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L’Épave du Cynthia/Chapitre V

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CHAPITRE V

tretten yule dage


Dès le lendemain, la nouvelle existence d’Erik prit son cours normal. Le docteur Schwaryencrona, après l’avoir conduit chez un tailleur, qui l’équipa en citadin, le présenta au directeur d’une des meilleures écoles de la ville. C’était une de celles qui répondent à nos lycées et portent en Suède le nom de « Hogre elementar larovek ». On y apprend les langues anciennes et vivantes, les sciences élémentaires et tout ce qu’il est indispensable de savoir avant d’aborder l’enseignement supérieur des universités. Comme en Allemagne et en Italie, tous les élèves sont externes. Ceux qui n’ont point de famille en ville habitent chez des professeurs ou des répondants. La rétribution scolaire est des plus modiques ; elle se réduit même à zéro, pour peu que l’enfant n’ait pas les moyens de la payer. De grands gymnases sont attachés à chacune de ces hautes classes élémentaires. Aussi l’instruction physique marche-t-elle toujours de pair avec la culture intellectuelle.

Erik se plaça d’entrée à la tête de sa division. Il apprenait tout avec une extrême facilité et avait par suite beaucoup de temps à lui. C’est pourquoi le docteur jugea bientôt qu’il pourrait utiliser ses soirées à suivre les cours de la « Slodjskolan » ou grande école industrielle de Stockholm. C’est un établissement spécialement consacré à la pratique des sciences, aux expériences de physique et de chimie, aux constructions géométriques, à tout ce qu’on ne peut apprendre au collège que théoriquement. M. Schwaryencrona pensait avec raison que l’enseignement de cette école — une des merveilles de Stockholm — donnerait un élan nouveau aux rapides progrès d’Erik ; mais il n’aurait jamais osé espérer des résultats comme ceux que devait donner ce double entraînement.

En effet, son jeune protégé assimilait à vue d’œil des connaissances qui le faisaient pénétrer au fond même de toutes les sciences fondamentales. Au lieu de ces notions vagues et superficielles, lot ordinaire de tant d’élèves, il emmagasinait toute une provision d’idées justes, précises, définitives. Le développement ultérieur de ces excellents principes n’était qu’une question de temps. Désormais il pourrait aborder, sans peine et comme en se jouant, toutes les parties les plus élevées de l’enseignement universitaire. Le même service que M. Malarius lui avait rendu pour les langues, l’histoire, la géographie et la botanique, en lui en faisant d’abord approfondir longuement les principes, la « Slodjskolan » le lui rendait pour les sciences en lui inculquant cet A B C des arts industriels, sans lequel les plus belles leçons peuvent si longtemps rester lettre morte.

Loin de fatiguer le cerveau d’Erik, la multiplicité et la variété de ces exercices le fortifiaient beaucoup plus que n’auraient fait des études trop spéciales. D’ailleurs, le gymnase était toujours là pour donner sa revanche au corps, quand l’esprit avait eu son tour, et, au gymnase comme sur les bancs de l’école, Erik était le premier. Puis, les jours de congé, il ne manquait guère d’aller voir la mer qu’il aimait d’une tendresse filiale, causant avec les matelots et les pêcheurs, leur donnant parfois un coup de main et rapportant au logis quelque beau poisson, toujours bien accueilli par dame Greta.

La bonne femme s’était bientôt prise d’une véritable affection pour le nouvel hôte de la maison. Erik était si doux, si naturellement courtois et obligeant, si studieux et en même temps si brave, qu’il semblait presque impossible de le connaître et de ne pas l’aimer. En huit jours, il était devenu le favori de M. Bredejord et du professeur Hochstedt, comme il était déjà celui du docteur Schwaryencrona. Une seule personne lui tenait rigueur, c’était Kajsa. Soit que la petite fée se jugeât atteinte en cette souveraineté incontestée qu’elle avait jusqu’à ce jour exercée dans la maison, soit qu’elle gardât rancune à Erik des sarcasmes, pourtant fort anodins, que ses airs de princesse avait inspirés au docteur, elle persistait à traiter le nouveau venu avec une froideur dédaigneuse, dont aucune prévenance ne parvenait à triompher. Les occasions de déployer ces dédains se trouvaient heureusement assez rares, Erik étant toujours dehors ou enfermé dans sa chambrette.

Les choses suivaient donc un cours des plus paisibles, et le temps s’écoulait sans incidents notables. On en profitera pour franchir avec le lecteur un intervalle de deux années et le ramener à Noroë.

Noël revenait pour la seconde fois depuis le départ d’Erik. C’est dans toute l’Europe centrale et septentrionale la grande fête annuelle, parce qu’elle coïncide avec la morte saison de presque toutes les industries. En Norvège spécialement on prolonge cette fête pendant treize jours, tretten Yule dage (les treize jours de Noël), et l’on en fait l’occasion de réjouissances exceptionnelles. C’est le moment des réunions de famille, des dîners et même des fiançailles. Les provisions s’entassent dans les plus humbles demeures. Partout l’hospitalité la plus large est à l’ordre du jour. La Yule öl ou bière de Noël coule à pleins bords. Tout visiteur s’en voit offrir une rasade dans la coupe de bois montée en or, en argent ou en cuivre que les familles, même les plus modestes, se transmettent de temps immémorial, et qu’il est de rigueur de vider debout, en échangeant avec son hôte les souhaits de « joyeuse saison et bonne année ». C’est enfin à Noël que les domestiques de tout ordre reçoivent les habits neufs qui constituent souvent le plus clair de leurs gages ; — que les bœufs mêmes, les moutons et jusqu’aux oiseaux du ciel ont droit à la double ration ou à des largesses exceptionnelles. On dit en Norvège d’un pauvre homme : « Il est si pauvre qu’il ne peut même pas donner aux moineaux leur dîner de Noël. »

Des treize jours traditionnels, la veille de Noël est le plus gai. Il est d’usage pour les jeunes garçons et les fillettes de s’en aller par bandes dans la campagne, montés sur leurs « schnee-shuhe », ou souliers à neige, pour s’arrêter devant les maisons et chanter en chœur les vieilles mélodies nationales. Leurs voix claires, éclatant tout à coup dans l’air frais de la nuit au milieu de la solitude des vallées couvertes de leur parure hivernale, sont d’un effet aussi charmant que bizarre. Les portes s’ouvrent aussitôt ; on invite chanteurs et chanteuses à entrer ; on leur offre des gâteaux, des pommes sèches et de l’ale ; parfois même on les fait danser. Puis, après ce frugal souper, la troupe joyeuse repart, comme un vol de mouettes, pour aller recommencer plus loin. Les distances ne sont rien avec les « schnee-shuhe », véritables glissoires en bouleau, de deux ou trois mètres de long que rattachent sous les pieds des courroies de cuir, et sur lesquelles les paysans norvégiens, s’aidant d’un fort bâton pour se lancer et accélérer leur course, franchissent avec une rapidité merveilleuse des distances de plusieurs milles.

Cette année-là, la fête allait être complète chez les Hersebom. On attendait Erik. Une lettre de Stockholm annonçait son arrivée pour la veille même de Noël. Aussi ni Otto ni Vanda ne pouvaient-ils tenir en place. À tout instant ils couraient à la porte pour voir si le voyageur n’arrivait pas. Dame Katrina, tout en les réprimandant de leur impatience, la partageait pleinement. Seul, maaster Hersebom fumait silencieusement sa pipe, semblant partagé entre le désir de revoir son fils adoptif et la crainte de ne pas le garder assez longtemps.

Pour la centième fois peut-être, Otto était allé à la découverte, quand il revint tout à coup en criant :

« Mère ! Vanda ! je crois que c’est lui ! »

Tout le monde se précipita vers la porte. Au loin, sur la route de Bergen, on distinguait effectivement un point noir.

Ce point noir grandit rapidement, prit la forme d’un jeune homme, vêtu de drap sombre, coiffé d’un bonnet de fourrure et portant gaillardement sur ses épaules un havresac en cuir verni. Il était monté sur des souliers à neige et se rapprochait à vue d’œil.

Bientôt il n’y eut plus de doute : le voyageur avait aperçu ceux qui l’attendaient devant la maison, et, ôtant aussitôt son bonnet, il l’agitait au-dessus de sa tête.

Deux minutes plus tard, Erik tombait dans les bras de dame Katrina, d’Otto, de Vanda, de maaster Hersebom qui avait quitté son fauteuil pour s’avancer jusqu’au seuil.

On le serrait à l’étouffer, on le dévorait de caresses, on s’extasiait sur sa belle mine. Dame Katrina surtout n’en revenait pas.

Quoi ! c’était là l’enfant chéri qu’elle avait bercé sur ses genoux !… Ce grand garçon à l’air franc et résolu, aux larges épaules, à la tournure élégante, dont la lèvre s’estompait déjà d’une ombre de moustache !… Était-ce possible ?…

La brave femme se sentait saisie d’une sorte de respect pour son ancien nourrisson. Elle était fière de lui, fière surtout des larmes de bonheur qu’elle voyait dans ses yeux bruns. Car, lui aussi, il était profondément ému.

« Mère, c’est bien vous ! disait-il. Enfin, je vous revois et je vous tiens !… Que ces deux années m’ont paru longues !… Est-ce que je vous ai manqué à tous comme vous m’avez manqué ?…

— Certes ! dit gravement maaster Hersebom. Pas un jour ne s’est passé sans que nous ayons parlé de toi !… Le soir, à la veillée, ou le matin, à table, c’est ton nom qui venait constamment sur nos lèvres !… Mais toi, mon garçon, tu ne nous as pas oubliés, dans la grande ville ?… Tu es content de revenir voir le vieux pays et la vieille maison ?

— Vous n’en doutez pas, j’imagine ! dit Erik qui se remit de plus belle à embrasser tout le monde. Vous étiez toujours présents à ma pensée ! Mais c’est surtout quand le vent soufflait en tempête que je songeais à vous, père !… Je me disais : Où est-il ? Est-il rentré au moins !… A-t-il eu soin de se mettre à l’abri ?… Et le soir, je consultais le bulletin météorologique dans le journal du docteur, pour savoir si le temps avait été le même sur cette côte que sur celle de Suède. Et je trouvais que vous aviez bien plus souvent que Stockholm des ouragans qui vous arrivent d’Amérique et viennent se buter sur nos montagnes !… Ah ! comme j’aurais voulu, dans ces moments, être avec vous dans la barque, vous aider à assurer la voile, à vaincre toutes les difficultés !… Quand il faisait beau, d’autre part, il me semblait que j’étais emprisonné dans cette grande ville entre les maisons à trois étages ! Oui ! j’aurais donné tout au monde pour être une heure en mer et me sentir, comme autrefois, libre et joyeux sous la brise ! »

Un sourire éclairait le visage hâlé du pêcheur.

« Les livres ne l’ont pas gâté ! dit-il, avec une satisfaction profonde. Joyeuse saison et bonne année, mon enfant ! ajouta-t-il. Allons, viens te mettre à table ! Le dîner n’attend que toi ! »

Une fois assis à sa place de jadis, à la droite de la bonne Katrina, Erik put enfin regarder autour de lui et constater les changements que ces deux années avaient amenés dans la famille. Otto était maintenant un grand et robuste garçon de seize ans, qui en paraissait vingt. Quant à Vanda, ces deux années l’avaient aussi singulièrement grandie et embellie. Son joli visage avait pris une expression plus affinée. Les magnifiques cheveux d’un blond cendré, qui tombaient en lourdes nattes sur ses épaules, formaient autour de son front un léger nuage d’argent. Modeste et douce comme toujours, elle s’occupait, sans se mettre en évidence, à faire que chacun ne manquât de rien.

« Vanda est devenue une grande fille, dit la mère avec fierté. Et si tu savais, Erik, comme elle est sage, comme elle travaille à s’instruire depuis que tu es parti ! C’est la plus savante de l’école, maintenant. M. Malarius dit qu’elle seule peut le consoler de ne plus t’avoir parmi ses élèves.

— Ce cher M. Malarius, je serai bien heureux de l’embrasser aussi ! s’écria Erik. Ainsi notre Vanda est devenue si savante que cela ? reprit-il avec intérêt, tandis que la fillette rougissait jusqu’aux cheveux de ces éloges maternels.

— Elle apprend aussi à jouer de l’orgue, ajouta dame Katrina, et M. Malarius dit qu’elle a la plus jolie voix de tout le chœur !

— Oh ! mais, décidément, c’est une jeune accomplie que je retrouve ! dit Erik, en riant pour dissiper l’embarras de sa sœur. Il faudra qu’elle nous montre tous ses talents, dès demain ! »

Et, sans affectation, il mit la causerie sur les bonnes gens de Noroë, demandant des nouvelles de chacun, s’enquérant de ses camarades, de ce qui s’était passé depuis son départ, des aventures de pêche, de tous les détails de la vie locale ; puis, à son tour, il dut satisfaire la curiosité de la famille, conter son existence à Stockholm, parler de dame Greta, de Kajsa et du docteur.

« Cela me rappelle que j’ai une lettre pour vous, père, dit-il, en la tirant de la poche intérieure de sa veste. J’ignore ce qu’elle contient, mais le docteur m’a dit d’en prendre soin, car elle me regarde. »

Maaster Hersebom prit le large pli cacheté et le déposa auprès de lui sur la table.

« Eh bien, demanda Erik, est-ce que vous n’allez pas nous la lire ?

— Non, répondit laconiquement le pêcheur.

— Mais puisqu’elle me concerne ! insista le jeune garçon.

— L’adresse est bien pour moi, dit maaster Hersebom, en portant la lettre à ses yeux. Oui !… Je la lirai donc à mon heure ! »

L’obéissance filiale est la base de la famille norvégienne. Erik courba la tête. On se leva de table, et les trois enfants, s’asseyant sur leur petit banc sous la cheminée, comme ils avaient fait si souvent jadis, entamèrent une de ces bonnes causeries intimes où l’on se conte tout ce qu’on a soif de savoir, où l’on se redit tout ce qu’on s’est dit cent fois.

Cependant, Katrina allait et venait dans la salle, mettant chaque chose en ordre et exigeant que Vanda « fît la dame », comme elle disait, c’est-à-dire que, pour une fois, elle ne s’occupât point du ménage.

Quant à maaster Hersebom, il s’était établi dans son grand fauteuil et fumait silencieusement sa pipe. Ce fut seulement après avoir mené à bonne fin cette importante opération qu’il se décida à ouvrir la lettre du docteur.

Il la lut sans mot dire, puis il la referma, la mit dans sa poche et bourra une seconde pipe, qu’il fuma comme la première, sans prononcer une parole. Toute la soirée, il resta ainsi absorbé dans ses réflexions.

Quoiqu’il n’eût jamais été bavard, ce silence ne laissait pas de paraître singulier. Dame Katrina, qui avait enfin terminé sa besogne et qui était venue à son tour s’asseoir auprès du feu, fit une ou deux tentatives pour obtenir une réponse de son mari. Mais, se voyant repoussée, elle tomba bientôt dans une profonde mélancolie, et les enfants eux-mêmes, après avoir bavardé jusqu’à perdre haleine, commencèrent à se sentir gagnés par la tristesse évidente de leurs parents.

Une vingtaine de voix fraîches, éclatant subitement en chœur devant la porte, créèrent fort à point une diversion. Toute une bande joyeuse d’écoliers et d’écolières avait eu la bonne idée d’apporter sa cordiale bienvenue à Erik.

On se hâta de les faire entrer, de leur offrir le goûter traditionnel, tandis que, s’empressant autour de leur ancien camarade, ils lui exprimaient le vif plaisir qu’ils éprouvaient à le revoir. Erik, très ému de cette visite impromptue de ses amis d’enfance, voulut absolument les accompagner, quand ils parlèrent de reprendre leur promenade de Noël. Otto et Vanda se mirent naturellement de la partie. Dame Katrina leur recommanda de ne pas trop s’éloigner et de ramener promptement leur frère, qui devait avoir besoin de repos.

À peine la porte s’était-elle refermée, que la digne femme revint vers son mari.

« Eh bien, le docteur a-t-il appris quelque chose ? » demanda-t-elle avec anxiété.

Pour toute réponse, maaster Hersebom reprit la lettre dans sa poche, l’ouvrit et se mit à la lire à haute voix, non sans hésiter à diverses reprises devant certains mots un peu nouveaux pour lui.

« Mon cher Hersebom, écrivait le docteur, depuis bientôt deux ans que vous m’avez confié votre cher enfant, j’ai eu tous les jours un nouveau plaisir à constater ses progrès en tout genre. Son intelligence est aussi vive et alerte que son cœur est généreux. Erik est véritablement une nature d’élite, et les parents qui ont perdu un tel fils auraient, s’ils pouvaient connaître l’étendue de leur perte, toutes raisons de la déplorer. Mais il est plus que douteux, désormais, que ses parents existent encore. Comme nous en étions convenus, je n’ai rien négligé pour retrouver leurs traces. J’ai écrit à plusieurs personnes en Angleterre, chargé une agence spéciale de faire des recherches, inséré des annonces dans vingt journaux anglais, irlandais, écossais. Pas la moindre lueur n’est venue éclairer le mystère, et même je dois dire que tous les renseignements reçus jusqu’à ce jour contribuèrent plutôt à les obscurcir.

« Le nom de Cynthia est, en effet, très répandu dans la marine anglaise. Le bureau du Lloyd ne m’a pas signalé moins de dix-sept navires de tout tonnage portant cette dénomination. De ces navires, les uns appartiennent aux ports de l’Angleterre, les autres aux ports de l’Écosse et de l’Irlande. Mon hypothèse sur la nationalité de l’enfant est donc aussi confirmée que possible, et il est de plus en plus évident pour moi qu’Erik appartient à une famille irlandaise. Je ne sais si je vous avais fait part de cette conclusion, mais je l’avais déjà signalée, dès mon retour à Stockholm, à deux de mes amis intimes. Tout est venu la corroborer, je le répète.

« Soit que cette famille irlandaise ait entièrement disparu ou qu’elle ait intérêt à ne pas se faire connaître, elle n’a pas donné le moindre signe de vie.

« Autre circonstance singulière, et à mon sens plus suspecte encore, aucun naufrage, enregistré par le Lloyd ou les compagnies d’assurances maritimes, ne paraît se rapporter à la date de l’arrivée de l’enfant sur nos côtes. Deux Cynthia ont péri, il est vrai, dans ce siècle, mais l’un dans la mer des Indes, il y a trente-deux ans, et l’autre en vue de Portsmouth, il y en a dix-huit.

« Il faut donc arriver à la conclusion que l’enfant n’a pas été victime d’un naufrage. Sans doute il a été volontairement exposé sur les flots !… C’est ce qui expliquerait que toutes mes annonces soient restées sans effet.

« Quoi qu’il en soit, après avoir fait successivement interroger tous les armateurs ou propriétaires de navires portant le nom de Cynthia, après avoir épuisé tous les moyens d’investigation, je crois pouvoir conclure qu’il n’y a plus aucune chance de retrouver la famille d’Erik.

« La question qui se pose devant nous, et plus spécialement devant vous, mon cher Hersebom, est donc de savoir ce qu’il convient de dire à l’enfant et de faire pour lui.

« Si j’étais à votre place, je vous le déclare en toute sincérité, je lui confierais dès maintenant ce qui le touche, et je le laisserais libre de prendre son parti. Vous savez que nous étions convenus d’adopter cette ligne de conduite, si mes recherches restaient infructueuses. Le moment est venu de tenir parole. J’ai voulu vous laisser le soin de tout conter à Erik. En rentrant à Noroë, il ignore encore qu’il n’est pas votre fils, et il ne sait pas s’il reviendra à Stockholm ou s’il restera auprès de vous. C’est à vous de parler.

« Rappelez-vous bien que, si vous reculiez devant ce devoir, Erik aurait peut-être un jour le droit de s’en étonner. Rappelez-vous surtout que c’est un enfant dont l’intelligence est trop remarquable pour qu’on le condamne sans appel à une vie obscure et illettrée. Une telle sentence aurait déjà été imméritée, il y a deux ans ; elle serait, maintenant qu’il a obtenu à Stockholm les plus brillants succès, absolument injustifiable.

« Je vous renouvelle donc mes offres. Je lui ferai achever ses études et prendre à Upsal le titre de docteur en médecine ; il continuera d’être élevé comme mon fils et n’aura qu’à suivre le grand chemin pour arriver aux honneurs et à la fortune.

« Je sais qu’en m’adressant à vous et à l’excellente mère adoptive d’Erik, je laisse son sort en bonnes mains. Aucune considération personnelle ne vous empêchera, j’en suis sûr, d’accepter ma proposition. Prenez en tout ceci l’avis de Malarius. En attendant votre réponse, monsieur Hersebom, je vous serre affectueusement la main, et vous prie de présenter mes meilleurs souvenirs à votre digne femme et à vos enfants.

« R. W. Schwaryencrona, M. D. »

Quand Hersebom eut achevé cette lecture, dame Katrina, qui l’avait écouté en pleurant, lui demanda ce qu’il comptait faire.

« C’est bien clair : parler au garçon, dit il.

— C’est mon avis aussi, et il faut en finir ou nous n’aurions plus de repos ! » murmura-t-elle en s’essuyant les yeux.

Et tous deux retombèrent dans le silence.

Il était minuit passé, quand les trois enfants rentrèrent de leur expédition. Le teint animé par la course au grand air, les yeux brillants de plaisir, ils reprirent leur place au coin du feu et se disposèrent à terminer gaiement la veillée de Noël, en croquant un dernier gâteau devant l’énorme bûche qui se creusait en une caverne ardente.