L’Étourdi, 1784/Première partie/Épître

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, ou attribué au chevalier de Neufville-Montador.
(p. i-iv).

ÉPÎTRE

DÉDICATOIRE.


JE voulais faire une Épître dédicatoire où j’aurais pompeuſement célébré les graces réelles ou factices d’une femme avec laquelle j’aurais paru être au mieux ; mon Épître était déjà toute conſtruite dans mon cerveau, & je n’étais plus embarraſſé que de ſavoir à qui j’en ferais hommage ; lorſqu’en traverſant la rue de … pour aller chez l’Imprimeur corriger les dernieres épreuves de cette brochure, un déluge d’eau de ſenteur, dont tout le quartier était parfumé, me fait lever la tête, je vois qu’il eſt jour chez Amélie, je monte chez elle.

Nonchalamment jetée ſur une chaiſe longue, elle parcourait les Ouvrages, ou plutôt les gravures qui ornent les Ouvrages de M… J’eus grand ſoin, comme on le penſe bien, de louer la beauté des eſtampes & celle de l’édition ; mais je


blâmai l’uniformité fatiguante du ton qui regne dans toutes les productions éphémeres de cet Auteur ; & delà je pris occaſion de parler des lettres que je publie, de faire l’éloge du ſtyle varié, découſu, & parſemé de ces deſcriptions qui ont tout le coloris du plaiſir & de la jouiſſance, ſans en avoir l’indécence, & je priai Amélie de vouloir bien en accepter la dédicace.

À moi des dédicaces, s’écria-t-elle avec cet ironique amour-propre qu’une jolie femme tient de la certitude de ſes charmes, je penſe, mon cher que vous extravaguez ? — Pardonnez-moi, charmante Amélie, n’eſt-ce pas à la Déeſſe de la beauté à qui on doit offrir un Ouvrage où ſont conſacrés les tributs que l’amour & les plaiſirs lui ont rendu ? — Mais c’eſt préciſément pour cela dit-elle en minaudant, & en ſerrant un fichu au deſſous duquel mes yeux s’étaient gliſſés, que je vous conſeille de chercher quelque autre perſonne à laquelle votre Épître puiſſe mieux convenir. Convenez à votre tour que la Déité de la jeuneſſe n’a pas autant de vivacité ni, de fraicheur dans le teint, & que la blancheur de cette peau le diſputerait à Flore même ; oh Dieux ! quelle fineſſe ! Pour cette gorge vous m’avouerez qu’elle n’a nul beſoin d’être, comme celle de Vénus, ſoutenue par, la ceinture enchantée… Oh ! finiſſez, Monſieur ; on peut faire l’éloge des choſes ſans les preſſer ; ah ! vous ne vous corrigez pas, voilà de quoi vous punir ; & auſſitôt elle me donne un petit ſoufflet. On doit, dit-on baiſer la main qui nous frappe, je le fis ; on doit rendre le bien pour le mal, je le fis, on doit… Que ne doit-on point ? Auſſi que ne fis-je pas ?

Finiſſez-donc, Monſieur ; ſavez-vous que vous êtes d’une folie inſuportable. Si vous êtes accoutumé de trouver des femmes qui ſe prêtent à vos deſirs, ne vous attendez pas de m’en voir augmenter le nombre. — Ce n’eſt pas ce que j’exige, je ſais trop ce que nous vous devons, & que c’eſt à nous à nous conformer aux vôtres. — Vous ne m’entendez pas ; je veux dire que vous ne triompherez pas de moi. — Eh bien, Madame, je vous céderai les honneurs de la guerre ; il eſt des occaſions où la couronne du vaincu eſt auſſi brillante que celle du vainqueur. — Quel homme ! Il ne veut rien comprendre ?

Le ſilence d’Amélie, & le livre qui lui tombe des mains, annoncent qu’elle eſt dans l’arêne occupée à cueillir les mirthes de l’amour, & conſentir à recevoir mon Épître dédicatoire dont ceci tiendra lieu.