L’Épreuve de l’unité italienne à la veille de la guerre

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L’Épreuve de l’unité italienne à la veille de la guerre
Revue des Deux Mondes (p. 1006-1034).
L'EPREUVE
DE
L'UNITE ITALIENNE

L’Europe retentit de nouveau du bruit des armes. Cette crise qui éclate aujourd’hui, qu’on s’est efforcé au dernier moment de détourner ou de suspendre, cette crise n’a certes rien d’imprévu ; depuis des années, nous la voyons se former comme un lourd et menaçant orage auquel le fatalisme des sages n’a su opposer que de vaines conjurations ; depuis cinq mois surtout, nous la voyons grandir, se préciser, s’étendre en se compliquant, s’arrêter ou se précipiter presque comme en 1859. Seulement la face des choses a changé singulièrement depuis 1859. Alors tout était simple et net ; la guerre qui s’avançait à grands pas avait son programme, et ce programme, sonnant comme une fanfare, se résumait dans un mot, l’affranchissement d’un peuple, la création d’une indépendance nationale « entre les Alpes et l’Adriatique. » Cette entreprise même, on s’appliquait à la circonscrire, à la simplifier, en la réduisant tout d’abord à un duel entre le Piémont secouru par la France et la domination étrangère. Le but était clair, les camps étaient tranchés, le champ de bataille était encore une fois cette grasse Lombardie où la fécondité de la nature semble défier la meurtrière fureur des hommes.

Aujourd’hui c’est l’Italie encore sans doute et en même temps c’est l’Allemagne, c’est l’Europe tout entière atteinte dans sa constitution et sa sécurité, c’est cette multitude de questions accumulées, aigries, qui se succèdent, se heurtent ou s’enchevêtrent violemment au sein d’une obscurité croissante, qui font de ce qu’on nomme par un banal euphémisme l’ordre européen — un désordre gigantesque. A travers tout cependant, ce qu’il y a de plus clair, de plus net, de plus saisissant pour l’imagination, de plus avouable pour la raison, c’est l’Italie se remettant en marche, non plus seulement pour conquérir ce « nécessaire, » — porro unum necessarium, — ce minimum d’indépendance qui a été pendant si longtemps le rêve modeste de tant de patriotes sensés, mais pour achever l’œuvre extraordinaire de son unité nationale, pour aller chercher, elle aussi, le couronnement de son édifice. Pour moi, j’ai vu naître cette crise à Florence, à Turin, à Gênes, à Bologne, à Rome même ; je l’ai suivie pas à pas. J’ai senti s’ébranler ce sol italien d’où jaillissent depuis deux mois les ouvriers de la sanglante moisson. Je voudrais dire comment cette explosion nouvelle naît tout à la fois d’une situation intérieure poussée à bout et d’une situation diplomatique sans garantie, comment elle est tout ensemble italienne et européenne, comment enfin ce qui arrive aujourd’hui n’est que la suite naturelle, directe, invincible de ce passé d’hier, qui après tout n’était encore dans une certaine mesure qu’un laborieux prélude.

C’est là toujours en effet le caractère de ces œuvres d’émancipation nationale qui ont à se faire leur place. Avec une apparence de simplicité, elles sont prodigieusement complexes. Elles ne sont pas seulement l’expression de profondes nécessités intérieures qui tendent sans cesse à se faire jour, elles se rattachent à tout un mouvement général auquel elles s’assouplissent, dont elles suivent les fluctuations. Tant qu’elles ne sont pas accomplies, elles ne connaissent que des trêves et elles restent toujours prêtes à saisir les occasions. Le but peut se voiler un instant, il ne disparaît jamais, il ne change jamais, même quand les moyens changent. Une fois l’unité italienne fondée, réalisée dans ce qu’on pourrait appeler, par un bizarre assemblage de mots, une improvisation réfléchie de passion nationale, la suite était évidente. Ce n’était plus qu’une question de temps, de mois, d’années. Depuis cinq ans, à vrai dire, l’Italie est en marche vers le but qui se dévoile aujourd’hui dans un déchirement universel. Elle y marche de toute l’énergie d’un sentiment national qui trouve dans ses victoires mêmes et jusque dans ses embarras un stimulant pour aller plus loin ; elle y marche avec les forces et les faiblesses d’une organisation qui se sent incomplète et menacée tant qu’elle n’a pas conquis ses dernières défenses, tant que le mouvement d’où elle procède n’est pas allé jusqu’au bout.

Lorsque, au lendemain des annexions qui créaient l’unité par la fusion du midi et du nord, l’Italie s’arrêtait un instant pour mesurer l’espace parcouru et les difficultés qui restaient à vaincre, M. de Cavour, le guide habile et heureux de cette transformation, précisait avec un mélange de hardiesse et de patiente sagacité cette situation d’où découle réellement tout ce qui arrive aujourd’hui, ce qu’il avait prévu et ce qu’il n’a pas vu. Il montrait ce qu’il appelait « l’étoile polaire » sur laquelle tous les regards devaient être fixés, sauf à se réserver le choix des moyens et des circonstances. Pour Rome, désignée dès ce moment comme « la splendide capitale du royaume italique, » il fallait savoir attendre. C’était une question qui ne devait point être tranchée par l’épée, qui ne pouvait être résolue que par les a forces morales. » Il fallait marcher avec la France, accoutumer l’Europe à voir dans la liberté italienne une gardienne plus sûre pour la papauté que vingt-cinq mille baïonnettes étrangères. Pour Venise, on ne pouvait évidemment faire la guerre à l’Autriche en ce moment, parce que l’Italie n’était point organisée, parce que l’Europe ne voulait pas la guerre, parce que les intérêts qui s’opposaient encore à la délivrance de la Vénétie étaient plus forts que toutes les sympathies. — Mais alors comment résoudre cette terrible question ? — « D’une manière bien simple, reprenait avec une clairvoyante assurance M. de Cavour : en faisant changer l’opinion de l’Europe… D’abord l’Europe doute encore que les Italiens soient capables de se constituer ; elle n’a pas une juste idée des ressources dont nous disposons. Elle nous croit impuissans à accomplir seuls et par nous-mêmes une si grande entreprise : ces idées, il dépend de nous de les rectifier. Organisons-nous, prouvons qu’il n’existe parmi nous aucun germe funeste de désunion et de discorde ; formons un état solide qui puisse disposer d’une armée formidable, d’une flotte puissante, et qui s’appuie sur le consentement unanime des populations… En second lieu, quelques-uns imaginent encore qu’une réconciliation est possible entre les populations vénitiennes et le pouvoir autrichien ; mais cette illusion va se dissipant. Il est clair qu’il n’est pas de concession, pas de tentative d’accord qui puisse détourner les Vénitiens des aspirations qui les entraînent vers la grande famille italienne… Quand ces vérités auront pénétré dans les esprits, dans les cœurs en Europe, elles exerceront, je l’espère, une grande influence… Quand il en sera ainsi, nous serons à la veille de la délivrance de Venise… » C’était marquer le but en traçant le chemin qui pouvait y conduire. Et si on pressait trop M. de Cavour de préciser son dessein, de fixer une échéance pour Venise ou pour Rome, il disait lestement, en homme qui compte aussi sur l’occasion : « Je répondrai si vous me faites savoir en quelle situation seront dans six mois l’Italie et l’Europe… » Je ne parle pas pour le moment de Rome, qui a été ou a paru être pendant quelque temps le premier objectif de l’Italie, et qui s’efface un peu aujourd’hui. Pour ce qui est de Venise et de sa délivrance, l’Italie est-elle arrivée à ce point d’organisation et de cohésion qu’ambitionnait pour elle M. de Cavour ? L’Europe, perplexe ou incrédule il y a cinq ans, s’est-elle réconciliée avec l’idée de cette suprême entreprise ? L’incompatibilité entre la domination de l’Autriche et les populations du pays vénitien n’est-elle pas suffisamment éclatante ? Et l’occasion enfin, l’occasion n’est-elle point venue ? Ce qui est certain, c’est que, pour atteindre le but, M. de Cavour n’excluait ni les armes ni les négociations, qu’il remettait le choix à la Providence, et que la Providence jusqu’ici ne semble nullement se mettre du côté des négociations.

Je ne dis pas qu’avant d’en venir là toutes les parties du programme de M. de Cavour aient été également et strictement exécutées, que l’Europe soit absolument convertie, au moins avant le combat, à l’idée de l’affranchissement par les armes de la Vénétie, que l’Italie surtout soit constituée et organisée de telle sorte qu’elle puisse sans péril se jeter dans une entreprise où elle trouve devant elle une des premières armées du continent, des places formidables, une domination jalouse de venger ses défaites et de reprendre son ascendant. L’unité italienne est trop jeune encore pour avoir la solidité, la régularité et les dehors d’une vieille puissance, pour ne pas se ressentir de la précipitation avec laquelle elle a été mise au monde. Il suffit de mettre le pied au-delà des Alpes, de pénétrer à demi dans l’intimité de cette vie italienne nouvelle pour voir éclater les anomalies, les lacunes, les contradictions, qui deviennent des occasions de froissemens et de plaintes. D’une province à l’autre, d’une ville à une autre ville, les griefs varient, les mécontentemens locaux se produisent sous des formes multiples. Turin saigne encore de la blessure qu’elle a reçue le jour où elle a été dépouillée presque à l’improviste de son titre de capitale, qu’elle comptait ne céder qu’à Rome. Florence l’athénienne, troublée dans ses habitudes, regarde d’un œil à demi sceptique passer ce gouvernement, cet appareil de représentation politique qu’elle n’a point demandé. On dirait qu’elle se dérange pour loger le parlement italien dans son Palais-Vieux, dans sa vieille salle des Cinq-Cents et aux Offices, pour livrer ses palais aux administrations publiques. Contraste singulier de la vie moderne et de tous les souvenirs du passé ! j’ai vu un bureau de la garde nationale placé dans la salle du chapitre du couvent, de Saint-Marc, en face d’une des plus belles fresques de Beato Angelico, qui représente le Christ entre les deux larrons, et ayant à ses pieds la Vierge et les saints. Florence est-elle satisfaite de son rôle nouveau ? An fond je le crois, et elle a certainement gagné beaucoup à devenir la capitale de l’Italie ; elle ne fait pas moins comme si elle était mécontente ; elle se considère un peu comme envahie par tout ce monde d’employés qui est venu mettre en fuite ses visiteurs habituels et aggraver les conditions de la vie. Naples se nourrit de son esprit d’opposition et de fronde. La Sicile nomme Mazzini député. Un peu partout c’est à qui se plaindra des abus, des impôts, de ce qui se fait ou de ce qui ne se fait pas, des précipitations du gouvernement ou de ses lenteurs. A ne considérer qu’un certain extérieur des choses, on se trouve en présence d’un amas d’incohérences morales, politiques, financières, administratives, qui semblent embarrasser et obscurcir les destinées de l’Italie nouvelle.

Élevez-vous au-dessus de ces considérations partielles et certainement éphémères. Les spectacles étranges se sont tellement multipliés de notre temps, la figure du monde change si vite, que beaucoup d’Italiens eux-mêmes semblent ne pas se douter de l’immensité de cette révolution qu’ils ont accomplie, et que bien des esprits en Europe, les prenant au mot, n’entrevoyant que les lacunes, les confusions au-delà des Alpes, se laissent aller à penser qu’effectivement on a fait bien peu pour avoir aujourd’hui une si grande ambition. Et cependant cinq ans ont suffi pour faire passer l’Italie, d’un morcellement indéfini et subordonné, à une vie nouvelle concentrée et libre, pour répandre et développer le sentiment de l’unité, pour attacher surtout les Italiens à cette œuvre de la création d’un peuple là où il n’y avait que des populations piémontaises, lombardes, génoises, toscanes et napolitaines. Ce qui est surprenant, ce n’est point que les Italiens aient fait si peu, c’est bien plutôt qu’ils aient fait tant de choses avec si peu de goût pour le travail et avec tant de raisons de ne pas l’aimer ; c’est qu’ils aient réussi à fondre tant d’élémens divers et incohérens, à plier les résistances, à conduire cette prodigieuse entreprise jusqu’au point où ils l’ont conduite en présence des difficultés sans nombre qu’ils avaient à vaincre.

Qu’on se représente en effet ces difficultés le jour où la révolution commençait et où l’unité devenait le mot d’ordre de ce mouvement d’indépendance suscité par la guerre de 1859. Au point de vue théorique, la révolution pouvait être décidée par des manifestations, par des annexions spontanées, par des plébiscites conquis au pas de course. Au point de vue pratique, quel était le sens de cette unité ? Que voulait-elle dire ? Comment allait-elle se réaliser dans un pays accoutumé à un morcellement séculaire, partagé en sept ou huit petits états inégaux et souvent jaloux les uns des autres ? — Politiquement chacun de ces états avait sa législation, son mécanisme administratif, ses mœurs, ses traditions locales, ses intérêts et ses goûts d’autonomie. Financièrement chacun d’eux avait son budget, sa dette, ses douanes, ses taxes, ses procédés de recouvrement variant souvent d’une province à l’autre, sa sphère d’action économique. Entre ces états, les différences de ressources, de richesse, de développement agricole et industriel étaient immenses, et l’inégalité de culture morale ou intellectuelle n’était pas moins frappante. Encore aujourd’hui cette inégalité va de 927 illettrés sur 1000 habitans dans la Calabre, de 928 en Sicile, à 489 dans la province de Turin, à 568 dans la province de Milan. Organisation, intérêts, habitudes, tout différait. Jusque-là, il est vrai, l’hégémonie piémontaise restait la sauvegarde et la force de l’émancipation italienne. Le Piémont donnait à l’Italie un centre de direction, une armée, le statut, une monarchie libérale et populaire ; mais le jour où la fusion s’accomplissait, si la prédominance piémontaise se faisait trop sentir, elle réveillait tous les antagonismes, elle pouvait ressembler à la conquête ; si elle s’effaçait trop, si elle était trop sacrifiée, c’était le Piémont qui pouvait se sentir froissé et déçu. Ce n’est pas tout : l’Italie avait à marcher dans cette voie hérissée d’embarras intérieurs, lorsque le roi François II était encore à Rome et demandait au brigandage de lui rendre une couronne qu’il n’avait pas su sauver du naufrage, lorsque le pape ne cessait de protester et gardait par le clergé une puissante action morale dans les provinces italiennes, lorsque l’Autriche attendait en armes derrière ses forteresses, lorsqu’enfin l’Europe entière, sauf l’Angleterre, cessait un moment d’être représentée à Turin.

C’est là que l’Italie en était il y a cinq ans, c’est de ces difficultés que l’unité naissante avait à triompher pour se présenter comme la forme durable et efficace de la nationalité italienne. Où en est l’Italie aujourd’hui après cette trêve de cinq années ? où en était-elle hier du moins avant de se laisser entraîner vers cette « étoile polaire » que M. de Cavour lui montrait dans sa carrière nouvelle ? Fondre toutes les dettes en une seule dette inscrite au grand-livre de l’Italie, substituer aux budgets particuliers un budget unique, étendre au pays tout entier par ce qu’on a nommé la péréquation, — œuvre assurément difficile, — les mêmes règles de contributions territoriales ; identifier toutes les parties du nouveau royaume par le même régime commercial, par la même organisation administrative et judiciaire, par les mêmes lois civiles et pénales ; établir un système coordonné de communications intérieures destinées à servir la défense nationale et à stimuler la fusion des intérêts ; créer une armée vraiment italienne, proportionnée à la puissance d’un état de 22 millions d’hommes, en appliquant le recrutement à des provinces peu accoutumées à la sévérité des mœurs militaires ; former en un mot le cadre d’une nation : c’est là réellement ce qui a été fait, d’une façon quelquefois saccadée et confuse, mais en même temps avec cette fixité de passion qui faisait dire à un député, M. Ferrari : « Du jour où a été prononcé le mot d’unité, l’Italie n’a plus rien écouté. Les autonomies, les lieutenances, les franchises locales, tout a dû se plier au mouvement… On n’a plus admis aucune tradition administrative en dehors du système proclamé… En cela, les Italiens ont été unanimes. Les Napolitains ont été les premiers à invoquer les lois les plus sévères pour la répression du brigandage ; les Siciliens ont été les premiers à provoquer des levées et des armemens qui s’accordaient mal avec les antécédens de leur terre ; tous les habitans des autres provinces ont rivalisé dans l’exagération de l’assimilation piémontaise pour arriver à l’unité… » Et cela est si vrai que lorsqu’il y a quelques années M. Minghetti proposait comme ministre de l’intérieur un plan d’organisation provinciale fondé sur ce qu’on appelait le système des régions et tendant à maintenir une certaine décentralisation, ce projet tombait devant une répulsion subite et universelle, parce qu’il ne répondait pas à la passion de l’Italie.

Assurer l’unité, c’était la pensée fixe et dominante. En réalité, cet enfantement laborieux et à coup sûr relativement rapide compte déjà plusieurs périodes, — la première, militante, agitée, incertaine, allant du lendemain de la paix de Villafranca aux votes populaires du 14 mars 1860 pour l’Emilie, du 16 mars pour la Toscane, du 21 octobre pour Naples et la Sicile, du 14 novembre pour l’Ombrie et les Marches, — la seconde allant des plébiscites de 1860 à la convention du 15 septembre 1864, — la dernière commençant avec le changement de capitale. Ce n’est qu’au mois d’avril 1865 en effet que l’unification se consomme par l’abolition de ce qui restait d’autonomie sur quelques points, par l’application définitive d’un même régime civil, pénal, administratif, à l’Italie entière. La génération de l’unité est là en quelques dates. Cette période d’organisation intérieure, qui part de 1860 et va se perdre aujourd’hui dans la crise suprême de l’indépendance, ce n’est pas sans doute le côté saisissant et merveilleux de la révolution italienne. Ce n’est plus l’annexion spontanée, l’invasion légendaire de la Sicile, la conquête d’un royaume au pas de charge des volontaires en chemise rouge, l’entrée à Naples de Garibaldi suivi de ses trois compagnons ; ce n’est plus tout cela et ce n’est pas encore l’émouvante, la mystérieuse grandeur de la lutte nouvelle qui s’ouvre ; c’est la période la plus ingrate, si l’on veut, la plus obscure et en même temps la plus sérieuse, la plus pratiquement féconde, celle sans laquelle ne s’expliqueraient ni la confiance des Italiens, ni ce soudain déploiement de forces qui avait récemment tout l’air d’une révélation. L’Italie, vous en conviendrez, a bien dû faire quelque chose depuis cinq ans pour avoir pu, il y a un mois déjà, faire en quelques jours avec une précision et une rapidité merveilleuses une concentration de deux cent mille hommes dans la vallée du Pô, en face d’un ennemi formidable, au milieu de la tranquille et virile confiance d’une nation marchant au drapeau levé par son gouvernement.

Après cela, je ne m’y méprends pas, cet enfantement de l’unité italienne ne s’est pas fait par enchantement, sans s’égarer souvent dans d’obscurs embarras, sans provoquer des conflits d’instincts et d’intérêts, sans mettre à nu l’incohérence des choses et quelquefois l’inexpérience ou la faiblesse des hommes. Je n’ignore pas que ce travail de transformation soulève à chaque pas mille difficultés intimes, politiques, financières, administratives, dont l’explosion va de temps à autre réveiller tous les doutes, que notamment, aux yeux de bien des gens en Europe, il apparaît sous la triste figure de ce déficit obstiné où les imaginations effarées voient tout de suite un acte radical d’impuissance, l’inévitable faillite, de l’unité. Ceci est l’autre côté, le côté ingrat ; c’est la part de la réalité dans une révolution que j’ose dire sans précédens. Au fond, ces difficultés, — et elles sont réelles, elles sont un des élémens de la situation de l’Italie, — ces difficultés procèdent de différentes sources. Les unes découlent de la nature des choses, de la nouveauté même de cette révolution singulière, des diversités de tradition et d’esprit ; les autres sont la disgracieuse rançon de l’inexpérience des hommes ou de leurs passions ; il en est qui tiennent aux conditions mêmes dans lesquelles cette transformation s’accomplit, à cet étrange assemblage d’esprit libéral et d’instinct conservateur qui se retrouve dans toute la politique italienne, c’est-à-dire que ce sont des inconvéniens inévitables attachés à d’immenses avantages. La plupart n’ont assurément rien d’insurmontable, rien même, qui ne soit d’une solution naturelle et aisée, le jour où l’Italie serait définitivement assise dans ses frontières, dans la plénitude de son indépendance et dans sa sécurité.

Je prends les finances, puisque c’est là toujours qu’on veut voir la mesure de la vitalité et de la consistance de l’Italie nouvelle. Je cherche la raison morale et politique de ce déficit qui a fait évidemment perdre quelques batailles au crédit italien dans ces derniers temps. Si on se place uniquement au point de vue de l’alignement des budgets, et si on veut juger un peuple né d’hier comme on jugerait un état de vieille indépendance et de vieilles traditions, l’Italie, a eu certainement tort de gonfler ses dépenses militaires comme elle l’a fait et de surcharger ainsi ses finances naissantes. — Qu’avait-elle besoin d’avoir une armée puissante qui dévorait le plus clair de ses ressources sans être assez forte contre l’ennemi extérieur ? Une bonne maréchaussée suffisait pour garder l’ordre intérieur, laissant ses budgets allégés d’un poids que peut porter à peine une puissance de premier rang. — L’Italie a pensé, quant à elle, que les obligations grandissaient avec la fortune, qu’un peuple de 22 millions d’âmes qui avait encore des revendications nationales à exercer se devait à lui-même d’être le premier gardien de son indépendance et de ne pas tout attendre d’un secours étranger. Pour l’Italie, l’armée d’ailleurs n’était pas seulement une force matérielle : aucun pouvoir moins que le gouvernement italien ne s’est servi de la force militaire comme moyen de répression intérieure, sauf dans les provinces infestées par le brigandage. L’armée était avant tout un puissant instrument moral d’unification. C’était une école de nationalité. Le soldat sorti du fond des Calabres ou de la Sicile et allant passer quelques années, à Milan ou à Turin, dans une ville de la Lombardie ou de la Toscane, revenait dans son foyer avec l’idée de l’étendue de la patrie et souvent sachant lire. C’était un Italien de plus propageant autour de lui sans le savoir le sentiment national. A côté de l’armée régulière, la mobilisation de la garde nationale elle-même a servi plus d’une fois à la réalisation de cette pensée de fusion. Dans les premiers temps surtout, le gouvernement envoyait les Lombards ou les Piémontais à Naples, les Napolitains dans le nord. Ajoutez à cela la création d’une flotte réunissant les marins de toutes les côtes de la péninsule et allant porter pour la première fois sur les mers le drapeau italien. On ne fait pas de telles choses pour rien. En réalité, l’Italie a dépensé jusqu’en 1865 à peu près 1 milliard 200 millions pour son armée, pour son organisation militaire, plus de 300 millions pour sa marine. Et voilà justement une des sources du trouble financier, de ces malaises qui se traduisent pour le crédit en défaillances soudaines. L’effet moral a-t-il été tel qu’on l’attendait ? Ce qui est certain, c’est qu’au commencement les réfractaires étaient assez nombreux et qu’aujourd’hui il n’y en a plus, même dans les provinces les moins accoutumées au service militaire ; dans les derniers appels, le nombre des absens a été imperceptible. Ce qui est certain encore, c’est que dans une discussion des plus sérieuses et des plus passionnées, le général La Marmora disait un jour avec une autorité particulière que la fusion était mieux faite dans l’armée que dans le parlement. Toute la question est de savoir si ces chiffres, qui représentent une impossibilité momentanée d’équilibre dans le budget, ne représentent pas en même temps un intérêt supérieur de progrès national et politique qui compense largement les sacrifices nécessaires des premières années.

Et ce que l’Italie a fait pour son organisation militaire, elle l’a fait pour les grandes œuvres d’utilité publique, par la même raison, sous la même inspiration. Au moment où l’unité s’accomplissait, quelle était la situation des états italiens au point de vue économique, à ce point de vue des communications intérieures qui sont pour les intérêts aussi bien que pour la vie morale et politique un des plus puissans instrumens de fusion ? Entre les états point de communications ou du moins des communications difficiles, coûteuses, toujours embarrassées d’ailleurs par des pouvoirs jaloux. Le Piémont, en cela comme en tout, était une exception par son réseau ferré. Dans le reste de la péninsule, il y avait à peine quelques chemins de fer, quelques tronçons, des spécimens d’agrément plutôt que de vraies lignes servant un courant d’industrie, et entre ces lignes, entre les privilèges accordés, aucun lien, aucune combinaison, rien qui éveillât l’idée d’une structure générale italienne. La première pensée du gouvernement de l’Italie unie devait être évidemment de chercher des auxiliaires dans les chemins de fer, ces complices naturels des fusions un peu improvisées, de créer ces grandes artères destinées à faire rayonner la vie de toutes parts, de suppléer aux vices de la configuration géographique de la péninsule par la rapidité des communications.

Ce que les chemins de fer ont pu être à un certain moment, un des économistes italiens les plus habiles, M. Correnti, le disait avec le tour philosophique de son esprit, dans un langage à la fois abstrait et imagé : « Aucune contrée plus que la nôtre n’avait besoin de ce puissant correctif de la constitution organique, aucun peuple plus que le nôtre n’avait besoin de cet admirable condensateur du temps et de l’espace. Si les chemins de fer sont pour les autres nations un moyen de progrès, pour les Italiens ils sont les nerfs et les muscles du nouveau corps où doit s’incarner l’âme de la nation… » De là, dans les premiers temps, des concessions multipliées, précipitées, quelquefois hasardeuses, toutes conçues dans un dessein stratégique et politique, et malheureusement aussi fort mêlées de spéculations douteuses. De là bientôt l’idée de reprendre toutes ces concessions, de les refondre, de les concentrer et de les coordonner pour leur donner plus d’efficacité. C’est ce que faisait dès 1864 la loi organique des chemins de fer en constituant quatre grandes compagnies, quatre principaux groupes embrassant la péninsule entière : le groupe de la Haute-Italie, le groupe des chemins de fer romains et liguriens, le groupe méridional, et enfin ce que l’on pourrait appeler le groupe isthmique et insulaire ou calabro-sicilien. J’omets quelques concessions secondaires. Pour l’Italie, la première nécessité était d’aller vite, et pour aller vite il fallait évidemment venir en aide à cette grande improvisation de viabilité par des subventions, par des garanties d’intérêt. L’Italie a dépensé considérablement : plus de 400 millions ont été inscrits pour les travaux publics dans ses budgets depuis cinq ans. Ces chemins de fer, j’en conviens, sont de médiocres affaires, quelques-uns produisent 6,000 francs par kilomètre et d’autres moins. Les intérêts ne sont point encore assez développés pour alimenter ce grand système. L’état reste sous le poids d’un fardeau de garanties ; mais l’Italie a gagné en quelques années 4,000 kilomètres de chemins de fer, elle en aura bientôt 8,000. On va aujourd’hui sans interruption du pied des Alpes à l’extrémité de la péninsule, à Bari, à Barletta et à Brindisi, de Turin et de Gênes à Bologne et à Florence, de Florence à Pérouse, de Rome à Naples et à Ancône. L’Italie a dépensé beaucoup, et pas assez encore cependant, puisque, si elle avait dépensé un peu plus, elle disposerait aujourd’hui de la ligne de la Spezzia, au centre des opérations militaires, à Parme, et qu’elle ne serait point exposée, faute du chemin de la Ligurie, à voir ses communications de Gênes et de Turin à Florence coupées par une invasion ennemie sur la ligne du Parmesan et du Moénois. Ici comme dans l’organisation de l’armée la pensée politique a primé les considérations financières. Et, somme toute, pour créer toutes ces choses qui constituent l’avènement d’une nationalité nouvelle, qui en sont la garantie, quelles charges a donc assumées l’Italie ? Je n’ai point le dessein de les diminuer, de jeter le voile sur les embarras et les malaises dont elles sont la source. En définitive cependant l’Italie a reçu du passé un héritage de près de 2 milliards de dette ; elle doit aujourd’hui un peu plus de 4 milliards. Deux milliards pour créer un peuple et pour développer des œuvres qui sont dès ce moment un stimulant de travail et de richesse, il n’y a là évidemment rien qui ressemble à une profusion stérile conduisant à l’inévitable banqueroute.

Ce ne sont pas là au surplus les difficultés les plus sérieuses et les plus caractéristiques, justement parce qu’elles sont les plus grosses, parce qu’elles sautent aux yeux, parce que s’il y a faute, c’est une faute volontaire, préméditée. Celles qui sont les plus dangereuses peut-être sont les difficultés intimes, souvent difficiles à saisir, tenant à une multitude d’abus qui naissent soit d’un excès de bureaucratie, soit d’une certaine indolence dans le maniement des affaires, soit même de la fraude, et qui, en s’accumulant, finissent par devenir l’épreuve d’un système politique. En d’autres termes, le mal est moins dans l’exagération d’une force militaire par laquelle vit l’indépendance nationale, ou dans des dépenses par lesquelles grandit la richesse, que dans les mœurs administratives, dans la pratique des choses. A quoi sert de faire des lois, fussent-elles bonnes, si ces lois se dénaturent au laminoir des minutieuses réglementations ? Les taxes ne deviennent-elles pas à la fois plus lourdes et moins efficaces lorsqu’elles sont éludées le mieux du monde ou lorsqu’elles coûtent à percevoir la moitié de ce qu’elles produisent ? Sous ce rapport, l’Italie a vraiment de singuliers progrès à faire. Sait-on ce que la justice compte d’employés au-delà des Alpes ? 10,714, un peu plus qu’en France. L’administration italienne coûte presque autant que l’administration française et beaucoup plus proportionnellement. Les impôts indirects coûtent de 25 à 50 pour 100 de frais de perception. Les douanes donnent 60 millions et coûtent 20 millions. Les tabacs produisent un peu plus de 70 millions et laissent une charge de près de 30 millions. Pour le sel, 40 millions de recettes et 10 millions de frais de recouvrement. Quant aux postes, elles coûtent 3 millions de plus qu’elles ne produisent. Partout c’est le triomphe d’un esprit de bureaucratie gênant et coûteux, et ce triomphe se traduit en puérilités aussi vexatoires que naïves. J’ai entendu raconter par une personne qu’elle avait à payer tous les mois 50 francs pour l’entretien d’une vieille servante dans une maison hospitalière ; pour payer 50 francs, il fallait aller tous les mois dans cinq bureaux et se mettre à la poursuite de cinq signatures !

L’unité elle-même, en créant de nouveaux besoins, en étendant la sphère de l’administration, en imposant des nécessités de circonstance, n’est point sans avoir donné à ces usages, qui deviennent de véritables vices, une gravité nouvelle. Dans sa précipitation, elle a entraîné comme un surcroît de désordres et de dépenses. Il a fallu déplacer des administrations, et voici ce qui est arrivé, ce qui arrive encore aujourd’hui pour lé timbre, si je ne me trompe. On prend le papier à Pescia en Toscane, on l’envoie à Milan pour être timbré, et de là il est expédié dans tout le royaume, avec des frais de plus et des complications inutiles. On a voulu unifier l’administration des tabacs, qui est un monopole de l’état, et on a élevé le prix de vente dans l’espoir d’obtenir un revenu plus considérable. Les frais d’administration se sont trouvés augmentés, et à la faveur de l’élévation des prix la contrebande s’est développée sur une large échelle. Je ne parle pas des inégalités qui se glissent dans la perception des taxes. On a établi un impôt sur la richesse mobilière, chose simple et naturelle dans l’état des finances italiennes ; mais d’abord ce n’est pas sur celui qui possède le plus que pèse toujours l’impôt, celui-là parvient le plus souvent à dissimuler son revenu. C’est surtout pour l’employé que l’impôt est inexorable parce que l’employé ne peut pas cacher ses émolumens. De plus, par suite du système de répartition qui avait été adopté, un officier, par exemple, pouvait être exposé à payer 10, 20 ou 30 pour 100 sur son traitement selon le lieu où il était taxé. Qu’en résulte-t-il ? C’est que ces abus, qui sont souvent des traditions difficiles à déraciner et quelquefois aussi des maladresses, créent des griefs sans nombre, soulèvent des nuages de récriminations, en suscitant des embarras à la fois financiers et politiques. Je ne sais quelle économie réelle produirait dans le budget une réforme intelligente et hardie de l’administration italienne. Cette économie n’éteindrait pas sans doute le déficit, elle serait néanmoins considérable à coup sûr, et par-dessus tout elle ferait disparaître bien des froissemens inutiles qui, en se mêlant à des causes plus sérieuses, je veux dire plus politiques, deviennent une des difficultés de la fusion définitive et complète de toutes les provinces italiennes.

Que l’unité de l’Italie en effet ne trouve pas son plus grand écueil dans les finances, dans toutes les anomalies inhérentes à une telle transformation, cela n’est pas douteux. Je serais tenté de dire que toutes ces questions d’organisation, d’agencement intérieur, ne sont que le champ de bataille où s’agite une lutte plus intime et plus sérieuse, oui, une lutte qui a eu ses péripéties, même ses momens dramatiques. Cette lutte, elle découle de la nature des choses, je le disais, de la diversité et de la confusion des élémens qui se sont mêlés à un jour donné pour former l’Italie, de la difficulté qu’il y avait à organiser une administration qui ne fût point par son esprit et par ses ressorts essentiels une administration piémontaise, à donner des lois qui ne fussent pas des lois piémontaises, à faire entrer en un mot l’Italie tout entière dans le cadre d’un petit pays plus vigoureux que flexible. Que cette situation ait eu ses malentendus et ses nuages, c’était assez simple et à peu près inévitable. C’est là justement ce qui est arrivé, et c’est à Naples peut-être plus que dans les autres parties de l’Italie que l’unité ainsi faite a excité une certaine humeur. La vérité est que Naples la première s’est sentie atteinte dans ses intérêts matériels, un peu dans son amour-propre et même dans ses mœurs. Les provinces napolitaines, on le sait bien, sont les plus pauvres de la péninsule. Ce n’était pas la politique de l’ancien gouvernement de développer la richesse, chose dangereuse et révolutionnaire, et malgré de très sérieux efforts on n’a pu faire encore assez pour transformer l’intérieur du pays par les communications aussi bien que par l’instruction. Il s’ensuit que l’égalité des taxes, l’égalité entre la riche Lombardie ou le riche Piémont et le Napolitain devient une inégalité au détriment du pauvre, et c’est ainsi que ces provinces ont pu se sentir atteintes dans leurs intérêts. De plus, le mal, le grand mal à Naples, ce n’était pas l’absence de bonnes lois, c’était la complète et systématique inexécution des lois qui existaient, et qui étaient en réalité, avec certaines lois toscanes, les meilleures de l’Italie. Dès lors le remplacement de ces lois par la législation piémontaise devenait une blessure d’amour-propre local. Enfin il n’est pas jusqu’à la politique suivie à l’égard du clergé qui n’ait produit des froissemens par suite de circonstances particulières. Les provinces napolitaines sont dans des conditions qui ne se retrouvent point ailleurs. Le clergé est là beaucoup plus mêlé au peuple ; bien des familles pauvres comptent un prêtre ou un moine. Ce qui atteignait le moine ou le prêtre atteignait la famille, et de là un nouveau froissement ajouté à tous les autres. Cela veut-il dire que le sentiment vrai qui règne à Naples soit l’hostilité, et que la guerre elle-même puisse déterminer une crise sérieuse ? Il y aura peut-être une recrudescence de brigandage. Je doute que le roi François II, dans la situation diminuée qu’il s’est faite, puisse obtenir rien de plus. Au fond, l’esprit napolitain est frondeur, mécontent, prompt à s’exalter ; il n’est point ennemi, et ce qu’il désire le moins surtout, c’est une restauration du passé.

Le Piémont lui-même, d’un autre côté, n’a-t-il pas eu ses froissemens ? C’est le Piémont qui a fait l’unité, voilà qui est bien certain. Il a donné à l’Italie tout ce qu’il pouvait lui donner, une armée, la liberté et le roi. C’est la vigoureuse discipline piémontaise qui a été la force, la sauvegarde de la révolution italienne. Une certaine initiative n’était pas seulement le droit de cet énergique petit pays, c’était la garantie de l’Italie. Le Piémont savait bien que le temps de son hégémonie était passé, qu’il n’était plus qu’une province du royaume qui était son œuvre, et que le moment viendrait où on dirait : Finis Taurini ! comme on avait dit déjà : Finis Piedimonti ! à l’époque où la France arrivait sur les Alpes et où l’unité avait fait sa première apparition ; mais il ne se croyait pas si près du jour où il verrait la maison de Savoie quitter Turin, et il ne croyait pas surtout qu’en partant de Turin elle s’arrêterait à Florence. Ce jour-là a vu peut-être la crise la plus terrible de l’unité italienne, la seule qui ait coûté du sang à Turin. Ceux qui avaient souscrit à la convention du 15 septembre et à sa condition première en avaient eux-mêmes le sentiment. J’ai entendu raconter qu’un des ministres, au moment de signer la mesure qui allait déposséder Turin de son titre de capitale, s’était arrêté songeur et inquiet, et comme on lui demandait ce qui le préoccupait, il répondit : « Je songe qu’en ce moment nous sacrifions le pays sans lequel l’Italie n’existerait pas et nous ne serions pas ici » » C’était peut-être une nécessité politique, une nécessité de défense militaire depuis que la France était sur les Alpes et que Turin restait en face de la Lombardie ouverte, une nécessité de gouvernement pour satisfaire l’esprit italien et rendre l’unité plus irrévocable ; mais le Piémont a gardé certainement la blessure. Sans cesser d’être italien, il s’est retiré dans son mécontentement ; il n’a pu même pardonner à ceux qui avaient signé ou approuvé le changement de capitale. Ses députés ont formé une sorte de groupe à part ayant sa politique et souvent embarrassant par son attitude, de telle sorte qu’au midi comme au nord, dans le Piémont et à Naples, l’unité n’en est plus à rencontrer de sérieuses épreuves, où se laisse entrevoir comme un éclair des vieux antagonismes.

Des difficultés, il y en a donc : elles sont de toute sorte, politiques aussi bien que financières et administratives. Elles forment une sorte de tourbillon à la surface de l’Italie. J’ajoute qu’elles se proportionnent à une certaine situation, et que si beaucoup ne peuvent être évitées, elles doivent souvent une partie de leur gravité ou une partie du bruit qu’elles font à quelques circonstances qui sont un trait caractéristique de plus, aux conditions mêmes dans lesquelles s’accomplit la révolution italienne. La première de ces circonstances peut-être, c’est l’absence d’hommes faits pour organiser et conduire une révolution. Vous souvenez-vous d’un mot de Joseph de Maistre ? « Le diamètre du Piémont, disait un jour cet étonnant esprit, n’est point en rapport avec la grandeur et la noblesse de la maison de Savoie. » Il en a été de même à un certain moment du Piémont constitutionnel. Le diamètre de ce petit pays n’était point en rapport avec sa politique libérale et nationale. On pourrait reprendre le mot, et dire dans un autre sens que les hommes d’aujourd’hui ne sont pas toujours en rapport avec le diamètre de l’Italie. On dirait que, nés et formés dans de tout autres conditions, ils n’ont pas eu le temps de s’élever ou de s’assouplir à ce rôle d’hommes d’état italiens. Ils ont la conception idéale de la patrie, ils en ont moins le sens pratique et politique. Je ne veux point assurer, comme le faisait récemment un écrivain dans une brochure, — Della presente mediocrita politica, — que le mal qui ronge l’Italie c’est la médiocrité, quoiqu’il soit bien vrai qu’il y ait eu dans ces derniers temps une certaine invasion de médiocrité. La vérité est qu’il y a aujourd’hui à Florence comme à Turin, comme à Naples, une multitude d’hommes distingués, fins, habiles, d’un esprit plein de ressources, de connaissances économiques et administratives fort étendues ; mais des chefs, des guides, c’est ce qui manque. Il y en a eu un sans lequel l’Italie n’existerait pas, c’est M. de Cavour. Celui-là a été le véritable homme d’état de l’Italie nouvelle. Il avait l’étendue du coup d’œil et la netteté de résolution, le goût des affaires et l’art de les conduire. Du sein de son petit Piémont, il voyait ce qui se passait en Europe et ce qui se passait en Italie, et semblait à l’aise au milieu de toutes ces complications d’un grand mouvement à diriger. Il savait saisir l’occasion aussi bien que la préparer, et dans cette œuvre d’une nation à refaire par la liberté il a prodigué toutes les ressources d’un esprit que rien ne déconcertait, qui était toujours prêt à imaginer quelque expédient nouveau en marchant sans cesse au même but. On a dit quelquefois qu’il était mort à temps dans sa victoire et sans avoir connu les embarras de l’œuvre qu’il avait conduite. Il était de force à se mesurer avec toutes les situations et à ne se perdre dans aucune ; mais c’est l’Italie qui a manqué de cette main souple et habile, de cette bonne humeur vigoureuse qui s’imposait d’elle-même, et les Italiens sont les premiers à le sentir. Les successeurs de M. de Cavour ont cru parfois tenir son système et réussir comme lui, parce qu’ils semblaient suivre ses traditions ; pas du tout, ils ne tenaient qu’un de ses expédiens, un expédient qu’il eût peut-être laissé de côté dans le feu de l’action. Assurément cela ne veut point dire que l’Italie soit à la merci d’une existence individuelle ; mais pour le moment cette absence d’hommes n’a pas été une des moindres causes de ce décousu, de ces tâtonnemens, de cette indécision, qui n’ont fait qu’ajouter dans ces derniers temps aux embarras de la politique italienne en les laissant grossir et s’accumuler, en les aggravant quelquefois par de fausses mesures.

Et puis songez-y bien : à toutes les difficultés d’une élaboration nationale aussi hardie que complexe il faut en ajouter une qui est l’honneur de l’Italie, qui est sa force, il est vrai, mais qui en certains momens est aussi une faiblesse relative : c’est la liberté même au sein de laquelle cette transformation poursuit son cours depuis cinq ans. Comment l’œuvre marche-t-elle ? — Avec un parlement presque souverain, investi des prérogatives les plus étendues que nul ne songe à contester, avec le consentement incessant du pays, à la lumière de débats toujours ouverts. L’Italie a pu se mettre en défense contre le brigandage du Napolitain et opposer à des atrocités de bandits des moyens de répression extraordinaires ; elle a pu tout récemment prendre des mesures pour ne pas laisser la paix intérieure livrée à toutes les fantaisies au moment d’une guerre : il faut pousser le puritanisme un peu loin pour le trouver mauvais. Au fond, la liberté n’existe pas moins dans toute son extension, liberté parlementaire, liberté communale, liberté de réunion, liberté de discussion. Dès qu’on est en Italie, on sent cet air libre circuler des Alpes à la mer ionienne. Point d’entraves, point de moyens de répression, point d’intervention de la force ou de la police. La presse dit ce qu’elle veut, et la loi qui existe est même à peine appliquée. Le roi est mis gaîment en caricature et d’autres aussi, et à coup sûr les ministres ne sont point épargnés. Liberté sans péril d’ailleurs, qui est déjà entrée dans les mœurs et dont nul ne songe à s’effaroucher ni même à s’étonner ! Un jour ce sont les étudians de Naples qui se retirent sur leur mont Aventin et se mettent en campagne contre les règlemens universitaires. A-t-on recours à la rigueur des répressions disciplinaires ? Nullement. Un autre jour, ce sont des réunions, des meetings où le gouvernement est fort maltraité ; des discours foudroyans sont prononcés, puis chacun se retire, et le mouvement suit son cours.

L’Italie, sans être vieille dans la pratique de la liberté, fait un peu comme l’Angleterre, qui met quelquefois à nu, sans scrupule et sans fausse honte, toutes ses plaies ; elle fait ainsi depuis deux ans pour ses affaires financières qu’elle étale sans réticence au point d’en avoir peut-être exagéré les misères. Je ne dis pas que l’Italie en soit venue à contracter les mâles et fortes habitudes de l’Angleterre, et je ne vois pas trop ce qu’elle y gagnerait ; sa liberté est toute pratique, familière, avenante, et donne à ses mœurs, aux rapports des hommes et des partis, je ne sais quoi d’aisé qui n’est point sans charmes. L’idée de la liberté est devenue si naturelle, qu’un ministre de l’intérieur, l’an dernier, a voulu la pousser jusqu’à se désintéresser absolument des élections. L’expérience n’a pas trop réussi, et il est sorti de là un parlement où a quelque peu triomphé cette médiocrité dont je parlais. L’honneur du principe est resté sauf. Dans ce pays à peine émancipé, il y a un respect de la loi beaucoup plus sérieux qu’on ne croit. Je ne pouvais m’empêcher, pour ma part, d’être frappé d’une parole que j’entendais récemment, à la veille des circonstances actuelles. On parlait devant quelques hommes politiques à Florence de la nécessité de pacifier Naples, et on mettait en avant l’idée de sommer tous les émigrés napolitains qui affluent à Rome de rentrer dans leur pays sous peine de voir leurs biens séquestrés. Un des hommes les plus éminens de l’Italie, qui sera ministre demain, répondit aussitôt de l’air le plus naturel, en véritable Anglais : « Cela ne se peut pas, ce serait contre la loi. » C’est la force et l’honneur de l’Italie de maintenir pour sa sûreté, comme la loi souveraine de son existence intérieure, cette liberté qui a été le glorieux et efficace instrument de son émancipation nationale ; mais en même temps cette liberté lui crée une condition laborieuse : d’abord elle permet à tous les griefs, à tous les antagonismes, à toutes les plaintes, même à toutes les exagérations, de se produire, au risque de surexciter l’opinion et de créer des émotions factices ; de plus, au moment où la première nécessité serait de marcher vite, de ne point laisser en suspens la réorganisation du pays, elle met tout à la merci de discussions sans fin, du conflit des partis et des intérêts. A quoi se trouve alors réduit le gouvernement ? Il pose la question de confiance ; il renouvelle, quoique avec bien plus d’hésitation et moins d’autorité, ce procédé si souvent employé par M. de Cavour d’une sorte de dictature à chaque instant consentie et toujours surveillée.

Ce qu’il y a de curieux, et ce qui n’est point aussi contradictoire qu’on le croirait, c’est qu’en étant très libérale, l’Italie n’est pas moins essentiellement conservatrice, et que cet instinct conservateur, qui reste profond au-delà des Alpes, contribue à son tour, dans sa mesure et d’une autre façon, à créer des embarras en compensation de la force qu’il donne. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est ce mélange d’esprit libéral et d’esprit conservateur qui a été jusqu’ici l’originalité et la garantie de la révolution italienne, de cette révolution qui a réussi parce qu’elle était un grand mouvement de nationalité et de liberté conduit par un gouvernement régulier. On se plaît quelquefois à évoquer tous ces fantômes d’explosions révolutionnaires possibles, de victoires du parti de l’action. Au fond, le parti purement révolutionnaire est peu puissant au-delà des Alpes, et il l’est aujourd’hui moins que jamais, parce que, dans ce qui touche les questions nationales, il ne devance pas le parti conservateur, il le suit, — parce que dans les questions intérieures ses idées sont aussi confuses que chimériques, et parce que, en fait d’hommes et de capacité politique, il occupe une belle place dans cette légion de la médiocrité que je signalais après un écrivain italien. Je me défie de ce qu’on nomme les victoires du parti révolutionnaire dans un pays comme l’Italie. Tenez, il y a quelques mois à peine, la population fanatisée d’une petite ville se jetait avec une révoltante fureur sur quelques malheureux protestans qui restaient victimes de leur zèle de propagande biblique. Quelle était cette petite ville ? C’était Barletta. Quel est le député que Barletta a envoyé au parlement ? C’est Garibaldi. Voilà les confusions étranges qui se font dans ces imaginations ! L’an dernier, M. Mazzini voulut un jour rappeler à l’orthodoxie républicaine deux de ses anciens disciples, M. Mordini et M. Crispi, deux hommes distingués d’ailleurs, anciens compagnons de Garibaldi dans l’expédition de Sicile, devenus dans la chambre les chefs de la gauche : l’un et l’autre répondaient en gens expérimentés et sensés par une profession de foi monarchique. Ils sentaient que ce n’était plus le temps des rêves. « Oui, disait M. Crispi dans une lettre à Mazzini, la monarchie nous unit et la république nous diviserait ; il ne faut pas connaître le pays, il faut ignorer les conditions de l’Europe pour penser autrement. Si aujourd’hui se faisait entendre dans une contrée du midi le cri de république, il serait sans écho ou il ne dépasserait pas le milieu d’où il serait parti ; si ce cri l’emportait dans une ou plusieurs provinces, s’il remplissait tout le territoire au-delà du Tronto ; il ne serait pas répété par les populations du centre de la péninsule, et il serait repoussé par celles du nord. Vous verriez divisé le noyau de 22 millions d’Italiens qui composent le nouveau royaume, vous verriez manquer l’avènement de cette unité nationale qui est votre désir et le nôtre, et qui doit être la gloire de notre génération… »

Le danger en Italie n’est pas dans la prépondérance des passions révolutionnaires réduites à elles-mêmes, séparées de l’instinct national qui les ennoblit quelquefois et leur donne une apparence de force ; il est bien plutôt dans ce fait, que le gouvernement, par ses idées, par ses tendances libérales, est de beaucoup en avant des populations, dans la nécessité de ménager un état moral qu’on ne change pas en quelques mois. L’instinct conservateur est donc puissant chez les hommes politiques, il l’est encore plus dans le pays, et cette révolution, qu’on représente quelquefois comme un déchaînement violent, a été en vérité si peu révolutionnaire qu’elle s’est fait un scrupule de toucher à une foule de vieux abus, de vieilles choses ou à des droits acquis. Encore aujourd’hui, m’a-t-on assuré, les ministres du grand-duc de Toscane renvoyés par le mouvement du 29 avril 1859 sont admis à toucher une pension par un scrupule de légalité, parce que la formule de leur révocation était de celles qui impliquent un traitement de retraite ou de disponibilité. Cet instinct conservateur est une force si l’on veut, mais sait-on la conséquence ? Elle est écrite dans le budget, dans le nombre des employés qui ont servi les anciens gouvernemens et qu’on paie toujours, dans le chiffre des pensions civiles, qui dépasse 20 millions, et voilà justement encore une des sources des déficits sous lesquels plient les finances italiennes.

Rassemblez toutes ces causes de malaise que l’inexpérience des hommes aggrave et que la liberté rend plus sensibles, — anomalies, incohérences froissantes, misères d’argent, misères morales, abus, rivalités, déceptions : oui, tout cela existe, tous les griefs se produisent avec une sorte de candeur, toutes les plaintes prennent une voix ; mais en même temps si, cherchant à dégager le sens de ce concert de récriminations, vous interrogez l’Italien mécontent et frondeur, si vous tâchez de lui arracher l’aveu qu’il préférerait le passé, il se soulèvera, il vous dira qu’il ne veut rien du passé ; il ajoutera seulement avec une parfaite raison que les abus dont il se plaint ne sont point une nécessité du régime nouveau, qu’ils en sont au contraire la faiblesse et ’écueil. C’est qu’en effet, au-dessus de tous les froissemens partiels et secondaires, l’unité est devenue un fait irrévocable ; elle est dans les idées et elle entre chaque jour dans les mœurs. Jeune ou vieille de cinq ans à peine, elle fait des progrès immenses par les solidarités qu’elle crée, par les satisfactions d’orgueil national qu’elle éveille, par les rapprochemens d’intérêts qu’elle opère, par la richesse qu’elle développe. Naples se plaint, mais elle prospère ; elle a vu augmenter sa population de 40,000 âmes, elle a plus gagné dans quelques années qu’auparavant dans un demi-siècle ; elle se remue, elle s’agite. Le Piémont est attristé et a de l’amertume, mais il sent bien qu’il n’y a plus désormais qu’une destinée commune. La Lombardie est attachée à l’unité de toute la force de ses souvenirs et de sa répulsion contre l’Autriche ; récemment les fils des plus nobles familles milanaises affluaient à Florence pour reprendre leur rang dans l’armée et pour faire la campagne à leurs frais. Florence est italienne avec la grâce facile de son tempérament. Les provinces qui étaient autrefois au pape sont peut-être les plus fidèles et les plus sûres, et à Rome même l’unité n’est point sans trouver de secrets partisans, sans remuer la fibre italienne, je ne dis pas dans la population, ce qui est tout simple, mais jusque dans le monde ecclésiastique le plus haut.

L’Italie, à vrai dire, a pris en quelques années une face nouvelle, l’apparence d’une nation qui vit par la liberté et qui se sent grandir. Le moule nouveau de son existence est sans doute encore imparfait, le vieux moule est brisé. Ce n’est pas en vain que des hommes parlant la même langue vont se mêler sous le même drapeau, que des populations se confondent : l’œuvre qui semblait impossible la veille devient irrévocable le lendemain, et c’est de Naples, c’est d’un des Napolitains les plus sensés et les plus modérés, un de ceux aussi qui en d’autres temps auraient accepté une autre solution, c’est de M. Manna qu’est venue, il y a quatre ans déjà, cette parole : « L’Italie a goûté le fruit défendu, et plus jamais elle ne l’oubliera. Il n’est plus possible de se contenter d’une solution plus modeste ; il n’est plus possible de se plier à un système de division et de séparation. Si cela par malheur arrivait un jour, vous pouvez être certain que le jour suivant les mêmes aspirations se réveilleraient plus impétueuses. Les années d’union laisseraient des regrets inexprimables. Les souffrances, les difficultés, les désordres survenus seraient oubliés. Dans toutes les parties de l’Italie, on ne ferait que célébrer comme une ère de gloire cette époque où les deux portions de la péninsule furent unies sous un même sceptre… Toutes les imaginations travailleraient sur ce thème unique ; toute l’activité nationale serait tournée vers ce but, et le pays se débattrait dans des convulsions, pour retrouver son intégrité, comme les membres coupés et palpitans d’un corps animé qui se cherchent pour se rejoindre… »

C’est la victoire du sentiment national sur toutes les dissidences partielles, sur tous les griefs secondaires, et ce sentiment se retrouve dans tous les rangs, dans toutes les classes, chez le commerçant et chez le lettré, chez le soldat et chez le médecin ou le légiste. Devant l’indépendance à compléter, toutes les distinctions de partis, toutes les nuances s’effacent ; il n’y a plus ni modérés ni parti d’action. Le général La Marmora, ce type de la vieille race piémontaise, un des hommes les plus intègres, dont le caractère est une garantie, mais aussi le moins révolutionnaire des soldats libéraux, le général La Marmora se retrouve sur le même terrain avec Garibaldi, et à son tour, on le voit aujourd’hui, Garibaldi, guéri d’Aspromonte, n’a point devancé l’heure où il allait être appelé au combat. Regardez ce grand vieillard au corps droit et robuste, à l’attitude encore ferme ; il a quatre-vingts ans ou bien près, il est aveugle, mais il garde toute la clairvoyance de l’esprit, et il parle avec une lucidité merveilleuse de toutes les affaires de l’Europe : c’est le marquis Gino Capponi, le vieux Florentin qui a vu déjà passer bien des événemens et avorter bien des projets. Le marquis Capponi ne parle pas autrement sur ce point que le légionnaire de vingt ans, et c’est lui qui a été, il y a quelque temps, dans le sénat, le rapporteur de la loi qui conférait les pleins pouvoirs au gouvernement. Cette vieille et sereine autorité semblait venir confirmer les espérances d’une lutte patriotique. Ce sentiment italien d’ailleurs s’est produit depuis deux mois avec des caractères particuliers. Quand on parle de l’Italie et des guerres italiennes, il semble que tout soit feu, exubérance, manifestations bruyantes et tumultueuses. Rien n’est plus éloigné de la vérité, au moins pour la période qui a précédé l’éclat définitif. Tout au contraire était calme et sang-froid. Ce n’est point par entraînement d’imagination ou par une sorte d’étourdissement patriotique qu’on marchait vers la guerre, c’était avec une résolution calculée, réfléchie et maîtresse d’elle-même. De plus, dans ce mélange de calme et de résolution, il passait je ne sais quel éclair viril, comme un sentiment nouveau de responsabilité nationale.

Qu’on ne s’y trompe pas en effet : l’Italie ne s’est point précipitée dans la voie où elle est aujourd’hui avec la pensée que la France allait aussitôt descendre des Alpes pour lui donner Venise après lui avoir donné Milan. Il y a quelques semaines, à Florence, je m’entretenais avec un des hommes qui ont eu dans les mains les affaires de l’Italie. Sans être décidée encore, la guerre semblait prochaine et inévitable, et elle était surtout désirée. Un point restait obscur : que ferait la France ? quel secours porterait-elle à l’Italie ? « Peu importe, me disait cet homme d’un esprit fin et résolu ; l’appui moral de la France, nous sommes sûrs de l’avoir, nous sommes certains qu’elle sera de ses sympathies dans notre camp. Au-delà, nous ne pouvons et nous ne devons rien demander. Nous avons été trop heureux jusqu’ici, la fortune nous a gâtés. Tout ce que nous avons fait ne nous a pas coûté assez pour que nous en sachions le vrai prix. Puisque l’Italie n’a pas payé avant, il faut qu’elle paie après. Il faut qu’elle porte le poids de ses destinées, qu’elle sache ce qu’il en coûte pour être une nation, sans être toujours à compter sur un secours étranger. C’est juste et c’est utile. Ce qui était naturel et ce qui n’avait rien d’humiliant pour un petit pays comme le Piémont placé en face de l’Autriche serait sans dignité pour l’Italie comptant vingt-deux millions d’hommes. Ce n’est point par une vaine forfanterie que nous pensons ainsi. Nous connaissons la force et la valeur de l’armée autrichienne, nous ne nous méprenons pas du tout sur ce qu’il y a de sérieux dans notre affaire, et cependant vous ne trouverez ici personne qui ne désire en finir. Si, après nous être épuisés pendant cinq ans à nous constituer, après avoir créé l’armée que vous avez vue, la flotte dont nous disposons, nous ne pouvons agir seuls et compléter nous-mêmes notre indépendance, quand donc le pourrons-nous ? Si un revers, certainement toujours possible, devait nous abattre, et si l’Italie était à la merci d’une défaite, c’est que nous ne mériterions pas de vivre. » Ceci était dit d’un ton net et vibrant. Après cela, je ne sais si tout au fond il n’y avait pas encore la pensée que la France ne pouvait être étrangère à ce qui arrive aujourd’hui ; c’était du moins l’expression d’un sentiment national viril. De cette prédominance du sentiment national sur tout le reste naît ce singulier malentendu qui semble s’élever quelquefois entre l’Europe et l’Italie. Là où l’Europe voit avant tout une question d’affermissement intérieur, de budget, de bonne administration et de patience, l’Italie voit une question d’indépendance à résoudre. C’est une situation qui n’est point nouvelle ; ce qu’on dit aujourd’hui à l’Italie, on le répétait sans cesse au Piémont il y a dix ans. On lui disait de songer à l’intérieur, de s’organiser, de soulager son budget des arméniens disproportionnés, de jouir de la liberté et de savoir attendre. D’abord c’est bien facile à dire. L’Italie peut répondre que c’est là justement le problème, que la condition première du désarmement et de toute organisation, c’est l’achèvement de ses destinées ; mais de plus il y a une circonstance dont on ne tient pas compte, c’est que ces questions d’indépendance nationale, qui sont forcément des questions d’agrandissement territorial, ont singulièrement changé de face avec le temps. Autrefois c’était le plus souvent l’ambition d’une maison royale qui était en jeu, et cette ambition, qui n’avait d’autre aiguillon qu’elle-même, pouvait attendre. La formation d’un état se faisait par des agrégations successives, par des conquêtes, et elle durait des siècles. Aujourd’hui c’est un droit nouveau qui se lève, le droit d’un peuple, et il s’agit aussitôt d’être ou de n’être pas. La liberté elle-même mûrit avec une étrange rapidité toutes ces questions. La situation d’un pays devient comme un arc bandé toujours prêt à lancer le trait. Passions et intérêts conspirent incessamment vers le but. Les embarras deviennent un stimulant de plus, et le moment arrive où de tout un ensemble de choses s’échappe ce cri : Il faut en finir ! Il faut aller en avant sans regarder derrière soi, par cette raison souveraine que donnait un jour le général La Marmora : « Parce que derrière nous il y a un abîme. »

Cette incessante excitation qui s’échappe de toute une situation morale et politique pour conduire aux grandes crises, cette excitation est d’autant plus puissante d’ailleurs qu’elle s’alimente du sentiment d’une situation extérieure toujours ouverte en quelque sorte et livrée à l’incertitude, qu’elle cherche partout un encouragement et qu’elle est entretenue aussi par l’incohérence européenne. Il faut voir les choses de près. Quelle était la nature des rapports entre l’Autriche et l’Italie depuis six ans ? Ce n’était ni la guerre ni la paix ; c’était à peine une trêve dans des conditions diplomatiques et militaires aussi confuses qu’inégales. La paix qui avait été le prix de la guerre de 1859 avait fait beaucoup sans doute pour l’Italie, elle avait rendu tout possible pour elle ; mais elle ne lui avait pas donné une frontière, même dans les conditions d’une indépendance restreinte. Elle avait enlevé à l’Autriche une de ses plus belles provinces, la Lombardie, mais elle l’avait laissée dans une position qui lui permettait encore l’espérance et où sa force d’action militaire restait à peu près intacte. Campée à Mantoue et dans son cercle de citadelles, souveraine de la vallée inférieure du Pô et des deux rives du fleuve, tenant les têtes de pont de la rive droite, dominant Parme par Borgoforte, Modène par San-Benedetto, Ferrare par Sermide, l’Autriche, pesant déjà de tout le poids de l’empire sur la Vénétie, avait en réalité toutes les routes ouvertes devant elle. Sa position restait comme un coin toujours prêt à s’enfoncer au cœur de l’Italie, et ce qui aurait eu moins d’inconvéniens, il faut l’avouer, si l’unité ne s’était point faite, devenait un danger permanent, une menace irritante le jour où la péninsule se formait en une seule nation, d’autant plus que dans ces conditions nouvelles le danger militaire n’était plus même pallié par.une garantie diplomatique.

L’Italie, observera-t-on, avait pour sauvegarde le traité de Zurich ; c’est elle qui a brisé le droit public qui la protégeait, qui s’est mise en dehors de tout traité et qui s’est créé cette situation dangereuse. Les stipulations de Zurich, je n’en disconviens pas, ont eu du malheur. L’Italie n’est plus, c’est bien certain, dans les termes de ce traité ; mais l’Autriche n’y est pas davantage, puisque, selon les engagemens de Zurich, Venise devait être une province italienne et qu’elle est bien restée à coup sûr une province autrichienne ; ce que je veux dire, c’est que la situation respective de l’Autriche et de l’Italie n’est plus depuis longtemps qu’une situation livrée à la merci de la force, pleine d’inégalités périlleuses pour l’Italie et d’incessantes menaces. L’Autriche, il est vrai, n’a point profité de ses avantages ; elle est restée, comme elle ne cesse de le dire, dans la défensive ; mais elle est assurément libre de tirer parti de sa position. Il y a eu des momens, notamment en 1860, où elle a été tentée de le faire et où elle ne s’est arrêtée que devant cette déclaration, que si son armée passait le Pô, c’était la guerre qui recommençait avec la France. Il fallait bien que ce dessein pût être supposé, puisque lord John Russell s’en informait à cette époque avec inquiétude, et morigénait le cabinet de Vienne sur ses velléités belliqueuses en lui rappelant ce qu’il y avait de précaire dans sa domination à Venise. Si donc l’Autriche s’est arrêtée, c’est par des considérations étrangères à sa bonne volonté. Ce qu’il y a d’essentiel et de menaçant de sa part résulte de sa position même et de l’état dans lequel elle a laissé la Vénétie : double source d’excitations pour l’Italie.

L’Autriche, en vérité, est une puissance singulière. Il semble toujours qu’elle soit une victime, qu’elle passe sa vie à se défendre, même quand elle trempe dans toutes les complicités et qu’elle étend sa domination. Que la Pologne dans un jour de malheur devienne un objet de convoitise pour ses redoutables voisins, l’Autriche prend sa part du butin, mais c’est en gémissant, en restant la meilleure amie des Polonais, et uniquement pour ne pas déranger l’équilibre des forces. Que, plus récemment, l’occasion se présente de se jeter sur un petit peuple honnête et libre, l’Autriche ne refuse pas ; mais c’est pour contenir la Prusse, pour rassurer l’Europe, et si au jour du partage des dépouilles la querelle s’allume entre complices, parce que l’un veut tout prendre, la politique impériale est évidemment encore une victime. Au fond, ce qu’on appelle la défensive de l’Autriche vis-à-vis de l’Italie, c’est ce que le prince de Metternich et le prince de Hardenberg appelaient de ce nom vis-à-vis de la France en 1815. Selon eux, la défensive pour l’Allemagne, c’était de prendre à la France la Lorraine et l’Alsace. Les situations sont différentes, la pensée est la même. L’Autriche a besoin, pour se défendre en Italie, de ses positions avancées sur le Pô, de même qu’il y a quelques années elle avait besoin pour sa défense d’étendre son influence sur tous les états italiens, d’enfermer la péninsule tout entière dans le cercle de sa domination, dans ce cercle qui n’a été brisé que par la guerre de 1859.

C’est la logique de l’esprit de domination. Si l’Autriche eût suivi la logique de ses intérêts véritables, elle aurait vu d’un coup d’œil sûr et plus tôt qu’elle se débattait contre des impossibilités en Italie ; elle aurait tranché de haut la difficulté, pour son plus grand avantage et pour l’avantage du continent délivré d’un grand trouble, car enfin à quoi lui sert de maintenir une situation qu’elle appelle la défensive, que l’Italie appelle, non sans raison, une offensive permanente, et qui conduit à une guerre nouvelle en enflammant tous les instincts d’indépendance de la nation italienne ? D’un côté, Venise n’est pas assurément pour elle un surcroît de puissance. Elle a ruiné ces provinces dont la possession disputée est pour elle une neutralisation de force, l’embarras perpétuel de son action en Europe. Depuis six ans surtout, sa politique est à la merci d’une garantie qu’elle ne trouve pas pour ses possessions italiennes. Aujourd’hui encore n’est-ce pas sa faiblesse vis-à-vis de la Prusse ? Et d’un autre côté quels résultats peut-elle obtenir même par une guerre heureuse ? Soit, elle est victorieuse ; la Lombardie elle-même n’est pas couverte. Elle va à Milan comme à Florence, à Naples comme à Modène et à Bologne. Et après ? Il ne suffit pas d’aller partout, il faut y rester sous peine d’être suivi dans sa retraite de tout le reflux des passions nationales. Si elle reste au contraire dans ses frontières après une victoire, où sera la sécurité pour les uns et pour les autres ? C’est le sentiment de cette situation, de toutes ces menaces, qui a poussé et devait pousser l’Italie à une revendication suprême et définitive.

Cette crise qui éclate aujourd’hui, elle est née, au point de vue militaire, diplomatique, national, de cette situation respective toujours tendue de l’Autriche et de l’Italie. On pourrait ajouter qu’elle a été mûrie, précipitée par des circonstances dont l’une n’est pas sans gravité pour la France. Je m’explique. Qu’on interroge de près cette histoire tourbillonnante de l’Italie depuis six ans : il y a un fait clair, saisissant, c’est qu’en dehors de toute préméditation l’unité italienne a été la suite invincible de la paix de Villafranca. Dès que l’Autriche restait au-delà des Alpes, les Italiens étaient nécessairement conduits à concentrer leurs forces le plus possible. La paix de Villafranca a fait réellement en un jour plus d’unitaires que quarante ans de prédications. Un des hommes les plus remarquables de la Toscane, M. Galeotti, le disait encore récemment dans une série d’études et de souvenirs sur la première législature du royaume d’Italie. « Ma foi unitaire, écrit-il, date de la guerre de 1859, parce qu’alors seulement elle me parut possible. Après la paix de Villafranca, il ne fallait pas une grande pénétration d’esprit pour voir qu’en dehors de l’unité il n’y avait aucune autre possibilité de salut pour nous, pour le royaume de Sardaigne, contre les étrangers, contre les trahisons. Quand les ennemis de l’Italie acceptaient si vite, si aisément le drapeau de la fédération, ils nous indiquaient clairement dans quel camp nous pouvions nous défendre contre leurs assauts, et plus encore que contre leurs assauts, contre leurs artifices… »

Ce qui s’est passé sous l’impression de la paix de Villafranca s’est renouvelé au lendemain d’un autre acte qui a été, lui aussi, une des crises de l’unité italienne, la convention du 15 septembre 1864 et la translation de la capitale de Turin à Florence. Ce jour-là, il y a eu une volte-face presque subite ; l’objectif le plus direct de l’Italie a changé. La veille encore, c’était Rome ; le lendemain, c’était Venise. C’est là ce qui ralliait à l’acte du 15 septembre et au changement de capitale une multitude d’esprits. « Je ne veux pas, disait M. Boncompagni dans le parlement, je ne veux pas faire un programme de gouvernement pour des éventualités futures plus ou moins possibles, plus ou moins probables. Je rappellerai seulement que notre programme comprenait deux termes : Rome et Venise. Ces deux termes ne peuvent être changés, mais ils peuvent être intervertis : Venise et Rome ! » Aux yeux du général La Marmora lui-même, qui dépouillait, il est vrai, son caractère officiel de président du conseil pour parler comme simple député, mais qui ne s’exprimait pas moins clairement, aux yeux du général La Marmora, quel était le sens de la convention du 15 septembre ? C’était un ajournement de la question romaine qui devait trouver sa compensation d’un autre côté. Il énumérait ses raisons d’espérer, de croire à un acheminement vers quelque combinaison dont la France serait la négociatrice, et il ajoutait familièrement, comme s’il eût voulu montrer la plume du diplomate avant de montrer la pointe de l’épée : « Si dans une telle circonstance j’avais à parler directement avec l’empereur d’Autriche, j’aurais à lui donner des argumens d’intérêt réciproque qui, il me semble, devraient le convaincre ; mais assez sur ce point ! » Dans cette discussion même se révélait comme orateur un homme qui est aujourd’hui au premier rang dans l’exécution de cette pensée, le général Cialdini. Nerf, passion, esprit, pointe d’indépendance vis-à-vis de la France, tout se mêlait dans ce discours qu’enflammait l’instinct patriotique, qui était une théorie animée de la défense militaire de l’Italie, et où on sentait le soldat impatient. Au fond, l’inspiration, c’était la guerre, et cette inspiration se résumait dans un mot : « Je vote la convention parce qu’il me semble qu’elle nous tire de cette léthargie où nous étions tombés depuis deux ans, parce qu’elle imprime une secousse salutaire au sentiment national. »

La même impression naissait à la fois dans tous les esprits. Par une sorte d’intelligence mystérieuse, on s’est occupé moins de Rome et beaucoup plus de Venise, de telle sorte que cette pensée d’une revendication suprême entretenue par les perplexités d’une situation intérieure laborieuse et incertaine, aiguillonnée par le spectacle irritant des Autrichiens sur le Pô, s’est trouvée au dernier moment favorisée par un acte dont on ne pressentait peut-être pas tout d’abord la portée, où le nom de Venise n’était pas même prononcé. Et maintenant ajoutez à ceci l’occasion, cette occasion que demandait M. de Cavour, un conflit où l’Autriche est engagée pour sa suprématie en Allemagne : je ne sais trop comment on pourra imaginer une Italie tranquille, inerte, licenciant son armée et préférant l’alignement de son budget à l’achèvement de son indépendance. L’Italie s’est faite l’alliée d’une puissance poussée par d’âpres cupidités, c’est possible ; elle est l’alliée de la Prusse, elle n’est pas solidaire de sa politique. Ce qui est certain, c’est qu’elle s’est alliée à M. de Bismark sans enthousiasme, avec une réserve mêlée de froideur, avec le sentiment des fausses directions de la politique prussienne. L’imbroglio allemand, ce n’est pas pour elle le triomphe de l’ambition de M. de Bismark, c’est le signal de combat auquel elle ne pouvait guère être infidèle sans retomber dans une situation où tout ce qu’elle a fait déjà risquait d’être livré à toutes les chances d’agitations stériles.

A vrai dire, l’Italie aurait pu être l’alliée de l’Autriche, si l’Autriche l’eût voulu, comme elle est l’alliée de la Prusse, et c’est là justement ce qu’il y a de curieux dans sa position. Elle poursuit un but national, populaire, qui n’a rien de commun qu’une simultanéité fortuite avec le choc des ambitions allemandes. Sa cause reste encore aujourd’hui, comme à la première heure où ce problème d’indépendance a surgi, la cause de la paix européenne fondée sur une satisfaction des idées nationales et libérales ramenées au combat. La question n’est plus maintenant de savoir comment on peut détourner cette lutte, mais dans quelles proportions elle peut se développer, comment elle peut se dénouer, dans quelle mesure surtout elle touche à toutes les politiques. Ce qui n’est pas douteux, c’est que si la France, pour le moment fixée dans la neutralité, qui semble être son rôle, n’a point à prendre parti pour la Prusse contre l’Autriche ou pour l’Autriche contre la Prusse, elle est intéressée à tout ce qui se prépare au-delà des Alpes, non-seulement parce qu’elle a fait la guerre de 1859, mais parce qu’elle est liée à tous les mouvemens, à la situation, à l’avenir de l’Italie actuelle. Je ne parle pas précisément de ces solidarités inévitables qui naissent de l’enchevêtrement des choses, de ces conséquences qui semblent suivre pas à pas chacun des actes de la France, l’unité sortant de la paix de Villafranca, la convention du 15 septembre conduisant à la revendication de la Vénétie : à part ces considérations morales générales, il y a un lien intime, indissoluble, qui est dans la nature même des situations, qui fait que la neutralité de la France ne peut pas être une neutralité véritable.

Si l’Italie est victorieuse du premier coup, rien de mieux ; elle aura vaincu sans nous. Elle sera libre, elle ne nous devra point de reconnaissance ; la reconnaissance d’ailleurs à peu de place en politique. D’autres éventualités cependant sont évidemment possibles. L’Autriche se souviendra que c’est à la France qu’elle a cédé la Lombardie, je l’admets ; elle s’en souviendra, quoiqu’elle ait contesté d’autres fois la validité de cette garantie depuis les transformations de l’Italie : elle s’en souviendra, si l’on veut, par prudence ; mais elle n’a pas pris d’engagemens sur tout le reste, elle est même diplomatiquement libre en présence des actes que le gouvernement français a multipliés pour se dégager de toute responsabilité vis-à-vis de l’unité italienne. Serait-il cependant indifférent pour la France aujourd’hui, pour son influence, de voir l’unité s’évanouir devant les armes autrichiennes, l’Italie refondue, ramenée même à 1859 ? Je comprends : il y a même au-delà des Alpes, chez les ennemis avoués ou secrets de l’Italie, une pensée qui se fait jour quelquefois. J’en ai recueilli plus d’un témoignage. Restaurer le passé, dit-on, c’est impossible ; les princes d’autrefois, Bourbons et archiducs, se sont perdus, et leur règne est fini. Il n’est même pas nécessaire de rendre les légations au pape. On convient de tout cela ; mais c’est ici que commence la tactique. On espère encore peut- être raviver l’idée d’une confédération en se faisant un appui de ce qu’on croit être la préférence secrète de la France, et qui sait ? — en demandant des princes à l’empereur Napoléon. Or est-ce là ce qui est possible ? Outre que cette confédération serait bien éphémère, la politique française pourrait-elle tomber dans un piège d’où elle ne se relèverait le lendemain que pour se retrouver en face de toutes les défiances européennes excitées sans profit ? Et si la France ne peut laisser l’Autriche rétablir son influence au-delà des Alpes, couvrir de ses armes victorieuses une réorganisation quelconque, si elle n’est point disposée à se prêter elle-même à des combinaisons sans force et sans durée, faites pour lui créer plus d’embarras que d’avantages, si en un mot elle est liée par ses sympathies, par ses intérêts, au maintien, à l’affermissement d’une Italie pleinement indépendante, que devient la neutralité ? Combien de temps peut-elle se prolonger ?

Quoi qu’il en soit, avec ou sans le concours de la France, avec ses forces et ses faiblesses, l’unité italienne est évidemment engagée aujourd’hui dans sa définitive et suprême épreuve. Elle est sous les armes, servie et soutenue par la passion d’un peuple. Qu’elle aille à Venise, nous l’y suivrons. Qu’elle aille ensuite à Rome, où tout deviendra plus facile le jour où la question d’indépendance aura été tranchée. Une fortune singulière a fait que deux fois je me suis trouvé en Italie, et deux fois c’était à la veille de la guerre. Je me souviens qu’au commencement de 1859 je gravissais un matin, pas à pas, la pente qui conduit du Tessin à Magenta, et je ne me doutais guère que là, sur cette route, dans ces champs environnans que le printemps allait faire reverdir, devait, quelques mois après, se dénouer une lutte dont je venais de sentir les frémissemens avant-coureurs dans l’air de Turin. Il y a quelques jours à peine, je suivais la route qui va de Bologne à Modène, à Parme, à Plaisance. Je contemplais ces campagnes couvertes d’opulentes moissons, coupées de rangées d’arbres que la vigne relie en serpentant, et je songeais que d’ici à peu ces champs, où la nature versait ses dons, seraient peut-être foulés sous les pieds des chevaux, que les hommes pourraient tomber aussi pressés que les épis sur ces sillons. Ce n’était pas de quoi faire aimer la guerre ; mais au bout apparaissait l’indépendance de l’Italie comme le prix de ces chocs sanglans que les peuples sont bien obligés d’accepter quand on leur dispute leur vie, et je ne pouvais m’empêcher de me rappeler, par un favorable augure, qu’à peu de distance, à Guastalla, il y a déjà plus d’un siècle, les armes autrichiennes étaient obligées de reculer devant les armes piémontaises alliées aux armes de la France.


CHARLES DE MAZADE.