L’Étoile des fées

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MRS W.-C. ELPHINSTONE HOPE



L’ÉTOILE DES FÉES

TRADUCTION DE L’ANGLAIS
PAR
M. STÉPHANE MALLARMÉ

ILLUSTRATIONS
DE
M. JOHN LAURENT






PARIS
G. CHARPENTIER. ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1881

Tous droits réservés.




L’ÉTOILE DES FÉES






Il était une fois, dans une des étoiles du ciel, un monde appelé Luminarium qui, comme notre terre, renfermait des contrées nombreuses. Terre-Libre avait été entre toutes une des plus puissantes et des plus florissantes ; mais, au moment où débute cette histoire, Dorigénès, le roi, était prématurément vieux et faible et laissait son royaume entièrement aux soins de ses ministres, plus soucieux de leur propre popularité et de leur élévation aux honneurs que de la gloire du pays. Dorigénès s’était marié tard dans la vie : il eut plusieurs enfants, entre lesquels sa favorite était la princesse Blanche, sa fille aînée, alors âgée de douze ans ; celle qui ressemblait le plus à sa mère Lucinde. Cette jeune Princesse avait de grands talents et un goût particulier pour la lecture ; mais, quoique faisant ses délices du récit de nobles faits, il ne lui arrivait jamais de s’essayer à les égaler. Satisfaite d’être née grande princesse, d’avoir tout ce qu’elle désirait, elle ne s’inquiétait pas des créatures ses pareilles, non plus qu’elle ne s’intéressait à savoir si son rang la mettait à même de soulager quelqu’une des misères de ce monde, et d’être noble ainsi. La Fée Égoïste était sa compagne perpétuelle, et gâtait chez elle ce qui eût pu, sous une tutelle différente, lui faire une réputation distinguée.

Blanche était grande et élégante, et son visage aurait paru encore plus beau, si l’expression en eût été plus douce ; mais les traits, formés avec perfection, étaient froids et hautains, enlevant tout charme à sa physionomie. Princesse, elle était naturellement entourée de flatteurs, qui lui faisaient accroire qu’elle ne pouvait rien faire de mal. Ses façons altières, impérieuses, on les appelait royales ; son insolence, on la signalait comme de l’esprit : c’était du caractère que l’obstination de son esprit volontaire.

Dans le grand bois avoisinant le parc de son père, était une clairière charmante, où elle pouvait se livrer, sans qu’on la troublât, à sa passion pour la lecture. Un jour qu’elle s’était retirée en son coin favori et qu’étendue sur un lit de

mousse, elle s’absorbait dans le contenu de son livre, elle sentit quelqu’un lui toucher le bras ; et, levant les yeux, aperçut une vieille très-misérablement vêtue, qui paraissait aveugle. Ennemie de toute laideur et de toute pauvreté, la Princesse surgit de sa couche et secoua vivement la vieille qui, étant très-faible, tomba presque.

« Que voulez-vous ? Pourquoi me dérangez-vous ? » demanda-t-elle en colère. — « De grâce, mignonne dame, ne vous fâchez pas trop, » répliqua la vieille, humblement. « Errante, j’allais par le bois à la recherche de mon chien, que m’a volé quelque méchant garçon ; et, quasiment aveugle, je ne puis trouver mon chemin, pour en sortir. Je ne vous aurais pas vue, sans un rayon de soleil qui pénétra ces arbres et montra, dans l’ombre, un visage d’enfant : aussi me suis-je enhardie à vous demander si, par bonté, vous voudriez me conduire hors du bois. » — « Oh ! ma bonne femme, » répondit la Princesse avec mépris, « il vous faut vraiment trouver quelqu’un d’autre qui vous aide à sortir du bois ; vous n’avez point le droit d’y être et c’est même en délinquante que vous vous présentez à moi. Cependant soyez sûre que vous trouverez quelqu’un pour vous montrer le chemin : je suis occupée, excusez-moi. »

Ce disant, Blanche se jeta de nouveau sur son siège de verdure ; elle se remit avidement à sa lecture, pendant que la pauvre vieille poussait un profond soupir, et s’en retournait, chancelant dans sa marche. Ce long soupir, triste en quelque façon, hanta l’oreille de Blanche et l’empêcha de continuer à prendre autant d’intérêt à son livre ; mais, la conscience frappée, elle essayait de lire davantage et d’oublier l’importune vieille.

Il était, cependant, dans sa destinée d’être dérangée ce jour-là, car, point longtemps après, une vive lumière tomba en travers de son livre ; et, levant les yeux pour voir d’où cela venait, l’enfant surprit une belle fée habillée en un vêtement d’or et de joyaux, dont le brillant éclat semblait l’envelopper comme d’un flamboiement de lumière.

S’apercevant que la Princesse n’avait pas le courage de lui adresser la parole, la Fée parla : « Vous êtes bien solitaire, mignonne dame, en ce bois épais. J’ai, en passant là, observé que vous étiez seule, et, n’ayant, quant à moi, aucun goût pour la solitude, j’ai pensé que vous aussi vous aimeriez à être en ma compagnie. Je sais trouver mon chemin pour sortir du bois, mais préfère aller en société. Voulez-vous venir ? » La Princesse sauta debout, dans son gai empressement à obliger la Fée, fermant aussitôt son livre ; elle était ravie de faire la connaissance d’une si étincelante personne, tout en répondant avec des rires : « Règle générale, j’adore la solitude et ne permets à personne de me déranger dans mon vallon ; mais aujourd’hui vous êtes ma seconde visite, et celle-là si charmante que je ne puis vous refuser. » La Fée sourit, secouant la tête et disant : « Ah ! petite Princesse, vous savez tenir de jolis discours quand cela vous plaît. » Puis elle tendit la main à Blanche et toutes deux ensemble cheminèrent pendant quelque temps en silence, la Princesse étonnée et se demandant pourquoi cette vive Fée qui avait imploré sa compagnie semblait préférer ses propres pensées à la conversation.

La Fée devina ce qui lui traversa l’esprit, et dit par façon de réponse : « Vous vous étonnez de la cause qui me fait grave et silencieuse, alors que vous êtes assez bonne pour me tenir compagnie, et je vous la dirai. J’étais dans le bois quand vous refusâtes à la pauvre aveugle le secours de vos beaux yeux brillants, et, peinée de voir combien étaient négligées les qualités de votre cœur, je résolus, en dépit de la Fée Égoïste, d’employer mon influence à vous rendre aussi bonne que belle. Mais, pour arriver à ce résultat, il vous faut subir une infortune ! Vous avez été jusqu’à présent trop prospère et en tout bénie, pour vous émouvoir au nom des autres et sympathiser. Vous ne songez même pas, non, jamais ! aux moyens de vous rendre utile et précieuse dans votre intérieur ; encore moins accorderiez-vous une pensée aux souffrances qui sont de par le monde, et vous demandez-vous si, jeune comme vous l’êtes, vous ne pourriez venir en aide. »

La Princesse secoua la tête en signe que non, au fond pleine d’indignation de la présomption émise par la Fée de la régenter ; mais, effrayée de sa puissance, elle se vit contrainte d’écouter. Aussi, après une courte pause, la Fée continua : « Vous regrettez d’être venue avec moi et me jugez ingrate ; mais je n’ai point de remercîments à vous faire, car je ne dois qu’à l’éblouissement de mon costume votre société où je suis. Sachant que je n’avais pas besoin de votre aide, vous n’avez, mondaine, que plus gracieusement accédé ma demande. »

À quoi Blanche baissa la tête, rougissante et comme en faute, car elle sentait la vérité des paroles de sa compagne. Comme elle restait muette, la Fée reprit : « Chère petite Princesse, croyez-moi, le bonheur le plus vrai consiste à rendre les autres heureux. Vous n’avez jamais fait l’expérience de cette félicité suprême, parce que jamais vous n’avez pris garde aux autres ; mais vous y parviendrez, si vous suivez mes instructions et supportez avec patience le malheur qui va vous frapper. Dès que vous entrerez dans votre chambre, vous serez aveugle… » — « Aveugle ! » s’écria la Princesse, pressant d’horreur ses mains contre ses yeux. — « Et votre cécité durera jusqu’à ce que vous ayez tout à fait banni la Fée Égoïste de votre présence, » continua, sans s’émouvoir, la splendide Fée. « Pendant votre affliction, vous aurez le temps de réfléchir, ce que vous ne faites point à présent. Vous sentirez ce que c’est que dépendre d’autrui pour mille petits actes de bonté, et le nombre vous apparaîtra de ceux que vous avez négligé d’accomplir. Les yeux ainsi plongés dans l’obscurité, votre esprit s’éclairera, votre cœur s’adoucira ; et, en recouvrant la vue, vous verrez d’un regard tout différent. Que votre devise soit dorénavant : Faire tout le bien qu’on peut, de toutes les façons qu’on peut, à tous ceux qu’on peut ; et cela aussi longtemps qu’on le peut. »

Le soupir poussé par la vieille n’était pas plus profond que celui qui, maintenant, s’échappa du sein de Blanche ; car, la première fois de sa vie, elle vit du chagrin pour elle en perspective, et sentit que ses habitudes auraient à subir un changement total. Cela, dans son état présent d’esprit, ne lui semblait rien moins que désirable. Encore n’interrompit-elle point, comme la Fée continuait : « Si à quelque heure vous vous sentez le cœur faiblir, appelez la Fée Bonté, Reine de toutes les Fées, et je vous enverrai soutien et réconfort. Sitôt que vous aurez dit un adieu éternel à la Fée Égoïste, je vous récompenserai en vous emmenant en visite au Pays des Fées, royaume si enchanteur, que vous demeurerez par la suite toujours bonne et noble, afin d’y retourner. »

Cependant elles avaient atteint la porte du bois donnant sur la route, et Amanda vit, avec des yeux quelque peu obscurcis par les larmes, le char de la Fée, qui attendait. Huit cygnes magnifiques, le soutenant, battaient des ailes, comme dans un joyeux salut à leur Reine.

La Fée Bonté, en montant dans le char, tendit sa main à la Princesse et dit : « Au revoir, Blanche, considérez-moi comme une amie vraie, qui vous aidera dans le besoin, quoique vous puissiez ne point aimer le conseil que je vous donne maintenant : ne refusez plus jamais d’aider personne à sortir du bois ! » Alors, lui envoyant de la tête un bienveillant adieu, elle donna le signal du départ. Les cygnes étendirent leurs grandes ailes joyeusement et, montant dans l’air, portèrent leur beau fardeau à sa demeure de fée. Blanche de longtemps ne les quitta pas des yeux, puis les perdit de vue, et tristement s’achemina vers son Palais. Comme elle marchait languissamment le long de l’avenue majestueuse qui conduisait à ses appartements privés, son esprit était frappé d’une chose : « Ce qui venait d’arriver, était-ce bien une réalité, ou seulement un rêve ? » et elle redoutait que les paroles de la Fée ne vinssent à se montrer véridiques. C’est le cœur succombant à la peine, qu’elle franchit la porte qui s’ouvrait sur son boudoir et passa, sans être remarquée, dans sa chambre à coucher. Elle ne fut pas plus tôt entrée, qu’elle éprouva aux yeux une sensation de brûlure et des vertiges à la tête. S’élançant, morte de peur, vers le plus proche miroir, elle s’aperçut que déjà ses yeux adorables étaient altérés, qu’elle avait les paupières rouges et enflées, la pupille presque voilée. Elle se laissa choir, avec un faible cri, sur son lit et perdit pour un temps dans l’inconscience le sentiment de sa misère. Quand elle reprit ses sens, elle était non-seulement aveugle tout à fait, mais les yeux lui cuisaient, comme pleins d’un sable brûlant. Si elle les avait eus seulement baignés de quelque lotion calmante, qu’elle eût été reconnaissante ! — Pourquoi était-on si long à venir ? Trouverait-elle la sonnette ? elle se le demandait ; et, soulevant de l’oreiller sa pauvre tête endolorie, elle étendit les mains, pour saisir le meuble le plus près ; puis trouvant ainsi sa route d’un objet à l’autre, atteignit la porte, l’ouvrit et se tint à écouter, prête à appeler la première personne qu’elle entendrait. Juste à ce moment, son second frère, Georges, un beau garçon turbulent de dix ans, se précipita du parc dans la maison. — Oh ! Georges, est-ce vous ? » interrogea vivement Blanche ; « venez, venez à moi. » — « Je ne peux pas ! » cria le Prince, bondissant sur l’escalier, tout en répondant. — « Oh ! que c’est méchant ! » exclama-t-elle, frappant du pied dans l’impatience de sa colère : des larmes roulèrent sur ses joues, alors qu’elle sentit tout l’abandon de son état. — « Méchant ? » rit Georges moqueur, maintenant presque en haut des marches ; « j’aimerais savoir si vous venez jamais, quand ce n’est pas pour votre plaisir. René court après moi. » À ce moment il atteignit le palier de sa chambre, et était trop loin pour entendre. Blanche demeura, ayant peur de s’écarter de la porte d’un seul pas, et de se heurter ainsi à quelque chose : elle attendait aussi que passât son autre frère René. Ce ne fut pas long, Georges disparaissait à peine qu’arriva René courant aussi, visiblement impatient d’attraper son frère. — « René, cher, venez, venez sonner pour moi ! » La Princesse cria désespérément, pensant que si elle pouvait lui faire entendre quel mince service elle réclamait de lui, il y prêterait une oreille plus favorable ; mais l’adolescent répondit, un instant arrêté sur les marches et se penchant au-dessus de la rampe : « Impossible, ma chère sœur. C’est trop joli ! vous faites vraiment bien peu pour vous-même, comme pour tout autre ! » — « Je suis aveugle ! » cria-t-elle d’une voix perçante. — « C’est une plaisanterie, » fit René avec un rire, tout en continuant son ascension ; et tournant de nouveau la tête de son côté : « Mais vous ne supposez point que j’y croie ! » Ce disant, il joua des jambes, redoublant de vitesse, le long du corridor de l’étage supérieur.

Blanche pleurait tout haut de rage impuissante et de douleur.

Aussitôt une des filles à son service accourut vers elle, s’écriant : « Oh ! ma précieuse Princesse, qu’est-il arrivé pour que vous vous chagriniez ainsi ? que puis-je faire ? » — « Faire ! » rétorqua la Princesse, ôtant son mouchoir de ses yeux et faisant voir à la servante épouvantée l’enflure et l’inflammation des paupières ; « vous pouvez bien demander ce qu’il vous sied de faire maintenant, quand j’ai souffert le supplice par votre inattention. Pourquoi n’étiez-vous pas ici auparavant ? » s’informa-t-elle, très-colère. — « Si j’avais eu l’idée que Votre Altesse Royale eût besoin de moi, je serais venue sur-le-champ, » balbutia la fille avec terreur ; « mais il est rare que Votre Altesse Royale revienne d’aussi bonne heure, et je n’ai point entendu sonner. » — « Comment pourrais-je trouver la sonnette, quand je suis aveugle ? » fit la Princesse toujours en fureur et frappant du pied : « À l’avenir, si vous n’êtes pas dans ma chambre toutes les fois que j’ai besoin de vous, vous serez chassée. Allez tout de suite chercher mes parents : qu’on fasse quelque chose pour calmer la cuisante douleur de mes yeux ! Ne perdez pas un instant, entendez-vous ?… » dit-elle d’une voix stridente, pendant que la servante affolée de peur attendait pour savoir s’il y avait encore des ordres. S’élancer pour obéir déjà aux premiers mots, fut le mouvement de cette fille, murmurant tout comme elle allait : « Tyrannique petite personne ! elle mérite bien de souffrir ! » ce qui parvint à l’oreille de Blanche, dont s’aiguisait l’ouïe depuis sa souffrance. — « Oh ! l’être misérable que je suis ! » s’exclama-t-elle, sa rage presque épuisée et comme elle ne ressentait plus que la douleur et l’abandon. « Affligée et pas aimée, à quoi sert la vie ? Même ma servante qui n’a pas pitié de moi, et ne m’assistera que parce qu’elle y est forcée ! » Et elle se remit de lassitude à chercher son lit.

Le Roi et la Reine furent promptement à son chevet, alarmés et fort surpris de cette cécité soudaine. — « Envoyez chercher les premiers oculistes du royaume, » s’écria l’enfant ; « qu’ils calment ma douleur, s’ils ne me peuvent rendre la vue. » On se conforma immédiatement à sa prière : des messagers furent dépêchés à travers tout le royaume, en quête des plus habiles oculistes, qui arrivaient, chacun à leur tour, au palais. Pas une de leurs lotions cependant ne put soulager le mal ; et ils déclarèrent enfin que rien d’autre qu’un pouvoir magique ne saurait guérir la Princesse, attendu qu’ils avaient en vain épuisé leur science. Or la petite fille s’agitait d’impatience dans son lit, nul autour d’elle n’étant capable de la soigner ; tandis que la nouvelle de cette calamité se répandait dans le pays. Mais un jour, dans son désespoir, elle appela à grands cris la Fée Bonté, implorant son aide.

Immédiatement parut aux portes du Palais une petite vieille presque aveugle, qui demandait accès, insistant sur ce qu’elle pouvait apporter à la Princesse du soulagement. Les soldats rirent, la traitèrent de folle ; et ils ne voulaient pas la laisser passer, quand le prince René, qui rentrait justement d’une promenade à cheval, s’enquit de ce que voulait la bizarre vieille. Mis au fait, il songea qu’il n’y avait point de mal à ce qu’elle essayât, et lui dit avec bonté : « Venez, ma vieille dame ; si vous réussissez, votre fortune est faite. Mon domestique va vous faire entrer, » et on la mena dans le Palais, à la chambre de Blanche. S’avançant vers le lit, elle plaça sa main sur les yeux de la malade, murmurant : « Pauvre enfant ! » — « Qui est-ce qui parle ? » fit Blanche, presque avec un cri, car son oreille prompte reconnaissait la voix de la vieille femme à cause de qui elle subissait une punition. — « Ah ! vous me reconnaissez, petite Princesse ? » répondit l’autre avec douceur. « J’ai entendu parler de votre malheur et viens vous offrir mes services. Si vous acceptez, il vous faut mettre entièrement entre mes mains. » — « Êtes-vous venue me guérir, alors que je n’ai point voulu vous venir en aide ? » demanda avec incrédulité la belle aveugle. — « Je calmerai votre douleur ; mais ne vous souvenez-vous point de ce qui seul vous peut rendre la vue ? » Amanda réfléchit et se remémora qu’il fallait que son caractère subît un grand changement ; mais elle ne semblait pas savoir de quelle façon entreprendre cette réforme.

— « Eh bien, je vais d’abord m’occuper de votre mal, puis je resterai avec vous jusqu’à ce que vous regagniez la vue : car il se peut que je sois à même de vous y aider, » dit la vieille, sortant en même temps une fiole d’un sac qu’elle portait ; et, du contenu imbibant un linge, elle le mit sur les yeux de la Princesse : aussitôt l’inflammation tomba, et la brûlure cessa. La malade se vit magiquement soulagée et céda à un long sommeil tranquille. Quand elle s’éveilla, la vieille était encore assise à son côté, et lui dit : « Vous êtes maintenant délivrée de toute douleur et, pour persévérer dans cet état, il vous faut porter ce mouchoir magique attaché sur les yeux, jusqu’à ce que vous voyiez, » et elle noua un mouchoir d’un beau tissu léger. « Maintenant que vous avez cessé de souffrir, vous pourrez penser, » ajouta-t-elle ; « c’est pourquoi je vais vous quitter pour quelque temps. » Et, en effet, elle partit de la chambre, laissant la servante de la Princesse seule avec elle. Blanche certes pensa, car son esprit lui semblait merveilleusement clair après le repos délicieux dont elle avait joui ; elle commença à tout analyser, son caractère, sa conduite : or sa conscience réveillée lui disait que la Fée Bonté avait raison, — qu’elle était égoïste et point aimable, et ne considérait le bonheur de personne, excepté le sien, — que, malgré qu’elle fût une grande Princesse, elle ne comptait pour rien au monde, où tout irait aussi bien sans elle. C’était, pour son esprit, en venir à une conclusion fort humiliante, particulièrement quand elle opposait à cela la conduite de la pauvre vieille, qu’elle avait, dans sa supériorité imaginaire, repoussée, et qui, maintenant, venait par du bien récompenser le mal qu’on lui avait fait. De quel profit lui étaient, dans son malheur, son haut rang et ses beaux habits ? N’était-elle pas aujourd’hui à la merci de la femme dont elle avait méprisé la pauvreté ?… Oh ! que cette pauvre créature était admirable ! et noble vraiment, tandis qu’elle, la grande Princesse, ne s’enorgueillissait que d’une haute naissance, oubliant que la véritable noblesse est celle qui engendre de bonnes actions..... Oh ! elle essaierait ferme de devenir meilleure, elle ferait son étude du plaisir d’autrui et s’efforcerait d’être utile. « Marie ! » elle appelait sa servante, qui arriva aussitôt ; « j’éprouve tant de reconnaissance d’être quitte du mal, — et puis, j’ai réfléchi, — il me souvient de vous avoir parlé très-durement l’autre jour que vous n’étiez point à blâmer, — j’en suis à présent très-fâchée, — j’essaierai d’être meilleure à l’avenir. » C’était beaucoup pour la Princesse que de dire cela, car elle possédait une nature impérieuse et fière. Marie, qui avait un cœur chaud et était femme de premier mouvement, saisit la main de sa jeune maîtresse dans les deux siennes, la baisant avec des larmes de sympathie et déplorant son malheur. Blanche prit la détermination de se mettre tout de suite à faire quelque chose d’utile ; et, comme elle était bonne, causa le lendemain avec ses gouvernantes, leur disant de lui faire savoir tous les cas d’infortune méritants, qu’elle pouvait secourir. Elle en apprit bientôt plusieurs, assez pour occuper ses pensées et lui permettre de disposer de son argent ; mais elle trouva bien plus dure la tâche de changer de caractère. Toutefois, en luttant pour surmonter ses défauts et en reconnaissant humblement ses torts, la jeune Princesse exerça une influence très-salutaire sur le royal intérieur. Ses petits frères et sœurs rivalisaient les uns avec les autres, à qui céderait le plus gracieusement, imitant Blanche, de sorte qu’il était rare qu’il y eût des querelles dans la nursery ou l’appartement des enfants : de même les gens de la maison, voyant si gentille leur royale maîtresse, prirent modèle sur elle. Cependant la Fée Égoïste ne la quitta point encore tout à fait ; et, en conséquence, elle resta aveugle.

Un jour, ils étaient allés faire une grande promenade en voiture dans le pays où, le long des sentiers écartés, se cueillaient des mûres, amusement que les princes aimaient beaucoup ; et René avait promis de se charger tout particulièrement de Blanche. Il se trouva qu’une des petites princesses, Sibylle, était souffrante, sortant d’une rougeole, ce qui l’empêcha de se joindre à la compagnie : aussi s’estimait-elle fort malheureuse d’être la seule qu’on laissât au logis. La mignonne, dans sa détresse, fit appel à sa sœur, lui demandant de rester avec elle ; mais Blanche était trop avide de prendre part à un plaisir, pour céder à sa demande. — Ce serait une si joyeuse journée, avec ce temps si beau, les garçons d’un tel entrain ! Quelle misère, de rester à la maison, avec cette enfant malade ! Et, essayant de calmer sa petite sœur, elle partit avec les autres.

Peu d’instants après qu’on fut descendu de voiture, un gros insecte d’aspect brillant bourdonna au-dessus des têtes, jetant les jeunes princes dans un grand état d’animation ; et, tandis qu’il fondait droit sur eux comme un trait,

René lâcha la main de Blanche, dans l’ardeur de sa poursuite. Guidée par les voix, elle courut aussi, mais son pied glissa et elle tomba dans la rivière, que le reste des enfants était en train de passer sur un pont ; d’un faux pas elle l’avait manqué… Vite on vint à son secours, mais le bienfaisant mouchoir s’en était allé, perdu dans les eaux. Une violente brûlure lui revint aux yeux ; et elle fut obligée de quitter la bande joyeuse, pour retourner au Palais.

On envoya aussitôt chercher la vieille, qui se rendit dans la chambre de la Princesse. « Comment cela se fait-il, mon enfant ? » demanda-t-elle. — « Oh ! chère bonne Fée, — car je suis sûre que vous êtes une Fée, — de grâce, ayez encore pitié de moi, et je congédierai la Fée Égoïste. C’est elle aujourd’hui qui a causé mon infortune : car, si j’avais écouté les supplications de ma petite sœur, si j’avais renoncé à mon propre plaisir pour le sien, la souffrance d’à présent me serait épargnée.

— « Consolez-vous, enfant : le terme de votre épreuve est presque venu. Vous serez bientôt guérie. Couchez-vous, et je vous mettrai sur les yeux de la lotion calmante, puis verrai à vous faire rentrer en possession de votre talisman. » Aussitôt que la Princesse fut un peu soulagée, la vieille chercha le prince René, lui demanda s’il voulait entreprendre de ressaisir le mouchoir de sa sœur. « Cela demandera du courage et de la persévérance, » dit-elle ; « mais vous êtes noblement doué, je vous ai donc choisi pour cette tâche. » Le jeune Prince, quoique frêle et d’une structure délicate, avait le cœur brave autant que bon ; les souffrances de sa sœur le peinaient sincèrement, causées (il le sentait) entre autres choses par sa négligence : il n’était que trop aise de servir à lui procurer quelque soulagement. — « Habillez-vous alors de ce costume, » dit la vieille, lui en présentant un de la nuance la plus belle et d’un tissu particulier. « Il faut plonger dans la mer où, en suivant vos instincts secrets de bonté, vous trouverez un guide, pour vous instruire de ce que vous avez à faire. Votre habit vous permettra de vivre sous l’eau, il est doué d’une vertu magique. Usez de promptitude et faites route, tout de suite, au royaume souterrain du Génie Tempête, qu’il vous faut vaincre avant de pouvoir rentrer en possession du mouchoir. » Sans perdre de temps, le jeune Prince fit ses adieux à sa famille, et, partant avec la ferme résolution de triompher ou de périr, plongea dans les profondeurs du fleuve.

Comme il nageait, s’éloignant vers la mer, il vit nombre de poissons joliment marbrés et des créatures extraordinaires qu’il n’avait jamais considérées encore ; mais ne voulut s’arrêter pour les examiner, se rappelant que sa sœur avait à souffrir jusqu’à son retour. Avide du but, le voilà bientôt à l’embouchure du fleuve, où il entendit un cri de douleur. Son étonnement fut grand d’ouïr pareil bruit émaner du fond de la mer : il nagea précipitamment dans la direction, et vit un beau petit dragon d’or dans la gueule d’un énorme lion de mer, dont les crocs aigus lui entraient déjà dans la chair. Le Prince, frappant de toute sa force le méchant poisson et le faisant ainsi lâcher prise, recueillit dans sa main le dragonneau meurtri ; et, en le touchant doucement, essaya de fermer les blessures qu’avaient faites les dents du lion de mer, parlant au pauvret d’une voix caressante : mais celui-ci, à sa grande surprise, se fit de plus en plus petit, jusqu’à ce qu’enfin il se réduisît à rien et s’évanouît. Tandis qu’il restait à contempler sa main vide, René entendit une voix qui s’adressait à lui timidement, et, levant les yeux, vit devant lui une belle Nymphe, laquelle parla de la sorte : « O très-bon et très-noble Prince, comment vous remercier suffisamment de votre bonté, qui m’a rendue à ma forme originelle ? Un hideux Génie me changea en dragonneau, parce que je refusai de l’épouser ; il fit de moi, dans sa vengeance, ce pauvre petit poisson persécuté, disant que je serais poursuivie par des monstres voraces, jusqu’à ce qu’un mortel plonge au fond de la mer et se détourne de sa route pour me sauver, évènement par lui jugé si invraisemblable qu’il me croyait à jamais vouée à ce sort affreux. Ma gratitude est trop grande pour que je l’exprime par des paroles ; mais je puis vous être de quelque usage ; et ai-je besoin de vous dire que tous mes services sont à vos ordres ? »

Le Prince avait jusque-là regardé la dame des eaux avec surprise et admiration ; mais ce discours lui remit à l’esprit l’importance qu’il y avait à mener promptement son entreprise, dont il lui expliqua l’objet en peu de mots. Elle répondit : « Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Suivez-moi, je vous guiderai et vous aiderai. »

Ils causaient agréablement, tout en nageant, la distance se faisant de moins en moins grande ; et ils arrivèrent à un vaste portail, qui paraissait trop lourd pour s’ouvrir. La nymphe sonna hardiment, et la cloche fit un bruit qui ressemblait au tonnerre ouï sous la mer. Les portes pesantes, semblables à celles d’une prison, s’ouvrirent immédiatement et, à l’entrée, se tenait un animal aux proportions énormes ; sa peau, pareille à celle de l’hippopotame, lançait de vives étincelles, et de ses naseaux jaillissaient des flammes, pendant qu’il fixait silencieusement son regard sur les intrus. La Nymphe, sans peur, l’écarta du geste, intimant au Prince de la suivre ; ils n’étaient pas plutôt entrés que les grands vantaux noirs se fermèrent avec un terrifiant cliquetis, l’éclat d’un rire démoniaque déchirant les airs : bruit qui fit se figer un instant dans ses veines le sang du Prince !

Désireux de secouer cette influence accablante, il regarda autour de lui, et vit un immense désert, ou une plaine, couvert d’êtres rampants du plus hideux aspect, qu’il apprit plus tard être des mortels enchantés, tombés au pouvoir du Génie et ayant à lécher la poussière en expiation de leurs offenses terrestres. L’air était suffocant et lourd : une lugubre et brûlante lumière brillait de tout son desséchant pouvoir sur la triste solitude. Ils virent le Génie redouté s’avançant vers eux, terrible, dans un nuage de fumée : la Nymphe à son approche donna au Prince l’avis que voici : « Avant de pouvoir reconquérir le talisman perdu par votre sœur, il vous faut traverser cette plaine déserte et gagner la porte extrême. Le parcours sera hérissé de dangers, que vous pourrez tous surmonter, si vous poursuivez intrépidement votre route. Méfiez-vous de la langue astucieuse du Génie, ne prêtez point l’oreille à sa voix, car, si vous vous retournez une seule fois pour écouter, le pied vous glissera et vous vous engouffrerez dans un des puits nombreux qui abondent en cette région. — Vite ! Ne perdez pas un moment… Brûlez la route. » Parlant ainsi et lui faisant un amical salut d’adieu, elle s’évanouit dans l’air. Ce guide sympathique avait à peine disparu, que le Prince se sentit presque mêlé à l’étreinte des bras déjà grands ouverts du Génie. D’un bond il sauta outre ; et fuit le long du périlleux sentier, talonné par le monstre dont les lourdes enjambées, qu’il entendait très-près derrière lui, faisaient presque défaillir d’effroi le cœur du brave garçon. Après une course qui parut au Prince interminable, voici qu’à son grand plaisir le bruit de ces pas qui le poursuivaient se fit, au bout d’un temps, de moins en moins distinct. Les forces lui manquant, et comme la lassitude de tous ses membres le faisait soupirer après un peu de repos, une voix agréable et consolante chuchota : « Pourquoi si fort te hâter maintenant ? Tout danger est passé. Ton ennemi est loin derrière et tu peux respirer un moment et te reposer. Regarde, pour te convaincre, tout autour de toi. »

Sur le point de tourner la tête, obéissant à une impulsion naturelle, soudain il se rappela l’avertissement de la Nymphe ; et, en dépit de son inclination à faire le contraire, regarda fermement devant lui, puis s’élança à grands pas, résolu à ne se laisser, par aucune parole, induire en une fausse sécurité. Les yeux toujours en avant, il découvrit enfin, dans cette fixité joyeuse de son regard, les tourelles du sombre portail qui devait lui rendre la liberté. Avec de nouvelles forces il bondit au but. La distance cependant était bien plus grande qu’il ne lui avait semblé. Il crut étouffer, à cause de la poussière pareille à du sable chaud ; et languissait fort après une gorgée d’eau, bonne à rafraîchir sa gorge sèche et à étancher sa soif. Pas de fleuve ni même de ruisseau, de sources ni de fontaines à rencontrer sur ce sol nu s’étendant à perte de vue ; et il fallait toujours aller, il fallait continuer, sans se désaltérer, cette pénible route ; quand, ô surprise ! une coupe d’or lui fut présentée par des mains invisibles, pleine d’un liquide rouge et effervescent, qui parut d’une tentation irrésistible au héros consumé… Tenant à pleines mains la coupe bienvenue, il l’élevait ardemment à ses lèvres, mais il crut entendre un petit cri pareil à celui du dragonneau blessé ; et une douce voix sembla lui dire : « Ne bois pas ; ici tout est poison ! » René jeta sur le sol la coupe séductrice, et fit en hâte une enjambée nouvelle, tout reconnaissant envers la petite voix qui l’avait à temps sauvé du piège ; mais il eut bientôt conscience de pas précipités, qui s’efforçaient de l’atteindre.

Le jeune homme, sentant d’instinct que le but du Génie était d’intercepter la course qu’il menait dans la direction de la porte dès ce moment en vue, augmenta de vitesse, regrettant amèrement sa pause d’une minute : mais il était trop tard. Son adversaire mit sur lui les mains, avant qu’il atteignît la muraille désirée : il ne lui restait plus rien à faire que d’affronter la lutte, ce qu’il tenta hardiment, sans peur aucune, combattant corps à corps et s’efforçant d’échapper à l’étreinte.

Ce Roi de l’ombre essaya de lui jeter quelque chose aux yeux pour l’aveugler, et René sentit qu’il le fallait vaincre immédiatement, sinon, que tout pouvoir de se défendre l’abandonnerait. Se souvenant que son costume était enchanté, il en arrache la ceinture et en frappe le Génie, l’abattant sur le sol où le monstre gît à sa merci. Lui plantant le pied sur la poitrine, le Prince demanda la restitution du mouchoir enchanté.

D’une voix éperdue, mais encore rebelle, le Géant répondit ; « Tu m’as vaincu, et je suis contraint d’obéir. À cette heure même s’ouvre la porte pour te donner issue. Prends donc le mouchoir de ta sœur et va-t’en. » Le Prince se saisit du talisman avec rapidité, et, s’élançant légèrement par <brla porte ouverte, plongea de nouveau dans la mer. Sans traverser d’accidents ni rencontrer d’aventures dans sa course, il atteignit le rivage natal, et remit aussitôt le mouchoir aux mains de la vieille.

Vous pouvez vous imaginer le ravissement de Blanche en recouvrant le précieux objet, et comment fut à son retour fêté et loué le brave jeune Prince. Il y eut de grandes illuminations en son honneur, et tout le peuple de Terre-Libre se réjouit de l’avoir un jour pour roi.

La famille royale, peu de temps après, se rendit à une résidence de campagne sur les frontières de Terre-Juste. Un jour, les enfants s’en furent tous pêcher au bord d’un courant à truites, lequel passait par les bois de la couronne.

Blanche était assise bien en sûreté sur un talus gazonné, tandis que ses frères s’éparpillaient de côté et d’autre ; et elle souhaitait de voir clair, afin de lire et que le temps lui fût moins lourd, quand elle entendit un élan soudain par les arbres, et quelque chose tomber pesamment à terre, en gémissant. Alarmée, elle tourna la tête du côté d’où venait le bruit, mais put à peine ouïr si ces plaintes partaient d’un animal ou de l’un de ses semblables. Si c’était d’un homme, qu’elles étaient terribles ! Peut-être pouvait-elle porter secours ; elle le devait tenter, malgré sa cécité. Aussi, elle se dressa et, en dépit des ronces et des églantiers qui interceptaient sa marche, guidée par les gémissements, elle se fraya un chemin, là où gisait un adolescent évidemment blessé. « Qui êtes-vous ? Qu’y a-t-il ? Puis-je vous venir en aide ? » demanda-t-elle, dans sa tremblante ardeur et lui passant les mains sur le visage. — « Étanchez cette blessure, ou je meurs ! » répondit le jeune homme, les yeux à demi fermés de douleur. La Princesse s’agenouilla près de lui, et dit : « Guidez ma main vers votre blessure, car je suis aveugle, » et, arrachant en même temps de ses yeux le bandeau magique, elle posait sur sa blessure la main qu’il guidait. Or, loin de sentir la cuisante douleur fondre sur ses yeux, les voici qui s’ouvrirent, aussitôt, avec leur vue retrouvée. Elle était enfin arrivée à chasser complètement tout reste d’égoïsme ainsi que souhaitait la Fée Bonté, préférant jusqu’à souffrir elle-même plutôt que de refuser aide à son prochain dans un besoin cruel.


Le premier usage qu’elle fit de ses yeux fut de regarder le jeune homme blessé là devant elle ; et elle remarqua qu’il avait un beau visage ouvert et qu’il était richement vêtu d’un costume de prince. Les yeux étaient encore mi-clos, mais la couleur revenait aux joues par degré ; puis le visage de l’étranger perdit cet air contracté par la douleur, et la respiration se fit plus régulière.

Le mouchoir enchanté accomplissait son œuvre, pendant que Blanche le pressait sur la blessure ; et elle eut bientôt la satisfaction de voir son malade ouvrir les yeux et les fixer sur elle, dans une douce surprise. En réponse à cette muette investigation, elle raconta qui elle était ; et, maintenant qu’elle avait pu le secourir, elle exprima à son tour la curiosité d’apprendre de lui la même chose. « Je suis le Roi de Terre-Juste, » dit-il, « et je vous expliquerai la cause de l’état où je me trouve, si cela ne vous ennuie pas. » Blanche l’assura que cela aurait pour elle un grand intérêt, mais pria qu’il lui permît d’abord de le soulever, pour l’adosser à un arbre ; et aussi qu’il la laissât chercher un peu d’eau à la Fontaine-qui-guérit, située à quelques milles de là.

Le Roi la remercia chaudement, acceptant son offre bienveillante ; et, après s’être fortifié avec une gorgée de l’eau salutaire, il commença, assis à son aise : « Second fils, j’héritai de la couronne à la mort de mon frère, le feu Roi, quand j’eus vingt ans. À ma naissance, me fut inoculé spécialement l’amour de la Fée Justice : c’est la Fée qui préside à mon pays, comme Liberté au vôtre. Je suis toujours resté son champion… Mon frère, qui régna le premier, était très-faible et de corps et de volonté, car, peu de temps avant sa venue au monde, un refroidissement s’était produit entre mes parents et notre Fée, parce qu’on l’avait négligée pour la Fée Liberté, dont l’attrait, bien plus éclatant, jeta Justice dans l’ombre. Elle ne se trouva donc point la marraine de leur fils aîné et, durant de longues années, fut pour nous une visiteuse très-rare ; mais, voyant que le pays souffrait, faute de sa présence constante, elle oublia, dans sa passion pour le bien commun, un manque d’égards personnel et me choisit pour instrument, voulant réformer les lois. Sous les règnes de mon père et de mon frère, le culte de la Fée Justice avait diminué, tandis que s’était accru celui de la Fée maîtresse chez nos voisins.

« Très-glorieuse et grande dame qu’elle est, votre patronne se montre un peu par trop indépendante. Justice (je le sais) a souhaité souvent de s’unir avec elle pour former un gouvernement parfait, mais Liberté se refuse à cette association. Liberté compte beaucoup d’adorateurs, particulièrement chez les Géants, troupe turbulente et forte d’hommes tout aises de créer des troubles pour en profiter : furieux de mon succès à réformer les lois après mon avènement au trône, ils conspirèrent pour me dresser un guet-apens et me tuer. Oh ! combien différents les tributaires de Justice !… Aussi longtemps qu’ils l’ont pour protectrice, ils ne soupirent point après Liberté, car ils savent que, dans une contrée juste, le peuple est libre de faire tout ce qui se doit. Eh bien, ces Géants rebelles se sont enfuis vers vos rivages amis ; ils y ont pris conseil des réfugiés de toutes nations qui se rassemblent à Grandum, et, apprenant que je menais une chasse à courre sur la frontière de mon royaume, se sont mis en embuscade ; moi, cependant, je chevauchais, dans l’ardeur de mon jeu, avec une grande avance sur ma suite, les montures de mes gens n’ayant pas le sang de la mienne, qui est un don des Fées. — Le splendide cheval ! » s’exclama le jeune Roi avec enthousiasme ; « son nom est Magique ; et son pas, digne de ce nom ! » Puis il continua : « J’avais (je l’ai dit) une belle avance sur mon escorte, quand je me vis subitement entouré d’un grand nombre de Géants, qui me coururent sus, d’un fourré voisin. Fort de l’ardeur de mon coursier, je me fis jour au travers, avec mon fouet de chasse ; puis m’élançai à bride abattue jusqu’à ce que j’eusse atteint ce bois, où, les arbres entravant ma course, je mis pied à terre, et ordonnai à mon cheval de rejoindre mes gens, et de les guider à mon secours. Je le mis en liberté. Voici qu’avancé à peine de plusieurs mètres, un coup de feu me frappa, tiré par un Géant caché dans les arbres, et je tombai où vous m’avez trouvé. J’y serais mort si vous ne m’étiez point venue si généreusement en aide. Votre mouchoir enchanté m’a sauvé la vie, et, à tout jamais, je tiendrai ce jour pour le plus heureux de mon existence, qui nous a donné l’occasion de faire connaissance l’un de l’autre. Pas de doute que les Fées n’aient arrangé l’aventure d’aujourd’hui dans un but qui, je l’espère, peut être d’unir nos deux pays. Je chérirais fort une si exquise petite femme : il se pourrait de la sorte faire que Justice et Liberté devinssent alliées. » Blanche avait écouté avec un vif intérêt l’histoire du jeune Roi, et ses sourires et sa rougeur, comme il la finissait, étaient un indice que ces paroles lui plaisaient beaucoup. Après une pause d’un instant toutefois, se dressant tout alarmée et regardant à l’entour : « Mais, peut-être, y a-t-il maintenant des Géants tout contre nous, prêts à nous tuer ! » s’écria-t-elle. — « Ce n’est pas vraisemblable, » répondit le Roi, se levant aussi. « C’était très-hardi à celui qui a tiré sur moi de s’aventurer sur les domaines de votre père ; aussitôt qu’il me vit tomber, il a dû être satisfait et s’enfuir. J’espère que mes gens seront bientôt ici. » — « Mais vous m’accompagnerez au palais, n’est-ce pas ? » fit Blanche. — « Avec le plus grand plaisir, » répliqua le Roi, « quoiqu’il ne me faille point attarder beaucoup. Les nouvelles de cette affaire s’ébruiteront vite au dehors, et je ne voudrais pas laisser croire un seul instant au peuple que le champion de la Fée Justice est tombé victime du vil coup de feu d’un Géant. Votre grande Fée, Bonté, a, par votre entremise, pris soin de mon salut, et les bonnes Fées nous défendront toujours, rendant vaine la malice des méchants, si nous suivons les ordres de ces protectrices. »

Le Roi fut interrompu là, par l’approche de son escorte suivant la trace de Magique, son coursier tout fier de montrer le chemin. C’était un magnifique cheval de bataille noir que Magique ; et si transporté de plaisir à la vue de son maître sauf, qu’il abîma sa robe luisante contre les arbres, en se livrant aux ébats de sa joie. Après avoir brièvement raconté l’aventure à sa cour inquiète, le Roi accompagna la Princesse à la recherche de la suite et des frères de la jeune fille ; qui, absorbés par leur pêche, semblaient l’avoir oubliée. Grande fut leur surprise, non moins que leur contentement, de savoir qu’elle avait recouvré la vue ; et ils furent vite amis avec le Roi, qu’ils regardèrent comme un héros de roman, son histoire une fois entendue.

Ils revinrent tous au Palais, où l’escorte du Roi les avait précédés, afin d’annoncer sa visite aux parents de Blanche. Celui-ci fut reçu avec tous les honneurs dus à un potentat voisin, renommé déjà pour la sagesse de sa conduite. On servit un repas somptueux qui réunit fort joyeuse compagnie, car c’était un jour important pour les deux royaumes : il avait vu sauve la vie du roi Beaujeu et l’éclat de ses yeux rendu à la princesse Blanche. Quand vint enfin l’heure de se séparer, la famille royale regretta que le jeune souverain dût la quitter si tôt, et insista pour qu’il lui fît bientôt une visite plus prolongée. — « J’en serai ravi, » dit-il, « quoique (il ajouta ceci en riant) ma vie soit en plus grand danger quand j’approche de Terre-Libre, dont mes ennemis les Géants ont fait leur refuge. Mais je me confierai aux Fées ! » Et, montant son superbe cheval, il leur fit à tous un adieu cordial. Blanche se rendit alors dans sa chambre, toute pleine de l’étonnement et de la joie de ce qui venait d’arriver ; et à peine eut-elle fermé la porte, qu’elle entendit la vieille frapper doucement. Ouvrant immédiatement et embrassant son amie, elle l’informa de tout ce qui avait eu lieu, puis, en la remerciant pour tant de bonté, se prit à regretter une fois de plus sa conduite du premier jour.

— « Tout cela est pardonné et oublié, » répondit la vieille dame. « Vous l’avez tout à fait effacé de ma mémoire par votre repentir sincère et votre heureux changement. Vous avez bien gagné votre récompense, qui ne se fera pas attendre. Allez demander à vos parents si vous pouvez rendre visite au Pays des Fées ; et, dans une demi-heure, la Fée Bonté sera sur son char aux grilles du Palais, prête à vous y conduire. » — « Mais, chère dame ! » s’exclama la Princesse, lui prenant la main avec un tendre respect et à peine capable de contenir sa joie, « dites-moi, dites qui vous êtes, car je suis sûre que vous êtes une Fée, et je souhaite tant que vous veniez au Pays des Fées avec moi ! » — « Vous saurez un jour qui je suis, » répondit en riant la vieille, « et me verrez dans le Pays des Fées, quoiqu’alors il vous sera difficile de me reconnaître. Mais maintenant allez, dépêchez-vous. Que la Reine des Fées n’attende point. »

La maison royale apprit cette nouvelle et s’assembla pour assister au départ de la Princesse. Comme ils demeuraient dans l’attente, sans respirer et considérant du seuil tout l’horizon, le battement de vastes ailes se fit entendre au-dessus de leurs têtes, et ils virent descendre le char féerique, porté par ses cygnes. La Reine Bonté, parée magnifiquement comme la première fois, éblouit tous les yeux par la splendeur de son appareil. Mettant le pied hors du char, elle prit Blanche dans ses bras et l’embrassa ; puis, se tournant vers le Roi et la Reine, promit de ne pas garder leur fille trop longtemps, et de la leur rendre fortifiée dans ses bonnes résolutions, et plus intimement engagée dans cette vie toute de bien qu’elle avait commencée.

À ces paroles et s’inclinant en signe d’adieu, elle remonta dans son char, ordonnant à la Princesse de s’asseoir à côté d’elle. Alors les cygnes étendirent les ailes orgueilleusement et prirent un haut essor. Pendant que tout le monde était à attendre anxieusement l’arrivée de la Reine des Fées, la disparition de la vieille aveugle avait eu lieu, sans que nul y prît garde : mais c’est immédiatement après le départ de Blanche que les habitants du Palais découvrirent, à leur grand chagrin et non sans quelque effroi, qu’elle aussi était partie… On ne savait où ni quand, mais chacun regretta la perte de la bonne vieille dame.

Rapidement emportée dans les airs, Blanche frémissait de plaisir à cette sensation délicieuse, et elle se posa entre les coussins, dans un état de rêveuse félicité. Tout droit, filaient les fiers oiseaux vers une magnifique étoile, qui était le royaume de la Reine des Fées. Là, l’air sembla changer, devenir élastique et tout chargé d’espoir, comme une atmosphère de ciel, par en bas et de partout baignant dans la gloire d’or d’un soleil qui brille comme le nôtre, mais sans son pouvoir de brûler ou de dessécher ; ressemblant plus dans son calme à la lune, et répandant sur le firmament une lueur vraiment céleste. Une quiétude parfaite envahit Blanche, quand elle entra dans la région enchantée et huma l’air embaumé ; elle sentit qu’elle avait laissé derrière elle toutes les luttes, les responsabilités, l’effort, et qu’elle entrait dans le port du repos. Bonté était presque fâchée de troubler cette extase, mais lui dit enfin : « Regarde, Blanche ; au-dessous de toi est la vallée du Contentement avec l’or de ses champs de blés, ses bosquets d’orangers, ses pâturages verdoyants et ses éternelles rivières. À droite, vois, s’élance dans les nuages la montagne de Force, plus loin s’étend la forêt de Paix au travers de notre royaume, et, à une grande distance, roule le puissant océan, insondable dans la profondeur de sa tranquillité, portant gracieusement sur ses vagues les vaisseaux confiés à sa charge, et doucement, sûrement, les berçant à destination. » Blanche contempla dans une muette admiration et s’aperçut, comme la Fée achevait de parler, qu’elle approchait d’un grand château resplendissant, sis au milieu de la forêt de Paix. Quel merveilleux château ! Jamais ses yeux n’avaient considéré rien d’aussi brillant. Comme elles y touchaient presque, l’enfant vit qu’il était bâti en diamant : point de faux éclat ici, mais des joyaux vrais de la plus belle eau. Sous son arche rayonnant majestueusement, s’offrit au regard une troupe de Fées dansant et gambadant partout, en toute gaîté ; et quand le char enfin aborda le sol et que les voyageuses s’arrêtèrent devant l’entrée, les Fées se groupèrent joyeusement autour d’elles, chantant un chant de bienvenue. Celles-ci étaient vêtues, quelques-unes d’un blanc de neige, dénotant la pureté, d’autres en bleu, emblème de vérité, et le reste en rose, qui signifie amour.

Après les avoir toutes gracieusement saluées, présentant Blanche, la Reine des Fées dit : « Il ne faut point fatiguer cette petite mortelle, elle en a presque assez vu pour aujourd’hui. Rafraîchissons-nous après notre voyage, » ajouta-t-elle, souriante, en prenant la main de la Princesse et lui montrant le chemin, pendant que suivaient les Fées. Elles traversèrent plusieurs salles hautes, les unes de corail, d’autres de rubis, certaines de pierres précieuses variées ; et le pas de Blanche se faisait aussi léger que celui des Fées, car le contentement de son cœur donnait de l’élasticité à sa marche ; et ce qu’elle éprouvait, c’était comme si elle foulait l’air même.

Finalement, elles entrèrent dans le lieu des banquets, une salle aux proportions immenses et d’une hauteur extraordinaire. Les murs étaient d’émeraude, énormes et irréguliers comme des rocs, présentant l’aspect d’une grotte ; au pied se précipitaient des cascades de nectar, tombant d’un jet impétueux dans un bassin circulaire. Un dais planait au plafond, le cachant ; des guirlandes de roses contournaient amoureusement les piliers d’émeraude coupant les parais de la grande salle, et pendaient en festons de l’un à l’autre, ménageant des bosquets ou des allées. Les arbres les plus rares croissaient en cet endroit ; et, sur leurs branches, reposaient les Fées musiciennes, resplendissantes d’une parure qui scintillait à travers les feuilles, chacune là avec son instrument enrichi de joyaux, exhalant les plus suaves accords. Plusieurs petites tables, couvertes de nappes d’argent, occupaient le centre, et des gobelets ou des assiettes d’or s’y posaient. À chacune, se tenaient quatre Fées, vêtues d’or et d’argent, quelques-unes tenant des fruits du plus beau choix dans leurs corbeilles d’or, d’autres portant leur breuvage ambrosien dans des cruches de rubis, toutes ayant quelque objet tentateur, pommes délicieuses ou rafraîchissante boisson à offrir, et, sur cette scène enchanteresse, flambait la brillante lumière d’or, répandant autour d’elle sa gloire.

Blanche et la Reine des Fées s’assirent seules à une petite table à l’extrémité de la salle, dominant toutes les autres ; et, après un repas vraiment parfait, la Reine Bonté dit, s’adressant aux Fées : « Eh ! bien, mes enfants, qu’avez-vous fait durant mon absence ? Avez-vous quelque aventure à conter ? » — « Oh ! oui, » crièrent plusieurs voix avidement ; « nous en avons à conter ! » — « Alors, Charité, commence ! » ordonna la Reine, se tournant vers une Fée en rose, de visage radieux.

La Fée Charité se leva donc, et prit un siège à la table de la Reine, comme c’était la coutume, afin que toutes entendissent bien, et commença ainsi son histoire : « Très-peu de temps après votre départ, ô Fée notre mère, je rendis aussi une visite à Terre-Libre accompagnée de mes sœurs Tempérance et Espoir, car nous avions ouï parler de la façon dont, en ce pays, on abuse de la liberté, et dire combien la pauvreté et la misère y abondaient, en dépit de sa richesse et malgré son antique prospérité. Nous descendîmes dans un des districts les plus pauvres de Grandum, la capitale, à l’instant où l’aube grise commençait à poindre sur une journée d’un froid piquant ; et nous entrâmes dans un des greniers d’une haute maison rachitique.

« Le papier pendait en lambeaux le long des murs, humides d’un suintement qui dégouttait jusqu’en bas, lentement, des fentes du toit. Le plancher nu montrait maints trous suspects, pareils à ceux que font les rats, en rongeant. Un peu de paille pour tout ameublement de la chambre ; et dessus gisait une pauvre femme avec son enfant nouveau-né, le front appuyé sur le bras de son mari, un grand gaillard d’aspect musculeux, avec l’air d’un paysan plutôt que d’un Grandumite. Ses traits étaient forts et hagards ; ses yeux, très-enfoncés, avaient pu sembler honnêtes autrefois, maintenant ils avaient un aspect farouche et famélique ; et la maigre somme d’habits qu’il portait tombait en haillons autour de lui. Il ne dormait pas, quoique couché et immobile, épiant non sans douleur sa femme, qui gémissait dans son sommeil ; et une expression d’angoisse passa sur son visage, pendant qu’avec intensité il fixait du regard la triste physionomie épuisée. « Ah ! ma pauvre fille ! qui étais si gaie et forte, ta propre mère, si elle vivait, ne te reconnaîtrait pas à présent ! » Et l’homme doucement lui tapotait les cheveux, tout en parlant, tandis que les larmes s’amassaient dans ses yeux. Ce heurt léger interrompit le faible sommeil de l’infortunée ; et, soulevant ses prunelles qu’elle fixa aussi sur son mari d’un air égaré, elle dit : « Oh ! cher Tom, ne désespère pas. J’ai eu un si beau rêve en dépit du froid qui me fait gémir, et je suis sûre qu’il est fait pour nous donner du courage ; ainsi espère encore. Il y a pour nous de la joie en réserve, et voici la fin de toutes nos souffrances. » — « Ce ne sera pas trop tôt, ma Catherine, » répondit Thomas, morose ; « en voilà plus que nous ne pouvons supporter. La Mort, il y a tout lieu de croire, est ce que présage ton rêve, et si seulement elle venait nous prendre vite et tous ensemble, je trouverais en mon cœur suffisamment de quoi lui être reconnaissant : mais elle traîne bien trop, celle-là que nous subissons chaque jour. » Et un regard désespéré vint aux yeux de l’homme. — « Notre sort est dur, pauvre Tom ! » répondit sa compagne, « car nous ne l’avons pas mérité. Et moi qui m’étais habituée à croire qu’il fallait être bien mauvais pour en être réduit à une si terrible pauvreté !… » — « Ah ! tu ne connaissais point le monde, ma fille, » reprit Thomas amèrement, comme sans prendre garde à ces dernières paroles ; « on entend beaucoup parler d’institutions charitables dans cette terre de liberté, mais où y en a-t-il une qui vienne à notre secours, excepté l’Enfer des Pauvres, ce Workhouse, dans lequel il nous faut entrer, ou périr ? » Catherine tressaillit tout en répétant : « Le Workhouse ! Oh ! plutôt la Mort. On nous séparerait, on nous traiterait comme des criminels, oui ! nous serions prisonniers. Les gens nous montrent tant de dureté dans l’état où sont les choses, que je redoute toujours d’aller à eux. C’est si cruel de leur part, oh ! certes, quand ils savent combien vous êtes faibles. » — « Ah ! oui, ma fille, ils n’ont pas grande sympathie ; et quant à faire appel aux sociétés de charité, nous en avons, une fois du moins, fait la triste expérience. Le pauvre Jeannot est mort d’épuisement pendant qu’on étudiait son cas, et nous avons tout l’air de faire de même. On ne semble point se douter que des êtres manquant de tout puissent être honnêtes et laborieux. »

— « Oh ! Tom ! » exclama sa femme, lui mettant la main sur le bras, d’un air suppliant, « tentons un dernier effort contre la suprême misère. Nous quitterons, il le faut, cet endroit aujourd’hui. Madame Sans-Pitié dit qu’elle ne peut nous donner abri plus longtemps, nous lui devons deux semaines de loyer, et comment les lui apporter, quand nous n’avons pas de pain à manger ?… J’ai une idée, » continuat-elle, une lueur d’espoir éclairant son visage ; « allons dans les quartiers fashionables de la cité, et là séparons-nous : chacun accostera l’étranger à l’air bon, qui semblerait prêt à écouter notre histoire. Ainsi, ô cher Tom, pourrons-nous trouver aide et travail ! » Et elle joignit les mains, dans l’enthousiasme de son espoir. — « Comme vous voudrez, ma fille, comme vous voudrez, » soupira Thomas ; « mais le temps qu’il fait est bien dur pour vous ; et sortir l’enfant si pauvrement habillé ! C’est, en tous cas, notre devoir de nous mettre en route : nous avons bien des milles à faire. Je voudrais seulement posséder quelques sous pour vous avoir une goutte de lait ! » — « N’importe, cher, » reprit Catherine, consolante ; « peut-être quelque bonne âme en chemin vous donnera-t-elle de quoi déjeuner. Je serais aise de partir avant que cette Madame Sans-Pitié ne bouge, car, quoiqu’elle sache que nous sommes sur le point de nous en aller, sans pouvoir la payer, il est sûr qu’elle donnera cours à sa fureur, par des injures. Allons ! » ajouta-t-elle, après avoir secoué son vieux châle mince, en avoir convenablement disposé les plis sur ses épaules, et s’être essayée à faire prendre à son bonnet fatigué une tournure respectable, « et ne faites, en partant, d’autre bruit que celui qu’on ne peut empêcher. » Elle murmura ceci tout en ouvrant la porte, et l’homme inclina la tête en signe d’assentiment ; ils quittèrent ainsi leur grenier sans tapage et descendirent dans la rue, où nous les suivîmes, nous, vos humbles sujettes. Nous avons vu maint autre exemple apitoyant de misère, mais l’amour que se montrait ce couple, en dépit de l’adversité qui frappait sur tous deux, nous toucha au point que nous résolûmes pour l’instant de nous vouer tout à lui. La Fée Espoir avait commencé notre tâche en inspirant courage à ces malheureux : les voici qui se traînent par les rues désertes, l’espace de deux ou trois milles, sans rencontrer même une laitière. Avançant toujours, ils ne sont que plus défaits de privation et de fatigue : Catherine demanda enfin à s’asseoir un peu sur le pas d’une porte. Ils trouvèrent un siège et un abri somptueux sous le portique d’une grande maison de briques, et se mirent aussi à l’aise que possible. Au même instant, une servante de laiterie à mine gaillarde, portant ses seaux de chaque côté, se dirigea vers la porte ; et les voyant, elle s’écria : « Miséricorde, quoi ! avez-vous dormi là toute la nuit ? » — « Guère mieux, bonne femme : la pauvre fille voudrait aller en ville, mais j’ai peur qu’elle n’y arrive pas sans un peu de nourriture tout juste pour la soutenir. » — « Que vous ayez l’air de mourir de faim, cela ne fait pas de doute, » affirma la laitière, après les avoir inspectés avec compassion. « Non, ne vous dérangez-pas, » continua-t-elle, les voyant se lever au moment où elle allait sonner ; « je connais la cuisinière d’ici, ce n’est pas un mauvais cœur, quoique son caractère ne soit pas des plus doux. La voici qui vient ! » Et comme elle parlait, la porte se déverrouilla, et parut une grande femme au visage blême, chargée de pots. Avant que la vendeuse de lait eût eu le temps d’ouvrir la bouche, la cuisinière avait aperçu nos deux amis ; s’adressant à eux sur-le-champ, elle leur cria, en agitant la main : — « Décampez, vous autres. Nous ne permettons à aucun vagabond

d’embarrasser notre porte. » — « Allons, Marie-Jeanne, » fit la laitière avec indignation et toute sa sympathie remuée ; « n’êtes vous pas pour le coup trop prompte ? Ce ne sont pas du tout des mendiants et c’est moi qui leur ai dit de se mettre là : j’étais sûre que vous n’auriez pas le cœur de renvoyer ces pauvres êtres faméliques sans nourriture, quand vous avez quantité de restes. » — « Oui, mais Ma’me dit que c’étiont pour donner aux pauvres méritants, et je ne vois pas ce que des haillons peuvent mériter, » répliqua la cuisinière, observant Thomas et Catherine d’un air de doute. — « J’aimerais savoir comment vous faites pour dire quels sont les méritants ! » rétorqua la laitière, dédaigneuse ; « c’est toujours sur les habits que vous jugez ! Regardez plutôt ce petit, » prenant l’enfant des bras de sa mère : « tenez, ce n’est que la peau et les os, vous pouvez bien voir que c’est mort de faim. Votre Ma’me serait satisfaite que vous donniez vos restes à des gens comme ceux-ci. Je le sais. Allez me chercher un pot, en même temps, voilà qui sera d’une brave femme, et je leur donnerai du lait, » ajouta-t-elle, comme Marie-Jeanne retournait, avec quelque répugnance encore, pour aller voir quels restes elle pourrait bien trouver.

« Avez-vous des enfants à vous ? » demanda Catherine, quand la femme lui remit au bras le petit. « Oh ! bénédiction, que oui ! la demi-douzaine toute ronde ! Mais c’est robuste, les miens, des petiots tout poussés : je n’ai jamais eu un bébé ayant l’air aussi faible comme le vôtre. Mais, c’est rien, quoi ! c’est de vivres que vous manquez tous ! Vous aurez meilleure mine, quand vous aurez mangé. Ha ! ha ! » Elle eut un gros rire en apercevant Marie-Jeanne, qui reparaissait avec un grand plat. « Je vous disais qu’elle était bien meilleure qu’elle n’en avait l’air, » et elle saisit le plat avidement, trouvant que c’était un vrai régal que de nourrir des êtres si parfaitement affamés ! La figure de l’homme était tiraillée par une émotion que son état de faiblesse lui rendait difficile à cacher devant cette bonté inaccoutumée ; et il mit à part les morceaux de choix pour Catherine qui, à son tour, les lui faisait quelquefois manger. Ils firent un repas cordial, arrosé d’une bonne goutte du lait pur de la brave femme : l’enfant en avait eu d’abord largement sa part. Restaurés et fortifiés, leur courage se releva, et ils se trouvèrent prêts à reprendre leur marche. Un sourire bon avait détendu le visage blême de Marie-Jeanne ; cela lui avait amolli le cœur de voir qu’elle avait réellement fait une bonne action et que ces restes, à tout prendre, n’étaient point gaspillés, car c’était une femme laborieuse et consciencieuse qui, simplement, ne pensait rien de bon des mendiants : d’honnêtes gens (opinait-elle) ne pouvant jamais en venir à la mendicité. « Mais la laitière avait certainement raison, ceux-ci étaient des pauvres méritants : il n’y avait chez eux ni lunes ni cafarderie, pas de grognements comme chez les mendiants de profession ; mais ils mangeaient joyeusement et en étaient reconnaissants. » Sa bonne nature la domina à ce point que, comme ils se levaient pour partir, remarquant le châle mince de la femme et que bruinait du grésil, elle se souvint qu’elle en possédait un bien plus chaud, trop vieux et trop fané pour le porter, elle ; et qu’il y avait lieu de s’en défaire en faveur de Catherine qui avait l’air si doux. « Attendez un brin, voulez-vous ? » cria-t-elle, et elle franchit une fois de plus la porte en quête du châle, tandis que la laitière, ravie, expliquait : « Elle est allée vous chercher quelque chose encore, sûr. C’est une chance que vous soyez venus à cette porte et que je ne fusse point passée, car c’est une des meilleures bonnes de tout par ici, mais ce n’est pas un chacun qui peut la faire aller. Ah ! ne vous l’ai-je pas dit ? c’est quelque chose comme un châle, » et, le prenant des mains de Marie-Jeanne : « Vous feriez mieux de rouler le vôtre autour du bébé ! » s’adressant maintenant à Catherine qui, tremblante d’émotion heureuse, se mettait à faire ce qu’on lui conseillait : alors la laitière épingla le cadeau de la cuisinière sur la poitrine de la pauvre jeune femme d’une façon vraiment maternelle, lui donnant plus chaud qu’elle n’avait eu de maint long jour.

« Répandant du fond du cœur les remercîments et les bénédictions sur les deux honnêtes femmes, nos chers Thomas et Catherine, prirent congé d’elles : la laitière, qui allait par le même chemin, leur souhaitant du bonheur encore, et affirmant à son amie Marie-Jeanne, au moment de la quitter, que si elle se laissait plus souvent aller à ses bons sentiments, bien sûr qu’elle n’aurait pas à soupirer davantage pour que l’affection de Jacques Beau, son prétendant, vînt à point : car c’était étonnant combien cela lui donnait plus belle mine !

« Avec des sourires mouillés de part et d’autre, tous se firent de la tête un dernier adieu, et nous accompagnâmes notre couple, ô Reine des Fées… Il marcha vaillamment devant soi, Catherine bâtissant tout le temps les plus jolis châteaux en l’air, et leur donnant pour fondations cet heureux début, et Thomas ravi d’écouter son joyeux babil qui leur faisait paraître la route moins fatigante. Enfin, ils arrivèrent au quartier fashionable, où ils devaient se quitter, et nous de même. Tempérance allant avec Tom, Espoir et moi suivant la femme. La malheureuse eut peu de succès jusqu’à la tombée de la nuit, car il y avait beaucoup de mendiants de profession qui comprenaient mieux qu’elle l’art de toucher le cœur des passants ou de les ennuyer jusqu’à ce qu’ils se fissent donner ; si bien qu’à l’humble requête de Catherine : « Bonne dame, pouvez-vous me venir en aide ? » on passait ordinairement sans prendre garde, et, dans les rares cas où elle captivait l’attention, chacun préférait lui jeter quelques sous à s’enquérir de la vérité de ses paroles. C’est pourquoi, abattue par son échec, elle se porta à la rencontre de son mari, qu’elle vit marcher à elle, lent et accablé. — « Eh bien, Tom ? s’enquit-elle, trop lasse pour mettre en plus de mots ce qu’elle voulait lui dire. — « Ah ! ma fille, répondit-il, avec humeur, c’est dur de mendier ! Les femmes avaient peur de moi, et les hommes aussi paraissaient croire que je voulais les voler, tant ils passaient vite, me mettant quelquefois leur billon dans la main. Si j’essayais d’en suivre un et de dire : « Oh ! Monsieur, je ne demande pas l’aumône, mais de l’ouvrage, de l’aide pour trouver de l’ouvrage, » — le Monsieur répondait toujours : « Je n’ai pas le temps d’écouter votre récit, mais, si vous êtes méritant, il y a nombre de sociétés charitables qui vous aideront. » — Et il n’en voulait pas entendre davantage. Mais vous, n’avez-vous pas mieux réussi ? »

— « Non, » répondit tristement Catherine ; « mais il a fait une si vilaine journée ! les gens n’aiment pas qu’on les ennuie… Volontiers je croirais que, si le soleil avait brillé, ils se seraient sentis plus disposés à écouter. — Que je suis fatiguée ! » Elle poussa involontairement cette exclamation au moment même où ils approchaient d’un lieu splendidement éclairé, appelé le Palais de la Boisson.

— « Ah ! nous ferions bien d’entrer là, » dit Thomas ; « voilà le seul gîte où l’on peut avoir chaud ; quant à l’endroit où il nous faudra dormir cette nuit, je suis bien sûr d’une chose, c’est de l’ignorer. »

« Catherine grelottait, mais l’idée de franchir le seuil du palais lui faisait horreur : « Il paraît très-brillant, » dit-elle ; « mais, vous le savez comme moi, Tom, conduit à la ruine. Éloignons-nous de la tentation. » Elle venait à peine de parler, qu’un homme, qu’ils n’avaient point remarqué, mais qui s’était mis à les observer, vint droit à eux et leur dit : « Eh bien !

camarade, voici quelque chose comme une rude nuit d’hiver, hein ? » frappant ses mains l’une contre l’autre. « Un peu pénible pour votre dame, j’imagine ; elle n’a pas l’air plus forte que cela. » — « Nous ne serions pas dehors, comptez dessus, si nous avions un toit pour nous abriter, » répondit Thomas, assez rudement. « Nous étions juste en train de songer à entrer là, pour y avoir un peu de chaleur, » montrant le Palais de la Boisson ; « mais ma Catherine a peur de ces sortes de palais ; il y a d’ordinaire une assez vile engeance là-dedans, dont la rencontre n’est nullement agréable à une femme respectable. »

— « Vous avez bien raison, » s’exclama l’homme, regardant Catherine d’un air approbateur : « ce sont des antres d’iniquité, que les honnêtes gens doivent fuir. Mais comment se fait-il que vous soyez dans un pareil embarras ? » — « Une maladie traînant toujours, la fièvre, nous en a réduits là, » dit Thomas ; « et je n’ai pas encore la force nécessaire pour retourner à ma besogne. Je pourrais bien faire de petits ouvrages à la tâche, quoique je me sente pareil à un veillard, toute ma force m’ayant quitté. »

— « Ah ! il y a un beau lot de souffrance au monde ! » affirma la nouvelle connaissance, sympathiquement. « Voyons, braves gens, » ajouta l’étranger, reprenant son allure joyeuse, « s’il vous plaît de venir à la maison avec moi, j’ai une chambre modeste et une brave et maternelle hôtesse, qui s’occuperait de votre dame et du nourrisson ; et, moi, je puis très-probablement vous mettre sur la voie de gagner quelque chose. » — « Merci de tout cœur, Monsieur, » fit Catherine, répondant pour sa part ; et, en conséquence, ils accompagnèrent leur nouvel ami à son logement, le cœur plus léger à mesure qu’ils allaient, car Espoir, là tout près, marchait à leur côté.

« Arrivés à destination, on les introduisit dans une chambre chaude, où flambait un feu clair, l’hôtesse étant précisément occupée à nettoyer l’âtre. Cette personne leva les yeux à leur entrée, et s’écria : « Je commençais à croire que vous ne veniez pas souper à la maison, Monsieur Bon-Secours ! » — « J’espère que nous ne sommes pas en retard, Madame Plaisant, » répliqua le guide ; « du moins, avons-nous tous bon appétit. Comme vous le voyez, j’ai amené du monde à souper, et je désire que vous laissiez à ces braves gens notre chambre vacante. » Cette requête parut surprendre un peu Madame Plaisant, étant faite en faveur de gens aussi minables ; mais elle ne se hâta pas moins de servir le souper, d’aspect bien tentant pour Thomas et Catherine. Après y avoir copieusement goûté, Monsieur Bon-Secours offrit une pipe à Tom, et lui demanda de conter son histoire, pendant que Catherine se retirait dans sa chambre, faite toute jolie pour la recevoir. L’histoire, la voici : — Ç’avait été un mécanicien, gros travailleur, habitant d’une ville de province où ses camarades s’étaient mis en grève : lui et quelques-uns, très rares, se trouvant satisfaits de leur salaire, avaient continué à travailler, conduite qui rendit furieux les Unionistes, ou ceux de la Grève, et fit tout perdre successivement au pauvre Thomas, du fait de leur méchanceté. On brisa les fenêtres de sa chaumière, on arracha nuitamment ses légumes, on empoisonna ses porcs, jusqu’au moment où Catherine s’alarma de tant de menaces et persuada à son mari de quitter l’endroit et d’aller à Grandum ; ils croyaient vivre là en paix. Mais, une fois dans cette capitale, ils eurent à payer plus pour une seule chambre dans une maison mal aérée que pour leur chaumière d’autrefois avec son grand jardin de rapport. Bientôt le manque d’air frais et du confortable dont ils avaient l’habitude attaqua la santé de leurs petits, les uns après les autres. Ces pauvrets, abattus par une fièvre maligne, moururent, après avoir traîné quelque temps. C’est ainsi que le malheureux ménage avait perdu cinq enfants, alors qu’un lui était né depuis. Thomas, à son tour, se vit atteint du même mal, et demeura des semaines entre la vie et la mort, Catherine usée et anéantie de veilles et de chagrin. Pas un murmure, cependant, n’échappa aux lèvres de l’épouse ; patiente et douce, tendre et consolante, elle avait été un ange pour le pauvre malade qui, dans le fort de l’abandon, élevait une prière de gratitude au ciel à cause du don qu’il lui avait fait d’une si parfaite femme, le sauvant de tout acte de désespoir.

« La paroisse les avait aidés, mais si strictement qu’ils ne pouvaient regagner de forces pour le travail ; et tout ce qu’ils avaient possédé jadis s’en était allé, pour leur procurer le nécessaire, au cours de leur maladie. Personne ne voulait leur donner de l’ouvrage tant qu’ils étaient en haillons ; et il y avait, dans leur coin de ville, par centaines, tant de pauvres pareils à eux qu’on ne pouvait rien faire pour les secourir.

« Tom était trop faible encore pour reprendre son métier ; il avait essayé en vain de faire de petites tâches, et c’est ainsi que sa femme et lui en étaient arrivés à mourir presque de faim, faute d’une main sympathique tendue à leur besoin cruel.

« Monsieur Bon-Secours éprouva de la sympathie pour chacune des souffrances de Tom, et promit de prendre la chose à cœur, en compagnie de Madame Plaisant, dès le lendemain. Thomas souhaita donc le bonsoir à son hôte et alla rejoindre Catherine. Le lendemain, Monsieur Bon-Secours prit conseil de Madame Plaisant sur les moyens d’aider le couple infortuné à trouver de l’ouvrage ; ils convinrent que la première chose à faire était de fournir à tous deux des habits.

« Je sais ce que je ferai ! » s’exclama Madame Plaisant ayant observé pendant quelque temps le plafond, comme si elle croyait qu’il dût lui inspirer une idée. « J’irai faire un tour à la Grand’Maison, et demanderai à voir Sa Seigneurie la Duchesse en personne. C’est une femme vraiment charitable, et, quand je lui relaterai les faits, bien sûr qu’elle donnera à ces infortunés quelque chose de plus décent à porter. Je pars. »

« Monsieur Bon-Secours serra très-fort la main de l’excellente femme, comme si ç’avait été un service personnel qu’elle lui rendît ; et, en revenant de ses affaires, fut étonné autant que réjoui de voir quel changement avait accompli son hôtesse. Il trouva à ses visiteurs l’air respectable de ceux qui ont chaud, dans les habits que l’active ménagère avait obtenus pour eux de la grande dame du voisinage. Catherine, assise auprès du feu, cousait laborieusement, le sourire illuminant son visage. Thomas était tout affairé à raccommoder la machine à coudre de Madame Plaisant, laquelle était aussi à l’ouvrage sur sa chaise, radieuse de contentement. Le bébé jouait sur le tapis du feu, étendant ses membres mignons au réconfort d’une chaleur jusqu’alors inconnue chez eux.

« Aussi, à son entrée dans la chambre, Monsieur Bon-Secours fixa les yeux sur tant de gens ravis et sentant le bonheur, son cœur gonflé de reconnaissance pour vous, Reine Bonté, qui m’avez permis de visiter Terre-Libre et d’émouvoir la pitié de cet homme, au point de lui permettre d’arracher ces pauvres êtres à une mort certaine. L’œuvre que le digne personnage et sa bienfaisante hôtesse avaient si excellemment commencée fut couronnée d’un heureux succès. Thomas et Catherine eurent vite de l’ouvrage ; lui ne fut pas long à acquérir assez de force pour reprendre son métier, où il gagnait suffisamment pour louer la chambre, vrai port de relâche après tant d’orages. On avait excité l’intérêt en faveur de ce ménage, qui trouva plusieurs bons amis pour l’aider jusqu’à ce qu’il lui fût possible d’être indépendant. Alors nos époux ne manquèrent pas de montrer combien était sincère leur reconnaissance ; et firent, par mille paroles, goûter aux gens de bien, leurs sauveurs, quel délice c’est que répandre autour de soi le bonheur. »

— « Merci de votre histoire, Charité, dit la Reine des Fées : rien de plus intéressant. Je vois que la Fée Justice a hâte de nous faire son récit, mais je crains aussi que notre petite Princesse ne soit par trop fatiguée. Sa joue est rouge déjà d’émotion, peut-être sera-t-elle aise de se reposer. Allons au parc, et, pendant que vous danserez au clair de la lune, Blanche dormira dans mon bosquet. » Vite les Fées bondissent aux pieds de la visiteuse et de leur Reine, les musiciennes sautant pour cela de leur branche ; toutes s’assemblent sur le velours des gazons. Le bosquet léger de la Reine des Fées reposait sur les rameaux de trois grands arbres, poussant l’un près de l’autre et faisant se toucher leur frondaison gracieuse, mais sans rien masquer de la vue entière de la prairie. Deux grands cygnes s’avancent, et Blanche, à l’imitation de la Souveraine et sur son ordre, s’assoit sur le dos de l’un d’eux, qui l’emporte à la féerique demeure, plus enchanteresse mille fois que tout ce qu’avaient jamais peint à son imagination ses rêves les plus brillants.

Sur sa couche voluptueuse étendue, un repos céleste l’envahit, tandis qu’elle regarde danser les belles Fées symétriquement au-dessous d’elle, dans leur costume radieux qui emprunte à une lune pure, régnant partout là-haut, l’éclat de l’argent. Elle entend les accords délicieux de la musique, s’échappant des arbres environnants où s’étaient de nouveau retirées les jolies concertantes. Puis, comme l’air embaumé et chargé de paix expire sur ses paupières, elle se sent pénétrer dans l’Élysée et bientôt emportée dans la Terre du Sommeil.

Le matin, elle s’éveille de bonne heure au gai cliquetis des voix, qui semblent l’envelopper, par dessus, au-dessous et alentour, tout s’unissant comme pour chanter un chant de bonheur. Des oiseaux au plumage lumineux voltigent d’arbre en arbre, gazouillant leur hymne content ; et des Fées partout éparses se joignent irrésistiblement au joyeux unisson.

Blanche, d’instinct, éleva aussi la voix, ne pouvant réprimer la légèreté d’un cœur tout aise, qui s’affranchissait, en ce moment, des soucis et des peines, bondissant d’indomptable délice ; elle chanta comme elle n’avait jamais chanté auparavant, s’efforçant de communiquer à sa voix la béatitude qui venait de naître en elle.


La Reine des Fées est aussitôt à ses côtés et l’invite à se promener dans les beaux parterres, avant déjeuner ; les cygnes sont à leurs ordres, pour les descendre.

Blanche accepte avec plaisir : elles atteignent vite le sol, et commencent leur tour.

Le chemin était jonché de fleurs : de roses d’abord, puis de myosotis, de pensées, de violettes et de bien d’autres. La petite Princesse marchait aussi légèrement que si c’eût été une Fée, sans écraser une fleurette ; et les voici qui entrent dans le sentier des Lys de la Vallée, lequel conduit à une grotte fraîche, où se joue une source d’argent, reflétant dans son miroir splendide les feux des pierreries qui forment la cavité. Assises dans une des niches, elles aperçoivent les Fées Amour et Justice, au cours d’un entretien animé.

Aussitôt que paraît leur Souveraine, toutes deux se lèvent pour la saluer : elle, demandant en riant si Terre-Juste est toujours le thème de leur discours, et les priant de demeurer : « Blanche, ajoute-t-elle, est très-curieuse d’entendre parler de ce pays et aussi de son grand héros Henri le Noble. »

La Fée Justice débute donc sans se faire prier : « Je ne veux point vous fatiguer de l’histoire entière de mon favori. Je vous dirai, seulement, pour commencer, qu’il s’éleva, de la position relativement obscure de fils d’un pauvre gentilhomme, jusqu’à remplir le poste important de Premier Ministre, ami du Roi.

« Les plus grands honneurs lui échurent ; et il eut le respect même de ses adversaires, car jamais homme plus vaillant que lui ne combattit et ne souffrit pour sa cause. Non que ce fût un soldat : ses batailles étaient toutes morales, ne mettant en jeu que sa force de volonté. L’élévation de son dessein et sa persévérance en firent, seules, un vainqueur. Il ne voyait en lui-même rien d’autre qu’un instrument à faire le bien de son pays, aux intérêts duquel sa conscience le vouait loyalement ; il fut toujours prêt à lui sacrifier sa vie. Fervent et résolu, cet homme d’esprit noble réalisa les réformes qu’il avait chéries depuis sa jeunesse, en dépit des obstacles sans nombre et des difficultés qui assaillaient ses pas. Ferme et sans peur, aucun adversaire ne pouvait abattre son ardeur de vrai patriote, et, si par hasard un sentiment de lassitude l’envahissait à de certaines heures, quand tout le monde paraissait s’entendre pour le contrecarrer, sa douce petite femme, l’enfantine amie de ses jeunes ans, Rubis Confort, était toujours prête à l’égayer et à le consoler. Quand le peuple et les grands et le Roi eussent manqué de foi en lui, elle lui aurait gardé la sienne. Aussi travailla-t-il, lutta-t-il, courageusement, gaîment, jusqu’à la victoire ; et, lorsque le bon sens des gens les porta plus tard à reconnaître le bien qu’il avait fait, tous mirent leur plaisir à l’honorer, le premier après le Roi, qui l’aimait comme un frère. Je vais vous dire une des aventures qu’il affronta, à cause des réformes qu’il voulait introduire. Les Géants, ses ennemis particuliers, chefs et instigateurs des grèves, complotaient entre eux de l’enlever et de le tuer, à moins qu’il ne consentît à adopter leurs principes. Les voici donc à l’œuvre, entrain de dresser un piège pour le prendre. Un d’eux, le Seigneur Double-Face, avait une physionomie d’assez bel air si on ne le voyait que d’un côté : il conçut le dessein de servir lui-même d’amorce.

« Donc, par une piquante nuit de mars, Henri quitta le Palais avec deux ou trois membres du conseil qui, après avoir fait quelques pas ensemble, se séparèrent, chacun allant de son côté ; ils laissèrent Henri se rendre à son hôtel, peu distant de là. Le Seigneur Double-Face l’avait suivi, prêt à se saisir de l’occasion. S’approchant respectueusement et la main au chapeau, il demanda au Ministre de lui prêter l’oreille. — Alors Double-Face imagina une touchante histoire pour conquérir la sympathie d’Henri, qui scruta l’homme du regard, à la clarté du réverbère, mais ne vit que le bon côté de sa figure et se sentit porté à le croire. Son récit ne tendait qu’à une chose, attirer le Ministre dans un gîte dangereux.

— « Eh bien, » interrompit Henri, « à combien est-ce d’ici ? » — « Guère plus d’un mille, Monsieur. » — « Je vais ne faire qu’aller à la maison, à quelques mètres ; je reviens dans dix minutes. » — « Parfait, Monsieur, » dit le Seigneur Double-Face, la main au chapeau ; et, comme Henri se dépêchait, il se frotta les mains de contentement, en disant : « Hé ! mon bel ami, je crois que je vous ai joliment vite attrapé. »

« Pendant ce temps-là, Henri était entré chez lui et avait cherché Rubis, qui s’était déjà retirée pour dormir. Il lui conta à grands traits l’histoire de l’individu, lui disant de sommeiller, sans s’inquiéter de lui ; et de se souvenir qu’elle portait la croix de rubis qu’il lui donna le jour de leurs noces pour servir de talisman contre tous les maux.

« Malgré son anxiété, le sommeil semblait vouloir la posséder irrésistiblement ; elle dormit longtemps et profondément, faisant un rêve étrange. Elle voyait l’homme conduire Henri à travers des rues mornes, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à une maison de grande dimension, où l’on apercevait de la lumière dans une des chambres d’en haut. — « C’est ma chambre, » dit l’homme, « celle où est la lumière, » mettant la clef dans la serrure. « Je suis fâché que le corridor ne soit pas éclairé, mais il n’y a qu’à aller tout droit devant soi. » La porte se ferma ; et, avant qu’Henri eût poussé loin ses pas, il se vit accosté par un autre Géant qui, prompt comme l’éclair, lui mit sur la bouche un emplâtre somnifère qui le fit tomber, insensible, entre les bras de Double-Face.

« Vite on apporta une lanterne, à la lueur de laquelle on mena le Ministre dans un arrière-salon où siégeait, l’attendant, un troisième Géant.

« Bien fait ! Double-Face, » cria-t-il, quand ils entrèrent, portant leur fardeau inanimé. « Il n’y a pas de temps à perdre, les gars ! — Guillot, va tout de suite harnacher Jerry, et amène la voiture, car il faut être loin, avant la pointe du jour. » — « Tiens-tu prêt le bagage ? » demanda Guillot avec un mauvais sourire. — « Tu peux être tranquille là-dessus, » répondit l’autre sévèrement ; « je ne suis pas homme à oublier le nécessaire. » Guillot, comprenant que son ami n’était pas de la meilleure humeur, s’abstint de toute autre question et s’occupa d’obéir à ses ordres. Il revint bientôt avec une voiture, où les Géants chargèrent les bagages, comme si l’on était sur un grand départ, montant eux-mêmes à l’intérieur avec leur prisonnier, à qui ils avaient pris la précaution de faire changer d’habits, en lui mettant sur les épaules, au lieu des siens, un pardessus grossier. Ils fouettèrent leurs chevaux et s’en furent au loin, atteignant enfin un port, où ils s’arrêtèrent, rejoints par d’autres de leur engeance. Ces derniers aidèrent à décharger la voiture et descendirent le bagage au bateau attendant au ras du quai, pendant que le reste s’occupait d’Henri, qu’on porta à bord. Le bateau sortit du port à toute vapeur et suivit la rivière boueuse qui, aux yeux de Rubis enchaînée par le sommeil, semblait plus noire et plus épaisse que jamais. Enfin, après ce qui parut des heures au rêve de la jeune épouse, la troupe arriva devant une ouverture de roc à l’aspect de caverne, où entra le steamer ; débarqués, Henri et les Géants s’avancèrent. Le souterrain était fort grand et d’aspect sombre, quoique brillassent plusieurs lumières sur la longue

table, où siégeaient d’autres Géants, encore dans l’attente des arrivants.

« On servit avec promptitude un repas confortable, que parurent apprécier les voyageurs ; ils s’assirent tout d’abord et se servirent, tandis que les habitants du lieu s’occupaient d’Henri, essayant de lui faire reprendre ses sens.

« Un vaste feu de bois brûlait, mais mouillé et triste. Que pouvaient-ils bien vouloir faire d’Henri ? Le voici qui revient à lui (Rubis l’entend soupirer) ; mais il fallut du temps pour qu’il rouvrît les yeux. Il croyait que tout cela était un rêve, sa tête n’étant point encore quitte des effets de l’emplâtre drogué. On lui fit boire du café chaud, qui le ranima ; et il s’éveilla graduellement au sentiment de la vérité, essayant de rassembler ses pensées. — « Pourquoi m’avez-vous amené ici ? » cria-t-il, se dressant, haut et sévère, et fixant les yeux sur le Double-Face, avec un regard tel que ce gros Géant trembla dans ses bottes, car une mauvaise conscience rend lâches les hommes les plus forts.

— « Je vous ai amené ici, parce que vous êtes en train d’essayer de nous nuire par vos réformes ; et vous ne supposiez pas que nous allons le permettre, ainsi que des agneaux. » Le Ministre vit que sa situation était grave et pensa à sa chère petite femme : mais c’était un homme essentiellement brave, ne craignant rien dans le chemin du devoir qu’il suivait sans hésitation. Donc, calme et sans se laisser aucunement déconcerter, il répondit : « Vous m’avez attiré ici par un vil stratagème, au plus noir de la nuit, quand tout s’ignore, instant propice aux méfaits. J’y suis donc par force ; mais je veux répondre à toute question qu’il peut vous plaire de me poser, comme je le ferais si vous veniez à moi au grand jour, sous l’abri de mon toit, quoique j’aurais, dans ce cas, pour vous plus de respect.

— « Il est aussi par trop de sang-froid, Jacques, c’est moi qui le dis, » cria un des Géants, celui qui paraissait le maître de la bande. — « Je dis, » exclama Guillot, qui secrètement admirait le grand air d’Henri, « de laisser ce garçon tranquille, pour cette nuit, et demain la sensation nette des choses lui reviendra ; et aussi, qu’il faut un peu de grog chaud pour chasser les frimas, n’est-ce pas ? » La suggestion relative à un alcool était par trop la bienvenue pour qu’on n’y cédât point ; aussi, mettant sur le feu une bouilloire monstre, tous s’approchèrent de la table pour préparer le grog. — « Et quel bien supposez-vous que cela vous fera de m’amener ici ? » s’enquit Henri, hautainement. — « Ah ! » fit l’un d’eux, qui semblait un des chefs, poussant tout près du visage d’Henri sa face charnue et parlant d’une voix basse et concentrée, « si vous ne revenez pas sur vos beaux projets, ou si ce que nous voulons ne vous agrée point, je vous le dis, votre vie ne vaut pas cela. » Et il fit grincer un de ses ongles contre un autre, avec un bruit sec, au nez du Ministre.

« Henri cependant se sentait affaibli par la faim et le froid, et Guillot, qui paraissait avoir plus de remords que les autres, lui demanda s’il voulait s’asseoir pour manger. Conserver sa vie est un instinct naturel ; Henri ne refusa pas. Aussi prit-il place, pendant que les Géants semblaient à leur insu respecter sa présence et souhaiter de le mettre à l’aise, lui offrant ce que leur table comportait de meilleur, partageant aussi avec lui leur chaud breuvage. Cela ranima fort notre gentilhomme, il vit ses forces revenir et se sentit sûr que la bonne Fée, qui l’avait protégé jusqu’à ce moment, trouverait moyen de le sauver. Il se prépara donc à dormir sur le sol humide, sans la moindre crainte qu’on l’assassinât pendant son sommeil. Sa confiance étonnait les Géants ; la plupart d’entre eux en tirèrent l’espoir qu’il ne serait point nécessaire de le tuer.

« Toujours à son rêve, Rubis vit descendre des cieux la Fée Amour, apparition ravissante et enchanteresse au point que la jeune femme la pressa sur son cœur dans une fervente étreinte, sentant bien que pareil baiser lui donnerait, à elle désolée, le courage de continuer jusqu’au bout, quoi qu’il dût arriver. Captive de ses embrassements, la Fée Amour lui rappela le talisman, la croix de rubis, et lui dit d’y mettre les lèvres : que cela la rendrait invisible et l’aiderait à délivrer son mari.

« Sitôt éveillée, debout ! Habillez-vous, et, bien que vous ne me voyiez point de vos yeux réels, je serai avec vous, assistant ma chère enfant de mon pouvoir irrésistible, » dit la Fée Amour, avec des intonations d’une musique délicieuse et souriant de malice et de triomphe. « Ce bijou possède un pouvoir plus fort qu’aucun objet d’invention nouvelle ; soyez-moi fidèle simplement, je vous inspirerai tout ce qu’il faudra faire. Vous trouverez sur votre table un tube mignon et doux au toucher, contenant un liquide magique inépuisable. Cette eau, prenez-la avec vous et distillez-la sur les paupières des Géants, quand ils seront tous endormis : ils sommeilleront douze heures durant. Je vous attacherai des ailes au pied, de façon que, portée sur les plumes de l’Amour, vous arriviez promptement à la caverne du bord de la mer ; une fois là, votre esprit, guidé par moi, vous suggérera les moyens d’agir. » La Fée proféra ces derniers mots, sa douce voix expirant par degrés ; puis sa forme se fit indistincte. Rubis essaya à cet instant de la serrer plus étroitement dans ses bras, mais se réveilla, regardant autour d’elle et se frottant les yeux. Toute seule ! nul indice de la Fée, aucun d’Henri. Quelle heure était-il ? près de quatre heures, et son mari pas encore rentré ! Que pouvait vouloir dire cela ? quel rêve étrange elle avait fait ! Elle pensa aux paroles de la Fée. — Sitôt éveillée, debout ! Habillez-vous et vous verrez sur votre table un mignon tube poli, contenant un liquide magique. — Elle regarda du côté de sa table de toilette, et crut bien voir un mignon objet qu’elle n’avait pas observé auparavant, là tout contre la pelote à épingles. Sautant tout de suite du lit, elle alla l’examiner et trouva que c’était bien un tube de la blancheur de l’ivoire, aussi opaque et doux au toucher, mais flexible comme du caoutchouc. Son rêve se montrait donc vrai : vision qui devait la guider à la délivrance de son mari. — Oh ! de penser que son bien-aimé Henri était en danger ! — Il n’y a pas une minute à perdre ; et elle commença aussitôt à s’habiller. Mais une baguette de Fée s’agitait au-dessus d’elle ; en un instant fut achevée sa toilette. Avec un grand soupir de soulagement qu’elle poussa devant cette preuve de la puissance de la Fée, Rubis prit sa croix et la baisa non sans amour ; elle fut immédiatement invisible. Regardant en la glace, elle n’y put voir son propre reflet ; et cependant elle se tenait en face du miroir et était à même d’apercevoir dans la chambre toute autre chose qu’elle. Tour magique merveilleux ! Bien, maintenant ; elle était prête, équipée, pour son voyage d’exploration, et ne manquait plus que d’ailes pour s’envoler. À peine avait-elle proféré ce dernier souhait que, sentant quelque chose lui battre aux talons, en non moins de temps elle fut enlevée dans les airs. Elle passa à travers la vitre comme si elle eût été faite d’espace, et vola, au-dessus du pays, droit à la mer. Elle était, malgré ses ailes, dans des transes d’arriver trop tard : car, les Géants peut-être éveillés, comment leur pourrait-elle verser l’eau magique sur les paupières ? Elle vola, vola, jusqu’à ce qu’elle parvînt à la mer ; et, bientôt après, à la caverne, d’aspect si sombré qu’elle s’arrêta de terreur. Quel tumulte faisaient les vagues, lançant de toute leur force l’écume aux murailles de roc, comme furieuses contre les Géants et pour les engloutir ! La jeune femme entra timidement, regardant tout avec peur autour d’elle, et faillit trébucher par-dessus un grand corps qu’elle n’avait pas aperçu. Heureusement que, légère comme l’air, le Géant ne la sentit pas, mais continua à ronfler, impassible.

« Partout sur le sol gisaient ces hommes immenses. Dormaient-ils ? Non, il y avait de gros yeux ouverts (l’épiant, pensait-elle, quand soudain elle se rappela qu’elle était invisible).

« Comment faire pour inviter au sommeil ces êtres tout éveillés, dont la conscience était évidemment trop mauvaise pour leur permettre de goûter le repos des justes ? Tous, plus ou moins agités, même ceux qui dormaient, se livraient à une foule de bruits, comme possédés tous d’esprits discordants, N’ayant donc aucune idée de ce qu’elle devait faire, la pauvre enfant s’adressa à la Fée Amour, afin d’avoir son aide. À sa surprise, elle vit la Fée prendre la forme de plusieurs jeunes filles à la fois et danser, sous chacun de ces masques, devant le regard appesanti des Géants. Une des aimées était sombre et pâle, une mince, grande, cette autre rondelette et petite, types divers de beauté et de hardiesse qu’adoptait une même Enchanteresse, pour répondre à la variété des goûts. Toutes figuraient une personnification de l’Amour s’ébattant sous l’œil fatigué des monstres ; aussi chacun d’eux céda-t-il au charme qui lui enchaînait les sens et conjurait le danger.

« Peu à peu se ferment les paupières, la troupe entière est possédée du plus fort des sommeils. Rubis, sans attendre, pressa le tube et distilla quelques gouttes de son contenu magique sur la paupière de chacun, allant des uns aux autres avec la rapidité d’une bouffée d’air : « Les voilà donc en sûreté : n’en ai-je point omis un seul ? » se demanda-t-elle, le tube aux doigts, s’arrêtant, pendant que son cœur palpitait, avec des coups tels qu’elle le croyait entendu d’eux. Puis, elle marcha avec précaution par toute la caverne, scrutant chaque trou et chaque crevasse, dans la peur qu’un Géant ne s’y cachât aux regards ; mais non ! ils dormaient tranquillement, et dormiraient douze longues heures sous l’influence de la liqueur magique. Le sein bondissant de joie, elle hâta le pas du côté où gisait son mari, dormant lui aussi, son sourire heureux toujours répandu sur les traits. Elle devina son rêve : elle s’y mêlait, et c’était tout le bien qu’ils auraient à accomplir ensemble, thème qui ne les fatiguait jamais, car ils ne faisaient qu’un cœur dans la réalité comme aux yeux de la loi. Penchée sur lui doucement, elle l’éveilla d’un baiser, qui le fit se dresser, puis jeter les yeux alentour, pour voir s’il se pouvait que Rubis fût là tout près : car, sûrement, il ne saurait y avoir d’autres lèvres pareilles aux siennes. C’est en vain qu’il regarda ; il ne put rien voir que les Géants couchés de toutes parts. « J’ai dû le rêver, évidemment, » soupira-t-il. Alors une douce voix lui chuchota à l’oreille : « Ce n’est pas un rêve. Je suis ici pour vous sauver, invisible à présent, grâce à l’influence de ma chère croix de rubis. J’ai répandu un peu d’eau magique sur les paupières des Géants, ce qui les tient, douze heures durant, prisonniers d’un sommeil profond : il faut, pendant ce temps, s’échapper. » — « Mais comment ? » demanda Henri, laissant errer ses yeux hors de la gueule du souterrain, sur les vagues tumultueuses : il se disait qu’elles le rejeteraient à coup sûr en lambeaux contre les rochers, s’il se fiait à leur tendre merci. Rubis parla encore. « Très cher, » dit-elle, « veux-tu suivre mon conseil, qu’a dicté la Fée Amour ? Reste donc, le temps que je vole sur la mer, à la recherche d’un vaisseau bien gréé, et le dirige ici. Je ne te quitte qu’avec douleur, chéri ; mais il ne faut point m’attarder, car, bien que j’aille sur les ailes de l’Amour, le navire n’aura, lui, que des voiles pour se porter à ton secours. Tout délai est un danger. Garde un cœur brave, car les bonnes Fées veillent sur toi ; et, bientôt, tu seras libre. Un baiser d’adieu ! » Henri sentit de nouveau les lèvres de Rubis presser les siennes, et se réjouit de trouver qu’il y avait encore en elle quelque chose de la chair, qu’elle n’était point tout à fait éthérée. Penser que l’amour l’ait revêtue d’une telle puissance, sa douce petite femme ! Qu’il serait aise de l’embrasser de nouveau sous sa forme à elle ! Il redoutait presque le mystère de cette magie. « Ce charme qui doit me délivrer cédera-t-il, maintenant qu’elle en est possédée, au point de lui permettre de le dépouiller ; ou bien, serait-ce possible qu’elle restât air diaphane à tout jamais ? » Henri, laissé à ses tristes songeries, et considérant toujours par l’échappée le vaste océan, suivait des yeux Rubis, au vol hâtif.

« Un vent contraire s’opposait à sa fuite, elle le combattit vaillamment ; et, par avance, elle se félicitait du très-grand avantage qu’elle allait en tirer, le vaisseau étant favorisé dans sa route vers la caverne. — Ce souffle était à présent contre elle ; mais ne serait-il pas évidemment avec elle au retour ? — Elle remarqua un voilier, tranquillement à l’ancre qui semblait juste ce qu’il lui fallait ; et, tout de suite, dirigea de ce côté son vol. Posée sur le gaillard d’arrière, la voici qui déjà s’enquiert près d’un des matelots du lieu où était le capitaine.

— « Ted ! » cria de toutes ses forces l’homme à un autre placé non loin de lui ; « que si je croyais aux esprits, je croirais que j’en viens d’entendre la voix d’un, à la minute ! » — « Sûr, Pat, tu aimes à rêver, et n’es point encore éveillé, » répondit son compatriote. — « Non, Ted, je ne rêve pas, quoique j’aimerais avoir cette chance-là, car j’ai eu à manœuvrer longtemps tout là-haut, avant que le sommeil m’ait éteint les deux yeux. » — « Pas de chance ! » fit Pat.

« Rubis savait qu’elle n’avait point de temps à perdre ; aussi, n’obtenant pas de réponse de Pat, elle voleta au-dessus de Ted, et lui fit la même question.

— « Pas de plaisanteries, à c’t’ heure, Pat ! » cria-t-il, lançant de son côté la main avec la voix. « C’est quelque tour de ta façon, et tu veux me faire accroire que c’est un esprit ». — « Est-ce qu’y t’a aussi parlé ? » demanda Pat, venant tout contre lui avec une expression d’épouvante sur le visage. Voyant une inquiétude très-réelle se peindre sur les traits de son camarade, Ted commença à se sentir mal à l’aise. « Que t’a-t-il dit ? » interrogea-t-il encore à moitié incrédule. — « Il a demandé le capitaine, avec une douce voix de femme, » expliqua Pat, baissant la sienne, tout en parlant avec solennité. — « Oh ! malédiction de moi ! c’est au capitaine qu’il en a. Bien sûr que l’autre aura joué un vilain jeu avec quelque donzelle, dont l’esprit vient le tourmenter, » dit Ted. — « Nonobstant, Pat, que ce ne soit pas pour nous, parle à l’esprit et donne-lui le renseignement. » — « Moi ! » répliqua Pat, tout blanc et tâchant aussitôt de se donner un air de vertueuse indignation ; « ça ne va pas à mes mœurs d’avoir des histoires avec des esprits femelles. Tu n’es pas un homme marié, avec de la famille, Ted ; tu ferais tout aussi bien d’y parler toi-même. »

« Rubis s’impatientait, et elle parla, cette fois, sur un ton plus haut, en s’adressant à Ted, lequel semblait encore le plus hardi des deux. « Ted ! » cria-t-elle, « si vous ne répondez pas tout de suite à ma question, vous pourrez regretter cela. Dites : où est votre capitaine ? » — « Mille morts ! Votre Seigneurie, » répondit-il tremblant, vous allez trouver le capitaine dans sa cabine, en train de prendre sa première tasse de thé. » — « Par où ? » demanda-t-elle. — « Descendez ces marches, tout droit pendant un instant, là, redescendez, puis tournez à gauche, et c’est la première porte à droite. »

« Sans perdre plus de temps, Rubis brûla le chemin, fut à

la cabine, juste comme le capitaine sirotait son thé brûlant. Rubis oublia que, comme il n’était point préparé à l’entendre, sa voix même douce lui causerait un saisissement : aussi commença-t-elle à lui chuchoter aux oreilles, mais cela le chatouilla au point de le faire presque étouffer, et il renversa tout son thé chaud. Ce fait, outre qu’il irrita très-fort notre homme, retarda toute explication, et Rubis comprit que, jusqu’à ce qu’il se fût remis tout à fait, il ne prêterait pas l’ouïe à son récit : elle résolut d’être plus prudente à l’avenir.

Quand le capitaine se fut en quelque sorte retrouvé, Rubis se risqua de nouveau à l’approcher. — « La peste soit du vent ! j’aurais bonne envie qu’il ne me chatouille pas furieusement ainsi, » exclama-t-il, se frottant l’oreille. — « Je vous en prie, pardonnez-moi, bon Monsieur, » répliqua Rubis aussi doucement qu’elle put ; « mais, vous le savez, le vent quelquefois prend ses libertés, et quelque chose me fait souffler plus fort que je ne voudrais, car j’ai le plus vif désir d’avoir votre oreille. » — « Qui, de par toute la puissance des Fées, me parle là ? » demanda le capitaine, lequel était un croyant aux esprits, et, possesseur d’une bonne conscience, ne s’alarmait point. — « Je suis la femme du meilleur homme du monde, Henri le Noble, de qui vous avez sans doute entendu parler, » répondit Rubis ; « et, grâce au secours d’une bonne Fée, j’ai été investie d’un pouvoir magique, afin d’arracher de mon mieux ce grand Ministre aux mains de ses ennemis : ils l’ont enlevé de force, et le gardent maintenant prisonnier, dans une lugubre caverne cachée sous un roc abrupt, au bord de la mer, à quelques milles d’ici. Ils sont pris, à cette heure, d’un sommeil enchanté qui ne durera pas au-delà de douze heures ; donc, je vous supplie (bon capitaine, écoutez ma prière) de venir délivrer mon noble époux et lier, pendant leur sommeil, de câbles solides les méchants Géants, pour vous assurer d’eux. » — « Oh ! oh ! ainsi mes amis les Géants ont encore fait des leurs, n’est-ce pas ? J’imagine que, cette fois, cela leur coûtera cher, car, quand les Fées s’en mêlent, les mortels sont impuissants, » s’écria le capitaine, continuant à se tourner dans la direction de la voix de Rubis. « Donnez vos ordres relativement au point où mettre le cap, belle invisible, et nous ferons voile immédiatement pour la caverne ». — « Cher, bon capitaine, » s’écria joyeusement la voix ; « je puis vous promettre, au nom des Fées, que vous serez amplement récompensé de braver ainsi les éléments, et d’abandonner votre route pour venir au secours d’un semblable. »


« Cette écharpe blanche, » — et elle en prit une qui pendait au hamac, — « attachée à ma ceinture, flottera en l’air et guidera le vaisseau, tout le temps de mon vol, du côté de la caverne. Je vous laisse faire vos préparatifs, et vais, en attendant, voir de quel côté souffle le vent. » Ainsi Rubis quitta la cabine et s’envola très-haut, pour connaître l’état des éléments qui semblaient se faire entre eux une guerre complète, depuis sa venue à bord : à son grand chagrin, elle découvrit que le mauvais Génie Tempête bataillait contre la Fée Amour, et avait changé le vent dans le dessein de retarder de nouveau le vaisseau. Mais, quoique alarmée de voir un si puissant ennemi se liguer avec les Géants, elle ne se découragea cependant point, car elle se rappelait que les méchants peuvent bien l’emporter un moment et nous donner grand mal : ils finissent toujours par avoir le dessous. Malgré les rugissements furieux du Génie, elle reprit son vol, aidée de la bonne Fée. Les voiles se déployèrent, on dérapa l’ancre et le pilote essaya de gouverner dans la direction de l’écharpe blanche, qu’on pouvait voir onduler dans l’air. La brise se leva si terrible que l’équipage prit peur, et Pat, particulièrement, murmura, à l’ordre de faire voile : « Tout cela, c’est par le fait de cette fameuse donzelle ; le diable est dans le vent, je le vois, et il est trop puissant pour nous permettre d’aller au plus près, au gré de la belle. Il vaudrait mille fois mieux le laisser faire à sa guise que courir la chance d’être péris ou noilliés. » — « Ohé ! Pat, je m’étonne que tu aies la hardiesse de parler comme ça, quand les esprits sont dans l’affaire, » dit Ted d’un ton de blâme. « Tu sais que le Patron nous a dit que nous allions faire une expédition de sauvetage, pour délivrer quéque pauvre gentilhomme que les Géants ont empoinié : aussi, quand nous naviguons pour une bonne cause, pas n’est besoin d’avoir peur du diable. » — « C’est la première fois que j’fais connaissance avec les esprits, et j’serais aise que ce soit la dernière, » fit Pat mécontent, « car je sais qu’ils nous mettront à mal. Qu’est-ce que me fait le gentilhomme ? Que les esprits s’en aillent vers un autre vaisseau, où il peut y avoir des gars qui trouveront la plaisanterie meilleure. Oh ! tonnerre ! si je ne croyais pas que ce coup-là allait emporter le grand mât ! Il est certain que nous allons bentôt voir le fond de la mer. » — « Ici, Jacquet ! » cria-t-il à un matelot qui venait de monter sur le pont avec une provision de rhum pour les hommes. « Buvons un premier coup ! » et, ce disant, Pat saisit le bidon et prit une bonne lampée qui le vida presque, ne s’inquiétant point si ses camarades allaient s’en passer, ou non. — « Le diable te tienne pour un porc assoifé », cria Ted dans une grande colère, saisissant à son tour le bidon et s’apercevant qu’il était quasiment à sec. — « Ha ! ha ! le diable est une vieille connaissance à moi, » rit Pat, à la tête de qui les fumées des spiritueux montaient déjà ; et, pour le moment, il oubliait sa peur. « J’ai ben l’intention de boire encore plus d’un bidon de rhum, de mon vivant ! » À peine avait-il proféré ces mots, que toute la force de la bourrasque sembla éclater juste à sa place, nettoyant tout à bord. Les jambes peu fermes et aveuglé d’effroi, Pat chercha à se mettre à l’abri, en s’élançant en sens contraire ; mais il oublait qu’il n’y avait point de rampe à hauteur pour défendre ce côté, et le vent, l’attrapant dans sa course, le lança par-dessus bord. On fila un câble, mais la colère des vagues avait déjà roulé l’ivrogne hors de portée ; et, hurlant pour avoir du secours, il disparut dans le gouffre écumant.

« Rubis, cependant, avait bravement lutté contre les éléments contraires ; et, quoiqu’elle remarquât avec anxiété que la journée avançait, tandis que le vaisseau se démenait en faisant peu de chemin, elle eut foi néanmoins dans le pouvoir de la bonne Fée et ne consentit point à se livrer au désespoir. Neuf heures s’étaient écoulées, depuis qu’elle avait laissé les Géants captifs de leur magique sommeil, et son cœur battait vite dans l’attente, cela lui semblant impossible que le navire pût arriver à temps pour sauver Henri par les moyens naturels : tout ce qu’elle pouvait faire était donc de se fier à la Fée. Sa confiance se vit enfin récompensée. — Le Génie fut défait ! Après avoir endommagé le vaisseau et apporté du retard à sa marche, il finit par souffler un tourbillon terrible, qui s’efforça de faire sombrer le bâtiment ; mais voyant vaine sa tentative suprême, et Rubis et l’équipage persévérant toujours à tenir, malgré lui, leur route, il les abandonna aussi soudainement qu’il était venu, s’en allant de lassitude.

« Avec ce calme bienvenu, parut une brise légère, soufflant en sens favorable ; et, comme reconnaissant du repos qui suivait sa lutte contre la tempête, le vaisseau vogua droit dans ses eaux et bientôt prit une allure rapide.

« Quand on fut en vue de la caverne, l’Esprit discerna la figure d’un homme guettant à l’entrée : celui-là, elle le reconnut bien pour n’être autre qu’Henri, car il avait passé à regarder et à attendre toutes ces heures d’angoisses.

« Peu d’instants leur restaient pour accomplir l’œuvre. Vite les matelots apportèrent leurs câbles et attachèrent

solidement les Géants ; cela, tout juste à temps, car le dernier était à peine lié, que la bande s’éveilla. Imaginez leur furie, leurs vains efforts pour se délivrer. Les matelots rirent de cette rage et les halèrent à bord, où déjà les avait précédés Henri.

« On fit voile alors pour Fortunatum, port et capitale ; et, aussitôt le pied posé sur le rivage, on remit les Géants aux mains de Justice, pendant qu’Henri s’en retournait à la maison, avec l’espoir d’y retrouver Rubis, rendue à sa forme naturelle. À peine était-il de retour dans leur chambre à tous deux, qu’il entendit le bruit d’un léger vol à ses côtés, comme si le vent s’y jouait. Il regarda, vit sa chère femme et la prit dans ses bras. Oh ! comme il la serra contre son cœur pour tant de courage et de patience ! Mais elle dit qu’il fallait en attribuer tout l’éloge à la Fée Amour.

« Exilés, les Géants trouvèrent un refuge dans Terre-Libre, et le roi Beaujeu et Henriot se mirent à l’œuvre pour établir un gouvernement parfait. De brillants cafés spacieux firent mieux qu’égaler en attractions les terribles Palais de la Boisson. Au lieu de tavernes, il y eut force clubs de pauvres gens, avec salles pour fumer et lire ; on y servait aux pauvres, comme rafraîchissements, toutes les boissons saines qu’ils demandaient, et cela à des prix fixes et modérés. Il y avait des inspecteurs du travail pour voir comment le peuple gagnait sa vie ; on fit un tarif des salaires et aussi de la nourriture, ce qui mit fin aux grèves. Il y eut de nombreuses maisons d’aumône pour les pauvres méritants, qui, soit à cause de leur âge, soit par suite d’une maladie, étaient incapables de subvenir à leur propre existence, et de ces endroits on fit d’agréables séjours. Plus de Workhouses ou Refuges de la Misère ; à la place, c’étaient des maisons d’assistance, Aidhouses, où quiconque était dans le besoin pouvait se faire admettre et soigner, sans qu’on lui permît de partir avant une enquête faite sur son cas, pour savoir s’il se trouvait être méritant. Manquant d’ouvrage et inhabile à en trouver, on gardait ce malheureux momentané jusqu’à ce qu’une occupation lui fût procurée ; il travaillait, en attendant, de son métier spécial, au bénéfice de l’établissement. Tout ce qui était nécessaire pour leur venir en aide dans la vie, cette institution le fournissait aux indigents, outils, vêtements, argent même, qu’ils avaient à rendre le jour où ils le pouvaient. Ceux qui se montraient paresseux, vagabonds, on les envoyait en prison, et, dans Terre-Juste, c’était un lieu sombre et terrible où l’on était si mal à l’aise, que rarement des prisonniers y revenaient une autre fois. On leur imposait un labeur si dur, qu’ils préféraient par la suite travailler et gagner de l’argent pour eux à travailler pour une prison. — On traitait très-sévèrement l’ivrognerie ; la période d’emprisonnement était plus longue chaque fois que revenait le coupable, et, si c’était un ivrogne avéré, on le tenait enfermé quelquefois pendant des années, considéré comme lunatique, individu dangereux et irresponsable ; ne sortant qu’accidentellement, toujours surveillé et remis tout de suite en prison s’il ne pouvait rester sobre. Ainsi le pays fut quitte delà pauvreté, de l’ivrognerie et des grèves ; et une prospérité délicieuse, avec la paix, régna sur ces contrées. Aucun de ceux qui étaient méritants ne se trouvait manquer de quoi que ce fût, et nul en état de travailler n’avait le droit de paresser et vivre de charité. Celle-ci, la charité, se distribuait d’une main à la fois libérale et adroite à discerner et n’atteignait que les méritants. La noblesse était la récompense du bien et des services rendus au pays et au prochain. Elle était attribuée à la personne même qui s’en rendait digne, et n’était pas héréditaire. — Mais comme vous êtes sur le point de visiter Terre-Juste, princesse Blanche, vous verrez ce lieu de bonheur et en jugerez par vous-même. » Quand la Fée Justice eut achevé son histoire, la Princesse la remercia chaudement disant qu’il lui tardait fort de faire la connaissance d’Henri et de Rubis.

La Reine Bonté promit de la mener à Terre-Juste et de la présenter à ce couple parfait, ce qu’elle fit, accompagnée de la Fée Justice. Qu’ils paraissaient jeunes et heureux, le Ministre et sa chère compagne, et quels gentils enfants ils avaient ! Trois, des noms de Beaujeu, Henriot et Rubis. Le Roi insista pour être leur parrain ; il était dans cet intérieur aussi souvent que chez lui. Henri avait été fait duc et appelé le duc Noble. Il pria la Fée et la Princesse de rester ses hôtes aussi longtemps qu’il leur plairait. Blanche, durant ce séjour, vit le Roi souvent et sous maint aspect ; tous deux s’attachèrent de plus en plus l’un à l’autre, et ce fut arrangé que le Roi irait à Terre-Libre rendre visite aux père et mère de la Princesse, aussitôt après le retour de leur fille. Le vieux Dorigénès la rappela, voulant revoir sa petite favorite, toujours la joie et le lustre de sa maison ; elle dit alors adieu à de chers amis et aux bonnes fées, puis se retrouva encore dans sa famille. Elle peignit à son frère René tout ce qu’elle avait vu, parla des lois exquises de Terre-Juste, si différentes des lois incertaines de leur pays à eux, trop sévères parfois, ou trop douces. Très-impressionné, le jeune Prince déclara que, quand il serait roi, il prendrait exemple sur son cousin Beaujeau. Il ne renverrait pas la Fée Liberté, mais obtiendrait son consentement d’agir toujours amicalement vis-à-vis de Justice. Il s’efforcerait de faire disparaître ce qu’il considérait comme une tache pour la nation, à savoir la réputation qu’elle s’était faite de donner abri à tout rebut de l’étranger, sans discerner entre des exilés honorables et certains malfaiteurs dénués de tous scrupules. Au lieu d’accueillir toute espèce de gens, sur ses rivages, il aviserait bon nombre d’entre eux de chercher une île déserte, où fonder seuls une colonie, laissant ainsi exempts de troubles des pays qui, autrement, se gouvernaient bien.

Le Roi Beaujeu vint enfin se proposer pour la main de la Princesse ; ils se fiancèrent avec l’assentiment joyeux de leurs parents. Comme ils n’étaient point d’âge encore à se marier, Blanche dut attendre jusqu’à sa seizième année ; et c’est le jour anniversaire de sa naissance que le mariage se célébra en grande pompe. Elle mena une vie très-heureuse avec son cher époux, tous deux vivant pour faire le bien ; pour rendre meilleur le monde, plus heureux leurs semblables. René, après leur avoir fait mainte visite et pris sur eux modèle de la façon de gouverner, montra, en s’asseyant sur le trône de Terre-Libre, combien il avait profité de tous ces enseignements. La dernière fois que je le vis, il souhaitait de renouveler connaissance avec la Nymphe qu’il avait ravie au lion de mer. J’imagine qu’il songeait à faire d’elle sa Reine.

J’oubliais : Blanche découvrait, avant de quitter le Pays des Fées, que la petite vieille, par elle repoussée dans le bois jadis, était la Fée Bonté sous un déguisement : ce qui prouve qu’un vêtement pauvre peut cacher quelquefois une vraie Royauté.


FIN.






PARIS

TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT

19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19



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PAGE 18.


Il se trouva qu’une des petites princesses, Sibyle, était souffrante…

La mignonne, dans sa détresse, fit appel à sa sœur.






PAGE 3.


Elle sentit quelqu’un lui toucher le bras, et, levant les yeux, elle aperçut une vieille.


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PAGE 19.


Guidée par les voix, elle courut aussi, mais son pied glissa, et elle tomba dans la rivière, que le reste des enfants était en train de passer…


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PAGE 28.


La princesse s’agenouilla près de lui et dit : « Guidez ma main vers votre blessure, car je suis aveugle, » et arrachant en même temps de ses yeux le bandeau magique…


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PAGE 46.


Au même instant une laitière, à mine gaillarde, portant ses seaux de chaque côté, se dirigea vers la porte ; et les voyant, elle s’écria : « Miséricorde ! quoi ! avez-vous dormi là toute la nuit ? »


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PAGE 53.


« Nous étions juste en train de songer à entrer là, pour y avoir un peu de chaleur, » (montrant le Palais de la Boisson…)


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PAGE 60.


… Tandis qu’elle regardait les belles fées danser symétriquement au-dessous d’elle, dans leur costume radieux qui empruntait à une lune pure, régnant partout là-haut, un éclat d’argent.


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PAGE 66.


Le souterrain était fort grand et d’aspect sombre, quoique brillassent plusieurs lumières sur la longue table où siégaient d’autres géants, encore dans l’attente des arrivants.


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PAGE 78.


Sans perdre plus de temps, Rubis brûla le chemin, fut à la cabine, juste comme le capitaine sirotait son thé brûlant. Rubis oublia que, comme il n’était point préparé à l’entendre, sa voix, même douce, lui causerait un saisissement, aussi commença-t-elle à lui chuchoter aux-oreilles, mais cela le chatouilla au point de le faire presque étouffer et il renversa tout son thé chaud.


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PAGES 80 et 83.


… « Cette écharpe blanche flottera dans l’air et guidera le vaisseau. »




Le vaisseau se démenait en faisant peu de chemin…


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PAGE 85.


Il regarda, vit sa chère femme et la prit dans ses bras....


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