L’Étape (Bourget, 1902)/VI

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Librairie Plon (p. 178-217).

VI
le chemin du crime

Ainsi la catastrophe que Jean avait si souvent prévue, celle qu’il avait voulu éviter, pour ce qui le concernait, au prix même de son propre bonheur, cette rencontre de son père avec les réalités profondes de leur vie de famille, venait de se produire. Des cinq caractères parmi lesquels Joseph Monneron se mouvait quotidiennement : sa femme, ses trois fils et sa fille, pas un qu’il eût jamais vu dans sa vérité. De tous il souffrirait affreusement, quand l’illusion où il s’enfermait à leur endroit se dissiperait, et voici que, sur l’une de ces cinq personnes, cet optimiste, à demi inconscient, à demi volontaire, avait appris une de ces choses atroces qui, une fois démontrées, ouvrent les yeux aux plus aveugles. Certaines révélations sont, pour tout un milieu, la grille posée sur la page cryptographique. Avant que ce petit morceau de carton découpé eût été mis sur cette ligne, vous ne compreniez pas un des mots qui la composaient. Vous la lisez maintenant et les autres avec Son fils Antoine faussaire et voleur ! Comment le professeur supporterait-il une pareille révélation sans se demander : « Pourquoi ? » Dans les réponses à ce pourquoi, tant d’autres questions étaient enveloppées ! Jean aperçut, du coup, cette perspective : ce total écroulement du château de chimères où s’abritait la sensibilité trop blessable du fonctionnaire mal marié, mal établi dans l’existence, mal renseigné sur les lois du monde moral et social, et résolu à ne pas reconnaître ses erreurs, pour ne pas désespérer. Une fois de plus, l’instinct du « consolateur » fut de se jeter entre son père et la réalité. Il fit écho à une protestation dont il savait qu’elle avait tort, même sans connaître le détail des charges portées contre Antoine. Tout, pour lui, n’était déjà que trop clair. L’amant d’Angèle d’Azay ne pouvait vivre, comme il vivait, avec ses ressources avouées. Il s’en procurait d’inavouées, autant dire d’inavouables. Les moyens pour avoir de l’argent sans en gagner sont limités : il fallait ou qu’Antoine en reçût de quelqu’un ou qu’il en volât. Le socialiste Riouffol l’avait accusé d’en recevoir, et de sa maîtresse, mais sans preuves. Le chef de son bureau l’accusait d’en avoir volé, et celui-là n’était pas, comme leur cousin l’ouvrier, un envieux et un fanatique. Un homme du caractère et de la position de M. Berthier n’avait certes point parlé au hasard. Cet irréfutable raisonnement s’imposait à l’esprit de Jean, avec une de ces évidences qui devancent la réflexion, ce qui ne l’empêchait pas de dire à son père, en lui prenant les mains et le forçant de s’asseoir :

— « Mais non. Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas possible ! Il y a un malentendu… Tout s’éclairera quand tu auras causé cinq minutes avec Antoine… Je connais mon frère. Il n’a pas commis une pareille action. Il en est incapable… »

— « N’est-ce pas ?.. » s’écria Joseph Monneron, et il regardait Jean avec une tendresse passionnée, comme s’il eût voulu boire dans les yeux de son fils préféré une suggestion que tout son effort n’arrivait pas à se procurer. « C’est ce que je me répète depuis cette horrible conversation avec M. Berthier. Élevé comme il a été élevé, dans notre intérieur, ou il n’a eu que de bons exemples, avec ta sœur et toi, qu’il voit tous deux tant travailler, près de sa mère, qui n’a de pensées que pour vous, près de moi, à qui tu rendras ce témoignage que je ne vous ai jamais parlé que de Justice, il ne peut pas être devenu un criminel, d’un jour à l’autre ? Et pour quel motif ? Il est un peu vaniteux, c’est vrai. Il aime la toilette. Mais il gagne de l’argent, beaucoup d’argent. Sur ses cent cinquante francs par mois, il en donne cinquante à la maman. Il garde les cent autres pour son entretien et ses menues dépenses. C’est une somme ! Il m’a toujours dit qu’il en plaçait une partie, et je les lui ai laissés, tout en le logeant chez nous, à cause de cela, pour qu’il s’habituât à épargner… Tu as raison. Il y a un malentendu.. S’il rentrait seulement ! C’est quelque ami qui l’aura retenu. Il s’amuse sans doute à cette heure. Il est gai… Tu as vu comme il plaisantait ce matin ? Ils sont pourtant vrais, les vers immortels :

… Prima est hæac ultio quod, se
Judice, nemo nocens absolvitur…

Aurait-il eu cette gaieté-là, je te le demande, avec le poids d’un faux et d’un vol sur la conscience ? Vous avez causé ensemble avant sa sortie. Il ne t’a pas dit où il allait ?… »

— « Pas le moins du monde, » répondit Jean. La rougeur de ce nouveau mensonge empourpra sa joue et il en eut honte. N’eût-ce pas été une faute pire que d’ajouter aux inquiétudes contre lesquelles son père se débattait avec une souffrance dans la voix, un tremblement dans les mains, et surtout une lueur au fond des prunelles, qui dénonçaient trop le doute intérieur ? « Mais enfin, » demanda-t-il, « que t’a dit M. Berthier ? Sur quoi fonde-t-il son accusation ? Nous la discuterons ensemble. Peut-être, à nous deux, verrons-nous tout de suite le point où il s’est trompé ?… »

— « Ah ! » reprit douloureusement le père, « je ne fais que le chercher, ce point, et je ne le trouve pas… Tu venais de sortir, » continua-t-il de l’accent de quelqu’un qui croit revivre physiquement la scène qu’il raconte, tant elle lui est restée présente. Chez ce lettré abstrait qui n’habitait que ses idées, comme avait dit Jean à M. Ferrand, cette soudaine intensité de vision révélait un ébranlement prodigieux, presque un déplacement momentané de tout le plan de son esprit. « Je continuais mon Orestie. La bonne m’apporte la carte de M. Berthier. Nous ne sommes pas en relations suivies. « Il vient me recommander quelque élève, » pensai-je. « Tant mieux si je peux lui rendre service ! Il a toujours été bon pour Antoine. » Mais, dès son entrée, — il s’était assis là, où tu es, précisément, — je devinai une affaire grave : « J’ai tenu à causer avec vous, monsieur Monneron, » me dit-il, « avant de faire à mon président un rapport qui entraînerait pour votre fils les plus terribles conséquences… » Tu me vois, écoutant ces paroles ? Je te passe les phrases flatteuses sur son respect pour moi, sur l’honorabilité de notre nom… Autant de coups de poignard, étant donné le reste, que voici, bien nettement, avec les termes mêmes dont s’est servi Berthier. Je les ai là, tous, dans l’oreille… Un M. Vincent La Croix, un peintre amateur, très riche, qui est un des clients du bureau C du Grand Comptoir, y arrive hier, mercredi, pour donner un ordre de Bourse. Il traversait Paris et il en profitait pour mettre son portefeuille en état. Il paraît, — M. Berthier parle, — qu’il voyage beaucoup et qu’il laisse les coupons de ses dépôts s’accumuler, sans presque jamais rien placer. Entre parenthèses, Berthier considère ce détail comme très important, tu comprendras pourquoi. Il était midi et demi. Plusieurs des employés, dont Antoine, étaient sortis. M. La Croix demande le chiffre exact de son crédit disponible, avant de donner son ordre. M. Berthier prend lui-même le livre du mouvement des comptes courants. Il relève le chiffre de vingt-trois mille francs. M. La Croix s’en étonne. Il croyait son dépôt de vingt-huit mille. Il avait dans sa poche son carnet de chèques. M. Berthier et lui commencent à collationner les sommes inscrites sur les talons et celles inscrites sur le grand-livre. Celui-ci portait, entre autres, la trace d’un chèque de cinq mille francs dont le talon était en blanc dans le carnet. M. La Croix s’était bien aperçu, en se servant de ce carnet, que ce talon se trouvait ainsi sans le chèque attenant. Il n’y avait pas accordé d’importance. Il s’était dit : « J’aurai détaché le chèque avec celui « de dessus par distraction. » Il avait, à deux ou trois reprises auparavant, constaté et expliqué de même des manques analogues. M. Berthier va rechercher, parmi les pièces comptables conservées au bureau, ce chèque de cinq mille francs. Il était au nom d’un M. de Montboron, qui l’avait versé à une autre banque, le Crédit départemental, et le Crédit départemental lui-même l’avait fait toucher au bureau C du Grand Comptoir. Or, M. La Croix a déclaré n’avoir jamais même entendu prononcer le nom de M. de Montboron. Il a dû reconnaître que sa signature a été fort habilement imitée, mais tout de même il a prouvé à Berthier, en lui faisant examiner les lettres de très près, que c’était un faux… »

Le malheureux homme s’arrêta dans sa cruelle confidence. Il arrivait à une partie du récit qui lui représentait une émotion trop pénible. Deux larmes lui jaillirent des yeux. Elles roulèrent sur ses joues amaigries et vieillies par tant de labeur honnête. Ces pleurs de son père, le fils ne les avait jamais vus couler qu’à propos d’événements qui touchaient à de naïves convictions politiques, une fois d’abord, quand il avait onze ans à peine, et que, de Versailles, le professeur l’avait conduit aux funérailles de Victor Hugo ; une autre fois, lors des scandales du Panama, quand Barantin avait été accusé d’avoir prévariqué de son mandat. Dans les deux cas, c’était l’idéologue qui avait pleuré, au lieu que ces larmes d’à présent, versées par le père de famille sur le déshonneur possible d’un de ses fils, lui sortaient de la chair et du sang, et Jean disait, alors que ce nom de Montboron ne lui permettait plus un moment d’hésitation :

— « Mais il n’y a rien là-dedans, mon père, qui accuse Antoine, absolument rien. Que M. La Croix ait oublié son carnet sur sa table et que le premier venu, un domestique, par exemple, ait volé ce chèque ; il l’aura rempli ensuite et, pour ne pas le toucher lui-même, il se sera fait ouvrir un compte au Crédit départemental, sous le nom de Montboron. Tout s’explique ainsi… »

— « C’a été la première idée de M. Berthier, » reprit Joseph Monneron. « Il a même prié M. La Croix de faire au préalable une petite enquête parmi ses gens. C’est une mauvaise affaire pour lui, tu comprends, qu’une erreur pareille commise à son bureau : cinq mille francs payés sur une signature fausse. Il en était si tourmenté qu’une fois seul, il reprit le livre du mouvement des comptes pour examiner de plus près la page consacrée à son client. Tout d’un coup, une singularité le frappe. Suis-moi bien. À deux reprises, un chiffre identique, de douze cents francs une première fois, de trois mille une seconde fois, se trouvait porté au débit et au crédit, à quelques jours de distance. Tu comprends. C’était comme si M. La Croix avait pris, ces deux fois là, une somme, puis l’avait reversée, exactement, à un centime près. Cette coïncidence de chiffres pouvait n’être qu’un hasard. En temps ordinaire, M. Berthier ne l’eût même pas remarquée. Dans la circonstance, elle l’étonne. Il a l’idée de rechercher le bénéficiaire des deux chèques payés ainsi, celui de douze cents et celui de trois mille. Juge de sa surprise. Ces deux chèques portaient le nom de ce M. de Montboron que M. La Croix, encore un coup, ne connaît même pas. M. Berthier poursuit son travail. Il a la curiosité de regarder d’où venaient les sommes versées au crédit, dont le chiffre l’avait étonné par une correspondance précise avec le chiffre des deux chèques. Il constate qu’elles ont été versées au compte de M. La Croix par les soins du Crédit départemental et sur l’ordre du même Montboron. Une conclusion s’imposait : si le chèque de cinq mille francs, au nom de M. de Montboron, était un faux, les autres étaient des faux aussi. Mais qui pouvait être le faussaire, sinon une personne très au courant des choses du bureau ? En effet, quel avait dû être son but en compensant ainsi, à si peu de jours de distance, les sommes prises, avec cette exactitude ? Évidemment de maintenir le total du dépôt au même chiffre. En résumé, quelqu’un avait emprunté, par deux fois, pour moins d’une semaine, une assez grosse somme, et à qui ? au client du bureau le plus souvent absent de Paris, le moins habitué à vérifier ses comptes, et quand il le faisait, toujours simplement par le total. Devant ce vol exécuté de la sorte et suivi presque aussitôt de restitution, Berthier se dit : « C’est un de mes jeunes gens qui a fait le coup, et pour jouer. Il a essayé une seconde fois avec une somme plus forte, il a gagné de nouveau et de nouveau remis l’argent. Il a essayé une troisième fois avec une somme encore plus forte, et il a perdu, ou bien le retour inopiné de M. La « Croix a devancé la restitution. » La voilà, l’hypothèse qui expliquait tout. Suis toujours. Ce sont les jeunes gens du bureau qui timbrent les carnets de chèques des clients. Ces carnets sont de vingt-cinq et de cinquante chèques. Quoi de plus facile que de détacher un chèque en blanc avant de remettre le carnet au client, qui croira ensuite, comme M. La Croix, à sa propre distraction ? D’autre part, le détour imaginé pour faire entrer et sortir l’argent sans complices, mécaniquement, par une autre banque, sous un faux nom, révélait, je parle encore d’après M. Berthier, un professionnel. Une objection se présentait pourtant : un professionnel ne pouvait pas ignorer que les clients du Grand Comptoir ont de par devers eux un livret qu’ils remettent, quand il leur plaît, à leur bureau de quartier. On y reporte en détail les opérations de leur débit et de leur crédit. La trace des chèques indûment tirés et des sommes versées ensuite par compensation devait donc figurer sur le livret de M. La Croix. Un simple regard jeté par lui sur ce livret pouvait lui dénoncer l’irrégularité. Qu’il s’en étonnât et vînt communiquer cet étonnement au bureau, et tout se découvrait. Comment le faussaire avait-il paré à ce danger ? M. Berthier se dit : « Là est le mot de l’énigme. » Il télégraphie à son client de lui faire tenir son livret, à son domicile privé, pour ne pas donner l’éveil. Il relève soigneusement la page entière du livre des dépôts relative au compte La Croix depuis le premier chèque Montboron. Une fois rentré, et en possession du livret, il collationne soigneusement les deux documents : cette page et ce livret. Il constate que celui-ci ne porte la trace d’aucun des quatre chèques suspects où figurait le nom du soi-disant Montboron, tantôt comme bénéficiaire, tantôt comme verseur. Or, c’est Antoine qui est chargé, depuis six mois, du service de ces livrets. Celui de M. La Croix a été mis à jour par lui, il y a cinq semaines. C’est donc lui qui aurait dû y transcrire la date et le chiffre des quatre chèques. Il ne l’a pas fait. De cela je ne peux pas douter. J’ai vu le livret de M. La Croix, — M. Berthier me l’a apporté. J’ai vu en regard la copie de la page du grand-livre… Ah ! mon Jean, quelle minute j’ai vécue là !… »

— « Mon père !» répondit le jeune homme, d’une voix à laquelle le souffle manquait. « Mon pauvre père !… » Un inexprimable mélange de pitié et de vénération remplissait son cœur, et en même temps la terreur de la certitude absolue, irréfutable, l’avait pris à la gorge. Il n’y avait pas jour pour le plus petit doute. Les circonstances concordaient les unes avec les autres d’une façon si serrée que le jeune homme ne trouvait plus en lui de quoi s’associer à la révolte acharnée du père contre l’évidence, et il l’écoutait qui, pensant tout haut, implorait une complicité dans son effort pour ne pas accepter un fait trop cruel, lui, l’illusionniste, ennemi des faits :

— « Sur le moment, ma douleur a été trop grande. Je n’ai pu que remercier M. Berthier. Il m’a promis de ne laisser déposer et de ne déposer lui-même aucune plainte avant vingt-quatre heures, et moi, je lui ai promis d’interroger Antoine. Ah ! c’est un homme excellent. Tu vois que j’ai raison quand je dis qu’il y a des braves gens, beaucoup de braves gens partout, même dans la finance. Les coquins sont l’exception. Ce qui les rend tels, c’est l’éducation et c’est l’entourage. Voilà pourquoi Antoine ne peut pas être un coquin. Il ne le peut pas… Il y a là une fatalité que je ne comprends point. Mais d’abord, toi qui le connais, qui le vois tous les jours, si affectueux avec sa mère, avec son petit frère, avec nous tous, tu admettrais qu’il serait allé choisir, pour commettre un vol et un faux, ce nom de Montboron, quand il sait les souvenirs qui s’attachent pour nous à ce charmant endroit ?… Rien que cela, c’est la preuve qu’il est innocent. Voyons, tu le sens aussi bien que moi… Et puis, pourquoi l’aurait-il pris, cet argent, du moment qu’il l’a restitué ? Pour jouer ? C’est la supposition de M. Berthier. Je l’admets. Jouer ? Mais où ? Au café ? Quand j’étais à l’École, j’ai connu aussi des camarades qui avaient la manie du jeu. Quand ils perdaient leurs trente ou quarante francs dans la soirée, c’était tout le bout du monde, et il s’agit ici de sommes énormes, de douze cents, de trois mille, de cinq mille francs, des traitements d’agrégés !… Et puis, jouer, dans ces conditions, c’est la perspective, si l’on perd, de ne pouvoir remettre l’argent du compte, et alors c’est l’escroquerie, avec l’arrestation certaine. Et Antoine aurait eu cette bêtise, lui qui est si intelligent, si pratique ?… Voyons, on ne se conduit pas comme un fou, et ce serait d’un fou d’avoir employé ce procédé pour se procurer de l’argent dont, encore une fois, il n’a pas besoin… Toutes les apparences sont contre lui, j’en conviens, mais je n’y crois pas. Je ne veux pas y croire… J’étais si fier de ma nombreuse famille ! Pourtant s’il m’était démontré que mon fils, mon aîné, a commis une pareille action, je serais le premier à demander qu’on le juge, qu’on le condamne, d’après toute la rigueur des lois. Mais, au nom de ma longue vie de probité, j’ai bien le droit de réclamer d’autres preuves que des apparences, si accablantes soient-elles. M. Berthier n’a pas voulu aller au Crédit départemental demander des renseignements sur ce Montboron. C’est une question de boutique. Il a peur de nuire à son Grand Comptoir. J’irai, moi, j’y conduirai Antoine. Ces gens verront bien que ce n’est pas lui. Car enfin, as-tu entendu parler d’un crime sans précédents et sans motifs ? De précédents, il n’y en a pas, et de motifs, en conçois-tu, réponds, toi qui as été élevé avec lui, comme lui ?… » Combien de temps aurait duré ce monologue, par lequel ce père à l’agonie trompait la fièvre de cette mortelle veillée, à la lueur de la lampe qui, si souvent, l’avait vu se courber sur la table durant de longues soirées, et relever consciencieusement les solécismes ou les contresens dans les copies de ses élèves, — parmi ses livres, auxquels il avait tant de fois demandé l’oubli de la vie, de sa vie, — devant ce fils où il s’était complu à retrouver ses goûts et ses idées, et qui, maintenant, ne pouvait plus qu’incliner la tête en signe d’un assentiment dont sa bouche n’osait pas formuler l’expression ?… Un bruit que l’un et l’autre perçut avec le même serrement angoissé du cœur les immobilisa soudain en face l’un de l’autre, silencieux, et pâles d’émotion. Une porte venait de s’ouvrir, celle de l’entrée. Un pas s’avançait dans le couloir, celui d’Antoine, un peu hésitant, à cause de l’obscurité, et aussi parce qu’il n’avait pas dîné, lui, au restaurant de tempérance fondé par Crémieu-Dax. Il fredonnait à mi-voix, sur un air de marche hongroise, ressouvenir de l’Exposition, les vers spirituels de Cyrano, alors voisins de leur nouveauté :

Ce sont les Cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux…

Il y avait un contraste tragique entre cette gaîté du jeune homme et la poignante anxiété où l’attendaient son père et son frère. Cette chanson, l’allure décidément trop incertaine du pied, le temps qu’il mit à trouver la porte de sa chambre, — l’équivoque n’était pas permise. Cette rentrée tardive succédait à un repas, prolongé fort joyeusement et terminé plus joyeusement encore chez Mme Angèle d’Azay, d’où il avait fallu déguerpir avant minuit, pour laisser la place au protecteur officiel. Jean fit un geste pour demander à son père s’il devait appeler Antoine. Le père inclina la tête en signe d’assentiment, et le frère cadet passa dans le couloir, où il put constater aussitôt avec quelle allégresse le faussaire portait ce « poids sur la conscience » dont avait parlé le professeur, en citant à l’appui, — le métier est une seconde nature, — le classique passage de Juvénal. La lumière échappée du cabinet de travail donnait juste sur la silhouette du jeune homme qui, le chapeau à haute forme un peu en arrière de la tête, le pardessus ouvert, sa somptueuse cravate du matin remise à la diable, mâchonnait un cigare à demi éteint. Il n’était pas assez ivre cependant pour que la venue de son frère au-devant de lui. à cette heure, ne l’étonnât point, et plus encore l’expression de physionomie que Jean prit involontairement, pour lui dire, à voix basse, mais l’indignation frémissait sous chacun des mots :

— « Papa veut te parler, et tout de suite… » Puis, plus bas encore : « Ah ! Faussaire ! Il sait tout !… »

Antoine demeura une seconde comme atterré de cette phrase chargée d’une telle menace. Ses traits se détendirent, puis se contractèrent en une seconde. Du coup, il fut réveillé de sa légère griserie. L’instinct de défense animale, qui se développe chez les criminels avec le crime lui-même, le fit tendre sa taille, redresser sa tête, assurer sa démarche, et il répondit à son frère, avec une insolence agressive :

— « C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Je ne la trouve pas bonne ! »

Tout en prononçant cette phrase d’un ton de défi, il se dirigea quand même vers le cabinet de son père. Il se dégageait de sa personne une atmosphère de mauvais lieu, mélangée d’une acre odeur de tabac et d’un relent de peau d’Espagne, le parfum favori d’Angèle d’Azay. À mesure qu’il entrait dans la lumière, les traces de sa débauche de l’après-midi et de la soirée devenaient plus visibles sur son masque si jeune, où les cernes des yeux creusaient deux taches bleuâtres. La pâleur exsangue des joues et du front dénonçait une lassitude presque accablée, que le sursaut du danger réveillait pourtant. L’éclat volontaire du regard le disait assez, comme aussi l’accent presque hautain avec lequel, une fois dans la chambre, et quand son frère eut refermé la porte sur eux trois, il s’adressa à son père :

— « Qu’est-ce que Jean vient de me dire ? Que tu as à me parler ? Me voici. »

— « Oui, j’ai à te parler, » commença le professeur. « J’ai reçu aujourd’hui la visite de M. Berthier. Ce nom ne te fait pas deviner ce dont il s’agit ?… »

— « Absolument pas, » répondit Antoine. Son visage s’était figé dans une arrogance attentive qui eût crié la faute pour tout autre, mais pas pour l’homme, si naïf malgré ses cheveux gris, à qui l’effronté garçon parlait ainsi. Et puis, Joseph Monneron n’aurait pas été le dormeur éveillé qui, à cinquante ans passés, ignorait tout des dessous réels de la vie, il était père. Les énergies les plus intimes de sa sensibilité appelaient, imploraient une preuve de l’innocence de son enfant. Il voulut la trouver, cette preuve, dans cette dénégation si catégorique. Il regarda Jean, comme pour lui dire : « Tu vois bien… » Et, tout haut, se retournant vers Antoine et insistant encore :

— « Tu n’as vraiment rien à te reprocher dans ton service à ton bureau ? »

— « Rien que je sache, » répliqua le jeune homme, avec la même désinvolture, et il eut l’impudence d’ajouter : « Je m’étonne beaucoup que M. Berthier, s’il avait quelque observation à me faire, ne me l’ait pas faite à moi-même, et qu’il soit venu t’ennuyer de pareilles misères. Le moindre tact le lui défendait… »

— « Tu ne lui en voudras plus, » reprit Joseph Monneron, « quand tu sauras combien la chose est grave. » Il plaidait déjà les circonstances atténuantes… pour l’accusateur ! Combien Jean, témoin lucide et muet de cet aveuglement d’une part, de ce cynisme de l’autre, aurait voulu pouvoir dire à cet honnête homme : « Mais regarde donc ces yeux de bête chassée et qui guette l’attaque ! Regarde ces traits dont la brutalité sensuelle est si évidente à cette minute ! Écoute ce souffle qui manque au menteur, malgré son audace ! Sa gorge est serrée, ses mains se crispent. Pardonne-lui, mais ose penser la vérité !… » Et lui-même se faisait le complice de cette illusion en se taisant. Il écoutait son père raconter maintenant au faussaire, qui les savait mieux que lui, les détails savants de sa propre escroquerie : la fabrication successive des trois chèques Montboron, et le procédé employé les deux premières fois pour réparer le vol : cette restitution au compte La Croix des sommes soutirées ainsi. Il lui apprenait le reste, qu’Antoine écoutait sans en perdre une syllabe. C’était une chance inouïe qu’il fût averti de la sorte ! Le père disait l’arrivée inopinée de M. La Croix, la constatation d’un déficit de cinq mille francs à son crédit, l’enquête de M. Berthier, ses hypothèses, — la découverte enfin du terrible et indéniable indice, cette différence entre le livre des comptes de chèques tenu au bureau et le livret de M. La Croix que lui-même, Antoine, avait été chargé de mettre au courant. À mesure que le professeur parlait, la force de l’évidence s’imposait à lui, malgré tout. La fièvre du doute, suspendue un moment par l’attitude résolue du coupable, lui brûlait de nouveau le cœur. Le même accent douloureux, — plus douloureux encore, — qu’il avait eu pour raconter à Jean l’horrible révélation, frémissait dans sa voix, et ce fut sur un cri déchirant qu’il acheva cet acte d’accusation, dressé par un autre, dont il venait de se faire la rapporteur, sans vouloir y croire :

— « Tu sais l’affreux soupçon qui pèse sur toi, maintenant. Ah ! prouve-moi que tu n’as pas fait cela, mon enfant, prouve-le-moi… »

— « Rien de plus facile, » répondit Antoine, qui s’était, durant ce discours, comme ramassé en lui-même. Pas un muscle de son visage n’avait tressailli. Pour la première fois, Jean, qui le regardait écouter son père, mesura le ravage déjà fait, dans cette âme gâtée, par le venin de la luxure et celui de la vanité. La simple et touchante souffrance de ce père qui lui montrait une si aveugle tendresse n’éveillait pas un écho chez le faussaire. Il n’avait de pensée, — Jean lisait cela distinctement dans l’arrière-fond de ses prunelles si froidement réfléchies à cette seconde, — que pour le danger où il se trouvait pris. Il venait d’imaginer un moyen de gagner du temps, avec cette rapidité de conception propre au tempérament criminel. (Ainsi s’explique, par cette surprenante instantanéité dans le projet, comment le débauché se change si vite en voleur, pour peu que l’occasion l’y pousse, et le voleur en assassin.) Il n’y a pour un homme acculé devant des faits si implacablement positifs que deux attitudes : le prendre de très haut et s’indigner, — hausser les épaules et jouer l’indifférence. Le professeur parlait encore qu’Antoine s’était déjà rangé à ce second parti, qui s’accordait au nouveau mensonge, surgi soudain dans son esprit : « Oui, » répéta-t-il, « rien de plus facile… Et, quoi que tu en dises, je ne peux pas ne pas en vouloir à M. Berthier, quand je pense qu’avec deux mots j’aurais réduit cette accusation à néant… Il est parfaitement vrai que j’ai été chargé de mettre le livret de M. La Croix au courant. Mais nous ne racontons pas à M. Berthier notre petite cuisine, et, lorsqu’il est enfermé dans sa pièce à lui, au fond, il ne nous voit pas. Pour aller plus vite, quand un de nous fait une copie de ce genre, un des collègues la lui dicte, à charge de revanche. Quand j’ai reporté le compte de M. La Croix sur son livret, j’ai procédé ainsi. Mon voisin de bureau relevait les chiffres, il me les disait et je les écrivais. Voilà ce que j’aurais expliqué à M. Berthier, s’il m’avait parlé, à moi… Je le lui expliquerai demain… Sois tranquille, je serai poli. Mais tu ne m’empêcheras pas de lui dire qu’il a manqué de tact, je le répète. Cela ne m’étonne pas d’ailleurs de ce gros éléphant… Voilà la vérité, mon père, je t’en donne ma parole. Me crois-tu ? »

— « Oui, je te crois, » dit le père, « je te crois… » Et, interpellant son fils cadet, cette fois : « Mon Jean, comment n’y avons-nous pas pensé ? C’était si simple ! Mais quel poids de moins ici !… » Et il mit la main sur sa poitrine… « Un Monneron faussaire, un Monneron voleur, je te l’ai dit tout de suite, » il s’adressait toujours à Jean, « ce n’était pas possible… Tu vois, mon ami, » il parlait à Antoine maintenant, et l’universitaire habitué à régenter des écoliers du haut de la chaire reparaissait dans cette mercuriale si étrangement appliquée : « Tu vois qu’il faut toujours être correct dans les plus petits devoirs… Car enfin, au lieu de t’interroger, comme tu l’aurais voulu, ou de venir ici, comme il l’a préféré, M. Berthier pouvait aller porter le livret falsifié à la justice. Te vois-tu arrêté, notre nom mis dans les journaux peut-être ? Tu te serais justifié aussitôt, mais il y aurait eu un scandale, surtout par le temps qui court, et avec cette presse infâme qui cherche à frapper la République dans tous ses fonctionnaires, et qui n’a pas reculé devant l’honneur d’un Barantin… Et puis, ta mère et ta sœur, quelles émotions affreuses elles auraient eues, elles si sensibles ! Enfin, tu n’es pas coupable. Je sais que tu n’es pas coupable. Que cela me fait du bien de le savoir ! Mais le camarade qui t’a dicté ce compte dans ces conditions-là, si ce n’est pas une distraction, — et l’erreur répétée ne peut pas être une distraction, — quelle infamie !… Ne me dis pas son nom, j’aime mieux ne pas l’apprendre. Ne le dis à personne. Tu dois lui laisser la possibilité de réparer sa faute, s’il s’en repent. Celui qui doit l’apprendre, ce nom, et tout de suite, c’est M. Berthier. Il faut que dès demain matin, à la première heure, tu sois chez lui. Tu ne dois pas rester un jour de plus sous une pareille inculpation… Ah ! Je suis trop heureux, trop heureux ! Mon fils, viens m’embrasser… »

— « Et tu l’as laissé te montrer cette affection !… » disait Jean à Antoine, un quart d’heure plus tard. Le père, épuisé des émotions de cette journée, s’était retiré. Les deux frères, demeurés seuls, étaient sortis de la bibliothèque, et le cadet avait, comme le matin, après le déjeuner, suivi l’aîné dans sa chambre. Ce n’était plus avec cet obscur et incertain pressentiment qui devinait derrière le luxe et les habitudes d’Antoine un redoutable inconnu. C’était avec la certitude révoltée d’un honnête homme. Cette accolade donnée par le père abusé à l’enfant indigne achevait de mettre le jeune homme hors de lui. Il s’était tu, toujours paralysé par cette piété filiale à laquelle il ne se pardonnait pas de céder, — quand son père n’était pas là. Lui présent, il le sentait trop sentir. Cette fois encore, il n’avait pas pu lui porter un certain coup. Maintenant que son frère et lui se retrouvaient en tête à tête, il ne lui restait que l’horreur d’avoir assisté, sans protester, comme un complice, à cette abominable dérision du plus tendre cœur et du plus généreux. La crédulité du professeur était celle du juste qui, n’ayant jamais trompé, se trouve désarmé contre certains mensonges. On n’en sourit pas quand cette crédulité s’appuie sur un demi-siècle d’honneur, quand cette confiance est le terme dernier d’une carrière qui, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse commençante, n’a jamais soupçonné le mal, parce qu’elle ne l’a jamais ni fait ni pensé. Que Joseph Monneron eût du premier coup accepté l’explication de son fils, et avec ce frémissement passionné, c’était un signe, après tant d’autres, de cette absolue bonne foi qui lui avait fait admettre comme vraies toutes les idées de son époque et de sa classe, très chimériquement, mais d’une manière très désintéressée. Et que son fils aîné, qui le savait si ingénu mais si noble, n’eût pas éprouvé un sursaut de honte ; qu’à cet appel : « Viens m’embrasser, » il n’eût pas répondu par un aveu de sa faute, c’était, dans l’ordre du sentiment, un crime pire que le faux et que le vol. Aussi toute l’indignation d’un croyant contre un sacrilège perçait-elle dans la voix de Jean, tandis qu’il continuait : « C’est une infamie !… tu m’entends, une infamie !… N’essaie pas de nier avec moi. C’est toi qui as fabriqué les trois chèques, toi qui as rendu l’argent, les deux fois, pour que l’éveil ne fût pas donné ; toi, oui, toi tout seul qui as falsifié le livret ! Je te le répète, ne me pas… Veux-tu des preuves ? Ce nom de Montboron, qui figure sur ces chèques, c’est celui que tu prends dans le monde ignoble où tu vis. Cette femme, dont tu m’as montré le portrait, elle s’appelle Angèle d’Azay. Ah ! un représentant de la noble famille des Montboron ne peut pas vivre comme un pleutre ! Il lui faut de l’argent pour tenir ce personnage, de l’argent pour ses nippes, de l’argent pour sa gueuse, et tu n’as rien trouvé de mieux que de fabriquer des faux et de voler. Je t’aurais confondu d’un mot, si j’avais voulu. Je n’ai pas parlé, à cause du père, et parce que j’ai vu sa souffrance ; mais je veux t’avoir dit que, moi Jean, ton frère, je ne suis pas ta dupe. Ah ! malheureux ! Malheureux !… »

— « Eh bien ! oui, c’est moi qui ai fabriqué les trois chèques, » répondit Antoine, en opposant à la violente sortie de son cadet ce calme outrageant qu’il avait toujours eu l’art de prendre, chaque fois que Jean s’était permis une critique de ses façons d’être, depuis ces dernières années. Il jugeait inutile de nier en effet, du moment que l’autre connaissait son nom de guerre et celui de sa maîtresse. — Mais comment ? — Il répéta : « Oui, c’est moi. Et après ? J’ai déjà rendu l’argent des deux premiers. Demain je rendrai l’argent du troisième. Puisque tu as la jolie habitude d’espionner, tu pourras te renseigner auprès de tes mouchards. À qui aurai-je fait l’ombre d’un tort, je te le demande ? J’ai eu l’occasion d’entreprendre trois petites opérations de Bourse, absolument sûres. Pour cela, j’avais besoin d’une avance. J’étais certain de pouvoir, à bref délai, la restituer. J’ai pu ne pas être correct dans ma manière de me procurer mes mises de fond. C’est une légèreté, voilà tout, et, si tu étais au courant de la psychologie des gens d’affaires, » — une ironie passa dans son accent pour se moquer du vocabulaire habituel à Jean, — « tu saurais que ces virements-là sont quotidiens, sous une forme ou sous une autre. Celui-là n’aura nui qu’à moi, et j’en serai assez puni, puisqu’il me faudra avoir demain, avec cette brute de Berthier, une scène très désobligeante. Quant à ce nom de Montboron, je te trouve étonnant de me le reprocher, dans la même phrase où tu qualifies d’ignobles les personnes parmi lesquelles il me plaît de vivre ! Tu devrais, ce me semble, me féliciter de ne pas compromettre en mauvaise société celui de Monneron. Je ne te trouve pas moins étonnant de blâmer mon attitude, tout à l’heure, vis-à-vis du père, quand j’ai simplement agi comme toi. Le pauvre homme se serait mis martel en tête pour une irrégularité d’écritures dont j’aurai effacé demain matin jusqu’à la dernière trace. Si Berthier, encore un coup, m’avait parlé, à moi, au lieu de faire tant d’embarras, il n’y aurait même rien eu à effacer : je remettais l’argent aussitôt. Je l’ai là. Le compte La Croix se trouvait parfaitement en règle. Financièrement, il l’a toujours été. Mais oui. D’après les règles du Grand Comptoir, un dépositaire n’a pas le droit de disposer à vue de plus de quinze mille francs. Pour un prélèvement supérieur, il doit aviser le bureau deux jours à l’avance. Que M. La Croix eût lancé cet avis, je l’aurais su forcément, puisque ces affaires-là passent par mes mains. J’aurais rétabli le dépôt en état, tout de suite. Il n’y a vraiment pas lieu de nous sortir des phrases du genre de celles dont tu viens de me gratifier, et dont je ne t’en veux pas, d’ailleurs. Elles prouvent que tu es un vrai Monneron ; et puis, elles sont bonnes chez un socialiste, qui prétend ne pas croire à la propriété !… »

— « Et les faux ?… » s’écria Jean, que l’outrageante inconscience de son frère finissait d’exaspérer. « Oui, les faux ? Car enfin, tu aurais rendu les derniers cinq mille francs comme tu as rendu le reste, tu n’en aurais pas moins matériellement commis trois faux. Que dis-je ? Cinq, en comptant ceux que représentent les deux chèques de retour signés du nom de Montboron, qui n’est pas le tien. Et, dans ton aberration, tu ne sembles pas te douter que d’avoir contrefait la signature d’un autre sur des effets de commerce, cela mène au bagne… Et puis, si tu l’avais perdu, cet argent ? Si tes opérations n’avaient pas réussi ? N’allons pas si loin. Demain, quand lu iras verser la somme chez M. Berthier, s’il te dénonçait à la justice, rien que pour avoir falsifié les livres de comptes que tu étais chargé de tenir ? Car c’est un faux encore, un faux en écritures commerciales, et cela mène au bagne aussi, entends-tu, au bagne !… »

— « M. Berthier ne me dénoncera pas, » interrompit vivement Antoine. « Il ne peut pas le faire. Il perdrait sa place. Il est responsable de son bureau… Quant aux opérations, elles étaient sûres, faudra-t-il que je te le répète vingt fois ? sûres, comme il est sûr que nous voilà. J’ai pris un moyen incorrect, je te l’ai dit aussi. Je n’en avais pas le choix… J’aurais à faire ce que j’ai fait, je le referais. Je ne suis pas comme lui, moi », et il désigna du doigt une photographie de Joseph Monneron sur le mur, « ni comme toi. Je ne suis pas une belle âme, et je ne me paye pas de mots. J’en ai assez d’être dans la société comme ces malheureux à la porte des grands restaurants, qui hument les odeurs de la cuisine que les autres mangent. Je veux être de ces autres, moi ; entrer dans la salle, moi ; m’asseoir à la table, moi ; avoir ma part, moi, des bons plats qui mijotent dans les sous-sols. Depuis que j’ai des oreilles pour entendre, on ne me parle que de démocratie, d’égalité, du droit de tous à tout. Puis, quand il s’agit de la pratique, cette égalité se ramène au sale petite morceau de papier déposé dans l’urne. Papa me l’a encore servie ce matin, cette calembredaine. Tu en es témoin. Moi, je me fiche du petit papier ! Je suis un jouisseur et un arriviste tout simplement, et j’arriverai, comme je pourrai, mais j’arriverai… Notre éducation n’a eu que ça de bon : nos cervelles ne sont pas farcies d’un tas de sornettes, notamment sur l’autre vie. Nous savons qu’il n’y en a qu’une, celle-ci. Il te plaît, à toi, de te la gâcher, cette unique vie, en fréquentant les raseurs de ta Tolstoï. Moi, je la veux courte et bonne, suivant une formule qui me convient absolument. Tu comprends donc bien que ce n’est pas ces sept petites lettres à écrire au bas d’un chiffon de papier : L. A. C. R. O. I. X, qui ont pu me faire hésiter beaucoup, quand il s’agissait de me tirer de la panade. Je t’ai vidé là le fond de mon sac. Conclus-en ce que tu voudras, mais ne m’embête plus de morale. Je mène mon auto à ma façon. J’ai accroché. Tant pis pour moi. Je me décrocherai, sois tranquille, et, sur ce, bonne nuit… »

Il tendait la main à son frère. Celui-ci mit la sienne dans sa poche, en secouant la tête, et répondit brutalement :

— « Non. »

— « Non » ? répliqua Antoine, « à ton aise, mais je te prie de me laisser me reposer, parce que je suis un peu fatigué… »

— « Tu sais que tout ce que tu viens de me dire est abominable, » reprit Jean, « et que, si tu penses vraiment de la sorte, tu n’es qu’un coquin, un abject coquin. »

— « Je t’ai prévenu que je n’aimais pas à être embêté de morale, » répondit l’autre que la colère gagnait, malgré son flegme. Ses yeux dardèrent un mauvais regard, et il ajouta : « Vois comme je suis plus généreux que toi. Je ne te reprocherai rien le jour où tu iras tendre ta langue au bon Dieu, dans quelque église, pour épouser une catholique qui ait un petit magot, Mlle Ferrand, par exemple. Tu seras peut-être trop heureux alors de me trouver entre le père et toi. Sois tranquille, je m’y mettrai. Je suis bon diable. J’arrangerai tes affaires. En attendant, encore bonsoir… »

Comment ce dangereux garçon, et qui semblait si absorbé par son plaisir, avait-il surpris le secret du cœur de son frère ? Jean ne se le demanda même pas, tant il demeura confondu de cette brutale allusion à son délicat et tendre roman. Pareil à tous les amoureux, il avait suivi son rêve, depuis qu’il s’intéressait à Brigitte, sans prendre garde qu’il était observé. Par qui ? Par Crémieu-Dax d’abord. Le fondateur de l’Union Tolstoï avait rencontré Antoine un jour et lui avait tout naturellement demandé, avec l’esprit d’inquisition qui lui était habituel, quand il s’agissait de l’avenir de son œuvre : « Que devient ton frère ? Tu n’as pas remarqué qu’il s’occupe beaucoup de questions religieuses ? J’ai peur d’une influence cléricale. Tu n’as pas une idée là-dessus ?… » Antoine avait lui-même interrogé leur sœur : « Crémieu-Dax m’a l’air de croire que Jean va se faire catholique. Est-ce possible ?… » — « Je crois surtout qu il est amoureux, » avait répondu Julie. « Je l’ai rencontré au Luxembourg avec son ancien professeur, M. Ferrand, et sa fille. Il lui faisait des yeux ! Et, comme Brigitte est une petite bigote… » Là-dessus encore, Antoine avait fureté dans la chambre de Jean. — Il avait osé parler de « mouchards » à son frère ! En réalité, c’était lui qui avait toujours eu cet instinct de l’espionnage, une des caractéristiques les plus indestructibles de la nature paysanne, quand elle reste brutale et sournoise. Il avait ainsi trouvé les initiales B. F. tracées des vingtaines de fois, distraitement, sur les pages du buvard dont se servait Jean. Il ne lui en avait pas fallu davantage pour conclure qu’en effet son frère aimait Mlle Ferrand. Dans les conversations de la table de famille, Joseph Monneron mentionnait souvent son ancien camarade d’École Normale, auquel il pensait sans cesse, avec un curieux mélange de respect et d’aversion, de défiance, et, il faut tout dire, de vague jalousie à cause de son indépendance d’argent. Presque toujours la femme du professeur formulait tout haut et grossièrement ce qui restait à demi inconscient dans son mari, et elle ajoutait une aigre parole : « Ah ! ce Ferrand ! Il n’a pas besoin de donner des leçons, lui, il est riche, pardi !,.. » ou encore : « Péchère ! Si tu avais eu de la fortune comme ce Ferrand, pauvre cher homme !… »

— « Tiens, » s’était dit Antoine, « cette sainte nitouche de Jean est en train de faire cette petite et sa dot… » Salissante interprétation, dont il venait de se servir contre les justes mépris de son frère, comme d’une arme trop sûre, car celui-ci ne répondit rien. Il esquissa un geste de pénible surprise, sa bouche s’ouvrit pour protester contre un injurieux soupçon. Puis, secouant sa tête, comme quelqu’un qui s’interdit à lui-même une discussion dégradante, il sortit de la chambre, sans regarder l’insulteur.

Il avait à peine passé le seuil de la porte, que le visage d’Antoine, tout à l’heure tendu dans l’orgueil et le défi, s’altéra jusqu’à se décomposer. La terreur de l’homme qui se sent perdu était peinte sur ses traits hagards, dans ses prunelles fixes, dans l’affaissement de tout son corps, écroulé soudain sur une des chaises. La mince lueur de l’unique bougie sculptait par plans livides ce masque où se lisait maintenant la vérité qu’il avait cachée à son frère, comme à son père, quoique avec un autre mensonge. Il n’avait pas plus employé l’argent des trois chèques à des opérations de Bourse qu’il n’avait mis au courant le livret La Croix sous la dictée d’un camarade. Le chef de bureau, celui qu’il appelait, avec une désinvolture digne de sa gentilhommerie : « ce gros éléphant, » avait deviné juste. Antoine s’était fait ouvrir un compte au Crédit départemental, société peu scrupuleuse, sous un faux nom et avec une fausse adresse, puis il avait fabriqué le premier chèque, celui de douze cents francs, dans l’idée de jouer, soit aux courses, soit dans un tripot, où un des aigrefins rencontrés chez Angèle d’Azay l’avait introduit. Il avait joué, et aux courses, et dans le tripot. Il avait gagné, en bloc, une somme, énorme pour lui : neuf mille francs. Il avait reversé au compte La Croix les soixante louis de sa mise. Les sept mille huit cents francs du gain avaient vite filé, entre des cadeaux à sa maîtresse, des soupers en sa compagnie, et d’autres séances de jeu, moins heureuses. Encouragé par son premier succès, il avait récidivé et fabriqué le chèque de trois mille francs. Derechef la chance lui avait été favorable. Il avait gagné, dans la semaine, près de quinze mille francs. Il avait de nouveau restitué la mise, et, averti par la précédente expérience, il avait eu la sagesse de ne plus jouer, une fois ce chiffre atteint. Mais voilà. Pour une fille du train de Mme d’Azay, douze billets de mille francs à brouter, c’était une poignée d’herbe pour un des chevaux de race sur lesquels le pseudo-fils de famille avait parié. Et l’employé du Grand Comptoir, qui se donnait à sa maîtresse comme un jeune homme riche, venu d’un castel du Périgord au pays Latin, pour y faire gaîment son droit, — il louait, vu la circonstance, et toujours sous le nom de Montboron, une chambre dans un hôtel du Quartier, — avait dû recommencer à décalquer à la vitre sur un troisième chèque les sept petites lettres dont il avait parlé cavalièrement à son frère. Il s’était, cette fois, pour avoir de quoi miser davantage, procuré cinq mille francs. À travers ses entraînements, il restait bien le petit-fils du patient cultivateur de Quintenas, car, la somme étant plus grosse, il l’avait divisée. Il avait eu la prudence de jouer une partie de cet argent, et aux courses seulement, ayant constaté qu’au tripot il perdait sans cesse. et soupçonnant la tricherie. La chance avait été incertaine. Il avait gagné, puis perdu, perdu, puis gagné, jamais assez pour restituer intégralement la somme empruntée. Bref, au moment du retour imprévu de M. La Croix, il ne lui restait plus que sept cents francs environ sur les cinq mille. Il ne s’en était pas inquiété outre mesure. L’habitude au Grand Comptoir était d’arrêter les comptes courants tous les 31 décembre, sauf demande personnelle du client. Antoine Monneron avait donc calculé que M. La Croix, selon toute vraisemblance, ne s’inquiéterait pas du chiffre de son dépôt avant cette date. Le faussaire avait deux mois pour faire rendre à ces sept cents francs quelques mille autres. Sur quoi, il avait continué sa vie en partie double : petit employé de banque tout le jour, et jeune noble de province en fête à Paris le soir ; — fils laborieux d’un modeste professeur, rue Claude-Bernard, et, rue de Longchamp, où habitait Angèle d’Azay, amant préféré d’une fille élégante. Il avait dû, pour dissimuler à cette créature l’emploi réel de ses journées, où il n’avait de libre qu une heure, de temps à autre, déployer des ruses d’Apache. Il avait été aidé par la commodité que l’indépendance des après-midi représente pour les femmes de la haute galanterie, toujours plus ou moins liées avec quelque entremetteuse. De ces coulisses du grand luxe de sa maîtresse, il ne se doutait pas. Mais il y a, dans le mystère et le danger, de si puissantes excitations pour la sensualité, que sa fantaisie pour cette maîtresse, faite d’abord de vanité, avait pris, depuis ses vols et ses faux, une âcreté de passion. C’était au point qu’il avait déjà médité, toute la semaine, d’essayer, sur un autre dépôt, la même opération qui lui avait réussi jusqu’alors sur le dépôt La Croix, et voici que la découverte de M. Berthier le frappait dans cette sécurité si précaire, mais où il s’exaltait d’espérance, comme un coup de foudre. Tout s’écroulait autour de lui. Quoique, à l’instant même, il eût affecté d’en sourire, la phrase menaçante qu’avait prononcée son frère sur les conséquences judiciaires de ses actes l’avait glacé jusque dans la moelle de ses os. Il s’en rendait bien compte : même s’il trouvait le moyen de rendre les cinq mille francs qui manquaient au crédit de M. La Croix, il restait à la merci du bon vouloir de M. Berthier. S’il ne les rendait pas, l’affaire était claire : c’était la cour d’assises et les travaux forcés.

— « Sept cents francs, » finit-il par dire à haute voix, et il répéta : « sept cents francs… Il faut en trouver quatre mille trois cents autres, et d’ici à demain matin. Mais où ? Mais où ?… »

Une première voie de salut s’offrit aussitôt à sa pensée. On l’a remarqué déjà, et c’est même le trait de sa nature qui lui avait, sans frein religieux et sans appui de milieu, rendu Paris très redoutable, Antoine avait une sensibilité profondément, violemment plébéienne, autant dire un animalisme vulgaire, mais vigoureux, de ses facultés. Son imagination était toute positive et toute concrète. Acculé dans une impasse, il se représenta d’abord physiquement, et dans leur décor familier, les personnes qui pouvaient l’aider, et, en première ligne, sa maîtresse. Dans l’éclair d’une demi-hallucination intérieure, il revit l’appartement de la rue de Longchamp et la chambre à coucher d’Angèle, tendue de mousseline plissée. Il se revit lui-même, tout à l’heure, se rhabillant pour rentrer chez son père, et elle, au dernier moment, sautant du lit aux draps de soie molle et le reconduisant jusqu’au seuil : son délicieux corps se dessinait dans un peignoir de souple surah mauve, comme ruisselant de dentelles et de flots de rubans ; ses pieds, veinés d’azur et nus, jouaient dans des mules de cuir blanc doublées de cygne ; ses cheveux blonds tout crêpelés flottaient sur ses épaules ; ses yeux bleus, passés au khôl, se noyaient de la langueur de leur tendre folie d’amour. Il sentait encore sur sa bouche la brûlure de ces lèvres rouges et la fraîcheur mouillée de ces jolies dents. Il respirait l’arôme entêtant dont le grain si fin de cette chair de courtisane était comme pétri, et qu’il retrouvait épars sur ses mains et sur ses vêtements. À côté de cette chambre où les bruits des ébats les plus passionnés s’étouffaient entre le tapis havane et les épais rideaux bleus et roses, s’ouvrait le cabinet de toilette. Il se peignit aussi dans l’imagination d’Antoine, avec les bibelots d’argent ciselé, sur la table à coiffer, et, parmi eux, la coupe de cristal et d’or où Angèle rangeait ses bijoux, quand elle se dévêtait hâtivement, comme ce soir, en rentrant du restaurant. Elle avait ôté de son cou, entre deux baisers, le fil de ses grosses perles dont elle lui avait dit, en les soupesant : « Si j’en avais seulement trois rangs comme cela ! » Ce fil de perles reposait là, à cette minute même… Antoine en aperçut l’orient, en pensée, aussi distinctement que s’il eût été dans la pièce… S’il y eût été ?… Il ne dépendait que de lui d’y être. Machinalement il prit dans la poche de son gilet une petite clef suspendue à une des deux extrémités de sa chaîne de montre. Cette clef, Angèle d’Azay la lui avait donnée, quelques semaines auparavant, pour qu’il pût venir l’attendre chez elle, même quand la femme de chambre n’était pas là. Si pourtant, avec cette clef, il allait rue de Longchamp, à cette minute même ? Angèle était certainement seule. L’amant riche qui l’entretenait, et à qui l’ami de cœur avait cédé la place, était un homme marié et qui arrivait chez elle, quand il y venait, le soir, vers les onze heures et demie, après le théâtre, pour en repartir vers une heure du matin. La pendule marquait exactement minuit quarante-neuf. Le temps de gagner la rue de Longchamp, il serait une heure un quart. Antoine passerait en donnant un nom quelconque au concierge qui dormirait. Il entrerait dans l’appartement. Angèle dormirait aussi. Il prendrait le fil de perles. Il serait sauvé !… Et si elle se réveillait ?… Une seconde, le jeune homme aux abois eut dans les prunelles cet éclair homicide qui a passé dans les yeux de tant d’aventuriers en train d’exécuter ce qu’il était, lui, en train seulement de concevoir à un vol de bijoux chez une femme galante. Mais il était trop jeune encore, trop vibrant aussi des voluptés goûtées avec elle pour que tout son être ne se rejetât pas en arrière, devant l’horrible hypothèse d’être surpris par elle et de… Non, non, il l’éveillerait lui-même. Il lui dirait son malheur. Pourquoi non ? Elle l’aimait, elle aussi. Que de preuves elle lui en avait données, depuis le jour où, six mois auparavant, ils s’étaient rencontrés à Longchamp, elle seule dans sa victoria, lui à pied, et tout d’un coup il avait remarqué qu’elle le regardait. Dans son instinct de joli garçon, il avait bien deviné qu’il l’intéressait d’une manière extraordinaire, et il avait eu l’audace de l’aborder. C’était là, sur place, qu’il s’était, par une vanité aussi puérile que naturelle, annexé la fantasmagorique vicomte de Montboron. Le reste avait suivi, à travers quels épisodes délicieux de sentimentalisme libertin, et qui démontraient que sa jeunesse et sa passion avaient parlé à tout le moins aux sens de la fille ! Qui sait ? Si elle apprenait la vérité, ne serait-elle pas touchée de le voir pris dans une crise aussi tragique, et cela, par amour pour elle ? Cinq mille francs, qu’était cette misère pour une personne à qui l’amant en titre donnait soixante mille francs par an, — cinq mille francs par mois, juste le chiffre dont Antoine avait besoin ? On était au 1er novembre, Angèle avait dû recevoir cette somme, le matin même… L’amant de cœur se figura soudain cette scène de confession humiliante avec une netteté qui lui en fit trop sentir l’amertume, et son orgueil se révolta là contre.

— « Non, non,… » se dit-il de nouveau. Sa réaction intérieure fut si violente qu’il se leva, et il commença de marcher dans sa chambre de long en large, à la façon d’une bête encagée, qui cherche une issue. « Non. Pas cela. Du moins, pas avant d’avoir frappé ailleurs. Mais où ?… »

Mais où ?… Il avait beau la tourner et la retourner, la cruelle question, aucune réponse n’en sortait qui lui montrât l’issue possible. Vingt projets défilèrent successivement devant son esprit : aller chez M. La Croix, tout lui confesser et obtenir qu’il ne portât pas plainte ? — Et si celui-ci le faisait arrêter sur le coup ?… Supplier M. Berthier de lui accorder un crédit de vingt-quatre heures ? — Et dans vingt-quatre heures, serait-il plus avancé ?… Aller au tripot, dès cette nuit, avec ses sept cents francs ? — On le dévaliserait… Porter, dès la première heure, ses petits bijoux de jeune homme au Mont-de-piété et ceux de sa mère avec ? — Le tout ensemble ne vaudrait jamais cinq mille francs !… À travers ces allées et venues de ses idées, il n’était occupé que de lui-même. Nul remords ne se mélangeait à cette sèche et dure anxiété. Il avait oublié le spectacle de douleur que lui avait donné son père, et il ne pensait pas davantage au chagrin qu’éprouverait cette mère. Cet égoïsme féroce était, comme l’irréalisme de Joseph Mouneron, comme l’incertitude maladive de Jean, un résultat logique. Le déracinement et l’absence de maturation, vices d’origine de cette famille, l’avaient produit, ainsi que le reste. N’ayant pu s’attacher vraiment à aucun lieu, se façonner à aucune coutume, dans les provinces disparates que l’existence nomade du fonctionnaire avait traversées, le fils aux brutaux appétits ne s’était pas senti davantage partie intégrante d’un groupe compact, dans ses relations avec les siens. Son père lui était apparu trop vite comme un homme à côté. L’instinct positif qui était en lui, et qu’il tenait surtout du grand-père Granier, le rentier interlope de Nice, mi-courtier, mi-contrebandier, l’avait vite éclairé sur l’incapacité pratique de l’universitaire, surtout depuis l’arrivée à Paris. Le jeune homme avait découvert cette ville tout seul, sans y être initié par les siens. On sait déjà en quoi avait consisté cette découverte. Elle s’était accompagnée d’un détachement de plus en plus marqué, vis-à-vis de son père et de sa mère, qui lui donnaient l’impression de deux infirmes sociaux, tant il les voyait désorientés dans ce milieu, parmi des relations incohérentes, tandis que lui-même s’adaptait au Paris du plaisir, avec une effrayante facilité, par ses côtés les plus bas, et avec cette fougue presque ingouvernable, naturelle au sang paysan. Le paysan n’est pas habitué à se modérer. Il est dressé à se priver. Les deux termes ne sont pas synonymes. Il peut être avare, il est rarement économe. Sa sensibilité n’est pas dirigée et distribuée. Elle est comprimée. De là ces violences de déchaînement qui se manifestent chez les simples, à la moindre occasion, par des brutalités de grosses débauches, et, chez les quarts de bourgeois, comme était celui-ci, par l’intempérance déchaînée du désir. Ce ne sont pas des théories abstraites, du genre de celles où le professeur rationaliste faisait tenir la morale, qui refrènent un certain élan d’appétits. Antoine l’avait prouvé déjà en commettant, sitôt tenté, des fautes qui semblent, à première vue, comporter un long apprentissage du mal. Il allait le prouver davantage encore en osant, pour s’évader de son crime, une de ces scélératesses de la vie privée que les lois n’atteignent pas, pour lesquelles aucun gendarme ne vous met la main au collet, que le parquet ignore. Peut-être tachent-elles la conscience d’une souillure plus inexpiable… Il y avait une heure environ qu’il prenait et rejetait tour à tour des hypothèses de moins en moins raisonnables, lorsqu’un très petit hasard, la rencontre de ses yeux, qui erraient partout, comme affolés, et d’un portrait posé sur la cheminée, arrêta du coup sa marche fiévreuse. Un projet apparaissait dans sa pensée, encore tout vague, tout obscur, dans cette pénombre où s’estompent les actes qui, traduits d’abord en formules concrètes, nous paraîtraient monstrueux. Et puis la conscience s’habitue à les regarder de plus près. Elle s’y apprivoise avec une rapidité dont les utopistes à la Joseph Monneron devraient pourtant se rendre compte avant de toucher à un seul des antiques outils de répression morale que l’expérience des siècles nous a légués. Entre un jeune homme vaniteux et léger, comme avait été Antoine à dix-huit ans, et le faussaire qu’il était devenu, qu’y avait-il eu ? L’œillade d’une créature aperçue sur un champ de courses. Et maintenant, fou de terreur, que venait-il de concevoir ?… Ce portrait sur sa cheminée, c’était celui de sa sœur Julie. Il le prit dans sa main et il commença de le regarder indéfiniment, comme si un dernier reste d’affection fraternelle luttait en lui contre la démarche abominable dont il sentait déjà qu’il ne pouvait pas ne pas la faire :

— « Ah !» dit-il entre ses dents serrées, en remettant le portrait à sa place, « je serais trop bête de ne pas essayer… Rumesnil est riche ! Allons-y ! Les cinq mille francs sont là… »