vu ton cœur ressentir ma tristesse.
Un accueil séducteur le retient chez Didon,
Et je crains un asile accordé par Junon.
Sa haine vigilante et sa fureur active
Dans de pareils moments ne sera point oisive.
Pour ton frère, ô mon fils ! j’implore ton appui ;
Va, cours trouver Didon, et l’enflamme pour lui.
Qu’il l’aime, et qu’en dépit d’une fière déesse,
Leurs transports amoureux secondent ma tendresse !

Entends-moi donc ; ce fils si cher à mon amour,
Ascagne, par son père attendu dans ce jour,
Se prépare à porter aux remparts de Carthage
Les restes précieux des feux et du naufrage.
Dans Chypre ou dans Cythère, au fond d’un bois sacré,
Des vapeurs du sommeil mollement enivré,
Je vais le déposer et le cacher moi-même,
Pour qu’il ne trouble point notre heureux stratagème ;
Et toi, pour cette nuit quittant tes traits divins,
Enfant, ainsi que lui, prends ses traits enfantins ;
Et, lorsque dans le feu d’une fête brillante
Qu’échauffera du vin la vapeur enivrante,
Didon va t’imprimer des baisers pleins d’ardeur,
Mon fils, glisse en secret ton poison dans son cœur ».
Elle dit : et sans arc, sans carquois et sans aile,
Fier, et s’applaudissant de sa forme nouvelle,
Il part. Vénus sourit, et, cueillant des pavots,
Verse à son cher Ascagne un paisible repos,
Le berce dans ses bras, l’enlève et le dépose
Sur la verte Idalie, où le myrte, où la rose
Dune haleine odorante exhalant les vapeurs,
L’environnent d’ombrage et le couvrent de fleurs.

Déjà, fier d’accomplir un ordre qui le flatte,
L’Amour poursuit sa route, et conduit par Achate,
Porte aux enfants de Tyr les présents d’Ilion.
Il arrive : déjà la superbe Didon,
Au milieu de ses grands dont la cour l’environne,
Presse un lit somptueux qu’un dais pompeux couronne.
  Enée et les Troyens déjà sont rassemblés
Sur des tapis de pourpre avec pompe étalés ;
Chacun a pris sa place, et leur rang la décide.
Le cristal sur leurs mains verse une onde limpide ;
Le jonc tressé gémit sous les dons de Cérès,
Et du lin le plus fin les tissus sont tout prêts.
A préparer les mets, à réveiller les flammes,
Près des foyers ardents veillent cinquante femmes ;
Cent autres déployant la même activité,
Et cent hommes, pareils en jeunesse, en beauté,
Placent les mets, les vins, les coupes sur la table.
Eux-mêmes, appelés par un ordre honorable,
Les nobles Tyriens célèbrent ce grand jour ;
Tous, sur des lits brodés, admirent tour à tour
L’air, le regard brillant, les traits du faux Ascagne,
Sa douce voix, ses dons que la grâce accompagne,

Dévouée aux horreurs de ses funestes feux,
Didon surtout, Didon le dévore des yeux ;
Et, le cœur agité d’un trouble qui l’étonne,
Admire et les présents et celui qui les donne.
Lorsqu’imitant ce fils vainement attendu,
Caressé par Enée, à son cou suspendu,
Du héros abusé par l’image d’Iule,
Il a rassasié la tendresse crédule,
Préparant le poison qui doit brûler son cœur,
Il marche vers la reine, il est déjà vainqueur.
L’imprudente Didon tendrement le caresse,
Le tient sur ses genoux, entre ses bras le presse,
S’enivre de sa vue, hélas ! et ne sait pas
Quel redoutable dieu se joue entre ses bras.
Dans cette âme fidèle où vit encor Sichée,
Le perfide, glissant une flamme cachée,
Par degrés l’en efface, et, par une autre ardeur,
D’un cœur longtemps paisible échauffe la froideur.
Le repas achevé, des guirlandes couronnent
Cent vases où déjà des vins exquis bouillonnent.
La joie alors redouble ; on s’anime, et les cris
Roulent en longs éclats sous ces vastes lambris.

De leurs plafonds dorés trente lustres descendent,
Ils s’allument, la nuit cède aux feux qu’ils répandent.
La reine alors demande un riche vase d’or
Que l’éclat des rubis embellissait encor.
Là les vins dont les dieux reçoivent les prémices
Dans les banquets sacrés et dans les sacrifices,
Depuis le grand Bélus, son aïeul renommé,
En l’honneur de ses dieux avaient toujours fumé.
Le vase d’or paraît : tous gardent le silence ;
Et, la coupe à la main, la reine ainsi commence :
« Auguste protecteur de l’hospitalité,
Jupiter, que ce jour, à jamais respecté,
Soit propice aux enfants et de Tyr et de Troie !
Viens, Junon, viens, Bacchus, source aimable de joie ;
Et vous, ô Tyriens ! joignez-vous à mes vœux ».
Elle dit : le nectar coule en l’honneur des dieux.
Didon au même instant de ses lèvres l’effleure ;
Bitias le reçoit ; on l’excite ; et, sur l’heure,
S’abreuvant à longs traits du nectar écumant,
La coupe aux larges bords est vide en un moment.
Le vase d’or circule, avec lui l’allégresse.
Iopas prend alors sa harpe enchanteresse.

Chantre inspiré du ciel, il commence, et sa voix
Répète ce qu’Atlas enseignait autrefois,
De la reine des nuits la course vagabonde,
Et les feux éclipsés du grand astre du monde,
Le pouvoir qui, créant l’homme et les animaux,
Leur versa de la vie et les biens et les maux,
Les orages, les feux, le char glacé de l’ourse,
Et les astres gémeaux qui conduisent sa course,
L’Hyade et ses torrents ; dit pourquoi des hivers
Les jours si promptement se plongent dans les mers ;
D’où vient des nuits d’été la lenteur paresseuse,
Enfin sur mille tons sa voix mélodieuse
Chantait l’ordre des cieux et des astres divers,
Et sa noble harmonie imitait leurs concerts.
On l’admire : il se tait, et recueille avec joie
Les suffrages rivaux de Carthage et de Troie.
  La reine cependant par cent et cent discours
De la rapide nuit veut prolonger le cours :
S’enivrant à longs traits d’un poison qu’elle adore
Elle interroge Enée, et l’interroge encore.
Elle trouve du charme à ses moindres récits :
Et, quand Priam, Hector, Andromaque et son fils,

Ont fait couler ses pleurs ; quand son âme étonnée,
En connaissant Achille, a frémi pour Enée,
Des chefs moins renommés veut connaître le nom,
Les coursiers de Rhésus, les troupes de Memnon :
« Enfin je ne veux rien perdre de votre gloire ;
Reprenez de plus haut cette importante histoire ;
Contez-moi d’Ilion les terribles assauts,
Et les pièges des Grecs, et leurs mille vaisseaux,
Et vos longues erreurs sur la terre et sur l’onde ;
Car le soleil sept fois a fait le tour du monde,
Depuis que, poursuivi par un sort odieux,
Votre noble infortune a fatigué les dieux. »