L’Énéide (trad. Delille) - II

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Livre I VirgileL’Énéide
Traduction en vers de Jacques Delille
Livre II
Livre III




 
On se tait, on attend dans un profond silence.
Alors, environné d’une assemblée immense,
De la couche élevée où siège le héros,
Il s’adresse à Didon, et commence en ces mots :
  « Reine ! de ce grand jour faut-il troubler les charmes,
Et rouvrir à vos yeux la source de nos larmes ;
Vous raconter la nuit, l’épouvantable nuit
Qui vit Pergame en cendre, et son règne détruit ;
Ces derniers coups du sort, ce triomphe du crime,
Dont je fus le témoin, hélas ! et la victime...
O catastrophe horrible ! ô souvenir affreux !
Hélas ! en écoutant ces récits douloureux,
D’Ulysse, de Pyrrhus, auteurs de nos alarmes,
Quel barbare soldat ne répandrait des larmes ?...
La nuit tombe ; et déjà les célestes flambeaux,
Penchant vers leur déclin, invitent au repos.

Mais, si de nos malheurs vous exigez l’histoire,
S’il faut en rappeler l’affligeante mémoire,
Quoiqu’au seul souvenir de ces scènes d’horreur
Mon cœur épouvanté recule de terreur,
J’obéis. Rebutés par dix ans de batailles,
Las de languir sans fruit au pied de nos murailles,
Las de voir par le sort leurs assauts repoussés,
Les Grecs, courbant des ais avec art enchâssés,
D’un cheval monstrueux en forment l’édifice :
Pallas leur inspira ce fatal artifice.
C’est un vœu, disaient-ils, pour un retour heureux :
On le croit. Cependant en ses flancs ténébreux
Ils cachent des guerriers, et de ses antres sombres
Une élite intrépide ose habiter les ombres.
  Une île, Ténédos, est son antique nom,
S’élève au sein des mers, à l’aspect d’Ilion.
Avant nos longs malheurs qui sont tombés sur elle,
Son port fut florissant ; mais sa rade infidèle
N’offre plus qu’un abri peu propice au nocher.
Là sur des bords déserts les Grecs vont se cacher,
Nous les croyons partis ; sur les liquides plaines
Nous croyons que le vent les remporte à Mycènes.

Enfin nous respirons ; enfin, après dix ans,
Ilion d’un long deuil affranchit ses enfants.
Le libre citoyen ouvre toutes ses portes,
Vole aux lieux où des Grecs ont campé les cohortes.
On aime à voir ces champs témoins de nos revers,
Ces camps abandonnés, ces rivages déserts.
De cent fameux combats on recherche la trace :
Ici, le fier Pyrrhus signalait son audace ;
Là, le fils de Thétis rangeait ses bataillons ;
Ici c’était leur flotte, et là leurs pavillons.
Plusieurs, pressés au tour de ce colosse énorme
Admirent sa hauteur, et sa taille, et sa forme.
Thymète le premier, soit lâche trahison,
Soit qu’ainsi l’ordonnât le destin d’Ilion,
Des Grecs favorisant la perfide entreprise,
Dans nos murs aussitôt prétend qu’on l’introduise.
Mais les plus éclairés, se défiant des Grecs,
Veulent que, sans tarder, ces présents trop suspects
Soient livrés à la flamme, ou plongés dans les ondes,
Ou qu’on en fouille au moins les cavités profondes.
Le peuple partagé s’échauffe en longs débats,
Quand de la citadelle arrivant à grands pas,

Laocoon, qu’entoure une foule nombreuse,
De loin s’écrie : « O Troie ! ô ville malheureuse !
Citoyens insensés, dit-il, que faites-vous ?
Croyez-vous qu’en effet les Grecs soient loin de nous,
Que même leurs présents soient exempts d’artifice ?
Ignorez-vous leur fourbe, ignorez-vous Ulysse ?
Ou les Grecs sont cachés dans ces vastes contours,
Ou ce colosse altier, qui domine nos tours,
Vient observer Pergame ; ou l’affreuse machine,
De nos murs imprudents médite la ruine.
Craignez les Grecs, craignez leurs présents désastreux :
Les dons d’un ennemi sont toujours dangereux ».
  Il dit ; et, dans le sein de l’énorme machine,
Lance d’un bras nerveux sa longue javeline :
Le trait part, siffle, voie, et s’arrête en tremblant ;
La masse est ébranlée : et dans son vaste flanc,
De ses concavités les profondeurs gémirent.
Les Troyens aveuglés vainement l’entendirent.
Sans cet aveuglement, sans le courroux des dieux,
Dans le perfide abri des Grecs fallacieux
Nous eussions étouffé les complots près d’éclore ;
Et toi, chère Ilion, je te verrais encore !

Cependant vers le roi quelques bergers troyens
Traînent un inconnu tout chargé de liens,
Qui, pour servir des Grecs le fatal stratagème,
Exprès entre nos mains s’était jeté lui-même ;
Jeune, hardi, tout prêt à l’un ou l’autre sort,
A tromper les Troyens, ou recevoir la mort.
Pour le voir, l’insulter, d’une ardente jeunesse
La haine curieuse autour de lui s’empresse.
Mais écoutez le piège inventé contre nous,
Et qu’un Grec vous apprenne à les connaître tous.
Seul, désarmé, d’abord sur cette foule immense
Son timide regard se promène en silence ;
Tout à coup il s’écrie : « O sort ! ô désespoir !
Quelles mers, quels pays voudront me recevoir ?
La Grèce me poursuit, et par ma mort certaine
Les Troyens furieux vont assouvir leur haine ! »
Cette plaintive voix, ces accents de douleurs
Etonnent les esprits, amollissent les cœurs :
On demande son nom, son état, sa naissance,
Et quels droits il apporte à notre confiance.
Le perfide poursuit avec sécurité :
« Grand roi, vous apprendrez la simple vérité.

D’abord, je l’avouerai, ma patrie est la Grèce :
De nier mon pays je n’ai point la faiblesse ;
Le sort peut, sur Sinon déployant sa rigueur,
Le rendre malheureux, mais non pas imposteur.
Palamède... A ce nom ma douleur se réveille,
Et quelquefois sans doute il frappa votre oreille ;
Cent fois la renommée a redit ses exploits...
Seul contre cette guerre il éleva la voix,
Faussement accusé d’une trame secrète
Il périt, et la Grèce aujourd’hui le regrette.
Ne pouvant me laisser ni grandeurs, ni trésors,
Sous ce guerrier fameux, né du sang dont je sors,
Mon père m’envoya chercher, dès mon jeune âge,
La gloire des combats et le prix du courage.
Tant qu’au parti des Grecs il prêta son appui,
Tant que nos étendards triomphèrent sous lui,
Un peu de son éclat rejaillit sur ma vie :
Quand le perfide Ulysse eut à sa lâche envie,
Vous ne l’ignorez pas, immolé ce héros,
En silence d’abord pleurant ses noirs complots,
Pleurant de mon ami la triste destinée
Je traînais dans le deuil ma vie infortunée.

Mais bientôt mon courroux, par d’imprudents éclats,
Irrita contre moi l’auteur de son trépas ;
Je jurai, si le Ciel secondait ma furie,
Si je rentrais vainqueur au sein de ma patrie,
Je jurai de venger mon déplorable ami.
De là tous mes malheurs : dès lors, souple ennemi,
Ulysse contre moi chercha partout des armes,
Répandit les soupçons, éveilla les alarmes,
Et, pour se délivrer d’un reproche importun,
Crut qu’un premier forfait en voulait encore un ;
En un mot, il fit tant, qu’appuyé du grand prêtre...
Mais pourquoi ces récits qui vous lassent peut-être ?
Troyens, si tous les Grecs sont égaux à vos yeux,
Que tardez-vous ? versez le sang d’un malheureux.
Quel plaisir pour Ulysse et pour les fiers Atrides ! »
Alors, renouvelant nos questions avides,
Ignorant l’art affreux que cachaient ses discours,
Longtemps nous le pressons d’en poursuivre le cours.
Avec un feint effroi, qui colore son piège,
Le perfide poursuit : « Les Grecs, las d’un long siège,
Souvent ont voulu fuir ces remparts ennemis.
Hélas ! et plût aux cieux que mon sort l’eût permis !

Mais, ou le vent contraire, ou l’affreuse tempête,
Souvent retint leur flotte au départ déjà prête :
Surtout depuis le jour qu’élevée en ces lieux,
Cette masse de bois eut étonné vos yeux,
Tout le ciel retentit des éclats de la foudre.
Dans ces extrémités, incertains que résoudre,
Tremblants, nous envoyons interroger Délos,
Et le trépied fatal nous répond en ces mots :
— Par le sang d’une vierge offerte en sacrifice,
La Grèce à son départ obtint un vent propice :
Il faut encor du sang ; et d’un Grec, à son tour,
La mort doit de sa flotte acheter le retour.
A peine on a connu la sentence effrayante,
Dans le camp consterné tout frémit d’épouvante,
Quel est le malheureux que l’on doit immoler ?
Qui demande Apollon ? et quel sang doit couler ?
Au milieu des terreurs dont notre âme est troublée,
Le roi d’Ithaque, aux yeux de la Grèce assemblée,
Traîne à grand bruit Calchas ; et ses cris odieux
Le pressent de nommer la victime des dieux.
Déjà, lisant de loin dans son âme cruelle,
Mes amis annonçaient ma sentence mortelle.

Calchas se tait dix jours : sa pitié ne veut pas
Révéler la victime et dicter son trépas.
Mais enfin, tourmenté par les clameurs d’Ulysse,
D’accord avec le traître, il résout mon supplice.
L’arrêt fut applaudi : ce qu’il craignait pour soi,
Chacun avec plaisir le vit tomber sur moi.
Le jour fatal arrive, et ma mort était prête,
Déjà des saints bandeaux on entourait ma tête,
Déjà brillait le fer. Je l’avouerai, Troyens,
J’échappai de l’autel ; je brisai mes liens ;
Et, caché dans les joncs d’un fangeux marécage,
J’attendis que la Grèce eût quitté ce rivage.
Malheureux que je suis ! jamais mes tristes yeux
Ne reverront ces champs qu’habitaient mes vœux,
Ni mes tendres enfants, ni le meilleur des pères.
Que dis-je ? hélas ! peut-être, ô comble de misères !
Ils expieront ma fuite, hélas ! et de leur sang
Teindront ce fer cruel qui dut percer mon flanc.
Grand roi ! prenez pitié de mon destin funeste ;
Par les dieux immortels, par la foi que j’atteste,
Plaignez mon innocence, épargnez mes malheurs ! »
Trompés par ses discours, attendris par ses pleurs,

Nous lui laissons le jour. Le roi lui-même ordonne
Qu’on détache ses fers : « Captif, on te pardonne,
Dit-il avec bonté, je brise tes liens ;
Oublie enfin les Grecs, et rends grâce aux Troyens ;
Nous t’adoptons. Et toi, réponds sans artifice :
Pourquoi de ce cheval l’étonnant édifice ?
Dis, quel en est le but ? quel en est l’inventeur ?
Est-ce un hommage aux dieux ? est-ce un piège imposteur ?
Qu’en devons-nous penser ? et que devons-nous craindre ? »
Le fourbe, chez les Grecs instruit dans l’art de feindre,
Levant au ciel ses bras remis en liberté :
« Chaste Vesta ! dit-il, sainte divinité !
Sacrés bandeaux ! autels parés pour mon supplice !
Fer que j’ai vu briller pour l’affreux sacrifice !
Je vous atteste ici qu’infidèle envers moi,
Mon pays pour toujours a dégagé ma foi ;
Que je puis rompre enfin le serment qui m’enchaîne,
Révéler ses secrets, et lui vouer ma haine.
Mais vous, si je vous sers, ô généreux Troyens !
Si je sauve vos jours, qu’on épargne les miens !...
  De Minerve longtemps la puissance céleste
Favorisa les Grecs ; mais, du moment funeste

Qu’Ulysse, des forfaits détestable inventeur,
Que le fils de Tydée, affreux profanateur,
Osèrent, à travers la garde massacrée,
Enlever sur l’autel son image sacrée,
Et que leur bras sanglant d’un sacrilège affront
Souilla les saints bandeaux qui couronnent son front,
Dès lors plus de succès, plus d’espoir ; la déesse
A son triste destin abandonna la Grèce.
Plus d’un signe effrayant signala son courroux :
Son simulacre à peine est placé parmi nous,
Que dans ses yeux pétille une flamme brillante ;
De tout son corps dégoutte une sueur sanglante ;
Et, secouant sa lance et son noir bouclier,
Trois fois elle bondit sous son casque guerrier.
  Calchas veut qu’aussitôt la voile se déploie :
Tous nos traits impuissants s’émousseront sur Troie,
Si, dans les murs d’Argos, revolant sur les eaux,
Les Grecs ne vont chercher des augures nouveaux.
Ils sont partis sans doute, et sous d’autres auspices,
Bientôt accompagnés de leurs dieux plus propices,
Vous les verrez soudain reparaître à vos yeux :
Ainsi s’est expliqué l’interprète des dieux.

Cependant, de Pallas pour remplacer l’image,
Surtout pour expier leur sacrilège outrage,
Ils ont à la déesse offert ce nouveau don.
Sa masse vous surprend ; mais ils ont craint, dit-on,
Si dans les murs de Troie on pouvait l’introduire,
Que son appui sacré ne sauvât votre empire,
Ne rendit à vos murs la faveur de Pallas ;
Car, si quelqu’un de vous, d’un sacrilège bras,
Attentait sur ce don offert à la déesse,
Bientôt, assouvissant sa fureur vengeresse,
(Dieux puissants, sur les Grecs détournez son courroux !)
D’épouvantables maux éclateraient sur vous ;
Mais, si vos murs s’ouvraient à ce don tutélaire,
Sur nous-mêmes dès lors renvoyant sa colère,
Vous dompteriez la Grèce, et votre empire heureux
S’étendrait à jamais sur nos derniers neveux ».
  Ainsi, par les discours de ce monstre perfide
Nous nous laissons séduire ; et ce peuple intrépide,
Qu’un millier de vaisseaux, ni cent mille ennemis,
Ni dix ans de combats, n’avaient encor soumis,
Qui d’Achille lui-même avait bravé les armes,
Est vaincu par la ruse, et dompté par des larmes.
Par un malheur nouveau,

pour mieux nous aveugler,
Un prodige effrayant vient encor nous troubler.
Prêtre du Dieu des mers, pour le rendre propice,
Laocoon offrait un pompeux sacrifice,
Quand deux affreux serpents, sortis de Ténédos,
(J’en tremble encor d’horreur) s’allongent sur les flots ;
Par un calme profond, fendant l’onde écumante,
Le cou dressé, levant une crête sanglante,
De leur tête orgueilleuse ils dominent les eaux ;
Leur corps au loin se traîne en immenses anneaux.
Tous deux nagent de front, tous deux des mers profondes
Sous leurs vastes élans font bouillonner les ondes.
Enfin, de vague en vague ils abordent ; leurs yeux
Roulent, ardents de rage, et de sang, et de feux ;
Et les rapides dards de leur langue brillante
S’agitent en sifflant dans leur gueule béante.
Tout fuit épouvanté. Le couple monstrueux
Marche droit au grand prêtre, et leur corps tortueux
D’abord vers ses deux fils en orbe se déploie,
Dans un cercle écaillé saisit sa faible proie,
La ronge de ses dents, l’étouffe de ses plis.
Les armes à la main, au secours de ses fils

Le père accourt : tous deux à son tour le saisissent,
D’épouvantables nœuds tout entier l’investissent,
Deux fois par le milieu leurs plis l’ont embrassé,
Par deux fois sur son cou leur corps s’est enlacé.
Ils redoublent leurs nœuds, et leur superbe crête
Dépasse encor son front et domine sa tête.
Lui, dégouttant de sang, souillé de noirs poisons
Qui du bandeau sacré profanent les festons,
Raidissant ses deux bras contre ces nœuds terribles,
Exhale sa douleur en hurlements horribles :
Tel, d’un coup impuissant par le prêtre frappé,
Mugit un fier taureau de l’autel échappé
Qui, du fer suspendu victime déjà prête,
A la hache trompée a dérobé sa tête.
Enfin, dans les replis de ce couple sanglant,
Qui déchire son sein, qui dévore son flanc,
Il expire... Aussitôt l’un et l’autre reptile
S’éloigne ; et, de Pallas gagnant l’auguste asile,
Aux pieds de la déesse, et sous son bouclier
D’un air tranquille et fier va se réfugier.
  A peine on a connu la mort de la victime,
Tout frémit d’épouvante : on dit que « de son crime

Le coupable a reçu le juste châtiment ;
Lui dont la main osa sur un saint monument
Lancer un dard impie, et d’un fer sacrilège,
Violer de Pallas l’auguste privilège.
Il faut fléchir Minerve, il faut offrir des vœux,
Et conduire en nos murs ce monument pompeux ».
Nos remparts abattus aussitôt lui font place ;
Au coursier gigantesque on offre un large espace :
Il avance porté sur des orbes roulants ;
Des cordages tendus hâtent ses pas trop lents.
Prête à vomir le fer, les feux et le carnage,
L’horrible masse arrive, et franchit le passage.
De vierges et d’enfants un chœur religieux,
Au bruit des saints concerts, des cantiques pieux,
Accompagne à l’envi l’offrande de la haine,
Et se plaît à toucher le câble qui la traîne.
Elle entre enfin ; elle entre et menace à la fois
Et les temples des dieux, et les palais des rois.
O Troie ! ô ma patrie ! ô théâtre de gloire !
Murs à jamais présents à ma triste mémoire !
Murs peuplés de héros, et bâtis par les dieux !
Quatre fois près d’entrer, le colosse odieux
S’arrête ; quatre fois on entend un bruit d’armes.
Cependant, ô délire ! on poursuit sans alarmes
Et dans nos murs enfin, par un zèle insensé,
L’auteur de leur ruine en triomphe est placé.
C’est peu : pour mieux encore assurer sa victoire,
Cassandre, qu’Apollon nous défendait de croire,
Rend des oracles vains que l’on n’écoute pas ;
Et nous, nous malheureux qu’attendait le trépas,

Nous rendions grâce aux dieux ; et notre aveugle joie
Faisait fumer l’encens dans les temples de Troie.
  L’Olympe cependant, dans son immense tour,
A ramené la nuit triomphante du jour ;
Déjà, du fond des mers jetant ses vapeurs sombres
Avec ses noirs habits et ses muettes ombres,
Elle embrasse le monde ; et ses lugubres mains
D’un grand voile ont couvert les travaux des humains,
Et la terre, et le ciel, et les Grecs, et leur trame :
Un silence profond règne au loin dans Pergame :
Tout dort. De Ténédos leurs nefs partent sans bruit,
La lune en leur faveur laisse régner la nuit ;
L’onde nous les ramène, et la torche fatale
A fait briller ses feux sur la poupe royale.
A cet aspect, Sinon que le ciel en courroux,
Qu’une folle pitié protégea contre nous,
Aux Grecs impatients ouvre enfin la barrière.
Dans l’ombre de la nuit la machine guerrière
Rend cet affreux dépôt, et de son vaste sein
S’échappe avec transport un formidable essaim.
Déjà, de leur prison empressés de descendre,
Glissent le long d’un câble Ulysse avec Thessandre :

Ils sont bientôt suivis de Pyrrhus, de Thoas,
Du savant Machaon, du bouillant Acamas,
De Sthenélus, d’Atride, et d’Epéus lui-même,
Epéus, l’inventeur de l’affreux stratagème.
Ils s’emparent de Troie ; et les vapeurs du vin
Et la paix du sommeil secondant leur dessein,
Ils massacrent la garde, ouvrent toutes les portes ;
Et la mort dans nos murs entre avec leurs cohortes.
  On était au moment où Morphée à nos cœurs
Verse d’un calme heureux les premières douceurs ;
Déjà d’un doux repos je savourais les charmes,
Quand je crus voir Hector, les yeux noyés de larmes,
Pâle, et tel qu’autrefois sur la terre étendu,
Au char d’un fier vainqueur tristement suspendu,
Hélas ! et sous les tours de Troie épouvantée,
Sillonnant de son front l’arène ensanglantée.
Dieux ! qu’il m’attendrissait ! qu’Hector ressemblait peu
A ce terrible Hector qui dans leur flotte en feu
Poussait des ennemis les cohortes tremblantes,
Ou d’Achille emportait les dépouilles fumantes !
Sa barbe hérissée, et ses habits poudreux ;
Le sang noir et glacé qui collait ses cheveux ;

Ses pieds qu’avaient gonflés, par l’excès des tortures,
Les liens dont le cuir traversait leurs blessures
Son sein encor percé des honorables coups
Qu’il reçut sous nos murs en combattant pour nous :
Tout de ses longs malheurs m’offrait l’image affreuse.
Et moi je lui disais d’une voix douloureuse :
« O vous, l’amour, l’espoir et l’orgueil des Troyens,
Hector, quel dieu vous rend à vos concitoyens ?
Que nous avons souffert de votre longue absence !
Que nous avons d’Hector imploré la présence ! »
Il ne me répond rien. Mais, d’un ton plein d’effroi,
Poussant un long soupir : « Fuis, dit-il ; sauve-toi
Sauve-toi, fils des dieux ; contre nous tout conspire :
Il fut un Ilion, il fut un grand empire.
Tout espoir est perdu ; fuis : tes vaillantes mains
Ont fait assez pour Troie, assez pour nos destins.
Notre règne est fini, notre heure est arrivée.
Si Troie avait pu l’être, Hector l’aurait sauvée :
Je combattis Achille, et me soumis aux dieux.
Pars, emmène les tiens de ces funestes lieux.
Du triomphe des Grecs épargne-leur insulte :
Ilion te remet le dépôt de leur culte.

Cherche-leur un asile, et qu’au delà des mers
Leur nouvelle cité commande à l’univers ! »
Il dit, et va chercher au fond du sanctuaire
De la chaste Vesta l’image tutélaire,
Et les feux immortels, et le bandeau sacré.
  Cependant Ilion au carnage est livré ;
Déjà le bruit affreux (quoique, loin de la ville,
Mon père eût sa demeure au fond d’un bois tranquille)
De moment en moment me frappe de plus près.
Ce fracas me réveille : au faîte du palais
Je cours, vole, et de loin prête une oreille avide :
Tel, au sein des moissons quand la flamme rapide
Au gré des vents s’élance ; ou lorsqu’à gros bouillons
Engloutissant l’espoir de nos riches sillons,
Entraînant les forêts dans ses vagues profondes,
Un torrent en grondant précipite ses ondes ;
Le berger s’épouvante, et d’un roc escarpé
Prête de loin l’oreille au bruit qui l’a frappé.
Alors Sinon, les Grecs, et leurs perfides trames,
Tout est connu. Déjà dans des torrents de flammes
Déiphobe à grand bruit voit son palais crouler ;
Vers les palais voisins le vent les fait rouler,

Et leur lumière affreuse éclaire au loin la plage ;
Les cris de la fureur et le bruit du carnage
Se mêlent dans les airs aux accents du clairon.
N’écoutant que ma rage, et sourd à la raison :
« Aux armes, mes amis ! sauvons la citadelle ! »
A ces mots, rassemblant une troupe fidèle,
J’y vole ; la fureur précipite mes pas,
Et je ne cherche plus qu’un glorieux trépas.
Tout à coup d’Apollon je vois le saint ministre,
Tout pâle des horreurs de cette nuit sinistre,
Portant ses dieux vaincus, traînant son petit-fils,
Échapper à grands pas au fer des ennemis.
« Sage Panthée, eh bien ! Pergame existe-t-elle ?
M’écriai-je : peut-on sauver la citadelle ?
N’avons-nous plus d’espoir ? » Le vieillard, à ces mots,
De son cœur oppressé poussant de longs sanglots :
« Il est, il est venu ce jour épouvantable,
Ce jour de nos grandeurs le terme inévitable :
Ilion, les Troyens, tout est anéanti.
De Jupiter sur nous le bras appesanti
Livre aux enfants d’Argos leur malheureuse proie :
Simon vainqueur insulte aux désastres de Troie,

Triomphant au milieu de nos murs enflammés,
Un monstre affreux vomit des bataillons armés :
Et tandis que ses flancs enfantent leurs cohortes,
Des milliers d’ennemis se pressant sous nos portes,
Fondent sur nos remparts à flots plus débordés
Qu’ils n’ont jamais paru dans nos champs inondés.
Les uns courent au loin répandre le carnage ;
D’autres, le fer en main, gardent chaque passage :
L’affreux tranchant du glaive et la pointe des dards,
Prêts à donner la mort, brillent de toutes parts ;
Et de gardes tremblants à peine un petit nombre
Se défend au hasard, et résiste dans l’ombre ».
Il dit : et la fureur enflamme mes esprits ;
Je m’élance à travers le feu, le sang, les cris,
Partout où la vengeance, où mon aveugle rage
Et d’horribles clameurs appellent mon courage.
Aux clartés de la lune accourent sur mes pas
Et le sage Rhipée et le vaillant Dymas,
Hypanis qu’enflammait une ardente jeunesse,
Epyte encor bouillant en sa mâle vieillesse,
Et le jeune Corèbe enfin, qui, dans ce jour,
Pour Cassandre brûlant d’un trop funeste amour,

Venait briguer sa main dans les champs de la gloire,
Hélas ! et comme nous refusa de la croire.
Voyant le noble feu qui brille dans leur sein :
« Cœurs généreux, hélas ! et généreux en vain,
Vous le voyez : la flamme en tous lieux se déploie ;
Comme nous asservis, les faibles dieux de Troie
De leurs temples brûlants ont quitté les autels.
Les dieux nous ont trahis ; et nous, faibles mortels,
Nous secourons des murs qu’ils devaient mieux défendre !
Qu’importe, amis ? mourons dans nos remparts en cendre,
Mourons le fer en main, voilà notre devoir ;
Tout l’espoir des vaincus est un beau désespoir ».
Ce peu de mots à peine a redoublé leur rage ;
Soudain tel que dans l’ombre, avides de ravage,
Court de loups dévorants un affreux bataillon
Qu’irrite de la faim le pressant aiguillon,
Et dont les nourrissons, altérés de carnage,
Attendent le retour au fond d’un bois sauvage ;
Au centre de la ville, au plus fort des combats,
Nous volons à la gloire, ou plutôt au trépas.
Sur nous la nuit étend ses ailes ténébreuses,
Nuit effroyable ! hélas ! de ces scènes affreuses

Qui pourrait retracer les tragiques horreurs ?
Quels yeux pour ce désastre auraient assez de pleurs ?
Tu tombes, ô cité si longtemps florissante,
De tant de nations souveraine puissante !
Les morts jonchent en foule et les profanes lieux,
Et des temples sacrés le seuil religieux.
Le Troyen cependant ne meurt pas sans vengeance,
La fureur quelquefois ranime sa vaillance :
Partout sont balancés, par une égale loi,
Les succès, les revers, l’espérance et l’effroi ;
Partout des pleurs, du sang, des hurlements terribles,
Et la mort qui renaît sous cent formes horribles.
Dans l’ombre de la nuit un célèbre guerrier,
Androgée, à nos coups vient s’offrir le premier.
Un corps nombreux le suit, il s’avance à leur tête ;
Et nous croyant des Grecs : « Amis, qui vous arrête ?
Déjà nos Compagnons, au pillage animés,
Emportent d’Ilion les débris enflammés ;
Et vous, de vos vaisseaux vous descendez à peine ! »
Il dit : de nos guerriers la réponse incertaine
Aussitôt nous décèle. Instruit de son erreur,
Il se tait et recule ; et, tel qu’un voyageur

Qui sur un long serpent roulé dans son asile
Appuie un pied pesant, soudain d’un saut agile
Fuit le reptile affreux, qui, de terre élancé,
S’allonge, et marche à lui fièrement courroucé :
Tel ce Grec devant nous recule d’épouvante.
Mais en vain il veut fuir : sur sa troupe tremblante,
Les armes à la main, nous fondons en fureur ;
L’ignorance des lieux, leur ténébreuse horreur,
La surprise, l’effroi, tout enfin nous les livre.
Corèbe triomphant, que le succès enivre :
« Amis, le ciel sourit à ce premier effort,
Marchons dans le sentier que nous montre le sort :
Que ce triomphe heureux nous en assure d’autres.
Pour les armes des Grecs dépouillons-nous des nôtres ;
Avec leurs propres traits perçons nos ennemis :
Dans de pressants dangers l’artifice est permis.
Qu’importe qu’on triomphe ou par force ou par ruse ?
Eux-mêmes ont trompé, leur fourbe est notre excuse ».
Il dit, donne l’exemple, et sur son bras guerrier,
D’Androgée expirant charge le bouclier,
Saisit de ce héros l’épée étincelante,
De son casque embelli d’une aigrette flottante

Pare son front superbe ; et chacun, l’imitant,
Du fruit de ses exploits se revêt à l’instant.
De ces armes couverts, sous un sinistre augure,
Nous nous mêlons aux Grecs ; et, dans la nuit obscure,
Par une heureuse erreur nous triomphons d’abord.
Plus d’un guerrier d’Argos descend au sombre bord ;
D’autres gagnent la mer, et, d’une course agile,
Volent à leurs vaisseaux demander un asile,
Ou vers l’affreux cheval courent épouvantés
Et rentrent dans les flancs qui les avaient portés.
Mais, hélas ! sans les dieux quel bonheur est durable ?
O douleur ! de nos rois la fille vénérable,
Cette vierge sacrée, et si chère à Pallas,
Cassandre échevelée, et par de vils soldats
Traînée indignement du fond du sanctuaire,
Levait au ciel ses yeux enflammés de colère ;
Ses yeux... Des fers, hélas ! chargeaient ses faibles mains.
A peine il aperçoit ces soldats inhumains,
Une horrible fureur de Corèbe s’empare ;
Il s’élance au milieu de la foule barbare.
Nous volons sur ses pas ; mais nos concitoyens,
Sous les armes des Grecs ignorant les Troyens,

Du temple de Pallas lancent sur notre tête
D’une grêle de traits l’effroyable tempête.
Bientôt, pour ressaisir la fille de nos rois,
Accourent en fureur tous les Grecs à la fois,
Et le fougueux Ajax, et l’un et l’autre Atride,
Et des Thessaliens l’escadron intrépide :
Tels, quand des verts rivaux les fières légions
Se disputent de l’air les vastes régions,
Le rapide Zéphir, l’Autan plus prompt encore,
L’Eurus, fier de monter les coursiers de l’Aurore,
Ébranlent les forêts, troublent la paix des airs,
Et Neptune en courroux bouleverse les mers.
Ceux même qu’au milieu de la nuit ténébreuse
Emporta devant nous une fuite honteuse,
Reparaissent soudain brûlant de se venger,
Remarquent notre accent à leur langue étranger,
Et, de nos compagnons reconnaissant l’armure,
De nos déguisements découvrent l’imposture.
Le nombre nous accable, et, le premier, hélas !
Corèbe tombe mort aux autels de Pallas :
Il tombe en défendant le jeune objet qu’il aime.
Rhipée à ses côtés tombe égorgé de même,

Rhipée, hélas ! si juste et si chéri des siens !
Mais le ciel le confond dans l’arrêt des Troyens.
De leurs amis trompés malheureuses victimes,
Hypanis et Dymas tombent aux noirs abîmes.
Et toi, Panthée, et toi, ton vêtement divin
Et ta longue vertu te protègent en vain !
0 vous, cendres de Troie ! et vous, flammes funestes,
Qui de mon Ilion dévorâtes les restes !
Je vous atteste ici qu’affrontant les combats,
Malgré moi le destin me sauva du trépas ;
Et, si le sort cruel n’eût conservé ma vie,
Que j’avais mérité qu’elle me fût ravie !
Le flux impétueux de ces chocs meurtriers
Avec moi de la foule emporte deux guerriers ;
Iphite, de qui l’âge enchaîne la vaillance,
Et Pélias qu’Ulysse a blessé de sa lance.
Tout à coup par des cris dans l’ombre redoublés,
Au palais de Priam nous sommes appelés.
C’est là que nous trouvons le plus affreux carnage ;
Là vous diriez que Mars a concentré sa rage,
Et qu’auprès de ces lieux Troie entière est en paix.
Le toit de la tortue assiège le palais ;

On voit le long des murs les échelles dressées ;
Sur les degrés sanglants les cohortes pressées,
Aux fronts des chapiteaux, aux sommets des piliers,
Montent, et d’une main tenant leurs boucliers,
Des traits retentissants repoussent la tempête ;
De l’autre, du palais ils saisissent le faîte.
Les Troyens cependant veulent vendre leurs jours ;
D’un dernier désespoir misérable secours !
De leurs toits démolis, de leurs tours embrasées,
Ils accablent des Grecs les troupes écrasées,
Roulent ces lambris d’or, ces riches ornements,
De leurs antiques rois augustes monuments.
Plus bas le fer en main, d’intrépides cohortes
Se pressent en dedans et protègent les portes.
Ma fureur se réveille en ces moments d’effroi :
Je vole à leur secours, au secours de mon roi.
  Derrière le palais il était une issue ;
Une porte, des Grecs encor inaperçue ;
Et deux chemins secrets de ces grands bâtiments
Réunissaient entre eux les longs compartiments.
En des temps plus heureux, c’était par cette porte
Qu’Andromaque souvent, sans pompe, sans escorte,
Se rendait

vers Priam, et plus souvent encor,
Menait à ses aïeux le jeune fils d’Hector.
Par là je monte au faite, où des mains languissantes
Perdaient contre les Grecs des flèches impuissantes.
La fureur me conseille un moyen plus affreux :
Une tour, dont le front s’élevait jusqu’aux cieux,
Placée au bord du comble, y semblait suspendue.
De là de Troie entière on voyait l’étendue,
Les pavillons des Grecs, et leurs mille vaisseaux :
Au pied de cette tour ils pressaient leurs assauts.
Aux endroits mal unis où le dernier étage
Soutenait faiblement l’audacieux ouvrage,
Par des leviers de fer attaquant ce grand corps,
On l’ébranle alentour avec de longs efforts :
Tout à coup on le pousse ; et cette masse horrible,
Déployant à grand bruit sa ruine terrible,
S’écroule, tombe, écrase en se précipitant
Des bataillons entiers, remplacés à l’instant.
Sans cesse l’on attaque, on repousse sans cesse ;
D’un côté la Phrygie, et de l’autre la Grèce,
Font voler, font pleuvoir les pierres et les traits.
  Devant le vestibule, aux portes du palais,

Pyrrhus, le cœur brûlant d’une audace guerrière,
De ses armes d’airain fait jaillir la lumière :
Tel un affreux serpent, qui, nourri de poison,
Sous la terre dormait dans la froide saison,
Tout à coup reparaît, rayonnant de jeunesse,
S’étale avec orgueil, se roule, se redresse,
Darde un triple aiguillon, et de son corps vermeil
Allume les couleurs aux rayons du soleil.
  De héros sur ses pas une foule s’avance :
Ici, c’est Périphas, fier de sa taille immense ;
Là, c’est Automédon, qui d’Achille autrefois
Vit les coursiers fougueux obéir à sa voix ;
Et de Scyros enfin la jeunesse bouillante
Fait voler jusqu’aux toits la flamme étincelante.
A leur tête Pyrrhus, une hache à la main,
Frappe à coups redoublés sur les portes d’airain.
Les gonds tremblent ; des ais la vaste épaisseur s’ouvre :
Soudain jusques au fond l’œil étonné découvre
Ces longs appartements, ces lambris somptueux,
De nos antiques rois séjour majestueux.
On approche, on regarde, et debout sur la porte,
Paraît, le fer en main, une fière cohorte,
Qui d’un roi malheureux, d’un malheureux vieillard,
Dans son dernier asile est le dernier rempart :
Sa garde sur le seuil demeure inébranlable.
Mars au fond du palais quel tableau lamentable !
Partout l’effroi, le trouble et les gémissements :

Les femmes, perçant l’air d’horribles hurlements,
Dans l’enceinte royale errent désespérées :
L’une embrasse à genoux ses colonnes sacrées,
L’autre y colle sa bouche, et ses mains, et ses yeux,
Et par mille baisers leur fait de longs adieux.
Au milieu des horreurs de ce jour sanguinaire,
Trop digne d’achever l’ouvrage de son père,
Du meurtrier d’Hector le barbare héritier,
Pyrrhus vient, et déploie Achille tout entier :
Il menace, il attaque ; à sa fureur extrême,
Les barrières, les murs, et la garde elle-même,
Tout cède. Le bélier tonne à coups redoublés.
Arrachée à grand bruit de ses gonds ébranlés,
Enfin la porte tombe : aussitôt on s’élance ;
Un passage sanglant s’ouvre à la violence ;
A travers les débris, l’ennemi furieux
Poursuit rapidement son cours victorieux.
Déjà jusqu’au portique il porte le carnage.
Les premiers des Troyens que rencontre sa rage,
Égorgés les premiers, expirent sous ses pas.
Il entre, et le palais se remplit de soldats.
Tel enfin triomphant de sa digue impuissante,
Un fier torrent s’échappe ; et l’onde mugissante
Traîne, en précipitant ses flots amoncelés,
Pâtre, étable et troupeau, confusément roulés.
J’ai vu Pyrrhus, j’ai vu les féroces Atrides
Rassasier de sang leurs armes homicides ;
Hécube échevelée errer sous ces lambris ;
Le glaive moissonner les femmes de ses fils ;
Et son

époux, hélas ! à son moment suprême,
Ensanglanter l’autel qu’il consacra lui-même.
De sa postérité les rejetons naissants,
Dont la foule chérie entourait ses vieux ans,
De ses cinquante fils les couches nuptiales,
Ces dépouilles des rois, ces pompes triomphales,
Trésors, enfants, grandeurs, tout périt sous ses yeux,
Et le glaive détruit ce qu’épargnent les feux...
  Reine ! peut-être aussi désirez-vous connaître
Comment de cet état périt l’auguste maître ?
Voyant les Grecs vainqueurs au sein de ses remparts,
Son antique palais forcé de toutes parts,
L’ennemi sous ses yeux, d’une armure impuissante
Ce vieillard charge en vain son épaule tremblante,
Prend un glaive, à son bras dès longtemps étranger,
Et s’apprête à mourir plutôt qu’à se venger.
Dans la cour du palais, de ses rameaux antiques
Un laurier embrassant les autels domestiques
Les couvrait de son ombre : en ces lieux révérés,
Hécube et ses enfants ensemble retirés,
Ainsi qu’aux sifflements des tempêtes rapides
S’attroupe un faible essaim de colombes timides,

Se pressaient, embrassaient les images des dieux.
Dès qu’elle voit Priam vainement furieux,
Par un dernier effort oubliant sa vieillesse,
Saisir les dards rouillés qu’illustra sa jeunesse :
« Cher époux, dit Hécube, où courez-vous ? Hélas !
Contre un destin cruel que peut ce faible bras ?
Mon Hector même en vain renaîtrait de sa cendre.
Approchez : de nos dieux l’autel va nous défendre,
Ou sous le même fer nous expirerons tous ».
Par ces mots, du vieillard désarmant le courroux,
La reine enfin l’entraîne et le place auprès d’elle.
Tout à coup, de Pyrrhus fuyant la main cruelle,
A travers mille dards, un dernier fils du roi
S’échappe, et du palais dépeuplé par l’effroi
Traverse tout sanglant la longue galerie.
Pyrrhus le suit ; déjà, tout bouillant de furie,
Il le presse, il le touche, il l’atteint de son dard :
Enfin au saint autel, asile du vieillard,
Son fils court éperdu, tend les bras à son père,
Hélas ! et dans son sang tombe aux pieds de sa mère.
A ce spectacle affreux, quoique sûr de la mort,
Priam ne contient plus son douloureux transport :
«

Que les dieux, s’il en est qui vengent l’innocence,
T’accordent, malheureux ! ta juste récompense ;
Toi qui d’un sang chéri souilles mes cheveux blancs,
Qui sous les yeux d’un père égorges ses enfants !
Toi, fils d’Achille ! Non, il ne fut point ton père.
D’un ennemi vaincu respectant la misère,
Le meurtrier d’Hector, dans son noble courroux,
Ne vit pas sans pitié Priam à ses genoux,
Et pour rendre au tombeau des dépouilles si chères,
Il me renvoya libre au palais de mes pères.
Tiens, cruel ! » A ces mots, au vainqueur inhumain
Il jette un faible trait qui, du solide airain,
Effleurant la surface avec un vain murmure,
Languissamment expire, et pend à son armure.
« — Eh bien, cours aux enfers conter ce que tu vois,
A mes nobles aïeux va dire mes exploits ;
Dis au fils de Thétis que son sang dégénère ;
Mais avant meurs ! » Il dit ; et d’un bras sanguinaire,
Du monarque traîné par ses cheveux blanchis,
Et nageant dans le sang du dernier de ses fils,
Il pousse vers l’autel la vieillesse tremblante :
De l’autre, saisissant l’épée étincelante,

Lève le fer mortel, l’enfonce, et de son flanc
Arrache avec la vie un vain reste de sang.
Ainsi finit Priam, ainsi la destinée
Marqua par cent malheurs sa mort infortunée.
Il périt en voyant de ses derniers regards
Brûler son Ilion et crouler ses remparts.
Et ce grand potentat, dont les mains souveraines
De tant de nations avaient tenu les rênes,
Que l’Asie à genoux entourait autrefois
De l’amour des sujets et du respect des rois,
De lui-même aujourd’hui reste méconnaissable,
Hélas ! et dans la foule étendu sur le sable,
N’est plus dans cet amas des lambeaux d’Ilion,
Qu’un cadavre sans tombe, et qu’un débris sans nom.
  Alors, je l’avouerai, dans mon âme tremblante,
Pour la première fois je sentis l’épouvante.
Ce monarque, au milieu de ses fils moissonnés,
Terminant sous le fer ses jours infortunés,
D’un père, comme lui déjà glacé par l’âge,
Tout à coup réveilla l’attendrissante image ;
De mon épouse en pleurs, de mon malheureux fils,
Mon amour consterné croit entendre les cris,
Je cherche autour de moi si quelque ami me reste :
Tous ont péri... Poussés d’un désespoir funeste,
Tous de nos toits brûlants se sont précipités.
Je restais seul... Des feux les lugubres clartés

Guidaient mes pas tremblants et ma vue incertaine,
Lorsqu’aux pieds de Vesta je vois l’affreuse Hélène,
De ses Grecs irrités redoutant le courroux,
La haine des Troyens, la fureur d’un époux.
Cette vile beauté, pour qui la jalousie
Arma la Grèce et Troie, et l’Europe et l’Asie,
Se cachait, et, tremblante à l’ombre des autels,
Fuyait aux pieds des dieux la fureur des mortels.
Son odieux aspect réveille ma furie ;
Je brûle par sa mort de venger ma patrie.
Quoi ! le sang regorgea sur ces bords malheureux,
Priam meurt sous le fer, Ilion dans les feux ;
Et fière de nos maux, la détestable Hélène,
Dans les remparts d’Argos rentrant en souveraine,
Ira, foulant des fleurs sous ses pas triomphants,
Retrouver son palais, ses aïeux, ses enfants !
Et d’esclaves troyens en pompe environnée,
Des trésors d’Ilion marchera couronnée !
Non ; et quoique ma gloire en rougisse tout bas,
Quoiqu’un si lâche exploit déshonore mon bras,
Du moins de ce fléau j’aurai purgé la terre ;
Son sang paiera le sang qu’a coûté cette guerre,

Satisfera ma rage, et celle des Troyens,
Et les mânes plaintifs de mes concitoyens.
Ainsi, je m’emportais, lorsque dans la nuit sombre
Ma mère dissipant la noire horreur de l’ombre,
Jeune, brillante, enfin telle que dans les cieux
Des immortels charmés elle éblouit les yeux,
Me retient et me dit de sa bouche de rose :
« Mon fils, de ces fureurs, eh ! quelle est donc la cause ?
Est-il temps d’écouter un aveugle courroux ?
Qu’as-tu fait des objets de nos soins les plus doux ?
Qu’as-tu fait de ton père appesanti par l’âge,
D’une épouse, d’un fils, entourés de carnage,
Entourés d’ennemis, et qui, sans mon secours,
Par la flamme ou le fer auraient fini leurs jours ?
Non, non, ce ne sont point ces objets de ta haine,
Non, ce n’est point Pâris, ni l’odieuse Hélène,
C’est le courroux des dieux qui renverse nos murs.
Viens ; je vais dissiper les nuages obscurs
Dont sur tes yeux mortels la vapeur répandue
Cache ce grand spectacle à ta débile vue.
Écoute seulement ; et, docile à ma voix,
D’une mère qui t’aime exécute les lois.

Vois-tu ces longs débris, ces pierres dispersées,
De ces brûlantes tours les masses renversées,
Cette poudre, ces feux ondoyants dans les airs ?
Là, le trident en main, le puissant dieu des mers,
De la terre à grands coups entr’ouvrant les entrailles,
A leur base profonde arrache nos murailles,
Et dans ses fondements déracine Ilion.
Ici, tonne en fureur l’implacable Junon :
Debout, le fer en main, la vois-tu sous ces portes
Appeler ses soldats ? Vois-tu de ces cohortes
L’Hellespont à grands flots lui vomir les secours ?
Sur un nuage ardent, au sommet de ces tours,
Regarde, c’est Pallas, dont la main homicide
Agite dans les airs l’étincelante égide.
Jupiter même aux Grecs souffle un feu belliqueux,
Excite les mortels, et soulève les dieux.
Fuis ; calme un vain courroux : fuis, c’en est fait. Ta mère
Va protéger tes pas et te rendre à ton père ».
Elle dit, et dans l’ombre échappe à mes regards.
Alors le voile tombe ; alors, de toutes parts,
Je vois des dieux vengeurs la figure effrayante ;
J’entends tonner les coups de leur main foudroyante ;

Tout tombe, et je crois voir, de son faîte orgueilleux,
Ilion tout entier s’écroule dans les feux.
Ainsi contre un vieux pin, qui du haut des montagnes
Dominait fièrement sur les humbles campagnes,
Lorsque des bûcherons réunissant leurs bras
De son tronc ébranlé font voler les éclats,
L’arbre altier, balançant sa tête chancelante,
Menace au loin les monts de sa chute pesante ;
Attaqué, mutilé, déchiré lentement,
Enfin, dans un dernier et long gémissement,
Il épuise sa vie, il tombe, et les collines
Retentissent du poids de ses vastes ruines :
Ainsi croule Ilion. Je m’éloigne, et Cypris
Défend au glaive, au feu, d’attenter à son fils :
Le fer respectueux entend sa voix puissante ;
Devant elle s’enfuit la flamme obéissante.
J’arrive enfin ! j’arrive au palais paternel ;
Je vole vers mon père : ô désespoir cruel !
Mon père, qu’avant tout doit sauver ma tendresse,
Quand je veux au danger dérober sa vieillesse,
Refuse de survivre à nos communs malheurs
Et d’aller dans l’exil prolonger ses douleurs.
«

Vous tous, qui conservez l’ardeur du premier âge,
Dont le sang, jeune encore, enflamme le courage,
Mes chers enfants, fuyez : pour moi, si le destin
De ma vie à ce jour n’eût pas marqué la fin,
Il eût de mes aïeux conservé la demeure :
La perte d’Ilion ordonne que je meure ;
C’est assez d’avoir pu lui survivre une fois.
Vous à qui votre sort impose d’autres lois,
Mes enfants, saluez ces misérables restes.
Je saurai de ma main trancher ces jours funestes ;
Ou l’ennemi lui-même, une fois plus humain,
Daignera par pitié terminer mon destin.
Qu’importe, après ma mort, où l’on jette ma cendre ?
Aux enfers dès longtemps mon ombre dut descendre ;
Depuis longtemps je meurs, et mes jours odieux
Sont à charge à la terre, et maudits par les dieux,
Depuis que Jupiter, qui dut me mettre en poudre,
M’a flétri de ses feux, et frappé de sa foudre ».
Ainsi dans son refus il demeure obstiné ;
Vainement de nos pleurs il est environné ;
Vainement mon épouse, et mon fils, et moi-même,
Le conjurons, pour lui, pour ses enfants qu’il aime,

De ne pas achever de déchirer nos cœurs,
Et de n’aggraver pas le poids de nos malheurs :
Il demeure inflexible. Alors, dans ma furie,
Je me voue à la mort... Que m’importait la vie ?
Quel espoir me restait dans ces moments d’effroi ?
« Mon père, m’écriai-je, ah ! que veux-tu de moi ?
Moi fuir ! moi te quitter ! o pensée exécrable !
L’as-tu pu commander ce crime abominable ?
Si d’un peuple proscrit rien ne doit échapper,
Si, pour que le destin n’ait plus rien à frapper,
Tu veux joindre les tiens aux ruines de Troie,
Attends, voici Pyrrhus qui vient chercher sa proie ;
Pyrrhus qui fait tomber, sous le glaive cruel,
Le fils aux yeux du père, et le père à l’autel :
Du meurtre de nos rois encore dégouttante
Bientôt de notre sang sa main sera fumante.
O ma mère ! ô Vénus ! quoi ! ton cruel secours
De la flamme et du fer n’a donc sauvé mes jours
Que pour voir, ô douleur ! ô désespoir extrême !
Dans son dernier abri périr tout ce que j’aime ;
Et mon fils, et ma femme, et mon père, grands dieux !
Dans le sang l’un de l’autre immolés à mes yeux !

Eh bien, dédaignez donc mes prières, mes larmes ;
Je pars : la mort pour moi n’eut jamais tant de charmes !
Rendez-moi l’ennemi, rendez-moi les combats :
Tous les Grecs aujourd’hui ne nous survivront pas ».
A ces mots je saisis sans espoir de défense,
D’un bras mon bouclier et de l’autre ma lance.
Je sortais en fureur de ce séjour de deuil,
Quand mon épouse en pleurs m’arrête sur le seuil,
Embrasse mes genoux, éperdue et tremblante,
Me présente mon fils, et d’une voix touchante :
« Cher et cruel époux ! si tu cours aux trépas,
Me dit-elle, à la mort traîne-nous sur tes pas,
Si ton dernier effort peut encore être utile,
Ah ! commence du moins par sauver cet asile.
Que deviendront un père, un enfant précieux,
Et ton épouse, hélas ! jadis chère à tes yeux ? »
Ainsi Créuse en pleurs, exhalant ses alarmes,
Remplit l’air de ses cris, me baigne de ses larmes,
Lorsqu’un soudain prodige épouvante nos cœurs :
Aux yeux et dans les bras de ses parents en pleurs,
Sur la tête d’Ascagne une flamme rayonne,
S’abaisse sur son front en brillante couronne

Et d’un léger éclair l’effleurant mollement,
Autour de ses cheveux se joue innocemment.
L’alarme se répand ; et des eaux abondantes
Descendent à grands flots sur ses tresses ardentes.
On secoue à l’envi ses cheveux allumés,
Lorsque, levant ses yeux par l’espoir animés,
Tendant au ciel ses mains : « Jupiter ! dit mon père,
Si les pleurs quelquefois désarment ta colère,
Lis dans nos cœurs, hélas ! et s’ils sont vertueux,
Confirme, par pitié, ces présages heureux ! »
Vers la gauche, à ces mots, éclate le tonnerre.
Et, des voûtes des cieux s’élançant vers la terre,
Un astre, dans la nuit traînant de longs éclairs,
Semble sur le palais tomber du haut des airs :
De là ce feu divin, pour nous guider, sans doute,
Vers la forêt d’Ida suit sa brillante route,
Prolonge dans les airs ses sillons radieux,
Jette une odeur de soufre, et se perd à nos yeux.
Mon père, à cet aspect, se lève, et plein de joie,
Invoque et Jupiter et l’astre qu’il envoie.
« Dieux paternels ! dit-il, c’en est fait, je me rends ;
Protégez ma famille, et sauvez mes enfants !

J’accepte avec transport ce présage céleste.
Dieux puissants ! d’Ilion vous sauverez le reste.
Viens, mon fils ; je te suis ». Il dit ; et de plus près
Les flammes cependant menacent le palais
Et d’un cours plus rapide avançant vers leur proie,
En tourbillons fougueux leur fureur se déploie.
« Eh bien, mon père, au nom de mon amour pour vous,
Laissez-moi vous porter ; ce poids me sera doux :
Venez, qu’un même sort tous les deux nous rassemble ;
Venez, nous périrons, ou nous vivrons ensemble ;
Qu’Iule m’accompagne ; et qu’observant mes pas,
Mon épouse me suive et ne me quitte pas.
Et vous, qu’un noble zèle attache à votre maître,
Écoutez : hors des murs vos yeux verront paraître
Un coteau d’où s’élève un temple où les mortels
De Cérès autrefois encensaient les autels ;
Non loin est un cyprès respecté par les âges,
Et qui de nos airain recevait les hommages ;
Là, nous nous rendrons tous par différents chemins.
Vous, mon père, prenez nos dieux, nos vases saints ;
Je ne puis y toucher avant qu’une onde pure
Du sang dont je suis teint n’ait lavé la souillure ».

A ces mots, d’un lion j’étends sur moi la peau,
Je me courbe, et reçois mon précieux fardeau ;
Mon fils saisit ma main, et précédant sa mère,
Suit à pas inégaux la marche de son père.
Des lieux les plus obscurs nous traversons l’horreur ;
Et moi, qui tant de fois avais vu sans terreur
Et les bataillons grecs, et le glaive homicide,
Une ombre m’épouvante, un souffle m’intimide ;
Je n’ose respirer, je tremble au moindre bruit,
Et pour ce que je porte, et pour ce qui me suit.
Enfin nous échappons de cette ville en cendre.
Nous nous croyions sauvés, lorsque je crois entendre
D’un bataillon nombreux les pas précipités ;
Et dans l’ombre jetant ses yeux épouvantés :
« Fuis, cours, fuis ! je les vois, je vois briller leurs armes !
Dit mon père. A ces mots, qui doublent mes alarmes,
Je ne sais quel délire égara mes esprits ;
Mais tandis qu’éperdu, tremblant d’être surpris,
Aux lieux les moins frayés je confiais ma fuite,
Ma chère épouse, hélas ! que je crois à ma suite...
Sort cruel ! est-ce toi qui nous en séparas ?
Le chemin, trop pénible, arrêta-t-il ses pas ?

Ou dans ces noirs sentiers s’est-elle enfin perdue ?
Je ne sais ; mais le ciel ne me l’a point rendue ;
Et je ne m’aperçus de ce fatal revers
Que lorsque, parvenu sur ces coteaux déserts,
Sous l’antique cyprès j’eus déposé mon père.
Je cherche mon épouse, et mon fils une mère :
Seule elle était absente. En ces moments affreux,
Qui n’implorai-je point des hommes et des dieux ?
Non, Ilion en feu, non, cette nuit terrible,
Pour ce cœur déchiré n’eut rien de plus horrible.
Aussitôt, de mon fils, d’Anchise, de mes dieux,
Je laisse à mes amis le dépôt précieux ;
De là je cours à Troie, et couvert de mes armes,
Revole dans ses murs affronter les alarmes,
Braver, percer encor les nombreux bataillons,
Et des feux dévorants franchir les tourbillons.
Je retourne d’abord vers la voûte secrète
Dont le passage obscur seconda ma retraite ;
Je reviens sur mes pas, et d’un œil curieux
Mes avides regards interrogent ces lieux.
Partout règne le deuil, partout l’ombre effrayante,
Et le silence même ajoute à l’épouvante :

Je cherche en vain. Grands dieux ! si le sort moins cruel,
Si le ciel l’eût conduite au palais paternel !
J’y cours : nos ennemis s’en étaient rendus maîtres ;
La flamme dévorait les toits de mes ancêtres,
Et de l’embrasement les torrents furieux
De leur comble enflammé s’élançaient vers les cieux.
Au palais de Priam un faible espoir m’appelle ;
De là mes pas pressés gagnent la citadelle :
Là sous un long portique, asile de Junon,
Déjà le vieux Phénix, et l’horreur d’Ilion,
Ulysse, des vainqueurs gardent la riche proie ;
Là sont accumulés tous les trésors de Troie,
Et les vases d’or pur, et les tables des dieux,
Et des pontifes saints les vêtements pompeux.
Autour de cet amas de dépouilles captives
Se pressent les enfants et les mères plaintives ;
J’y cherche mon épouse ; et même, à haute voix,
Dans l’ombre de la nuit je l’appelle cent fois,
Et, parmi les débris de Troie encor ruinante,
Dis et redis le nom de ma Créuse absente.
Tandis que, plein d’amour, d’horreur et de pitié,
Je vole sur les pas de ma chère moitié,

Un spectre s’offre à moi : quelle surprise extrême !
C’était elle, c’était ma Créuse elle-même,
Plus grande que jamais ne la virent mes yeux.
A l’aspect du fantôme envoyé par les dieux,
Je frémis, ma voix meurt, et mes cheveux se dressent ;
Mais l’ombre calme ainsi les douleurs qui m’oppressent :
« Pourquoi t’abandonner à de si vains regrets ?
Reconnais à mon sort les célestes décrets.
C’en est fait, du destin la volonté jalouse
Ne t’a point pour compagne accordé ton épouse.
Sur une vaste mer un long exil t’attend ;
Enfin tu parviendras aux rives d’Occident,
Dans la riche Hespérie, où de ses belles ondes
Le Tibre baigne en paix des campagnes fécondes.
Là, possesseur heureux de la fille des rois,
Un empire puissant fleurira sous tes lois.
Cesse de t’alarmer pour celle que tu pleures ;
Crois-moi : de nos vainqueurs les superbes demeures
Ne verront point servir le sang de Darnadus,
L’épouse d’un héros, et la bru de Vénus ;
Non : la mère des dieux me retient auprès d’elle.
Adieu donc ; dans mon fils demeure-moi fidèle :
Si sa

mère t’aima, qu’il te soit toujours cher ».
Elle dit, et soudain s’évanouit dans l’air ;
Elle fuit, et malgré mes soupirs et mes larmes,
D’un entretien si doux elle interrompt les charmes.
Trois fois j’étends les bras, et comme une vapeur,
Trois fois a disparu le fantôme trompeur.
Le jour naît : je retourne à ma troupe fidèle,
Qu’avait encor grossie une foule nouvelle,
Femmes, enfants, vieillards, restes infortunés ;
Chargés de leurs débris, à l’exil condamnés,
Aux plus lointains climats, sur les plaines de l’onde,
Prêts à suivre en tous lieux ma course vagabonde.
Déjà l’Ida s’éclaire, et de l’astre du jour
L’étoile du matin annonce le retour ;
Les Grecs de toutes parts ont investi les portes.
« C’en est fait, m’écriai-je : ô destin ! tu l’emportes ».
Je pars, reprends mon père, et guidé par les dieux,
Transporte sur l’Ida ce fardeau précieux.