L’Énigme (Lermina)/6

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Boulanger (p. 102-122).
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VI


— Elle part ? demanda Germaine.

— Dans une heure…

— Et c’est tout ?…

— Je ne puis rien de plus…

— Tu n’oses pas la tuer…

— Va-t’en ! tu me fais horreur !…

À ce moment, Germaine eut une suprême révolte.

— Ah ! c’est toi qui parles !… Je te fais horreur !… Ayez donc porté un bambin sur vos bras pendant des quatre et cinq heures d’horloge… Ayez donc été assez niaise pour vous tuer le corps et l’âme, parce qu’il dormait mal ou qu’il avait un caprice !… Ah ! je te fais horreur ! pourquoi donc ? parce que je t’ai forcé de lui dire son fait, à cette gueuse ! ça t’ennuie ! eh parbleu !… est-ce qu’on peut épouser la veuve de son père ? je ne sais pas… moi !…

Georges bondit, ses deux mains se posèrent sur les épaules de la vieille Germaine, dont la face blême, couturée de rides, rutilait de rage assouvie…

— Je ne te dirai qu’un mot, ma vieille Germaine : je te hais et je te méprise ! maintenant… sors d’ici…

Elle se renversa en arrière, riant aux éclats.

— Ah ! on méprise ici les honnêtes femmes !… Bon !… il fallait le dire plus tôt !… Je gage qu’elle ne s’en ira pas !… elle a des malices à elle !…

Georges, que toutes ces scènes brisaient, affolaient, appuya si violemment ses deux poings sur les deux épaules de cette furieuse que les genoux plièrent :

— Pas un mot de plus, fit-il, je te tue !…

Le domestique entra et s’arrêta un instant, stupéfait de voir Germaine, agenouillée.

— Qu’y a-t-il ? demanda Georges.

— M. de Samereuil arrive de Paris… il réclame de M. de Morlaines un entretien immédiat…

— C’est bien. J’y vais…

La Germaine s’était relevée. Elle avait de l’écume aux lèvres :

— Vous êtes tous des assassins ! murmura-t-elle. Lui seul était bon… comme la première, la vraie, la seule comtesse de Morlaines…

— Écoute-moi, Germaine, lui dit Georges, dont le visage touchait presque la face parcheminée de la vieille femme, si tu dis un mot… si tu fais un geste dont cette malheureuse ait à souffrir, je te chasse…

— Moi ! me chasser ! tu n’oserais pas !

Mais Georges était déjà sorti…

M. de Samereuil l’attendait dans un petit salon du rez-de-chaussée, servant de bibliothèque. Au moment où Georges entra, il vit ses traits décomposés, et s’avançant vers lui, les mains ouvertes :

— Georges, qu’avez-vous donc ?

— Moi ! rien ! fit le jeune homme. Vous pensez bien que je cherche toujours à deviner la cause…

— Du suicide de M. de Morlaines ?

— Et je ne puis rien découvrir…

— Eh bien ! moi ! je vous apporte la vérité…

Georges poussa un cri rauque. Quoi ! ce secret qu’il voulait enfouir dans l’oubli allait tout à coup se dresser devant lui !

Il avait jugé. C’était fait. Cette femme était chassée. Cette réparation suffisait, mais à cette condition que nul ne connût, ne soupçonnât même la vérité. Et cet homme, l’ami de son père, prétendait savoir !… alors le déshonneur était flagrant, le châtiment devait être plus terrible. Sinon !… Et les paroles odieuses de Germaine remontaient à sa conscience en épouvantables amertumes.

M. de Samereuil, solennel, vêtu de noir et militairement boutonné, attendait avec patience que le jeune homme s’arrachât à ses méditations :

— Georges, lui dit-il enfin, soyez homme ! n’est-ce pas une sorte de consolation que de posséder enfin la clef de cet irritant mystère ?

Le marin regarda M. de Samereuil :

— Ainsi vous savez tout !…

— Moi ! non pas ! j’ignore tout, au contraire… j’espère seulement que, lorsque vous aurez lu, vous m’expliquerez…

— Lorsque j’aurai lu… quoi donc ?

— Vous êtes si troublé, mon ami — et certes je ne vous en fais pas un crime — que vous ne m’avez pas encore permis de m’expliquer. Aujourd’hui même, il y a trois heures à peine, le notaire de mon pauvre Morlaines s’est présenté chez moi. Il avait reçu, avant-hier, à l’heure où s’accomplissait le suicide du général, un paquet cacheté… il était absent, et c’est seulement hier soir, à son retour, qu’il l’a ouvert. Sous ce scellé se trouvait une lettre à mon adresse et une seconde enveloppe fermée. Voici la lettre… lisez-la…

Et il tendit à Georges un papier déplié.

Le jeune homme le prit. C’était bien l’écriture de son père. Quelques lignes avaient été tracées d’une main ferme :


« Mon cher Samereuil, c’est un mourant qui vous adresse une prière suprême… car je viens de charger le pistolet qui me tuera dans une heure… M. Georges est absent, vous le savez. J’ignore l’époque de son retour. Je vous prie, dès qu’il aura touché le sol de la France, de lui remettre le pli ci-inclus. Je compte sur votre vieille amitié. Adieu. — Général de Morlaines. »


Tandis que Georges lisait, relisait cette lettre, si calme et cependant si effrayante dans sa sécheresse et son laconisme, la porte du salon s’était entr’ouverte, et dans l’entrebâillement, à l’abri des regards des deux hommes, Mme de Morlaines, pâle, pouvant à peine se soutenir, écoutait.

Un mot avait frappé le jeune homme, et si profondément que, de la ligne qui le contenait, il ne pouvait détacher ses yeux :

— M. Georges !

Pourquoi le général avait-il employé cette formule étrange ?

— Voici la seconde enveloppe, dit M. de Samereuil. Je n’ai pas voulu perdre un moment pour vous l’apporter… Mon pauvre ami a éprouvé, j’en suis certain, quelque désillusion cruelle : il aura été trahi par quelque misérable en qui il avait placé sa confiance… et le désespoir aura brisé cette conscience d’une honnêteté sublime… Il faut que nous sachions tout, car, ajouta le commandant d’une voix sourde, nous aurons à venger et à punir…

— Vous avez raison, fit Georges.

Et il étendit la main pour recevoir le pli que lui présentait M. de Samereuil. Il le prit, déchira le cachet, et de l’enveloppe tira deux papiers, l’un blanc, neuf, évidemment une lettre du général, l’autre une feuille jaunie, à plis noircis. Et au moment où il allait les déplier, la porte s’ouvrit violemment : Marie de Morlaines s’élança vers lui et cria :

— Georges ! Georges ! je vous en conjure ! ne lisez pas !

Georges avait reculé stupéfait. Mais tout à coup il comprit : Cette femme avait peur que M. de Samereuil connût sa honte !… elle écoutait aux portes, continuant son rôle odieux, répugnant ! Eh bien ! non ! il ne serait pas dit que cet excès d’impudence ne recevrait pas son châtiment… et comme elle avait saisi par un mouvement brusque le poignet de Georges, comme si elle eût voulu lui arracher les papiers accusateurs, il la repoussa si durement que la pauvre femme, chancelant, alla tomber sur un canapé…

Déjà il était trop tard… livide, les cheveux dressés, Georges avait aux lèvres le tremblement nerveux qui précède l’accès de folie… Au cri de Marie, comprenant qu’il avait été sans le vouloir l’agent de quelque horrible révélation, M. de Samereuil avait bondi vers le jeune homme ; mais celui-ci, battant des mains en avant pour l’écarter, marchait à reculons, poussant des exclamations entrecoupées…

— Mais que se passe-t-il donc ? s’écria M. de Samereuil.

Georges s’arcbouta contre la muraille, serrant entre ses doigts crispés les deux lettres qu’il venait de lire.

— Laissez-moi ! n’approchez pas ! ne me touchez pas !

— Georges ! mon ami !… Georges ! au nom de ton père !

Le jeune homme tressaillit comme s’il eût reçu un coup de fouet en plein visage.

— Mon père ! Est-ce que j’ai un père, moi !… Allons donc !… Je ne suis qu’un misérable bâtard !…

Marie de Morlaines lui posa la main sur les lèvres :

— Taisez-vous ! par grâce, pour elle !… pour la morte !…

Mais Georges n’entendait plus, il était fou… il s’élança vers la porte, avant qu’on pût s’opposer à ce mouvement.

— Germaine ! cria-t-il.

La vieille n’était pas loin. Elle parut. Georges lui jeta ses doigts autour du poignet, puis, l’attirant, la traînant plutôt, il la jeta, violent, brutal, aux pieds de Mme de Morlaines :

— Demande pardon à cette femme, à genoux !… le front à terre !… Ah ! misérable folle !…

— Monsieur de Morlaines ! suppliait Marie.

— Il n’y a pas ici de M. de Morlaines ! s’écria Georges d’une voix vibrante. M. de Samereuil, écoutez. Il faut que vous sachiez toute la vérité…

— Georges ! prenez garde !… on pourrait entendre !…

— Après ?… qu’importe !… là où il y a crime, il faut que justice soit faite !…

Germaine, terrifiée, n’osait pas se relever ; seulement elle murmura :

— Un crime !… ne t’ai-je pas tout dit !…

— Tu as menti !…

— Moi !… j’ai vu… te dis-je… j’ai vu…

— Tu as vu Mme de Morlaines acheter d’un misérable des lettres qu’il était venu lui vendre… Tu as conduit M. de Morlaines au rendez-vous que cette honnête femme avait donné à un bandit… Oui, tu as fait cela, espionne infâme !… et le général a vu Mme de Morlaines payer, recevoir ces lettres… et tu as si odieusement joué ton rôle de Judas que M. de Morlaines a forcé sa femme à les lui remettre !…

— Il me les a prises… de force ! sanglota madame de Morlaines.

— Eh bien ! ces lettres… écoutez, M. de Samereuil ! écoute, Germaine ! ces lettres… étaient, non de celle que tu accusais… ces lettres avaient été écrites par ma mère, Berthe des Chaslets, à son amant… et elles prouvaient que, moi, voleur de nom, j’étais le fils de cet amant… Germaine ! Comprends-tu maintenant ?…

M. de Samereuil était foudroyé. Germaine avait poussé un cri et s’était affaissée sur le parquet.

Georges, ivre de désespoir et de honte, continuait :

— Et quand cet homme, ce grand honnête, a vu s’écrouler cet édifice de souvenirs, quand il a vu cette infamie s’étendre sur les trente années du passé…

— Quand il a su, dit Marie de Morlaines avec un accent déchirant, que vous, Georges, qu’il aimait de toutes les énergies de son âme, vous n’étiez pas son fils…

— Il s’est tué ! acheva Georges.

Puis, se tournant vers madame de Morlaines :

— Et c’est vous que j’accusais… c’est vous que j’insultais… et vous vous courbiez… Vous alliez vous laisser chasser par moi !… qui ne suis rien ici que le fils d’un lâche suborneur et d’une femme adultère, moi, escroc d’affection et d’estime !…

— Assez ! s’écria Madame de Morlaines, il faut que je vous dise toute la vérité…

M. de Samereuil, d’un signe, l’engagea à insister. Georges l’épouvantait : le contraindre à écouter, c’était déjà une victoire remportée sur la folie.

— Voici, dit Marie. Un homme est venu, un homme d’affaires… il avait pris un prétexte, mais c’était à Madame de Morlaines qu’il voulait parler… Seulement, il ne savait pas que votre mère fût morte… aussi s’étonna-t-il quand il me vit si jeune… il hésitait à s’expliquer, croyant à je ne sais quel piège. Ces misérables tremblent toujours. Mais je le contraignis de parler… il se décida. À une vente publique… après décès… il avait acheté un secrétaire… et chez lui, il avait découvert un tiroir secret… des lettres s’y trouvaient… c’était toute une correspondance, datant de vingt-cinq ans… il avait lu… les noms étaient écrits en toutes lettres. Une idée infernale avait traversé son cerveau : ces sortes de gens appellent cela du chantage, je crois. Alors il était venu. Je le laissai s’expliquer. Quoiqu’il doutât que je fusse la femme de M. de Morlaines, il était convaincu que j’étais une parente, sa sœur, sa fille peut-être… il me menaça de lui envoyer toute cette correspondance… il en savait des passages par cœur et me les récitait de mémoire… Alors, épouvantée, je lui demandai ses conditions. Il me fit prix à dix mille francs… justement M. de Morlaines m’avait remis, deux jours auparavant, une somme assez importante que lui avait versée son notaire. Je n’hésitai pas. Je devais accomplir mon devoir, sauver mon mari d’un épouvantable désespoir… j’ignorais que Germaine eût surpris le secret du rendez-vous, comme j’ignorais aussi que ce fût elle qui eût conduit M. de Morlaines, le soir, auprès de l’endroit où fut exécuté l’odieux marché… Je payai les dix mille francs, et les lettres me furent remises…

Georges, affaissé, crispait ses ongles sur son front, qui s’ensanglantait.

— Je voulais courir à ma chambre, m’enfermer, anéantir à jamais la trace d’un passé que la mort a expié… M. de Morlaines me surprit, m’entraîna dans sa chambre… là, ce fut une scène horrible. Il doutait de moi. C’était moi qu’il accusait. J’eus la faiblesse de lui crier qu’il me calomniait, que je n’étais pas coupable !… Il s’exaspérait… Je compris la faute que j’avais commise… et j’avouai, j’avouai tout ! je me traînai à ses genoux en lui demandant pardon. C’était une affreuse comédie, et je la jouais avec tout mon cœur, avec toute ma vie !… mais lui pensait toujours à ces lettres… il les voulait… il les exigeait… Oh ! avec quelle ardeur je me débattis… mais ma résistance même le rendit fou… lui, si bon, si généreux ! il me frappa… j’aurais voulu qu’il me tuât, si du moins en mourant j’avais pu anéantir ces lettres maudites… mais quand je tombai, épuisée, presque anéantie, je sentis qu’il me les arrachait… alors je fermais les yeux… et j’attendis…

» Ce ne fut pas un cri qu’il poussa. Ce fut un râle. Et cependant, quand je le regardai, il me sembla qu’il avait recouvré tout son calme. Je devinai pourtant l’effrayante tempête qui s’agitait dans son cerveau… J’avais une autre tâche à remplir : c’était de nier, même devant l’évidence… hélas ! je n’avais pas lu ces lettres… je ne savais pas que la vérité éclatât à chaque ligne. Il m’écoutait, presque souriant. Alors j’eus peur que ce calme ne cachât quelque sinistre résolution… je lui parlai de vous, Georges ! vous qu’il aimait tant, et qui, — je me rappelle avoir employé cette expression, — aviez conquis par vingt ans d’amour le droit de vous dire son fils. La nuit s’écoulait. Il me semblait presque convaincu, je ne puis dire consolé ; mais je ne redoutais rien. Doucement, avec des paroles tendres et consolantes, il me força de rentrer dans ma chambre. Je n’aurais pas dû le quitter !… mais j’étais épuisée ! je m’endormis sur un fauteuil… Vous savez le reste…

M. de Samereuil pleurait. Georges, impassible maintenant, avait les yeux ouverts, fixés sur la boiserie. Ce fut un moment de cruelle angoisse.

Alors Georges dit :

— Voici !… J’avais sollicité un congé pour rester quelque temps auprès de M. de Morlaines. Je vais repartir. Ne me demandez pas de rester. C’est impossible ! Ce serait me rappeler ce que je suis… Je veux avoir autour de moi l’espace des grandes mers, vivre en dehors du monde ! C’est plus que ma volonté, c’est mon devoir… N’est-il pas vrai, monsieur de Samereuil ?

Le commandant inclina la tête. C’était approuver.

— Quant à vous, madame, ajouta Georges en se tournant vers madame de Morlaines, je veux vous demander une grâce…

Monsieur Georges, dit la jeune femme, jusqu’à l’heure suprême M. de Morlaines vous a aimé comme son fils… C’est de vous aimer et de vous perdre qu’il est mort… Je vous obéirai comme si lui-même me parlait…

— Je voudrais que ce secret restât à jamais enseveli dans nos âmes…

— Oh ! je vous le jure ! s’écria Marie.

— En partant, je vais vous laisser une procuration générale… Oui, j’agirai comme si j’étais réellement l’héritier de M. de Morlaines… Vous disposerez de sa fortune… je ne vous demande qu’une chose… faites aimer, faites bénir sa mémoire !…

— Et maintenant, fit Georges en se levant, je vous dis adieu !… Vous ne me reverrez jamais !…

— Mon ami ! mon fils ! cria M. de Samereuil en le saisissant dans ses bras.

— Ne me donnez pas le nom de fils, dit Georges d’une voix sourde, vous me faites trop de mal…

— Et moi, fit Marie en lui tendant la main, ne voulez-vous plus m’appeler votre mère ?…

— Ce serait vous insulter ! répondit le marin avec une rudesse involontaire…

Il sortit. M. de Samereuil et madame de Morlaines n’avaient pas osé le retenir.

À ce moment, tous deux s’aperçurent que Germaine avait disparu, sans qu’ils se fussent aperçus de son départ.

— Mon Dieu ! murmura M. de Samereuil, si elle parlait !

— Elle ne haïssait que moi, dit Marie…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Deux jours après, Mme de Morlaines recevait de Georges de Morlaines les pouvoirs les plus étendus pour gérer les biens que lui laissait son père.

Puis on apprit par les journaux qu’il s’était embarqué sur un navire de l’État, désigné pour une exploration des mers australiennes.

En même temps, aux faits divers, il était fait mention d’un suicide. Une vieille femme s’était jetée dans la Seine et son cadavre avait été transporté à la Morgue.

C’était Germaine.

Mme de Morlaines fut avisée six mois plus tard de la mort de Georges qui, par testament, lui avait légué toute sa fortune. Elle a tenu le serment qu’elle avait prêté : cette fortune appartient aux pauvres…



FIN