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L’Énigme de Givreuse/Texte entier

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La Revue de Paris, 23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916, 1916 (pp. 453-474, 755-788).
La Revue de Paris, 24e année, Tome 1, Jan-Fev 1917, 1917 (pp. 113-144, 394-423).
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I


Dans la première semaine de septembre 1914, vers le soir, quatre brancardiers traversaient la lande du Loup Rouge. Le crépuscule venait formidable et terrifique. L’enfer était dans le ciel et sur la terre. Une fournaise de soufre et de sang s’ouvrait dans la nuée ; la foudre des hommes, grondant au delà des collines, ébranlait les arbres dans leurs racines et les rocs dans leurs profondeurs.

Les brancardiers revenaient de l’ambulance et retournaient vers la tuerie ; l’un d’eux murmura en s’essuyant le front :

— On les tient…

— Nous avons encore avancé, — répliqua son compagnon.

Il y avait de l’horreur sur la lande. Le sang formait des mares ou se coagulait parmi les herbes. Des cadavres s’allongeaient paisibles et sinistres…

Subitement, une main s’éleva sous une cépée, on discerna une faible plainte :

— Un qu’on n’a pas vu ! — fit celui qui avait parlé le dernier.

Il s’approcha de la trochée : un soldat regardait autour de lui, dans un songe. C’était un homme de grande stature, dont les météores avaient à peine patiné le visage. Sa chevelure rappelait la couleur des avoines mûres et sa moustache celle de la paille d’épeautre ; il avait des yeux vastes, couleur de jade, des joues de jeune fille, un front coupé perpendiculairement aux tempes, et très haut. Le sang noir séchait sur son crâne.

— Va bien ! — dit le brancardier… — On est là.

L’homme ne répondit point. Une brume flottait sur ses prunelles ; il parut près de s’endormir.

— Pas bon signe, — reprit le brancardier… — Hé ! Charlet… on l’amène ?

Mais Charlet, attiré par quelque indice, s’avançait vers un haut bouquet de fougères.

— Un autre ! — grommela-t-il.

Il apercevait à la fois l’homme découvert par son camarade, et un autre homme, dans l’intervalle des fougères. Le crépuscule commençait à peine, l’air était diaphane. Charlet regardait les deux blessés. Il remarqua :

— On dirait qu’ils se ressemblent ?

Puis, avec étonnement :

— C’est même extraordinaire… Faut que ce soient des jumeaux ! viens donc, Henriquet !…

Un brancardier roux s’approcha alternativement des deux blessés et déclara avec conviction :

— Pas d’erreur !… Ce sont des jumeaux !…

Le second blessé reproduisait identiquement les traits de l’autre : lui aussi avait du sang coagulé dans les cheveux… Un rêve embrumait ses yeux couleur de jade, et l’on eût dit qu’il allait s’endormir.

— C’est rare ! — repartit Charlet.

— Ben ! et leurs plaques d’identité ?… Attends voir : Givreuse… Édouard-Henri-Pierre… et l’autre ?

— Je trouve rien. Sa plaque a été arrachée…

— Ça va bien ! On verra plus tard. Le temps presse… lambinons pas ! — fit Henriquet. — Ça m’a l’air qu’ils seront mieux en face.

Henriquet et Charlet chargèrent l’homme de la trochée sur leur brancard, tandis que les deux autres chargeaient l’homme de la fougère. Rien n’annonça que les blessés eussent conscience des événements.

La petite troupe sortit de la lande et longea le parc de Grantaigle. On apercevait les deux tours du château, dont l’une était effondrée. Une chapelle dressait sa flèche fine devant un nuage de cuivre et d’aigue-marine. Des murs fumants croulaient, où pendillait une échauguette ; un long vol de corneilles fuyait au-dessus des hêtres bleus et des flammes escaladaient les décombres.

Un des brancardiers, qui avait des lettres, murmura :

— On se croirait au temps de Philippe-Auguste !

On dépassa le château ; l’ambulance — un hangar et des baraques — apparut au bout d’un herbage, à l’orée d’une bourgade. Des plaintes sourdaient, entrecoupées d’une clameur farouche, et des senteurs de chair pourrie s’évaporaient, mêlées d’odeurs moins précises.

Au seuil du premier abri, un infirmier barra la route :

— Complet !… La baraque en crève… Là-bas, tenez… La sixième doit encore avoir du disponible…

À la « sixième », un médecin gras se lavait les mains dans un cuveau. De grands fanons pendaient au bout des joues lasses :

— On veut notre mort — cria-t-il, en voyant surgir les nouveaux venus.

— C’est un cas ! — remarqua doucement Alexandre… — Des jumeaux, m’sieu le major…

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me f… ?

— Tout de même… C’est rare qu’on voie les pareils sur un champ de bataille.

Le major tourna ses yeux bourrus et regarda distraitement d’abord, puis avec attention, les deux soldats.

— Ils se ressemblent comme deux obus de soixante-quinze ! — grommela-t-il… — Où avez-vous décroché ça ?

— Dans la lande… près du château de Grantaigle.

— Connais pas…

À trente pas l’un de l’autre…

Le major se pencha alternativement sur les deux hommes :

— Il y a pourtant une différence… Le visage de l’un semble un peu… très peu… plus allongé que celui de l’autre.

— Croyez-vous ? — fit Charlet.

Une femme s’était approchée, longue et fine, dans sa livrée blanche, comme une oréade. Elle considérait les deux blessés avec un effarement qui, peu à peu, devenait farouche. Et, d’une voix de rêve :

— On dirait qu’ils ont la même blessure à la tête…

Le médecin écarta tant bien que mal les cheveux roidis par le sang noir, et devint pensif :

— C’est fantastique ! On croirait que deux éclats d’obus identiques ont frappé aux mêmes places.

Il y eut une pause. Le major semblait mécontent. Les brancardiers s’entre-regardaient vaguement, et la femme, d’un geste machinal, joignait les mains :

— Non, ça n’est pas naturel ! — soupira enfin le brancardier Alexandre.

— Tout est naturel ! — fit le médecin avec impatience… — Allons ! il faut les loger…


Il n’y avait que deux lits disponibles, l’un près de l’entrée et l’autre tout au fond de la baraque. On déshabilla les blessés, sans que ni l’un ni l’autre sortissent de leur demi-léthargie.

— Il est aussi blessé au tibia, — remarqua la femme à l’allure d’oréade.

Elle se tenait devant celui qu’on avait installé près de la porte ; elle lui lava doucement le visage.

Au fond du hall, le major Herbelle examinait le second blessé. La fracture du crâne était une blessure assez sérieuse. Une balle avait traversé le tibia, à sept ou huit centimètres du genou…

— Cette torpeur, — soliloqua Herbelle, — ne semble pas consécutive aux blessures… Il est vrai que l’explosion… La guerre sera féconde en désordres nerveux…

Il donna des ordres pour le pansement et s’achemina vers l’autre…

— Rien que la fracture du crâne ? — demanda-t-il.

— Le tibia gauche été traversé par une balle, — répondit un aide-major…

— Le tibia gauche ! — cria Herbelle avec consternation.

— Oui, à six ou sept centimètres du genou.

— C’est impossible !

— Pourquoi ? — fit involontairement le jeune homme.

— Parce que l’autre aussi a le tibia traversé par une balle… et…

Les yeux du major exprimaient une sorte d’horreur sacrée. Penché sur le soldat, il grognait :

— C’est la même blessurela même

— Comme pour le crâne ! — soupira l’infirmière.

L’homme et la femme n’osaient pas se regarder. Le prodige planait. Il révoltait Herbelle ; il courbait la haute taille de l’infirmière :

— Nous rêvons ! — chuchota le médecin, et sa bouche marqua la révolte.

— Nous sommes dans une réalité supérieure ! — affirma la femme…


— S’ils s’éveillaient seulement, dit naïvement le major, — on pourrait savoir…

— Leurs livrets !

— Parbleu !

Trois minutes plus tard, Herbelle tenait deux livrets qui ressemblaient à tous les livrets militaires, et qui, toutefois, remplirent d’une sorte d’épouvante les cœurs de la femme et des deux hommes : ils étaient absolument identiques.

Chacun d’eux se rapportait à Édouard-Henri-Pierre de Givreuse, né à Avranches, le 17 mars 1889. Chacun d’eux notait une taille de 1 m. 74, et signalait le ne compagnie, du ne régiment d’infanterie…

— C’est le même livret ! — conclut Herbelle.

— Mais aucune autorité n’aurait consenti à délivrer deux livrets identiques à des individus différents ! — remarqua le jeune homme.

À moins que cette autorité n’ait été trompée ! — riposta le major d’une voix où perçait je ne sais quelle amertume…

Il feuilletait fiévreusement, cherchant quelque différence, et il n’en trouvait point. Au rebours, une petite tache d’encre se retrouva pareille, dans les deux documents.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? gémit Herbelle en saisissant ses tempes à pleins poings… — De quelle mystification surnaturelle sommes-nous donc victimes ?

— Vous admettez donc le surnaturel ? — fit l’infirmière.

— Eh ! non… je n’admets rien… je ne sais rien… je dois être hypnotisé…

Le jeune homme scrutait à son tour les livrets :

— Le papier est bien fatigué, — murmura-t-il… — Ces feuillets tiennent à peine…

— Ah ! — exclama le major… — l’un paraît-il plus vieux que l’autre ?

— Ma foi, non. Ils sont également fragiles !

— Si au moins, c’étaient des faux ! Cela me soulagerait.

L’infirmière demanda :

— N’y a t-il pas ici des hommes du même régiment ?

— Pas dans cette baraque… mais sûrement à côté…

En ce moment le blessé rouvrit les yeux. Il jeta un regard obscur sur ceux qui se tenaient auprès de sa couche. Puis, il fit entendre la plainte de tous les supplices :

— J’ai soif !

L’infirmière lui souleva la tête et le fit boire.

Il but goulûment d’abord, puis avec une lenteur lasse.

Peu à peu, son regard s’éclairait ; il demanda :

— Je suis blessé ?

Le major et l’infirmière dardaient sur lui des prunelles éperdues.

— Vous êtes blessé, oui.

— Ah !

Il parut songeur. Par intervalles, sa lèvre s’agitait. Et il avait un léger tressaillement des paupières. Enfin, il chuchota :

— Je me souviens… je suis tombé dans la forêt…

— Dans la lande ! — rectifia le médecin.

— La lande ?… Non… Dans la forêt… près de la lisière. Nous battions en retraite. Un éclat d’obus m’a atteint à la tête… mais j’ai continué à marcher… je crois que je me traînais… et puis…

Une grande ride s’approfondit entre les sourcils :

— Puis, voyons… où suis-je arrivé ?… Je ne sais plus…

Sa voix faiblissait ; les yeux redevenaient brumeux.

— Vous vous appelez Pierre de Givreuse, — fit hâtivement le médecin… — vous êtes né à Avranches, en 1889 ?

— C’est vrai… je m’appelle Pierre de Givreuse.

À l’autre extrémité de la baraque, l’aide-major faisait des signes.

— Vous avez un frère ?

Le visage pâle marqua la surprise :

— Un frère ?… Moi ?

— Oui, un frère qui vous ressemble.

— Je suis fils unique.

Il poussa un long soupir. Ses paupières vacillaient. Elles se fermèrent.

— C’est terrifiant ! — fit Herbelle, en passant la main sur sa tempe.

— Ce n’est pas terrifiant, — répliqua l’infirmière, en faisant le signe de la croix. — C’est une réalité supérieure…


Le major venait d’apercevoir les signes de l’aide. Il se dirigea rapidement vers le fond de la baraque. L’autre Givreuse avait encore les yeux ouverts, mais déjà couverts d’un brouillard.

— Vous vous appelez Pierre de Givreuse ? — exclama Herbelle.

Cette question parut réveiller un peu le blessé. Il répondit :

— Oui… Pierre de Givreuse.

— Né à Avranches… en 1889.

— Oui…

— Vous avez un frère ?

Le blessé parut faire un grand effort de pensée, il grommela d’une voix dormante :

— Je n’ai pas de frère… pas de frère !

Ses paupières étaient closes :

— Rappelez vos souvenirs ! — clama Herbelle.

Mais Givreuse ne répondit point.


Une heure plus tard, Herbelle amenait auprès du « premier » Givreuse, deux soldats du ne régiment, atteints de blessures légères.

— Connaissez-vous cet homme ? — demanda-t-il.

— On ne connaît que ça dans ma compagnie ! — répondit un des hommes. — Un pote et un bon. Même qu’y se nomme Givreuse…

Le major se tourna vers l’autre soldat :

— Et vous ?

— Y a pas d’erreur, m’sieu le major. C’est sûr et certain quoi qu’y soye pas de ma compagnie. Mais je le connais bien… je m’ai trouvé avec lui.

— Mais il y avait un autre Givreuse dans la même compagnie ?

— Un autre ? — exclama le premier fantassin. — Ben ! il était invisible, alors. Je ne l’ai jamais vu !

— Ni moi !

— Vous n’avez jamais entendu parler d’un second Givreuse, qui ressemblait à celui-ci ?

— Non ! jamais.

Herbelle secoua mélancoliquement la tête, puis :

— Suivez-moi.

Il conduisit les hommes auprès du second Givreuse.

— Regardez !

Ils demeuraient béants :

— Ça me la coupe jusqu’aux cors aux pieds ! — grommela celui qui était de la même compagnie que Givreuse… C’est le même, quoi !… un besson…

— Un besson, — répéta l’autre.

Herbelle se taisait. Les deux soldats murmuraient par intervalles :

— Ah ! bien !…

Puis le premier déclara :

— C’est trop fort pour moi… mais peut-être bien qu’il est d’un autre régiment.

Herbelle les fit ramener à leur ambulance.

Quelque chose de redoutable venait de s’ajouter à l’univers, et le médecin demeura longtemps immobile, paralysé par le rêve, enveloppé d’une ombre étrange où passaient les lueurs de l’Abîme.


II


Ils étaient engourdis depuis soixante heures. On les avait transportés à Gavres, dans un hôpital où leur présence produisait une émotion étrange, qui, chez quelques femmes, confinait à l’épouvante.

Pour des raisons multiples, le major Formental ne les fit pas installer dans la même salle. Leur cas l’intéressait et le choquait. C’était un homme double. Dans le mystère magnifique et horrible de la vie, il voyait un aboutissement décisif : la mort sans lendemain ; et toutefois il avait un tréfonds religieux.

Au rebours, l’infirmière en chef, Louise de Bréhannes, avait une foi indiscutable, immuable et dénuée de mysticisme.

Le mardi matin, Louise de Bréhannes et Formentai se trouvaient au chevet d’un des deux Givreuse. On l’avait nommé Givreuse I, pour le distinguer de l’autre, qui était devenu Givreuse II. Le soldat demeurait immobile, insensible aux êtres, aux voix et à la lumière. Son sommeil était profond ; il respirait régulièrement et sans effort. On voyait le rythme de sa poitrine.

— Température 37.1, — dit Louise de Bréhannes. — Pouls 75.

— Je ne comprends pas, — fit pensivement Formental. — Un engourdissement aussi anormal ne devrait pas être accompagné d’un état aussi normal…

— C’est simplement bon signe ! — affirma Louise de Bréhannes. — La vraie cure de repos…

Elle eut un sourire sévère. Cette grande femme, aux yeux minéraux, au nez en proue et aux lèvres brillantes, avait l’humeur tyrannique.

Deux jeunes infirmières se tenaient à courte distance. Elles étaient émues. L’une d’elles murmura :

— Les longs sommeils suivent souvent la réincarnation…

Celle-là s’appelait Diane Montmaure, une occultiste, en qui persistaient des lambeaux évangéliques.

Formental avait entendu. Il répondit :

— Si le rapport Herbelle est exact, et les pièces officielles tendent à le prouver… ce serait presque le contraire d’une réincarnation…

L’occultiste regarda le médecin. On ne savait pas exactement si elle était châtain clair ou blond foncé : les jeux de la lumière et de l’ombre faisaient prédominer alternativement l’une et l’autre nuances.

Formental eut un pâle sourire.

— Jusqu’à présent, l’aventure dépasse à la fois le surnaturel classique et le naturel classique.

— Qu’entendez-vous par surnaturel classique ? — demanda rudement Louise.

— J’entends tous les faits religieux et tous les faits mystiques catalogués, madame.

Madame de Bréhaimes se mit à rire silencieusement :

— Comment ! Les Ménechmes… Sosie… nous sommes dans le naturel et le surnaturel les plus classiques, au contraire.

— Je ne crois pas. N’oubliez pas que les deux hommes ne se connaissent pas, que les soldats du ne régiment n’ont jamais vu qu’un seul Givreuse, que cependant chacun des deux Givreuse déclare être né à Avranches, en 1889, que leurs livrets individuels sont identiques comme leurs personnes, et enfin qu’ils ont les mêmes… absolument les mêmes blessures

Diane Montmaure suggéra timidement :

— L’un ne serait-il pas le double de l’autre ?

— Le double est par définition une sorte d’ombre… Ici, nous avons deux corps de même espèce.

— Ils sont tous deux extrêmement légers… le poids d’un enfant ! — intervint l’autre jeune femme.

Cette remarque frappa Formental.

— Il faut les peser, — dit Louise de Bréhannes.

Formental donna des ordres. Les chariots qui transportaient les blessés dans la salle d’opérations vinrent prendre les deux Givreuse. On les pesa.

— Trente-sept kilos deux cents… Trente-sept kilos deux cent quinze grammes, — annonça un aide nommé Charles.

— C’est pratiquement le même poids… et c’est en effet une densité anormale… la moitié de la densité prévisible, — dit fiévreusement Formental. — Charles, mesurez-les…

Charles alla quérir un appareil horizontal, d’origine américaine, où l’on étendit successivement les deux blessés.

— Un peu moins d’un mètre soixante-quatorze, — articula Charles.

Formental vérifia avec soin :

— Oui, deux millimètres de moins environ. Voyons l’autre…

— Presque exactement un mètre soixante-quatorze, — reprit bientôt Charles. — Un rien de plus… un millimètre.

— Le livret marque un mètre soixante-quatorze… La moindre différence de position suffit à expliquer l’écart. Ils ont en définitive la même stature et le même poids… anormal. La logique du mystère, la logique de l’absurde, se confirme. Et ils continuent à dormir !

— C’est qu’ils n’ont pas encore quitté entièrement l’autre monde, — murmura Diane Montmaure.

Personne ne répondit. Même Louise de Bréhannes vivait dans une sorte de transe où la vie terrestre se perdait dans la vie astrale.


III


Vers le déclin du jour, Diane Montmaure s’était assise auprès du lit de Givreuse I. Une curiosité mystique la ramenait toujours là. Elle considérait avec ardeur le visage clair du blessé. Elle songeait aux ténèbres incommensurables qui enveloppent les astres et les êtres. Elle n’était plus étonnée. La vie la plus simple ne dépassait-elle pas infiniment la frêle imagination des hommes ?

Soudain, elle tressaillit jusqu’au fond des fibres : deux grands yeux couleur de jade la regardaient. Puis, une voix encore endormie bégaya :

— Je suis fils unique.

Elle demanda, éperdue :

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce qu’on me l’a demandé !

Les yeux fixèrent un moment le visage pâle de Diane, puis se détournèrent :

— Où est le major ? On m’a changé de salle ?…

Elle se pencha, elle répondit avec douceur :

— Vous n’êtes plus à l’ambulance…

— Alors, j’ai dormi ?

— Vous avez dormi.

— Longtemps ?

Elle hésita, mais il lui fut impossible de biaiser :

— Deux jours.

— Deux jours ! — fit-il, effaré. — C’est effrayant… Ah ! je sais… ce sont mes blessures=… j’ai été atteint à la tête et… où donc ?

— À la jambe.

— C’est juste… à la jambe. Est-ce dangereux ?

— Oh ! pas du tout.

— Alors, je pourrai écrire ?…

— Un peu plus tard.

— Un mot seulement… ma mère… et…

Il s’interrompit ; il épiait Diane :

— Vous êtes bien sûre ? Pas dangereux ?

— C’est l’opinion du docteur.

Il se tut. Sa face demeurait trouble, un peu roide et vaguement spectrale :

— Et ce long sommeil, c’est bizarre, — remarqua-t-il. — Pourquoi ? Je devrais être reposé… et je suis las, si las et si faible !

— C’est naturel.

— Naturel ? Peut-être… On dirait pourtant qu’il m’est arrive quelque chose d’extraordinaire.

— Pourquoi ? — fit-elle, avide.

— Je ne sais guère… c’est une impression. Tout semble si loin… si loin ! oh ! prodigieusement !

— Si loin… dans l’espace ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’il y a un intervalle sans bornes entre le moment où j’ai été blessé et maintenant…

Pendant une minute, tous deux demeurèrent plongés dans un rêve :

— Je voudrais boire ! — dit-il, enfin.

Elle lui donna à boire. Il but avidement et toutefois sans voracité, puis :

— Sommes-nous encore vainqueurs ?

— Nous sommes vainqueurs.

Il eut un vague et lent sourire :

— J’ai cru que les temps étaient venus et que la France allait mourir. Qu’est-ce qui nous a sauvés ? Quelle force est venue du fond des choses ?… Ou du fond des hommes ?

Sa voix était frêle, comme émiettée, assez grave pourtant et d’un timbre indéfinissable. Elle ressemblait au bruit de l’eau qui tombe très loin, dans un abîme.

Elle ne put s’empêcher de lui demander :

— Vous disiez que vous êtes fils unique.

— C’est, exact. Je n’ai pas de frère.

— Ni de cousins… nés comme vous à Avranches ?

— Je n’ai que des cousines… des fillettes : la plus âgée a treize ans… Pourquoi me demandez-vous cela ?

Elle se troubla, ses tempes rosirent ; il ne s’en aperçut point :

— C’est ce que le major, là-bas, m’a demandé au moment où je me suis endormi… Et c’est bizarre… Qui ça peut-il intéresser ?

— Si on avait trouvé sur le champ de bataille quelqu’un qui vous ressemble beaucoup ?

— Et qu’on ne peut pas identifier ?

— Peut-être…

En ce moment, le docteur Formentai parut au seuil de la salle.


Dans la salle voisine, madame Louise de Bréhannes s’était arrêtée auprès du lit de l’autre Givreuse. Il venait de s’éveiller. Une infirmière rousse lui donnait à boire.

Quand il eut bu, le malade regarda les deux femmes avec inquiétude. Puis, il demanda :

— Ai-je dormi ? Il me semble que l’on m’a changé de lit.

— Vous étiez à Viornes, — répondit Louise de Bréhannes, de sa belle voix d’airain… — On vous a transporté ici pendant vôtre sommeil.

— J’ai donc dormi longtemps ?

— Deux jours et deux nuits…

— Deux jours, madame ?

— Deux jours.

— C’est effrayant… Et pourquoi ? Mes blessures sont-elles graves ?

— Non ! Dans quinze jours, vous serez debout.

— Je voudrais avertir ma mère…

— Nous lui écrirons…

Comme l’autre, le blessé avait un visage trouble, roide et un peu spectral.

— Je suis encore bien fatigué, — dit-il. — Pourtant, ce long sommeil…

— Vous avez perdu du sang.

— Il n’y a pas d’autre cause ?

— Non, puisque vos blessures ne sont pas dangereuses.

— Est-ce que, vraiment, il n’y a que mes blessures ?… J’ai le sentiment d’une aventure prodigieuse

— Ah ! — fit-elle.

Une curiosité différente, mais aussi avide que celle de Diane Montmaure lui fit demander :

— Quelle aventure ?

— Mes souvenirs sont confus comme un brouillard… On dirait qu’il y a longtemps… très longtemps…

Madame de Bréhannes fixait sur lui ses yeux verts et durs.

— J’ai encore soif ! — dit-il.

Quand il eut bu, il demeura quelque temps rêveur, puis :

— Sommes-nous loin de la bataille ?

À plus de trois cents kilomètres.

— Les Allemands continuent à reculer ?

— Oui.

— Quel miracle !

— C’est Dieu ! — affirma-t-elle.

Il ne répondit pas. Ses cils battirent. Une grande incertitude embrumait son regard.

Louise de Bréhannes ne put réprimer davantage sa curiosité :

— Vous avez un frère, je crois ?

— On m’a déjà demandé cela. Non, je n’ai pas de frère.

— Ni aucun parent qui vous ressemble ?

— Aucun… J’ai peu de famille.


Dans la salle voisine, Formental auscultait Givreuse. Il ne lui trouva pas de fièvre ; le pouls était faible ; la température normale :

— Un sang pur ! — grommela-t-il.

Mais la faiblesse du malade était évidente.

— Avez-vous faim ?

— Un peu.

Formentai était agité. Dans le déferlement des forces féroces, cette aventure prenait on ne sait quelle signification formidable. C’était comme une réplique dédaigneuse du génie créateur qui tressaille dans les profondeurs des choses…

Il échangea un regard avec Diane Montmaure et, devinant qu’elle avait déjà questionné le soldat, il demanda seulement :

— Vous ne souffrez pas ?

— À part une singulière impression de « fragilité » et une lassitude désagréable… non… je ne souffre pas !

Comme la jeune infirmière, le médecin fut frappé de cette voix plutôt légère que voilée, plutôt lointaine et discontinue qu’éteinte :

— C’est tout simple, — déclara-t-il… – Songez que vous n’avez rien mangé depuis soixante heures et que vous avez perdu du sang… Bientôt, il n’y paraîtra plus.

Il fit un signe discret à Diane. Elle le suivit. Dans le couloir, ils rencontrèrent Louise de Bréhannes et un jeune homme, un interne des Quinze-Vingts :

L’autre aussi est réveillé ?

Madame de Bréhannes fit un signe affirmatif.

— C’était fatal.

Ils entrèrent tous quatre dans le réduit du chef. C’était une petite chambre blanche et ennuyeuse. Des sièges tristes occupaient les encoignures. Elle était a l’abri des microbes et dés rêves :

— Il est presque inutile de vous interroger. — dit le major. avec un sourire résigné ! – Ils ont confirmé tout ce qu’ils avaient dit là-bas.

Louise de Bréhannes et Diane Montmaure se regardèrent.

— Tout ! — fit enfin Louise.

Diane acquiesça d’un signe.

— Est-ce terrible, est-ce consolant ? — murmura Formental, d’une voix creuse. — Je l’ignore. Me voici prêt à tous les mysticismes.

— La religion suffit ! — dit sèchement Louise.

— Je ne crois pas ! — soupira Diane… — Du moins aucune religion définie.

— Ni même aucune croyance, — intervint doucement le jeune interne.

Il était développé en hauteur, avec de longs bras dont il semblait ne pas savoir se servir et qui étaient singulièrement adroits. Il ressemblait à Pierre Curie :

— Et pourquoi une croyance ? — reprit-il.

— Que voulez-vous dire ? — fit Louise avec rudesse…

— Excusez-moi, madame… — répondit-il en s’inclinant. Je veux dire que les faits ont de tout temps confondu l’imagination. Quelle que soit, par exemple, l’extravagance d’un philosophe ou d’un conteur, est-ce que les plus humbles phénomènes ne la dépassent point ? La nature ne cesse de nous démontrer qu’elle n’a aucun souci de logique… mais nous, chaque fois qu’elle abat un de nos systèmes, nous nous empressons d’en construire un autre. Pourquoi voulez-vous que le cas de ces hommes soit plus étonnant que la gravitation, que le magnétisme ou que la radio-activité ? Ou même que la métamorphose d’une chenille en papillon ?

— Plus étonnant ? répliqua Formental. — La question n’est pas là… Il est en dehors.

— Oui, en dehors ! — soupira Diane. — Il est dans un autre plan…

— Donc surnaturel ! – formula Louise.

— Si notre plan est seul naturel… Mais cela prouve-t-il quelque chose ?

— Voyons, — fit doucement l’interne… — cela se passe pourtant bien parmi nous, avec la plus éclatante évidence et dans le domaine le plus accessible de nos sens… Nous n’avons pas besoin de microscope comme pour les bactéries. Nous n’avons pas besoin d’hypothèses comme pour les atomes. Ils sont là, bien visibles, en chair et en os !

— Mais beaucoup plus inexplicables que mille choses invisibles, — reprit Formental.

— Inexplicables présentement ! — insista le jeune homme.

— Allons donc ! — exclama le major, avec une nuance de colère… — Ils ne sont pas jumeaux… leurs livrets en font une seule et même personnalité… leurs blessures sont identiques… les soldats de leur régiment ne connaissent qu’un seul Givreuse.

— Leurs poids réunis font le poids d’un seul homme, — ajouta Diane avec véhémence.

— Et qui sait s’ils ne sont pas jumeaux tout de même ! — dit l’aide-major. — Peut-être un des livrets est-il un duplicata et un seul des deux hommes a-t-il servi dans le régiment. Un romancier arrangerait cette histoire : je vois déjà trois ou quatre manières… soit qu’ils se connaissent, et ne veulent pas le dire, ou qu’ils l’aient oublié à la suite du choc… soit qu’ils ne se connaissent pas et que quelqu’un… ennemi ou ami mystérieux soit intervenu… soit que l’un des deux seulement connaisse l’autre… Notez qu’il n’est même pas nécessaire qu’ils soient jumeaux et alors on peut recourir à d’autres conjectures. Avec de l’imagination, tout cela peut se résoudre…

— Mais non l’identité des blessures…

— Ici, nous recourrions à un autre procédé d’explication. Ceux qui ont étudié le calcul des probabilités admettent comme possibles toutes les coïncidences. Depuis des trillions de trillions de millénaires que notre nébuleuse existe, pourquoi non seulement deux hommes, mais deux jumeaux, n’auraient-ils pas pu, une fois, être blessés de même sur un même champ de bataille. C’est indéfiniment improbable… Ce n’est pas impossible.

— Et les poids ?

— Il y a des hommes qui pèsent peu proportionnellement à leur taille… ceux-ci pèseraient très peu, voilà tout…

— Tous deux ?

— Tous deux. Leur ressemblance l’exige presque.

— C’est du plus mauvais paradoxe ! — déclara durement madame de Bréhannes.

— J’en conviens, madame. La vérité est sans doute tout autre. Mais le paradoxe donne une direction à la pensée.

Formental écoutait à peine. Toute parole lui semblait illusoire. Il était en proie aux faits ; ils l’entraînaient vers des réalités inconnues.

À la fin, on l’entendit dire :

— Il faudrait pouvoir les confronter !

— Ce n’est pas difficile ! — fit Louise.

— Ah ! vraiment ?… Et l’effet moral ?

— Je crois qu’ils le supporteraient à merveille.

— Moi aussi ! — fit timidement Diane.

— Vous êtes bien téméraires ! — grogna le docteur.

Il regarda, par la vitre, un tendre et modeste paysage qui descendait vers la rivière. Au loin, des peupliers très hauts, très frêles, oscillaient sous un nuage couleur de schiste. Les herbes expiraient ; des fleurs épuisées se penchaient sur leurs pédoncules ; trois brebis pelées broutaient misérablement ; un vieil âne levait sa tête, pareille à un manchon rongé des mites…

— Je vous prie de ne plus les interroger sur leurs origines, — fit enfin Formental, — et surtout de ne les inquiéter par aucune insinuation. Leur état nerveux est bon, mais je les crois très faibles…


IV


La santé des Givreuse se rétablit avec une rapidité surprenante. Ils n’avaient plus de fièvre, leurs blessures évoluaient favorablement et ils montraient un appétit dévorant, que Formental leur permettait de satisfaire.

Cependant, ils demeuraient fort maigres. Leurs joues étaient caves, leurs mains semblaient presque transparentes, la finesse de leurs paupières avait quelque chose de bizarre : on aurait dit des pétales d’églantine.

— Ils n’engraissent pas ! — remarqua un matin l’interne… — Si on les pesait ?

Formental y consentit. Charles amena sa balance américaine auprès du premier Givreuse.

— Quarante kilos cent dix grammes, — annonça-t-il… — C’est étonnant… J’aurais cru qu’il avait plutôt maigri.

Formental et Diane Montmaure se regardèrent. Ils étaient de l’avis de Charles :

— Alors, — balbutia le docteur… sa densité se serait accrue ?

— J’en suis sûre ! — répondit Diane.

Mais le blessé, après un instant de silence, demanda d’une voix émue :

— Quarante kilos !… Vous ne voulez pas dire que ce soit là mon poids ?

— Quarante kilos cent dix ou onze, oui, c’est exactement ça… Pas d’erreur…

— Voyons ! — fit l’autre avec une nuance d’excitation… — ce n’est pas possible. Je pesais, avant mon départ, soixante-seize kilogrammes.

— Il y eut un long silence. La tête de Formental s’inclinait sur sa poitrine. Puis, il chuchota :

— C’est encore plus formidable !


Une scène presque identique se passa avec l’autre blessé. Lui aussi pesait maintenant une quarantaine de kilogrammes, et lui aussi prétendait en avoir pesé soixante-seize au moment de la mobilisation.

Formental résolut alors de risquer une confrontation que semblait permettre l’état des blessés, leur émotivité moyenne, et même plus faible que la moyenne.

En un sens, ils y étaient déjà préparés. L’un et l’autre savaient, par les propos de madame de Bréhannes et de Diane Montmaure qu’il avait une sorte de sosie. Des confidences graduelles achevèrent de les prédisposer à une scène singulière.

Elle eut lieu vers quatre heures de l’après-midi, heure que Formental jugeait la plus favorable. Les deux Givreuse attendaient l’entrevue avec impatience, mais cette impatience n’avait rien d’extrême : leur nervosité demeurait inférieure à la normale.

On les amena presque simultanément dans le cabinet du docteur.

Ils se regardèrent profondément. On voyait palpiter leurs poitrines. Leurs yeux, un peu las d’habitude, s’emplirent de flamme et de joie. Leur émotion se décelait inouïe : elle n’avait rien de déprimant ; elle ressemblait à de l’extase :

Spontanément leurs mains s’unirent :

— Vous vous connaissez donc ? — demanda Louise de Bréhannes ?

Ils répondirent ensemble :

— Nous ne nous sommes jamais vus… et pourtant !

— Lequel de vous deux est Édouard-Henri-Pierre de Givreuse, né à Avranches, en 1889 ? – demanda anxieusement le major.

Chacun des deux dit :

— C’est moi !

Alors, seulement, ils parurent étonnés.

— Il est sûr qu’un seul de vous deux est parti avec le ne régiment, — dit Formental.

Comme ils acquiesçaient ensemble, Diane intervint :

— Où vous êtes-vous rendu d’abord ? — demanda-t-elle au premier Givreuse.

À Montargis. Je suis arrivé le matin, — répondit-il.

— Une colonne immense montait vers la caserne, — continua l’autre.

— L’enthousiasme était enrayant…

Ils s’arrêtèrent toute leur attitude marquait une perplexité intense, mais aussi la plus ardente sympathie.

— Êtes-vous parti d’Avranches ? — demanda Louise.

— Oui, — firent-ils ensemble.

Tous deux dirent ensuite :

— Je me suis arrêté à Paris.

— À l’hôtel ?

— Non, chez moi !

— Attendez ! — dit Fermental. — Il est préférable que vous parliez chacun à votre tour. Je vais alterner les questions. Où habitez-vous à Paris ?

— 15, rue Cimarosa.

— Quel étage ?

— Ma mère et moi occupons un hôtel.

— Où avez-vous dîné le dernier soir ?

— Au Carlton.

— Comment vous êtes-vous rendu à la gare ?

— J’ai pris un fiacre, faute de taxi-auto.

À quelle heure vous êtes-vous embarqué ?

À vingt-deux heures vingt.

— Vous n’avez gardé aucun souvenir caractéristique de votre arrêt à Paris ?

— Si. Lorsque je suis revenu du Carlton, deux jeunes femmes m’ont donné des fleurs.

Le docteur avait rigoureusement alterné les questions.

— Êtes-vous d’accord ? — fit-il d’une voix tremblante.

— Oui.

Un même frémissement sembla se communiquer aux autres témoins ; les deux soldats étaient presque calmes.

— Eh bien ! — cria Formental avec fièvre… — Que pensez-vous vous-mêmes de votre aventure ?

Celui vers qui il s’était tourné répondit :

— Elle devrait me confondre… et cependant, d’une façon étrange, elle correspond à quelque chose de mystérieux qui est en moi. Je sens profondément, sans que je puisse en rien définir pourquoi ni comment, qu’un événement extraordinaire a rompu l’unité de mon être. Une part de moi-même est hors de moi !

L’autre écoutait, comme on écouterait l’écho de sa propre voix. Il dit :

— Une part de mon être est en vous !


Le docteur tira sa montre et constata que la confrontation avait duré beaucoup plus longtemps qu’il ne l’avait prévu.

— J’espère que cela ne vous a pas fatigués ? — fit-il avec une nuance de remords.

Les blessés eurent un sourire grave :

— Cela nous a reposés. Nous sommes bien plus forts et plus dispos.

— Cependant, — reprit craintivement Formental, — l’entrevue ne peut-être prolongée…

Ils baissèrent la tête. L’interne pressa sur un bouton qui commandait une sonnerie électrique. Deux infirmiers se présentèrent et, sur l’indication du major, enlevèrent un des blessés.

Une demi-minute s’écoula :

— Ah ! soupira l’autre…

Et, d’une voix éteinte :

— La fatigue !… Elle avait disparu… Elle retombe sur moi comme un bloc. Tout est ralenti… tout est nébuleux et sinistre…

On eût dit qu’il avait diminué. Ses yeux étaient plus creux, une pâleur tragique envahissait les joues. Il ajouta :

Il a emporté ma force… Docteur, ne me laissez pas seul, ne me laissez pas sans l’autre. Maintenant, j’en ai la certitude : sans lui, ma vie est fragmentaire

— J’en étais sûre ! — balbutia Diane Montmaure.

La porte se rouvrit. L’interne, qui avait accompagné le blessé, entra vivement :

— Il se plaint là-bas… Il prétend que sans son… semblable, il n’a plus d’énergie et qu’il souffre.

Formental mit sa main sur ses yeux. Ses lèvres s’agitaient, mais on n’entendait qu’un chuchotement incompréhensible. À la fin, il dit :

— Il faut nous rendre à leurs vœux… ils savent mieux que nous ce qui leur convient.

Louise de Bréhannes murmurait :

« Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »


V


Augustin de Rougeterre se tenait, sous son chêne rouvre, dans son jardin de l’avenue Malakoff. Ce chêne avait vécu là, sous les rois, la Première République et l’Empire, avec d’autres chênes : tous descendaient d’une lignée millénaire, qui formait une forêt dans la Gaule celtique. Maintenant, il était seul. Il avait sept cents ans. Ses creux ressemblaient à des cavernes, son écorce rappelait les vieux rhinocéros, vingt branches, épaisses comme des troncs, produisaient des myriades de folioles tremblotantes.

Le comte Augustin aimait cet arbre. Par les soirs de tempête, il croyait entendre les clameurs des chevaliers et des hommes d’armes partant pour la bataille, ou la voix des antiques cornemuses.

C’était un homme amer, taciturne et pieux. Il avait fait la guerre, la guerre des brousses, des savanes, des marécages et des rocs. Et, en août, ayant voulu reprendre le harnais, il s’était vu trahir par ses infirmités.

Dans le déclin du jour, il rêvait sauvagement. Le Temps et les Débats gisaient à ses pieds. Du vingt août jusqu’à la Marne, il avait failli mourir de haine et de rage. Puis, des fables magnifiques avaient renouvelé sa sève… Ce soir, il était aussi mélancolique et aussi ardent que ces nuages de feu et de fumée qui cachaient le soleil mourant.

Il ne comprenait pas cette guerre. Elle était couverte d’une exécrable brume ; elle enfouissait l’héroïsme dans des cavernes, elle dévoilait des ennemis plus abjects que les Niams-Niams ou les Têtes Plates.

Le Temps donnait un communiqué favorable. Augustin de Rougeterre fit un signe de croix et dit à voix basse : « Levez-vous, Seigneur, en votre colère : signalez votre puissance contre nos ennemis… Que le mal qu’ils ont fait se retourne contre eux, que leur injustice retombe sur leur tête… »

Il avait les mains jointes ; les souvenirs de sa jeunesse se levaient avec la prière…

Puis, il tira une lettre de sa poche et la relut :

— Qu’est-ce que cela signifie ? Pierre est-il devenu fou ?… Ou m’a-t-il écrit pendant un délire ?

Il s’assit sur un banc de porphyre et retomba dans son rongement. Les nues crépusculaires passaient lentement au-dessus du rouvre… Un domestique parut qui apportait une carte :

— Bon ! J’y vais !

Augustin se leva et marcha roidement vers l’hôtel.

Deux soldats l’attendaient dans le petit salon.

Il eut un geste brusque, puis, ses yeux s’étant fixés sur les visiteurs, il demeura paralysé : chacun des deux visiteurs était l’image parfaite de l’autre, et leurs images étaient celle de Pierre de Givreuse.

Un souffle passa sur le vieil homme, presque de l’épouvante ; il dit d’une voix creuse :

— Lequel de vous est mon neveu ?

Les soldats échangèrent un regard ; l’un deux répondit :

— Nous croyons être, l’un et l’autre, Pierre de Givreuse.

Le comte eut un sursaut qui marquait la stupéfaction avec une nuance de colère :

— Est-ce une mystification ? — cria-t-il. — L’heure est abominablement mal choisie.

— Hélas ! C’est la plus profonde vérité ! — fit celui qui n’avait point parlé.

Leurs voix étaient pareilles comme leurs visages. Une angoisse subite saisit Rougeterre ; ses tempes se couvrirent de sueur. C’était une âme violente, où les sentiments naissaient par blocs. Il ne savait en ce moment ni ce qu’il pensait, ni ce qu’il croyait ; le surnaturel entrait à pleines baies :

— Soit, — dit-il, — chacun de vous imagine être Pierre de Givreuse. Mais, pas plus que moi, vous ne doutez que l’un de vous soit victime d’une illusion ?

Ils baissèrent la tête et ne répondirent point.

— Il n’est pas possible que vous en doutiez ! — affirma Augustin avec angoisse et indignation.

Alors, celui qui avait parlé d’abord, dit tout bas :

— Nous en doutons !

Cette réponse exaspéra le vieillard :

— On peut douter de tout, hors la parole divine… on ne peut douter de l’identité des êtres. Vous êtes deux ? Vous ne niez pas que vous soyez deux ?

Il tremblait, d’exaltation, de révolte et de crainte mystique.

— Nous croyons être deux… nous n’en sommes pas sûrs !

Hagard et farouche, Rougeterre demeura muet pendant une interminable minute. Ses lèvres avaient blanchi, ses joues tremblaient. À la fin, il balbutia :

— Si c’est une épreuve, ô mon Dieu ! ayez pitié de moi… j’ai le cœur contrit et humilié… ne m’abandonnez pas aux pièges de celui qui nous tente depuis la première femme !…

Puis, passant la main sur son visage, il reprit quelque sang-froid :

— Il y a une logique même dans le surnaturel, — dit-il… — Si vos esprits ne sont pas égarés, vous devez avoir la certitude que vous êtes entièrement distincts l’un de l’autre.

— Nous voyons bien, — répondit celui qui était le plus éloigné du vieil homme, — que nous sommes deux… mais nous savons aussi que toute notre vie passée nous est commune… Nous nous sommes longuement entretenus. Chacun de nos souvenirs coïncide… sans aucune espèce d’exception, sauf à partir du moment où nous nous sommes réveillés à l’ambulance de Viornes. Interrogez-nous séparément sur notre enfance et sur notre jeunesse… Confrontez vos souvenirs avec les nôtres… vous aurez comme nous la conviction que rien de ce qui est arrivé à l’un n’est étranger à l’autre… rien ! La dualité ne remonte qu’à quelques semaines. Pour tout ce qui s’est passé à Viornes et à Gavres, pour les incidents de notre voyage commun de Gavres à Paris, nos personnalités sont certainement distinctes… avec une réserve cependant… C’est que nous n’avons la plénitude de nos forces et de nos facultés que lorsque nous sommes réunis. Dès qu’on nous sépare, nous nous affaiblissons, le timbre de nos voix change, nos mémoires sont moins sûres, nos pensées moins vives et moins complètes, notre sensibilité atténuée, notre vue et notre ouïe moins nettes.

Ces paroles désespéraient Augustin de Rougeterre. Il tentait d’échapper à la certitude qu’elles exhalaient et qu’elles faisaient pénétrer au tréfonds de son âme. Il ne voulait pas être convaincu, ou du moins il voulait confusément ne pas l’être si vite. Mais le temps semblait aboli ; une abondance prodigieuse d’impressions envahissait le vieux gentilhomme et trouvait un écho puissant dans son mysticisme.

— C’est bien, — dit-il enfin, avec une sorte de fatalisme, — je vais vous mettre à l’épreuve. Qu’un de vous deux veuille bien me suivre.


L’un d’eux se leva. Augustin le mena, à travers la galerie, dans son cabinet de travail.

Là, il ouvrit un tiroir, choisit un petit album et, à la deuxième page, il montra un dessin à la plume qui représentait une jeune femme.

— Qui est-ce ? — demanda-t-il.

— C’est ma grand’tante Pauline de Rougeterre.

— Et qui a exécuté le dessin ?

— C’est vous-même, mon oncle !

Le dessin n’était pas signé.

Le visage d’Augustin marqua une émotion très douce. Il se pencha brusquement vers le jeune homme et l’embrassa. L’autre lui rendit le baiser avec une tendresse évidente, mais une singulière roideur.

— Voyons, — reprit le vieillard :

Il montra une douzaine de daguerréotypes et de photographies plus modernes : Pierre de Givreuse les reconnaissait toutes. Enfin, avec un petit tremblement, Augustin ouvrit une minuscule boîte d’écaillé où étincela une bague sertie d’émeraudes :

— C’est un bijou de famille, — fit gravement le soldat… — Il a appartenu à mon arrière-grand’mère, la marquise Catherine de Givreuse, morte sur l’échafaud, en janvier 1794.

— Il n’y a aucun doute ! — affirma le vieil homme. — C’est toi qui es mon neveu Pierre.

— Attendez ! — répondit le jeune homme avec lassitude. — Vous n’avez pas entendu mon… compagnon.

Rougeterre secoua la tête. En ce moment, sa conviction était faite : si l’aventure lui apparaissait toujours extraordinaire, elle lui semblait moins surnaturelle. Il dit cependant :

— Nous verrons… Veux-tu m’attendre dans le hall ?

Il accompagna Givreuse et alla chercher le second soldat. Puis il montra le dessin qui représentait la jeune femme. Comme l’autre, celui-ci reconnut Pauline de Rougeterre et attribua le dessin à l’oncle.

Alors, l’âme du comte se remplit de ténèbres. Et à mesure que le soldat reconnaissait les portraits assemblés dans l’album, le sentiment du prodige revenait avec une puissance accrue :

— Ai-je perdu la raison, oh ! mon Dieu !… La folie suffirait à tout expliquer… Suis-je fou ?

Il se contempla dans une glace, puis il se tâta comme il arrive dans les songes.

— Non !… Si j’étais fou, je n’aurais pas ces doutes… je n’aurais pas ce retour sur moi-même… mais alors, l’univers est effroyablement différent de ce que j’imaginais…

Du fond de l’inconscient, ces paroles montèrent à ses lèvres :

— Un seul Dieu en trois personnes… pourquoi pas un homme en deux personnes… et peut-être… pourquoi pas tous les hommes en deux personnes ? L’homme est à l’image de Dieu… et si Dieu est la somme de tous les savoirs… il est aussi la somme de tous les mystères… Il ne nous révèle les savoirs et les mystères que selon des volontés ou des circonstances que lui seul dirige… Que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel !

Il se tourna vers le soldat et le pressa sur sa poitrine :

— Toi aussi, tu es Pierre de Givreuse ! — balbutia-t-il.

Puis, remarquant que le jeune homme était pâle et défait :

— Qu’as-tu, mon enfant ?

— Ce n’est rien… La fatigue d’être sans lui.

— Allons le rejoindre !


Qu’allons-nous faire maintenant ? — demanda Rougeterre, quand ils se retrouvèrent tous trois dans le hall. — Certainement vous n’avez pas revu votre mère.

— Comment l’aurions-nous osé ? Il nous fallait vos conseils. Si nous paraissions ensemble devant elle, à l’improviste, son émotion serait terrible… Et si nous paraissions séparément, elle s’effrayerait de notre évidente faiblesse. Il est désirable que nous ne nous séparions pas et que notre dualité paraisse seulement extraordinaire. Voici ce que nous avons imaginé. L’un de nous ne serait pas Pierre de Givreuse. Une ressemblance, même inouïe, surtout si elle est annoncée d’avance, provoquera sans doute une extrême surprise, mais non de l’effroi ou de l’angoisse… Notre mère comprendra qu’une amitié fervente ait pu naître entre nous… semblable à l’affection des jumeaux.

Augustin réfléchit quelque temps. Ses pensées s’ordonnaient avec beaucoup de peine. L’évidence d’une intervention surhumaine lui semblait maintenant éclatante. Tantôt, il entrevoyait une Volonté sinistre et tantôt la plus merveilleuse faveur de l’Au-Delà.

Il répondit, hagard :

— Je ferai ce que vous voudrez ! D’ailleurs, votre idée me semble raisonnable. Il faut toutefois nous entendre sur certains détails… Mais…

La pâleur et la rougeur se succédaient sur ses tempes. Sa voix s’abaissa jusqu’au chuchotement :

— N’avez-vous aucun souvenir… de quelque chose d’étrange… un souvenir qui pourrait ressembler à un rêve ?

— Rien. Entre le moment où je suis tombé sur le champ de bataille et le moment où nous nous sommes réveillés, notre mémoire est vide.

— Complètement ?

— Complètement.

— Dieu ne veut pas qu’on sache ! — fit le comte en joignant les mains. — Que sa volonté soit faite…


VI


Quand madame de Givreuse eut entendu le récit que venait de lui faire Augustin, elle demeura éperdue. Puis, elle demanda :

— Et vraiment, la ressemblance vous paraît absolue ?

— Peut-être existe-t-il quelques faibles, très faibles différences. J’étais trop ému pour les discerner… Mais il semble impossible de soutenir que l’un ressemble plus à Pierre que l’autre !

— Je crois que je ne m’y tromperai point ! — fit rêveusement madame de Givreuse. — Les mères ont un sens de plus, Augustin.

Elle souriait maintenant. Un univers montait en elle, innombrable, qui semblait se perdre dans l’éternité.

Elle cria avec passion :

— Pourquoi n’est-il pas encore auprès de moi ? Comment a-t-il pu me faire attendre ?

— À cause de sa tendresse même… Il a craint…

Elle interrompit fougueusement :

— On m’a caché quelque chose ?… Ses blessures ?…

— Elles n’ont aucune gravité… Mais il est encore maigre et pâle. Sans doute, il aurait pu t’annoncer son retour ; il a craint l’incertitude de la poste et du télégraphe.

Déjà, elle s’était calmée. Une douceur ardente s’exhalait de son visage clair que l’âge n’avait pu ternir, et qu’à peine parcouraient quelques rides fines comme des fils de la vierge. Elle avait les mêmes yeux que Pierre de Givreuse et de grands cheveux à la Montespan où la soie d’or se mêlait d’écheveaux argentés.

— Ah ! qu’il vienne vite ! — chuchota-t-elle.


Elle était debout quand ils entrèrent ; elle s’élança à leur rencontre, mais son élan se brisa, tant la surprise fut profonde.

Et elle demeurait ensemble consternée et ravie, s’efforçant de distinguer entre son fils et l’étranger. De fines dissemblances se décelaient à son regard aigu. La face de l’un semblait légèrement plus large que celle de l’autre ; le grain de leurs peaux n’apparaissait pas identique ; elle n’eût su dire lequel ressemblait davantage à Pierre.

— Mon fils ! — cria-t-elle, avec l’espoir sourd que cet appel ferait naître une émotion révélatrice.

Les deux visages exprimèrent le même trouble. Enfin, une voix voilée et hésitante répondit :

— Ma mère !

Déjà elle étreignait celui qui venait de répondre.

Mais elle surprit dans le regard de l’autre une tendresse tremblante qui la bouleversa :

— Soyez le bienvenu, — dit-elle, en lui tendant la main…

» On m’a dit que votre amitié est parfaite.

Elle soupira, elle ajouta involontairement :

— Et comme je le comprends !

Elle embrassa encore celui qui avait répondu à son cri… puis, mue par une impulsion irrésistible, elle mit ses deux mains sur les épaules de l’autre.

Tout de suite, elle les retira. Une foule de contradictions la tourmentait, où la contrainte se mêlait à la joie, où des soucis obscurs entravaient l’espérance.

On entendit un pas léger et, dans l’embrasure de la porte, parut une étincelante fille des hommes.

Elle s’avançait avec le rythme d’une pêcheuse des Cyclades, mais grande, un visage du Nord, les joues fines et fluides, les yeux variables comme les vagues, la chevelure en crinière, noire et moirée de cuivre.

En voyant les deux hommes, elle poussa un cri qui était presque une plainte.

Puis, elle s’immobilisa, les pupilles élargies, tandis qu’ils la contemplaient, tout pâles.

— Seras-tu plus clairvoyante que moi, Valentine ? — murmura madame de Givreuse… — Je n’ai pu reconnaître Pierre.

La jeune fille les observait, concentrant son attention et faisant appel à cette mémoire des formes et des couleurs, si vive à son âge.

Enfin, découragée :

— Je ne sais pas !


VII


Les jours passèrent. Peu à peu l’invincible habitude rendait normale une des plus étranges aventures qui soient racontées dans les annales de l’homme. Madame de Givreuse s’habituait à la double présence de celui qu’elle croyait son fils et du fantastique inconnu, qui avait pris le nom de Philippe Frémeuse. Pendant deux semaines, les jeunes hommes ne sortirent point — hors quelques promenades furtives, le soir, dans les rues les plus désertes. Ils ne se quittaient guère. Non seulement, leurs forces et leurs facultés décroissaient lorsqu’ils n’étaient pas ensemble, mais il leur venait une sorte d’épouvante, le sentiment d’une affreuse solitude.

Cependant, une très lente métamorphose se faisait dans leurs êtres physiques et mentaux. Leur peau fut moins diaphane, leur teint moins terne, et leurs cheveux parurent plus épais. Leur densité aussi augmentait de trente-sept kilogrammes qu’ils pesaient au début de leur séjour à Gavres, ils étaient parvenus à quarante-quatre.

C’est avec Valentine de Varsennes que leurs relations étaient le plus singulières. Cette jeune fille vivait depuis trois ans avec madame de Givreuse lorsque la guerre éclata. Valentine avait d’abord l’aspect d’une enfant. Des voyages, une passion dure et fugitive, absorbaient Givreuse. C’est deux mois avant la guerre, qu’il commença d’aimer la jeune hôtesse d’un amour qui demeura secret : Pierre concevait qu’aucune aventure passagère n’était admissible. Tel le droit d’asile au moyen âge, le privilège de l’hospitalité conférait à mademoiselle de Varsennes des droits sacrés. Toute autre fin qu’un amour « pour le mieux et pour le pire » apparaissait condamnable.

Il attendit que le temps marquât la signification réelle des circonstances. Quand la guerre éclata, il n’avait plus d’incertitude pour lui-même, mais il discernait mal les sentiments de Valentine. Elle les ignorait. Elle n’avait pas une âme simple. Son inexpérience était plus complexe que beaucoup d’expériences. Dans la féerie de l’éclosion, la souffrance est aussi forte que la joie, quelque horreur se mêle à la grâce et des craintes subtiles rendent chaque vœu redoutable. On est un pauvre être soumis à des puissances qu’on sent souvent brutales, et le désir est balancé par des mystères menaçants…

Elle n’en éprouvait pas moins un goût vif pour Pierre : il fut la seule figure d’homme qu’elle admit dans ses songeries.

Quand ils se séparèrent, trop de chances mauvaises barraient l’avenir. À la minute sinistre des adieux, il y eut un grand éclair entre eux mais aucune parole.

Les deux soldats gardaient un souvenir indescriptible de cette minute. À la vue de Valentine, ils eurent un tressaillement de résurrection, et chacun sut que ses impressions étaient identiques à celles de l’autre.

Ils n’en ressentirent aucune jalousie. Quand ils réfléchissaient, ils étaient abstraitement contraints de se considérer comme des rivaux. Sans influer sur leurs sensations, en tant que leurs sensations se rapportaient à eux-mêmes, cette conviction avait une action sur leurs rapports avec Valentine. Ils aimaient en silence, furtivement ; ils ne voyaient aucune issue à leur amour ; ils concevaient qu’il serait odieux de ne pas le cacher.

Cette situation désorientait la jeune fille. C’était souvent une détresse obscure, parfois une sorte de honte qui se ramifiait dans les plus délicates régions de l’âme, un étonnement mêlé de consternation ou une curiosité ardente et triste. La minute palpitante des adieux, le grand éclair jailli de l’inconscient, étaient les plus éclatants souvenirs de Valentine. Ils créaient la fine substance de ces rêves qui croissent à la manière des organismes et dont les racines trempent aux mystères de la vie.


Pendant l’absence de Pierre, l’amour était venu, aussi furtif que les petites stellaires au fond des bois. Toute l’inquiétude, toute la douleur de la guerre s’y mélangeaient, mais aussi les forces inlassables qui construisent et reconstruisent… Sa complexité et ses détours étaient des nuances d’âmes, non des ambiguïtés, ni des équivoques…

Depuis le retour, des éléments terrifiques se mêlaient à des éléments si troubles que toute la réalité du monde en était bouleversée. Et pourtant l’amour subsistait. Il subsistait fantastiquement. C’était un homme que Valentine aimait, « celui qui vivait naguère au château de Givreuse et dont l’identité était certaine ». Mais comment le discerner de l’autre ? Lorsqu’elle se trouvait seule avec celui qui tenait le rôle de Pierre, il ne semblait plus pareil à lui-même, il n’était qu’en partie présent. Et cela correspondait à une réalité. Seul, chacun revêtait une apparence imparfaite, ambiguë et ressemblait moins à Givreuse…

Elle tentait vainement de raisonner. Toute logique devenait fausse, insuffisante, misérable.


Pour hâter la guérison des blessés, madame de Givreuse résolut de repartir pour la campagne.

Ils rentrèrent dans le château de Givreuse, dont l’aile gauche seule est habitable. C’est le domaine des chauves-souris. Elles partagent le granit avec les corneilles, les oiseaux de mer et les martinets. Le peuple des ajoncs et des genêts a tracé sa route dans les ruines, les vents de l’Atlantique rugissent sur les rouvres trapus, et les hérissons sortent comme des fantômes rebroussés, au clair des étoiles.

Mais l’aile gauche est confortable. La pierre est sèche, les baies ouvrent de larges yeux au soleil qui naît sur la plaine et meurt dans les eaux. Des cheminées grondantes consument les ajoncs, les pins et les chênes. Les murs sont du même granit que les falaises, indestructibles, sauvages et rassurants.

Dans ce refuge farouche, les soldats et mademoiselle de Varsennes vécurent une existence émouvante. À peine s’ils en sentaient l’étrangeté. La palpitation éternelle du cœur des eaux, le grondement des marées, les ouragans chargés de l’odeur des terres lointaines, les nuits immenses, les pierres antiques du château qui retenaient le souvenir des générations jadis tumultueuses, et là-bas, sur une plaine désertique, les dolmens et les cromlechs imprégnés de l’âme primitive, toute l’ambiance s’adaptait aux choses mystérieuses.

L’amour suivait sa voie comme la gravitation, comme les rayons qui voyagent dans la nuit interstellaire, comme les âpres semences des ajoncs et des ronces : parce qu’il contient l’Énigme totale, il s’adapte à toutes les énigmes.

Il croissait en Pierre et Philippe, d’autant plus fort qu’ils étaient plus faibles. Il croissait en Valentine, douloureux et craintif, aussi chaste que ce fleuve d’argent qui, par les grands soirs, semblait couler de la lune sur les flots intarissables.

Cependant, les jeunes hommes ne cessaient de se métamorphoser. Une alimentation intensive leur rendait les énergies perdues et augmentait rapidement leur densité. L’anomalie troublante qu’on avait remarquée à Gavres, diminuait. Vers le milieu de novembre, ils pesaient chacun cinquante-cinq kilogrammes environ, sans que leur embonpoint eût subi une variation sensible. À la vérité, le visage était presque normal ; les joues n’étaient plus aussi creuses, mais le reste du corps demeurait svelte et maigre.

Il se faisait aussi une métamorphose psychique ou plutôt physiologique. S’ils éprouvaient toujours la même tendresse l’un pour l’autre, leurs nerfs supportaient mieux les intervalles de séparation. Il fallait maintenant un temps assez long pour qu’ils ressentissent dans toute son intensité l’impression de faiblesse, d’angoisse et de solitude que causait à chacun des deux l’absence de l’autre. Sans doute, dès qu’une certaine distance les séparait, Philippe et Pierre ressentaient vite du malaise ; mais ce malaise était tolérable pendant plus d’une heure. Ce n’est qu’ensuite qu’il commençait à devenir une souffrance et à donner une sensation de grande fatigue. Ils ne se soumettaient pas volontiers à une telle épreuve, mais ils en admettaient l’utilité. Et quelqu’un les y obligeait…

Car une personnalité sagace et énergique leur donnait ses soins et leur imposait sa volonté. C’était le vieux neurologue. Bernard Savarre, dont on voyait le sanatorium, au delà de la grande falaise, au milieu d’une lande. On n’y soignait que des créatures étranges.

Quatre bâtiments, séparés par des jardins, abritaient les malades, classés selon leurs tares. Quoiqu’il vécût depuis vingt-cinq ans avec des neurasthéniques et des déments, Savarre gardait une âme saine, tandis que la singulière influence des désordres nerveux, dont la contagion offre des analogies étroites avec celle des maladies microbiennes, à chaque instant frappait un médecin, un infirmier ou une infirmière.

Savarre demeurait invulnérable ; son immunité l’étonnait lui-même.

C’était un esprit aussi libre que le comporte l’infirmité humaine. Il n’avait remplacé ses croyances religieuses par aucune des superstitions des hommes de science. Rien ne lui semblait incroyable. Selon lui, l’absurde n’existait point ; et toute contradiction pouvait être une apparence :

— Qu’est donc la raison, sinon une cristallisation d’antiques expériences ? — disait-il. — Depuis les temps historiques, nous avons vu sombrer plusieurs de ses meilleures escadres. Comme Platon semble déjà incohérent et Aristote dérisoire ! Pourtant, ce furent d’incomparables cervelles. Croyez bien qu’elles feraient des nouvelles constructions un usage merveilleux et qui dépasserait un peu les manœuvres de Comte, de Spencer ou du jeune Nietzsche.

Pourtant, le cas de Givreuse l’avait abasourdi. Il cherchait un équivalent dans les textes millénaires et n’en trouvait point :

— Il y a bien, — disait-il, — des histoires aussi désorbitées mais elles sont imaginaires. Il s’agit de savoir si celle-ci est réelle. Si elle l’est, nous entrons dans une norme inédite — et avec elle toute la vie terrestre.

Il s’acharna à revérifier les preuves. Elles valaient celles des plus sûres découvertes scientifiques. L’anomalie des densités le frappait plus que tout. Au moment où il reçut les premières confidences, le poids respectif des jeunes hommes ne dépassait pas encore quarante-cinq kilogrammes. Ce poids était en disproportion flagrante avec le volume des chairs et des squelettes. Philippe ou Pierre, tels qu’ils apparaissaient, devaient atteindre chacun soixante-dix kilogrammes environ. Et l’on savait, avec une entière certitude, qu’avant son départ, Pierre en pesait soixante-seize.

Savarre s’enquit aussi, avec insistance, de l’endroit où Pierre était tombé ; il nota que cet endroit n’était pas le même que celui où on les avait ramassés.

— Le lieu où s’est produit le phénomène a fatalement une importance. Que l’événement soit biologique, psychique ou social, — remarqua-t-il un soir qu’il causait avec le médecin des Givreuse, homme tellement sûr qu’on ne lui cachait rien.

— Dans l’espèce, qu’entendez-vous par événement social ?

— J’entends quelque substitution, si improbable qu’on serait tenté de la tenir pour impossible, mais qu’il faut pourtant faire entrer en compte.

Ils marchaient sur les murailles de l’enceinte, sous un tiers de lune jaune qui descendait vers la plaine des flots. Leurs barbes blanches jetaient des lueurs argentines. Il y avait autour d’eux la même énigme que ne sentaient pas encore les arthropoïdes des âges tertiaires mais qui déjà tourmentait sourdement ceux qui avaient levé les lourds granits parmi les fougères.

— Que croyez-vous ? — demanda timidement le médecin des Givreuse.

— Rien encore. Tout est suspendu. Mais y a-t-il beaucoup de faits scientifiques plus sûrs que l’unité de ces deux hommes ?

L’autre tressauta. Il jeta un regard de biais à Savarre :

— L’unité ? Vous pensez donc qu’ils sont l’un et l’autre Pierre de Givreuse ?

— Je pense que je n’ai aucune raison d’en douter. Il n’existe, dans les archives de l’identité, aucune preuve mieux établie que les preuves de cette unité — n’était le caractère de l’événement. Je ne dis pas, remarquez, que ces deux hommes ne soient qu’un seul homme, encore que leur dualité m’apparaisse moins complète que toute autre dualité humaine, mais je dis que tout m’excite à admettre qu’ils ont été formés à l’aide d’un seul homme.

— Voyons ! — se récria Morlay, dont le bon sens s’insurgeait, — vous ne voulez pas suggérer que l’un et l’autre sont une partie de Pierre.

— C’est au contraire ce que je veux dire… J’ai fait le tour de toutes les combinaisons imaginables… imaginables pour moi : à moins de recourir à la substitution, je ne vois que le dédoublement.

— Mais c’est impossible !

— C’est seulement contraire à toute l’expérience humaine. On n’a jamais vu un homme, un lion, une grenouille, un poisson, un crabe former par « bipartition » deux hommes, deux lions, deux grenouilles, deux poissons, deux crabes. Cela n’empêche pas que la bipartition est le mode primitif de la génération, et que, pendant une période qui est peut-être la plus longue de l’histoire des vivants, c’est en se divisant en deux que les êtres se multiplièrent… Et n’oublions pas, cher ami, que notre corps contient une multitude de cellules qui procèdent ainsi…

— Alors, vous supposez que Pierre de Givreuse…

Morlay s’interrompit, tellement l’hypothèse lui semblait ressortir à la démence.

— Je ne suppose encore rien, cher ami… Je me borne à donner une des deux conclusions que m’impose mon infirme logique… Cette conclusion, déjà terriblement falote en elle-même, l’est plus encore si on cherche à la préciser… Il faudrait en effet supposer non seulement que chaque cellule de Pierre de Givreuse s’est divisée en deux cellules, mais encore que toute la partie minérale ou pseudo minérale du corps s’est divisée d’une manière analogue : par exemple que chaque cheveu est devenu deux cheveux, que les éléments osseux se sont scindés particule par particule… et cela très rapidement. Il est clair que c’est d’une absurdité monstrueuse… Mais l’absurde ne doit jamais nous arrêter : l’histoire des sciences nous le montre à chaque pas.

Ils se turent. Le tiers de lune jaune était devenu rouge et allait plonger dans les flots. Des chouettes élevaient leurs voix de nécromanciennes.

— Si c’était pourtant un miracle ?

— Ce serait un miracle !… Mais ce mot a-t-il un sens ? Il suppose que nous croyons à des lois naturelles absolues — et qu’il faut un autre absolu pour les rompre. Je n’ai jamais cru qu’à des lois approximatives, susceptibles de « ruptures » ou même de disparition. Ce que nous savons du monde est absolument négligeable. Je me suis depuis longtemps gardé de bâtir un système général sur une base aussi microscopique ! Je vis sur des petits systèmes aléatoires ; je ne suis pas leur serviteur… C’est eux qui me servent. De quoi voulez-vous que je m’étonne ?

— Alors, si cela ne s’expliquait jamais ?

— Ce serait un petit fait de plus à ajouter à l’infini des faits inexplicables. Du reste, tout est inexplicable, au fond. L’explication humaine n’aboutit qu’à ranger parmi les choses familières ce qui ne nous était pas familier. Seulement les choses familières ne sont pas plus connues que les autres !…


VIII


C’était un jour d’hiver mou et charmant, où de longs nuages se poursuivaient au-dessus des flots intarissables. Des barques de pêcheurs voguaient très loin, étrangement nettes, et qui, toutefois, semblaient enveloppées d’une brume. Deux frégates aux ailes tranchantes planaient sur les îles, un grand goéland cinglait dans la majesté douce de l’heure, tandis que la mer, soulevée d’un battement ample et jeune, semblait au matin de sa naissance, dans les temps éternels.

Les deux soldats avaient accompagné Valentine sur la plage. Les falaises élevaient des citadelles chaotiques, où se creusaient des cavernes dont les plus hautes abritaient encore des hommes au moyen âge.

Les promeneurs marchèrent longtemps en silence. Il y avait plénitude de vie dans leurs poitrines. Autour d’eux, la nature était, comme toujours, une amie et une ennemie. Ils puisaient la force en elle, à chaque respiration, mais elle les enveloppait aussi de sa perpétuelle menace et de son inlassable destruction.

L’amour qui les exaltait était une émanation d’elle — comme elle, il les emplissait constamment d’énergie heureuse, et comme elle, il ne cessait de leur souffler l’inquiétude. Cette belle fille dont les jupes frémissaient au vent, ce visage pâle et plus nuancé que les nuages, et le fruit écarlate de cette bouche, leur chantaient un hymne plus passionné que les vents d’équinoxe.

Ils étaient maintenant pleins de force, quoique leur marche fût un peu boiteuse, par suite de leurs blessures. Les grandes émotions de la guerre rendaient leur tendresse plus grave. Ils voulaient renaître dans d’autres créatures ; le sang de leur race se fût révolté d’être stérile.

Un destin funeste voulait qu’ils fussent rivaux.

Ils y songeaient en suivant la silhouette fine sur les galets et les sables ; ils en souffraient, mais non par jalousie. Aucune jalousie ne pouvait naître en eux. Comme au jour où ils s’étaient vus pour la première fois, ils avaient l’un pour l’autre une inclination qui venait des sources de l’être et que rien ne briserait jamais. Était-il possible qu’un des deux souffrît et se sacrifiât ?

Dans son innocence, Valentine croyait aimer celui qui avait pris le nom de Pierre de Givreuse. Mais loin de le mieux distinguer de l’autre, chaque jour, elle le distinguait moins. Il lui semblait qu’ils étaient encore plus identiques que naguère et elle ne se trompait pas. Au début, on percevait une différence dans le grain de la peau, et, pour des regards très subtils, une faible différence dans la largeur des visages. C’est ce qu’Augustin de Rougeterre avait un jour caractérisé en disant :

— L’un est un peu plus vertical, l’autre un peu plus horizontal !

Cette différence avait disparu. Le grain de la peau était identique ; les deux faces ne se distinguaient plus l’une de l’autre par aucun indice, même léger…

Il n’y avait plus d’autre signe que la différence des costumes. Souvent, à l’insu de madame de Givreuse et de mademoiselle de Varsennes, ils échangeaient leurs habits, et alors, celui qui avait accepté le rôle de Philippe devenait Pierre. Ces changements correspondaient à un besoin sentimental : ils permettaient à chacun de vivre tour à tour dans une intimité plus filiale avec leur mère.

La plage était déserte. Pourtant, ils avaient rencontré une pêcheuse de crevettes, puis deux adolescentes. Leur ressemblance n’excitait guère d’étonnement. Elle était devenue familière.

Tout le monde croyait à l’histoire que Rougeterre avait racontée à madame de Givreuse. À peine si cette histoire paraissait maintenant étrange : la nature et les miroirs ont adapté l’imagination humaine, depuis des millénaires, aux plus merveilleuses ressemblances.


L’un des deux se trouva seul avec Valentine : c’était celui qui, ce jour-là, figurait Pierre de Givreuse.

Une brise faible et tiède s’était levée, qui venait de la mer, et qui apportait les effluves du large avec un léger goût d’orage. La jeune fille devenait nerveuse. Parce que sa vie avait été si parfaitement purifiée par l’éducation et par une docilité naturelle aux règles, Valentine subissait les instincts qui sont en nous, sans aucune lumière pour les éclairer. Ses lectures, triées avec soin, la laissaient dans une ignorance que jamais elle n’essayait de rompre.

Pour tout ce qui intéresse l’essentiel de la destinée féminine, elle était pareille à un petit enfant, alors que, par ailleurs, la nature l’avait faite pour un grand amour. Ce qui naissait en elle, l’agitait magnifiquement, comme un ouragan dans les ténèbres. Elle savait seulement qu’elle devait partager le destin d’un homme, et elle y consentait. Mais elle tremblait devant une réalité formidable ; il y avait deux images du même homme. Ce drame, qu’elle était incapable de formuler, troublait ses jours et ses nuits.


Ils parvinrent dans un fantastique pays de pierres taillées. Elles s’étalaient au pied des falaises, dans un « tumulte muet », elles évoquaient une œuvre de cyclopes, des villes primitives, des cimetières de granit, des tours aiguës, des pyramides, des ruines de cathédrales. Pourtant, la mer seule travaillait là, depuis des centaines de millénaires, avec la collaboration des ouragans et des tempêtes.

Valentine contemplait les vagues montantes. Elles s’élançaient sur les pierres avec ces longs mugissements qui étonnaient les antiques aèdes ; elles semblaient d’immenses troupeaux de bêtes fabuleuses, aux fourrures blanches, aux peaux vertes ; elles entraient dans les détroits de granit et en ressortaient brisées. Du large, d’autres troupeaux accouraient, intarissables, qui semblaient devoir monter au delà des falaises et noyer la terre. Mais la force qui les massait du fond de l’étendue était la même qui devait marquer leurs bornes et les chasser.

— Vous souvient-il ? — murmura timidement le soldat. — C’est ici que nous fîmes notre dernière promenade… avant la guerre… Que de fois je vous ai évoquée, debout sur une pierre rouge… avec vos cheveux presque dénoués… Une barque mince comme un croissant de lune passait à l’occident… le soir venait… déjà les feux d’un phare et ceux d’une étoile se croisaient à travers l’étendue. C’est le plus grand souvenir de ma vie…

Elle tourna vers lui ses beaux yeux celtiques ; l’aveu muet fut plus fort que des paroles. Ils frémissaient de jeunesse, d’ardeur et de rêve…

Mais quand l’autre approcha, Valentine fut saisie d’une angoisse intolérable. Elle eut la certitude que lui aussi l’aimait et qu’il n’y avait aucune raison essentielle pour qu’il fût rejeté. Il y avait de l’horreur, de la pitié, du remords en elle. Tout ce qu’elle pouvait se dire échouait devant un instinct d’autant plus impérieux qu’il demeurait indéfinissable.


Quand ils furent rentrés au château, les deux soldats s’attardèrent dans le jardin sauvage. Celui qui avait parlé à Valentine raconta la scène, comme s’il l’eût répétée à lui-même.

L’autre dit :

— Que faire, maintenant ? Vous avez fixé l’avenir. Un de nous épousera Valentine. C’est nécessaire. Il y a là un bonheur si sain et si fort. Mais que deviendra l’autre ? Est-il possible qu’il souffre ?

— Un autre amour peut le sauver. La vie est innombrable. Il suffit d’une rencontre. Le temps est avec nous… et ses métamorphoses.

Une rauque tribu de freux s’éleva des ruines. Les deux hommes demeuraient silencieux, dans une incertitude tragique.

— Quel est celui qui, désormais, portera jusqu’à sa vieillesse notre nom, et qui aura Valentine en partage ?

— Quel est celui qui n’aura plus de nom… qui sera comme un enfant trouvé… et qui n’aura peut-être aucun amour en partage ?

L’Avenir s’emplit de ténèbres ; ils virent l’horreur de leurs sorts disjoints ; une longue plainte se répercuta dans leurs êtres.

Celui qui avait parlé à Valentine, dit d’une voix morte :

— Cette résolution est trop formidable. Nous ne pouvons la prendre encore. La vie serait également intolérable pour tous deux. Que sont quelques mois, et même une année, pour Valentine ?

Les freux croassaient plus fort, un chat-huant éleva sa voix gémissante, les deux Givreuse baissaient la tête, perdus dans une méditation douloureuse. Chacun sentait qu’il lui était impossible de consentir à ce que l’autre fût sacrifié.


IX


Savarre continuait son enquête. Il avait fait un voyage à Gavres et à Viornes. À Gavres, le personnel de l’hôpital était presque entièrement renouvelé. Il n’y retrouva que le major Formental. Celui-ci avait gardé un souvenir net de l’événement, mais, peu à peu, il y attachait moins d’importance. Savarre s’en aperçut. Guidé par un sentiment jaloux, plus encore que par l’intérêt des Givreuse, il s’efforça d’atténuer le fantastique de l’aventure ; il la rattacha à des phénomènes pathologiques.

Formental, qui admirait aveuglément Savarre, se laissa dominer par son illustre confrère et raconta ce qu’il savait, sans rien demander en retour.

Cette entrevue n’apportait point de faits nouveaux au neurologiste : il s’y attendait, il n’était venu à Gavres que pour vérifier les témoignages.

À Viornes, il ne retrouva aucun des témoins de la première heure. Il lui fallut voyager pendant cinq jours avant de rencontrer le major Herbelle et l’infirmier Alexandre. Là encore, il ne cherchait que des confirmations : elles furent telles qu’il les prévoyait.

Il laissa entendre à Herbelle, comme du reste à Formental, que le « cas Givreuse » ressortissait à la pathologie nerveuse, qu’il s’agissait, en somme, d’une double illusion, provoquée par les souffrances et les blessures, chez deux hommes que le hasard de la naissance avait faits à peu près identiques, et que des circonstances singulières avaient réunis.

Herbelle, comme Formental, fit quelques objections, mais comme Formental, il se désintéressait peu à peu de l’événement et tendait à le croire moins extraordinaire qu’il n’avait imaginé, tout d’abord. Il n’insista guère et acquiesça, lorsque, en le quittant, Savarre lui dit :

— Il reste quelques données obscures, mais je suis à peu près sûr de les expliquer…


Savarre explora le champ de bataille. Il ne vit rien de particulier, sinon le château de Grantaigle. Les habitants qu’il interrogea lui firent des récits émouvants : il s’y intéressa, mais n’y découvrit rien qui se rapportât à son enquête. Par acquit de conscience, il alla visiter un vieux rebouteux qui passait pour avoir opéré des guérisons miraculeuses.

Le bonhomme habitait au milieu de la lande, dans une cahute que les obus avaient respectée. Il avait une bonne tête de sorcier, assez diabolique, les yeux pers, aussi dilatables que des yeux de hibou, un long visage à barbe de bouc, et des cheveux épais « en serpents », qui poussaient sauvagement.

La visite de Savarre l’inquiéta ; il prit un air idiot. Encouragé par un billet de vingt francs, il se décida à faire quelques confidences. Elles étaient naïves, amusantes et vieillottes. Il possédait des recettes, pas plus mauvaises que d’autres, et, à la longue, il avait acquis une certaine science fruste, mais il ne pouvait être d’aucune utilité à Savarre.

Le neurologue explora Grantaigle. Un vieux jardinier, sourd et tombé en enfance, en était le seul habitant. Le neurologue apprit que le maître du château avait disparu, que les domestiques avaient été tués ou s’étaient enfuis.

Il visita inutilement des décombres. Les habitants du pays lui donnèrent quelques précisions sur le châtelain, Antoine de Grantaigle.

C’était un homme de cinquante-cinq ans environ, qui avait eu, jadis, une demi-célébrité : on connaissait de lui trois ou quatre découvertes intéressantes sur la chimie physique. Depuis un quart de siècle, il ne faisait plus aucune communication à l’Académie des Sciences et ne publiait rien dans les revues. Cependant, il n’avait pas renoncé. Au rebours, il travaillait avec opiniâtreté dans un grand laboratoire installé au château ; on savait confusément que ses expériences relevaient autant de la biologie que des sciences physico-chimiques.

Deux neveux étaient venus au château après la victoire de la Marne, et avaient reparu récemment. D’abord, on crut qu’Antoine de Grantaigle s’était simplement retiré, devant l’invasion. Depuis, on hésitait entre trois hypothèses ; il était enseveli sous les décombres ; il avait été mis à mort par les ennemis dans quelque coin de la lande ou de la forêt ; on l’avait déporté en Allemagne.

Les neveux ordonnèrent des recherches qui, jusqu’à présent. n’avaient pas abouti.

Savarre se fit conduire auprès d’un de ces neveux, qui était engagé dans les services auxiliaires. C’était un homme de complexion chétive qui, en temps de paix, occupait ses loisirs à une Histoire des origines de la Chevalerie et à des Considérations sur l’évolution de la science héraldique. Il avait entendu parler de Savarre ; sans connaître les travaux du médecin, il le tenait pour un grand homme.

L’entrevue eut lieu dans une gare déserte, où des wagons attendaient une locomotive. Le neveu de Grantaigle tint pour suffisants les vagues prétextes qu’invoquait Savarre et donna quelques détails sur le savant :

— Un homme impénétrable ! Nous le connaissions mal : je crois savoir qu’il s’occupait beaucoup de radiations, de l’origine de la vie terrestre… Mais personne n’entrait dans son laboratoire, hors un jeune Champenois aussi secret que lui, qui fut mobilisé et qui périt dans les Hauts de Meuse. Vous connaissez les premières découvertes tes de mon oncle ?

— Elles sont remarquables et d’une grande originalité.

— On le dit. Je ne suis pas compétent. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’avait rien perdu de son intelligence et que son endurance au travail semblait inouïe. Il y a donc lieu de croire qu’il a fait d’autres découvertes ; mon impression est qu’elles doivent dépasser les premières et former une manière de Tout… S’il n’a pas jugé utile de les publier, c’est qu’il devait avoir de bonnes raisons pour cela, car s’il était original, il n’était pas maniaque ni même excentrique.

— Croyez-vous qu’il vive encore ?

— Non. S’il avait été déporté en Allemagne, il aurait trouvé moyen de nous faire connaître son sort. Il était très rusé quand il l’estimait nécessaire, et d’une adresse prodigieuse, une adresse d’escamoteur. Il aurait joué de ses gardiens comme de petits enfants ; il les aurait farcis d’illusions. Et pour tout dire, ils n’eussent pas été capables de le garder, même pendant peu de jours.

Le neveu de Grantaigle quitta Savarre pour aller prendre une dépêche.

— Ah ! monsieur, — soupira-t-il, lorsqu’il fut revenu auprès du savant, — quelle peste de dépêches, de lettres et de circulaires… Il faut que l’armée soit solide pour n’en être pas contaminée… Désirez-vous encore savoir quelque chose ?

— Qu’est devenu le laboratoire ?

— Anéanti, réduit en poudre… évaporé en atomes… Il n’en reste rien, sauf un fragment de pyromètre… qui n’offre aucun intérêt, et un morceau de papier brûlé, où j’ai pu déchiffrer cette phrase : « La vie nous est venue du monde interstellaire, et seul le monde interstellaire peut nous l’expliquer… »

— Ah ! — murmura Savarre, pensif.

Il garda un moment le silence, puis :

— Si l’on découvrait quelque chose, verriez-vous un inconvénient à me le laisser savoir ?

— Aucun. Au contraire… à moins que cela ne se rapporte à des secrets personnels… je veux dire d’ordre sentimental… car le secret scientifique tombe si mon pauvre oncle a succombé.

Savarre se retira, vaguement désappointé. Il lui semblait au fond ridicule d’établir une corrélation quelconque entre les travaux de Grantaigle et l’énigme des Givreuse.

« Il y a plus de chances, songeait-il dans le train qui le ramenait vers l’Ouest, que l’aventure soit d’ordre surhumain que d’ordre scientifique. »


X


Le printemps était revenu. La vie cruelle et charmante déployait son génie minutieux ; c’était le temps où la croissance semble devoir épuiser la terre et les eaux. Mais la mort savait limiter la vie, et se servir de la vie même. Il n’y avait pas un brin d’herbe où régnât la sécurité. Chaque insecte avait son fauve, carabe véloce ou fourmi-lion accroupi au fond du piège, qui mouraient à leur tour sous le bec des oiseaux ou la dent des insectivores. L’épervier, la fouine ou le hibou se gorgeaient de sang frais. Sur toute chose régnait l’étrange bête verticale qui règle la vie et la mort dans la forêt, sur la plaine, la colline, la montagne, et jusque dans les gouffres de l’océan.

Le destin des Givreuse semblait maintenant plus trouble encore et plus redoutable. L’inquiétude des jeunes hommes s’accroissait : une fatalité nouvelle était venue depuis le jour où l’un d’eux avait échangé l’obscur aveu avec Valentine. Ils étaient définitivement rivaux, sans le vouloir, sans aucun des sentiments de haine ni d’amertume que comporte la rivalité — et cette rivalité n’en était que plus riche de souffrance et d’accablement. L’un ne pouvait s’immoler sans que l’autre fût irréparablement malheureux, comme si une part de son être était retranchée. Ce sacrifice apparaissait impossible ; tout en eux se révoltait ; la vie cessait de leur paraître désirable.

Ils aimaient Valentine comme ils respiraient : on eût dit que ces deux amours s’ajoutaient et se donnaient mutuellement plus de force. Lorsqu’ils ne réfléchissaient point, lorsqu’ils s’abandonnaient simplement à leur penchant, sans y mêler l’avenir, il y avait, dans la rivalité même, une douceur insondable, ils vivaient un présent à la fois très passionné, très charmant et très pur. Leur amour se confondait alors avec la joie d’être jeunes, avec la beauté des sites, des constellations, des falaises et de l’océan. Il n’y avait plus de projets, plus d’espérances, plus de craintes : ils se perdaient dans une hypnose consciente, ineffable, qui abolissait le temps…

Lorsque la réflexion, ou ces rêveries mélancoliques, qui nous projettent dans le futur, les ramenaient à la réalité, lorsqu’ils se disaient qu’il faudrait enfin choisir entre le renoncement total ou l’effacement de l’un d’eux, ils retombaient dans une détresse plus noire.

Aucune scène comme celle de la plage ne s’était renouvelée ni même esquissée… L’attitude de « Pierre » paraissait étrange à Valentine, mais moins étrange qu’on n’eût pu s’y attendre. La crainte qu’elle avait ressentie, parmi les granits, elle ne l’avait point oubliée, elle n’y songeait pas sans un tressaillement, où il y avait de l’effroi, du malaise et le sentiment d’un mystère plus troublant que celui de la ressemblance des deux hommes…

Sa conscience enregistrait leurs moindres actes et leurs moindres paroles, et seule une délicatesse sensitive l’empêchait de les épier.

Leur intimité trahissait de toutes parts des particularités insolites. Elle ne comportait aucune démonstration extérieure ; elle était taciturne ; ils causaient avec les autres, mais non entre eux. Pas l’ombre d’une discussion et moins encore d’une contradiction.

Jamais Valentine ne fut aussi frappée de tout cela qu’un après-midi de mai, tandis qu’elle lisait, assise sur un banc de chêne, au fond du jardin sauvage.

Pierre et Philippe se promenaient. Le plus souvent, ils marchaient côte à côte ; parfois l’un ou l’autre s’attardait à considérer une plante, un insecte, un nuage. Il leur arrivait de se sourire ; et ce sourire impliquait une manière de parallélisme de sensations et de pensées ; pas une seule fois, ils ne parlèrent.

À la fin, ce silence causait à Valentine un véritable malaise, presque de l’angoisse ; il se faisait en elle un travail confus, comme dans les minutes où l’on flotte entre la veille et le sommeil ; elle se croyait sur le point de deviner quelque chose, une lueur passait et repassait, puis tout retombait dans la nuit. Elle était dans une existence inconnue qui froissait son intelligence faite de clarté, son cœur avide de confiance…

L’attitude d’Augustin de Rougeterre ajoutait à ces impressions. Cet homme âpre, aux actes nets et aux paroles simples, était évidemment troublé devant les deux jeunes hommes. Dans ses gestes, dans ses regards, dans ses propos, on discernait je ne sais quoi de vague, d’effaré, d’indécis, que Valentine attribuait d’habitude à l’embarras qu’il éprouvait, comme tout le monde, à faire une distinction entre Pierre et Philippe, mais où, par intervalles, elle pressentait une énigme plus complexe. Parfois, les yeux d’Augustin décelaient une sorte d’horreur sacrée, qui se transmettait subtilement à la jeune fille. Mais quoi ! Elle ne pouvait pas même soupçonner l’ombre de la réalité, et quelle créature humaine eût pu la soupçonner ? Elle se figurait des parentés mystérieuses ; toutes espèces d’aventures ébauchées passaient et repassaient dans sa tête…

Par ailleurs, il lui était impossible de préférer Pierre à Philippe, et il ne lui semblait avoir aucun droit à une préférence. Elle n’osait plus aimer ; elle luttait avec détresse contre ses souvenirs et contre ses penchants ; elle songeait a s’enfuir, à se réfugier loin des Givreuse et à renoncer au bonheur.


Son affliction, son anxiété, ces mille ombres méchantes qui la tourmentaient jusque dans le sommeil se seraient dissipées pourtant — croyait-elle — si elle n’avait été sûre que chacun des deux hommes l’aimait — et de la même manière, avec les mêmes nuances. Elle voulait en douter, sa fine intuition ne le permettait point. Quand elle rencontrait le regard de Philippe ou de Pierre, elle y lisait une tendresse identique, elle voyait le même frémissement, la même timidité, la même douceur généreuse.

La pensée de ce double amour la faisait rougir comme si elle eût commis une faute. Chez une autre, il aurait pu se mêler à la confusion un peu de cette vanité équivoque, qui se rencontre chez des femmes très pures. Après tout, la rêverie à l’état de veille participe plus ou moins du rêve proprement dit : combien d’âmes loyales sentent en elles des « ébauches » de tentations dont la réalisation les remplirait d’horreur ?

Il n’en était point ainsi chez Valentine. Elle souhaitait ardemment, constamment, qu’un des deux cessât de l’aimer. Elle désirait que celui-là fût Philippe, mais elle aurait accepté que ce fût Pierre.

Un matin, madame de Givreuse, avec Valentine, Pierre et Philippe se rendit, dans un village abandonné, au delà de Saint-Michel-les-Loups. C’était une sorte de pèlerinage. Jadis cet endroit relevait des terres du comte de Rougeterre ; une ferme à l’écart, la seule qui eût conservé des hôtes, appartenait encore à la famille. Madame de Givreuse y avait passé des jours très doux, dont elle ne perdait point le souvenir ; Pierre y était venu souvent.

La voiture s’arrêta à l’orée du village. Les quatre visiteurs considéraient avec tristesse ces maisons rassemblées autour d’un clocher en pyramide, un pauvre vieux clocher dévoré par la mousse, le lichen et les pariétaires. Il régnait un étonnant silence. Presque partout, les volets étaient clos parfois on apercevait une petite vitre verdie par le temps ; des chats féroces chassaient dans les pommiers pourris par la vermoulure ; il y avait abondance d’araignées et de némocères.

On se fût cru à la fin des âges. La vie morte planait sur les toitures ; on tendait involontairement l’oreille pour entendre un pas d’homme ou de femme, et l’absence des enfants était plus saisissante encore que celle des adultes.

— Pourtant, nous sommes en France ! — murmura Pierre… — des milliers de créatures n’ont point d’abri… N’est-ce pas aussi saisissant que les ruines d’Herculanum ?

— Et plus triste ! — ajouta madame de Givreuse.

Ils traversèrent le village. La ferme de Jacques Berleux s’étendait derrière un quinconce de hêtres. Elle datait de la royauté. Elle avait été un petit monde où toute l’industrie humaine était représentée on y menuisait, on y forgeait, on y filait, on y tissait ou y construisait des chariots, on y tannait le cuir, on y cuisait des briques et des tuiles. À la rigueur, les habitants eussent pu se passer, presque entièrement, de l’aide des autres hommes. Une lourde muraille enveloppait le verger, le potager et la cour…

Le fermier s’avança sous les pommiers centenaires. C’était un homme âgé, un visage de vieille France aux lèvres rases, aux yeux prudents et au sourire de bon accueil. Il fit une manière de révérence en exclamant :

— Not’dame la comtesse… et monsieur Pierre… J’sommes content de vous vouer !

Mais, stupéfait, il examinait cauteleusement les deux jeunes hommes :

— J’avions entendu dire… Mais j’croyais pas… Y se ressemblent comme deux abeilles… que c’est ben quasi un miraque… et même, je ne sais pas lequel est l’autre monsieur…

On lui désigna Philippe. Il le considérait avec admiration et défiance :

— Faut qu’y ait une idée de Dieu, là-dessous, ça n’est pas l’hasard, not’dame… faut que ça produise ce que ça doit produire… Et quand même, tout va à votre contentement… je veux dire sans cette guerre ?… Mes deux fils, madame !…

Il avait conduit ses visiteurs dans la salle de réception, une longue salle tapissée de rouge où une fille de ferme, aux traits nobles, à la bouche de marquise et aux mains géantes, apporta du pain de méteil, du beurre frais, du lait, de la crème, du café, et des sablés cuits dans le four du domaine.

Le repas eut un grand charme ; il évoquait les jeunes souvenirs que les octogénaires retrouvent au fond de leur cerveau desséché ; un air neuf entrait du verger et des pâturages, par deux baies large ouvertes ; Valentine, Pierre et Philippe riaient à la vie.

Le fermier montra des lettres écrites par ses fils. Elles étaient ternes et monotones, les mêmes phrases revenaient indéfiniment, mais parfois, comme un loup soudain apparu à la corne d’un bois, une image terrible et plaintive s’élevait, toute frémissante de sang ou de souffrance…

— Je me plains point ! — disait le vieil homme… — I faut ce qu’i faut, dame… on ne peut pas…

Puis, tout doucement, il en vint à parler de la terre :

— Ça donne et ça ne donne mie… les bras manquent, not’ dame, et les miens commencent à se rouiller… le drêt il a un rhumatisse qui court su’ l’épaule et descend dans les douègts… Il a fallu perdre du bien… qu’a pourri… et y a un dégât dans l’écurie…

Madame de Givreuse savait ce que parler veut dire. Elle écoutait avec calme, résolue à accorder quelque chose, parce qu’au fond, elle l’estimait juste, mais sachant qu’il fallait « étirer » les plaintes du bonhomme.

— Nous irons voir ça, maître Berleux, — dit-elle, — les temps sont durs pour tout le monde… et il faut de l’argent pour les œuvres…

— Pour les œuvres, sûr, not’dame, seu’ment, la terre, tout le monde en vit.

Il soupira. En réalité, si la récolte avait été médiocre, maître Berleux s’était copieusement rattrapé sur les bénéfices. L’argent des Anglais ruisselait le long du littoral.

— Hélas ! — reprit-il… — les pères ed’ famille qu’ont deux fils à la guerre… Enfin, not’dame verra… j’sais que not’dame aime la justice…

Le goûter touchait à sa fin. Madame de Givreuse dit :

— Allons voir les écuries, maître Berleux…

Elle acheva un sablé et se leva. Parce qu’il s’agissait d’argent, les jeunes gens ne l’imitèrent point, mais elle fit un geste à Pierre :

— Viens, — dit-elle, car elle tenait à ce qu’il s’occupât de leur patrimoine.

Pierre suivit madame de Givreuse.


Philippe et Valentine demeurèrent seuls. Cela arrivait rarement, et toujours pendant un temps très court. Cette fois, c’était un piège du destin : Philippe n’avait aucun prétexte pour se retirer. Ils gardèrent d’abord le silence. L’anxiété de Valentine se communiquait subtilement au jeune homme. Il n’osait pas la regarder, il voyait de biais le beau visage pâle, la grande chevelure qui débordait sous le chapeau. Son cœur était plein d’une tendresse si douce qu’elle semblait exclure la passion.

Il se souvenait d’un jour presque semblable, un an avant la guerre, où, avec sa mère et Valentine, il se trouvait dans cette même chambre. Il y avait peut-être de l’amour dans son cœur, mais cet amour à l’état naissant, tout prêt à disparaître dans ce vaste gouffre des possibles, où s’évanouissent tant de sentiments ébauchés. Valentine se tenait devant une des fenêtres. Un vent léger entrait, qui faisait trembloter une grande plume noire qu’elle avait à son chapeau ; une lueur de perle se répandait sur ses joues ; les yeux larges marquaient l’indécision charmante de l’adolescence. Il s’était rapproché ; ils avaient échangé des paroles peu significatives, dont il se souvenait pourtant, parce qu’elles se rattachaient à une évolution intérieure…

Ce souvenir fit battre le cœur de Philippe, le parfum d’iris et d’ambre qui flottait autour de Valentine semblait le pollen d’une floraison lointaine.

Le site était d’une fraîcheur et d’une finesse extraordinaires. Un herbage pareil aux herbages d’Irlande, un ruisseau qu’enjambait un petit pont couvert à la mode ancienne, une rangée de peupliers noirs, arbres gothiques qui dressent vers le ciel des flèches nuées d’argent et de jade, c’était je ne sais quelle invitation à la joie intime, aux jours pacifiques où se perd une humble et quiète destinée… Il murmura :

— C’est pourtant une terre tragique que celle-ci… Une terre de spoliation et de souffrance… comme partout où les Vikings ont passé !

Elle leva la tête ; leurs regards se croisèrent et se détournèrent :

— Comme elle a l’air paisible, pourtant… comme elle invite à la vie ! — reprit-il.

— Croyez-vous ? — dit-elle. — En automne et en hiver, elle est bien plus triste que les falaises… Et je n’aime pas beaucoup les herbages… je préfère les bois… même les landes…

Il eut un léger tressaillement. Elle venait de redire, à peu près, ce qu’elle avait dit jadis. Il se leva, il se dirigea vers la fenêtre.

Une humble fauvette chanta quelque part, sa voix était pleine des promesses que l’être se fait à lui-même, aux heures où la nature est exorable.

Philippe tomba dans une rêverie, la voix de la fauvette faisait retentir les échos décevants qui réveillent les souvenirs et les vœux. Une strophe monta à ses lèvres, sans qu’il en eût conscience :

La branche au soleil se dore,
Et penche pour l’abriter.
Ses boutons qui vont éclore,
Sur l’oiseau qui va chanter

Une sorte de plainte lui fit tourner la tête. Mademoiselle de Varsannes s’était dressée, blanche, les pupilles palpitantes et la bouche entr’ouverte ; ses mains tremblaient.

Il comprit ; son âme s’emplit de frayeur et de ténèbres : il venait de répéter les vers qu’il avait récités, lorsqu’il était Pierre de Givreuse, devant cette même fenêtre où il se tenait alors avec Valentine.

Il fit un pas, elle devint plus blême encore, elle parut près de s’évanouir…

Puis, il y eut une réaction ; les joues se rosèrent, mais alors, une sorte de vertige la saisit, elle exclama d’une voix rauque :

— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ?

Il chuchota, si bas qu’elle ne pouvait l’entendre :

— Oui, hélas qui suis-je ?

Elle reprenait, fiévreuse :

— Pourquoi avez-vous récité ces vers ?… et pourquoi ici ?

Il n’eut pas la force de répondre tout de suite ; les grandes prunelles fixées sur lui le gênaient intolérablement.

— Comment le saurais-je ? — fit-il, en essayant de sourire… — Ces vers me sont revenus à la mémoire… quoi de plus simple ?…

Elle remua les lèvres, mais ne dit plus rien. Des soupçons confus, des contradictions suraiguës, le sentiment de l’au-delà, se heurtaient pêle-mêle… Puis deux larmes coulèrent sur ses joues blêmies ; Philippe, bouleversé par l’amour, par la pitié, par le mystère douloureux de sa vie, demeurait là, accablé, et, se sachant innocent, il se sentait coupable.


Au soir, lorsque les jeunes gens furent seuls, Philippe dit à Pierre :

— Il est devenu impossible que nous demeurions tous deux à Givreuse. Notre double présence devient une mauvaise action… L’épreuve que nous imposons à Valentine est insupportable… Nous n’avons pas le droit de la prolonger… Jamais je ne l’ai encore senti comme ce jour…

Il raconta ce qui s’était passé à la ferme :

— J’aurais pu éviter cette maladresse… Mais est-il possible que nous n’en commettions pas d’autres… et plus graves ?… Tous nos souvenirs étant communs, il est fatal, dans une cohabitation, aussi continue, que celui qui ne remplit pas le rôle de Pierre, finisse par se trahir… Quand il n’en serait pas ainsi, Valentine souffrirait tout de même… Elle sait bien que nous l’aimons tous deux.

Ces paroles ne faisaient que répéter les pensées de Pierre. Il se borna à répondre :

— Partirons-nous tous deux ?

C’est la question que se posait Philippe. Encore que, maintenant, l’absence ne fût plus une souffrance physique, il était affreux de se séparer. Mais ils concevaient que la logique de leur destin exigeait une séparation au moins passagère.

— Au fond nous sommes d’accord, — reprit Pierre… Nous nous retrouverons souvent…

— Lequel partira ?

— Notre volonté ne saurait le décider… Nous nous en remettrons au sort !…

Le sort désigna Philippe…


Accablés, ils s’accoudèrent un long moment, devant le jardin nocturne. Un vent chaud s’élevait de la mer ; des nuées sillaient devant le disque écorné de la lune, et donnaient au site une vie fébrile mais ravissante. L’âme des jeunes hommes était amère et pleine de révolte. Tous deux souffraient mais Philippe plus que Pierre : il entrait dans un exil tragique et terrible. Il n’existait pas pour les hommes, il n’était pas né !… En quittant sa mère, c’était comme s’il y renonçait définitivement ; son amour pour Valentine ne serait plus qu’un supplice…

Pierre avait un sens immédiat de la « passion », au sens latin et biblique, de ce compagnon dont il commençait à peine à se différencier. Toutes les pensées qui traversaient le cerveau de Philippe traversaient le sien. L’épreuve lui parut soudain insupportable :

— Ne partez pas ! — gémit-il.

— Nous savons qu’il le faut ! — répliqua Philippe… — Obéissons à la loi qui nous a divisés et qui nous conduira à vivre chacun une autre existence. En demeurant ensemble, nous ne ferons que rendre l’avenir plus affreux… et Valentine sera irréparablement malheureuse.

— Cependant, — dit Pierre avec agitation, — ce départ ne doit rien décider… j’attendrai… tout demeurera en suspens.

— Je le veux bien, — répondit mélancoliquement Philippe. — Pendant longtemps, il nous sera impossible de consentir à ce que l’une de nos deux identités soit vraiment sacrifiée à l’autre… Mon départ ne sera donc qu’une première épreuve… Qui sait si elle ne sera pas bienfaisante !…

Ils se turent, éperdus. Jamais encore, l’existence ne leur avait paru plus sinistre. Leurs mains s’étreignirent, et cette étreinte leur fit sentir plus intensément encore leur unité :

— Tout de même, n’est-ce pas un rêve ? — balbutia Philippe. — Ou une vérité supérieure, — murmura Pierre.

Des pensées qui, mille fois, avaient hanté leurs cerveaux, s’élevèrent ; ils connurent une fois encore le vaste étonnement, l’incrédulité tremblante, les soupçons indéterminés, puis tout se fondit dans la réalité impérieuse — et leur mystère n’apparut que comme une petite énigme de plus dans l’énigme infinie de l’existence…

Seule, leur affliction demeura, déchirante et inexorable.


Ils se levèrent le lendemain, après une nuit d’insomnie. Un visiteur matinal, Augustin de Rougeterre, les attendait. Il les salua avec un léger frisson ; il ne s’habituait point à leur double présence lorsqu’il les revoyait, il sentait passer sur lui le souffle dont parle le prophète :

— Je suis venu, — dit-il, — pour parler affaires… Nous nous proposons d’étendre notre entreprise…

Il voulait parler d’une fabrication d’aéroplanes, à laquelle il consacrait une partie de sa fortune, par patriotisme, et à quoi il avait associé madame et Pierre de Givreuse. L’affaire était fructueuse, plus qu’il ne le souhaitait.

— Nous augmentons le capital d’un tiers, — dit-il. — J’ai voulu avoir votre avis…

— Il sera entièrement conforme au vôtre !

— Je voudrais aussi, puisque vous avez fait des études scientifiques…

Il s’arrêta un peu effaré, comme chaque fois qu’il parlait de leur passé :

— Je voudrais que l’un de vous au moins… pût surveiller l’établissement d’une succursale près de Granville…

— Ce sera moi, — dit Philippe, — je quitterai le château pendant quelques mois, pour mieux me consacrer à mon travail…

Le comte lui jeta un regard presque soupçonneux et vaguement scandalisé :

— Vous vous sépareriez ?

— Nous l’avions résolu avant votre visite.

Augustin demeura un moment pensif :

— Je n’osais pas vous le conseiller, — remarqua-t-il enfin. — J’y ai songé plus d’une fois…

Ils étaient entrés dans la salle à manger. La table était servie ; il ne manquait que le café et le lait. Madame de Givreuse et Valentine étaient en retard.

— Vous devez en quelque sorte refaire l’apprentissage de la vie, — continuait Rougeterre, — vous habituer à agir chacun pour votre compte…

Huit heures sonnèrent à la vieille horloge ; une femme de chambre traversa le vestibule :

— Victorine, — appela Pierre… — Madame n’est pas descendue ?

— Si, monsieur, mais…

Elle n’eut pas le temps d’achever ; un pas vif se faisait entendre ; madame de Givreuse parut, le visage bouleversé :

— Valentine a disparu ! — s’exclama-t-elle.

— C’est impossible ! — s’écrièrent Pierre et Philippe… — Elle n’a pas disparu !

Leur consternation était plus vive que leur étonnement ; s’ils devinaient le mobile auquel avait pu obéir la jeune fille, ils ne concevaient pas la brusquerie de son acte.

— C’est en effet impossible, — dit Rougeterre… — Valentine n’a pu disparaître ainsi ; elle est probablement sortie de bonne heure et s’est, pour une raison ou une autre, arrêtée en route…

Madame de Givreuse secoua la tête :

— Je l’ai cru comme toi, Augustin… Seulement, elle ne s’est pas couchée ! Elle a dû partir dans la nuit ou de grand matin…

— Voilà qui est plus grave, — dit le comte en épiant les jeunes hommes avec suspicion… — Cette jeune fille m’a de tout temps paru incapable d’une démarche inconsidérée.

Ni Pierre ni Philippe ne cherchaient à cacher leur émotion. Comme il est naturel, lorsque les actes sont subitement en contradiction avec le caractère d’un être, ils craignaient les pires accidents, et même le pire de tous, irréparable…

— Elle a dû au moins laisser une lettre, — reprit Rougeterre, impatienté par le silence des autres.

— Nous avons cherché… nous n’avons rien trouvé, — fit madame de Givreuse d’une voix éteinte.

Elle aimait Valentine avec une tendresse qui ne le cédait qu’à sa tendresse pour Pierre. Elle croyait tout connaître de cette jeune fille, qui ne savait guère dissimuler et encore moins mentir.

— Il y a trop de mystères dans cette maison ! grommela Augustin entre ses dents.

Et, à voix haute :

— Tout de même, on ne me fera pas croire qu’elle soit partie sans motif !

Il dirigeait alternativement vers Pierre et Philippe ses yeux où luisaient la curiosité et la réprobation.

— Sans doute, — fit Pierre en regardant le comte en face. — Mais personne n’a rien fait ni rien dit… volontairement… qui ait pu affliger mademoiselle de Varsennes.

— Soit ! — grogna Rougeterre. — Renonçons à comprendre et ne perdons plus de temps. Il faut la retrouver !

C’était un homme d’action ; il proposa une série de démarches.

Philippe devait, avec le jardinier, explorer la plage ; Pierre se rendrait à Avranches, et le comte à Granville. Madame de Givreuse enverrait des serviteurs dans les villages voisins, et demanderait le concours de Savarre, qui connaissait à fond le pays et disposait d’un personnel nombreux.


XI


Valentine avait passé une nuit tragique. Pourtant la soirée avait été presque calme. Lorsqu’elle se retira dans sa chambre, elle éprouva d’abord une détente assez douce. Il lui semblait qu’elle se retrouvait, que ses agitations avaient été un cauchemar à l’état de veille et qu’elle s’était étrangement exagéré la situation.

Elle n’avait pas sommeil ; elle prit un livre dans sa petite bibliothèque. C’était François le Champi. Il y avait déjà quelque temps qu’elle ne l’avait pas parcouru. Elle prit plaisir à ces vies naïves, perdues au fond des campagnes ; elle lut d’un trait, presque avidement, jusqu’au passage où Madeleine traverse le pont branlant, en portant le Champi dans ses bras…

Soudain, elle eut au cœur ce petit élancement qui nous rappelle à nos peines. Elle déposa le livre, elle regarda trois moucherons qui voletaient autour de l’ampoule électrique. Un grand malaise, sourd encore, se répandait du diaphragme à tout son être. Elle revit, avec une netteté douloureuse, la silhouette de Philippe ; elle entendit les quatre vers qu’il avait murmurés devant la fenêtre… Elle répéta ces vers sans pouvoir retrouver exactement les deux derniers, et s’obstina pendant quelques minutes à les reconstituer.

Ce qui était intolérable, c’est qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer pourquoi elle avait tant de peine. Elle n’avait pas l’habitude d’analyser ses sensations et peut-être n’y était-elle pas très apte. Elle souffrait d’une sorte d’effroi mystique. Cet effroi avait brusquement grandi et continuait à croître : elle voyait malgré elle quelque chose de surnaturel dans la scène de l’après-midi… Tout cela tourbillonnait sans qu’elle entrevît un dénouement. Emprisonnée dans son intuition, elle n’avait aucune idée claire, et d’autant plus était-elle impressionnée… À plusieurs reprises, elle essaya de lire. Le livre lui retombait bientôt des mains, la rêverie noire recommençait, sans issue.

Cela dura pendant plusieurs heures. Elle était recrue de fatigue, mais redoutait de se mettre au lit. Vers le milieu de la nuit, elle s’assit dans un fauteuil, devant la fenêtre, afin de respirer l’air frais ; elle fut saisie d’une torpeur et s’endormit.


Quand elle s’éveilla, l’aube était proche ; deux grosses étoiles se couchaient sur l’Océan. Valentine grelottait ; elle avait de la fièvre ; ses tempes étaient rouges et ses mains glaciales. Elle regarda les choses avec étonnement. Une brume emplissait son cerveau, tout s’exagérait en elle et autour d’elle ; elle prit machinalement un manteau.

Elle traversa le jardin sauvage, elle sortit par une poterne et se trouva sur la route au moment où une lumière mélancolique se mêlait à la lueur de la lune… Il est certain qu’elle n’avait qu’une conscience restreinte de ses actes ; la fièvre augmentait ; son cœur et son pouls battaient désespérément.

Elle marcha quelque temps parmi les ajoncs et les herbages. L’aurore agrandissait les nuages et les remplissait de sa vie fugitive. Puis, une fournaise rouge monta parmi des pommiers. Mademoiselle de Varsennes continuait à marcher. Tout ensemble, la fièvre la lassait et la soutenait… À plusieurs reprises, elle s’arrêta, tournée dans la direction du château, mais une volonté indéfinissable la remettait en route…

Cela dura plusieurs heures. Quand elle atteignit Avranches, le soleil était déjà haut. Elle se dirigea vers l’église, y entra et pria obscurément. Ensuite, dans une rue étroite, elle s’arrêta devant une vieille maison granitique, au toit de bardeaux. Il y avait un marteau à la porte. Elle frappa ; une femme déjà vieille, au visage triangulaire et aux yeux roux, vint ouvrir et poussa un cri :

— C’est vous, mon cher petit !

— C’est moi, Madeleine.

Elles demeuraient là, surprises l’une et l’autre, puis l’hôtesse introduisit la jeune fille dans un petit salon, ou plutôt un parloir, meublé de chaises basses à très longs dossiers, pareilles à des chaises d’églises, d’une vieille table de chêne, d’un coffre à sculptures qui ressemblait pas mal à un sarcophage et d’une large commode à ferrures de cuivre.

Mademoiselle Madeleine Faubert avait été la gouvernante et la première institutrice de Valentine. Cette vieille fille décelait aussi peu de défauts que le comportait la structure humaine. Sincèrement modeste, mais point humble, constante et scrupuleuse, résignée et gaie, économe et généreuse, parfois opiniâtre, un peu trop secrète, presque irascible vis-à-vis des orgueilleux ou des égoïstes, son cœur était un inépuisable réservoir de compassion.

Elle aimait follement Valentine, d’une tendresse complexe où se concentraient ses vœux inassouvis, l’instinct maternel, je ne sais quel amour, d’une pureté infinie, et qui pourtant reflétait les passions dont la pauvreté, le hasard, les circonstances l’avaient privée. Quoique innocente de cœur comme un petit enfant, elle avait de la pénétration et de l’expérience, elle comprenait des sentiments étrangers à sa propre personne… C’était le seul être à qui Valentine osait tout dire.

Madeleine observait la jeune fille sans qu’il y parût. Elle vit ses yeux bleuis, ses pommettes ardentes et l’égarement répandu sur toute sa personne. Elle pressait les mains de la visiteuse avec des doigts qui étaient aussi petits et qui avaient été aussi délicats que les doigts de Valentine, mais que les rhumatismes commençaient à enfler un peu, aux jointures.

— D’où venez-vous, marquise chérie ?… On dirait bien que vous avez la fièvre.

Elle tâtait le pouls de la jeune fille : elle en constatait la course précipitée.

— Oui, je crois que j’ai la fièvre… et je suis si fatiguée, Madeleine !

Madeleine l’avait assise sur une de ses chaises d’église, au dossier roide et dur. Elle sentait qu’il ne fallait plus l’interroger. Elle attendait, patiente, avec ce doux sang-froid des femmes qui savent entendre et consoler.

— Oh ! Madeleine… — soupira l’adolescente… — pourquoi suis-je si malheureuse !… Et ce n’est rien… on peut bien être malheureux, quand il y a tant de douleurs en France… mais pas ainsi… pas ainsi !…

Elle avait les yeux pleins de larmes :

— Je ne sais pas du tout si vous pourrez comprendre… je ne comprends pas moi-même… peut-être suis-je folle… J’ai fui le château… par frayeur…

— Par frayeur ! — exclama Madeleine, saisie de cette combativité qui lui venait pour les autres. — Personne ne s’est permis ?…

— Ah ! personne, ma chérie. Nul n’a de torts envers moi… fût-ce par une parole…

Madeleine scrutait profondément le visage pâle ; la jeune fille parla plus bas :

— Peut-être as-tu deviné, Madeleine, ce que j’ai rêvé pendant son absence ?

— Je l’ai deviné, petite marquise… c’était bien… c’est ce que je souhaitais.

— Je crois bien que je l’aimais déjà avant son départ… Mais pas complètement… On eût dit que cette absence était nécessaire. Et je croyais que lui-même…

— Vous pouvez en être sûre !

— Quand ils sont revenus…

L’institutrice eut un sursaut :

L’autre ne revenait pas…

— Justement… Mais comment savoir ?… Il était impossible de faire entre eux la plus faible différence… Tu le sais bien…

— C’est vrai, la ressemblance est frappante.

— Elle est effrayante ! J’en ai été tout de suite saisie… du saisissement de ces réveils en plein rêve qui font si mal au cœur… Tu ne peux pas savoir, Madeleine… je l’attendais avec tant de ferveur… j’étais si impatiente et si heureuse… et tout à coup, c’est lui et ce n’est plus lui… un autre est là, qui est le même…

— Oui ! — fit pensivement la vieille fille… — je n’y avais pas pensé… pas pensé ainsi, oui, cela a dû être impressionnant.

On eût dit qu’un brouillard se dissipait dans l’esprit de la jeune fille. Tant de sensations ténébreuses, tant d’intuitions jusqu’alors indéfinissables, semblaient éclairées par la fièvre.

— Ce n’était pas du tout comme une ressemblance connue… c’était une révélation… et foudroyante… la destruction d’une personnalité… J’ai passé plusieurs jours dans une véritable hébétude. Tout mourait en moi… du moins je le croyais. Puis, il y a eu un retour. Mon rêve voulait revivre. Il a revécu. J’ai fait un immense effort pour faire abstraction de l’autre… de Philippe… et pour isoler Pierre. Je croyais y être parvenue, malgré une angoisse persistante, un pressentiment noir… il y a eu un moment très beau, au bord de la mer… parmi des pierres sauvages où nous avions un souvenir commun… Là, j’ai cru que la menace était vaincue… nos yeux se sont retrouvés… Mais quand Philippe nous a rejoints… comment te dire… c’était tellement le même regard et, j’en suis affreusement sûre, le même amour !

— Le même amour ! — répéta pensivement Madeleine.

Elle comprenait. Un peu du trouble de Valentine se répandait dans son âme.

— Mon Dieu ! Ce n’est rien encore, — soupira la jeune fille… — je pensais que tôt ou tard, un de ces deux amours s’effacerait… et cela seul suffirait pour créer entre eux une différence profonde… mais dans mon esprit exalté — est-ce même dans mon esprit ? N’est-ce pas dans tout mon être ? une nouvelle misère naissait… Jusqu’alors, je faisais au moins entre Pierre et Philippe une différence dans le passé. L’un avait vécu auprès de moi avant la guerre, nos souvenirs se mêlèrent… Oh ! je le crois toujours, et comment pourrait-il en être autrement ?… Mais un sentiment plus fort que toute conviction raisonnée grandissait : c’est que, par je ne sais quel sortilège, les souvenirs de Philippe étaient les mêmes que ceux de Pierre… J’avais beau me révolter, ce sentiment ne cessait de grandir, il me semblait constamment en recevoir des preuves, par un mot, par un geste, par un des mille actes insignifiants de la vie. Étais-je folle ? Je me le demandais constamment…Hier, nous sommes allés tous trois avec madame de Givreuse, à la ferme de Jean Berleux… tu sais, cette ferme du vieux temps, tout au bout du village abandonné… Nous sommes restés seuls, Philippe et moi, pendant que madame de Givreuse et Pierre discutaient une affaire de réparations avec le fermier. J’avais gardé un souvenir très doux d’une heure passée dans la chambre où nous nous trouvions. C’était presque le même temps !… Tout à coup, comme l’autre fois, un oiseau s’est mis à chanter, et Philippe a récité quatre vers, les mêmes que Pierre avait récités devant la même fenêtre… J’ai été saisie d’une véritable épouvante… qui s’est aggravée la nuit…

Il y eut un silence. Madeleine subissait de plus en plus « l’atmosphère » de la jeune fille.

— Est-il possible, — chuchota celle-ci avec détresse, — que les souvenirs d’un homme se communiquent à un autre homme ?…

— La télépathie, – suggéra Madeleine… – D’ailleurs, chère petite enfant… pourquoi ces vers ne seraient-ils pas venus naturellement à la mémoire de Philippe ?

— Justement devant cette fenêtre ? Et dans des circonstances si semblables aux circonstances qui avaient amené Pierre à les réciter ? Ce serait prodigieux !

— Voulez-vous me redire ces vers ?

— Voici… je ne me rappelle pas exactement le troisième et le quatrième :

La branche au soleil se dore,
Et penche, pour l’abriter,
Ses bourgeons qui vont éclore
Vers l’oiseau qui va chanter

» Il y a bien peu de gens qui connaissent ces vers-là !

— C’est vrai… Toutefois, remarque qu’il y est question de l’oiseau qui va chanter. Or, les deux fois qu’on les a récités devant toi, un oiseau chantait… Deux esprits qui se ressemblent autant que ceux de Pierre et de Philippe ont pu subir la même évocation. C’est extraordinaire, ce n’est pas surnaturel…

— Si vous aviez raison !…

— J’ai raison, marquisette !… Il faut me croire et vous reposer… Mais que doit-on croire là-bas ?

— Mon Dieu ! — gémit la jeune fille… — Il est intolérable que j’aie donné de l’inquiétude à madame de Givreuse… que faire ?…

— Tout simplement envoyons une dépêche… Comme je ne puis vous laisser seule, madame de Givreuse viendra… Il me semble que je saurai lui faire comprendre…

— C’est si difficile… La moindre allusion peut jeter le trouble dans toutes les âmes…

— Je ne songe pas à dire la simple vérité… ni à la faire deviner…

La corne d’une automobile sonna dans la petite rue… Les deux femmes regardèrent la fenêtre. Une limousine s’arrêta :

— C’est Pierre, — exclama Valentine avec effroi… ou Philippe !

— Je vais le recevoir…

Madeleine ouvrit vivement une porte et conduisit Valentine dans une minuscule salle à manger.

Deux coups de marteau retentissaient dans le corridor.

Le visage du visiteur apparaissait presque rigide. Mais ses yeux dénonçaient une sombre inquiétude.

Mademoiselle Faubert l’introduisit dans le petit parloir. Il regardait autour de lui, fébrilement…

— Pardon, — dit-il, — n’avez-vous pas vu… mademoiselle de Varsennes ? Elle…

— Elle est ici, — répondit tranquillement Madeleine.

Un sourire nerveux entr’ouvrit les lèvres du jeune homme :

— Dieu soit béni ! — soupira-t-il. — Nous avons tout pu craindre… Cependant, en route, j’ai eu le pressentiment qu’elle devait être réfugiée auprès de sa plus sûre amie !

Les derniers mots firent préjuger à Madeleine qu’elle était en présence de Pierre :

— Je ne demande pas à voir mademoiselle de Varsennes, — reprit-il, timide.

— Elle est très fatiguée.

— Il n’y a pas d’endroit au monde où elle peut être mieux en sûreté qu’ici… Je vais télégraphier à ma mère.

Une courte pause. Tous deux s’épiaient avec une curiosité ardente et anxieuse :

— Il m’est impossible de la laisser seule, — fit enfin Madeleine à voix basse… — Sinon, je serais allée voir madame de Givreuse.

— Ma mère peut-elle venir ?

— Si elle le peut !… Je crois que ce serait très utile…

Pierre hésita, puis :

— Mademoiselle de Varsennes n’est pas malade ?

— Non…

Il comprit qu’il ne pouvait insister ; il murmura :

— Quand préférez-vous recevoir la visite de ma mère ?

— Le plus tôt possible.

— Alors, je crois que vous la verrez ce matin même…

Madeleine avait attentivement scruté la physionomie de Pierre. Elle y avait vu passer toutes les nuances de l’émotion, mais aucun étonnement :

« Il sait donc ? se demanda-t-elle… Ou du moins il devine ? »

Il parut vouloir encore demander quelque chose, mais il n’osa point et se retira.

Madeleine demeurait songeuse. Elle comprenait maintenant les soupçons indéfinissables de Valentine.


Dix heures venaient de sonner à l’église de Saint-Saturnin, lorsque madame de Givreuse arriva chez mademoiselle Faubert. La visiteuse trahissait plus vivement son agitation que Pierre : son visage avait cet aspect dur que l’émotion donne aux visages autoritaires. Elle ressentait un peu de rancune contre Valentine : elle ne concevait pas que la jeune fille fût partie si mystérieusement, mais cette rancune se fondait dans une tendresse chagrine. Peut-être aussi était-elle vaguement jalouse de mademoiselle Faubert. Elle estimait l’institutrice ; elle ne lui avait jamais témoigné de cordialité réelle.

— Excusez-moi, madame, — fit Madeleine… — Il n’était pas possible de laisser mademoiselle de Varsennes seule.

— Je l’entends bien ainsi, — répondit froidement la visiteuse. — Nous avons été très inquiets !

Madeleine crut sentir un reproche dans l’intonation.

— J’allais envoyer un télégramme, lorsque monsieur de Givreuse est arrivé.

La comtesse eut un geste vague. Puis, avec colère :

— Pourquoi a-t-elle fait ça ? C’est tellement à l’encontre de sa nature !

— Les circonstances peuvent être plus fortes que le caractère.

— Quelles circonstances ? — exclama madame de Givreuse avec indignation. — Que pouvait-il arriver à Valentine, chez moi ? Je ne suppose pas que personne lui ait manqué de respect ?

— Oh ! Madame, c’est impossible. Mademoiselle de Varsennes n’a reçu de vous-même et de tout le monde que des témoignages d’affection.

— Alors, quoi ?… Elle n’est pas folle…

— Elle est seulement très troublée…

— Encore a-t-elle des raisons ?

— Sans doute, madame.

— Ne pouvait-elle me les confier ? Ne sait-elle pas que je l’aime comme si elle était ma fille !

— Elle le sait… elle vous aime comme une mère.

— Eh bien ?

Madame de Givreuse était généreuse, dévouée et tyrannique ; elle avait peu de pénétration. Cependant, elle pensait bien qu’il s’agissait d’une crise sentimentale, et elle s’attendait, depuis longtemps, à ce que Pierre et Valentine s’aimassent. Elle le désirait.

— Hélas ! — répondit Madeleine, — les personnes qui nous aiment le mieux sont parfois celles à qui nous ne pouvons pas faire certaines confidences.

Madame de Givreuse haussa les épaules :

— Soyons nets, mademoiselle… Pierre a-t-il dit quelque chose a Valentine… Non pas d’offensant… il en est incapable… mais qui ait pu l’effaroucher ?

— Je ne le crois pas.

— Donc, elle a obéi à un sentiment tout intime. Est-ce cela ?

— C’est cela.

— Vous connaissez ce sentiment ?

Madeleine ne répondit pas.

— Voyons, — reprit la comtesse avec véhémence, — il faut pourtant que je sache… Je désire ardemment le bonheur de Valentine. J’ai bien le droit de savoir pourquoi elle s’éloigne de nous ?

— Peut-être ne le sait-elle pas très bien elle-même. Et elle est si scrupuleuse !

— Je vous entends, il s’agit de Pierre ! Mais en quel sens ? Craint-elle d’aimer ? Craint-elle de l’être ?

— L’un et l’autre, sans doute.

— Je ne vois pas que ce soit une raison pour nous fuir.

— Pourtant… si elle désire échapper à toute influence… être libre…

— En quoi la contraignons-nous ?

— Oh ! madame… ce n’est pas ce que je veux dire… Je parle de l’influence qu’exerce l’affection même… des scrupules que peut avoir une jeune fille. Que savons-nous si Valentine ne redoute pas de vous contrarier.

Madame de Givreuse eut un sourire.

— Me contrarier, moi !… Je ne veux que son bonheur… Si elle et Pierre s’aimaient, j’en serais ravie. Si elle n’aime pas Pierre, ce n’est certes pas moi qui lui en voudrai. Elle est aussi libre que le vent sur la mer !

— Elle n’en doute sûrement pas…

— En somme, — reprit la comtesse un peu rassérénée, — aucun événement n’a décidé Valentine ?

— Rien que des événements intérieurs, si j’ose ainsi dire…

— Elle veut faire son examen de conscience ! C’est bien… Cela ne doit pas l’empêcher de me voir, je suppose ?

Madame de Givreuse avait élevé la voix. La porte intérieure s’ouvrit et Valentine se montra, le visage en larmes. Elle alla silencieusement s’agenouiller devant la comtesse. Sa grande chevelure était à moitié défaite, la fatigue, l’émotion, l’insomnie avaient meurtri ses paupières et ses jeunes yeux en paraissaient plus charmants. Attendrie, madame de Givreuse attira la jeune fille contre son cœur.


XII


La vie nouvelle de Philippe était mélancolique, mais pas autant qu’il l’avait craint. Des énergies montaient en lui, du fond des races, et lui faisaient prendre goût à sa tâche ! Il travailla rudement à organiser l’atelier qu’on lui avait confié. Il aimait naturellement la mécanique. Il développa des qualités assouplies et son imagination se décela ingénieuse.

Savarre avait fabriqué un état civil qui sauvegardait les démarches du jeune homme. Il se nommait maintenant Philippe Frémeuse ; on avait placé le lieu de se naissance dans les États-Unis, à la Nouvelle-Orléans. Les papiers de Philippe étaient authentiques. Ils avaient été laissés à Savarre par un naufragé, mort subitement au sanatorium, et dont le fils unique avait péri en mer. Le père n’avait pas eu le temps de déclarer la mort de son fils, et ils n’avaient point de famille. Cette supercherie était indispensable et inévitable. Aucune autorité administrative ne pouvait accepter la double personnalité de Pierre de Givreuse, ni admettre qu’un homme vécût sans que des papiers et des timbres lui assurassent une identité. Au demeurant, cette fiction légale ne lésait aucun être ni aucune collectivité. Le neurologue comptait la parfaire plus tard en adoptant Philippe.

À la mairie d’Ennuyéres, dont dépendait le château de Givreuse, on ne s’était heurté à aucun soupçon. Philippe Frémeuse était régulièrement admis parmi les habitants de la commune…

Tout cela, sans la consacrer, préparait une renonciation. Le destin des Givreuse se partageait. Celui qui restait au château accroissait un privilège que la forme subtile des circonstances pouvait rendre définitif. L’autre en souffrait, mais sans amertume ; même, un charme sauvage se mêlait à son épreuve. Il luttait âprement pour transformer son amour en souvenir et cette lutte tendait à établir une différence, sinon de tempérament, au moins de caractère, entre lui et Pierre. Elle multipliait son activité. Dans l’usine que Rougeterre et ses associés avaient organisée près de Carolles, c’est Philippe qui apportait le plus de vigilance et qui s’efforçait de perfectionner les appareils. Il avait réussi à transformer un moteur : cette petite victoire sur la matière l’aidait à s’adapter au sort. Ainsi, tandis que Pierre s’abandonnait à des émotions délicieuses, mais passives, relevant en quelque sorte de la vie d’espèce, Philippe accentuait la vie personnelle, et en développait les éléments originaux. Dans l’état particulier de « plasticité » où ils se trouvaient encore, qui offrait des analogies avec l’enfance et la prime adolescence, cette différenciation eut une certaine envergure.

Il se trouva que l’esprit d’invention, la volonté, l’aptitude à la lutte progressèrent chez Philippe. C’était comme une récompense de son sacrifice ; elle l’encouragea et le remplit de confiance dans l’avenir. Son travail devint une passion ; il s’acharnait à produire des appareils sans défauts, des moteurs solides et souples qui défiaient la panne. Il devint lui-même un aviateur si hardi et si habile qu’il eut quelque temps envie de s’engager parmi les pilotes militaires. Mais il conçut qu’il rendait plus de services à la fabrique qu’il n’en rendrait sur le front.

Tenté cependant par la vie périlleuse, à plusieurs reprises, il partit d’un aérodrome de l’Est où il assistait aux essais des appareils Rougeterre et il allait, subrepticement, jeter des bombes de son invention sur des gares, des trains, des dépôts de munitions allemands. Ces exploits satisfaisaient son besoin d’aventure et sa haine de l’ennemi.


Un soir qu’il s’en revenait d’une de ces expéditions, un projectile atteignit son moteur. C’était à la fin du crépuscule. La nuit s’avançait très noire, vêtue de pesantes nuées. Aucune étoile. Des rais électriques montaient de la terre et tournaient dans le ciel… Le moteur fonctionnait encore, mais Philippe se rendait compte que cela ne durerait guère. Des canons tonnaient, et quelques avions allemands rôdaient dans l’ombre.

« N’est-ce pas ma dernière heure ? » se demanda Philippe.

Il aimait la vie. Sur cette terre noire, qui se perdait dans les ténèbres, des années de force et de courage lui avaient été promises. Il songeait à l’autre, à sa mère, à Valentine, avec un immense attendrissement ; il éprouvait aussi un regret étrange de mourir sans connaître le secret de son dédoublement…

Soudain, il se trouva dans une brume, ou plutôt dans un nuage. Les rais cessaient de l’atteindre. Pendant dix minutes encore, le moteur fonctionna, puis il s’arrêta. Il fallut descendre au hasard. Philippe fit décrire à son appareil une large spirale et sans presque savoir comment, il se trouva dans une clairière très nue, au milieu d’une forêt.

Tout était paisible. C’est à peine si l’on discernait les détonations d’une artillerie lointaine. Il attendit un instant, le revolver au poing, puis, à la lueur vive de sa lanterne, il se mit à examiner le moteur. L’avarie en somme était légère, quoique mal située. Il fit rapidement une réparation de fortune. Et il s’apprêtait à repartir lorsqu’il entendit une voix… Une créature humaine venait de surgir, à peine vêtue d’une vague chemise et d’une jupe vingt fois trouée. C’était encore une enfant ; ses yeux luisaient comme des yeux de lynx.

Il darda la lumière sur un visage bistre, sur une crinière fauve qui ruisselait autour des épaules grêles :

— Vous êtes Français ! — dit-elle… — Je le sais bien !

— Je suis Français.

Elle le regarda avec supplication ; elle reprit :

— Il y a près d’un an que je vis dans les bois !… Jamais aucun d’entre eux ne m’a atteinte.

Une grande pitié nuancée d’admiration, emplit le cœur de Philippe. Il demanda avec douceur :

— Et vos parents ?

— Je n’ai pas de parents, — soupira-t-elle… Je suis une enfant trouvée.

— Pauvre petite !

Elle l’intéressait davantage. Cette aventure avait des affinités mystérieuses avec sa propre aventure. Les origines de l’enfant se perdaient dans la nuit des êtres comme la sienne se perdait dans la nuit des énergies.

Il demanda :

— N’auriez-vous pas peur de m’accompagner ?

— Oh ! — exclama-t-elle les yeux brillants… — ne me laissez plus seule !

Alors, il l’installa dans l’appareil, l’enveloppa d’une couverture, puis, ayant tout vérifié, il prit place à son tour et démarra :

— Surtout, ne bougez pas !

L’appareil roula et s’enleva. Il franchit la cime des arbres. L’enfant fut à peine étonnée et, tout de suite, elle s’accoutuma… La nuit était profonde ; un brouillard s’abattait sur les forêts, les collines et la plaine ; l’aéroplane devenait invisible.

Quelques heures plus tard, Philippe atterrissait bien au delà des lignes ennemies.


Philippe plaça la petite chez une vieille institutrice. Il allait la voir chaque jour lorsqu’il ne voyageait point.

Elle fut d’abord craintive, brusque et sauvage. Elle avait des mouvements de bête captive ; elle ne pouvait se déshabituer d’être aux écoutes et même de fuir au moindre bruit suspect.

Il aimait ce visage d’oréade, ces longs yeux scintillants et cette structure flexible de forestière. L’enfant lui témoignait une affection farouche et jalouse. La nuit où il l’avait enlevée dans le ciel devait demeurer la nuit enchantée de sa vie…

Lui aussi s’attachait à elle. Il lui plaisait de l’avoir trouvée, dans l’inconnu, parmi les ennemis innombrables. Le lien qui l’unissait à elle devenait toujours plus fort et lui donnait plus de courage.

Un jour, il la trouva dans le jardin de l’institutrice. On approchait déjà de l’équinoxe. Une brise orageuse soufflait sur la mer. Les oiseaux des tempêtes tourbillonnaient avec des clameurs rauques ; les apodes aux ailes tranchantes quittaient les altitudes et décrivaient sur la falaise de longs vols fiévreux.

Il marchait avec la petite Jeanne sous les vieux pommiers : des araignées pareilles à de petits crabes consolidaient leurs toiles.

Elle allait, furtive et rythmique. Que deviendrait-elle ? Quelles voies seraient les siennes dans la vie incompréhensible ? Il se le demandait avec inquiétude ; il voulait qu’elle fût heureuse. Des émotions obscures se levaient, et qu’il préférait obscures, par la crainte de tous ces possibles qui deviennent si facilement impossibles.

À la fin, il demanda :

— Jeanne, es-tu heureuse ?

Elle tourna vers lui ses yeux ensemble clairs et sombres ; elle répondit à voix basse :

— Je suis heureuse quand vous êtes là !

Il tressaillit ; il perçut l’avenir de l’enfant. Il vit poindre l’adolescente. Il murmura :

— Ce ne sera pas toujours ainsi.

Il y eut de l’indignation et de la peur sur le visage bistre ; les veux devinrent tout noirs, tellement la prunelle s’était dilatée ; puis elle eut un petit rire rauque :

— C’est que je serais morte !

— Morte !

Il sentit la force de l’accent et sa profondeur ; il n’eut aucun doute. À l’heure fatale, l’amour qui naîtrait dans cette enfant comme le pollen dans la fleur, serait sans retour… Ce serait un amour jaloux.


Ils marchèrent encore quelque temps côte à côte. Le vent apportait les vapeurs de la mer, un nimbe noir montait et croissait, ourlé de phosphorescences.

Un songe développait ses péripéties confuses. Philippe entrevit les méandres d’un destin où il n’y aurait plus de déchéance ni de sacrifice, où des jours purs naîtraient les uns des autres, comme les anémones voyageuses dans la montagne.

Des gouttes chaudes tombaient sur les pommes, quelque chose d’intense et de délicieux sourdait des herbes automnales… Mais subitement une image rythmique se profila sur les falaises ; la douleur recommença de battre dans la poitrine de Philippe ; il revit la fenêtre ouverte sur le paysage de vieille France tandis que les vers chantaient implacablement dans sa mémoire :

La branche au soleil se dore
Et penche, pour l’abriter,
Ses boutons qui vont éclore,
Sur l’oiseau qui va chanter !

Il prit le bras de la petite et la mena vers la maison.


XIII


Pierre souffrait plus que Philippe. Le plus étrange des remords l’accompagnait jusque dans la profondeur du sommeil et souvent, d’un choc brusque, l’éveillait. Alors, dans l’ombre, il subissait un cauchemar inconscient, qui l’emplissait d’horreur et de dégoût. Tandis que Philippe se trempait dans la vie agissante, Pierre se recroquevillait dans le rêve. Il rôdait comme un Hamlet à travers le château immense, il se perdait par les caves sinistres où les prisonniers avaient souffert la faim, la torture et le froid. Les œuvres de madame de Givreuse l’occupaient médiocrement : elle y déployait une activité qui rendait presque inutile l’intervention du jeune homme. Il se réfugiait dans la vieille bibliothèque, où des livres étranges sollicitaient sa curiosité, ou, perdu dans les falaises, il vivait avec les oiseaux sauvages de la mer et avec des bêtes énigmatiques, qui arrivaient du fond de l’étendue comme si elles arrivaient du fond des âges.

Tel un glas, une même pensée sonnait dans sa tête. Il voulait sans cesse rappeler Philippe : quand ils se rencontraient, Philippe s’opposait à ce rappel et montrait que l’épreuve était nécessaire.

Dans ces discussions se révélaient les premières différences nées de la séparation ; il y avait plus de précision chez Philippe, plus de fièvre et de subtilité chez Pierre : ils commençaient à pressentir la dissolution progressive de leur unité.

Valentine n’était pas revenue au château ; elle faisait chaque semaine une longue visite à madame de Givreuse. Pierre se montrait furtivement pendant ces entrevues ; il prononçait de rares paroles ; les jeunes gens osaient à peine se regarder.

Après le départ de Valentine, il tombait dans une désolation noire, sans savoir si c’était du regret ou le sentiment de son impuissance ; il passait des heures à analyser son âme ; plus il l’analysait, plus elle lui semblait indéchiffrable : il se perdait en lui-même comme dans une forêt vierge.

Un jour, il sortit du château et se dirigea vers la lande. Il arriva en vue du sanatorium du docteur Savarre, dont une partie était maintenant consacrée aux blessés…

C’était un de ces jours ou l’air est saturé de toute l’aventure de la vie. Un orage sourd, qui ne devait pas éclater rendait l’air délicieux et peu respirable. Les pollens surchargeaient l’atmosphère ; il y avait de courtes palpitations, des commencements de brise qui avortaient comme la foudre avortait dans les nuages.

Pierre s’arrêta près de la haute muraille qui avait caché et abrité tant de misères. Le silence était entrecoupé du frisson de la fougère et de la bruyère qui ressemblait au frisselis de jupes lointaines.

Il vit une forme féminine qui se glissait le long de l’enceinte, avec des mouvements incoordonnés et sauvages : c’était sûrement une folle… Elle aperçut Pierre ; elle s’arrêta, repliée, contractée. Elle avait de longs yeux fauves, effarés, d’une pâleur excessive. Prenant soudain son parti, elle s’élança vers Pierre et le saisit aux épaules :

— Silence ! — chuchota-t-elle… — Pas un cri… Les grenouilles géantes sont arrivées… elles remplissent la mer… elles sont plus terribles que des crocodiles… oh !

Un feu clair parut ruisseler des larges pupilles ; la bouche était entr’ouverte ; c’était la même bouche que Valentine, une bouche écarlate où luisaient de fines coquilles de nacre :

— Est-ce toi ? — fit-elle… — M’aimes-tu encore ? C’est l’heure, chéri… elle sonne là-bas… l’heure noire et rouge… la vague monte… les grenouilles géantes vont remplir les falaises… jusqu’aux étoiles… Écoute… oh ! comme elles grondent… elles ont fait fuir les matelots… tu sais… dans les sables torrides… Prends-moi sur ton cœur… sauve-moi…

Deux gardiens venaient d’apparaître au tournant de la muraille. Ils avançaient, lourds et rapides. La folle poussa un grand cri :

— Les voilà !… vite !… Anda !… elles vont nous dévorer.

Son étreinte devint convulsive ; sa bouche charmante grelottait, un gémissement continu montait de sa gorge et brusquement, elle prit sa course… Alors, voyant que les gardiens allaient la rattraper, Pierre ferma les yeux, saisi d’une tristesse abominable.

Quand il les rouvrit, les gardiens tenaient la fugitive. Elle n’avait pas poussé un cri, elle les suivait, muette et sombre. Mais quand elle repassa près de Pierre, elle cria d’une voix déchirante :

— Pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Il s’enfuit dans la lande. Il revoyait sans répit cette face blanche, ces yeux trop clairs, surtout cette bouche si fine et si étincelante… D’indicibles pressentiments le parcouraient comme des courants faradiques… Il allait à grands pas ; le soir était venu quand il se vit dans une ville qui était Avranches. L’église de Saint-Saturnin montait dans la nue. Une cloche finissait de sonner, une grosse étoile tremblotait…

Il entra dans l’église. Des femmes étaient agenouillées et aussi quelques hommes. Il les considéra dans la lueur jaune et débile, il fut bizarrement surpris de ne pas voir Valentine et mademoiselle Faubert… Il espéra pendant quelques minutes qu’elles allaient venir, puis, déçu, il sortit…

Deux femmes passaient dans la pénombre, qu’il reconnut à l’allure. Lui qui avait été surpris de ne pas les trouver dans le temple fut encore plus surpris de les voir là. Le visage de Valentine se tourna vers lui. Elle avait frissonné…

Machinalement, il se mit à marcher auprès de mademoiselle Faubert. Une force l’entraînait, qui arrêtait le jeu de la pensée. Son odorat exacerbé percevait un subtil parfum d’iris et d’ambre. Il ne songeait pas à Philippe ; il semblait que son passé et son avenir lui appartinssent comme aux autres êtres. Il entendait les propos de Madeleine et répondait mécaniquement.

Après peu de temps, ils se trouvèrent devant la vieille maison. La lumière de la lune venait de biais et enveloppait Valentine d’une lueur de féerie. Le visage brillait comme la fleur du nelumbo sur un étang crépusculaire ; la robe tombait en ondes rythmiques et la bouche s’entr’ouvrait, innocente comme une bouche d’enfant.

Alors, l’amour enchaîné se répandit en Pierre comme un printemps. Ce fut une éclosion de tout l’être ; il ne comprenait plus, ou plutôt, il ne percevait plus ses scrupules ; la voix impérieuse des générations dominait la faible voix psychique…


Cette scène eut de profonds échos dans la conscience de Pierre. Elle contribua à accroître sa personnalité. Pour la première fois, il sentit la possibilité d’être jaloux de Philippe. C’était bien incertain encore et intermittent, mais enfin, il y eut des minutes où il songeait à tirer parti de la renonciation de l’autre. Simultanément, son amour pour Valentine subit une métamorphose : il devint plus fébrile et plus soupçonneux.

Jusqu’alors, il avait connu une sécurité assez singulière. Il ne songeait pas à des rivaux « extérieurs ». Le débat se localisait entre lui et Philippe. Peut-être parce qu’il avait ressenti une première apparence de jalousie, il commença de craindre un revirement de Valentine. La séparation, qui naguère était une tristesse sans forme, devint une source de craintes précises et rongeuses. Cela aussi tendit à créer une notion plus aiguë de son nouveau moi…

Dès lors, il attendit avec impatience les visites de la jeune fille ; il assistait plus longuement aux entrevues et il ne parvenait plus à dissimuler son agitation.

Valentine était moins timide. La métamorphose de Pierre rassurait son instinct. Elle trouvait qu’il ressemblait moins à Philippe, et l’espoir de leur découvrir des différences sensibles, rendait du charme à l’existence…


Un jeudi, elle arriva à l’improviste. C’était le jour que Philippe avait choisi pour venir au château. La jeune fille le savait. Attirée par un besoin mal défini de comparer les deux hommes, elle se demandait avec angoisse si la transformation de Pierre n’était pas un mirage créé par son imagination.

Elle trouva madame de Givreuse seule. La comtesse revenait de son orphelinat militaire ; assise sur la terrasse, à l’ombre d’un figuier aux grandes feuilles digitales, elle goûtait la paix de la minute. Comme elle avait reçu le don de la quiétude, elle savait oublier pendant le repos les tracas de l’action ; et du passé, retenant les beaux jours, elle rejetait les autres dans les oubliettes de l’inconscient. Ce jour-là, elle était particulièrement contente. Elle ne savait pas pourquoi ; en réalité, elle aimait la double présence de Pierre et de Philippe, comme, au fond, elle aimait presque autant l’un que l’autre.

— Bonjour, petite mésange, — fit-elle… — Nous avons un visiteur.

Elle ne remarqua pas le cillement de Valentine.

— Un visiteur que tu n’as pas rencontré depuis longtemps…

Une femme de chambre, coiffée de l’antique bigouden, où Soldi croyait lire la cosmogonie mystérieuse des hommes qui élevèrent les cromlechs et bâtirent les premières pyramides, vint dresser le couvert pour le thé. Il y avait des muffins. Madame de Givreuse les chérissait.

Pierre et Philippe parurent au détour d’un quinconce de rouvres.

Leur ressemblance parut d’abord aussi désespérante à Valentine. Mais quand ils furent proches, la jeune fille sourit. Le teint de Philippe était plus hâlé que celui de Pierre, quelque chose de plus résolu éclatait dans les méplats de son visage ; les yeux apparaissaient plus clairs et plus hardis. Il y avait de la fièvre dans les prunelles de Pierre, sa bouche était indécise et sensitive ; tout son être évoluait vers le rêve et la vie intérieure…

Tous deux ressemblaient moins que naguère au jeune homme qui était parti à l’appel des armes, en sorte qu’elle ne savait point lequel s’accordait le mieux avec ses souvenirs… Elle ne se demanda pas qui elle allait préférer. Son cœur demeurait plein d’incertitude, mais elle ne doutait pas qu’une préférence fût possible. Et surtout, elle sentait décroître cette frayeur mystique qui l’avait tant fait souffrir.


Peu de temps après, elle les revit de nouveau ensemble, chez Augustin de Rougeterre, et cette fois par hasard. Est-ce parce qu’elle avait beaucoup et passionnément médité dans l’intervalle, elle trouva que la dissemblance s’était encore accentuée. Ils allèrent tous trois au bord d’un petit étang où les saules de Babylone étalaient leurs draperies mélancoliques. Madame de Givreuse et Rougeterre marchaient en avant ; on entendait la voix de cloche du comte qui faisait bondir les grenouilles.

Tous trois aimaient ce coin, où ils avaient jadis passé des minutes délicates :

— Vous souvenez-vous ? — demanda soudain Valentine, et elle observait les jeunes hommes, de l’écureuil qui nous épiait ici… à la fin de l’automne ?

Les trois premiers mots avaient mis Philippe en garde. Sa physionomie ne décela rien, tandis que Pierre répondait :

— Nous ne l’avons plus revu !… Il avait disparu avant la guerre.

Elle eut un petit rire, qui marquait sa joie intérieure ; son regard rencontra celui de Pierre. Elle y lut une ardeur douloureuse et se dit tout bas :

— C’est lui qui souffrirait le plus !…


De ce jour, elle pensa plus souvent à Pierre. Elle exagéra tout ce qui en lui n’était pas pareil en Philippe ; elle recréa une nouvelle image qui se rattachait aux images d’antan. Pourtant, Philippe gardait un pouvoir mystérieux : aux moments où elle croyait en être détachée, il apparaissait comme une évocation et comme un reproche.

Un mois passa, qui refaisait les cœurs et les plantes ; Valentine se retrouva auprès du même étang, avec Pierre et Rougeterre. Un domestique vint apporter une carte de visite ; les jeunes gens se trouvèrent seuls.

Leurs âmes étaient indécises comme leurs paroles, mais Pierre savait qu’il redevenait peu à peu un être normal pour la jeune fille. Elle n’avait plus que cet embarras charmant des êtres timides.

Par intervalles, il se tournait vers elle ; jamais elle n’avait été si « nombreuse ». Toute la grâce des créatures se concentrait en elle. Le jeu des ramures et des nuées, l’allure des oiseaux sylvestres, les corolles argentées des sagittaires, les reflets de l’eau, se retrouvaient transposés et plus enivrants…

Elle se pencha pour cueillir une fleur rose qui poussait dans un havre. La terre friable céda ; il eut à peine le temps de la saisir et de l’enlever… Elle avait poussé un petit cri d’effroi ; elle demeura contre la poitrine de Givreuse.

Il ne s’attendait pas à cette sensation violente ; il devint pâle comme s’il allait se pâmer ; son cœur grondait ; et son visage s’ensevelit un moment dans la chevelure odorante.

— Merci ! — fit-elle d’une voix éteinte, en essayant de sourire.

Ce qu’il voyait dans les beaux yeux encore tremblants, le séparait de toutes choses. Il oubliait complètement Philippe.

Il s’en souvint lorsqu’elle fut partie ! Jusqu’à la nuit, il examina sa conscience. Elle était ardente et affligée ; des remords le harcelaient qui ne parvenaient pas à lui faire oublier la joie cruelle de l’étreinte :

« Qu’ai-je fait pourtant ? se dit-il. Mon geste était nécessaire. Suis-je maître de mes sensations ? »

Mais il avait prolongé ces sensations ! Il prit la résolution de parler à Philippe.


Ils s’étaient arrêtés dans ce ravin où coule une maigre rivière, qui se perd dans l’Océan. Des pierres lourdes s’élevaient, un champ d’ajoncs avait brûlé, laissant un vide noir et funèbre.

— Es-tu malheureux ? — demanda soudain Pierre.

— Je ne sais pas. Je vis… Ma vie n’est point laide. Elle m’adapte à la peine des hommes…

Ils foulaient les sauges, les achillées, les ombellifères, les mille pertuis perforés, et de petits batraciens sautelaient par intermittences.

Pierre éprouvait que sa confidence était difficile ; cette difficulté même lui montrait quels changements s’étaient produits : naguère encore, il parlait à Philippe comme il parlait à lui-même.

Il finit par dire :

— Ne désires-tu pas abréger ton épreuve ?

— Non ! non ! – fit vivement l’autre. — Je sais qu’elle est absolument fatale.

— Je suis privilégié.

— Il le faut.

— Mais, — reprit Pierre avec confusion, — si pourtant Valentine me préférait ?

Philippe le regarda fixement, étonné de l’intonation :

— Nous n’avons pas le droit de lutter contre les préférences de Valentine.

— Sans doute. Songe cependant que ce serait la suite de circonstances que nous avons voulues.

— Nous devions les vouloir, puisqu’il nous faut être deux !… Pour Valentine surtout, la séparation s’imposait. Il eût été coupable que nous nous fussions disputé cette généreuse créature… Quoi qu’il arrive, je ne me plaindrai point…

— Si tu es sacrifié ?

— Sacrifié ! Par qui ?… Ce n’est ni toi ni moi qui avons décidé que je partirais… c’est le sort.

— Nous aurions pu renoncer l’un et l’autre.

— Pourquoi ? Ç’aurait été deux déchirements au lieu d’un seul… et peut-être une grande douleur, un amer souvenir pour elle. Si elle te préfère, je m’inclinerai sans révolte.

— Tu souffriras…

— Sans doute. J’ai appris… j’apprends chaque jour cette souffrance-là.

Pierre entendait, sous les paroles, le sourd frémissement d’une âme. Il y avait du stoïcisme dans l’attitude de Philippe. Pierre eut mal du mal de son compagnon et toutefois, il sentait que, maintenant, une vie secrète commençait à les séparer. À deux reprises, il voulut faire sa confidence. Il ne le put. Chaque fois, un instinct équivoque l’arrêtait…

Philippe devinait confusément cette hésitation ; elle l’oppressait mais il était résolu à ne rien faire pour la vaincre…

— Quoi que tu fasses, — dit-il avec une brusque tendresse… — je n’aurai aucun reproche à te faire… Quand j’ai quitté le château, nous étions exactement l’un comme l’autre. C’est la séparation qui a créé une différence … sinon de fond, au moins de surface… Ce que tu feras, je l’aurais fait !

— Ne crois pas que je lui aie parlé d’amour ! — fit Pierre d’une voix plaintive.

— Ne te crois pas contraint de te taire !

Ils se regardèrent ; leur unité reparut, plus forte que toutes les passions et toutes les tendresses…

Mais Pierre ne dit pas ce qu’il avait résolu de dire.


Philippe ressentait une grande lassitude, une courbature morale, et il n’avait d’autre consolation que la petite fille recueillie dans le bois inconnu.

— J’oubliais, — reprit Pierre avec insouciance, — de te montrer ceci… que j’ai reçu ce matin…

Il avait pris un billet dans son portefeuille et le tendait à Philippe.

Philippe lut :


« Cher ami,

» Je vais bientôt partir pour un très long voyage. Peut-être viendrez-vous me dire adieu aux Glaïeuls où je serai pendant quelques jours, pour mes amis.

» Le meilleur souvenir de

» THÉRÈSE DE LISANGES »


Ce billet intéressa Philippe.

— Il est naturellement impossible que j’y aille, — remarqua Pierre.

— Alors j’irai, — dit Philippe.

Pierre le regarda avec ébahissement.

— Sous ton nouveau nom ?

— Sans doute… et de ta part.

— Elle croira que c’est…

— Elle croira ce que je lui dirai. Je pressens que, déjà, elle doit savoir quelque chose… Elle a toujours su se renseigner.

Pierre eut le geste qui exprime l’indifférence.


Philippe se rendit aux Glaïeuls le lendemain. C’était un petit manoir, tout enveloppé de jardins.

Une servante vague, aux yeux dormassants, l’introduisit dans un salon aux boiseries hautes, aux vieux meubles normands, pleins de force. Après un moment, une jeune femme surgit, fascinante et complexe. Sous une fine couche de poudre, on devinait un teint de Catalane ou d’Hispano-Américaine. Le plus beau sang nourrissait des lèvres ardentes, écarlates au centre ; les yeux tendres et pourtant ironiques, avec une pointe d’insolence, noirs comme la houille, avaient des reflets de topaze.

On devinait le charme du corps rien qu’aux flexions qui métamorphosaient continuellement les lignes.

Elle fixa sur Philippe un regard où passa une câlinerie soudaine :

— Pierre…

— Non pas, — dit-il en souriant, et un peu pâle… — je ne suis pas Pierre de Givreuse !

Une stupeur immobilisa le visage de la jeune femme : — On me l’avait dit ! — fit-elle en joignant les mains… — Je ne voulais pas le croire !

Des cendres du passé, cet amour âpre, cet amour de fournaise qui avait incendié pendant une année la vie de Givreuse, jeta une violente étincelle… Mais autre chose montait, qui était nouveau, et qui n’aurait pas été possible dans une vie normale.

Elle le considérait avec une curiosité dévorante :

— Je n’ai rien vu d’aussi fantastique ! — reprit-elle… — Et la voix encore… qui est plus fidèle que le visage… et l’accent… Vous ne vous jouez pas de moi ?

— Je suis Philippe Frémeuse, madame.

— Il faut bien vous croire, — soupira-t-elle, avec un petit rire ambigu. — Mais… ce n’est pas vous que…

Elle hésitait.

— Ce n’est pas moi que vous attendiez, — fit Philippe. — C’est que Pierre ne peut pas venir.

Elle prit un air froid, dur et sec :

— Je ne comprends pas !

Il s’attendait à cela. Encore qu’il y eût longuement réfléchi, il n’avait rien trouvé pour excuser sa visite. Il fut à une distance infranchissable de cette femme qui l’avait appelé et qui ne le connaissait pas. L’inquiétude et l’excitation alternaient dans son être, et l’aventure s’élevait en lui comme un vol d’oiseaux voyageurs.

— Pierre m’a prié de l’excuser… il est… il regrette…

Il bégayait, il pataugeait.. Elle recommençait à sourire, ironique et indéchiffrable. Elle voulait savoir où cette rencontre les mènerait. C’était un mélange inextricable de curiosités, de souvenirs violents, d’impressions naissantes. En somme, ce jeune homme, si semblable à Pierre, la ramenait à un passé auquel elle eût aimé revenir une fois encore, et mêlait à ce passé la possibilité sinon la promesse d’un renouveau…

— C’est bien ! — interrompit-elle. — Si Pierre de Givreuse a des raisons pour ne pas me rendre visite, ces raisons ne m’intéressent point… Et vous, monsieur, quoique votre présence soit bien… insolite, je consens à vous excuser, mais tout ça ne fait pas que je vous connaisse !…

Combien tout serait facile s’il pouvait prendre sa personnalité véritable ! Il se dépitait ; mais en même temps, l’aventure lui semblait ainsi plus exaltante. Elle comportait ce recommencement dont l’absence éteint tous les goûts et toutes les passions. La Thérèse assise dans ce lourd fauteuil gothique, n’était plus la Thérèse dont un jour il s’était séparé parce que la coupe mystérieuse était épuisée :

— Essayons de causer, — persifla-t-elle… — Ça ne va pas être commode. Voyons. Prenons l’écheveau au hasard. Avez-vous combattu ?

— Oui, madame.

— Vous avez été blessé ?

— Oui.

— Et que faites-vous ?

— Je m’emploie dans une fabrique d’aéroplanes… sous le patronage de monsieur de Rougeterre.

— Bon patronage. C’est un homme qu’on peut estimer. Il y a si peu de gens estimables…

Elle eut un moment de lassitude :

— J’en connais tout au plus six ou sept qui existent. Le reste… quelle fumée !

Son geste dédaigna une multitude invisible… Elle eut de nouveau son rire tranchant et ambigu :

— Et vous-même, vous estimez-vous ?

— Je ne sais pas… Je me cherche.

— C’est un commencement… Ceux qui se cherchent, forment presque une élite… Ceux du gros tas ne pensent jamais à se chercher… on dirait qu’ils sentent d’avance que ce serait inutile…

Elle se tut, elle demeura une demi-minute rêveuse ; sa longue manche de velours gris traînait sur le bras dur du fauteuil ; elle avait renversé la tête en arrière, ce qui mettait en valeur un cou ravissant de forme et d’éclat. Son immense chevelure luisait comme les étangs sous les étoiles ; de chaque ondulation émanait cette volupté primitive et très raffinée qui émane des beaux cheveux.

Il l’épiait sournoisement, il s’abandonnait à un trouble dolent et enivré ; tout en lui voulait oublier sa vie amère. Un parfum d’herbes fauchées flottait autour de la femme.

— Nous n’avons rien dit mais nous avons causé ! — soupira-t-elle. — La difficulté est jouée. Je me disais que vous avez dû combattre bravement.

— Est-ce combattre ? On ne sait plus. Tout vient du fond de l’invisible. On est dans une immense chambre de torture… et ce n’est pas de batailler qui est l’héroïsme, c’est de souffrir avec patience.

— Oui, cela doit être ainsi ! — soupira-t-elle. — Nos pauvres soldats de France !

Elle était attendrie ; derrière l’attendrissement, la femme veillait et les vœux de la femme : de tout temps, la guerre leur a donné plus de puissance :

— Vous avez beaucoup souffert ?

— Je compte pour rien quelques semaines de souffrance ! — dit-il avec force. — Et je n’ai pas renoncé à combattre.

— Bravo ! — exclama-t-elle.

Une pause. Il pensa que la visite avait assez duré et se leva. Puis, timide mais affectant une timidité plus grande qu’il ne ressentait :

— Ne me permettrez-vous pas de revenir ? — supplia-t-il.

— Je ne vous l’aurais pas permis tout à l’heure !… Je suis chez moi presque tous les jours… l’après-midi, à quatre heures pendant tout ce mois… Ensuite, hélas ! il faut que je parte pour le Chili où j’ai de bien grosses affaires à arranger… Ma mère était Chilienne.

Elle lui tendit la main. C’était une petite main très vivante, qui se rétracta légèrement dans la main du jeune homme.


XIV


Il retourna plusieurs fois aux Glaïeuls. Ce furent des entrevues bizarres et fascinantes. Tous deux en partie revivaient et en partie refaisaient le passé. Philippe reconnaissait chacune des coquetteries, des réticences, des ambiguïtés de Thérèse : ce n’était pas un simple retour des choses, c’était une idylle inédite. Tout être change, mais ce changement n’est un renouveau que chez ceux avec qui nous commençons la vie. En somme, Thérèse avait un charme que jamais plus elle n’aurait pu avoir pour le Givreuse d’antan. Elle semblait rajeunie. Il y avait moins de cruauté instinctive en elle, une plus vive fraîcheur de sentiment.

Pour Thérèse, le renouvellement était d’autre nature. Elle aussi voyait fantasmagoriquement rajeunir le passé, mais avec la certitude que Philippe était un autre être que Pierre. Ce qu’elle retrouvait des gestes, de la voix, de la pensée de Givreuse, n’était une répétition qu’à la manière dont une floraison est la répétition d’une floraison antérieure. Elle reconnaissait dans un homme ce qui l’avait réduite dans un autre, et comme elle avait gardé la nostalgie de Givreuse, qui avait été son grand amour, elle connaissait une renaissance enivrante de son destin.

Pourtant, elle ne savait aucunement ce qu’elle allait faire. Veuve, elle n’avait succombé qu’une seule fois, après une longue résistance. De nature, elle était une régulière ; après sa rupture avec Pierre, elle s’était juré de ne plus accepter l’amour que dans le mariage. Mais éprouvait-elle de l’amour pour Philippe ? Elle n’eût su le dire. Elle se laissait aller à l’enchantement de l’heure, à une sorte de miracle psychique qui pouvait n’avoir pas de lendemain… Tout se passait en causeries entrecoupées de silences langoureux pendant lesquels elle songeait à la brièveté de l’existence et à son incertitude amère.

Un jour qu’il s’était attardé plus que de coutume, elle lui dit :

— Il est bien tard pour retourner à Carolles… Savez-vous quoi ?… nous dînerons ensemble.

Elle regretta tout de suite son invitation, puis songeant qu’avant trois semaines, elle sillerait sur l’Océan plein de pièges, elle haussa les épaules.

Ils dînèrent, sur la terrasse lumineuse, devant les grands hêtres rouges et les tilleuls de Hongrie séparés par une longue pelouse, au fond de laquelle poussaient hasardeusement les fleurs des jardins et les fleurs sauvages. C’était l’époque où les tilleuls commencent à répandre leur odeur féerique. Elle arrivait au gré des souffles, elle exprimait l’obscur désir de ce qui veut croître et multiplier.

Le soir venait avec une lenteur extraordinaire. Des chauves-souris, mélancoliques danseuses du crépuscule, tourbillonnaient sur les cimes et le long des murailles.

— J’ai longtemps détesté le crépuscule, — disait Thérèse en grignotant ces petites fraises longues, qui ne sont pas tout à fait des fraises de jardin et ne sont plus des fraises des bois…

— Il m’apparaissait comme l’heure de l’angoisse… de la mauvaise attente… J’imaginais que ces grands feux qui allumaient les nuages allaient incendier le ciel et la terre.

— J’ai toujours aimé le crépuscule, — répliqua Philippe.

— En êtes-vous sûr ? Les enfants ne l’aiment point… et la plupart des animaux. C’est tout naturel. Il annonce le grand deuil de la nature — la nuit.

Il contemplait la silhouette enchantée, sur qui l’occident répandait une lueur versicolore. Quelques grosses étoiles commençaient à paraître ; un grillon grinça dans l’herbe ; bientôt un autre lui répondit à l’extrémité de la pelouse ; des vers luisants allumèrent leurs petites lanternes vertes.

— Est-il possible que nous ayons la guerre ! — fit-elle, le visage soudain assombri… et que tant des nôtres…

Elle n’acheva pas ; elle baissa la tête ; tous deux communièrent dans l’immense douleur répandue…

Le café répandit son arome qui promet et qui console. La nuit était venue. Des insectes bondirent sur la flamme des bougies ; à chaque instant, un petit corps rôti tombait sur la nappe ; il jetait un instant ses membres minuscules et s’endormait pour l’éternité.

— Que c’est étrange ! — dit-elle… — Pourquoi ces bestioles viennent-elles mourir ainsi ? La vie est pleine de stupidités impénétrables !

— Encore les insectes nous apparaissent-ils comme des espérances d’automates, mais ces milliers d’oiseaux qui se précipitent sur les phares et s’y fracassent ?… Oui, une stupidité invraisemblable se mêle à l’ingéniosité des créatures… Et nous sommes bien aussi bêtes que ces insectes !

— Plus, peut-être, car nous savons prévoir, et voyez à quoi sert notre prévoyance ! Je suppose que vous fumez…

— Pas beaucoup, seulement dans les moments où la tristesse est trop grande.

— Le mirage ?

— Le tabac ne me donne aucun mirage !… Il dissout… il disperse mes idées… Ce soir, je préfère l’odeur des tilleuls. Il contemplait dans la lumière dansante et indéterminée, cette compagne qui semblait jaillir d’une terre de fées.

— Comme c’est doux de vous regarder ! — murmura-t-il, d’un ton qu’elle reconnaissait.

Elle eut un léger sursaut ; elle plongea au fond du rêve :

— Vraiment, — fit-elle, avec une pointe de moquerie. — Êtes-vous seulement véridique ?

— Est-il possible que je ne le sois pas ?… Existe-t-il beaucoup de Français pour qui vous ne seriez pas un merveilleux spectacle ?

— Merveilleux ! C’est un bien gros mot…

— Depuis que les dieux sont morts, que reste-t-il de merveilleux pour les hommes, sinon la femme !

— Bon, si vous parlez pour toutes les femmes.

— Je parle pour celles dont le vieux Priam disait : « Il est juste que l’on meure pour elles !… »

— Ce Priam était un vieux fou !

Elle secoua la tête :

— Allons au-devant de la lune… Elle va monter derrière les hêtres rouges…

Elle s’était levée et, tête nue, elle descendit vers les pelouses. Il la suivit tout tremblant. Des lueurs confuses les guidaient. Il la connaissait trop pour ne pas savoir que c’était une provocation, mais il savait aussi qu’elle provoquait par caprice, par curiosité et par esprit de bravade.

— Au fond, je suis une campagnarde, — dit-elle, avec un petit mélange de sauvagesse… — Ce n’est point parce qu’elle est belle que j’aime la nature, c’est parce qu’elle est redoutable.

Ils marchèrent d’abord sur la pelouse, puis Thérèse obliqua vers une sente qui passait sous les hêtres. L’odeur fine de la jeune femme dominait l’odeur des végétaux ; il écoutait le frisson de la jupe quand il se tournait, il apercevait la blancheur du visage, dont la forme s’évaporait, et une masse sombre qui était la chevelure…

Le sang monta à la tête de Philippe ; il saisit la petite main et l’étreignit :

— Oh ! — fit-elle d’un ton de reproche…

Elle dégagea vivement sa main et son rire fusa, un rire argenté, un peu rauque…

— Vous ne m’attraperez pas !

Elle avait disparu. Il entendait le pas léger dans les pénombres. Un moment, une sorte de lueur brilla dans la futaie ; puis tout se perdit dans la nuit. Il palpitait ; tous les rêves antiques, toutes les fables amoureuses où se mêlent les forêts, les nymphes, les elfes, grisaient Philippe.

L’ÉNIGME DE GIVREUSE[1]


XIV


Il courait au hasard, la tête perdue ; soudain, le rire éclata derrière lui et, se tournant, il vit la silhouette pâle, à trois pas :

— Vous voyez, — dit-elle… — je suis insaisissable. Et voici celle que nous cherchions…

Une phosphorescence s’insinuait parmi les arbres, puis une lueur de veilleuse ; on eut le sentiment d’une immense présence ; enfin, l’astre rouge et froid se dressa parmi les colonnades.

— Voici cette main que vous vouliez prendre, — dit-elle avec une douceur équivoque. — C’est une main amie.

Il prit la petite main avec crainte ; il s’agenouilla pour y mettre un baiser :

— Et vraiment, vous me faites la cour ?… Prenez garde…

— Qu’y faire, si je vous aime ?

— M’aimer ?… Croyez-vous ?

Elle lui prit le bras, elle le ramena sur la pelouse pareille à un grand étang verdâtre ; des noctuelles voletaient éperdument ; un crapaud chantait ses amours obscures :

— C’est effrayant ce que vous venez de me dire ! — murmura-t-elle. — Mais ce n’est pas vrai…

— Pas vrai ! — gémit-il. — Aussi vrai que ma vie même… — Ce serait plus effrayant encore. Il n’est pas permis d’aimer si vite… Et si vous m’aimez vraiment, malheureux garçon, songez que, bientôt, je serai partie… que vous ne me reverrez pas — si vous me revoyez — avant longtemps. On ne gaspille pas ainsi son amour.

— S’enquiert-il de notre volonté ? D’ailleurs, souffrir par vous, c’est encore une douceur, madame.

Elle tourna vers lui un visage ami, mais elle ne répondit point.


Pendant une semaine, leurs rencontres furent brèves. Elle se montra d’humeur inégale ; il y avait des moments où elle le traitait en étranger, d’autres où elle était presque câline. Ni l’un ni l’autre ne savait comment cela finirait. Thérèse avait les raisons innombrables qu’ont les femmes pour ne pas vouloir. Peut-être, même avec Pierre, s’en serait-elle tenue à un platonique rappel des souvenirs : elle l’ignorait…

Avec Philippe, l’aventure se révélait d’autant plus équivoque que c’était ensemble l’amour d’hier et l’amour d’aujourd’hui. Cependant, l’inclination qu’elle éprouvait pour le fantastique sosie de Givreuse croissait avec une rapidité imprévue. Née de la ressemblance des deux hommes, elle était très différente ; le nouvel amour avait, selon Thérèse, quelque chose de plus intime que l’autre…

Un jour qu’elle écoutait Philippe, il lui vint un soupçon aigu. À plusieurs reprises déjà, le même soupçon l’avait effleurée ; il avait paru si absurde qu’elle ne s’y était point arrêtée. Cette fois, il fut irrésistible.

Elle épia Philippe avec sournoiserie ; elle lui posa des questions insidieuses…

Il était sur ses gardes. La crise de mademoiselle de Varsennes lui avait appris à se méfier de ses souvenirs ; il ne parlait du passé qu’avec une extrême prudence. Thérèse ne le trouva pas en défaut, et cependant le soupçon demeurait. Il y eut même un instant où elle crut vraiment que Pierre de Givreuse était auprès d’elle et jouait le rôle de Philippe…

« C’est idiot ! pensait-elle. Pourquoi ferait-il cela ? »

Le soupçon persistait, équivoque et multiple.

« Et quand ce serait Pierre ? » Elle n’était pas femme à vivre dans le doute. Elle fit surveiller les deux hommes ; elle connut en gros leurs travaux et leurs démarches, elle eut sur mademoiselle de Varsennes des renseignements fragmentaires, mais décisifs pour un esprit comme le sien :

« Voilà pourquoi Pierre n’est pas venu ? se demanda-t-elle. Mais si mes soupçons sont justes, cela expliquerait pourquoi il joue auprès de moi le rôle de Philippe… Ce serait abominable, et habile. Il aurait sans risque l’ancien et le nouvel amour ! »

L’imagination de la femme se joue dans l’impossible, surtout quand l’impossible se mêle à l’antique duel des sexes… Elle riait d’elle-même : pourtant, elle alla épier le château de Givreuse et surprit mainte démarche de Pierre.

Un jour, surexcitée, elle l’attendit.

Il la vit brusquement devant lui, sur la route. Hypnotisé, son regard se fixait sur elle, avec une stupéfaction naïve qui ne pouvait être feinte :

— Thérèse ! — balbutia-t-il.

Elle l’examinait avec une curiosité dévorante. Très vite, elle vit qu’il avait les joues plus maigres que Philippe, le teint plus pâle, et, dans toute son allure, quelque chose de plus rêveur, de plus indécis.

« C’est lui Pierre ! se dit-elle… C’est lui que j’ai aimé…

Elle sentit, avec une joie sourde, que cet amour si profond et si terrible, la laissait presque indifférente. Il avait définitivement disparu dans le gouffre des choses mortes ; Philippe seul l’émouvait. Elle devina une indifférence pareille chez le jeune homme, et de cela seulement elle ressentit un léger dépit :

— Vous savez que j’ai vu votre sosie, — fit-elle avec un peu de sarcasme… — Sans doute, la ressemblance est prodigieuse… Pourtant, je ne m’y tromperais point…

Un instant, ils demeurèrent là, échangeant des paroles qui ne les intéressaient guère, puis elle lui tendit la main, sans rancune.


Il crut devoir télégraphier à Philippe, qui arriva au château, vers le soir. — J’ai rencontré Thérèse, — dit-il, dès qu’ils furent seuls.

Philippe devint pâle ; la jalousie passa en rafale :

— Où ? — demanda-t-il d’une voix rauque.

— Sur la route d’Avranches.

— Elle doit l’avoir voulu.

— Je ne crois pas… L’entrevue a été courte et si insignifiante !

Philippe marcha quelque temps le front bas ; une ride profonde rapprochait ses sourcils ; une sévérité chagrine contractait ses lèvres :

— Il ne faudrait pas que mes épreuves s’aggravent, — dit-il enfin. — Je me suis violemment conformé au sort ; j’ai voulu qu’il n’y eût aucune rivalité de fait entre nous… Thérèse t’est-elle complètement indifférente ?

— Complètement.

— Eh bien ! moi, je l’aime…

— Tu l’aimes ! — exclama Pierre.

L’évolution de sa vie ressemblait si peu à celle de Philippe, qu’il en demeura abasourdi. Il ne concevait pas que, ayant aimé Valentine, on pût se remettre à aimer madame de Lisanges.

— Oui, — reprit Philippe. — Et remarque que je ne l’aime pas par un retour du passé, le passé serait presque un obstacle ; je l’aime pour un renouvellement de ma personne et de la sienne, qui est aussi inexplicable que notre unité… Sans doute, je n’ai pas entièrement cessé d’aimer Valentine, mais désormais, l’abandon de cet amour n’est plus tragique. Thérèse, même si elle ne m’aime pas, m’a délivré… Souffrir pour elle, c’est une souffrance normale. Comprends-tu pourquoi il me faut l’entière certitude de ton indifférence ?

Pierre l’écoutait, ébloui. La jeunesse de l’univers rentrait en lui, toutes les grâces éparses que l’espérance rassemble dans le ciel et sur la terre. Il espérait comme on respire la jeune brise du matin.

— Est-ce vrai ! — bégaya-t-il. — Oh ! si tu savais comme Thérèse est lointaine… comme elle se perd dans les ténèbres…

— C’est plus que je n’en demandais. Sois libre… Entre Valentine et toi, il n’y a plus d’obstacle…

Ils étaient arrêtés dans un coin tout resplendissant de fleurs vagabondes ; ils se regardaient avec cette expression qui dépassait la tendresse mais ils n’eurent aucun des gestes qui marquent l’amitié des hommes.


XV


Thérèse jouait une de ces sonates slaves où frémit la même âme révoltée, inassouvie et fraternelle que dans la Guerre et la Paix ou le Crime et le Châtiment. Les fantômes passaient sur la steppe, dans le déferlement des vents du large ; des vagues de mysticisme gonflaient les cœurs ; les hommes pleuraient leur destinée chagrine et leur isolement éternel…

Philippe contemplait le corps rythmique et ce cou rond comme le cou de la Sulamite, sur lequel retombait une chevelure fabuleuse. Les fées sonores évoquaient son propre destin. Il s’étonnait de ne pas le trouver plus étrange…

— Aimez-vous cela ? — demanda-t-elle.

— Par instants c’est trop fluide… tout m’échappe, puis, c’est un enveloppement impérieux, presque morbide et pourtant très doux…

Les yeux changeants de Thérèse palpitaient entre les cils ténébreux ; l’amour s’exhalait d’elle comme le parfum des tilleuls ; et Philippe songeait avec ébahissement qu’elle avait été sa maîtresse, qu’elle l’ignorait, et qu’ils étaient en face l’un de l’autre comme des êtres qui s’aiment pour la première fois…

Il fallait la conquérir ! Elle se tenait là, énigmatique et neuve, et lui qui, jadis, l’avait pressée innombrablement contre son cœur, ne savait pas même s’il obtiendrait un baiser de ses lèvres…

— M’aimez-vous toujours ? — fit-elle avec un mélange de câlinerie et de sarcasme.

— Vous êtes trop femme pour n’en être pas sûre !

— Sûre ?… Le plus décevant des mots. Comment des êtres autour de qui tout change et qui changent eux-mêmes, pourraient-ils être sûrs de quelque chose ?

E pur si

— Vous le croyez… et ce n’est pas faux… Mais il est impossible que ce soit déjà vrai… Ou alors, c’est un pauvre amour dont il faudrait avoir peur…

— Ne dites pas cela, — fit-il d’une voix suppliante. — Que savez-vous si un grand amour ne peut pas naître en peu de jours !

— Soit… Disons qu’il n’est pas vérifié… Je suis classique, j’ai le sens du temps — et je ne me fie qu’à ce qui a duré ! Il faut d’abord que je sache si l’amour qu’on m’offre sera une grande aventure, sinon à quoi bon ? Dans ce monde tragique, où nous recevons si peu de bonheur et si peu de beauté, que reste-t-il à la femme si l’amour n’est qu’un caprice ?

Elle pencha sa tête étincelante :

— Vous ne me déplaisez pas… Mais comment savoir si je vous aimerai ? Combien de fois vous verrai-je encore avant mon départ ? Une dizaine de fois peut-être, et combien de fois vous ai-je vu ? Nous sommes des étrangers. Est-il possible que nous cessions de l’être dans un si court intervalle ?…

— Si vous m’aimiez pourtant !

— Eh bien ! — dit-elle avec son petit rire ambigu, — je vous aimerais, et c’est tout. Vous ne croyez pas que je céderais au dernier moment, en coup de foudre… Ce serait le plus sûr moyen d’être oubliée…

— Je ne vous oublierais point.

— Et qu’en savez-vous ? Vous n’êtes pas encore à l’âge où l’homme se connaît ; et je ne sais si cet âge arrive pour un sur mille !… Ce que je sais, c’est que les perfides moralistes masculins ont menti, à travers les siècles, en chargeant la femme de cette infidélité qui est l’essence même de l’homme !

Elle s’était rapprochée ; elle posa ses petites mains sur les épaules de Philippe, et lui dardant son regard dans les prunelles :

— Mystère ! Mystère ! — chuchota-t-elle.

Il avait tressailli. D’un geste irrésistible, il s’empara de Thérèse, et l’attira contre sa poitrine. Elle résistait à peine ; la chevelure était là, si douce et si sauvage ; il y plongea farouchement les lèvres, et il sentait palpiter le corps délicieux de la jeune femme.

— Thérèse ! — balbutia-t-il.

D’un mouvement vif, fort et souple, elle se dégagea :

— Vous n’avez pas le droit de m’appeler ainsi ! — se récria-t-elle.

Un instant, l’émotion demeura sur elle et détendit sa bouche. Ses pupilles s’étaient dilatées au point que l’iris ne formait plus qu’une bague brillante.

Elle se reprit ; le visage devint grave et dur :

— Me voilà sur mes gardes ! Ne comptez sur aucune surprise ! — fit-elle d’un ton de défi.

Il la connaissait bien. Il savait qu’elle demeurerait maîtresse d’elle-même, jusqu’à la minute où elle consentirait librement…

Six heures sonnèrent. Elle dit :

— Je vais recevoir une visiteuse. Vous verra-t-on demain ?

— Je ne sais pas… Nous allons essayer un canot électrique… un grand canot insubmersible, qui pourra peut-être, quand il sera au point, servir contre les sous-marins…

— Ah ! — fit-elle intéressée… — On prétend qu’il y a des sous-marins près du littoral… Comment un canot pourrait-il combattre ces monstres ?

— Le canot est extrêmement rapide… avantage qui s’accroît de sa petitesse… il peut lancer une torpille légère… qu’on croit efficace…

L’anxiété se répandit sur le visage de Thérèse. Elle serra nerveusement la main de Philippe…

— Venez dès que vous serez rentré… à n’importe quelle heure !


L’aube allait venir. On ne sait quels haillons de lumière traînaient sur la mer et dans l’immense ténèbre du ciel. Il y avait des ébauches de moires, des miroitements blafards, de vagues et fugitives phosphorescences. Puis on commença de discerner des nuages gris de limaille et des vagues gris de boue.

De l’orient blême, la piquette du jour se répandit sur les plaines sauvages de l’Océan ; des nuées laineuses bourraient le firmament.

Une petite barque venait de surgir des falaises. Elle avait presque la couleur des flots et les deux hommes qui la montaient semblaient des fragments de la coque, dont leurs vêtements avaient la nuance. Une partie seulement de leurs bustes émergeait de deux concavités creusées dans la superficie de l’embarcation.

Ils tournèrent un rocher à double cime, redouté par les navigateurs, et filèrent vers le sud-ouest, à toute allure. Cette allure était surprenante pour un si petit bâtiment ; elle devait atteindre près de trente nœuds. Des deux hommes qui le montaient, l’un était vieux, un collier de barbe rouge et blanche, une face de cuir bistre, deux yeux de marcassite sous de rudes sourcils fauves, des yeux de marin, rapides et sûrs. L’autre était Philippe.

La mer grondait faiblement. Les vagues étaient longues, point hautes cependant, très lentes.

— Ça va ferme ! — dit le vieux.

Philippe inclina la tête. Le vieux homme dirigeait la manœuvre. Devant Philippe, il y avait des manettes et des commutateurs. Il n’existait point d’autre communication entre l’extérieur et l’intérieur de l’esquif : dessus comme dessous, toute la coque était strictement étanche ; la barque se nommait l’Insubmersible — et elle l’était.

Des yeux de matelot pouvaient discerner, très loin, quelques navires perdus sur la mer. L’un d’eux était plus visible que les autres, et beaucoup plus proche. C’est vers celui-ci que s’orienta la barque. Il filait vers le nord-ouest, à toute vitesse ; cette vitesse était fort inférieure à celle de l’Insubmersible. Après dix minutes de course, la distance avait sensiblement décru.

Philippe, à travers sa longue-vue, discerna le nom du voyageur : Old Queen-Elizabeth. C’était probablement un cargo, un bâtiment déjà ancien, de quinze cents à deux mille tonnes, avec deux cheminées.

— Attention ! — grommela le vieux marin.

Son doigt désignait quelque chose à la surface des flots, et que Philippe n’aperçut pas tout de suite :

— Un périscope, — précisa l’autre.

Philippe le distingua péniblement, minuscule sur l’immensité.

— Vous avez raison…

— Pas d’erreur, monsieur… le bateau là-bas est signalé… la sale bête est en chasse.

— En plongée ?

— Elle doit avoir ses raisons… On ne me fera pas croire qu’elle a pas vu !

— Au Queen-Elizabeth mon camarade… avec des circuits.

Le vieux cligna de l’œil en connaisseur ; la barque se mit à décrire des zigzags et des paraboles. Là-bas, une sorte de bête apocalyptique émergea :

— Il monte, monsieur. Foi de Pierre Salaun, ça sera la chasse.

— Maintenant, c’est lui qu’il faut suivre !

C’était un sous-marin de grande envergure, un cruiser puissamment armé et plus véloce que le cargo. Plus de six kilomètres séparaient les deux navires. L’Insubmersible formait avec eux un triangle presque équilatéral ; il était environ à cinq kilomètres de l’un et de l’autre.

Pendant quelque temps, les trois embarcations voguèrent en silence.

Enfin, on aperçut un jet de fumée, bientôt suivi d’une détonation.

L’Old Queen-Elizabeth continuait sa route.

— Trop court ! — ricana le vieux.

Le sous-marin était à cinq kilomètres du cargo, l’Insubmersible à trois kilomètres du sous-marin, sur lequel il fonçait à belle vitesse.

Le sous-marin continuait le tir. Graduellement ses projectiles encadraient le fugitif.

— Touché ! — grommela rageusement Philippe.

Il pouvait voir la trouée faite par l’obus.

— Ils nous en veulent aussi, monsieur ! — grogna Pierre Salaun.

Jusqu’alors, l’équipage du sous-marin n’avait pas paru s’apercevoir de la présence de l’Insubmersible. Le canot n’était qu’un insecte perdu sur la mer. À la longue, en voyant la manœuvre de l’insecte, le capitaine du cruiser s’étonna.

— Quand je vous le disais ! — remarqua Salaun.

Une bombe venait de s’enfoncer dans les flots, à trois ou quatre encablures et, tout de suite, d’autres la suivirent. La vitesse extrême de l’Insubmersible, ses embardées et sa petite taille, en faisaient un objectif difficile…

Pour l’Old Queen-Elizabeth, l’aventure devenait sinistre. De larges fissures béaient dans sa coque, dont l’une à la ligne de flottaison. L’eau entrait ; le navire commençait à se pencher, l’équipage s’empressait aux canots de sauvetage… Un énorme jet de vapeur, une détonation prolongée annoncèrent que la machinerie était atteinte :

— Les pauvres ! — murmura Salaun, en faisant un rapide signe de croix… — ils sont flambés !

Le canot n’était plus qu’à quelques centaines de mètres du sous-marin. Les projectiles l’enveloppaient furieusement ; mais la petite embarcation aussi rapide que les goëlands et aussi déconcertante que les hirondelles, semblait jouer à cligne-musette avec les obus.

— Ah ! ben, — ronchonna le marin…

Un projectile venait de s’enfoncer à moins de dix toises.

— Pas encore de ce coup ! — clama sauvagement Salaun…

— Il faut ralentir… puis s’arrêter… le cap sur eux ! — commanda paisiblement Philippe.

Le vieux obéit. Là-bas, l’Old Queen-Elizabeth coulait, des embarcations chétives fuyaient sur la plaine glauque. Les hommes du sous-marin riaient.

— Stop ! — dit Philippe, l’œil fixé sur l’ennemi.

Il toucha successivement trois boutons électriques… Une poussée sourde, un sillage, puis une vague aux flancs du submersible, une clameur et des imprécations :

— Ils en tiennent ! — reprit le jeune homme… — Au large !

L’Insubmersible s’éloignait à toute vitesse ; le sous-marin semblait indemne ; il continuait à bombarder la barque :

— Il en tient tout de même, allez ! — remarqua le vieux.

Un quart d’heure s’écoula. L’Insubmersible était hors de portée. L’Old Queen-Elizabeth avait coulé ; le sous-marin demeurait en surface.

— Doucement ! — dit Philippe.

Il avait repris sa longue-vue, il examinait l’ennemi :

— Il a certainement quelque chose !

— Hé là ! — exclama Salaun. — Voyez voir là-bas… au fond, monsieur… y a quelqu’un…

À son tour, Salaun exhibait une lorgnette…

— Ma tête !… c’est un contre-torpilleur… Seulement, ce porc de sous-marin va plonger…

Le contre-torpilleur avançait à grande allure.

— Le sous-marin ne plonge pas ! — dit Philippe.

— Alors, c’est qu’il ne peut pas… Notre dragée lui a détraqué quelque chose… Attention… Hourra…

Un coup de canon lointain venait de retentir.

— Trop court ! — constata Salaun.

La canonnade s’enflait ; le sous-marin était proprement encadré. Il tenta de riposter. Salaun jubilait.

— Pas de taille, vieille drogue !… S’en faut de deux kilomètres. Et tu ne plonges toujours pas… Je constate…

Une gerbe de feu et de fumée s’éleva du sous-marin. Un tir impitoyable le trouait et faisait sauter la chaudière. Le monstre donna de la bande et commença de s’enfoncer. Deux gros obus l’achevèrent ; il coula dans un maelstrom ; bientôt une large nappe huileuse s’étendit sur les flots :

— La bête elle est crevée ! — exclama Salaun, en faisant le signe de la croix… — Et vous savez, monsieur Frémeuse… c’est tout de même nous qui avons commencé le boulot… Sans notre petite torpille, le gros frère n’aurait pas eu le temps… le requin serait rentré dans la mer : David a eu Goliath.

Une joie étrange, tellement elle était abstraite, emplissait le cœur du jeune homme, tandis que chez le vieux c’était une explosion farouche.

L’Insubmersible se rapprocha de l’endroit où avait disparu le pirate. La nappe grasse et moirée commençait à disparaître ; quelques carcasses flottaient :

— Assassins ! — hurlait Salaun. — Dieu sait ce qu’ils ont fait claquer de brave monde… En v’là un qui remue…

Un homme se débattait faiblement sur l’immensité glauque. Il semblait jeune encore, le visage glabre, les joues minces.

— Où qu’on le mettrait ? — demanda le vieux homme.

— On verra !

L’homme disparut, mais pour émerger plus loin. Philippe lui jeta une amarre ; le naufragé s’y accrocha ; il murmura quelque chose, puis ses bras s’ouvrirent et sa tête fonça dans les vagues… On ne le revit plus.


Des nuages épars, en se soudant, formèrent une nuée colossale. On discernait encore des fissures bleues. Elles disparurent avec une rapidité fantasmagorique ; un vent sournois tourbillonna et la nuée devint un nimbus couleur de fumée et d’ardoise, ourlé de lueurs palpitantes. Des vagues courtes, très rudes, faisaient vaciller le canot :

— Ça va faire du sale café ! — marmonna Salaun. — Faut rallier la côte à grand’erre…

La côte était à huit nœuds quand la tourmente éclata dans sa force. Le frêle Insubmersible vacillait dangereusement. À chaque instant, son hélice fonctionnait à vide. Salaun, froncé, crispé, attentif et pâle, cherchait à éviter les passes dangereuses. Subitement tout s’arrêta : le moteur ne fonctionnait plus :

— On est entre les mains du Diable ! — fit le marin. — Ça m’aurait été égal encore… Mais pas aujourd’hui… Si encore y avait pas ces cochonneries d’écueils…

Pendant près d’une heure, l’embarcation flotta au hasard de la bourrasque. Les deux hommes tâchaient de lutter… Des lueurs livides traînassaient dans l’étendue ; le fond du firmament était si sombre qu’on avait l’impression d’être à la fin d’un crépuscule… Un haut écueil, fait de trois roches, s’élevait vers la gauche…

La pluie roula par rafales, un voile plombagineux couvrit l’Atlantique et Salaun, malgré sa longue expérience, ne reconnaissait plus sa route… Ils scrutaient l’étendue ; et la petite embarcation semblait une épave emportée au gré des météores. Soudain, un profil sinistre se profila dans la brume…

— L’écueil ! — grogna Salaun.

L’Insubmersible fit entendre un craquement sourd ; ils étaient dans le roc…

Cela formait une sorte de crique étroite, assez longue ; entre deux blocs, on entr’apercevait une échancrure.

— On peut s’amarrer, — déclara le vieil homme… — et s’il n’y a pas de trou… on verra moyen de s’en tirer… plus tard…

Il réussit effectivement à fixer la barque à une pointe granifique, et ils débarquèrent. Une demi-heure s’écoula, l’Insubmersible ne coulait pas ; de-ci de-là un ressac le secouait, et déjà la tourmente s’apaisait ; une trouée bleuissante creusait le zénith :

— Chance, monsieur, — remarqua Salaun, — le bachot m’a tout l’air d’être sain… si on pouvait seulement faire marcher la mécanique !

— C’est difficile… et peut-être impossible… Les qualités propres au canot s’y opposent… Il faut un outillage spécial pour entrer là dedans !…

Ils s’étaient réfugiés dans l’échancrure. Cela formait, au centre, une espèce de caverne au plafond fendu. Le sol était lisse, poli par les vagues, presque horizontal. À marée haute, il était submergé.

— On est tranquille pour plusieurs heures… et, à la haute marée, on peut grimper… y a une façon de niche, où on tiendrait deux.

— Le temps s’apaise.

— Faudrait des chances pour accoster là-bas… Bah ! on rencontrera du monde avant…

L’aventure n’inquiétait plus Philippe. Il était content. L’infime Insubmersible venait de rendre un service qui dépassait de loin sa valeur marchande. Toutefois le hasard avait fait les trois quarts de la besogne. Philippe n’ignorait certes pas qu’un ou plusieurs sous-marins s’étaient montrés en vue des côtes, mais rien ne pouvait le guider, d’autant plus que l’indice d’un jour ne signifiait rien pour le lendemain. Son expérience avait été heureuse : si le canot n’était pas au point, il avait pourtant montré des qualités positives…

Pendant que Philippe songeait, le beau temps était revenu, avec cette soudaineté qui semble plus fréquente encore sur l’océan que sur la terre.

Salaun était retourné vers la barque. Il se livra pendant quelque temps à des manœuvres… Puis, sa silhouette trapue se dressa :

— Ça va… la mécanique marche, monsieur Philippe !


Il était dix heures du matin quand Philippe se présenta chez Thérèse. Elle parut dans un grand vêtement de laine, toute moite du bain ; les cheveux de la nuque n’étaient pas secs encore ; elle fixait sur Philippe des yeux ébahis :

— Excusez-moi… vous m’avez dit de venir à n’importe quelle heure…

— Comment ! déjà fini ?

— Nous sommes sortis avant l’aube… Tout est fait depuis longtemps.

Il avait changé de costume. Rien ne révélait l’expédition qu’il venait d’accomplir.

— Vous avez essayé le canot ?

— Dans des conditions très favorables…

— La mer était belle ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire…

Une voix se fit entendre dans la chambre voisine :

— Madame !… Madame !… vous ne savez pas… on a coulé…

Thérèse, curieuse, ouvrit vivement la porte :

— On a coulé ?

— Un sous-marin, madame… en vue de Granville !

Thérèse se tourna vers Philippe :

— Vous le saviez ?

— Oui. Le sous-marin venait de couler un vapeur anglais, l’Old Queen-Elizabeth… un torpilleur l’a coulé à son tour.

— Vous l’avez vu ?

— Comme je vous vois.

— C’est pendant que vous étiez en mer ?

— Oui.

— Oh ! dites comment c’est arrivé !

Elle tournait vers lui un visage où une naïveté de petite fille se mêlait à l’ardeur de la femme.

Il raconta ce qui s’était passé ; il le fit sobrement, sans insister sur le rôle de l’Insubmersible. Avide, elle multipliait les questions ; elle voulait violemment que le rôle de Philippe eût été décisif et elle reconstruisait à sa manière l’aventure de la faible barque attaquant le grand pirate.

— C’est vous qui l’avez blessé ! — affirmait-elle. — C’est vous !

— On ne le saura jamais.

— Mais c’est sûr ! Pourquoi n’aurait-il pas plongé ?

Une teinte rosée envahissait les joues mates. Philippe vit passer dans les yeux éclatants cette lueur d’incendie qui, jadis, précédait leurs étreintes… Le passé s’incarna dans le présent et Philippe, perdant la tête, avança les bras pour saisir la jeune femme. Deux petites mains à la fois se joignirent aux siennes et le continrent, tandis qu’une voix volontaire chuchotait :

— Non !… Vous m’êtes cher, Philippe… Mais je ne vous aime pas encore !


XVI


Le docteur Savarre revenait de sa clinique lorsqu’on lui remit la carte d’un visiteur, accompagnée d’une lettre. Le nom lithographié sur la carte, inconnu à Savarre, prenait pourtant une signification intéressante à cause de l’adresse qui le suivait : « Château de Grantaigle. »

— Ce n’est pas là une carte de domestique… Et le préparateur est mort.

Il regarda la lettre et ne l’ouvrit pas tout de suite ; il aimait à exercer sa divination :

— S’il n’était pas mort ?

Enfin, il décacheta l’enveloppe et lut :


« Monsieur,

« M. Charles Gourlande est le préparateur ou plutôt le collaborateur dont je vous ai parlé lors de votre visite. À ce moment, il avait disparu et, par erreur, on l’avait rayé du nombre des vivants. Il pourra vous renseigner infiniment mieux que je ne le pourrais moi-même : de plus, il sait exactement quelles sont les découvertes que mon oncle voulait cacher aux hommes, parce qu’il les jugeait néfastes, sinon pour toujours, du moins pour notre génération et la suivante.

» Vous pouvez faire confiance à M. Charles Gourlande : il n’existe pas de plus honnête homme.

» Veuillez croire, monsieur, à mon sincère dévouement.

» ABEL DE GRANTAIGLE


Savarre relut la lettre :

— Des découvertes néfastes ? Vais-je vraiment apprendre quelque chose ?

Il haussa les bras, du geste qui exprime l’incertitude, et ordonna d’introduire Charles Gourlande.

C’était, presque un géant. Au-dessus d’épaules massives et sèches, il montrait un visage en losange, semé de poils tabac, mal agglomérés. Des mâchoires lourdes bossuaient les lèvres. Les yeux vastes et creux décelaient la nyctalopie.

— Je vous remercie d’être venu ! — fit Savarre, en lui tendant la main.

L’autre avança un bras encore tout ankylosé par de récentes blessures. Il y eut une courte pause, durant laquelle Savarre et Charles Gourlande s’observaient anxieusement :

— Monsieur, — dit enfin le dernier… — je ne sais ce que vous désirez savoir… mais, comme vous l’apprend sans doute la lettre de monsieur Abel de Grantaigle, mes confidences seront limitées par des promesses — formelles et inconditionnelles que j’ai faites à mon maître. Sa mort ne me délie point.

— Est-il donc vraiment mort ?

— Aucun doute n’est possible. On a retrouvé ses restes ensevelis sous les ruines…

— Vous connaissiez, je crois, tous ses secrets, je veux dire ses secrets de laboratoire.

— Pas tous. Il y a quelques formules essentielles… quelques expériences capitales, qu’il a tenues cachées même pour moi… Mon maître était certainement le plus puissant génie scientifique, et de beaucoup, qui ait paru sur la terre… Un Faraday, un Ampère, un Carnot, un Maxwell, un Curie, si grands soient-ils, ne sauraient lui être comparés…

Un éclair de mauvaise humeur traversa Savarre. Il discerna que c’était un mélange d’indignation, de jalousie et de dédain. Mais il s’exerçait depuis trop longtemps à l’objectivisme pour qu’un tel sentiment ne s’éteignît pas aussitôt : « D’ailleurs, se dit-il, avec une ironie qui s’adressait à soi-même… il est mort… donc… »

Il sourit ; et ce sourire signifiait que le scepticisme remplaçait la jalousie.

— Vous ne me croyez pas, — fit Gourlande, qui sourit à son tour, — C’est trop naturel !… Au reste, cela n’a aucune importance… Revenons à notre sujet. Que désirez-vous savoir ?…

— Je voudrais, — répondit le neurologue avec une nuance d’hésitation, — connaître la nature des découvertes de monsieur de Grantaigle… et leurs résultats positifs… je veux dire leurs réalisations… Ce n’est pas la curiosité qui me pousse.

Gourlande pencha le front, songeur, puis :

— Vous ne vous souvenez peut-être pas exactement de l’objet de ses premiers travaux ?

— Exactement, non. Il s’agissait, je crois, de polarisation.

— Mon maître précisait d’une part les théories de la polarisation rotatoire, et, d’autre part, il créait en quelque sorte la polarisation mécanique, mais pour des systèmes circulaires, ou pseudo-circulaires, seulement. Dans sa dernière note, restée incomprise jusqu’à ce jour, il donnait une théorie sur la transformation des ondes transversales en ondes longitudinales et réciproquement… À partir de ce moment, il cessa de communiquer avec les sociétés aussi bien qu’avec les personnalités savantes. Il commençait à devancer de trop loin nos contemporains. Ses découvertes se multipliaient, de plus en plus profondes et de plus en plus diverses. Je puis vous révéler ses recherches sur la polarisation électrique, non pas appliquée à la polarité négative et positive, mais à la polarisation de chacun des électrons, ou si vous préférez, des atomes électriques. Cette découverte l’a mené aux phénomènes de la pré-électricité. Le résultat le plus étonnant de ses recherches fut la bipartition des atomes.

Savarre eut un grand sursaut et ses tempes s’enflèrent.

— Il ne faut pas que le terme prête à équivoque, — continua Gourlande. — La bipartition des atomes est un phénomène absolument différent de la bipartition des cellules animales. Dans celle-ci, il se forme deux pôles-noyaux, qui président à la formation de deux cellules nouvelles, en tout semblables à la cellule-mère. Dans la bipartition des atomes, il y a aussi formation de deux atomes complets, mais chacun de masse réduite, et formé d’éléments pré-atomiques, orientés, dans chaque nouvel atome, à angle droit avec les éléments pré-atomiques de l’autre. On obtient ainsi deux systèmes de corps simples, par exemple deux hydrogènes, deux oxygènes et par suite deux espèces d’eau ordinaire et deux espèces d’eau oxygénée. Pour un même volume, ces hydrogènes, ces oxygènes, ces eaux, ont la moitié de la masse, et conséquemment, du poids des hydrogènes, des oxygènes et des eaux ordinaires. Ils ont aussi des propriétés lumineuses et électriques particulières…

Savarre s’était levé ; une émotion violente bouleversait ses prunelles ; un jet de lumière l’éblouissait jusqu’au tréfonds de l’inconscient.

Il ne put retenir un cri :

— C’est prodigieux !

Car, subitement, il n’avait plus aucun doute. Les paroles de Gourlande s’ajustaient fatalement à l’énigme des Givreuse :

— J’ose présumer, — murmura le neurologue d’une voix rauque, — que Grantaigle a étendu ses découvertes à la matière organisée.

Gourlande se taisait. Son regard nyctalope, étrangement lointain, semblait venir vers Savarre du fond d’une caverne.

Après une longue pause, il reprit :

— Oui, mais là doivent s’arrêter mes confidences… Les formules que je pourrais vous communiquer ne vont pas même aussi loin. Elles s’arrêtent aux phénomènes pré-électriques. Pour obtenir la bipartition des atomes, il faut résoudre des problèmes qui, je crois, ne seront pas résolus avant deux ou trois siècles… car un homme comme mon maître ne se produira peut-être jamais plus… comme il ne s’en était jamais produit dans le passé !…

— Je suis sûr, — cria Savarre avec une extrême agitation… — je suis sûr que Grantaigle avait appliqué la bipartition aux êtres vivants…

— Sûr ! — dit Gourlande d’une voix assombrie… — Sûr ?

Absolument sûr.

Ils demeuraient face à face, les yeux fixes et tout pâles.

— Monsieur, — fit doucement le visiteur, — j’ai répondu à vos questions… autant que me le permet l’engagement sacré que j’ai pris avec mon maître. Vous ne refuserez pas à votre tour de me répondre : pourquoi vous intéressez-vous à ses découvertes ? Elles ne ressortissent pas à vos propres travaux…

— Je vous le dirai !… Mais auparavant, je désire faire, en votre présence, une vérification décisive. Pouvez-vous me consacrer une demi-heure ?

— Je suis libre tout ce jour…


Savarre se rendit en automobile au château de Givreuse, où il demanda à voir Pierre. C’était vers l’heure du déjeuner : le jeune homme était au jardin.

— Voulez-vous me confier, pendant une ou deux heures, vos deux livrets individuels… car je suppose qu’ils sont au château ? — demanda le neurologue.

De sa part tout semblait normal. Pierre alla prendre les livrets, sans faire aucune question, sachant que, s’il avait quelque chose à dire, Savarre le dirait spontanément.

Le docteur retourna chez lui, fouilla dans une armoire, exécuta rapidement quelques expériences à la loupe, fit deux ou trois pesées sur une petite balance de précision, et alla retrouver Charles Gourlande.

Celui-ci attendait, en feuilletant une revue, il n’avait pas repris son calme ; son visage dénonçait une manière d’inquiétude :

— Excusez-moi, — dit Savarre, — si je vous demande de garder le secret sur ce qui va se passer ici et sur ce que je vais vous dire.

Gourlande eut un sourire triste :

— Sur tout ce qui n’engage pas mon honneur et mon honnêteté ; je vous promets le silence.

Savarre sentit que ce n’étaient pas de vaines paroles. Il montra un des deux livrets des Givreuse et un autre livret, qu’il avait retiré de l’armoire :

— Matériellement, — dit-il… — je veux dire en ne tenant compte que du papier, ces deux objets apparaissent à peu près semblables… Mais si je ne me trompe pas dans mes conjectures, ils doivent différer profondément : l’un des deux est polarisé !…

L’œil nocturne de Gourlande parut s’emplir d’une ombre plus épaisse. Il considéra intensément les deux livrets. Puis, d’un ton de défi :

— Pourquoi serait-il polarisé ?

— Regardez les feuilles par transparence, et comparez ?…

On perçoit une indéfinissable différence entre les feuilles des deux livrets. À la loupe, c’est plus sensible pour le livret Givreuse, on a le sentiment que la lumière passe mieux dans le sens de la longueur que dans le sens de la largeur, pour l’autre livret, rien de semblable… Enfin les poids diffèrent d’une manière surprenante :

Savarre attira une petite balance et, pesant l’un après l’autre les documents, il constata :

À peu de chose près, le livret banal pèse le double du livret Givreuse !… Et ce n’est pas tout…

Le neurologue tira de sa poche le deuxième livret Givreuse et le superposant au premier sur la balance :

À eux deux, ils ont le poids d’un seul livret… et si vous les comparez, à la loupe, les transparences apparentes sont égales dans les deux documents, mais dans des directions perpendiculaires !

Gourlande vérifiait avec soin chacune des assertions de Savarre.

— C’est exact ! — acquiesça-t-il. — Où voulez-vous en venir ?

— Vous le devinez ! — répondit doucement le médecin. — J’affirme que ces deux livrets proviennent d’un seul livret, divisé par les méthodes de Grantaigle !

— Ce n’est pas impossible, et cela ne dépasse pas, comme fait expérimental, les confidences que je suis autorisé à faire.

La fièvre avait saisi Savarre ; il cria avec force :

— Le livret appartenait à un soldat… qui le portait sur lui au moment de l’expérience !…

Un grelottement secoua Gourlande :

— Vit-il encore ?

— Il vit… ils vivent !

Une sorte de joie craintive parut dans le regard nyctalope.

— Vous saviez ! — fit impérieusement Savarre.

Charles Gourlande haussa les sourcils :

— Comprenez-vous, — dit-il à voix basse, — pourquoi mon maître a voulu que ses expériences restent secrètes ? Comprenez-vous à quel point elles pouvaient être dangereuses dans la période humaine, si barbare encore, où nous vivons ?… Surtout ne l’accusez pas. Il est innocent. Il n’a pas voulu cette effrayante aventure. La note que j’ai retrouvée est brève, mais nette. C’est par hasard que le soldat blessé est arrivé dans le laboratoire… c’est accidentellement qu’il s’est évanoui à l’endroit précis où étaient concentrées les énergies polarisantes… Mon maître était, lui aussi, blessé et sans conscience. Lorsqu’il est revenu à lui… la métamorphose était accomplie… ils fuyaient… Mon maître a encore eu le temps d’écrire la note… Ensuite, le laboratoire et lui-même ont été détruits.

— En somme, vous saviez ?

— Je savais ce que m’a appris la note… découverte par moi, récemment, après mon retour d’Allemagne où, très malade et dangereusement blessé, j’ai passé de longs mois… À mon retour, ma première visite a été pour Grantaigle… Comme on a dû vous le dire, le laboratoire était anéanti… C’est ailleurs que j’ai retrouvé le dernier carnet de mon maître… la note n’était au reste compréhensible que pour moi seul… Je dois dire que j’ai eu des doutes sur la réalité de l’événement. J’ai supposé que mon maître avait eu une sorte d’ébranlement nerveux… avec délire et hallucination… Il était naturel que son hallucination portât sur le sujet qui l’avait préoccupé jour et nuit durant tant d’années !…

— Alors, vous jugiez l’expérience impossible ?

— Dans ces conditions, oui. Jusqu’alors, mon maître n’avait obtenu des résultats parfaits qu’avec les organismes rudimentaires. La bipartition réussissait bien jusqu’aux batraciens et particulièrement avec les tritons. Le dédoublement des tritons donnait en général des individus résistants, qui se « complétaient » en quelques semaines. La plupart du temps, les grenouilles nouvellement formées n’étaient pas viables… Mon maître a dédoublé cependant des taupes, des souris, même des oiseaux, mais ils ne survivaient pas à l’expérience, ou ne survivaient que pendant quelques heures… Il est remarquable — et ceci vous intéresse — que les mois de juillet et d’août 1914 furent extraordinairement favorables aux expériences. Pendant cette période, plusieurs mammifères dédoublés survécurent assez longtemps… Mon maître affirmait que la terre traversait un milieu interstellaire particulièrement riche en énergies pré-électriques ; il le démontrait par des expériences sur les transformations atomiques. Quoi qu’il en soit, ses découvertes se multiplièrent, et il se croyait sur le point de rendre le dédoublement inoffensif pour les organismes supérieurs… lorsque la guerre l’emporta…

Charles Gourlande ensevelit son visage dans ses mains ; un âpre sanglot souleva sa poitrine ; il murmura d’une voix presque éteinte :

— Quand j’ai revu monsieur Abel de Grantaigle, j’ai été saisi d’inquiétude. Votre démarche auprès de lui ne pouvait être sans motif. J’ai dû me demander si elle ne se rapportait pas à ce que j’avais cru être une hallucination de mon maître. À ce moment, je pensais que l’aventure avait dû se terminer par la mort de l’homme double… Et je ne sais pas encore si…

Gourlande fixait sur le neurologue des yeux suppliants :

— Non seulement ils vivent, — dit ce dernier, — mais, après une période de torpeur, ils n’ont cessé de se développer. Actuellement, ils ont toutes les apparences des hommes normaux…

— C’est bien plus que je n’osais espérer. Sans doute, le jour de leur métamorphose, les circonstances éthériques furent plus favorables que jamais — et elles continuèrent à être excellentes pendant les mois qui suivirent. Ah ! si mon maître avait vécu !… Il nous aurait tous sauvés, car il venait de se résigner à travailler pour la guerre, il préparait des radiations qui eussent engourdi, immobilisé des millions d’ennemis…

— Pourquoi est-il demeuré à Grantaigle ?

Gourlande haussa les épaules :

— Il avait fait de Grantaigle un immense accumulateur d’énergies… qui dépendait plus encore de l’endroit que de l’outillage. Il aurait fallu des années pour refaire une telle œuvre !…

Il y eut un profond silence. Puis, Savarre constata avec une sorte de satisfaction sévère :

— L’aventure n’était donc pas surnaturelle ?

— Elle était surhumaine. Mon maître ne fut pas seulement le plus grand des hommes : il fut à lui seul une humanité nouvelle.


ÉPILOGUE


Thérèse marchait avec Philippe, à l’ombre des hêtres rouges.

C’était le jour du départ. Dans peu d’heures, madame de Lisanges s’éloignerait sur le vaste Atlantique. Une lourde détresse et d’amers regrets étaient en elle. Par intervalles, elle élevait un visage plein de fièvre vers Philippe ; lui, plus triste encore, était ravagé par son amour comme par une maladie. Un étonnement hagard passait en rafales : comment était-il possible qu’il désirât, avec cette force neuve, la femme qui avait été sa maîtresse ? Parce qu’elle le croyait un autre homme, voilà qu’elle-même devenait une autre femme ! Et même, en un sens, elle se montrait plus énigmatique que si, véritablement, elle avait été une inconnue. Il n’essayait plus de comprendre, son agitation était trop vive, mais il sentait que, seul parmi les humains, il pouvait percevoir une aussi fantasque métamorphose.

De telles sensations étaient étrangères à Pierre, ses rapports avec les êtres familiers demeurant, sinon identiques, du moins semblables…

Une sonnerie lente et vieillotte retentit à une tour voisine :

— Dans peu de temps, nous ne serons plus seuls ! — chuchota Thérèse.

Subitement, elle prit le bras de Philippe, elle demanda d’une voix véhémente :

— Pardonnez-moi, Philippe… je crains de vous avoir fait beaucoup souffrir et de vous avoir paru bien cruelle…

La main si vivante tremblait sur le poignet de Philippe :

— Je ne pouvais agir autrement ! Puisque vous avez voulu l’épreuve — c’est vous qui êtes venu ! — et que vous ne me déplaisiez point… Que faire ? L’amour n’est pas un jeu pour moi… Je l’ai toujours redouté comme la pire misère et souhaité comme la plus haute beauté… Plus je vis, plus je veux qu’il soit profond et durable. Alors, n’est-ce pas, je devais vous décourager tout de suite ou vous soumettre à une dure attente. Je n’ai pu vous décourager — vous m’étiez cher, Philippe ! Vous m’apportiez le plus extraordinaire mélange de passé et d’avenir… Il fallait du temps… et la certitude que votre propre amour n’était pas un caprice… Philippe, êtes-vous bien sûr de m’aimer ? Auriez-vous la force de m’attendre… plus de six mois… deux saisons ?… Sinon, est-ce la peine ?

La voix passionnée envahissait Philippe comme le vent d’équinoxe envahit les sylves. Il répondit violemment :

— Je vous aime, Thérèse… de l’amour même que vous voulez — patient et résigné.

Ils étaient au milieu de la futaie. On n’entendait que le frisselis léger des ramures ; un geai fuyait dans une prairie aérienne ; l’odeur des végétaux se répandait, comme une émanation de la vie éternelle.

Elle soupira, elle abandonna sa tête sur l’épaule du jeune homme et, fermant à demi les paupières :

— Il y a déjà quelques jours que je vous aime… mais il ne fallait pas le dire… j’avais peur… il y a tant d’incertitude entre les âmes… Je voulais être sûre que vous m’attendriez…

Elle eut son sourire ironique :

— Maintenant, vous m’attendrez !

Il se pencha ; les lèvres d’écarlate ne se dérobaient plus ; leurs bouches échangèrent une promesse dévorante.

— Voilà mes amis ! — dit-elle…

Elle s’était dégagée ; elle lui jeta un long regard, où il y avait de la victoire et de la prière… Il ne regretta pas de ne l’avoir point possédée ; il l’attendrait comme on attend le bonheur.


Le surlendemain, Valentine, Pierre et Philippe se promenaient au pied des falaises. Quoiqu’on fût en été, le jour ressemblait bizarrement à ce jour d’hiver mou et charmant, où de longs nuages se poursuivaient au-dessus des flots intarissables… Comme alors, des barques sillaient au loin, très précises, pourtant brumeuses… Des frégates planaient sous la nue ; la mer avait le même battement ample et régulier, le battement d’une poitrine incommensurable.

Il n’y avait pas la même inquiétude dans les âmes. Philippe était dans sa force ; la destinée ne l’étouffait plus ; son espérance avait l’aspect d’une certitude.

Valentine oubliait ces soirs sinistres où les deux hommes lui apparaissaient comme des revenants. Elle ne les confondait plus. Le regard de Philippe rappelait à peine le regard de Pierre ; elle cessait d’y découvrir l’amour qui rendait tout choix impossible. Pierre était seul près d’elle…

Elle allait dans le vent délicieux. Il lui contait la légende hasardeuse des créatures ; il donnait à ses joues la nuance des églantines ; la jeune bouche innocente avait l’attrait des fleurs rouges et l’éclat des perles encore trempées d’eau marine.

Comme au jour d’hiver, Pierre se trouva seul avec Valentine, dans le pays des pierres taillées. Le flux commençait à les assiéger. Il arrivait dans les couloirs avec sa plainte humide…

— Valentine ! — murmura le jeune homme.

Elle baissa la tête, très émue. Elle se rappelait les deux épisodes d’âme mêlés au site. Mais le second s’effaçait, c’est l’autre qui se mêlait aux battements des flots.

— Voulez-vous de ma vie… de toute ma vie ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Sa robe dansait dans le vent, une éclatante mèche de cheveux tourbillonnait sur la tempe. Elle goûta la joie de tenir en suspens son destin et celui de Pierre…

Puis, inclinant la tête, avec un sourire, elle détermina le futur.


Quand ils revinrent au haut des falaises, ils aperçurent, près d’un calvaire, le docteur Savarre qui marchait à côté d’un homme de stature géante…

Savarre s’arrêta ; son compagnon épiait les jeunes gens avec une avidité singulière.

Tous cinq suivirent la sente étroite entre les ajoncs.

Le neurologue, attirant Philippe à l’écart, demanda :

— Le sort s’arrange ? Vous êtes résigné ?

— Je n’ai plus besoin de l’être.

Savarre montra Pierre et Valentine :

— Ni eux ?

— Ni eux.

Savarre eut un vague haussement d’épaules et rejoignit son compagnon. Le château de Givreuse se profila sur les nuages tandis que Valentine, Pierre et Philippe continuaient leur route, le neurologue s’arrêtait avec son compagnon devant la mer retentissante.

L’homme de haute stature — Charles Courtaude — dit :

— Je suis content de les avoir vus. Ils semblent robustes…

— Ils le sont. Tout annonce qu’ils sont reconstruits pour une longue vie.

— Je redoutais le contraire… Comment ont-ils résisté à la métamorphose ? Elle est en somme foudroyante : or, dans les organismes terrestres tout est progressif, sauf la mort.

— Et encore !… Lorsque la fin n’est pas subite, les agonies ont une évolution graduée. Le docteur Barbillion a décrit, avec un remarquable talent, la suite des morts qui précède la mort réelle. Nous perdons d’abord l’intelligence, la mémoire, la volonté… tout ce qui constitue la conscience.

— Est-ce sûr ? — interrompit vivement Gourlande. — Ce serait très consolant…

— Je n’ai aucun doute ; au moment où l’agonie commence, nous ne savons plus ce qui se passe

— Cependant le moribond respire… il s’agite, son cœur bat.

— Il l’ignore ! La moëlle continue à régir le mouvement. Elle trépasse à son tour : on peut alors nous brûler la peau sans que les muscles réagissent. Cependant, nous respirons toujours, mais notre respiration est maladroite, en quelque sorte renversée : elle ne s’éteint qu’après ce bruit qui a effaré les hommes de tout temps, ce bruit « doux et prolongé », qu’est le dernier souffle.

— Beaucoup d’hommes, même supérieurs, croient que la conscience ne s’éteint véritablement qu’avec ce souffle.

À ce moment, qui n’est pas du tout le moment suprême, comme le croient aussi tant d’hommes intelligents, à ce moment, il n’y a plus la moindre trace de conscience… Pourtant le cœur bat encore du battement qu’il avait à l’aube de la vie, dans le fœtus. Quand le cœur se tait, la mort générale est consommée, mais la série des morts locales va durer longtemps encore !

— En somme, nous mourrions toujours du haut en bas ?

— Selon l’heureuse expression de Barbillion : « Nous quittons le soir nos vêtements dans un ordre inverse de celui qui a présidé à notre toilette matinale… Il en va de même pour la vie… »

Gourlande demeura une minute rêveur, puis :

— Dans le cas de Givreuse, la division a dû ressembler à une mort foudroyante… mais à une mort d’ensemble, où il n’y aurait aucun passage régulier du conscient à l’inconscient, et moins encore des facultés supérieures aux facultés inférieures.

— Vous le pensez parce que ce ne sont pas les organes qui ont subi la division, mais les éléments infinitésimaux de la matière. Toutefois, la division n’a-t-elle pu commencer préférablement par certains éléments ?

— Peut-être par les éléments inférieurs. Ce sont en effet les groupes moléculaires les moins complexes qui devraient s’être dédoublés d’abord… Par suite, le phénomène eût été une sorte de mort, avec une agonie en sens inverse des agonies ordinaires… Tout ceci ne donne aucune idée de l’événement. Le dédoublement des organismes est fort rapide, il débute par un évanouissement… Il y a des raisons pour croire qu’au moment décisif, il s’agit d’une véritable explosion atomique de tout l’être. Je la compare grossièrement, pour éclairer un peu ma lanterne, à l’explosion des atomes de radium se divisant en atomes de niton et en atomes d’hélium. Seulement le phénomène est beaucoup plus délicat.

— Je ne suis pas compétent ! — grommela Savarre. — En tout cas, la reconstitution n’a rien eu de foudroyant, quoiqu’elle ait été fort rapide. Pierre et Philippe ont mis de longs mois à reprendre approximativement leurs densités. Si l’on s’en réfère à la nutrition et à la croissance normales, le poids qu’ils ont regagné est prodigieux. Ce phénomène n’en fut pas moins graduel — et il y a des êtres inférieurs qui doublent bien plus promptement leur masse et leur volume.

— On peut faire deux hypothèses. Ou bien chaque atome s’est reconstitué peu à peu, ou bien, chaque atome se reformant avec la rapidité des actions radioactives, il y a eu une suite indéfinie de reconstitutions… Dans les deux cas, tout se passe comme s’il y avait évolution pour l’ensemble de l’individu.

— Quelle hypothèse préférez-vous ?

— La seconde. Elle est plus conforme à ce que nous savons des actions atomiques et pré-atomiques.

Ils marchèrent quelque temps sans rien dire, puis Gourlande demanda :

— Les Givreuse savent-ils quelque chose de ce que je vous ai révélé ?

— Rien. Il vaut mieux qu’ils ignorent. Leurs vies deviennent régulières. J’ai pu régler la destinée de celui qui se nomme Philippe, à l’aide de papiers qui me furent laissés par un pauvre homme, mort subitement dans ma clinique… J’ai attribué ces papiers au second Givreuse, sans faire grief à aucune créature… De plus j’adopterai Philippe… J’ai pour lui une affection bizarre et son avenir me captive.

Le vent s’enflait sur l’Atlantique, le flux rugissait, plein de la fureur mystérieuse des éléments :

— La vie ! La vie ! — soupira Savarre. — Qu’est-ce que votre maître pensait de la vie ?

— Elle le désespérait. Il l’interrogeait par des expériences prodigieuses, mais elle ne se livrait point. Elle demeurait pour lui la même énigme que pour les humbles femmes prosternées dans la pénombre des églises. Néanmoins, il croyait qu’elle avait sa source profonde dans les espaces nébulaires[2]. La vie terrestre n’est qu’un moment : elle préside à de mystérieuses métamorphoses individuelles ou générales.

— Individuelles ou générales ! — exclama Savarre. — Mais si elles sont individuelles, nous ne finissons pas ici ? Votre maître croyait donc à l’immortalité ?

— Croire !… Non, il ne croyait pas, il se bornait à des hypothèses. Et d’abord, il posait que l’être, quel qu’il soit, est multiple. L’unité, telle que l’ont, de tout temps, conçue les spiritualistes, ne lui apparaissait nulle part. Malgré cela, il imaginait des vies immortelles.

— Des âmes ?

— Pas exactement. Dans l’homme, par exemple, il y aurait plusieurs sortes de structures. Les premières formeraient un être composé d’êtres, donc sans unité essentielle, mais individualisé et partiellement indissoluble. Les autres formeraient un corps plus ou moins coordonné mais soumis à une dissolution intermittente pendant la vie terrestre et à une dissolution totale après la mort. Au contraire, l’être relativement indissoluble ne perdrait jamais qu’une part intime de ses éléments et même s’accroîtrait, avec une lenteur infinie, si j’ose ainsi dire.

— Comment l’entendez-vous ? L’accroissement très lent serait-il compensé par les déperditions très lentes ?

— En partie. L’accroissement dépasserait la déperdition.

— Donc le développement d’un être pourrait tendre vers l’infini ?

— Pas plus que certaines séries mathématiques, qui croissent sans limites mais ne peuvent dépasser une somme déterminée. L’indissolubilité relative conçue par mon maître était au reste d’une nature particulière. Les différents êtres qui composent l’être indestructible pourraient être plus ou moins éloignés les uns des autres, sans cesser d’être étroitement unifiés : par suite l’être total subirait tantôt des dilatations, tantôt des contractions : il aurait une étendue variable selon les milieux où il évolue…

— Je comprends mal, — fit Savarre… — l’être total et les êtres qui le composent sont-ils matériels ?

— Selon mon maître, la matière, l’énergie, l’esprit ne seraient que des conceptions humaines… il n’admettait que des existences. Je tâcherai de vous expliquer cela plus tard[3].

— Soit. Mais, après la mort, que devient la partie relativement indissoluble de l’homme ?

— Elle retourne dans le monde nébulaire. Je suppose qu’elle peut, au cours de son évolution éternelle, reformer souvent des êtres analogues aux êtres terrestres.

— Comment concilier cela avec le dédoublement de Pierre de Givreuse ? Une part de Pierre était indissoluble par définition.

— Aussi bien, si les hypothèses de mon maître expriment une réalité, cette part n’a pas pu se diviser. Elle s’est coordonnée avec un des corps nouveaux. Un autre être a rejoint le deuxième corps.

— Un autre être ! — exclama Savarre, avec une nuance d’ironie. — Par quel prodige se trouvait-il à Grantaigle, à l’instant même du dédoublement ?

— Je ne vois là aucune difficulté, si l’hypothèse de mon maître, ou même l’antique hypothèse des esprits, est admise dans son ensemble. À toute genèse — et je n’ai pas besoin de faire remarquer de quels événements capricieux dépendent, en apparence, les genèses humaines — il faut bien qu’un être nébulaire soit présent. On suppose qu’il est averti par avance, et cela ne me semble guère plus mystérieux que la propagation de la lumière ou de la gravitation…

— De plus, chacun des deux hommes se croit Pierre de Givreuse !

— Sur la terre, quelle que soit l’origine des êtres, nous n’avons que des souvenirs terrestres… Celui qui n’était pas Pierre de Givreuse, a trouvé ces souvenirs tout formés.

Un ouragan chassait les troupeaux innombrables de la mer océane, et les oiseaux des tempêtes, avec des clameurs rauques, s’enivraient du déchaînement des météores.

— L’homme ne saura jamais ! — murmura Savarre.

— S’il avait dû savoir, — fit doucement Gourlande, — tout lui aurait été révélé à son aurore !


J.-H. ROSNY AÎ
  1. Voir la Revue de Paris du 1er, du 15 décembre 1916 et du 1er janvier 1917.
  2. Grantaigle désignait probablement ainsi les espaces interstellaires.
  3. Il est possible que la théorie de Grantaigle soit développée par nous dans un article ou une brochure, sous ce titre : Théorie nouvelle de l’Immortalité.