L’Étrange Ruse d’un filou habillé en femme

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L’estrange ruse d’un filou habillé en femme, avant duppé un jeune homme d’assez bon lieu soubs apparence de mariage.

vers 1630



L’estrange ruse d’un filou habillé en femme, ayant duppé un jeune homme d’assez bon lieu soubs apparence de mariage.
Sans lieu ni date, in-8.

Il est comme impossible d’esviter les ruses des filoux de Paris, puis qu’elles sont precautionnées de tant de douceur et de naifveté qu’il semble n’estre permis à un homme de bon jugement d’en avoir aucune sorte de doute, la malice des dits filoux estant montée en un point qui leur faict entreprendre des choses dont l’invention paroist estre plustost partie d’un cauteleux demon que de l’esprit d’un homme.

Il n’y a pas encores huict jours qu’un jeune homme d’assez bon lieu, faisant profession de lettres, que par raison secrette je nommeray Orcandre, estant en chemin pour s’en retourner en son logis, que l’on dit estre dans la rue Sainct-Jacques, il y auroit rencontré un filou habillé en femme, merveilleusement bien desguisé, qui, après une profonde reverence, luy dit (avec une effronterie inconcevable) : Monsieur, je crains que vous n’ayez perdu le souvenir de m’avoir veuë en la compagnie d’une personne qui vous honore fort. À quoy Orcandre, après l’avoir attentivement regardée avec beaucoup d’estonnement, luy respond : Madame, il se peut faire que j’ay eu l’honneur de vous voir en quelque part ; mais il y a donc fort long temps, puis qu’il ne m’en est resté aucune sorte de memoire.

Sans mentir, luy repart le filou, je suis extremement marrie de quoy vous ne vous souvenez point d’avoir parlé à moy, et encore plus de me voir si peu consolée du mal et de la peine que je souffre depuis un an ou environ qu’il y a de cette veuë, où je me trouvay si fort touchée de la bonté de vostre humeur que depuis les desirs d’en gouster les fruicts à mon aise ne m’ont pas seulement gehenné l’esprit et l’ame, mais mesme m’ont faict mespriser mille rencontres qui se sont offertes pour me marier avantageusement.

Ces paroles plaines de miel ayant doucement frappé l’oreille d’Orcandre, et quant et quant les organes de sa voix, il en perdit comme la parole, se laissant emporter dans l’espoir d’une fortune où il n’avoit jamais pensé, et qu’il croyoit indubitable.

De quoy le filou s’appercevant, et que son dessein reüssissoit si bien en ses premiers effects, en continuant sa pointe, dit à Orcandre : Et quoy ! Monsieur, d’où procède le silence que vous gardez si fort ? Est-ce à cause de me voir si hardie à vous descouvrir ma passion ? Si cela est ainsi, representez-vous la nature de la parfaicte amour, et vous trouverez qu’elle auctorise en tout point la force de mon courage, qui me faict parler de la façon.

Orcandre ayant un peu repris ses esprits, luy repart qu’il s’estimeroit heureux si elle ne se mescontoit point et ne le prenoit pour un autre, et lui tesmoigneroit en toute sorte d’occasion qu’il estoit personne à aymer parfaictement une femme qui l’obligeroit à cela par la douceur et par la modestie.

Ceste repartie donnant plainement à cognoistre au filou que Orcandre avoit desjà un pied dans le piège, il ne s’oublia point de poursuivre pour attaindre la fin de son dessein, et à cet effet de se servir particulierement des choses qui pouvoient desgager l’esprit d’Orcandre de toutes les craintes dont il pouvoit estre touché.

Il luy dit donc que ce n’estoit point en plaine ruë où il falloit parler d’affaires, et qu’elle seroit très aise que ce fut en quelque honneste lieu que Orcandre choisiroit chez ses amis, où elle luy feroit entendre plus particulierement ses intentions, et voir que les biens dont elle avoit la libre possession et jouissance estoient plus que suffisans à leur faire gouster les douceurs d’une vie tranquille, et que mesme elle avoit grande raison de rechercher l’appuy d’un homme faict comme luy, pour mieux regir et gouverner les effects de ses negoces.

Ceste proposition parut si douce en l’esprit d’Orcandre, qu’en mesme temps elle y fut si fort empreinte, qu’il sembloit que ce pauvre abusé ne respiroit plus qu’un air de langueur en l’attente du jour qu’on devoit parler plus precisement de cette affaire, et par effect il luy dict :

Madame, puis qu’il vous plaist me faire le bien et l’honneur de me rechercher en une chose que je ne crois point meriter, ce sera donc, si vous l’avez pour agreable, chez ma cousine de Vauguerin, fort honneste femme et bien congnue pour sa vertu, que nous pourrons traicter de toutes les conditions necessaires en une semblable rencontre ; là où vous pourrez apprendre que, si la fortune m’a esté avare de biens, du moins ne l’a-elle pas esté de reputation à l’endroit de toute la famille dont je suis issu. À quoy le fillou luy fit responce en ceste sorte :

Vous avez la façon trop aimable, Monsieur, pour estre autre que je ne me suis imaginée, et je prens le ciel à tesmoin si je desire d’autre caution pour m’asseurer de vostre vertu et du merite de la maison de votre naissance. Or, puisque l’heur m’en a voulu de vous avoir disposé au mesme point où je desirois vous voir, je demeure fort volontiers d’accord du lieu que vous avez choisi pour conferer nos volontez avec celles de vos amis et connoissans, et vous prie que ce soit au plustost, car je crains que la longueur ne donne moyen à mes parens de destourner une chose que je desire faire malgré eux, et dont je souhaite pationnement l’arrivée.

Pour esviter d’escrire tant d’autres discours qu’ils eurent ensemble sur ce subject, je diray seulement qu’il fut resolu que le lendemain, à deux heures de relevée, on se trouveroit chez la dite de Vauguerin, cousine d’Orcandre, à quoy il fut satisfaict et de part et d’autre.

Au quel lieu ledit Orcandre avoit assemblé beaucoup de personnes d’honneur, des connoissans, qui estoient extrêmement aises qu’une si bonne occasion luy fut escheuë, s’asseurans qu’il la mesnageroit à son advancement et à la grandeur de sa fortune.

Les compliments de part et d’autre ayant esté parachevez, le filou, qui n’avoit point oublié de se parer pour rendre sa commedie plus accomplie, ne manqua point aussi de joindre à cet apas celuy d’un visage riant, plain de douceur et de bonne grace ; et, ayant jugé qu’il estoit temps de commencer sa harangue trompeuse, il dit :

Messieurs, je m’asseure qu’il n’y a pas un de vous qui ne sçache bien le subject de cette assemblée, et que les grands discours ne sont par tousjours ceux qui advancent les choses, celle-cy particulierement n’en desirant point de semblable. Je n’ay donc rien à vous dire, sinon qu’il y a plus d’un an que j’ayme Monsieur que voilà, parlant d’Orcandre, et que je desire luy en donner une forte preuve par le lien que je recherche, n’estant pas maintenant à m’informer de ses biens, et voudrois qu’il eust faict la mesme chose des miens, afin qu’il vous peut faire entendre luy-mesme en quoy ils consistent ; et, pour vous les exprimer sommairement, je vous diray que je possède par succession, tant de père que de mère, trois maisons, dont la moindre est louée six cens livres, des heritages à plus de huict cens livres de revenu, et environ huict ou neuf mil livres en marchandise qu’on amène à Paris par batteau ; et, s’il y a quelqu’un qui en doute, je seray très aise qu’on diffère de parachever la chose commencée jusques à ce que, par une bonne information, on aye receu dans Melun, lieu de ma naissance et de ma demeure, le tesmoignage des veritez que je vous dis ; ne craignant rien, sinon que, nos desseins venans à s’esventer, mes parens n’y apportent de l’empeschement à leur possible, me remettant toutes fois à tout ce qu’on en voudra faire.

Ce pauvre Orcandre et tous ceux qu’il avoit assemblez furent si fort esblouys de la naifveté dont le filou desguisoit si bien sa malice et sa ruse qu’en mesme temps ils dirent tous ensemble qu’il n’estoit pas besoin de s’informer davantage, craignant de perdre pour vouloir trop serrer, et mesme que les parens n’empeschassent un effect qu’ils estimoient estre le plus haut degré où la fortune d’Orcandre pouvoit jamais monster.

Tellement qu’en mesme temps le filou fut supplié à se resoudre de faire quelques largesses de ses biens à Orcandre en faveur du mariage. À quoy ne faisant aucune difficulté : Je luy donne de bon cœur, dit-il, dix mil livres en consideration de l’amour que je luy ay porté et luy porte encore plus que jamais.

Cette donnation de vent et de fumée fit naistre des impatiences nouvelles à Orcandre et à tous ses amis que les choses fussent promptement faictes, en sorte qu’ils demandèrent au filou s’il desiroit passer outre ; que, pour eux, ils ne demandoient aucun delay.

Le filou, mesnageant ceste chaleur pour le dernier article de son roolle, leur dict : Messieurs, differons encore quelques jours, afin que, par la vente que je desire de faire d’un batteau de foin que j’attends de jour à autre, je puisse avoir en main de quoy rendre celuy de nos nopces plus solemnel et plus celèbre, ne desirant pas qu’il en couste à personne qu’à moy.

Ceste dernière ruse fit un puissant effect pour son dessein : car et Orcandre et tous ceux qu’il avoit assemblez, enivrez de l’esperance d’une chose dont la feinte estoit si accomplie par les desguisemens que le filou y praticquoit, lui dirent : Madame, si peu de chose ne nous doit arrester en si beau chemin ; sçachez que vous ne recherchez pas l’alliance d’un homme qui manque d’amis et de connoissances ; nous nous offrons de luy donner la main en tout ce qui nous sera possible, et, si nos forces ne s’y trouvoient assez grandes, nous ne craindrons pas d’y employer encores celles de nos amis, puis que c’est pour une si bonne œuvre.

Messieurs, il en sera tout ce qu’il vous plaira, luy repart le filou, et, en quelque façon que le tout se paracheve, je le tiendrai tousjours à grand bonheur pour moy.

La partie ayant esté remise au lendemain matin, on ne manqua point de se trouver, sur les huict heures, chez la dite de Vaugrin, où, les dernières resolutions du mariage ayant esté prises, et la donnation de dix mil livres faicte par le filou à Orcandre, en faveur de nopces, renouvellée par plusieurs fois, il fut deliberé de faire les fiançailles, pour ne rien obmettre en un si beau dessein.

Les fiançailles estant faictes, le filou se voit importuné de toutes parts de prendre les presens qu’on luy offroit à la foulle, les quels il recevoit avec beaucoup de froideur, faisant semblant d’estre faschée de la despense où l’on se mettoit. Cependant on parle du disner, qu’on avoit faict apprester au logis d’un de ceux qui s’estoient tousjours trouvés aux assemblées, et se mit-on en peine d’avoir un carrosse à prix d’argent pour le reste de la journée, tellement que, l’heure du disner estant venue, on emmena le fiancé et la fiancée en grande magnificence dans le dit carrosse, où estoient aussi tous les connaissans d’Orcandre, ravis du bonheur qui lui estoit arrivé, et tesmoignoient mesme en avoir quelque sorte d’envie.

Pendant le disner, il ne fut parlé que du negoce que l’on pouvoit faire par eau ; en quoy le filou tesmoignoit par ses discours avoir une grande experiance, ce qui augmentoit tousjours d’autant plus l’oppinion de ceux qu’il trompoit si couvertement.

L’après diner fust convertie en visites que l’on fit, par la commodité du dit carosse de louage ; et, sur l’entrée de la nuict, le fiancé et la fiancée, après avoir pris congé de la compagnie, s’en retournèrent au logis de la dite de Vaugrin, où le filou, desirant clorre son dessein par une dernière feinte, fit semblant de se trouver mal, en attribuant la cause au carrosse, dont il disoit n’avoir point accoustumé les secousses ; et en mesme temps, la bonne femme de Vaugrin prenant dans l’un de ses coffres la meilleure de ses robbes et beaucoup d’autres hardes, elle en couvrit ce plus que hardy filou ; ce qui l’ayant mis en bel humeur, il commença de caresser Orcandre, le priant de ne s’ennuyer pas, et l’asseurer que le lendemain, après avoir receu de l’eglise ce qu’ils en devoient esperer en leur mariage, il cueilleroit à son aise les fruicts qu’il s’en estoit promis ; et cependant il entretenoit sa duperie par quelques baisers, dont il ne luy estoit point chiche.

Le lendemain venu, le filou se leva environ une heure avant le jour, et, faisant semblant de craindre de n’estre pas assez matinière1 pour aller aux espousailles, il esveilla Orcandre et luy dict : Monsieur, avez-vous oublié ce qui fut resolu hier au soir avec messieurs vos amis et connoissans ? Prener garde : je m’assure qu’ils seront bien tost icy. Et ayant dit la mesme chose à la dite de Vaugrin, pour rendre sa fuitte moins dangereuse, il demanda si l’on ne pourroit point avoir de la lumière pour s’habiller, afin que ces messieurs venant ils les trouvassent tous prests. Et la dite de Vaugrin luy ayant respondu qu’elle alloit se lever, et qu’en après elle trouveroit bien moyen d’allumer la chandelle, le filou, encores qu’il sceust bien qu’il ne falloit que sortir la porte de la chambre pour aller aux aisemens, luy repart : Vrayment, Madame, vous ne me sçauriez obliger d’avantage qu’en faisant ce que vous dictes : car, estant extremement pressée, comme je suis, d’aller à la scelle, je ne puis guères attendre davantage et n’ose en entreprendre le chemin sans lumière, craignant que les aisemens ne soient fort esloignez de ceste chambre et de me blesser en la montée, où il faict encore bien noir. La bonne femme de Vaugrin, ne se deffiant de rien, luy repart de rechef : Puis que vous estes si pressée, vous n’avez qu’à ouvrir la porte, dont elle luy donna en mesme temps la clef, et vous trouverez les aisemens à deux ou trois montées au dessus, sans aucun danger et sans aucune peine.

Cet insigne filou, qui avoit vestu les habits de la dite de Vaugrin sur les siens, et avoit les mains pleines de bagues et autres presens qu’on luy avoit faicts le jour auparavant, qui se montoient à plus de deux à trois cens livres, ayant ouvert la porte, il prit la fuitte, et laissa le pauvre Orcandre et la bonne femme de Vaugrin dans des estonnemens et des desplaisirs incroyables.

Voilà, sans aucun artifice, le recit de ce qui a esté dict et faict de plus remarquable en ceste rencontre.



1. Le mot matinier se disoit alors pour matinal. On ne dit plus guère matinière qu’à propos de l’étoile du matin.